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208 Farce

toUT.

Ho , qu'il a bien failly son point. Mon ame, il s'est bien absenté. Que luy avez -vous présenté?

Chascun. Mon ame, Rien.

Rien.

Et , par ma foy , je sçavois bien Que (le moy il vous souviendroit. Pourquoy me huchez orendroit? Que vous fault-il?

Chascun.

Quoy , un badin. Nous serions icy jusques à demain. Sortez tost, avancez le pas.

Rien. Je vous en feray lepentir. Par bien, je feray tout taire.

Chascun.

Vieulx londier, que sçaurois-tu faire? Tout ton fait ne gist qu'en malheur.

Rien.

Quelque jour vous feray frayeur. Ainsi sera; notez-le bien.

Tout.

Bien fol est qui a paour de Rien , Car trop peu est malicieulx.

Chascun. Helas, suis-je pas bien heureux D'avoir Tout devant ma puissance?

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Nouvelle.

Plus grosse n'est resjouyssance ; Soucy n'ay de chose du monde.

Tout. Bien heureux est-il en ce monde Qui a Tout; nul bien neluy fault.

Chascun. Celuy suis-je.

Rien. Bou, bon, bou, Chascun. A, Nostre Dame, qu'esse là? Jésus, c'est quelque deffortune.

Tout. Onc[ques] ne fut telle fortune Troublé. Jésus, que peult-ce estre?

[Rien.] Or tenez , suis-je pas bon maistre De les avoir espoventez Pour faire bou? Or vous ventez De dire que ne me craignez pas. Avez-vous veu?

Chascun. Je ne sçay pas Que ce villain vieulx assoty Si souvent cherche [par] icy, Tousjours portant quelque rasée.

Tout. Allez en malle destinée , Villain , prince des estourdis.

Rien. Ha, villain! or bref je vous dis,

T. III.

209

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ANCIEN TIll ATUE FRANÇOIS

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l'ari!. Imprimcrif Guiraudel , 538, rue S.-lIouur*.

ANCIEN

THEATRE FRANÇOIS

ou Collection des oinrages dramatiques

Les plus remarquables

DEPUIS LES MYSTÈRES JUSQU'A CORNEILLE

Publié avec des notes et éclaircissements

PAR

M. VIOLLET LE DUC

TOME III

. C

A PARIS Chez P. J AN NET, Libraire

M D c c C L I V

ANCIEN

THEATRE FRANÇOIS

MORALITÉ NOUVELLE

DES

ENFANS DE MAINTENANT

Qui sont des escoliers de Jabien , qui leur monstre à jouei aux cartes et aux dez et entretenir luxures, dont l'ung vient à Honte, et de honte à Desespoir, et de Dés- espoir au gibet de Perdition, et Taullre se convertist à bien faire.

Et est à trcze personnages, c'est assoi'oir

LE FOL

MAINTENANT

MIGNOTTE

BON ADVIS

INSTRUCTION

F I N E T, premier enfant

M A L D U I C T, second enfant

DISCIPLINE

JABIEN

LUXURE

HONTE

DESESPOIR

PERDITION.

Le Fol commence.

! aix là, paix là, paix là, paix ,

^ Qu'il n y ait homme qui mot

'ÈM [sonne

Pour tant que ne fustes jamais.

Paix là, paix là, paix là, paix, paix,

La femme, de ce m'eutremetz ;

6 Moralité des Enfans

La paix de mon cul je vous donne ; Paix là, paix là, paix là, paix, paix, Qu'il n'y ait homme qui mot sonne. Venu suis le cours de INerbonne Pourprendie à Paris la pic.

Maintenant.

Mignotte, ma femme et amie, Dieu mercy, et (la) vierge Marie, Nous avons cy deux beaulx enfans Qui croissent et ja sont moult grans, Que j'ay nourris en grant exitente Par mon labeur et de ma rente Jusques à icy, loué soit Dieux. Mais j'affoiblis et deviens vieux. Pour quoy je ne pourray fournir Doresuavant à les nourrir Ne querre ce qu'est nécessaire. Advisons ce qu'est bon de faire Pour y donner provision,

Mignotte.

Dire, se me semble, deussion Nostre besoing à Bon Advis; 11 est Tung de nos bons amis. Moult saige, prudent et discret; Je croy qu'il nous conseilleroit Loyaulment, selon vérité , En nostre grant nécessité. Allons luy demander conseil.

Maintenant.

C'est bien dit; allons, je le vueil, Trestous ensemble de ce pas ; Si luy raonstrerons nostre cas

DE Maintenant.

Le mieulx que pourrons par bon sens. Venez avec nous, noz enfans ; Allons parler à ce bon homme.

Le Fol. Certes, je m'esmervcille comme En peu de temps je suis si saigc. Car je suis esleu par usaige De la terre de Languedoc. Quant j'oyoye chanter le coq, Je faisoye resveiller Marotte.

En chantant.

Estes-vous à rhoste[l] , Perrotte ?

Faictes-vous les poyreaulx bouillir ?

J'entreprens tou[t] seul d'assaillir

Qui vouldra ces petiz patez^

Car je suis des enfans gastez

De ce pays ; par saint Germain,

Je fineroys dedans demain

De compaignons, je croy, grant somme.

Maintenant.

Bon Advis, sainct Pierre de Romme, Vous doint joye, santé, honneur.

Bon Advis. Bon jour vous doint nostre Seigneur Et vous met en bonne sepmaine.

Maintenant.

Vers vous venons sans nul demaine.

Bon Advis. Bon journous doint nostre Seigneur.

Maintenant. Pourquoy venons n'estes asseur.

8 Moralité des Enfans

Bon Advis.

Nou.

Maintenant.

Je le diray, soyez seur, Mais que nous vous facions trop peine.

MiGNOTTE.

Bon jour vous doint nostre Seigneur Et vous met en bonne sepmaine.

Maintenant.

Sçavoir ne puis chose certaine, Se, par la vostre courtoysie, Ne me dictes que signifie Règle, balance et compas.

Bon Advis. Je le vueil, mais n'oubliez pas, Je compassé ce que je faictz Par mesure, nombre et poix. Premièrement je présuppose La fin, ains que fau'e aultre chose, A la ligne, au poix et reigle. Sachez la cause sans desreigle : Est première l'intention, Après vient la perfection. Noz maistres qui moult travaillèrent Pour nous enseigner nous baillèrent Par leur escript ung très beau cas. En latin c'est : Quicquid agas In primo rcspice fiiicm. Qui est à dire en françoys, Que, quelque chose que tu fays, Regardes comme tu la fays. Tu la doitz faire sagement.

DE Maintenant. 9

Note dont premièrement Quel en pourra estre la fin. Ce que je t'ay dit en latin , Se tu voys que la fin soit bonne, Fais-la, car congié je t'en donne ; Si la fin en va mal à point, Laisse la et ne la fais point ; L'Escripture si (te) le commande.

Maintenant.

C'est trestout ce que je demande. Vous estes ung grant conseilleur, On ne pourroit trouver meilleur. Sans barat ne sans tromperie. Conseillez-moi, je vous en prie, De nos enfans, que voyez cy, Qui nous donnent moult de soucy, Comment ilz se pourront chevir, Après nous, le temps advenir. Je ne suis pas fort hérité ; Conseillez-moy en vérité Comment les apprendray à vivre.

Bon Ad VI s. Maintenant , il le fault instruyre En art de quelque façon : Car ainsi l'enseigne Cathon : [tain

Inslrue qui possint inopem deffendere vi- Cum tibi sint nati nec opes tune artibus Cathon dit : Se tu as enfans [illo

Qui soyent povres et non puissans , Telement que ne puissent vivre De ce que ta rente leur livre, Aprens-leur mestier ou clergie Dont ils puissent gaigner leur vie.

10 Moralité des Enfans

On ne les peult mieux hériter De meilleur œuvre pour s'ayder, Car il n'est trésor ne finance Qui vaille tant que faict science. Car on peult perdre par fortune L'héritage et la pecune ; Mais on ne pert p^int sapience Qu'on a aprins en son enfance; Au bcsoing, jamais ne les laisse ; Exemple en avons en Boece : Quant Fortune ses biens (luy) osta , Philosophie le conforta. Je t'en dis mon opinion. Baille-les à Instruction Qui loyaulment les instruyra.

MiGNOTTE. Parsainct Nicolas, non fera, Je les en garderay, beau sire. Voulez-vous mes enfans destruyre, Que j'ay nourris si tendrement ':'

11 en yra bien aultrement, Sachez, car je n'en feray rien.

Bon Advis. Dame , vous ne dictes pas bien ; Je n'entens pas qu'on les destruyse. Mais je vous dy qu'on les instruyse En science et bonnes meurs, Dont ilz pourront estre meilleurs, Et par les instruire vivront Et au besoing vous ayderont En la fin quant vous serez vieulx.

MiGNOTTE.

Or avant doncques, je le veulx,

DE Maintenant,

Soyent menez à Instruction ,

Pour cette seule intention ;

Maiz j'ay peur que ils soyent battuz.

Maintenant.

Je n'y donne pas deux festus S'on les chastie pour leur prouffit. Puis que Bon Advis si Ta dit. Il fauît que tout droit y allons Et que Instruction prions De leur aprendre ung mestier, De quoy ilz se puissent aider , Puis qu'il est ainsi ordonné.

Le F 0 l , en chantant.

Il est de bonne heure

Qui tient s'amye en ung pré,

Dessus la belle herbe jolye.

Marotte fist trop grant follye

Du sens qu''el[le] print à l'escolle ;

El en est la moytié plus folle

Du clergie qu'el a en la teste ;

Jamais elle ne sera grand beste ;

Par sainct Mor, ce n'est qu'une vesse.

Par trop souvent me faict ouyr messe,

Pai" sainct Jehan, elle me gouverne,

Puis me maine en la taverne

Et , par le breton bretonnant ,

Après boire , non aultrement ;

C'est la coustume de la ville.

MiGNOTTE.

Chascun de vous tost si s'abille

Ainsi comme il appartient :

Car, mes enfans, il vous convient

12 Morali'té des Enfans

Estre menez chez Instruction, A celle fin que nous soyon Trestous joyeulx de vostre faict. Venez et allons de bon hayt A Instruction, que je voy.

Pause.

Monseigneur, entendez à moy , Se vous voulez gaigner argent.

Instruction.

Ouy certes , diligentement ; Je ne demande que monnoye.

MiGNOTTE.

Mon mary vers vous m[e] envoyé Avec mes enfans que voicy. Luy et moy nous donnons soucy Comment ilz aprendront science Et mestier par expérience , Dont nous sommes tous conseillez , El, par ma foy, si vous voulez Leur monstrer mestier ou gramoire, Nous vous donrons si bon salaii'c Que debvrez estre bien contens. Nous n'avons pas rentes si grans Dont après nous ilz puissent vivre ; Aprenés-lcur trestout ce livre Que vous tenez dans vostre main.

Instruction.

Je crois qu'il n'est pas corps humain Qui le pust sçavoir ne apprendre, (Car), certes, trop fort est à comprendre , Car il contient tous les mestiers. Je leur apreudray voulcntiers

DE Mauntenant. i3

Partie de ce que je sçay, S'ilz veullent sçavoir l'a, b, c, Ou le psaultier ou le Donnct, Les enseignements Cathonnet, Les acteurs Boece et Thobie, Logique et poeterie , Le di-oit civil ou canonicque, Ou aultre mestier mécanicque , Comme masson ou charpentier , Couvreur , ou boursier , ou gantier , Orfèvre , tondeur , tavernier , Ou boulengier , ou savetier , Qui au commun a bon mestier , Et d'aultre part comme musique , Géométrie, rhétorique, Se mestier est, théologie. Médecine , astrologie , Qui en vouldra il choisira ; Prennent celluy qui leur plaira ; Je leur apprendray loyaument.

MiGNOTTE.

S'ilz peuvent sçavoir clerement Toutes sciences et mesliers , Je vous payasse voulentiers De vostre peine bon salaire.

Instruction. Las , comment se pourroil-il faire Comme tant estudier peussent Que tous les mestiers sceussent Tous les di'oictz et toutes sciences? Nous voyons par expériences Cil qu'en plusieurs mestiers s'affiche A grant peine n'est-il riche.

i4 Moralité des Enfans

Qui a pluribus intentus Major est a singida sensus. Ce proverbe si est commun : Se chascun en sçavoit bien ung , Il luy debvroit assez suffire. Quel mestier voulez vous eslire ? Dictes le moy pour abréger,

MïGNOTTE.

Nous ne voulons que plus legier Mestier, qui ne coustera guiere, S'ilz povyent vivre sans rien faire, Je Taymeroys encores mieulx.

Instruction. Assez en trouve l'en d'itieulx Qui veullent vivre sans rien faire Et la science contrefaire. Qui est escript en Genesis , Qui dit qu'à la sueur du vis Chascun si gagnera son pain. Telz gens debvroient mourir de fain ; L'escripture ainsi le met ; Qui non lahorat non manducet. Mourir de fain doibt endurer Qui pour vivre ne vcult ouvrer ; L'escripture si le devise.

MiGNOTTE.

Faicles en ung prélat d'église, L'aultre juge ou advocat, Dont puissons avoir grand estât, Grant honneur et grans richesses.

In struction. Telz seigneuries et haultesses

DE Maintenant. i5

Ou n'a pas si legiereinent. Il convient et premièrement En mainte guyse travailler, Guères dormir ne sommeiller, Coucher tard et lever matin, Et savoir bien parler latin , Avoir industrie et science , Et qui n'a bonne conscience Apres ensuyt le damnement.

MiGNOTTE.

Nous voulissons tant seuUement Que ilz apprissent bien à lire Et dedans tous livres escripre Et à parler grec et latin, Et tout dedans lundy matin , Et vous en aurez bon salaire.

Instruction.

M'amye, il ne se peult faire Qu'ilz fussent en si peu de temps ; A grant peine dedans dix ans En comprendront ung bien à point.

MiGNOTTE.

Quoy qu'il soit , nous ne voulons point Qu'ils soyent batus, car ils sont tendres.

Instruction.

J'en ay bien veu battre de meindres; L'on doibt jeunes gens chastier. Mais, dictes-moy de quel mestier Si fut leur père en son temps. Dont a nourris ses beaulx. enfans Et jusques cy gaigné sa vie.

i6 Moralité des Enfans

MiGNOTTE.

Puis que voulez que je le die , Il s'est vescu de boulanger.

Instruction. C'est ung bon mestier pour gaigner Et décent à vie humaine ; La science n'est pas villaine. Vos enfans y povez bien mettre. Ils apprendront bien ceste lettre Ou aultre mestier pour bien vivre ; Bon faict ses parens ensuyvre ; Besoing n'est point d'aultre escolle, Puis que vous en estes si folle ; Certes, m'amye, vous les gastez De leur bailler ainsi pastez ; C'est une maulvaise viande, Nonobstant qu'elle soit friande. Vous ne voulez qu'ilz soient battus. Aussi ne sont-ilz pas vestus En manière d'estudians; Hz semblent mieulx à deux frians ; Leur habit n'est pas convenant.

MiGNOTTE.

C'est la façon de maintenant ; L'on vest ainsi les escolliers.

Instruction. De quoy servent tant de pilliers A leurs robes à si grans manches , Tant jours ouvriers que dimenches , Ces grans bonnetz et ces chapeaulx ?

MiGNOTTE.

Ils en sont jolys et plus beaulx ,

DE Maintenant.

Et si en sont plus chauldement.

Instruction,

Vous l'entendez bien meschamment ; Ce n'est point l'habit qu'il leur fault. Ung jeune enfant est trop plus chault Que n'est une vieille personne, Et pour cela sagesse est bonne Qu'il ne les fault pas trop couvrir, Car on les feroit devenir Frilleux et melencolieux, Aulcuns dicnt qu'il vauldroit mieulx Qu'ilz allassent nues les testes. Mais sottes gens comme vous estes Les gastent par telle mignotise.

MiGNOTTE.

Et que voulez-vous ! c'est la guyse Des bons enfans de Maintenant.

Instruction.

Le nom est assez consentant, Et le point avecques la note. Mais puisque Maintenant et Mignotte Habillent ainsi leurs enfans, Hz sont vestuz comme gallans Quand ilz les mettent à l'escolle. M'amye, vous estes trop folle Et les perdez maulvaisement : Car on voit advenir souvent Qu'enfans tenus chers en jeunesse Ne viennent pas à grant prouesse, Etceulx qui prennent vaine gloire A la fin sçaui'ontle contraire; Car ilz auront la froide joye.

i8 Moralité des Enfaiss

C'est raison que Dieu y pourvoye , Pour ce qu'ilz ont toute leur cure En aultre que au Creatour.

MiGNOTTE.

Gouvernez-les à vostre tour ; Je n'en sçauroys plus arguer.

Instruction. Mais, cnfans, il vous fault muer Ceste mignotise de vivre, Se voulez ma doctrine suyvre ; Mais premier descouvrez vos testes Affin que soyez plus honnestes Selon les escolliers nouveaulx , Et laissez tous ces grands chapeaux , Et prenez aultres vesteraens.

Adonc la femme s'en retourne et s'en va i son mary.

Maintenant.

Mignotte , dictes-moy comment Sont doctrinez noz deux enfans.

Mignotte. Hz seront très bien , je m'en vants, Au moins se dit Instruction Qui en a prins commission De les faire deux grans seigneurs.

Instruction. Ha , dea , vous n'estes pas taigneux , Vous avez assez belles testes. Se voz habits fussent honnestes Et eussiez bonne voulenté, Je vous aprinse à planté De science et de doctrine ; Et n'y a pièce en vostre ligne

DE Maintenant. 19

Qui de vous ne fust honnoray.

Si avez beaucoup demouray,

Mais peult estre n'en povez mais;

Il vous vault mieulx tart que jamais.

N'attendez pas que soyez vieulx;

Seroit follye , se m'aist dieux,

Au propos de Catlion le saige

Ce qui s'ensuyt en brief langaige :

Multorum cum facta senes et dicta recenses

Fac tibi succiirrant jiwenisque feceris ipse.

Quant tu seras en ta vieillesse

Et racompteras ta prouesse

Et les beaulx faicts de plusieurs gens ,

Fais dès maintenant que les tiens

Te puissent alors secourir,

Et de ce te puisses servir

Que aprins auras en ton temps.

Pour ce je vous dis, mes enfans,

Fauldra que soyez chastiez ;

Se bons escoliers vouliez

Estre, venez à Discipline

Humblement, la teste encline,

Se voulez avoir loz et pris.

Fin ET, premier enfant de Maintenant.

Sire , nous n'avons point appris

D'estre en tel subjection.

Nous n'avons point intention

D'estre long-temps à vos escolles.

De quoy servent telles paroles?

Nous ne voulons point estre clercs.

M AL D U ICT, second enfant de Maintenant.

Vous nous parlez à motz couverts;

Ce n'est pas ce que demando"'-

30 Moralité des E>fa>s

A Dieu, Sire, vous commaudons ; NoiL> eu sçavoas trop la movtie.

1>STRUCT10S.

Mes enfam, j'ay de voas pitié : Lue foys vous repentirez , LTieure et le joiu: mauldirez Qu'à moy ne vuuJistes entendre , Science ne meslier apprendre. Je le vous dy , et m'en descbarge.

FlKET.

Il noas fauJt voiler au plus large, \ous nous tenez trop fort en serre. Viens tost, allousP-noas] eu grant erre Il est assez temps et saysou ; Car nous avoas sens et ravson De nous gouverner aultrement. Je ne vueil plus de chastiment ; C'est à ses petits jouvenceaulx.

Malduict.

J'aymeroys aiieulv garder veaulx. Par le sacrement de la messe , Je ne feray plus cy de presse , Ne serviray père ne mère. Qu'est-il de faire ?

F 1:5 ET.

Par saiact père , Je sçay bien , se tu me veuL\ croire Une chose moolt bien notoire , Comme noiis nous en chevirons : Devant mon père nous yroos Et compterons tout uostre cas.

DE Maintenant. 21

M A LD Lie T.

Or allons, et ne faillons pas; J'en ay graut désir et couraige.

Le Fol.

Mieulx vault cstre aux champs qu'en caige.

Instruction les eust battus.

Rien eussent esté malostrus

D'estre suhjectz à celjon homme.

Certes, je m'esmerveille comme

Marotte a si bonne teste;

Il n'y a si petite beste

Qu'elle ne saiche par nature,

Et sentiroit une friture

D'icy jusques aux Augustins ,

Ktje suis de ses galopins;

J'ay aprins jusques à tout oublie.

Excepté l'art de leschcrie

El de prendre mon advantaige.

FiNET. Père, Dieu vous gard.

Maintenant.

Que es saige ! Que viens-tu querre, mon enfant? Mais, or me dy, as-tu tant Apprins de biens comme tu monstres? Deusses-tu pas , quant tu m'encontres, Mettre la main au chapperon ?

F IN ET.

Par mon serment, mon père, non ; C'est aux dames et aux seigneurs, Et nous sommes enfans mineurs

22 Moralité des Enfans Qui guères ne sçavons de bien. Maintenant.

Ha, dea, vrayment je le croybien; Cy n'y a point de discrétion. Esse tout quant que Instruction Vous a aprins le temps passé ?

Malduict. J'en suis desja trestout lassé; Il ne nous faict que rabrouer; Nous ne voulons plus demeurer N'avecques luy , n'avecques vous ; Pardonnez-nous, quant est à nous ; Nous ne vous seiTirons jamais.

Maintenant.

Me servirez-vous de telz metz , Quant je vous ay, soir et matin, Toujours mis la pain en la main , Vestuz , nourris si chèrement ?

FiNET.

Nous sommes deslionnestement , Mon père, en cestuy estât. Et pour tant, sans plus dedesbat, Querez-nous au moins vestemeut, Et laissons ses enseignemens ; Nous sommes la moytié trop saiges.

Maintenant.

Vous ne voulez que faulx usaiges ; Je Taperçoy bien maintenant. N'avez-vous pas habillement Pour vostre estât et le mien ? Je ne voy si homme de bien

DE Maintenant. 23

Qui n'en deust estre bien content. Malduict.

Il n'est ne bel ne compétent ; Habillez-nous, car c'est rayson, Com enfans de bonne mayson. Ung chascuu yroit murmurant , Se les enfants de Maintenant Et de Mignotte descendus N'estoyent jolys et bien vestus, A Testât qu'il nous fault mener. Rien n'en fault nous en sermonner , Car certes nous [n']en avons cure.

FiNET.

De tel habit ce n'est qu'ordure ; Cai' aux enfans de Maintenant Il convient faire le galant Qui veult parvenir à grant bien.

Malduict.

Par Nostre Dame , je sçay bien Se vous ne pensez aultrement De nous quérir habillement De propre façon et nouvelle , Vueille dyable ou Kyrielle, J'en aurai, certes, dont il vienne ; Car c'est la coustume ancienne, Jamais ne me vient à plaisii-.

Maintenant.

Au monde on ne peult choisir Enfans plus pervers et iniques.

FiNET.

Sainct sang bien , quelz mirelificques !

24 Moralité des Enfans

Mais que [nous] valent tant de mines ? Voulez-vous que mangeons racines Et que vivons ainsi qu'hermiles.

Maintenant.

Vous jouez à double et quittes.

Vray dieu, qu'avez-vous en pensées?

M ALDUIGT.

Il nous fault robes coulourées , Pourpoinctz faictz parmy le corps, Chauses tenans par bons accors. Et puis chappeaulx de aignelin.

Maintenant.

Voii'e, mais quelle sera la fin ? Rentes n'avons pas pour ce faire. Certes, se vous vouloys complaire. Je deviendroys le plus povre homme Qui soit d'icy jusques à Romme. Je vous pry que vous [vous] taysez.

FiNET

Mon père, or tostvous appaisez. Querez-nous ce que demandons, Ou je croy que nous [nous] mettrons A l'aventure, pert ou gaigne, D'aller à Gand ou en Espagne , Dont vous ne serez ja haytté.

Malduict. Père, plus n'en soit caquette, Je vous pry , pour le plus lionncste.

Maintenant.

Or ça , donc , à voslre requeste Et tfffin que pis ne faciès,

DE Maintenant. 25

Je ne finiray, ce sachez, Jusques à ce que serez en point. Tenez cy chascun un g pourpoint Et mettez jus ceste despouille.

FiNET.

J'ay le corps mieulx faict qu'ung andouille.

Que dis-tu ? suis-je bien en point ?

Et , par mon ame , je suis joint

Par le corps com une pucelle ,

Et trestout le corps me sautelle

D'estre ainsi court habillé.

Ma LD Lie T.

Je suis tout gay et esveillé ; Venez dancer avec moy , jfrère.

FiNET.

Il n est pas temps ; or ça, mon père, Avons-nous robes et chapperons ?

Maintenant. Ouy, dea.

Malduict.

Doncques nous dancerons Souvent à la nouvelle guyse. C'est tout proprement la devise Que portent ces gentilz galoys.

Finet.

Playder [il] nous fault pour la croix , Caries enfans de Maintenant Ne se pourroyent passer d'argent. Entens-tu bien que je vueil dire? Ceste glose ne nous peult nuire Pour bien aller à l'avantaige.

26 Moralité des Enfans

Malduict.

Je l'entens si bien que c'est raige; En parlés ainsi com le saige. Faictes à chascun son partage, Pèie, nous en voulons aller.

Maintenant, en leur baillant de l'argent. Tenez-cy. Certes, je vous jure Que me mettrez en povreté. Et demeure fort endetté Pour soustenir tout vostre faict.

FiNET.

Nous ne vous mènerons plus de plaict.' A Dieu soyez.

Maintenant. Adieu. Malduict.

Adieu.

FiNET.

De quel mestier ne de quel jeu , Dy-moy, nous pourrons-nous chevir? On ne prendroit point pour servir Telz escuiers comme nous sommes.

Malduict.

Nous sommes ja presque tous hommes, Dyable nous feroit bien servir. J'aymeroys trop mieulx à mourir. Par mon serment, que prendre peine ; J'ay de l'argent pour la sepmaine, Voyre plus que n'en despendrons De cest an. Mais, se nous trouvons

DE Maintenant. 37

Quelque seigneur de grand renom, Ou ung conte, ou ung baron. eussion quelque advantaige , Je croy que ferions que saige De nous tenir en son service.

Le Fol.

Ils font comment fait l'escrevice, Qui chemine à reculons. Je trouvay lundi deux hérons Qui vindrcnt pour me assaillir ; Marotte me vint secourir; Bien si porta et vaillamment. Mais les enfans de Maintenant, " Faictis et choisis à la main , Sont en ce pays, j'en suis certain. L'eslite y est et le chois. S'ilz veulent servir, ouy dea troys , Marotte les met à l'office.

Fine T.

Je suis faictis et bien propice Pour estre rais en lieu de bien. Or entens à moy, vien ça, vien. Je voy une grant merveille.

Malduict. Allons près, je le te conseille ; Me seinble d'une sage femme.

Finet. J'ay trop grant peur qu'el me difTame, Se je m'aproche de trop près.

Malduict, en frappant son frère. Je suis content d'aller auprès.

28 Moralité des En fans

FiNET.

Dieu te met en malle sepmaine, En mal an et en malle estraine , Comme rudement tu me boutes.

Malduict. Mais toy, tu me boutles de couttes Si très fort que c'est grant merveille.

FlNET.

Certes, vecy que je conseille ; Demandons icy qui el est.

Malduict. C'est ti'ès bien dit. Puisqu'il vousplaist, Dame, dictes-nous vostre nom.

Discipline. Discipline m'appelle-on, Je suis au siège de justice.

Fi NET.

Voulentiers vous ferons service Se il est chose qui vous playse, Mais que vous nous tenez bien ayse, Et aussi de nous commander.

Discipline.

Je ne vous vueil huy demander , Mes amys, mal ne villennie. Mais enfin que brief je vous dye, Qui me veult servir bonnement Doibt tenir mon enseignement Et m'avoir aussi cher que i'œil.

Malduict. Dame, cela trop bien je vueil.

DE Maintenant. 29

Mais dictes nous premièrement De quoy vous sert cet instrument Que vous tenez en vostre main.

Discipline.

Il me sert ; car tout homs humain

Qui veult venir à mon escolle,

Quant de mes ditz ne se recoUe ,

Je les metzà correction

Par bonne castigation ,

Dont puis après peult mieux valoir.

Et pourtant vous devez sçavoir

Que Discipline, à entendre,

Et seulement pour vous apprendi'c

Réception de congnoissance,

Et, affin que ayez espérance,

En avez diffinition ,

Disciplina est receptio

Castigationis in disciplinam.

Pour ce , telle réception ,

Retenez et n'oubliez mye ;

Car qui bien ayme bien chastie ,

Comme souvent vous l'oyez dire.

FiNET.

Par sainct Jehan , je m'en puis rire ; C'est très maulvais esbatement. Quant on parle de batement , Par ma foy , ce n'est pas ma charge ; Nous vous lairrons cy bien au large Se ne nous montrés aultre chose.

Malduict.

Nous faisons cy trop longue pose , Ce n'est point bien ce qui nous fault;

3o Moralité des Eisfans

De ces verges il ne nous chault ; Bien voulons aultre chose querre. Comment? se fault-il seoir à terre , Qui veult vostre sçavoir apprendre ?

Discipline.

Ouy dea , et le grand et le mendre ,

Car c'est signe d'humilité.

Or escoutez l'auctorité

Que nous avons en l'Evangille ;

A chascun croire est facille :

Qui se humiliât exaltabitur^

Celui qui se humiliera

En après exaulsé sera ;

C'est bonne retiibution.

Et puis aultre réception

Fait Boèce , de disciplina

Qui vous monstre trestout cela :

Qui non novit se suhjici

Non nocct se magistri (sic) ;

C'est à dire souverainement :

Celluy qui n'a premièrement

Esté subject , ne se doit mestre

Jamais rcputer ne congnoistre.

Vous debvez cest enseignement

Bien retenir entièrement;

Vous en serez trop plus sciens.

FiNET.

Nous vous mcrcions de voz biens ; Quant à moy, je suis clerc assez. Certes , nous sommes ja lassez De vous cl de vostre doctrine. Or ça , madame pèlerine, Il nous convient vuider la place.

DE Maintenant. 3i

Malduict.

Elle faict autelle grimasse Comme faisoit Instruction. AJlons , que plus cy ne soyons ; A Dieu soyez et nous aussi.

Discipline. Et vous en allez-vous ainsi Sans apprendre à mon escolle? Vous avez la pensée folle Et estes très mal conseillez. Se ne voulez estre reiglez, Et corrigez tant qu'estes jeunes. Il vous viendra tant de fortunes Que ne les pourrez soustenir, Parce que ne voulez souffrir Qu'on vous tienne en bonne doctrine. Se n'avez voulenté encline Maintenant de vous adviser, Jamais ne serez à priser; C'est commun à toute gent.

FiNET.

Certes , il ne nous fault qu'argent , Et, si par voz enseignemens, Voz raysons et voz argumentz Vous nous povyez enrichir, Nous serions prest à vous servir Très voulentiers par chascun jour.

Discipline.

Vous apprendrez bien sans séjour. Point ne povez avoir puissance Bonnement, mais avoir prudence, Ainsi comme dit Aristote ,

32 Moralité des Enfans

Qui en paroUes nous dénote , En Ethique en son premier livre, Lequel vous debvez bien ensuyvre Et apprendre et retenir.

FiNET.

Icy ne nous fault plus tenir, Car je n'entens point ce latin. Vous estes levée trop matin Pour prescher la loi de Moyse.

Discipline. Je ne dy que par courtoysie Tout cecy, sans vous parforcer ; Pas ne vous debvez courroucer Se de vous adviser m'acquitte.

Malduict. Truc, avant ; ce n'est que redicte De toute ceste prescherie.

FiNET.

Allons, viens-t'en, je la regnie. Il nous fault aller trouver mieulx .

MaLDU ICT.

Très bien, de par Dieu , je le veulx ; Huy ne povous trouver pis.

Le fol. Le jour que les gg. et les pies Combatoyent en l^ombardie , Marotte, par grant gourmandie, Mengea bien quinze gasteletz. Se vous voulez estre varletz, El(le) vous apprendra grant honneur ; Elle n'a cure de labeur;

DE Maintenant. 33

Elle vit , sans plus , de sa rente Ou de son pourchas , que ne mente. Elle est vaillante preude femme , Oncques n'eust honte ne diffame , Se n'est du curé de la ville ; Ung temps je la vis belle fille Appartenant à gens de bien. Elle est cousine de Jabien ; N'est-elle pas de bon lignaige? Finet, prens la en mariage ; Certes, tu pourras faire pis.

Jabien. vont ces compaignons gentilz? Hz sont bien sar le hault verdus. Vous estes bien enfans perdus D'aller ainsi à l'adventure. Qui estes-vous?

Finet.

Et je vous jure Que sommes enfans de Maintenant.

Jabien. Que je parle à vous plus avant : Voulez-vous point sçavoir de bien ?

Malduict. Comment vous appelle-on? Jabien.

Jabien, Le fils de Malle Âdventure , Qui long-temps me mist en nature D'estre maistre de son escolle. Je vous jure , par sainct Nicolle , Que tout par tout j'ay escoUiers , Dont m'en vient beaucoup de deniers.

34 Moralité des Enfans

En ce royaulme de toutes pars Y a tant de maulvais paillars ; J'en fourniroye bien, pour certain , Tant seuUement dedans demain , Une douzaine de ma bande , Lesquelz je vueil que Ton me pende Se ne les faictz maistres passez A jouer à cartes et detz, En tous les ars de tromperie , De finesse et mocquerie. Celluy n'y a que je le saiche Bien jouer quant se tient en place A la romfle et à la chance , Aux cartes et au jeu public , Au masgaret , aussi au glic , En toutes manières de jeux. Et pourtant cy, entre vous deux. Mais que vous soyez diligens, Maistres vous fera[y] suffisans , Se vous voulez estudier Aussi d'en faire ung millier ; Par tous les lieux vous serez A tous vivans vous donnerez ; Ung coup vous mettra au dessus ; Gardez ce point que je concluz, Et ne croyez père ne mère.

FiNET.

Nous vous tiendrons pour nostre père S'il vous plaist de nous bien apprendre , A vous sommes tous prestz d'entendre Et de bien suyvir voz escollcs.

Jabien. N'en faictes ja tant de paroUes ;

DE Maintenant. 35

Je vous monslreray vouleutiers.

Malduict.

Nous serons trestous escoliers

S'il plaist à Dieu et nostre maistre.

Jabien.

Jamais vous ne povez mieulx estre

Que vous mettre dessoubz ma main ,

Certes, avant qu'il soit demain,

Je vous feray tous escoUiers

En finesse et tous mestiers ,

Se vous me voulez très bien ouyr.

Malduict.

Vous me faictes tout resjouyr. Mais or me dictes , je vous prie , Que ferons-nous de ce élargie ? En aurons-nous or et argent?

Jabien.

Ouy bien certes , largement , Et respondrez à tous quarrez , Et vous prometz que vous n'aurez , Pour voz leçons ne vos records , Ung seul coup dessus vostre corps. Mon escolle n'est pas pour batre, El est seuUement pour esbatre Et pour jouer les compaignons.

FlNET.

C'est très bien ce que demandons , Je m'en vois donc seoir à terre Mais je vous vouldioys bien enquerre Se vous demandez grand argent.

36 Moralité des Enfans

Jabien.

Je ne vous demande nient , Fors que me vueillez bien entendre Et mes enseignemens comprendre. Et , pour premier commencement , Vueiî aux enfans de Maintenant Monstrer une aultre leçon. Pour commencement de chanson , En toute place et tout lieu , Vous regnirez le corps de Dieu. Et tenez coinctes vos personnes , Et entretenez les mignonnes. Soyez aux gens présomptueux Et vous monstrez bien gracieux Aux dames pour les acquérir ; Quant ilz ne vouldi'ont obeyr, Et vous y voyez vostre bon , Prenez-les, veulent-ilz ou non; Cecy est un cas d'observance. S'elles se mettent en deffense , Pour cela point ne les laissez , Car après bien en che virez. Chascune uuyct faictes grant bruit; A ce devez prendie (grant) déduit : Comme servante en bon point Vous sçavez , bien ne tardez point Que elle ne soit enlevée ; C'est chose bien recommandée , Et eu fait exprès mention Le livre de Perdition , Qui est si notable docteur ; Croire debvez vostre acteur. Faictes toujours contentz et noyscs

DE Maintenant. 3;

Régnier Dieu dehvez, et sainctz, Pour une espingle et pour moins ; Et qui vous vouldra corriger Ne vous tenez point de frapper ; Et qui vouldra à vous combatre Pour ung soufflet rendez-en quatre. Car, se voulez venir à bien , Point ne fault estre Jabien ; Ainsi nous le dit ung chapitre D'un livre dont tel est le tittre : Hic liber perditioitis , Que doibt sçavoir homo omnis. Et pour ce , mes beaulx escoliers , Soyez fermes et bien entiers De me porter grant révérence. Avoir ne debvez pacience D'aimer le sexe femenin. Fuyez comme triade venin Toutes gens de relligion. Esse vostre intention De tenir mon enseignement?

Malduict.

Maistre , j'ay ja l'entendement Ouvert par vostre discipline.

FiNET.

Par le sanc bien , il n'est racine De finesses que je ne saicbe.

Malduict.

Par la mort bien , tu n'en as tache Au regard de ce que je sçay .

FiNET.

Par le sanc bieu, je te du-ay,

38 Moralité des Enfans Pratiquer fault iiostre science.

Malduict. C'est bien dict , le sang bien , je pense Que tu ne sccz rien envers moy.

F IN ET.

Ventre bieu , j'argue à toy. Voix-tu de ces beaulx dctz pcluz ?

Malduict. Parlons moins et en faisons plus. Gecte ; qu'as-tu ?

Finet.

Deux et ars. Malduict.

Certes tu mens ; c'est embesars , Et , voys-tu , voicy deux et quatre.

Jabien.

Vous vous sçavcz très bien esbati'e , Vous estes clercs jusques amen. Passez serez à l'examen Avant que vous partez d'icy.

Finet. De tous clercs du monde dy fy ; Je respons à leurs questions

J AB1EN.

Or ça, faulses pétitions Dessus le genre fcmenin.

Malduict.

Par le coi-ps bieu, c'est le latin ; Mettre intro et non foras.

DE Maintenant. Zq

Hodie, semper, hery, cras, Olim, tune, nunc, semper^ sero.

FiNET.

Mane, modo, diluculo. Or me respons : da niimeri Ut ter, quater, da negandi Ut non.

Fontde femenin les pratiques ; Car trestous les menus articles Ne peust sans le masculin : Car luy avec le femenin Conjointes avecques le commun Qui ne se doibt entendre qu'ung. Nonne dicit sacra pagina : Erunt duo in carne una. Ainsi veult estre décliné.

Jabien.

C'est très haultement latine ; Vous estes assez suffisans Et eussiez vous esté dix ans Aux grans estudes à Paris.

Finet.

Quant à moy, je suis bien apris ; Vous me povez bien passer maistre.

Malduict.

Et moy, car je le puis bien estre. J'ay très gi'ant engin et memoyre ; 11 n'y a livre ne hystoire Que n'aye veu de malle doctrine ; Jamais ne vueil de discipline ; Mais, se aulcun me disoit injure, Je regnye bieu à l'adventure

4o Moralité des Enfans Que pour ung mot j'en diray cent Et luy bailleroy, je m'en vent, Incontinent sur le visaige.

Jabien.

C'est dit d'ung escolier bien saige, Et bien parlé notablement, Bien résolu en argument ; Maistre vous serez à ceste heure.

FiNET.

Il ne fault pas que je demeure , Maistre, car j'en sçay bien autant.

Jabien. Or ça donc, tirez-vous avant. Puisqu'avez tant estudié, Vous porterez quotidie Chascun au costé ces deux dagues : Car ce sont bien notables bagues Pour congnoistre les bons enfans Qui portent armes et bombans, Escolliers de malle doctrine. Chascun de vous est assez digne Que maistres soyez appeliez. Gardez que prestz tousjours soyez De praticquer vostre science Et en monstrez l'expérience ; Gardez que jamais n'amendez. Ou nom de cartes ou de detz , Soyez maistres ; enfants Jabien , En mal prouffit allez; amen. Et tousjours me portez honneur.

Malduict. Voire comme à nostre tuteur,

DE Maintenant. 4*

Car il ne fault doubler en rien Que ne soye enfans Jabien, Com les enfans de Maintenant.

Jabien.

Escoutez, enfans, il convient Que demeurez avec ma fille. C'est la plus belle de la ville Et de ce monde, je vous jure.

FiNET.

Je ne la congnoys.

Jabien.

C'est Luxure ; Mais je ne m^en esbabis pas.

FiNET.

Par mon serment, c'est nostre cas ; On ne peult mieulx au monde dire. Or que nous la voyions, beau sire, Menez nous y incontinent. Vivre nous fault joyeusement Tandis que ce bon temps nous dure.

Malduict.

Je verroys voulentiers Luxure: Car c'est tout ce que je demande.

Jabien.

Se voulez estre de sa bende. Vous ne povez au monde mieulx ; Car il n'est rien dessoubz les cieulx Que je congnoisse plus propice Aux jeunes gens que le service De Luxure et beau regard.

42 Moralité des Enfans m alduict.

Je vous jure qu'il est bien tard, Tant ay double que ne la voye ; Jabien, mettez-nous en la voye Et au lieu elle demeure.

Jabien. Très voulentiers, et tout en l'heure La feray devers vous venir.

FiNET.

Avant donc, gardez d'y faillir.

Jabien. Or ça, Luxure, vien avant, Car les enfans de Maintenant Veulent avoir ta compaignie.

Luxure.

Veez me cy, coincte et jolye. Gracieuse et godinette.

Fin et.

Je vous prometz que bien me haitte Vostre maintien, ma chère dame ; Je ne vy meshuy, sur mon ame. Rien qui me fust plus aggreable.

Jabien.

Vrayement, elle est dame notable. Si vous convient en elle deduyre. Jamais nul ne vous pourra nuyre Tant que serez avecques elle.

Luxure. Ma condition est telle Que ne demande que soûlas ,

DE Maintenant. 43

Et me fault mener bras à bras Tout ainsi comme mariée.

Malduict.

Prenez que soyez Tespousée ;

Or dançons d'ung accord tous quatre.

Jabien. C'est bien dit, il nous fault esbatre Et se donner tousjours (du) bon temps. Avant, qui sont les mieulx chantans ? Qui commencera de vous troys ?

Luxure.

Avant, avant ; le plus courtoys Doibt commencer sa chansonnette.

Finet. Je diray donc, puisqu'il vous haitte

AdoDc ilz chantent tous ensemble en dançanl.

Au joly bouquet croist la violette.

Finet. N'est-ce pas doulcement chanté ?

Malduict. Certes, tu es trop fort hasté ; Tu n'y says non plus q'ung dodin, Estrille, faucille, bourdin Ou la mignonne tricotie.

Adonc ilz chantent tous ensemble avecques le Fol .

Le Fol, enchantant. Se Robine si fust au boys, Je l'en eusse tost emmenée. Vray est qu'en la ville aux dames Il n'y demeure que deux femmes Qui foiurnissent toute la ville.

44 Moralité des Enfans

Marotte est plus subtille

Et de plus grande entreprise ;

Elle faict bien une chemise

A mettre deulx culz tous ensemble,

Il n'y a point qui la ressemble

En ceste ville, ne au pays.

Se voulez , sans aulcun devis,

Elle sera maistresse.

Saincte sang bien, comment tu vesse ;

liOng temps a la vesse couvée.

Le jour que Marotte fut née ,

Elle eut ung grant advantaige :

El estoit dès lors aussi saige

Que sont les escoliers Jabien ;

Je luy ay aprins tout le bien

Dont a la teste affolée.

Luxure.

Vecy une belle assemiblée, Doulce, plaisante et amoureuse. Moy, qui suis la fille d'Oyseuse, Debvez avoir et cher tenir, Quant me povez entretenir Du tout à vostre voulenté ; Mais il fault argent à planté Pourmieulx soustenir mon estât. Par ma foy, tout iroit de plat Qui n'auroit argent et cliquaille ; Trestout ne vauldroit une maille , Car je suis de telle nature.

FiNET.

Ne vous chaille, dame Luxure ; Nous aurons or et argent assez.

DE Maintenant. 45

Jabien.

Hz sont pieça maistres passez Par moy en tous jeux et finesses Et sont en fleurs de leurs jeunesses; De "VOUS se doivent tenir près.

Luxure.

Çà , il nous fault jouer aux dez , Ou à quelque autre hasart ; Car c'est ma science et mon art Dont fault que soye soustenue ; Les jeux que j'aime soubz la nue, Ce sont les jeux d'oysiveté.

FiNET.

Il n'est nul en ceste cité Que je craigne , tant soit subtil , De bien jouer à mon péril, Et m'en laisse hardiment faire.

Malduict. Devisez lequel vous fault plaire , Le glic ou le franc de carreau.

Jabien.

Le glic est ung jeu moult très beau Et à gallans trop plus honneste.

Luxure.

Quant à moy, je suis toute preste. Ça , les cartes , mon beau seigneur ; La pire donne au meilleur, Quans grans blans pour une foys ; Pour les roynes chascune troys , Et troys grans blans pour les varletz. Quatre grans blans y joue , mais

46 Moralité des Enfans

Mettez-y, qui y vouldra prendre.

FiNET.

Doncques , dame, g'y vueil entendre. Mettez y qui y vouldra prendre.

Luxure.

Or sus doncques, sans plus attendre. Tout maintenant je vueil bailler. Levez ; qui estez le dernier ? Qui dit ?

Finet. Moy, rien pour le premier. Malduict. Ne moy aussi , par sainct Eloy.

Luxure. J'ay homme donc[qucs], par ma foy, Et romile tout d'une venue.

Finet.

Sang Lieu , la couleur si me mue ; Quant est à moy, je le vous quitte.

M al DU IC T.

Tant qu'auray vaillant une picquc , Sachez, certes, je le tiendray, Et l'enuiray ou romfleray Quoy qu'il en doibve advenir.

Le Fol. Il s'en pourroit bien repentir, Mais peult estre sera trop tard. Ainsi que le chat fist du lard. Quant il y fust trouve pendu. On luy coupa auprès du cul

DE Maintenant. 47

La queue, vueil que le sachez. Luxure.

C'est bien dit , encores mettez Deux grans blans, de l'aultre le fais.

Malduict. Voyez les là, si me tais. Combien est-ce que en avez?

Luxure. Plus de cinquante.

Malduict.

Or monstrez. Luxure. Voyez en dix et puis troys, Malduict. Ha , maulgré bien , à ceste foys J'en avoyes quarante et huyt.

Le Fol. Et vecy ung très beau deduyt Et les scet très bien jobiner Hz n'auront garde de voiler Avant que de ses mains il parte.

F IN ET.

Or sus avant , voyla ma carte , Je vous pry, laissez-la passer.

Malduict. Or ça, m'y lairrez-vous passer? Par ma foy , sire , je les fays.

Finet.

Ouy vrayement .

48 Moralité des En fans

Luxure.

J'ai leglic desroys. Malduict. Tout est à elle sans debatre.

Luxure. Or m'en baillez chascune quatre Pour le beau glic, sans les honneurs , Et se vous voulez , mes seigneurs , Tout d'une venue bailler, Tout de reng les iray coucher Affin que ayez moins de peine.

Malduict. C'est raison ; mais de la sepmaine N'y sera faict gaing ne pertes. Je vous dy, au moins à ces cartes, Velà neuf grans blans que jedoy.

Fin ET.

Veez en autant pour moy, Et jouons au franc de carreau , Car c'est ung jeu qui moult est beau , Et nul tromper si n'y sçaura , Et Jabien des coups jugera. Vous getterez à l'adventure.

Luxure. Pour combien?

Finet.

Pour une ceinture ; A qui l'aura, de troys escus.

Luxure. Argent contant , n'en parlez plus.

DE Maintenant. 49

Mettez au jeu , c'est le plus beau.

Malduigt. Or sus, gette.

FiNET.

Mais toy? Malduigt.

Attendez Je croy que je Tauray, Seigneur. Velà, sus, gettez sans débat. Je regny bieu, c'est bel estât; Je croy que je l'auray gaigué.

FiNET.

Va, qu'en malheur soyes-tu coigné Et entré en malle sepmaine.

Luxure.

Je metz deux escus à l'estraine ; Or sus, chascun couche d'autant.

Malduigt. J'ay encor vingt escus vaillant; Avant, compaings ; argent me fault.

Finet. Plus que de paiUe ne m'en chault D'or ne d'argent; or jouons, dame.

Luxure. Vêla partout , et , sur mon ame , Il est tout franc, la gaigne est mienne. Il ne peult que bien ne me vienne ; De meshuy je ne crains personne.

Malduigt. Et, pour Dieu , homme mot ne sonne ,

T. III. 4

5o Moralité des Enfans

Par le ventre bien , je vous jure, Qui ne se met à Tadvanture Jamais nul jour ne sera riche.

Jabien. Il est vray ; jamais homme chiche Et qui se tient tousjours couart Ne pourroit avoir ung hazart ; Tousjours est meschant et piteux.

Luxure. Et cuydez-vous que malheureux Osasl ung tel jeu entreprendre ? Il se souffreroit plustost pendi'c; S'appartient à gentilz galans. Or, sus , or, vous faictes vaillans , Vêla vingt escus d'une cousche.

Finet.

Je n'en fais compte d'une mouschc ; les là, certes, tous contans.

Malduict. Et n'y seray-je pas à temps, Maulgré en ayt sainct Ypolite.

Finet.

Vêla gettay.

Malduict. Je vous dépite. Luxure. Maistre, si vous l'avez perdu.

Malduict. Je soye par le col pendu Se j'ay plus vaillant une maille.

DE Maintenant. 5i

FiNET

Or entens et [si] ne te chaille ; J'ay affaire encore mon coup.

M ALDUICT.

Haro , j'ay esté icy trop,

Le dyable s'en peult resjouyr.

FiNET,

On me puisse vif enfouir Se n'ay perdu ce que j'avoye ; Je n'ay plus argent ne monnoye; Je suis bien de malle heure ; Mauldict, malheureux fortuné , D'avoir perdu tout mon argent.

Jabien. Ung compaings si bel et si gent , Comme tu es , ne se doibt plaindre. N'as-tu pas assez de quoy rendre Trestout l'argent au compagnon ?

Luxure.

Robbe prendi-ay et chapperon, Compaings, pour le prix qu'il vault. Jamais ilz ne vous confondront. Vous ne faictes que commencer.

Malduigt.

Jamais ne me vueil advancer

De plus jouer jour de ma vie.

Je voy bien que j'ay faict folye ,

Dont doibs avoir pugnition.

Se j'eusse creu Instruction ,

Je ne fusse pas en ce point.

Trop mallement le cueur me point ;

52 Moralité des Enfans Je m'en repens et mauldis l'heure.

Jabien. Enfans , laisserez-vous Luxure Et teste belle compaignie?

Malduict. J'ay deshonnoré ma lignée Pour elle. Que dira mon père? Très glorieuse Vierge mère , Adressez-moy à Discipline.

Jabien. Et veulx-tu laisser ma doctrine ? Que fais-tu? Es-tu hors du sens?

M ALDUICT.

Je te reny, et m'en repens

De tous lesmaulx du temps passé ;

Car j'ay faulsement trespasse

De Dieu le sainct commandement.

Se Discipline m'en repreut ,

Je seray men tenu à elle.

FiNET.

Jouons au jeu de la merelle; Je suis las du franc du carreau.

Jabien. C'est bien dit ; le jeu du mereau Est bien commun; si est la chance.

Luxure.

C'est l'ung des beaulx jculx de France , A quoy il me plaist mieulx jouer.

Fin et.

Avant donc.

DE Maintenant. 53

Luxure. Sus, mon escuyer, Mettez en jeu ce chapperon.

FlNET.

Picque, picque de l'esperon. Or sus , jouez sans plus de plait.

Luxure. Nous ne faisons nen qui ne met , Car c'est du jeu le premier point.

FiNET.

Je vueil jouer jusqu'au pourpoint De cy, qui va pour deux escus.

Luxure. Ce chapperon.

FiNET.

Voyre sans plus , Ne souffist-il pas , belle dame?

Luxure.

Vêla pour le ; par mon âme, J'ay nuyct.

FlNET.

Par sainct Jehan , et moy neuf. Luxure. De ce ne donne pas ung œuf; Jouez; vous avez cinq et quatre.

FiNET.

Tout justement, sans plus debatre, Qui valent autant comme neuf.

Luxure. Et de sept.

54 Moralité des Enfans

FiNET.

Vecy pour empreuf Le chapperon deulx esciis franc; Tousjours en jouant on apprent.

Luxure.

Croq , qu'esse que coucher voulez ?

FiNET.

La robe.

Luxure.

Avant , or couchez ; Je metz troy escus à Tencontre.

FiNET. J'ay huyct.

Luxure.

Et , par ta foy, rencontre. Qu'en dictes-vous, et j'en ay Iroys?

FiNET.

Le prendray-je ?

Luxure.

Non, j'ay le poix ; Je retiens la robe pour moy.

FiNET.

Dame, qu'en despit de l'arroy, Il m'est meschamment advenu ! Mon chapperon et ung escu Metz à rencontre, pcrt ou gaignc.

Luxure.

C'est une très maulvaise fraigne

De mettre troys escus en voye.

Or sus , avant , Dieu nous pourvoye ;

DE Maintenant. 55

Ma chance va de dix à quatre.

F INET.

Je te pry, metz pour nous esbatre.

Luxure. Dix et puis quatre ; tout est mien. Compaignon , y a-il plus rien ? Fournissez-moy devant la main.

FiNET.

Haro , le grant Dieu souverain En ayt aujourd'huy maie feste. Tout maintenant il ne me reste Qu'ung escu avecques ma dague. Mais il convient que je desbague Trestout pour avoir plus tost faict.

Luxure. Avant , joue.

Finet.

Je suis refFaict , S'il ne me vient à ceste heure eur.

Luxure. Dea, compaignon, n'ayez j a peur.

Pause.

J A B I E N, en admenant Finet avec Luxure devant Honte.

Dieu gard, Honte , qui vous doint joie , Santé et planté de monnoye. Sçavez-vous que je vous vueii dire?

Honte.

Non; qui a-il, beau sire? Sçavez-vous chose de nouveau?

5(i Moralité des Enfans

Jabien. Guy.

Honte. Et quoy, dea?

Jabien.

Ung jouyenceau , Qui demeure avec Luxure , De di'oict est vostre, par droicture, Car je l'ay si bien introduict Qu'il n'a garde d'estre duict Que jamais se puisse retraire ; Du pis a faict qu'il a peu faire. Il est desja mis en tel point Qu'il a perdu jusques au pourpoint Or, argent, cbapperon et cotte.

Honte. Meshuy n'ouy si bonne note. Par moy sera tantost sifflé.

FiNET.

Maintenant suis tout escoufflé , Je m'en puis bien apercevoir.

Honte. Sainct Mor, compaings , vous dictes voir. Pourtant je metz la main à vous , Venez-vous en avecques nous , Luxure, tost prenez de là.

FiNET.

Haro, bonnes gens, qu'esse là? Jo ne vis oncq plus layde beste. Plus vile ne plus deshonneste; Las , Luxure, confortez-moy.

DE Maintenant. 5;

Luxure.

Tousjours seray avecq[ues] toy ; Ainsi ne te laisseray pas.

Jabien.

11 vous convient venir le pas Au gibet de Perdition. Jamais n'aurez remission, Car ce seroit contre nature.

Honte.

Ainsi dit la saincte escripture :

Ea mensura qua mensi fueritas

Remittitur i'obi's.

Tu as bien cause d'estre triste ,

Car Marc si dit, l'evangeliste :

Selon que chascun faict aura

Par droict rémunéré sera.

Ainsi que raison si le veult,

Chascune vieille son mal deult.

On peult assez crier et braire ,

Justice est toute contraire

Aux maulvais, com il est escript

Ou psaultier, David le dit :

Non resurgant impii in judicio

Neque peccatores in concilio justoruni.

C'est à vous, maistre Âliborum,

Qu'il parle, entendez-vous bien ?

Vous estes des enfans Jabien

Qui me pourvoit de fines gens.

FiNET.

Las ! Luxure, je me rens.

Vous ne tenez plus de moy compte.

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f 58 Moralité des Enfans

Luxure.

Vous estes ja livré à Honte, Qui ne peult de vous départir.

Fin ET.

D'elle ne me sçauroys partir , Car je suis à elle s abjecte.

Honte.

Ça , il convient que je te mette, Compaings, à garder ma maison. Lyé seras , car c'est raison, Jusques à tant que me plaira. Luxure avecq toy sera, Qui me rendra de toy bon compte.

Finet.

Hélas ! laissez-moy aller, Honte ; Je suis diffamé à jamais.

Honte. Tu n'as pas du tout rendu compte. FlNET.

Hélas ! laissez-moy aller, Honte.

Honte.

Tu ne me dis chose qui monte ; C'est par toy, car je n'en puis mais.

Finet .

Hélas ! laissez-moy aller. Honte ; Je suis diffamé à jamais.

Honte .

N'est-il pas vray, comme tu sçays , Qu'il fault exercer mon office ?

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DE Maintenant.

Comment as-tu esté si niée D'avoir ainsi perdu le temps ? Et à aultres je ne m'atens Qu'à gens oyseux et hasardeux , A Lourdeurs, frians et mocqueurs, A larrons, sorciers et sorcières, Et à gens de toutes manières, Qui mainent faulx gouvernement ; Les ungspugnis appertement. Les aultres en seps et en gehayne, Aulcunes foys les autres trayne Publicquement aval la ville, Et si ay bien ung aultre stille Pour ces grans vieilles macquerelles Je les tourne par mes ruelles Tout au plus hault du pillory, Et dansent le guillery ; Aultres faictz mettre en l'eschelle, Aux aultres froisse la cervelle Ou maine pendre au gibet. Tousjours Honte la main y met , Quelque chose qu'il en advienne.

FiNET.

Puis qu'il fault qu'à ceci je vienne, Je mauldictz l'heure et le jour Que me trouvay oncques entour Luxure ; Jabien, c'est par toy.

Tu mentz.

Jabien

FiNET,

Mais toy.

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58 Moralité des Enfans Luxure.

Vous estes ja livré à Honte, Qui ne peult de vous départir.

FiNET.

D'elle ne me sçauroys partir, Car je suisà elle subjecte.

Honte.

Ça , il convient que je te mette, Compaings, à garder ma maison. Lyé seras , car c'est raison, Jusques à tant que me plaira. Luxure avecq toy sera, Qui me rendra de toy bon compte.

FlNET.

Hélas ! laissez-moy aller. Honte ; Je suis diffamé à jamais.

Honte.

Tu n'as pas du tout rendu compte.

FlNET.

Hélas ! laissez-moy aller, Honte.

Honte.

Tu ne me dis chose qui monte ; C'est par toy, car je n'en puis mais.

Finet .

Hélas ! laissez-moy aller. Honte ; Je suis diffamé à jamais.

Honte .

N'est-il pas vray, comme tu sçays , Qu'il fault exercer mon office ?

DE Maintenant. 69

Comment as-tu esté si nice

D'avoir ainsi perdu le temps ?

Et à aultres je ne m'atens

Qu'à gens oyseux et hasardeux ,

A bourdeurs, frians et mocqueurs,

A larrons, sorciers et sorcières,

Et à gens de toutes manières,

Qui mainent faulx gouvernement ;

Les ungspugnis appertement,

Les aultres en seps et en gehayne,

Aulcunes foys les auti'es trayne

Publicquement aval la ville,

Et si ay bien ung aultre stille

Pour ces grans vieilles macquerelles :

Je les tourne par mes ruelles

Tout au plus hault du pillory,

Et dansent le guillery ;

Aultres faictz mettre en l'eschelle,

Aux aultres froisse la cervelle

Ou maine pendre au gibet.

Tousjours Honte la main y met ,

Quelque chose qu'il en advienne.

FiNET.

Puis qu'il fault qu'à ceci je vienne, Je mauldictz l'heure et le jour Que me trouvay oncques entour Luxure ; Jabien, c'est par toy.

Jabien Tu mentz.

FiNET.

Mais toy.

Go Moralité des Enfans Luxure.

Quant est de moy, Je dictz que ton faict te condarapne; Je te prie, point ne me tanne, Car es à moy mariay.

FiNET.

Honte, que je soye desliay Et osté de devant le monde.

Honte.

Tu as trop long temps folliay.

FiNET.

Honte, que je soye desliay.

Luxure.

A mal faire t'es alliay ;

n faut que raison te confonde.

FiNET.

Honte, que je soye desliay Et osté de devant le monde.

Honte.

Je prie à Dieu que l'on me tonde, Se par moy homme se deslie. Premier fault que je vous chastie Par faulx et honteux batement. Sa , deux courgées apertement ; Faire je vueil exécution , Et, pour plus grant desrision, Que me dcspouillcz le pourpoint. Avancez-vous, ne tardez point, Et qu'il soit mis tout en chemise ; Bâtez delà par bonne guise

DE Maintenant. 6i

Et moy deçà jusques au sang.

Luxure.

Son sang s'en va , comme eau courant , Si très bien qui luy doit suffire.

Fi NE T.

Las I ne me Yueillez desconfîre , Car je suis maintenant à Honte.

Luxure.

Il me semLle qu'il luy empire.

FiNET.

Las ! ne me vueillez desconfire.

Luxure. Ne luy faisons point de martyre, Toute misère le surmonte.

FiNET.

Las ! ne me vueillez dcsconfirc , Car je suis maintenant à Honte.

Honte.

Qui bien en sait trouver le compte. Honte est en double manière. Car communément la première Je appelle Honte naturelle, Car volontiers une pucelle L'a quant on la faict marier, Et puis quant on la faict coucher Avec son mary, est honteuse ; Tant soit -elle bien gracieuse, Encor faict-elle maintes clamours. De ceste-cy avons recours Au philosophe, au quart d'Ethiques,

62 Moralité des Enfans

Et croy que, si bien y pratiques, Je te donray enseignement, Qu'elle se nomme proprement, Je croy, Yerecundia. Mais une aultre Honte y a. Qu'on appelle effrénée. La première très bien m'agrée Et à Dieu aussi est plaisante ; Mais ceste luy est desplaisante, Et te rend en subjectiou.

FiXET.

Trop me donnez d'affliction ; Honte , tu as sur moy envye.

Honte, en frappant. Empoigne-moi ce horion.

FiNET.

Trop me donnes d'affliction.

Honte, en frappan t . Tu auras persécution Tousjours durant ma compaignie.

FiNET.

Trop me donnes d'affliction ; Honte , tu as sur moy envye.

Honte.

Je te fcray perdre la vie , Avant que jamais je te laisse.

Luxure.

Or le menons , sans nul délaisse , Trestoiit premier à Desespoir, Lequel le jugera pour voir

DE Maintenant. 63

Au gibet de Perdicion

Âdonc Jabien, Luxure et Honte admènent Finet à Desespoir,

Honte. Raige , douleur , affliction Vous envoist le roy céleste.

Desespoir. En enfer puissez-vous tous estre A jamais saps remission. Dictes-moy tost, sans fiction, Qui vous admaine en cest estre.

Honte. Nous sçavons que vous este maistre Mener gens à Perdition. Ce jeune fîlz y voulsist estre Et voulentiers luy menission. Recordez-luy bien sa leçon , Et ne vous chaille pour mentir, Affin que mener le puisson Enrager sans soy repentir.

Desespoir. Je le feray mourii* martyr. Mais que je saiche tout son cas. Je suis celluy par qui Judas Se pendit en l'arbre du seux . A Perdition maine ceux Qui veullent à moy consentir. Premier faidt sçavoir et sentir De quelz vices est entacbez ; Racomptez-cy tous ses pecbez.

Honte. Je les auray tantost prescbez Et ramenez à brief memoyre.

64 Moralité des Enfans

Escoutez et ne m'empeschez , Car tout ces maulx vueil cy retraire. Pour commencement de Thystoire, Il est enfant de Maintenant, Et Mignotte vin luy fit boyre , Manger pastez , et fut friant, Nouny souef, et, quant fut grant. (Il) ne voulut aller à l'escoUe. Sa mère en estoit tant folle, Et puis Mignotte luy fut molle ; Maintenant n'osa contredire , Luy bailla argent ; il s'en voile , Et vient à Jabieu , le bon sire , Qui luy aprint tout de grant ire Régnier Dieu et le despiter, Malle doctrine et maulvais ars , Fuyr le bien de toutes pars, Et user son temps en Luxure, Qui l'a despouillé de ses draps Tant que povreté lui court sure ; Adoncje suis trestoute seure Qu'il estoit chcu entre mes mains. Nous l'avons prins à la ferure , Nous troys, et baillé de coups mains. Je vous ay dit ne plus ne moins Sa douleur et sa maladie. Il fault qu'il passe par tes mains ; Il est ennuyé de sa vie.

Desespoir.

Honte , vous estes bien m'amye. Il est bien temps qu'il luy mcschée. Mais estiez- vous cachée Quant il faisoit sa grant folye?

DE Maintenant. 65

Honte.

Alors je ne me monstroye mye. Le dvable m'avoit attachée , Et maintenant en se haschée A son tourment suis restablie.

Desespoir. Tu voys bien que l'on te publie En général trestous tes fais. Plus ne te fault estre confès ; N'en fais plus de mention; Que te vauldra confession , Puisque tes faitz sont révéliez? Et s'ils estoient ores celez , L'on te donroit grant pénitence. Et puis, qui rcndroit la chevance Et l'argent par toy despendu Et le temps que tu as perdu ? Qui feroit satisfaction? Ce seroit tribulatiou De retourner jamais à Dieu ; Tu l'as regnié en maint lieu; Jamais ne te pardonneroit Et tousjours Honte te tiendroit; Car jamais ne te cessera , Près ou loing ne te laissera, Jusques à ce que tu soys mort. Si te conseille que soyes d'acord De mourir chez Perdition, Afûn qu'il ne soit mention Jamais de toy en cestuy monde - Je te mauldilz , Dieu te confonde Ou puis d'enfer sans repentance. Jamais ne feras pemtence

66 Moralité des Enfans

Ne requerras miséricorde. Pends-toy avant à ceste corde, Sans espoir de remission,

FiNET.

Jamais n'auray contrition Ne espérance de sauivement. Si me submetz entièrement A tout ce que vouldrez juger. Je vueil ma vie abbreger; Je ne requier que abbregcraent.

Desespoir,

Or ça donc, ]iar mon jugement, Je t'envoye à Perdition Pour toute rétribution. Le chemin y est grant et large. Honte , je vous laisse la charge , Et vous , Jabicn , et vous, Luxure , Puisque d'espérance n'a cure , Je vous le baille tout condemné ; Gardez qu'il soit bien tost mené Au gibet de Perdition.

J A B I E N .

J'entreprens la commission, Car j'ay faict le commencement. Il a aprins avancement Et ce qu'il sçait à mon escolle.

Luxure.

Cuydez-vous que je soye si folle Que je n'entende bien mon compte ? A damnemeiit meine, et Honte , Toute telle manière de gent ; Incontinent que leur argent

DE Maintenant. 67

Est despendu, je les fais pendre.

Honte. Prenez de là, sans plus attendre; Que de luy ne soy plus memoyre.

Jabien. Sans faire bien longue histoire, Luxux'e , trainez au gibet.

Luxure. Puisque Désespoir le permet , G'y mettray les mains voulentiers; Je serviray très bien d'ung tiers. Passez tost en malle sepmaine.

Jabien.

Perdition, en malle estraine , Reveillez-vous , que maulgré bieulx !

Perdition.

Qu'on vous puisse crever les yeulx Et escarteler la cervelle. Avez-vous viande nouvelle? dyable a- vous tant esté?

Jabien.

Nous avons passé cest esté Â.vec enfans de Maintenant. Nous vous admenons ce gallant Que vecy (cy) lyé et bille. Par moy est ainsi habillé , Et Luxure l'ayda à prendre.

Honte.

Onc(ques) ne voulut mestier aprendre , Clergie , science ne ars ,

68 Moralité des Enfans

Fors jeux de sors et de bazars , a despendu tout le sien , Et l'aultruy, avec Jabien. Son père mist à povreté.

Luxure.

11 s'est environ moy frotté. Quant le feu se fut alumé, J'ay le gallant si bien plumé Qu'il n'a plus garde de voiler.

Perdition.

Venez ça tous troys m'acoUer, Jabien , Honte , et vous Luxure. Par les vertus bieu, je vous jure Que vous en sei'cz payez En la fin, ne vous esmayez, Car vous avez bien besongné.

Jabien. Puis q'une foys j'ay empongné Ung compaignon à mon escolle, Il est très bien , s'il ne s'envoUe. Sachez que vous en rendrez compte, Car dame Luxure et Honte Sont à ce faire bien propices. Perdition. Vous avez bien faict voz offices. Si en aurez très bon salaii'c, Si ne s'en vcult jamais retraire. Mais a-il point intention De faire satisfaction Et venir à Miséricorde ?

Honte. n ne demande que la corde.

DE Maintenait. 69

Il a passé par Desespoir Qui le coudamua dès arsoir. Faictes en Yostre Youlenté.

Perdition.

Yien ça , garson : tu as hanté Luxure et folle compaignie Dont tu es trestout eshonte , Toy et tous ceulx de ta lignie Tu doibz bien inauldire la vie Et le jour qu[e] onques fuz , Quant tu escheuz en ma baillie. Par Desespoir es condamné , Pour ce que tu as contemné Espérance, miséricorde. Par Honte es cy admené, Qui devant tous tes faitz recorde.

Finet.

Je n'ay mal faict qui ne me morde Tout le frain de ma conscience. Si ne puis avoir patience. Car tout vif je suis enraigé

Perdition.

Chascun sera de toy vengé. Car, avant le jour de demain , Je t'estrangleray de ma main A ceste grant cbaine de fer. Et te mettray au puys d'enfer. Je garde l'entrée du gouffre, tu seras bouilly en souffre , En vif argent, en psalpaistre ; Avecques dyables sera ton estre, Acompaigne des principaulx ,

70 Moralité des Enfans

Avec couleuvres et crapaulx. Entre céans en la malheure.

FiNET.

Las ! je n'en puis mais se je pleure ; Mourir me fault en Desespoir. On peult par moy appercevoir Que, par mon faulx gouvernement, Des enfans suis de Maintenant. Enraigé suis et hors du sens , Car j'ay trestout perdu le sens, Pourtant que n'ay voulu entendre Le bien que me voulut apprendi'e Discipline par son conseil. J'aperçoy maintenant à Tceil Ma faulte , las ! mais c'est trop tard.

Perdition.

Tu seras hachié comme lard Par menus morceaux à larder. Rien n'est qui t'en puisse garder, Puis que tu es entre mes mains ; Or tien, tu n'en auras pas moins.

Adonc le pend au gihet , puis dit Perdition à Finet

Au dyable soyez sacrifié.

Le Fol.

Il s'estoit trop en eulx fié. Quant il[z] luy promettoyent du bien. Estes-vous telz , enfans Jabicn , Desespoir, Luxure et Honte? Jamais de vous ne ticndray compte. Au dyable soyent telz officiers. Quant ilz ont gaigné ses deniers, 11 l'ont meneau gibet pendre.

DE Maintenant.

Vous n'aA'Cz garde de me prendre. J'entens bien vostre pipomelle, Et Luxure , qui est si belle Et qui faict tant du damovseau , Fi gi fi ga au pastoureau, Par son semblant elle ne seroit Dieux la, qui ne la congnoistroit. Mais regardés quelle espicière : El a escoux sa gibecière Et puis luy a tourné le dos, Et luy a dit Nescio i'os Et à la fin l'a renoncé.

Malduict.

Jésus, qui fut crucifié Et souffrit mort et passion En croix pour nostre rédemption Et saulvement d'umain lignaige Que tu as faict à ton ymaige, IVe te vueilles de moy venger , Mais oste-moy de ce danger je suis cheu par ma follye Pour hanter folle compaignie. Il vous plaise moy conforter.

Bon Ad VI s.

Ne te vueilles desconforter ; Ayez patience, doulx amys.

Malduict.

Mais qui estes- vous ?

Bon Advis.

Bon Advis, Le commencement de tout bien.

72 Moralité des Enfans Malduict.

Vous me seroblez homme de bien A vous veoir, comme il m'est advis.

Bon Advis. Dit ay mon nom ; dy-moy le tien , Et nous serons ti'ès bous amys.

Malduict.

Malduict ay nom, maulvais enfant. Des enfants suis de Maintenant. Nourry ay esté en tendresse , Et tout le temps de ma jeunesse Ay suyvy folle compaignie. Amender voulsisse ma vie Se je sceusse quel part tourner.

Bon Advis.

Amys, il te fault retourner

Et soiibmettre à Discipline;

S'il te faict souffrir, ployé l'eschine

Afïîn que tu soyes corrigé ;

Car jamais homme n'est jugé

Qui de soy mesmes se chastie.

Se as grant folie bastie,

Ne te vueilles désespérer ;

Tu es jeune pour recouvrer

Certes, se veulx , ton saulvemenl.

Tu n'yras point à damnement

Puisque tu as contrition ,

Et ne prens point ycelle voye,

Qui fourvoyé Et mcine à perdition ; Tourne-toy a la monition

Dont la voye

DE Maintenant. 78

Bien dure et ne fourvoyé.

Faictz que soye Cause de ta salvation.

Malduict. Grans mercys de l'induction , Bon Advis, que vous m'avez faict. Je m'en voys vers Instruction Qui m'adi-essera , s'il luy plaist. Instruction, il me dcsplaist Que l'aultre foys vous refusay, Et vostre doctrine prins n'ay. Donnez-la moy, je vous en prie ; Je me repens de ma follie Qu'ay faicte de hanter Jabien ; Enseignez-moy par quel moyen Je parviendray à saulvcment. Instruction. Tu es conseillé loyaulment D'estre revenu ccste voye ; Car au ciel on faict plus de joye De ung pécheur qui se retourne Et à pénitence s'atourne, Qui se retourne tout de neuf, Que de quatre-vingtz-dix-neuf. Tu scez et vois , sans nul reprouclic , Que Dieu l'a dit de sa bouche. Et nous en baille maint exemple En la Bible , grant et bien ample. Et, puisque Dieu est très content D'ung pécheur quant il se repent, Repens-toy et faictz pénitence.

Malduict. Dieu mercy, j'en ay repentance

74 Moralité des Enfans

Et en feray confession ,

Et , se puis , satisfaction

Telle que vouldrez ordonner.

Mais, pour Dieu, vueillez moy donner

Enseignement pour moy bien yivre.

Instruction.

Se veulx bonne vye ensuivi'e, Apprens au premier ta créance Avec[ques] toy, et espérance. Estudie ung petit livret Que fist autrefois Cathonnet, Qui est tout plain de bonnes meurs, Et n'est pas long et si est seurs. Si au premier estudié l'eusses Et bien retenu , pas tu n'eusses Fréquenté folle compaignie , Car Cathon[nct] ne le veult mye , Qui commande , qui bien veu Ta , Et dit : Cum bonis amhula. Hante les bons, tu seras bon. Maint aultre le dit que Cathon. Aussi avons-nous de sainct Pierre, Qui fut ferme com une pierre; Pour estre en malle compaignie , Regnia Dieu, dont en sa vie Des yeulx luy tomba mainte larme , Et puis fut en la croix moult ferme. Moult d'aul 1res en pourroit-on dire, Mais le jour n'y pourroit suffire. Si te baille briefvc leçon , Sans long prescher ne grant tenson, Pour la substance retenir Et affin de tes maulx pugnir,

DE Maintenant.

Je te renvoyé à Discipline, Qui t'aprendi'a mainte doctrine , Et tes maulx faitz corrigera, Et sur toy plusieurs coups ruera ; Mais ce ne sera que rousée Qui bientost te sera passée. Quant du bien ("ne) te souviendra Qui pour ce après te viendra, Le mal auras tost oublyé.

Malduict.

A vous je suis fort obligé

De la peine que vous prenez

Et du bien que vous m'aprenez ;

Je ne le sçauroye desservir.

Si m'en soubmelz à vous servir,

Et à vostre commandement.

Jamais ne feray aultrement.

Si vous mercy, teste encline.

Je m'en voys droict à Discipline

Qui m'enseignei'a aulcun art.

Je n'en puis mais se c'est trop tard.

Adonc s'en va à Discipline, et dit:

Dieu vous gard, madame. Du cueur vous réclame. Vous pry et supplye Que soyez la femme. Qui, sans nul diffame Adi'essez ma vie. A toute follye Ay mon estudie Mis et ma pensée. Ne m'oubliez mye, Humblement vous prie,

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76 Moralité des Enfans Maistresse amée.

Discipline. Dy moy ta pensée , Enfant, s'il faggrée : Veulx-tu Discipline ?

Malduict.

Dame redoubtée, D'amour moult louée, Grâce si m'encline.

Discipline. Veulx tu ma doctrine Tenir entérine, Sçavoir et gai'der ? Ton mal te termine , Et jamais ne fine , Sans point retarder.

Malduict.

Las ! dame, je n'ay que tarder. S'il vous plaisoit moy regarder De vostre grâce très bénigne , De vous je me vueil Lien bender, Et désormais bien garder. Que honte point ne me domine. Mais pardonnez-moy Se reffusé j'ay A vous me soubmettre ; D'orgueil le convoy Soubzmis fut en moy. Si m'en vueil desmettre.

Discipline.

Pense donc de toy rctraire

DE Maintenant. 77

De toy mal faire Se tu yeulx ma grâce a"voir ; Aultrement ne me peulx plaii'e

N'aussy complaire ; Tu le peulx assez bien sçavoir. On ne te peult pas decepvoir,

Tout pour voir, Se veulx mon enseignement Bien retenir et sçavoir,

Recepvoir, Peulx avoir avancement.

Malduict.

S'eusse eu premièrement

Sentement De vous croire ma maistresse, Point n'eusse si faulcenlent

Ne follement Démenée ma jeunesse Mais Oyseuse qui me blesse,

Et Paresse M'a ordonné à ce faii-e ; Luxure m'a mené presse ,

Qui ne cesse, De chascun à luy reti'aire.

Discipline. Dieu, qui as sur tous puissance,

Sans nuissance , VueiUes à cestuy pai'donner. Se veulx avoir congnoissance,

Repentance Te pourra grâce donner. C'est celle qui peult saulver

Et mener

78 Moralité des Enfans

A la voye de saulvement , Et bien te peult ordonner

El saulver, Se la requiers humblement.

Malduict.

A vous, excellente dame,

Corps et ame Dès maintenant habandonne Trestout, mon cueur, corps et ame,

Sans nul blasme, Plus qu'à nul aultre personne. Je n'en s'ay nulle si bonne.

Qui s'adonne Mieulx à conduire mon faict; Puisque raison se consomme

Et l'ordonne J'en suis grandement refFaict.

Discipline.

Dy moy sans long exploict [plait?],

Meschant malotru ,

t'en allas-tu.

Quant tu me laissas ?

Ton bien ti'espassas ,

Folle créature.

MaLD UICT.

Je trouvay Luxure Qui m'a amusay ; Si m'en suis rusay, Car ce n'est qu'ordure. Vostre amour procure A tout mon povoir. Certes , je vous jure ,

DE Maintenant.

Tousjours , sans iujure , Faire mon debvoir.

Discipline.

Il te fauît sçayoir

Ton gouvernement.

Tout premièrement

Discipline avoir. Tu te mettras à deux genoulx Et en auras deux ou trois coups De mes verges dessus la teste.

Adonc il le bat.

Tu as vescu com une beste Et servy folle compaignie ; En mal as mis ton estudie. Entens que l'escripturc dit : Beatus i>ir qui non abat In concilio impioruin. Cela nous dit le sainct psaullier. Qui n'est escript d'huy ne d'hyer ; Cecy te vault autant a dire : Benoist soit cil qui veult desdire Des maulvais le conseil et voye.

Malduict.

Honneur, salut, santé et joye Vousdoint Dieu, dame Discipline. Bien voy vostre amour s'encline En moy , dont je vous remercie. Vostre cscolle, quoy qu'on dye, Jamais je ne veulx plus changer. De vous ne me doibz estranger ; Secouru m'avez au besoing. Je suis de mon propos bien loing ,

8o MOUALITÉ DES FnFANS

Qui cuydoys estre si très saige.

Discipline.

Saige estes pour faulx usaige. Le philosophe, au coutraire, Bien au long , qui n'est pas à faire,

Et dit qd ncmo juvenes eligat in

judiciis

En son escript le bon Hierosmc Geste conclusion luy mesme Aussi preuve , comme je Tay veu. De ce doibt-il bien estre creu : Quia non constat cssc prudentes Et pourtant bien te decepvoyes. C'est à dire que jeunes gens , Pour ce qu'ils sont jeunes de sens, Ne sont eslcuz pour estre juges. Jamais aultrement ne conjuges ; Ce seroit fol oppinion.

Malduict.

Argent fut grant occasion De moy donner si grant couraige. Mon père me fist grant dommaige De me mettre argent es mains ; Car pour luy j'ay juré les sainctz Et regnyé Dieu follement.

Discipline.

Argent fut trouve seullemcnt Pour chose qui est nécessaire A l'homme , et non pas à faire Plaisance ne deduict mondain ; De cecy doibz esti-e certain ; Ou ciuquiesme d'Ethiques vise,

DE Maint enant.

Aristote le devise. On en doibt justement user, Sans follement en abuser ; Pour ceste cause fut ti'ouvé. Bien en doibt estre reprouvé Cil qui le despend en ordure , Au jeu de detz et de luxiu-e. Mal as recordé ta leçon Dedans le livre de Cathon , En ce lieu , sans dire ho , Qui dit : Luxuriam fugito. Il dict qu'on doibt fuyr luxure Pour ce qu'on faict à Dieu injure , Et est péché moult desplaisant. Pense donc[ques] doresnavant De estudier à bien vivre. Se veulx madoctiine ensuyvre, Tu ne peulx jamais periller.

Malduict.

Bien m'avez voulu conseiller. Quant à vous , Madame , m'accorde Et vueil tirer à vostre corde , En faisant vostre voulenté.

Discipline.

Toutes gens que tu as hanté Te fault laisser, et telz manières Qui sont très honteuses et fières. Aultre chose que bien se nolte , Laisser te fault chappeau et cotte. Affin qu'entendes bien le cas , Le temps qui vient , il ne fault pas Que y retournes de rechief ,

82 Moralité des Enfâns

Car ce seroit trop grant meschief ,

Plus la moytié que ce n'est d'une

Maulvaise et malle fortune

 corriger finablement

Que ce n'est au commencement;

Car tu sçays qu'une maladie

Est trop plus aysement guérie

La moytié quant elle commence

Que n'est en sa persévérance ;

Aussi la rayson y est bonne.

Car trop longue domine (sic') donne

Empeschement à médecine ,

Par quoy le mal trop plus s'encline

Et qu'il est quasi incurable.

Ovide, poète notable,

Traicte bien cest enseignement ;

On ce doibt au commencement

Ârrester et se tenir quoy ,

Et vecy la raison pourquoy.

Le philosophe , en aultre terme ,

Comme il semble , le conferme ,

Et luy mesme le contredit;

Au premier De Cclo il dit :

A i'irtutc ccrta principiuin secundum,

Parviis cniin douce in prineipio magnus in

Il dit que, quant ou pert la voye, \^fine.

Plus de mille l'oys se forvoye

Que perdre au commencement.

Pour tant mieulx vault amendement

De pccliié puis peu commencié

Que d'atendre trop longuement.

Car, tant plus dure, c'est pitié.

Adonc il le vcst en escolier.

Simplement cl honnestemcnt

DE MaINTE.NAiM. 83

Prens ceste robe que te baille ; Tu n'en payeras denier ne maille Et seras bien honnestement.

Malduict.

Je vous mercye humblement , Dame , c'est ung plaisant habit.

Discipline.

Or te gouverne sagement.

Malduict.

Je vous mercye humblement; Je suis vestu mignonnement De vostre grâce , sans l'habit ; Je vous mercye humblement , Dame , c'est ung plaisant habit. En voz ritz ne metz contredit Et vous prometz que , se je puis , Jamais je ne m'y rencherray. Yostre serviteur tousjours suis En tous les lieux je seray. Mais dictes moy comment pourray Fuyr le faulx las de Luxure; Nul bon remède je n'y sçay ; De jour en jour mon mal procure.

Discipline.

Je te dy bien, quant est à moy, Ne meilleur conseil je ne sçay, Au moins ainsi comme je croy Que lire ce que dit Ovide : Otia si tollas, etc. On doibt fuyr oysivetc

84 Moralité des Enfans

Qui veult fouyr la fauceté De Luxure et sa compaignie , Et, se tu veulx que je le dye , Comment oysiveté lairras , En bien vivant tu la fuyras Par fréquente occupation Ou pour bonne opération ; C'est le remède qui y est. Garde que tousjours tu soys prest D'estre moult fort humiliant Autant au petit comme au grant, Et ne change point ton habit ; Il est de trop plus grant proufit Et à toutes gens plus honneste Que la robbe, sans plus d'enqueste , Que tu portes. C'est vérité ; Ce n'est que toute vanité.

Malduict.

Retourner par humilité

Fault à mon père et à ma mère :

Pardonnez-moy en charité;

J'ay en mon cueur douleur amère.

Maintenant.

Tu viens de très bonne manière ; Raison le veult et équité : Je te reçoys à bonne chère. Dieu pardoint ton iniquité.

MiGNOTTE.

Au nom de saincte Trinité, Pardonnez-nous, seigneurs et dames.

DE Maintenant. 85

Pour donner à aultruy diffame , On n'en sera ja mieulx prisé.

Malduict.

Se le jeu n'est moralisé , Il y a cause excusant , Dont ne doiht estre desprisé , Car ce n'est que jeu d'enfant.

Maintenant.

L'auteur est encore apprenant Qui a cest œuvre composée ; Et est enfant de Maintenant Dont mieulx doibt estre excusée.

Honte.

Une chose est bien formée l'on ne treuve que redire ; Chascun a très souvent ouy dire : Commencement n'est pas fusée.

Maintenant.

A Dieu toute ceste assemblée ,

Qui la vueille à bon [port] conduire.

Luxure.

Il sera d'enfans bonne année ; Adieu toute ceste assemblée.

Discipline.

Seigneurs , c'estoit nostre pensée D'enfans seulement introduyre.

86 MoR. DES Enf. DE Maint.

Malduict.

A Dieu toute cest assemblée , Qui la vueille à bon port conduire.

Finis.

MORALITE NOUVELLE

CONTENANT

Comment Envie, au temps de Maintenant, Fait que les frères que Bon Amour assemble Sont ennemys et ont discord ensemble. Dont les parens souffrent maint desplaisir, Au lieu d'avoir de leurs enfans plaisir. Mais à la fin Remort de Conscience, Vueillant user de son art et science, Les fait renger en paix et union , Et tout leur temps vivre en communion.

A neuf personnaiges , c'est assai^oir

LE PRECO

LE PÈRE

LA MÈRE

LE PREMIER FILZ

LE SECOND FILZ

LE TIERS FILZ AMOUR FRATERNEL ENVIE

ET REMORT DE CON- SCIENCE

Le PrecO commence.

ourgeois, marclians, dames et damoy- Je vous salue en genei-alité , [selles, Vous suppliant que prestez vos oreilles Affin d'ouyr nostre Moralité, Que faicte avons, non par mondanité, Mais pour le vray déclarer seulement Au nom de Dieu, pour quoy la vérité Vous congnoistrez icy présentement.

88 .Moralité

Le Père.

Loué soit Dieu, mon père et rédempteur, A tousjours mais, puisque vray directeur Il s'est montré envers moy en ce monde. De plusieurs biens je suis maistre et recteur ; La grâce Dieu, je ne suis point debteur ; Je le puis dire sans estre jactabunde.

La Mère.

Louons le maistre de la machine ronde, Par qui avons receu joye profonde De noz enfans, tant aymez en tout lieu. Mon cher mary, le point je me fonde Est que nul d'eulx je ne voys vacabunde ; Ce sont enfans enclins à servir Dieu.

Le Père.

Loué en soit le hault roy supernel. Et ce qu'ilz ont bon Amour Fraternel En toute place avec eulx me plaist bien , Et en ma vye n'auray faulte de rien, Tant que verray iJz s'aymeront ainsi.

La m ère.

J'ay bon espoir que vivrons sans soucy Sur noz vieulx ans , et que leur bon support Nous conduira finalement au port De toute joye, car leur commencement Est bien entier.

Le Père.

Femme , certainement, Je me repute tiop plus qu'heureux d'avoir Eu teJz enfans, mais il convient sçavoir c'est qu'ilz sont pour les faire venir.

Nouvelle. 89

La Mère. En vérité, je ne me puis tenir Qu'à toutes heures ne soient auprès de moy ; Et j'apperçoys qu'ils chassent tout esmoy En toutes pars ou on les peult trouver.

Le Père. Il est certain ; toutesfois esprouver Je vouldrois bien si leur amour est stable, Car en jeunesse le monde est variable, Dont je crains fort qu'en la fin ne se change[nt].

La Mère.

Il n'est possible ; considère qu'ilz mangent Journellement ensemble.

Le Père.

Vrayement, Sans long propos, appeler les convient.

La Mère.

Je voidz l'un d'eulx, lequel conti-e nous vient , Je suis joyeuse : les voicy tous ensemble , Et avec eulx ont tousjours, ce me semble, Leur Fraternel Amour.

Le Père.

Mes chers enfans, A tous de vous maintenant je deffens Que ne soyez à jamais despourveus De vostre amour, dont vous estes pourveuz. Car c'est la chose laquelle plus me plaist.

Jehan le premier filz.

Mon très cher père, sachez, sans plus de plaist. Qu'à tousjours mais il sera de ma part Ainsi qu'il est.

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90 , Moralité

Pierre le second filz.

Sans chercher autre port, De mon costé inviolablement Le garderay.

Anathoile le tiers filz. Je n'y veulx nullement Contrarier, et pour ce que j'entens Vous pourriez estre contre moy mal contens Pour ce que j'ay grant argent despendu. Affin qu'au double le tout vous soit rendu, Je veulx de vous estre le serviteur.

Le Père.

Mon cher enfant, Jésus ton directeur El de chascun , te face , par sa grâce, Venir àluy : car j'ay en toute place Ma confidence que celuy tu seras Qui plus de bien au monde me feras. Et j'ay en toy si avant mon ciieur mis Qu'impossible est qu'il soit par moy demis. Je t'ay aymé sur (tous) mes autres cnfans , Et m'as tousjours obéy sans contraincte; Si tu sçavois , sans que je parle en fainte. Le grand amour lequel mon cueur te porte, Ton bon vouloir, que tousjours me conforte, S'augmenteroit envers moy scurement.

Anathoile le tiers filz.

Redoubté père , je suis entièrement

Tenu à vous par la loy de nature

Et par tout droit, dont ne fault qu'ayez cure

Que vous soyez à jamais délaissé

Par moy, et si, d'adventure, au passé.

Je vous avoys quciqucmcnt, par jeunesse,

Nouvelle. 91

Rien offencé , j'en demande en humblesse Pardon et grâce , vous merciant , cher père. Puisqu'il vous plaist de cest honneur me faire Que de me dire le bon vouloir qu'avez A moy sur tous. De ma part vous sçavez Que je vous dy , espérant qu'en bi'ef tempz Vous cognoistrez, ainsi que je prétends, Que vous n'aurez celuy a l'advenir Pour vous traicter et vous entretenir Meilleur que moy ; aussi je y suis tenu.

Le Père. Tu sçais comment je t'ay entretenu A grans despens , en estrange province , Pour poursuy vir tes estudes , et prins ce Qu'ay despendu pour toy jusques icy, Et que tes frères , lesquelz sont presens cy , Sont demourez tousjours en la maison Avecques moy ; je dy c'est bien raison Qu'envers euîx deux en face récompense.

AnATHOILE le tiers FILZ.

Redoubté père, ainsi comme je pense,

Je feray tant, avec l'ayde de Dieu,

Que tous contens les rendi'ay en tout lieu ;

Tant que pourray pour eulx en quelque chose

Moy employer, je le feray.

Le Père.

Ma rose. Mon cher enfant , de t'ouyr suis tant ayse Que je ne sçay si suis sain ou malayse ; Je suis ravy d'esprit entièrement.

AnATHOILE le tiers FILZ.

Le mien parler ne sçauroit bonnement

92 , Moralité

Vous exprimer ma bonne volunté. Le Père.

Or, mes enfans, je vous vueil cy compter Ce que je pense qu'il seroitbon de faire : Qu'est que vous , Jehan , vous perforcez deffaire Cestuy faisseau de boys que je vous donne.

Jehan premier filz. Puis qu'il vous plaist , il fault que je m'adonne Pour esprouver si rompre le pourroys. Ha, mon bon père, trop plus tost je mourroys Que le desrompre ; je ne suis assez fort.

Le Père. Pierre , prendz-le et y faitz ton effort , Pour esprouver si ta force est bien grande.

Pierre le second filz. Puis que mon père ores me le commande , Je le feray , sans longuement tarder. Mon père , lielas , il convient regarder Qu'impossible est que quelquement le face.

Le Père. Si convient-il que quelqu'un le defface. Prendz-le , Anathoille ; montres-y ta vertu. Liève le tost. Comment! pense-tu? Veulx-tu pas faire le mien commandement?

Anathoile le tiers filz. Plustost mourir que de faire autrement Qu'il ne vous plaist; mais je sens ma puissance Tant inhabile , que je sçay que nuisance Ne pourrois faire à ce faisseau de bois. Puisqu'il vous plaist , neanmointz je m'y vois Tost employer pour veoir que c'en sera. En bonne foy , mon père , ce sera

Nouvelle. 98

Autre que moy ; je n'y fais recevoir. Le Père.

Or, mes enfans, ainsi que je puis veoir , Vous ne pourriez le rompre en cette sorte. Prenons doncq pièce après pièce ; aporte I Qu'on le deslye sans tarder davantage ; Chascun de vous y face son ouvrage; Despeschez-vous.

Jehan le premier filz.

Par monsieur saincl Nythier, J'aymeroyes mieulx rompre de la moytier En ceste sorte deux faisseaulx qu'autrement.

Pierre le second filz. Pai' mon serment , et moy semblablement. C'est une chose que n'est point difficilie.

Anathoile le tiers filz.

En mon vivant n'euz chose si facile A acomplir qu'à rompre ces bûchettes.

Le Père. Bien , mes enfans , je cuyde que vous faictes Facilement ce que vous ay enjoinct Depuis qu'on a le gros faisseau desjoinct. Est-il pas vray ?

Jehan le premier filz.

Vous voyez patiemment Comment l'avons despesché vistement. Mais , à la fois , il estoit impossible.

Le Père.

Mes chers enfans , il ne sera possible

A quelque humain de vous porter dommage ,

Pourveu qu'ayez tous trois mesme courage ,

94 ' Moralité

Sans vous desjoiiidre , comme rexpericnce

Vous ay monstre. Et tenez pour science

Que vostre force n'estoit pas suffisante

Pour à ce bois estre en riens nuysante

Estant conjoinct. Mais, estant séparé,

Alors avez par pièces esgaré

Tout le faisseau. Dont prenez souvenance

Que ne prendrez en vous outrecuydance [proffit.

Pour vostre [vous?] disjoindre , pour vostre grant

Pierre le second filz. Nostre bon père , pour ceste heure il suffit. J'ay bon espoir de mener telle vie Avec mes frères, qu'il n'y aura envie Entre nous trois , ains Amour Fraternel Avecques nous demourra éternel.

Amour Fraternel. Mon désir est de faire demourance Avecques vous; quoy faisant, l'abondance De biens viendra à vous , sans y faillir. je demeure, sans nulle decadance Tous biens abundent, et n'y a deffaillance ; M'entretenant on ne peut deffaillir.

Anathoile tiers filz. Amour, helas , autre cas ne désire Entre mes frères et moy , sinon vous seul. Dont je vous prie ne me point esconduire , Mais me suyvir jusques au dernier linceul.

Jehan premier filz.

Mon espérance est que si nous t'avons Avecques nous , Amour tant désirable. Nous ne sçaurions nullement , ny ])Ovous Perdre le loz de gloire pardurabïe.

Nouvelle. gS Pierre second filz.

Loyal Amour Fraternel , si ta grâce S'est adonnée à nous jusques icy , Encor te prie venir en toute place Avecques nous , par ta sainte mercy.

Amour Fraternel.

Mon naturel ne requiert autre cas

Que tout honneur , tout bien , joye et lyesse ;

De mon costé, sans plus grands altercas ,

Je suis contend suyvir Aostre noblesse.

Mais gardez bien qu'Envie ne aous blesse ,

Car elle prent trop cauteleusement

Ceulx qu'elle veult fouller par quelque oppresse.

Gardez tumber en son tresbuchement.

Jehan premier filz.

Il n'est possible qu'Envie me sceust abattre , Tant elle soit pleine d'adversité.

Amour Fraternel.

J'ay grant paour qu'il n'en faille rabattre Si elle veult quelquefois irriter.

Pause , et Tont les premier et second filz sur la verdure, ilz se couchent .

Le Père. J'ay en mon cueur tant de joye conceu Qu'impossible est d'en avoir davantage. Par cy devant j'ay veu et apperceu Le grant amour des filz de mon ménage. Tous biens me viennent en voyant tel ouvrage Et semble au vray que jeune je deviens. Jamais ne fut que n'en eusse présage. Certes, je suis joyeulx quant m'en souviens.

96 Moralité

La Mère. Le seul plaisir que prenons en largesse De noz enfans vault trop mieulx que richesse, Or ny argent, n'autre bien de ce monde.

Envie.

Vrayement , je veulx que Ton me tonde

Si je ne fais de moy parler.

est-ce que pourray aller

Pour y donner quelque escarmouche ?

Hola , hola , chasseur de mouche ,

Je sçay ce que voulois sçavoir.

Or, messieurs , si l'on veult avoir

Notice de moy et ma vie ,

Par mon nom je me nomme Envie,

Née en enfer, cela s'entent,

Et, si quelque personne tend

S'ayder de moy, il est à croire

Qu'il n'yra point en purgatoire,

Mais delà d'où je suis sortie.

Ma puissance estoit amortie

he temps passé ; mais maintenant

Chascun est sa partie tenant

Et suis en bruict et renommée;

Et cela que suis surnommée

Mauldite , ce n'est sans raison ;

Car bien mauldite est la maison

En laquelle l'on m'entretient.

Mais qui est-ce qui ne me tient

Maintenant pour dame etmaistresse?

Si convient que soys de la presse ;

Je feray bouillir le potage ;

C'est trop parlé de tripotage ;

Il fault penser d'autre matière.

Nouvelle. 97

Il me convient trouver manière D'atraper à moy quelque beste, Et, si l'on ne voit belle feste, Je veulx bien tost que Ton me pende. Peu s'en fault que je ne débande Mon arc contre ces deux dormans ; Peult estre ce sont gros gourmans Qu'ont plain le sac jusqu'à la bouche. Sus donc , U fault que je descrouche Après, de par le dyable, après. Je vous ordonne par exprès Que soyez tous deux euvieulx.

Elle se tire ; puis les deux frères s'esveillent , et dit

Jehan le premier filz.

Je ne sçay qu'ont trouvé mes yeulx ; Je ne cesse de me dormir.

Pierre second filz. Jehan, mon cher frère, mon amy; Sçay-tu de quoy je m'esmerveille?

Jehan premier filz. Ouy ; de ce qu'ainsi je sommeille. N'est-ce pas cela, rcspondz moy? Pierre le second filz. Frère , tu me metz en esmoy De me respondre en ceste sorte.

Jehan premier filz.

Si sçavois le mal que je porte Tu ne me tourmenterois tant.

Pierre second filz. Et comment, es-tu mal content De quelque chose, dys, mon frère?

Moralité

Jehan le premier filz. Quant je pense à nostre affaire, Nous sommes bien folz, sur mon ame.

Pierre le second filz. Mon frère, je n'entends ta gamme ; Il te fault parler clerement.

Jehan premier filz. Quant je pense au gouvernement D'entre nous deux et nostre frère, Par Dieu, ce m'est grant vitupère. Quant en avons tant endurer. Et fjuoy, je vovs tout empirer; Tout y va à rebours de bien. Je cuyde que tu m'entens bien. INostrc père nous f^iit grant tort; Il a fait la buée et tord. Je ra'esbahis de son affjiire; Je ne voys point qu'il cuyde faire, Sinon nous rendre pauvres gens, Et, si ne sommes diligens A nostre cas , j'ay grande craincte Que nostre part ne soit estaincte Quant à son bien , car, tout comprius , Si ce que nostre frère a prins El despendu cstoit ensemble , Nous aurions deux fois, ce me semble. Plus de bien (jue nous n'avons pas. Et puis il marche par compas, Il le fera son successeur ; Il sera son héritier seul, A ce qu'eu puis conjecturer. Mais il nous lault adventurer A y mettre empeschemenl.

Nouvelle. 99

Pierre second filz. C'est la chose certainement Que j'avoys désir de te dire, Et mon Dieu me puisse mauldire Si ne suis marry de mon père , Qui nous procure Fimpropère Que de nous faire ses bastardz. Je ne prise point deux pataidz Mon frère Anathoille et sa vie. Je luv veulx porter une envie Qui ne luy prouffitera rien, Et, sang bien, il n'est terrien Qu'en durast chose tant frivole. Par Dieu, j'ay esté à TescoUe, j'ay aprins jouer des tours. Et eu brefz jours, sans longs atours, Monstreray Terreur de mon père. Il dit qu'il ayme nostrc frère Plus que nous, sans comparaison, Qu'avons maintenu la maison il despendoit nostre bien. Il cougnoistra tantost combien J'ay desii" vendre mes espices.

Jehan le premier filz.

C'est ce que vouloys que tu fisses ; Il le fault faire sans demeure.

Pierre second filz.

Si Dieu plaist que bientost ne meure. Tu voirras le tout mis à fin.

Jehan premier filz.

Vois -tu pas bien, mon frère ? Affin Que nostre père puisse entendi-e

Moralité

Ce dont nous le voulons reprendre, Il fault plainement luy monstrer Que rainour qu'il a demonstré A nostre frère nous desplaist.

Pierre second fîlz. Desclairez-le donc, s'il vous plaist , Vous-inesmes, affin de mieulx dire.

Jehan premier filz.

Cela que nostre fait s'empire Me fait enrager de despit.

Pierre second filz. Or, mon frère, allons sans respit Par devers nostre domicilie ; Allons-y tenir le concilie Pour faire une conclusion.

Uemort de conscience. Enfans , la grant abusiou Que vous suyvcz vous damnera. Pensez quel gref dueil ce sera A vostre père débonnaire, Quand il verra qu'à vostre frère Portez une mauldicte cnvye. 11 vous fault changer vostre vie Et prendre avec vous Bon Amour. Enfans . entendez ma cl amour : Délaissez suyvir telle chose, Ou par mon arrest je propose Que serez cause qu'à jamais Vostre père sera marry ; mais Pensez un peu à vostre cas , Et vous verrez , sans altercas , Qu'avez grand tort d'ainsi parler.

Nouvelle.

Jehan premier filz. Pierre , je ne veulx plus aller Vers nostre père déclarer Ce que avions délibéré , Car ce nous estoit grand folye ; Mon envie est toute abolie. Je cognois par expérience Que par Remort de conscience Nous nous devons tost désister.

Pierre second filz. Je ne vous vouldrois assister Si y voulez aller aussi, Car, ayant vu de près cecy, Nous avons le tort, sur mon ame , Et nous seroit, certes, grantbiasmc. Si nostre frère autre estoit Qu'il n'est , et si beauconj) coustoit Du temps qu'il estoit à l'estude , Il n'usera d'ingratitude Cy après , comme on pcult entendre. Puis , si mon père veult osteudre Et mettre son amour entier En luy, il ne nous est mestier Nous en douloir; ce qu'il veult foire Nous devroit en tous moyens plaire.

Jehan premier filz. Ne parlons plus de ces matières ; Noz voluntez nettes et entières Nous fault rendre, et, pour conclure, 11 nous fault prendre voye scure Vers nostre père maintenant.

Pierre second filz. Je vous suis ici de tenant.

102 Moralité

Allons, sans plus nous abuser; Si d'adventure il vcult user Enti'e nous d'adnionestemeut , Obéissons luy droictement.

Jehan premier filz. Il fault qu'au chemin nous boutons ; Car je crains fort que nos moutons Ne tardent trop partir pour paistrc. Honoi'épère, ncstre maistre, Dieu vous préserve en tout honneur.

Pierre second filz. Père, Dieu vous garde en bonheur. Retournez sommes pour sçavoir Si vous voulez faire pourveoir A ce que les moutons on mène Paistre en quelque prochaine plaine.

Le Père. Mes enfans , il [en] est saison ; Partez vous tost de la maison, Et les menez en quelque lieu Paistre , sous la grâce de Dieu.

Jehan premier filz.

Ainsi soit fait que Favcz dit. Je m'y voys, sans nul contredit, Les garder avec[ques] mon frère , Pourquoi adieu vous dy. mon père Jusqu'au retour.

Pierre second filz. Et moy aussi. Le Père. Nostre seigneur, par sa mercy. Vous vacille garder de doramaige.

Nouvelle. io3

Je sens tant joyeulx mon courage Que mon cueur tressaillit de joye. Or je prie à Dieu qu'il convoyé Tes frères, mon filz bien aym[é]. En moy je ne sens rien d'amer, Quand je vois qu'estes adonnez A vous aymer, et vous donnez Totallement à vous servir L'un l'autre.

ÂNATHOILE LE TIERS FILZ.

Si j'ai desservy D'estre aymé par culx en tout lieu , J'en donne grâce au puissant Dieu, Et, si vous plaist que me transporte Vers eulx aux champs, je le fcray.

Le Père.

Mon filz, en tout tu me conforte ; Tant que vivray je t'aymei'ay. Si tu les vculx aller vcoir. Ce ne sera que pour mouvoir Leurs cueurs à t'aymer davantage.

Anathoile le tiers filz. Sçachez , père , qu'en tout passage De leur complaire ay appétit.

Le Père. Or, mon filz , attens un petit ; Il n'est pas encor temps d'aller. Je veulx à toy un peu parler. Car ce m'est joye quand je te voys. Je n'ay corps , visage ny voix Qu'à ceste heure ne s'esjouyssent , Pour ce que de te veoir jouyssent

io4 ' Moralité

Présentement en grand plaisir. Anathoile le tiers filz.

Père , si c'est vostre désir Que de me compter ou enjoindre Quelque chose, je n'ay pas moindre La voliiuté que du passé. Le Père. Mon lîlz , je suis un peu lassé. Mettons-nous tous deux à recoy, Et puis je te diray pourquoy Je t'ay dit que je desirois Parler avec toy. Anathoile le tiers filz. Je serois Très aise qu'i fussions desja. Celuy qui les maulditz reugea , Nous donne tousjours, par sa grâce, Bonne amytié en toute place.

Hz se retirent, puis le premier et secoiul Glz se couclieiil sur la verdure ; et pause.

Envie. Comment! est-ce que je pense? Nul ne me donne recompense, Et si suis preste au besoigner. De toutes pars fault cheminer Pour frapper quelqu'un de ma flcsclic. Je rendiay la personne sèche Qui recevra mon premier coup. Sus, Envye, à coup, à coup ! Il est temps que faces ta monstre. Et convient que tu te demonstrc Telle que tu es renommée. Sans faire plus giaiule chommée»

Nouvelle. lo

Cherche quelqu'un pour assaillir. Ça , ça , il ne me fault faillir Pour donner la part à ces deux.

Elle tire à Jehan le premier fîlz et ne treuve point de Desches en son carquois pour tirer à l'autre , disant ;

0 dyable , gramment je me deulz : Je n'ay point de flesches icy Pour donner encor à cestuy cy Cela qu'il luy fault recevoir.

Elle se retire , et

Jehan premier filz dit :

Ainsi que puis appercevoir,

Mon frère , nous sommes bien bestes ;

On nous devroit couper les testes ;

Nous nous monstrons par trop caignardz ;

Ne faisons non plus des canardz;

Ne marchons plus dedans la boue.

J'ay désir donner sur la joue

A nostre frère tant mauldit.

Nous sommes bien en fait, en dit,

Mocquez par nostre pervers père ;

Ce nous sera grant vitupère

Si nous ne luy portons dommage.

Pierre second filz. Helas ! mou frère, quel courage, T'a ainsi esmeu chauldement ?

Jehan premier filz.

Allons, despechons vistement. Allons luy payer sa desserte. Mort bieu, l'on y recevra perte Puis qu'ay eschauffe le cerveau ; Et, mon frère, tu es bien veau , Si tu ne voys la grant laydure

io6 , Moralité

Qu'on nous fait.

Pierre second filz. Sur la verdure Il nous fault un peu recoucher.

Hz se couchent , puis

Enwe dit en tirant contre Pierre Or, sus, sus, voyla depesché Ce dont j'aA oys plus grant désir.

P I E R R E , <»« se Ici' an t. 0 ! mon frère, quel dcsplaisir Quant j'ay pensé et repensé. Il nous fault aller commencer La feste par nostre maison. Départons ; il en est saison. Je prometz à Dieu de venger L'injure dont je suis rengé ; C'est trop enduré, somme toute.

Jehan premier filz. Or, mon frère Pierre, escoute ; J'ai regardé un bon moyen. Par lequel nous chcvirons bien Quant à mettre à mort nostre frère A l'insceu de nostre père. Tout beau, ne bougeons, je te prie.

Pierre second filz. Voys-tu bien , j'ay tant grande envie Que nostre frère soit delTait, Pour le déshonneur qu'il nous faict, Que ne puis modérer mon yre. Mais non pourtant, si tu venlx dire Le moyen ({ue tu dis savoir. Je venlx bien patience avoyr De l'onyr.

Nouvelle. 107

Jehan premier filz.

Je ne veulx tarder De le dire. J'ai i-egaidé Tous moyens que j'ay sceu songer. Mais je ne youidrois point changer Celuy que te veuLx racompter. C'est que nous irons en l'hostel De nostre père, puis après Nous luy dirons par motz exprès Nostre vouloir et que, s'ilveult Tousjours poursuy vir le sien veu Quant à aymer plus nostre frère Que nous, l'injure et inipropère Nous repoulserions en brief temps. Sang bieu , nous sommes ses enfaus Aussi bien que luy, vertu bieu ; 11 fault qu'on en parle en tout lieu. Pour le fait tost expédier, Il nous conviendia hardier Et mettre nostre frère à mort , A quelque coing, sans nul remort, Et que ce soit secrettemeut , A l'insceu entièrement De nostre père et de ma mère.

Pierre le second filz. Ce leur sera douleur amère Si une foys le pevent sçavoir. Mais, quelque dueil qu'ilz puissent avoir, Il le fault mettre à fin et chefz. C'est à faire au couper le chef De nostre frère tant pervers. Puis, s'il venoit quelqu'un devers Nostre père, luy declairer

io8 Moralité

11 nous fauldroit liiy séparer La teste d'avecques le corps , Et après vivre en bons accordz , Mettans en Testât nostre père Qu'il mérite, aimant nostre frère. D'abondant autant fauldia l'aire Si nostre mère nous vient braire ; Nous en avons troji enduré ; De ma part je ne puis durer Que n'en fais expédition. Et puis , au pis aller, si on INous en mesprisoit quclquement. Il nous fauldroit prendre liardicment Vengeance sur nos ennemys.

Jehan premier filz.

Ceulx ne seront pas mes amys Qui me viendront rompre la teste, Et, pour te repondre à la reste , Je veulx qu'il soit sans contredit Fait tout ainsi que tu l'as dit.

Pause , et

Le Père dit : Mon filz bien aymc , ton désir Soit fait, si veulx prendre plaisir D'aller veoir tes frères aux champs.

Anathoile le tiers filz. Helas, mon père, voz doulx cliantz Me font frémir le cueur de joye. Tantost je m'en voys mettre en voyc Tour les trouver à la boune heure.

Le Père. Or, mon cher fdz , va sans demeure ,

ÎNouvELLE. tog

Jésus te garde par sa grâce.

Il départ et va contre ses frères lentement. Puis dit

Jehan premier filz.

Je voys quelqu'un suivir la trace Du chemin , par vers nous venir. Il le nous fauldra convenii- Pour sçavoir quel homme il pcult estre.

Pierre second filz. 0 , nostre Dieu , nostre bon maistre , Loué sois-tu très grandement. C'est nostre frère, vrayement. Il le nous fault faire mourir. JNul ne le pourra secourir Qu'à ce jour ses jours il ne fine.

Jehan premier filz. 11 nous fault tenir bonne myne , Et le laissons fort aprochcr.

Pierre second filz. On le nous pourroit reproucher, Si l'on trouvoit son coips sur terre, Pourquoy fault garder que l'on ne erre ; Mettous-le eu quelque caverne.

Jehan premier filz. Mon frère, ceste grant cyterne Est le lieu le convient mettre. Nous luy donrons tantost sa lettre ; Il sera tost maistre passé.

Pierre second filz. Mais de le faire trespasser Il fauldia regarder comment.

Jehan premier filz. Je pense à son trespassement ;

Moralité

Mais il me semble on le deust prendre Et au font du creux le descendre, quelque temps il languira, Et puis tost après il mourra, Si tous les dyatles ne l'emportent. Pierre second filz. Je vovs que vers nous se transporte ; IVe disons plus mot , je te prie , Mais rendons la chose acomplie.

A>ATHOILE LE TIERS FILZ. Mes frères, et puis?

JeHA-\ PREMIER FILZ.

Et fontaines.

Hz le lyent de cordes. AnATHOILE LE TIERS FILZ.

Qu'est-ce cy?

Pierre second filz.

Tes fiebvres quartaines, Tu Tentcndras tanlost, beau père. AnATHOILE tiers FILZ.

Qu'est-ce que vous me voulez faire? Dictes-le moy, je vous supplie.

Jehan premier filz. Nous te ferons perdre la vie Avant que partir de uoz mains. A N AT H O I L E à genoulx. 0 doulx créateur des humains , Helas, prends tost de moy mercy.

Pierre le relié t^e rudement. De cecy nous n'avons soucy, Meschant pendu ; cette cyterae

Nouvelle.

Te servira d'iine tavei ne

Pour, si tu veulx, faire grand chère

AnATHOILE tiers FILZ.

Helas ! helas ! cruelle chère ! Vous ay-je point fait dcspiaisir? Jehan premier filz. Si maintenant avions loysir, Nous te le dirions ; aussy bien De la cause (tu) n'yiiore rien ; Tu la peulx bien conjecturer.

Anathoile tiers filz. Helas, me fault-il endurer La mort par vostre faulce envie? Pierre second filz. Despeche, c'est fait de ta vie. Entre en ceste cylerne cy.

Anathoile tiers filz. Helas, dont procède cecy? Je meurs par vostre faulse envie. Jehan premier filz. Despesche , c'est fait de ta vie ; Je croy tu n'es point nostre frère.

Anathoile tiers filz.

Helas ! et que dira mon père ? Qui me commandera à luy ?

Pierre second filz. Du moins tu ne seras celuy.

Hz le jectent en la cyterne , et

Jehan le premier filz dit : En voyla l'expédition. Mais , pour faire conclusion ,

112 Moralité

Il uous fault tromper nostre père. Pierre second filz.

Sçais-tu bien qu'il nous fauldra faire ? Il uous fault tuer ung mouton , Et puis dans le sang nous mcttron Quelque habitz , dont nous ferous monstre A nostre père , qui à Fencontre Ne pensera point qu'une beste IS'ayt porté à son filz moleste Et dévoré, pour faire court.

Jehan premier filz. Tu es un vrav galant de court : Soit faict ainsi que tu le dis.

Ih tuent un mouton et mettent un habit dans le sang, cl

Le Père, remort d'eulxj dit en parlant à sa femme : Loué soit Dieu de paradis , De mes enfans qui sont bien nez. Jamais les mieulx morigénez Ne se trouvèrent sur la terre. L'un contre l'autre ne preut guerre , ]\Iais ont un Amour fraternel Qu'il me fera comme éternel.

La Mère. Mon amy , ce sont les enfans Peult esti-e les plus triomphans Qui soient point en ce quartier.

Le Père. Ma grâce leur est impartie , Et les ayme profondement : Car jamais ung bon cueur ne ment. Mais j'ayme le moindre d'entre eulx

Nouvelle. ii3

Beaucoup plus que les aultres deux, Tant pour ce qu'en nostre vieillesse Le Sauveur, par sa grand largesse, Le nous a donné, comme aussi Qu'il obehist, sans qua ne si, Tousjours à mon commandement.

La Mère. De mon costé, semblablement, Il me plaist fort sur tous ses frères.

Le Père.

0 combien sont heui'eux les pères Qui ont enfans de bonne sorte. De ma part mon fait me conforte , Car, la mercy Dieu et nature, J'ay très bonne progéniture, Et telle que la desiroys.

Pause cl

Jehan premier filz salue son père

en disant : Cher père, le hault roy des roys Vous doint vostre noble désir.

Le Père. Dictes moy, car c'est mon plaisir, Vostre frère ne vient-il pas ?

Pierre second filz. Je sommes venus pas à pas. Sans nostre frère avoir veu.

Le Père. Helas, orsuis-je despourveu De tout plaisir et tout soûlas. Helas, helas, helas, helas. Entièrement me desconforte. T. m. 8

n4 Moralité

Je voidz ses habitz que tu porte, Tous plains de sang et tout noircy.

Jehan premier filz. Certes, quant à ces habits cy. Nous les avons au boys trouvez , Et, par propos non controuvez , Vous dis que nous ne sçavions raye Nostre frère eust fait départie D'avec vous.

Le Père. 0 quelle nouvelle ! Mort, dure mort, o mort cruelle. Viens moyjecter à la renvei'se. 0 la fortune trop diverse ! Or fault-il maintenant plourer. Quelque bcstc aura dévoré Mon cher enfant. 0 quel effort ! est-ce que prendray confort ? - Il me fault mourir sans relais. Helas , helas , hclas , helas !

0 beste lubricque,

Si fort tu me picque

Qu'il fault que m'applicque

A chanter helas.

Ton faict inique

Me donne colicque

Tort dure et oblicque,

Dont je pers soûlas.

La Mère. Helas, mon amy, patience; J'ay mon entière confiencc Qu'on le trouvera à bonne heure. Il fault que allions sans demeure

Nouvelle. h5

Pour le chercher diligemment. N'y pensez point tant vistement.

Le Père.

Helas , pauvre père,

Et toy, chère mère,

Pour ce dur affaire

Vous convient mourir.

Que pouriez-vous faire

Fors crier et braire ,

En lieu solitaire

Dans les boys courir ? Mon Dieu me vueille secourir, A luy veulx tousjours recourir; Mon enfant je luy recommande.

La Mère.

Amy, s'il vous plaist que je mande Noz enfans par boys et par terre Pour de leur frère soy enquerre , Je le feray très voluntiers.

Le Père.

sont les chemins ny sentiers je le pourroys une foys Veoir de mes deux yeulx ? Toutesfoys Que noz eufans l'aillent chercher.

La Mère.

Enfans , il vous fault enchercher vostre frère pourroit estre ; Pourquoy vous fault au chemin mettre Pour le chercher sans demourer.

Jehan premier filz.

Une beste l'a dévorer.

ji6 Moralité

L'aller chercher seroit follie. La Mère.

Helas, mes enfans ; je vous prie Me vouloir faire ce plaisir.

Pierre second filz. Frère, vous faictes desplaisir A ma mère et à moy aussi. Pourquoy prenons ce chemin cy Pour aller chercher nostre frère. Vrayemeut , voicy un hel affaire ; Nous avons ce qu'il fault avoir. Nostre père aille sçavoir Si son mignon a point de pain.

Jehan premier filz. Il devroit avoir grande fain ; lia long temps qu'il n'a mangé.

Remort de conscience. Et, enfans, avez-vous changé Vostre vouloir tant meschamuient ? Regardez un petit comment Vous rendez maiTy vostre père. Parce qu'avez mis vostre frère A mort cruelle de voz mains. 0 enfans pires des humains, Qu'avez tel meurtre perpétré. Comment pourrez-vous impetrer Remission d'un tel péché. Vostre frère avez depcsché Sont quatre jours; tué l'avez. Dont je ne sçay si bien lavez Vous serez d'un tel meschant acte. Amour Fraternel vous dctracte ;

Nouvelle. ti;

Vous l'avez laissé pauvrement. Pourquoi pensez finallement Qu'en serez gi-efvement pugiiis. Vous estiez de tous maulx honuiz Quant ne pensiés, à Tadventure, Meurtrir vostre progéniture. 0 cas sur tous abhominable Acompagné d'un meschant diable Pour conducteur , o dure chose ! En parler plus avant je n'ose. De mon costé j'en ay pitié. 0 immodérée inimitié , Qui par meschante envie as faict Le plus estrange et grefz forfait Qu'on pouroit dire ny penser !

Jehan premier filz. Pierre, nous avons offensé Nostre père trop grandement; Je le congnois certainement ; Nous avons tué nostre frère Pourquoy le voulusmes-nous faire? Ce fut à nous fait raescbamment. Et pour ce je veulx brefvement M'aller pendre par desplaisance. 0 le faict de grande importance ! C'est un péché irrémissible.

Pierre le second filz. 0 envye trop invincible ! Jamais je ne l'eusse cuydé. 0 cueur par trop outrecnydé , D'avoir ainsi meurtri ton frère. Helas , frère , le grand affaire ! Je ne me puis plus soubztenir.

ii8 ' Moralité

Jeuan premier filz. Il te faiJt avec moy venir Et nous yrons noyer ou pendre.

Pierre le second filz. Allons , helas , sans plus attendre, Que jamais on ne nous revoye. Or marchons; que Dieu nous convoyé.

Remort de conscience. Enfans , qu'est-ce que voulez faire? Allez-vous rendre à vostre père, I.uy demandant rémission De ceste faulse occision Qu'avez fait de vostre bon frère.

Jehan premier filz. Comment aller devers mon père? Jamais ! j'ayme trop mieulx mourir. A qui pourrions-nous recourir ? Ou sera-ce , n'en quelle place Que de ce fait recevrons grâce ? Nous avons par trop offensé Nostre père.

Remort de conscience. 11 te fault penser Que , si ainsi te desconforte Et que tu meure en telle sorte , A jamais tu seras damné.

Jehan premier filz. Aussi bien suis-je condamné; A cela mon faict m'y condamne.

Remort de conscience. En faisant ainsi tu te damne.

Nouvelle. 419

Croyez mon conseil et mes dicts , Si voulez avoir paradis. Allez en devant vostre père , Et luy dictes que vostre frère Vous avez meurtri , en effect , Et que vous repentez du fait , Luy criant mercy humblement.

Pierre le second filz. Mon frère , allons-y vistement , N'atendons icy davantaige

Jehan premier filz. Tu perdz temps, car j'ay un couraige Qu'il ne le permettra jamais. Pour quoy je ne veulx désormais Me trouver devant sa personne.

Remort de conscience. Misérable, tu t'abandonne A tous les grans dyables d'enfer. Doncques pense batre le fer Pendant qu'il est chault.

Jehan premier filz.

Ha, Remort De conscience , la griefve mort De mon frère ne le permet.

Remort de conscience parlant à Pierre. Je ne sçay ton frère met Son esprit ; prendz-le par la main ; Vostre père sera humain , Prenant de vous miséricorde.

Pierre second filz. Remort, helas! je m'y accorde ;

Moralité

Mon frère , prenez bon courage. Allons tout droit sur ce passage Crier mercy à nostre père.

Jehan premier filz. Helas ! las ! que (tu) me fais-tu faire ? Je ne sçay certes je suis.

Pause.

Le Père.

Ma femme, tousjoursje poursuis Ma complaincte de nostre filz.

La Mère. Ses frères , en douleurs confitz , Viennent des champs tous deux ensemble.

Le Père. Helas ! femme , comme il me semble , Jamais nous ne le reverrons.

La Mère. Vers noz enfans nous enquerrons S'ilz en ont point eu de nouvelle. Je sens tristesse nompareille De ce qu'ilz ne l'amènent point. Attendons les cy sur ce point.

Pause, et se doivent jecter à genoulx le premier et second filz devant leur père.

Jehan premier filz.

Helas , mon père , je ne sçay Si perferay le coup d'cssay Qu'ay proposé en ceste place Déclarer devant vostre face. Car le cueur, helas, tant m'estraint Que de me taire suis contraint, El ne pourroit hors de ma bouche Sortir le mal que tant me touche.

Nouvelle.

Le Père. Mon filz , la nouvelle est piteuse. As-tu trouvé la beste hydeuse Qu'a dévoré mon filz , ton frère ?

Jehan premier filz. Impossible est , helas ! mon père , Que vous dise la vérité : Car mon cueur est tant irrité Que ne sçay si suis vif ou mort.

Le Père.

Helas , helas , et quel remort Te garde de le declairer?

Jehan premier filz. Nous deussions bien estre esgarez , Sans à vous nous venir monstrer ; Le vouloir qu'avons demonstré A nostre frère faulcement Bannist perpétuellement Nous deux de devant vostre face.

Le Père.

Enfans , respondez en la place : Est-ce vous par qui il est mort ?

Pierre le second filz.

Est-ce vous par qui il est mort ? Ouy, mon père, et non pas autre.

Le Père.

Jectons pleurs d'un costé et d'autre. Nostre filz est mort seurement. Comptez icy présentement Comme vous l'avez depesché.

122 ' Moralité

Jehan premier filz.

La grandité de mon péché Ne me le permettra jamais Déclarer à personne ; mais Mon frère le vous pourra dire.

Le Père.

Helas , Pierre , sans contredire , Je te prie, dis le moy doncques.

Pierre second filz. Je n'y obmetray riens quelconques. Oi", affin que je vous commence Reciter le fait de la danse , Mon frère et moy, presumptueulx , \ oyans les despens sumptueux Que faisiez après nostre frère , Fusmes envieulx de tel affaire, Tellement qu'à diverses foys Voulions l'occire. Toutesfois, Tousjours nous l'avons différé , Et , puis qu'il le fault proférer, Par nostre envie tant meschante , Nous avions paroUe fréquente De luy jouer un mauvais tour, Ce que feismes, sans grant atom*. Sont quatre jours entiers passez. Car nous avons ses os cassez En le jcctant en lieu infect Qu'est en la cytcrne, en effect. Que d'icy n'est pas trop loingtaine.

Le Père. Mes yculx, faictes une fontaine De force de jecter des larmes.

Nouvelle. i23

0 mes enfants , voz durs allarmcs Me rendent [de] mort la présence. Jehan premier filz. Mon père, vêla nostre offence. Faictes-en la punition Sans nous donner remission ; N'attendez plus, je vous supplie. Le Père. 0 mauldicte envye , Tu feras ma vye En mélancolie Tout mon temps durer. Las , mort, je te prie. Fais chose accomplye : L'ame soit ravye Sans plus endurer. Pauvre viellard , ton soûlas est perdu. Las , mes enfants , je suis tout esperdu. Menez-moy tost vous l'avez jette. La Mère. Il ne vous fault tant lamenter ; Dieu veult que tout ainsi se face.

Le Père. Je veulx mourir en mesme place mon bon filz a prins sa mort. Las , mes enfants , las, quel remort ! Menez m'y tost sans plus attendre.

Jehan premier filz. Mon père , il vous fault entendre Qu'il est mort sont plus de trois jours.

Le Père. Mes enfans , voulez-vous tousjours

124 Moralité

M'entretenir par voz parolles ? Ne m'usez meshny de frivole; Ains faictes mon commandement.

Pierre second filz. Allons y donc appertement , Et je vous meneray au lieu il est.

Le Père. Or sus, de par Dieu.

Pierre second filz. Mon père, par la mesme place Que nous sommes nous l'avons mis.

Le Père. Je prie à Dieu que par sa grâce Ce grand péché vous soit remis. Or ça, mes enfants, mes amys, L'avez- vous cy dedans meurtry ?

Jehan premier filz. Point ne prouffite le mentir ; C'est dedans, sans nulle faulte.

Le Père, à genoux àjoinctcs mains. Souverain Dieu, par ta majesté haulte, Mercy te rendz icy présentement De ce que suis sur le lieu proprement mon enfant tant cher, par grande envye A prins sa mort. Le reste de ma vye J'espère user à pleurer son trespas. Quand tu vouldras que je passe le pas. Je m'y submetz, affin de vivre aux cieulx Avec mon filz, que ses frères envieulx Ont mis à mort en fort piteux arroy. Las, mon enfant, prie sans desarroy

\

Nouvelle. 126

Nostre Sauveur qu'avec toy il me prenne , Sans que jamais au monde je m'esprenne.

Anathoile tiers filz. Redoublé père, je suis encore en vie En la cyterne, et croyez que l'envie De mes frères ne me nuist nullement.

Le Père.

Mon filz, helas, je te prie, doulcement Viens au pertuis , que dehors je te tire. Helas, helas, je ne sçay que te dire, Tant j'ay de joye en ta convalescence.

Les premier et second filz se mettent à genoulx.

Jehan premier filz ^ parlant à son frère.

Las, mon seigneur, que nostre outrecuydancc Encontre vous par vous soit tost punie.

Anathoile le tiers filz. Frères, amys, laissez tost vostre envie ; Je ne demande que cela seulement, Et à la reste levez-vous vistement , Que de mes bras tous deux je vous embrasse.

Jehan premier filz. De grant vergoigne je meurs en ceste place.

Pierre second filz. Monsieur et frère, à joinctes mains [icy] , De mon forfaict je vous requiers mercy.

Anathoile tiersfilz. Levez-vous, frère ; de bon cueur vous pardonne.

Le Père. Or sur ce point il fault que je m'adonne A m'esjouyr , car jeune je deviens.

126 Moralité Nouvelle.

Vous, mes enfans, gardez-vous qu'aux lyens D'Envie mauldicte ne tumbez cy après ; (jar je vous dy, par mon dicton exprès, Qu'ayant Envie avec vous, vous serez Tous pauvres gens en tout vous penserez.

Je suis fort joyeulx

Veoir devant mes yeulx

Les faulx envieulx

Vaincus en la place.

Enfans precieulx ,

Soyez curieux

D'avoir en tous lieux

Du Sauveur la grâce.

Le PRECO finat. Seigneurs et dames, vous avez veu l'exemple Comment Envye ses gens a convoyé. Il n'est celuy qui bien le tout contemple Lequel contienne ses yeulx de larmoyer. Si nostre stile a esté desvoyé , Et qu'ayons dit nostre cas rudement , Pardonnez-nous , et de tout le loyer Vous donnera le roy du firmament.

Fin de la moralité des Frères de Maintenant. Nou- vellement imprimée à Paris par Nicholas Chrestien , demourant en la rue Neufve Nostre Dame , à l'enseigne del'Escu de France.

MORALITÉ NOUVELLE D'UNG EMPEREUR

Qui tua son nepveu qui avoit prins une fille à force. Et comment, ledict empereur estant au lict de la mort, la saincte hostie \uy fut apportée miraculeuse- ment.

Et est à dix personnaiffes, c'est assai>oir

LEMPEREIR BERTALT et GUIL-

LE CHAPPELAIN LOT, ser^•iteursdu nep-

LEDLC veu

LE CONTE LA FILLE violée

LE NEPVEU de l'Em- LA M È RE de la fille

Pweur AvecL A SAINTE HOS-

L'ESCUYER TIE qui se présenta à l'Empereur

L'Acteur.

îcigneurs , dames et damoiselles , [Plaise vous ouir les nouvelles jQue racompter nous vous voulons > D'ung empereur saige et preudhoms

Qui tout temps veult justice faire ,

Et nous bailla bel exemplaire

D'ung nepveu qui seul hoir avoit,

Lequel de si bon cueur amoit

Que Tempire lui resigna

Et du tout il le couronna.

128 Moralité

Api'ès ce qu'il fut couronné , Il fut moult fort énamouré D'une gracieuse pucelle , Jeune fille plaisant et belle , Et tant amour son cueur foi'ça Que la jeune fille efforça Maulgré elle, par grant ardeur. Lors vint la plainte à l'empereur, Et telle justice en fist Que de sa propre main l'occist, Pour chascun dioit et raison rendie, Sans aux aucuns en rien attendre. Et après vous verrez comment Il receut le sainct sacrement Par miracle que Dieu monstra, Comme appercevoir on pourra En peu d'heure, s'il plaist à Dieu.

L'Empereur commence.

En grant douleur suis en ce lieu.

Chappelain , entendez à moy.

Je suis ancien, et cognoy

De Dieu la suppellative grâce.

Pour ce , tandis que j'ay espace ,

De l'empire vueil disposer,

Et au service Dieu poser

Trestout mon âge et tout mon temps ;

Car de la mort nul n'est doubtant.

Ne sçavons combien l'heure est briefve.

Maladie sens qui me griefve

Mon corps, et tient en grant travail .

Si vouldroye bien avoir conseil

Que j'ay de mon empire à faire,

Car il me semble nécessaire

d'ung Empereur. 129

Que d'autre que moy soil pourveu;

Or n'ai-je aultre que mon nepveu

Que l'empire peust gouverner.

Si voulsisse déterminer ,

Se bon conseil l'osast à dire ,

Que je résinasse l'empire

A mon nepveu , et qu'il en fist

Son utilité et proufist.

Vueillez vosti-e opinion dire.

Le Chappelain. Or me pardonnez, très cher sire. Pour Dieu, ne vous vueille desplaire ; Déterminer de telle affaire INe suis pas expert ne propice. Le gouvernement et pollice Doit aux nobles appartenir. Pour vouloir tel conseil tenir Fault parler à ung plus discret.

L'Empereur. Chappelain , trestout mou secret Vous savez, n'autre que vous seul. Pour ce dictez-moy, je le vueil, Vostre opinion de ce fait.

Le Chappelain,

Certes , sire , puis qu'il vous plaist, Je le vous diray : il me semble Qui sera très bon qu'on assemble Les ducs , les barons et les contes, Et qu'on leur expose les comptes Du faict, qui leur semblera bon, Et , selon leur opinion , On pourra pourvoir à la terre.

i3o Moralité

L'Empereur,

C'est bien dit ; envoyez-les querre ; Faictes les moy si tost venir.

Le Chappelain.

Voulentiers, à vostre plaisir. Escuyer d'honneur, venez sa.

L'Esc UYER.

Que vous plaist ?

Le Chappelain.

On le vous dira : Allez tantost dire aux seigneurs , Ducs , contes , petits et greigneurs , Qu'ilz viennent prendre leurs sentiers Devers la court.

L'Esc UYER.

Très voulentiers. J'en feray brief la diligence ; Tantost les verrez en présence. Duc de Guerdelain, plain d'honneur, Vueillez venir vers l'Empereur, Car expressément le vous mande Pour une nécessité grande. Vous aussi , comte de Namur ; Il a ung faict pesant et dur Dont à vous se veult conseiller.

Le Duc.

Nous le ferons sans varier.

C'est raison , puisqu'il commande.

est-il?

L'Escuyer. En pensée grande

d'ung Empereur. i3i

En sa chambre, car moult désire Vostre conseil.

Le Conte.

A vous, beau sire. J'ay désir de yeoir rEmpereui*.

Le Duc.

Sire , Jésus , nostre seigneur. En valleur, haulteur et prouesse Vueille garder vostre noblesse. Que vous plaist , prince, pouryeus?

L'Empereur. Vous soyez les très bien venus. Duc, soyez-vous en celle part.

Le Conte. Noble Empereur, Jésus vous gard. Mandé m'avez , c'est vérité ; Vers vostre royal majesté Je suis venu.

L'Empereur. J'ay ung pesant faict qui aussi Est digue de moult grant conseil. Messeigneurs, à vous me conseil D'une chose que moult désire. Grief accident moult foii; m'entire ; Mon corps plus n'est à deray vis. Se seroit bon , se m'est advis , Tant qu'à moy nature domine , Que l'empire brief je resigne A personne qui soit habille. Mon nepveu est en eage agille Pour gouverner telle noblesse. Ma virilité et vieillesse

i32 ' Moralité

Est amortie; le corps tremble.

Et pour ce, seigneurs, que vous semble

De ceste résignation?

Le Duc. Cher sire , mon opinion Assez à la vostre consonne , Veu que n'avez aultre personne Ydone à la succession Que vostre nepveu , qui renom A d'estrebien morigiué. Se vous estes déterminé , La chose me semble licite.

L'Empereur. Et vous ?

Le Conte.

La chose (si) est bien eslite , Pourveu que vous n'avez aultre hoir. Je dis avec vostre vouloir: La chose n'en peult qu'amender.

L'Empereur. Chappelain , faictes luy mander Qu'il viengne tost par devers nous.

Le Chappelain.

Escuyer !

L'Escuyer.

Que voulez-vous?

Le Chappelain.

Allez , comme bon serviteur, Vers le nepveu de l'empereur; Qu'il s'en viengne diligemment Pour son bien et avancement.

d'ung Empereur. i33

A coup son oncle Ta mandé.

L'ESCUYER.

Puisque le m'avez commandé, Mon message luy yray dire.

Le Nepveu.

L'ardeur qui me tire Me vient tire à tire , Par quoy je m'entire En angoesse dure. Sy ne sçay que dire D'une que désire ; Car son escondire , Si fault que l'endure , Me seroit poincture Et aspre morsure Plus dure que rage. Car, pour sa traicture Et plaisant figure , Trop fort me figure Et coi'ps et courage. Amours, quel hommaige Pour son pucellaige Et quel vasselaige Vous pourrai-je faire? Mon haultain lignage Et noble bernage Ne faict avantage Qui me puisse plaire.

L'EsCUYER.

Sire, ne vousvueille desplaire , L'empereur à conseil vous atant , Qui à vous pourveoir fort contant.

i34 ' Moralité

Venez devers luy, s'il vous plaist.

Le Nepveu.

Allons , car trop fort me desplaist D'estreen si dure penence. Oncle de très noble puissance, A vostre hault commandement Je suis venu hastivement.

L'Empereur.

Or entendes à moi, nepveu:

J'ay une assemblée eslevée

Pour ce que nature a grevée

Mon eage en mon corps déclinent ;

Car je ne puis dorennavant

Bonnement entendre à police.

Or ay-je en tout en mon temps justice

Excercée gramment à droict,

En rendant à chascun son droict ;

Or ne peult nature souffrir

Que je le puisse plus régir,

Par vieillesse, qui trop domine.

Si sera bon qu'on détermine

De vous remettre en nostre empire,

Affin qu'après moi il n'empire

Par faulte de (bon) gouvernement.

Le Nepveu.

Mon cher oncle et mon seigneur,

A vostre vucil me couronner.

Ce nonobstant qu'en moy n'a sens,

Science ne instruction,

Mais , soubz vostre correction ,

Je suis prest à vous obéir.

d'ung Empereur. i35

L'Em pereur.

Jeune cueur ne doibt point hayr D'entreprendre belle entreprinse , Car, puis qu'elles sont entreprinses Par engin vif et très parfaict , On apprent bien en excersant. Monstrer debvez et mettre en œuvre Le bien que l'on vous a donné , Car qui en ce monde bien œuvre Paradis lui est ordonné. Duc de Guerlant, vostre advis Veuilles dire sur cette chose ; Estre ne povons toujours vifz , II fault penser à la parclose.

Le Duc.

Chier sire , en mon entendement ,

Vous avez bien parlé tout oultre ;

Mais , pour ouvrer plus scurement ,

Jeune a bien besoin g qu'on lui monstre.

Par la chaleur d'ardant jeunesse

On est aucunesfoys surpris,

Et, quant on rentre en viellesse,

Il se repent qu'il n'a apris.

Au gouvernement et police

Appartient d'aymer loyaulté ,

Et fouyr les tours de malice

Pai' qui maint homme est enchanté.

Estre en paroi le véritable

Appartient à puissant seigneur ,

Car, s'on le trouve en bourde ou fable ,

Il acquiert un g grand deshonneur ;

A grans langaigeurs et flatteurs

Il doit tousjours fermer la porte.

i36 , Moralité

De parolles sont rapporteurs Souvent , qui pou de prouffit porte. S'aucun vient faire sa complainte , N'en avoir trop compassion , Tant [que] la cause soit atainte . Par certaine information. Un g prince se doibt emploier, Quant pour son bien on luy conseille, Sans pour argent en riens ployer ; A beau parler clorre l'oreille. Noblement avez gouverné , Mais desoreraais estes vieulx ; Si fault qui soit déterminé En procédant de mieulx en mieulx.

L'Empereur.

Je vous ay bien entendu. Q'en dictes-vous, au résidu ? Pensez de vous délibérer.

Le Conte.

Certes , à tout considérer, La matière est fort difficile : Car il y fault prompt et habille Qui avecques haute science , Soit militant , fort en science , Entreprenent et courageux , Aux ennemis avantureux , En force , valeur et prouesse.

Or ne peut vieillesse

Prendre hardiesse ,

Car nature laisse

Au plus fort victoire.

Et veult que jeunesse

Soit sur tous maistresse ^

d'ung Empereur. 187

Car sa grant soplesse

La met en mémoire.

D'autre part, considère

Et parler Que jeune cueur n'a science Pour le peuple gouverner

Et mener En amoureuse scillence Dont le saige prolhance

Et dessance Faict en tous ces dis et fais , Disant que jeune cueur en ce

En science. Nonobstant esse prudence , Mais très bien luy remonstrez. Il est assez fort et hardy, Et pour ce, cber sire , je dy Que par luy sera pourveu.

L'Empereur.

Or entendez à moy, nepveu:

Nature , saige et grant maistresse ,

Vous a mis en fleur de jeunesse,

Et à moi advient le contraire ,

Car je décline en ma vieillesse.

Si est temps de laisser prouesse ,

Et laisser au jeune parfaire.

Pour ce je puis conseil traire

De vous si endroit , pour mieulx faire ,

En siège royal couronner.

Car empereur je vous vueil faire.

Si prie à Jésus débonnaire

Que bien le puisse gouverner.

Ceste espée vous fault porter,

i38 , Moralité

Si ne vous vueillez déporter Qu'à chascun vous faciez justice ; De ce vous vueil bien exhorter. Le povre et riche supporter Ne devez , selon vostre office , Mais à chascun estre pi'opice , Selon ce que le cas requiert. De les pugnir ne soyez nice, Selon leur meffaict et leur vice, Comme à juste prince il affiert. Saichez , mon nepveu , de certain , Se ne le faictes , de ma main Vous pugniray, n'en doublez mye. J'ay faict justice soir et main , Et au gentil et au villain, Tant comme j'ay peu en ma vie ; Pour ce je vous requiers et prie Qu'en ce me vueillez ensuyvii'. Ne jugez pas par felonuie , Par vengeance ne par envie , Et bien vous en pourra venir.

Le Nepveu.

Je pence si bien maintenir Chascun, de degré en degré. Que Dieu et vous m'en sçaura gré. Humblement je vous remercie Quand m'avez pourveu ; en ma vie Ja par moy n'en ainez reproche, Ne chose qui vostre honneur touche , Ne blasme en nulle qualité. Par moy sera faict équité, Se je puis, en trestous estas, Et pugniray selon le cas ,

d'ung Empereur. 189 Très cher oncle, si plaist à Dieu.

L'Empereur.

Ainsi vous pourra en tout lieu Bien venir, et à voz suhjectz. Vostre peuple point ne rongés : Onques ne le fis en ma vie ; Et, combien qu'ayez la baillie Du noble empire excercer, Pour aucun chascun] son droit donner, S'en retiens -je la segneurie Tant que j'auray au coi-ps la vie; Mais, en tant qu'au gouvernement, En tes mains les metz pleinement. Si vous prie, bien le démenez. Vostre terre gouvernez ,

Et tenez Voz juges paisiblement, La justice maintenez,

Et donnez A chascun vray jugement; Faulx juges ne soustenez

Ne souffrez Sans les pugnir aigrement ; Les esglises visitez ;

Si pourrez Gaigner vostre sauvement. Aux povres an celles, Veufves et pucelles , Et trestotes celles Qui feront clamours Ne soyez rebelles ; Ayez pitié d'elles; Leurs bonnes querelles

i4o ' Moralité

Soustenez tousjours. Les pouvres pas n'oubliez ;

Employez Vostre temps en charité. Dons n'estre employez Supployez, Et soyez Vostre temps en chasteté.

Devez vérité

Et virginité

A sa purité.

Gardez en tous cas

Droit [et] équité.

Pure loyaulté ,

Yver et esté

Tenez en pourchas.

Le Nepveu.

Très cher oncle, ne doubtés pas J'ay bien entendu et noté Tout ce que m'avez recité. J'acomplirai de point en point Tout ce que m'avez cy enjoint A mon povoir, je vous promelz. Je ne trespasserai jamais Voz bons enseignemens notables , Car je les congnois proufîtables ; Et faire , au plaisir de Dieu , Si bien justice en tout lieu , Se je puis , qu'en sera mémoire.

Le Duc.

Dieu vous en doint aucun victoire; Vous estes nostre droict seigneur; Si vous promès tous sans faveur

i

d'ung Empereur. i4i

Vous faire service et hommage.

Le Comte. Et moy de cueur et de couiaige Me tiendray vostie serviteur, Et, comme souverain seigneur. Vous serez de moy hounoré.

Le Nepveu. Or çà doncques , Dieu soit loué , Puis que suis dessus ma besongne , J'acompliray, qui que en grongne, Mon plaisir, vouloir et pensée. J'ay une fille fort aymée Et de qui jouvr je ne puis. Mais, puisque me sens je suis. Mon plaisir en acompliray. Je suis empereur; bien sçay de vray Qu'on ne m'osera contredire. Sa , Bertault.

Bertault.

Que vous plaist[-il], sire?

Le Nepveu. est Guillot? Venez avant.

Berthault. Il estoit icy maintenant. es-tu, dy, filz de putain?

Guillot. Mon frère, baille sa ta main. Or sa, qui a-il de nouveau? Nostre faict seroit bon et beau , Se puissons gaigner nostre escot.

Bertault. Avance-toy, et ne dis mot;

i42 < Moralité

Je croy que nostre faict est bon. Chier empereur de grant renom , Vecy Guillot, qui est tout prest , Et moy aussi , pour faire faict , Si vous plaist le moy commander.

Le Nepveu.

Gallans , je vous ay faict mander

Pource que vous congnois habilles :

Car par vos moyens et setilles

Mon désir sera retrouvé.

Vray est que suis énamouré

D'une geut(ill)e fille pucelle,

Et en tel point pour l'amour d'elle

Suis qu'onc(ques) ne souffris telle peine.

Pour ce je vueil , ribon ribaine,

Que la faciez icy venir

Tost.

Guillot, Je puisse Dieu devenir Se ne la veez avant une heure.

Bertault.

Dictes-moy elle demeure. ' Par le sang que Dieu dégoûta , Se je puis , ne m'eschapera. Vostre plaisir acoraplirez.

Le Nepveu. Elle demeure icy emprès. Pieça luy ay m'amour donnée. Faictes que cy soit amenée Droit ou tort; vous aurez bon vin.

Guillot. A tous il y aura hutaiu ,

d'ung Empereur. i43

Se je puis , avant qu'il soit nuyt.

Bertault. Aussi esse tout mon deduyt De frapper l'un et bouter l'aultre.

GUILLOT.

Se ne fust mon chapeau de fautre, J'estoye arsoir en mauvais point.

Bertault. Et comment?

GuiLLOT.

Te souvient-il point D'un qui tira sa grant espée? Charbieu ! la teste m'eust coupée , Se je ne m'en feusse aperçu.

Bertault.

Trout! j'ay aucunnesfois receu Des horions très bien assis , Pour ung [bien] plus de xxvj , Mais il ne m'en challoit en lien.

GuiLLOT.

Vien ça , il fault trouver moyen De faire par aucun fin tour Se qu'on nous a dit. Si entour Demeure la belle mignotte.

Bertault.

Je n'ay pas paour que on la me oste, Se je mes une fois la grape.

GuiLLOT.

Voire mes, se on nous attrappe, Par le ventre bieu , nous perdrons

i44 Moralité

Le molle de noz chapperons. Vêla nostre procès jugé.

Bertault. Trout , avant , trout , c'est bien songé I Es-tu pour si peu esbahy? Crains-tu la mort?

GUILLOT.

Sambieu , ouy. Je n'ay que [ma] vie en ce monde.

Bertault. Je vueil que Ton me tonde , Se devant peult estre trouvée , Si tout à coup n'est eslevée Par quelque tour d'abileté.

La Fille.

Royne de bonté , Dame de beauté , Fontaine bénigne, En ma chasteté Et virginité Vueillez estre encline. 0 vertu divine Qui tout enlumine Et sur tout domine, Vueillez-moy garder. Par ta grâce digne , Que mon temps se fine En pureté fine, Sans moy violler.

Bertault.

Guillot , je l'ay ouye parler,

d'ung Empereur. i45

Despechons-nous avant à elle.

GUILLOT.

Dea , gardons qu'il n'en soit nouvelle ; Chascun de nous seroit destruit ; Car c'elle crie ou maine bruit , Tant que le monde il y acoure , Il fauldra partir de bonne heure Et montrer les talions aux gens.

Bertault.

Nous n'avons garde que sergens N'autre mettent sur nous la main ; Nous luy jou[e]rons d'ung tour fin.

GuiLLOT.

Voire, mais comment?

Bertault.

Se m'aist dieux , Il luy fauldra bander les yeulx D'une cornette gentement.

GuiLLOT.

Or Y va donc premièrement , Et je serai de costé toy .

Bertault. A cop , à cop !

La Fille.

Ha ! laissez-moy, Messeigneurs ; vous avez grant tort.

GuiLLOT.

Or vous taisez, fille.

La Fille.

A la mort ! T. m. 10

i46 Moralité

Yray Dieu , vueilJcs-moy secourir.

Bertault. Dy, Guillot, pensons de courir Devant que quelc'un nous esmouche.

Guillot. Je luy estouperay la bouche, Afiin qu'elle ne crye plus.

Bertault.

Nous la mettrons en tel reclus , Gai' il y a bien secret lieu.

Le Nepveu. Comment va ?

Guillot.

Par le sanc bieu , Nous avons fait nostre debvoir.

Le Nepveu. est-elle?

Bertault.

Alez la voir; Elle est en ceste chambre là.

Le Nepveu.

C'est très bien faict. Prenés cela Pour aler boire du meilleur.

Guillot. Sainct Mor, grant mercy, monseigneur. Nous alons faire bonne chière.

Le Nepveu. Vous m'avez esté rude et fière ; Toutefois je vous tiens icy.

d'ung Empereur. i/iy

La Fille.

A, monseigneur, pour Dieu, mercy!

Ne me monstres si grant rudesse ; En l'honneur de la gentillesse , Je yous prie, laissez-moy aller.

Le Nepveu.

Par bieu, vous avés beau parler, Car je feray ce qui m'agrée.

La Fille. Je suis fille deshonnoi'ée. INostre Dame , secourez-moy.

La Mère de la Fille.

Vierge Marie, je ne voy

Ma fille dedans ne dehors.

Mon pauvre cueur me tremble au corps

Aussitost que j'en pers la veue.

Et grant pièce a que ne l'ay vue.

Dieu , qu'elle soit bien adressée !

Le Nepveu.

Or ay-je acomply ma pencée , Tout mon faict qu'onque desiroye ; Autre chose je ne queroye. J'en suis au dessus. Dieu mercy.

La Fille. A , très doulce mère , vecy Triste , doulant et esplourée. Las ! l'empereur m'a deshonnourée Maulgré moy; je le dy à vous.

La Mère.

Ha, ma fille, que dictes-vous?

1 48 " Moralité

Douleur me doit bien par droicture De ceste piteuse adventure, Car tu es banie des pucelles. Vecy les plus dures nouvelles Que jamais femme peult ouyr De sa fille ; bien esbahir M'en doy, car douleur plus amère En sent nécessités (à) sa mère. 0 efForceur faulx et mauldict , Que luy as-tu faict?

Le Nepveu.

C'est mal dit De dire que Tay efforcée. Se plus le dis , vieille damnée , Tu pourras bien avoir la torche.

La Fille.

Je dis que vous m'avez afforce Viollée 1 homme deshonneste.

Le Nepveu.

Taisez-vous ! que vous estes beste ! Ne vous chault: qui est fait est fait.

La Mère. 0 cuear villain, triste et deffait, Comment as-tu eu la pensée D'avoir une fleur violée chasteté se reposoit? Quel dure rage forcenée, Quel plaisance desordonnée ! Helas! qui le repareroit? Si justice faisoit son droit, Ton faulx coi-ps plus hault on pcndroit Que le gibet n'en pourroit estre.

d'ung Empereur. i4q

Las! qui tel horreur penseroil! Jamais on ne le cuyderoit , Noble cueur à tel fait commettre !

La Fille. Helas ! or suis-je indigue d'estre Avec les pucelJes comptée. Ma mère , qui m'avez portée , Vous debvez estre bien marrie , Quant de mon honneur suis banie. Qu'ay-je affaire jamais de vivre? A, mort, viens à moy, me livre Assault mortel , perce mon cueur ; Puisque j'ay perdu mon honneur Et le bien qu'on ne me peult rendre ; J'ayme mieulx mourir sans attendrie Que vivre et estre reprouchée.

La Mère. Taisez- vous, mon enfant, m'araye. Vous avez perdu vostre rose, Mais on ne peult faire aultre chose. Il a la domination ; Du tout n'en aurons raison. De vouloir cecy poursuyvir Jamais n'en pourrion chevir. Pour ce le vault trop mieulx celer.

La Fille. Me doit-il pourtant vioUer S'il est le seigneur du pays? Pour tout l'avoir qu'il a conquis , Ne qu'il en peult jamais attendre, Il n'est pas en luy de me rendre Mon honneur qu'il m'a buy toUu. Demourra donc mon corps perdu

i5o . Moralité Par force, sans amende avoir? La Mère.

Se corps deusse perdre, et avoir. Ma fille , si screz-vous vengée De la grant honte et villannie Qu'avez eu du faulx efforceur. Allons devers l'ancien empereur. Qui nous fera droict et raison. Cher empereur de grant renom, Je vous prie , faictes-moy justice D'ung meurtrier et piteulx malice Que vostre nepveu efforceur A faict, par cruelle ai-deur. Sur ma fille malleurée. II [r] a par force deffiourée. Je vous prie, vueillez pugnir. Et nous vueillez justice ouvrir; Je vous en requiers à genoulx.

La Fille. Ha ! monseigneur, je viens à vous

Par grant courroux , Priant que justice (me) faciez.

L'Empereur. Mes damoisellcs , approuchez , Et dictes vostre pensée.

La Fille. La plus désolée Suis de la contrée, Et toute esplorée ; Vous orrez pourquoy : J'ay esté emblée. En chambre enfermée ,

d'ung Empereur. i5i

Et puis vioUée Comme maulgré moy.

De force me plains En souspirs et plains , Dont mon cueur est plains. Faictes-moy justice , Empereur hautains. J'ay les bras tous tains. Ne soyez lointains Au pauvre n'au riche.

J'ay perdu honneur, Bonté et valleur. Helas! empereur, Que j'aye raison D'un faulx efforceur. Qui , en sa challeur. M'a de tout son cueur Monstre trahyson.

J'estoye pucelle , Las ! or suis-je garce. Celuy qu'on appelle Chef de ceste marche M'a huy deceue. L'empereur nouvel M'a par force eue. Mal de son revel !

Se je n'ay vengeance Du mal qu'il m'a faict Par vostre ordonnance , Dieu prie de faict Qu'il m'ottroye son ire , Tant que tout deffait

l52 , MORALITl^

Soit la vostre empire.

S'il est vo parent N'y regardez pas; Jugez justement, Regardez au cas. Car j'ay fait pourchas Pour justice avoir, Mon procès du cas. Et amande avoir.

Faictes , puisqu'il a mespri[n]s.

Qu'il soit prins Et pugny pour ceste force Conque je n'avoye apris

Mais surpris. 11 me semble que on m'escorche. L'Empereur. Tout ouy, je vueil qu'on s'efforce Pour mander mon nepveu icy.

La Mère. Sire , je vous requier mercy. Et vous suplie qu'on nous esgarde.

L'Empereur. Dames , je vous oy et regarde. Qu'esse que vostre cueur désire?

La Mère. Je vous requier justice , sire. Pour la jeune fille diffamée A force et à tort.

La Fille. Seuil e et esgarce. Très desconfortée , Des dames privée ,

d'ung Empereur. i53

Tant suis villanée. Donnez-moy confort.

L'Empereur. Que querez-vous ?

La Fille.

Mort , Ou vous avez tort. Regardez , empereur,

Folle erreur,

Fellonneur,

Sans clameur,

Mon honneur Faict par trahison

Mon seigneur.

L'Empereur. Quelle clameur !

La Mère.

Justice crion ; Point ne varion Ne ne mentiron De ce que dirons En aucun propos. Force et ses supos Soit par vous pugnie, Sans quérir repos Ne mettre en depos Heure ne demye.

La Fille.

Raison , je vous prie , Car voicy partie Qui offre à prouver Sur ma vie

i54 Moralité

Qu'il n'est mie Fort de vous preuve trouver.

L'Empereur.

Puisque de mon nepveu reprouver Huy de tel force avoir commise , La chose m'en sera submise , J'en seray juge , quoy qu'il tarde.

La Mère.

Je \ous supplie qu'on y regarde , Àffin qu'aux aultres ne soit pis. L'Empereur. Jugement sera accomply Sur luy, comme le cas requiert. Mandez-le moy.

Le Duc. Il y affiert. Présentement l'iray quérir. Sa, sire, plaise vous venir; L'empereur vous attant icy.

Le Nepveu. A , mon amy, pour Dieu, mercy ! Plaise vous ma paix pourssuyvir. Bien sçay qu'il me fera mourir, Car j'ay, de mauvaise pensée, Huy une fille violée. Las ! or voy bien que je suis mort.

Le Duc.

Ne vous chaille , prenez confort ; Se je puis la paix je fairay. Ha , cher sire , je sçay de vray Que du faict il est très doiillcnt , Et n'ose venir nullement

d'ung Empereur. i55

Pour vostre ire, comme je croy.

L'Kmpereur. Faictes du moins qu'il vienne à raoy, Pour sçavoir s'il s'excusera. La Mère. Or on verra que ce sera. Monseigneur, adieu vous dy.

La Fille. Celle qui estoit à midy Pucelle ores ne l'est plus ; De la force c'est mise jus Vostre ordonnance ; or y pensez.

L'Empereur. Je feray tant, ne vous doubtez , Que cause aurez d'estre contente. Et pour venir à mon attente. Puis que nul ne me peult veoir. Quérir m'en vois sur mon dressouer Les tranchans de mon escuyer. Les voilà soubz mon oreillier Boutez, que nul rien n'en sçaura ; Car, se je puis , mon corps fera Justice poui" à Dieu complaire , Et pour donner vray exemplaire A plusieurs , se j'en viens à chef.

Le Duc. A, sire, je viens de rechef : Humblement vous requiert mercy. Pardonnes luy, sire, et aussi Tantost venra à vostre mand.

L'Empereur. De sault allant à sault venant

1 56 . Moralité

N'aura point mes faicte qu'il viengne. Qu'esse à dire ? Fault-il qu'il craigne Ne s'oze monstrer devant moy? S'il ne vient , par la foy que doy A Dieu , je l'envoyray quérir.

Le Conte. Ha , sire, il vous convient venir ; Ne vous vueillez de rien doubler, Cai' l'empereur vousveult escouter Parler, et, comme je suppose. C'est pour veriflier la chose. Il vous sera misericors.

Le Nepveu. Justice fera de mon corps. Seigneurs, soyez en mon ayde. Certes , autrement ne le cuyde , Se coup icy , je vous emprie. Oncle , Dieu vous doint bonne vie ; Vous m'avez mandé ; que vous plaist?

L'Empereur. Tu secs assez bien pour quoy c'est : Une fille palle et destainte Par courroux c'est de force plainte De toy , et a dit en la place Que de ton corps justice face. Ainsi qu'à tel cas appartient.

Le Nepveu. Cher oncle, puisqu'il le convient, Je vous diray la vérité. Vray est qu'avec elle ay esté ; Mais, certes, quej'aye commis L'effbr cément qui m'est submis.

J

d'ung Empereur. 167

Oncques ne commis le mefl'ait.

L'Empereur.

Elle a cause, et mis en faict Qu'on prouvera l'efforcé assez , Et aussi vous le confessez. Si fault que justice soit faite , Car la mère ne la fillette Ne veullent (ne) richesse ne avoir, Fors seuUement justice avoir. J'en suis chargé par elle deux.

Le Duc.

A , sire , vous povez bien mieulx. Considérez que la jeunesse N'est pas pareille à la vieillesse , Et supposez que ceste fois Il ayt fait faulte ; toutes foys N'est-il si sage ou bien apris Qu'aucune foyz ne soit surpris En cas pareil , et puis qu'ainsi Humblement vous requiert mercy, Vostre grâce vers luy s'estende En pardon.

L'Empereur.

Affin qu'on l'entende , Qui bien vouroit pugnir le faict , On le pendioit à un gibet Ou on luy trancheroit la teste.

Le Nepveu. Pour Dieu, mercy, mon oncle ! L'Empereur.

Tès-toy !

i58 , Moralité

Je ne puis ouyr ta personne.

Donné t'avoye la couronne

De l'empii'e , et fis serment

De régir bien et justement.

Garder devoys églises belles ,

Veuves , orphelins et pucelles ,

Et, qui veult ton fait regarder,

Celles que tu deusses garder,

Tu l'as toy mesme violée ,

Et par force tant ravallée

Qu'elle vient à moy à refuge.

Et tu es digne d'estre juge ?

Certe , nenny, jour de ta vie !

Quel deshonneur m'as-tu bastie

Pour avoir commis tel horreur!

J'ay esté trente ans empereur,

Qu'onc(ques), tel deshonneur ne me vint.

Mais en ay pugny plus de vingt

Cruellement par tel péché.

N'oucques je ne fus reprouché

D'avoir espargné en justice

Nul homme , tant fust grant ne riche,

Et maintenant, se je t' espargné,

La noble empire d'Almaigne

Est deshonnoi'é à tousjours.

Le Duc.

Ha , sire , honte et amours Peuvent bien faire la concorde. Vostre douice miséricorde Plus grant proufit lui portera.

Le Conte. Au nom de Dieu, qui tout créa, Plaise vous, par douice ordonnance.

d'ung Empereur. lôg

Luy octroyer sa pardonnance. Sire , ne soyez escondit.

L'Empereur.

Chascun de vous a assez dit, Mais [je] n'y voy homme discret. Parler vueil à luy en seci'et; Vous aultres, vuydés hors de l'huys. Je sçauray son -vouloir, et puis Sur sa response auray advis.

Le Chappelain.

Il est en très grant blasme mis ; Je ne sçay s'il a droit ou tort. Se par droit en doit prendre mort , Nul ne le scet, si ce n'est Dieu.

L'Empereur.

Or sa, vien près de moy, pour mieulx Entendre ce que vouldras dire.

Le Nepveu.

Par mon ame , mon très cher sire , J'ay copulation charnelle Par grant dclict eu avec elle , Etn'ay faict aultre mesprison.

L'Empereur.

Or sa, de toy, qui avoys nom D'empereur au propre lieu de moy , Ne m'as-tu pas fait grant esmoy, Quant on pcult nommer efforceur Le lieutenant de l'empereur? Quel reproche , quel desplaisir! N'es-tu pas digne de mourir? Respons, et me dy vérité.

1 6o , Moralité

Le Nepveu. Hélas , sii'e , se j'ay esté Surprins de trop folle challeur, Ne me monstres si grant rigueur , Car je vous congnoys tout seul vice.

L'Empereur. Pai' ma foy , je feray justice; De ce Cousteau seras occis. J'ay fait justice jusques icy , Au plaisir de mon Dieu : saint George ! Il en a tout parmy la gorge; Jamais femme n'efforcera. Venez sa , seigneurs , venez sa , Portez au feu ce corps defaict.

Le Duc. Ha , cher sire , qu'avez-vous faict ? Nostre Dame ! amy, amy !

L'Empereur. J'ay faict justice , mon amy. Et vous ne [l'Jeussiez osé faire.

Le Conte. Il a detreuché tout parmy.

L'Empereur. J'ay faict justice, mon amy.

Le Chappelain. En moy [je] n'ay sens ne demy, Quant me ti'ouve en tel affaire.

L'Empereur. J'ay faict justice, mon amy, Et vous ne l'eussiez osé faire. Bien sçay que luy vueillez complaire

d'ung Empereur. 161

Et que vous l'aymez et craignez , Se je vous [en] eusse chargez , On eust mis la chose à demain ; Et pour tant ay-je de ma main Faict justice , doubtant mon blasrae.

Le Duc.

Dieuvueille avoir mercy de l'ame. C'est justice moult exemplaire A chascun pour justice faire. Or est pour meschante challeur Occis le souverain seigneur ; Se nous est belle demonstrance.

Le Come.

Forfaiture faicte à oultrance Jamais ne demeure impugnie Par justice vraye unie Dieu veult pugnir l'euvre cruelle.

Bertault. Oii est-tu , masson sans truelle ? Dieu met en mal an ton aumusse ! Mais que faict-tu la?

GUILLOT.

Je me musse Que je ne soye regardez. J'en joué au soir tout aux dez, Mais, avant nostre départie, Je happé une grand partie De l'argent qui estoit au jeu , Et puis , tout aussi tost que j'eu Faict mon faict , je fus resjouy.

Bertault. Et que fis-tu?

T. III. Il

i62 ' Moralité

GUILLOT.

Je m'en fuy. Fusse pas faict en fin marchant? Tu ne sçais : on nous va sarchant Tous deux pour bouter en prison.

Bertault. Et pourquoy?

GuiLLOT.

Pour la mesprison De la fille qu'avons emblée. J'ay veu, en passant, l'assemblée D'officiers et de bons sergens ; Mais je me boutay par les gens, Tellement qu'ilz ne m'ont point veu.

Bertault. Il fault que chascun soit pourveu De bonnes pierres en sa manche. Et tenir dagues par le manche ; Ils n'auront garde de nous prendre.

GuiLLOT.

Char bien, se seroil pour nous pendre S'une foys estions attrappez.

Bertault.

Nous en avons bien eschappez De plus terrible; ne te chaille. Je ne donneray pas une maille Mais que les puisse veoir à l'œil. Allons hardiment.

GuiLLOT.

Je le vueil. Mais s'ilz sont dix ou douze?

d'ung Empereur. i63

Bertault. La fièvre t'espouse ! Tu ne vaulx pas deux porions. Mais que crains-tu?

GUILLOT,

Les horions Et le danger qu'après s'en suyt. Celuy est saige qui s'enfuyt Pour mieulx le danger éviter.

Bertault. Me vouldroy-tu doncques planter Quant se venroit à ung besoing?

GuiLLOT.

Et nenny dya ; mes ayez soing Que nul ne te fera villennie , Si je puis, en ma compaignie ; On me congnoit par trop rebelle.

La Mère. J'ay ouy très grande nouvelle. Fille , vous estes bien vengée De la grant honte et villanie , Qu'avez eu de l'empereur à tort, Car son oncle l'a mis à mort En sa chambre hastivement.

La Fille. Ma mère, dictes-moy comment Il est mort ; esse par sentence?

La Mère. Il a jugé en conscience; Pour éviter toute faveur, Luy qui est haultain empereur Huyla gorge lui a couppée.

i64 " Moralité

La Fille.

Pour veu qu'il m'avoit diffamée Par force , il ne luy a faict tort. Or Dieu luy pardonne ; il est mort. Je luy pardonne de ma part. Si requiers Jésus qui gart Toutes bonnes filles en cueui' D'cstre séparée d'honneur Par force . ainsi que j'ay esté.

La Mère. Je prie lahaulte Trinité Qu'elle vueille avoir de luy mercy Et le mettre en repos; ainsi Soit de tous loyaulx trespassez.

L'Empereur.

Je suis de mort fortopressez, Car le sang au corps m'est esmeu A la cause de mon nepveu, Sur qui j'ay justice acomplie. Mon chappelain , je vous suplie Que tost me puisse confesser, Et si me vueillez apporter Mon sauveur, car j'entens la mort.

Le Chappelain. Ha, cher sire, prenez confort ; Vous n'avez garde , se Dieu plaist. Et nonobstant qu'à Dieu en est, C'est bien fait de se confesser Pour sa conscience adresser Et recepvoir son créateur.

L'Empereur. Hélas , je vous prie, sans faveur,

d'ung Empereur. i65

Confession, par charité.

Le Chappelain. Or dictes bénédicité ; Mais vous n'avez garde pourtant.

L'Empereur. Absolution maintenant Requier humblement , mon amy ; Et puis le corpus domini Dévotement recepveray : Apportez-le moy.

Le Chappelain. Non feray , Certes , sire ; je n'oseroye , Et aussi trop je mefferoye En la foy.

L'Empereur.

Pour quoy mefferiés-vous?

Le Chappelain. Hélas! voussçavez. sire doulx, Le grant péché qu'avez commis.

L'Empereur. En faict de conscience, amy, Certes, je me suis confessé De tout ce que j'ay offensé. Je n'ai rien failly, que je saiche.

Le Chappelain. Ha , cher sire , sauf voslre grâce. Vous sçavezbien, sans nul destry , Vostre nepveu avez meurtry. Qui est ung très orrible vice.

L'Empereur. J'ay faict et accomply justice.

i66 Moralité

Je ne m'en puis à mains passer. Que je m'en deussc confesser, Certes , ce n'est pas mon entente ; Rien n'ay mespris. Donc sans attente Vous requiers d'avoir mon sauveur.

Le Chappelain. Certes, non feray, mon seigneur, Au moins en Testât vous estes , Se aultre amendement ne faictes Et se vous n'estes confessez.

L'Empereur.

Vous en pourrez parler assez ; Mais se confesse-on de bien faire? Se j'ay faict, pour à Dieu complaire , Justice, ay-je pourtant péché? Ja ne me sera reproché Que face péché de vertu ; Il me seroit fort mescheu Se me monstroye repentans D'avoir faict justice en mon temps. Jamais ne m'en confesseray.

Le Chappelain. Certes donc je vous laisseray Pourtant que soyez en ce points

L'Empereur. Comment! Me don[ne]rez-vous point Le sacrement?

Le Chappelain.

Je n'oseroye.

L'Empereur. Souffres au moins que je le voye De loing , avant que mort me prcude.

d'ung Empereur. 167

Luy priray que de mal defFende M'ame , si vray qu'il est entiers.

Le Chappelain. Certes , je Toy moult voulentiers ; 11 est en grant dévotion,

L'Empereur. Jésus (Christ), qui souffris passion , Ayez nuy compassion De ma povre humanité ; En ma désolation , Ouy ma supplication Par très grant bénignité. Je croy estre au sacrement , En sanc et chair proprement, Le corps de nostre sauvement. Cil qui le croit fermement Et le reçoit dignement , 11 prend divine saveur Et infinie doulceur, Car du ciel vient la liqueur Descendre divinement Quant le prestre dit de cueur Des parolles la teneur A l'autel secrètement.

Je te cry mercy ,

Mon Dieu , mon amy;

Car deTennemy

Ay esté lié ;

J'ay moult defailly.

Las ! (et) commis parmy

Des vii. ors péchés ,

Orgueil , ire , envie ,

Paresse , gloutonnie ,

i68 Moralité

Usui'e et luxure;

Hélas, je n'ay mye

Mené saincte vie

Qui est bonne et sure;

Point n'ay faict les œuvres,

De miséricorde

Dont les cueurs aviennent

Qui à toy s'accordent.

Et , se j'ay en foy

Erré nullement,

Pardonne le moy

Ains ton jugement.

Autre bénéfice

Que faire justice

J'ay faict jusques sy

Et , s'il y a vice ,

Fais que de raoyysse.

Je te cry mercy.

Monstre-moy, doulx Dieux,

Se t'ay mis justice

Cy et entons lieux.

Ma joye appetice

Quant ton corps propice

En bon point suiîice ,

Jeté peusse avoir.

Le Chappelain. Glorieux Dieu du hault manoir, Chascun te doit cy grâces rendre Quant il t'a pieu vers luy descendre Par divine opération.

Le Duc.

Vray Dieu , qui domination A partout, en siècle et en terre ,

b'ung Empereur. 169

Humblement te remercion Et venons mercy terequerre. Celluy est trop mauvais qui erre Contre la divine puissance. Chascun doibt bien ta grâce acquerre Et avoir de toy congnoissance.

Le Conte. A toy, vray créateur du monde, Rendons grâce , et en tous lieux. Ta grant miséricorde habondc, (Et) dessus jeunes et dessus vieulx. Beau miracle et euvre divine ! Octroyé nous, beau sire Dieux , Le règne qui jamais ne fine,

L'Empereur. 0 vray sauveur, (à) moy, comme indigne T'ay receu par ta doulce grâce ; Yssir as voulu de ta place Pour jusques en ma bouche venir; Et ainsi [Ainsi ne?] povez maintenir Que justice tenir et fere N'est pas chose qui à Dieu plaise; Qu'il soit vray il est cy monstre. Le Chappelain.

Dieu de majesté ,

Haulte trinité

En vertu unie ,

De ce qu'as monstre

Par ta deité

Je te remercie.

Humblement te prie ,

Requiers et suppjye

Que tu me pardonne

170 Moralité d'ung Empereur.

Si j'ay par folye

Reffusé la vye

A ceste personne. Sire , priés Dieu qu'il vous donne Confort et qu'il vous soit propice Âussy vrayemeiil comme justice A esté tousjours par vous faicte. L'Empereur. Je requiei's Dieu quem'ame mette En son paradis, s'il luy j'iaist. De recepvoir la mort suis prest Quant plaira à mon créateur.

Le Duc. Ainsi conclus que tout seigneur, Qui a grant règne et grant poUice , Doit, sans avoir à nul faveur, Exercer et faire justice. Car équité est artifice Que héatitude conguoist , F]t chascun en son bénéfice Jugera celuy qui tout voit.

Le Conte. Comme voyés par expérience, Ung chascun selon son degré , Si vous prye que nostrc sentence Vueillés tous recepvoir en gré.

Finis.

Beatiqui faciuntjusticiain in omnitcmpore.

Imprime nouvellement à Lyon, en lamayson

de feu Barnabe Chaussard, près Nostrc-

Dame de Confort. M.D.xliii.

MORALITÉ

HISTOIRE ROM M AINE

D'une femme qui avoit voulu trahir la cité de Romme

Et comment la fille la nourrist six sepmaijies

de son lait en prison

A cinq personnaiges , cest assavoir

ORACIUS LAMÈUE

VALEHIUS ET LA FILLR

LE SERGENT

0 R A C I U S commence.

^eigneurs Rommams , de geste vertueuse, [Qui régentez la monarcne du inonde, jF^ar sens , advis , peine laborieuse , > Avons acquis renommée doubteuse , Sans que en nous soit aulcune tache immonde. Je vous prie que cy on me responde S'il est aulcun qui ayt convalessence , Qui transgresser vueille nostre deffence. Vous sçavez bien qu'on a fait trasiatcr De Salomon le saige les loix belles ; Que tout chascun a voulu accorder Le contenu d'icelles et garder. Et promettant de pugnir les rebelles.

172 Moralité

Nous ne faisons pas besongnes nouvelles , Gardons nos loix et les entretenons , Car à tousjours en avons bon renom.

Valerius.

Oracius consul le vénérable , Les bonnes [loix] se doibvent maintenir , Car les Rommains , par estre vertuable Et par leurs dictz très bien entretenir , Ont faict plusieurs à l'empire obeyr, Et ont acquis le nom de loyaulté Que par armes ont voulu soubtenir, En approuvant la pure vérité.

Oracius. Par les Rommains nous sommes establis Crans justiciers en icelle cité. Le cas nous a grandement embellis, Comme sçavez, à dire (la) vérité ; Et pourtant dont il est nécessité Sçavoir s'aulcun a commis quelque mal. Pour luy livrer, selon juste équité, Sa déserte, selon le cas égal.

Valerius.

Vous en parlez comme juste et loyal; Car nous debvons eslre la main tenant A corriger tous vices en normal; Car aultrement ne sommes pas sçachans.

Oracius.

C'est vray ; pourtant, s'on est sachant

Personne qui ayt offencé ,

Qu'on nous le dye cy maintenant,

S'il est quelque vice brassé.

Je ne me suis pas appencé

ou Histoire Rommaine.

Qu'il y ayt quelque nouveau vice ; Mais , s'il y a rien despensé , Sachons le, pour faire justice.

Le Sergent. Sire , c'est droict qu'on accomplisse Vostre vouloir toute saison , Et , affin que à effect sortisse Le cours de justice et raison , Il y a en ceste prison Une femme , que l'on renomme D'avoir faict quelque trahison Encontre la cité de Romme.

Oracius. Certes, vous estes bon corps d'homme. Que on la face legierement Venir, à la fin que on luy somme Sa fin et cruel jugement.

Le Sergent. Sire, vostre commandement Sera faict sans dilation. Sus , sus , sortez legierement Pour recepvoir pugnition.

La Mère.

0 griefve désolation !

0 suis-je mise en basse lame !

0 dure lamentation !

Mourir me fauldra à grant blasme. Que feras-tu , povre et infâme femme ? Tu souffriras huy grant laidure dure; Plus ne seras nommée d'ame dame. Mort tient sur moy trop sa morsure sure. Ton corps yra à corrompure pure ;

174 Moralité

A ce jour d'huy toute lyesse lesse. Nul n'est vivant qui me procure cure ; Car aujourd'huy trop ma noblesse blesse.

Le Sergent. Sire , voicy la pécheresse Que vous m'avez baillé en garde ; Devant vostre noble haultesse Je la metz sans aultre avant-garde.

Oracius. Ha, femme, quand je te regarde, J'ay pitié de toy, vrayement, Considérant la mort paillarde Qu'endurer te convient briefment. Sus , que on voyse legierement , Noncer que on soit cy eu présence Pour cy ouyr publicquement Prononcer sur elle sentence.

Le Sergent. On en fera la diligence ; Plus ne se fault ramentevoir ; Puisque tel est la conséquence , Laissez m'en faire le debvoir. Oyez : on vous faict assavoir Que on s'en va juger une femme , Laquelle a voulu concevoir En elle trahison infâme Contre l'empire, dont en blasme On la va ce jour corriger A son deshonneur et diffame. La vienne veoir qui veult juger.

La Fille. 0 créateur et père dioicturier

ou Histoire Romsiaine. 170

Que deviendra ceste pauvre esgarée ? Las qu'ay-je ouy en ce lieu [publier] ? Mon cueur se doibt humilier , Larmes gecter des yeulx par randonnée. Cessez vos chantz, oyscaulx volans es cieulx* Et vueillez huy avec moy lamenter. Ne pourray-je mon esmoy différer Et m'en aller ouyr juger ma mère ? Je m'y en vois. Cognue ne suis d'ame, Nul ne sçaura dont celle m'apartient. Mais que dis-tu , très malheureuse femme ? Veulx-tu ouyr jugera mort infâme Ta mère? Helas , follye bien te tient ; C'est dommaige que terre te soustient Quant tu accord d'estre huy en la présence Du juge qui va donner la sentence.

Le Sergent.

Sire, j'ay fait la diligence

De ce que la charge avoye. Oracius.

Vous estes homme d'intelligence ;

Vostre habileté me resjoye. La Fille. Helas , helas , mon vray Dieu qui m'esmoye , Voyant ma mère en [un] si piteulx ploy; Confortez-moy, de tous (les) biens la montjoye, Car je ne sçay que je dis, sur ma foy .

Oracius.

Or sa , m'amye , entends à moy : Tu as par tes faictz inhumains, Au moins si n'eust tenu à toy , Chercher la perte des Rommains.

176 Moralité

Tes faictz sont pervers et villains ; De toy me prent à esbahir. Ceulx [tu] es à tout le moins, Tu as coutendu de trahir.

La Mère.

Helas, Tueillez-moy secourir, Noble seigneur.

Oracius.

Certes , m'amye , Tu as beau pardon requérir , Car, pour vray, tu ne l'auras mye. Par ta convoitise et envie Tu as perpetray trahyson. Je te juge à perdi'e la vie, Pour faire justice et raison.

La Mère.

0 mon vray Dieu , que tant prison , Me fault[-il] en tel vitupère Finer mes jours ceste saison , Et endurer tel peine amère?

La Fille.

Ayez pitié de ma doulente mère , Juste juge ; pardonnez ce mefFaict. Ayez pitié de ma dolente mère, Sans la juger ce jour de mort amère , Mettez pitié à Tencontre du faict. Las ! elle meurt en peine et en misère. Jugez aussi, sans que nul y diffère. Que je meure ; car certes bien me plaist ; Puisqn'ainsi est que sa vie vous desplaist. Jamais nequicrs que mort, car ducil m'avère.

ou Histoire Roumaine. 177

Helas, vrayment, mon solas est deffaict. Se sentence de mort on y profère. Juste juge, pardonnez ce meffaict.

Valerius.

Geste fille pitié me faict , Mais il fault justice accomplir.

La Mère. 0 souverain Dieu, qui tout deffaict. Veuillez moy (à) ce jour secourir.

Oracius.

Or sus , à coup ! pour maintenir Chascun en droict , il [fault] que bref (Que) à ceste femme, sans faillir. On voyse tost trencher le chef.

La Fille. 0 noble seigneur, quel meschef ! Trencher le chef, vierge dame! Si la besongne vient à chef, Que feray-je, moy, pouvre femme? Seigneurs , vous n'auriez point de blasme  ce que vouldray reciter ; Je vous prie de corps et d'ame Qui vous plaise de m'escouter.

Valerius. Or sus, vueillez le faict compter ; Si orrons que vous vouldrez dire.

La Fille

Puisque voulez descapiter Ma mère, je requier, chier sire, Affin la besongne assoufîre , C'est que la sentence sera muée , T. m. 12

Moralité

Et que j'aye part au martyre En quoy ma mère est condampnée ; Qu'elle ayt une jambe couppée, Et raoy une , je le veul.x. bien, Puis sa langue luy soit ostée, Et la mienne par tel moyen. Pour la délivrer du lyen De la mort , trenchez-moy les bras, Car, c'elle meurt, je congnoy bien Que jamais je n'auray soûlas.

Oracius.

Ma fdle , par ma foy , tu as

En toy vraye amour maternelle ;

J'ay bien veu des filles ung tas,

Mais oncques n'en vis une telle ;

Et , pour ta requeste tant belle ,

Ta mère , pouvre malheureuse ,

Ne mourra , je le te réveil e ,

Par moy au moins, de mort honteuse.

Valerius.

Vous alléguez chose doubteuse ; Juge ne se doibt rappeller.

Oracius.

Valerius , chose piteuse , Si peult en pitié modérer ; N'avez-vous pas ouy compter Que Trajan jugea sou enfant A mort, puis le voul(u)t repeter. C'estoit empereur triomphant ; Ha , ce fut ung cas suffisant Et qui estoit de noble arroy ; II en acquist regnon bruyant

ou Histoire Rommaine. 179

Et si tint justice en son ploy. Zeleiiciis , pour tenir la loy Que luy-mesme ordonné avoyt, Jugea son fils, pour ung desroy , Que les yeulx en luy creveroit? Toutesfoys luy , qui roy estoit , Revocqua le dit en comun , Disant que luy-mesme auroit Ung œil crevé et son fîlz ung; Cela fut faict devant chascuu , Et cela fîst-il pour le mieux Pour éviter plus grant envie; Je croy qu'il en eust gloire es cieux .

Valerius. Dieu monstra reallement Comment justice est nécessaire ; Si plaist à Dieu moult grandement Celui qui veult justice faire. Si ne sçay que voulez retraire Icy pour saulver ceste femme ; Pensez donc bien sur cest affaire Affin que [nous] n'y ayous blasme.

Oracius.

Le cas ne sera pas infâme, Doubler ne se fault de cecy ; Si ne perdrez bruyt ne famé Sur l'affaire, ne moy aussi. Nous disons par sentence infâme Que icelle sera en prison A tousjours mais, pour ce cas (i)cy Abolir, et sa trahison. S'ordonnons qu'on fermera la porte Et que ame nul n'y entrera

i8o Moralité

Jusques à, ce qu'on nous raporte

Pour certain que morte sera ;

Je consède bien sur cela

Que Tallez veoir et que parlez,

Par la treille qui est yla ,

Trestout le mieulx que vous pouri'ez . '.

La Fille.

Grant mercy , sire ; vous m'avez Remply le cueur de toute joye.

Oracius. Or sus , à coup , or l'emmenez , Comme il est dit.

Le Sergent.

Je n'attendoye Aultre chose. Sus, sus, en voye. Venez-vous-en en la prison ; Plus [vous] n'empêcherez la voye ; Voicy A'oz dernière maison.

La Mère.

Obeyr doy, c'est bien raison , Encor[e] me faict-on grant grâce. Que mauldite soit trahison! Celuy est fol qui la pourchasse.

La Fille.

Je vous lerray en ceste plasse : Ung peu voy jusques à l'hostel, Ma mère.

La Mère.

Las ! en briefve espasse , Retournez (ma fille), pour mon dueil mortel Appaise[r]. 0 Dieu immortel ,

ou Histoire Rommaine.

Que voicy piteulx accidans , Quant pour mon meffaict convient Mourir me fauldra cy dedans

Le Sergent.

M'amye , aussi comme j'entens , Jamais ne partirez d'icy ; Folye est si à vuyder pretens ; Crier vous fault à Dieu mercy.

La Mère

Mon cher amy, il est ainsi. Mon Dieu, donnez moy patience Contre mon esmoy et soulcy , Et paidonnez-raoy mon ofTence.

La Fille.

Il est grant temps, comme je pense, Que en prison soye retournant, ma mère [est], par sentence , (Est^ sans estrc beuvant ne mengeant. Je viens d'habiller mon enfant ; Il est couché , dont je m'en voys , Affin d'estre reconfortant Ma mère en son cruel esmoy.

La Mère.

Mon Dieu et souverain roy, Fort suis atainte de famyne. Mourir me fault , ainsi le croy, Car la grant fain mon cueur amayne. 0 vierge , des saiuctz cieidx royne , Confortez-moy en ce danger, Car de brief fauldra que je fine , Puis que n'auray riens que menger.

i82 Moralité

La Fille.

Mère, Dieu vous vueille alléger Par sa très bénigne puissance. Comme en va?

La Mère.

Certes, au vray juger, Fille , je me meurs , sans doubtance.

La Fille.

De Jésus ayez souvenance Et prenez tout enpatiance. Ne tournez en désespérance Le mal , pas ne seroit science

La Mère. 0 mon enfant , j'ay si grant indigence Que n'est homme vivant qui le sceust dire.

La Fille.

Je congnoys bien et sçay Tintelligence Que famyne fort vostre corps empire. Mais toutes foys mercyez nostre sire Qui a souffert que de ce cas villain [V^ous] n'avez pas enduré le martyre, Tel que le cas le requeroit àplain.

La Mère.

Helas, ma fille, je meurs de fain !

La Fille.

Helas, ce poysemoy, ma mère.

La Mère.

Que Yoicy pouvre et piteulx train : Helas, ma fille, je meurs de fain!

ou Histoire Rommaine. i83

La Fille.

Je n'ay vin, chair, paslé ne pain Pour vous ayder en vo misère.

La Mère. Helas, ma fille , je meurs de fain.

La Fille. Hélas, cepoise moy, ma mère. La Mère. O mon enfant, je souffre peine araère : Las ! vueille moy donner allégement. Prent pitié de me voyr tant austère ; Pour toy nourrir tant ay eu de tourment.

La Fille. Helas, à peu que le cueur ne me fend En escoutant vostre douleur cruelle ; Dont, si vous plaist, sans user de rigueur, Rendre vous veux huy amour maternelle ; Venez ycy allaicter ma mamelle Et en prenez vostre réfection. En ma jeunesse me fessiez chose telle Dont j'en avoye ma substantation.

Le Sergent. J'ay en moy admiration Comme ceste femme vit tant Sans avoir quelque portion De vivre, dont soit substantanl.

La Mère.

0 , me voylà bien , mon enfant ; Je suis bien refectionnée , Grâce au vray père tout puissant,

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1 84 Moralité

Quant de cecy t'est advisée.

La Fille. G'y viendray chascnne journée. Ma mère , pour vous conforter.

La Mère. Ma fille , la vierge honorée Te vueille tousjours convoyer.

Oracius. Je m'esbahis , au vray narrer, Que personne ne nous rapporte Si la femme que ay faict serrer En prison est en vie ou morte. Oyez un peu que je diray : Allez en (la) prison la femme Est, et nous dictes sans delay Si de son corps estparty l'ame.

Le Sergent. Nenny, sire; par mon baptesme , Elle n'est encore en decours.

La Fille.

Mère, Dieu vous vueille (entre)tenir En santé , ma mère et amye.

La RE.

En gloire puissez parvenir, Ma fille , dont je tiens ma vie.

La Fille.

Sa, estes vous appareillée

De venir allaictcr ma mamelle?

La Mère.

Ouy dca , ma fille poise (sic).

ou Histoire Rommaine. i85 Cela ma force renouvelle. Oracius.

Jamais je ne yis chose telle; Par mon seiment, ceste femme a En soy vraye amour maternelle. Pour Dieu , regardez que c'est .

Valerius. A elle parler conviendra Pour congnoistre ung peu sa mère ; Je croy, quant elle nous verra , Qu'elle fera bien maste chère.

Oracius. Ha , femme , poiu" ta manière , Ta mère icy on te redonne , Mais qu'elle n'offence jamais.

La Mère.

Jésus Christ , amateur de paix , Soit loué de ce cas icy, Quant aujoui'd'hui de mes meffaictz J'ay obtenu grâce et mercy.

Oracius.

Certainement il est ainsi : Ta fille ce bien nous procure ; Ostc-toy hors de tout solcy .

La Fille.

0 souverain Dieu de nature , Que voicy joyeuse adveuture ! Je vous remercie humblement Que à ma mère son injure Luy pardonnez si doulceraent.

iSO Moralité ou Hisï. Romm. ,Valerius.

C'est par le bon gouvernement Et le bien qu'on vous veu avons. Or la rameuoi prestement , Car ses metlaictz luy pardonnons.

La Fille.

Allons , ma mère , et Dieu louons De ce cas, puisque ainsi va.

La Mère.

Las ! je vov qu'en nulle saison Oncques mère ne trouva Telle fille.

La Fille.

Laissons cela ; Je suis à vous bien plus tenue , Car je congiiovs tant qu'à cela Que par vous suis au monde venue.

Finis.

Cy fine l'Histoire rommaine. Imprimé nouvelle- ment à Lyon, en la maison deîeu Barnabe Chaussart , près Xostre- Damc-ilo-Contort. M.D.xlviii.

FARCE NOUVELLE

FORT JOYEUSE ET MORALE

A quatre personnaiges , c'est assavoir

BIEN MONDAIN HONNEUR SPIRITIEL POUVOIR TEMPOREL ET LA FEMME

Bien Mondain commence. £*^^^ ien mondain me fais nommer f^ l^y-^ '^^ ^^^ renom tant estimer /^ r^^§^ ^"*^ chascun désire à m'avoir; ♦Stcw^S Aux ungz je donne de l'avoir, Fit aux aultres force sçavoir, Puis mulles, chcvaulx , destriers , Harnoys, lances, espées , bougliers, Maisons, chasteaulx et grosses villes , Et choses qui ne sont pas villes. J'ay tout en ma subjection Sans en faire exception , Et pour ce ne craignez jamais, Quant vous me aurez eu désormais

Entre vos mains,

Qu'autre[s] humains

Vous puissent nuyre ;

Mais fault prévoir

i88 Farce

Moyen avoir Pour mfe ayder [conduire?], Ou tantost me departiroys , Et guères long-temps ne seroys Avec vous , pour brief vous le dire. Prenez y donc garde, en effect. Honneur Spirituel. De Bien Mondain je suis plain et refect. Des bénéfices j'en ay tant que, en effect, Plus ne m'en fault; mais avant que je fine Je présuppose et en mon cueur machine... Pouvoir Temporel. Quoi?

Honneur Spirituel. Une office très digne. Pouvoir Temporel.

Quelle? [Honneur Spirituel.]

Divine. [Pouvoir Temporel.]

Est-ce chose que l'on voye ? Honneur Spirituel. Non, non. J'ay Bien Mondain par voye, Qui chascun jour en voyage je envoyé Pour obtenir. . .

Pouvoir Temporel.

Quoy ? Honneur Spirituel.

Ce que je présuppose. Pouvoir Temporel. Ce que tu présuppose !

DE Bien Mondain. 189

Par supposer ung homme pert science , Par supposer toute magnificence Peult advenir, et semble à la personne Qu'en supposant on doit charger, en somme , D'or ung mulet qui soit de grande essence.

Honneur Spirituel.

En supposant je prens toute plaisance ; En supposant je mais ma confidence Et mon espoir, donc ne dors ung seul somme Par supposer.

Pouvoir Temporel.

Tous supposeurs enfin ont desplaisance Sans estre en eux ung seul plaisir, en somme ; Pour quoy je dis que malheureux est l'homme Qui tant suppose et y pert sa chevance Par supposer. Idem. Jamais ceulx qui ont de l'avoir Ne doibvent riens présupposer, Mais se doyvent tenir contens.

Honneur Spirituel.

Sans avoir guerre ne contens , Vous et moy marcherons d'ung train , Puisque gouvernon Bien Mondain , Oii fleurirons par ung accort.

Pouvoir Temporel.

Garder nous convient de discort.

Honneur Spirituel.

Rien, rien, de moy n'a eu maulvais record, Bien sçay qu'il n'en descordera ,

igo Farce

Et celuy qui (son) discord aura , Tous deux je les rendray d'acord.

Pouvoir Temporel.

Ce que nous pourrons deviser Faisons-lay sans plus deviser;

Nous aurons sayson

Et biens à foyson

Plus que n'en avon ,

Et tost, sans songer. Sur le Temporel j'ay pouvoir; Le Spirituel faict debvoir De te obéir.

Honneur Spirituel.

Et sans y faillir, Venger fault par la région ; Pas ne voulions religion, Mais tout Honneur et Bien Mondain.

Pouvoir Temporel.

Ne faisons point cas de demain ; H convient nous aller jouer.

Honneur Spirituel.

Jouer allons , Mais en nostre estât regardons.

Pouvoir Temporel.

Pourquoy ?

Honneur Spirituel.

Je tiens , par fas et par nefas , Des bénéfices ung grant tas. Prébendes , pensions , chapelles ;

DE Bien Mondain. 191

Quant on me condampne, j'appelle. Je fournis en tout et partout. J'ay Bien Mondain qui Ta partout : Si j'ay maulvais droit , il m'apointe ; Aultrement il va par la pointe De son espée et son bouclier ; Par ainsi me faict appoincter.

Pouvoir Temporel. Je suis le vostre tout entier, Mon hault Honneur Spirituel , Vostre serviteur sans doubter, Moy qui suis Pouvoir Temporel. Jamais ung frère [vous] n'aurés Ne feist ce que je vouldroye faire. Je suis celuy que, se je veulx parfaire

Une sephère ,

Je le puis faire, Carnully contredire n'oze.

De l'ung suppose ,

L'autre propose. Et de mon pouvoir naturel Entre les aultres je dispose.

Bien Mondain.

Ce que (je) dis est tenu pour faict,

Car, en effect ,

Je faictz deffaict Ce que ung aultre ne peut parfaire ,

Et l'imparfaict

Je faictz parfaict

Sans niil contraire. Pourquoy n'épargnez ne doubtez Bien Mondain, que cy vous voyez , Lequel partout vous veult complaire.

192 Farce

HoNN,EUR Spirituel.

Pour à vostre honneur ne desplaire Grâces et mercy vous rendons. Nostre cas très bien concordons A vostre amour bien ilie.

La femme nommée Vertu entre ayant ung cor- billon à oublieur sur ses espaulles, en cryant :

Oublie , oublie, oublie.

Honneur Spirituel. Qui a ceste folle deslyée ? Qui la mect de présent aux. champs?

Pouvoir Temporel. Elle est folle ou incencée.

Honneur Spirituel. Elle chante merveilleux chant.

Pouvoir Temporel.

Qui a ceste folle deslyée?

La Femme.

Oublie , oublie , oublie.

Honneur Spirituel.

Aprochez-vous ! Qu'esse que vous allez cherchant?

Pouvoir Temporel.

Desployez nous icy contant Les dez dessus le corbillon.

La Femme.

Sans nulle faulte , compaignon ,

DE Bien Mondain. 193

Voulentiers je vous Touvriray.

Icy Honneur met les mains dedans le corbilon et tire , en disant

Honneur Spirituel. Comment ! qu'esse cy?

Pouvoir Temporel.

Je ne sçay.

La Femme.

C'est de plaisante mercerye ; Voulez vous pas que je vous