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L'ESPRIT.

..... Undt animi conjlct natura videnJum , Qudjiant rations & qua vi quaque gcrantur In terris.

LucRiiT. De Rerum Naturli, Ub,I%j,

TOME PREMIER, i

A AMSTERDAM ar A LEiJZiC,

Chez JRKSTEE^ MERKUS.

IVI D C C L 1 X.

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L'ESPRIT.

Undt ammi conjlci natura videndum ,

Qudfiant rations & qua vi quajue gcraniur In terris.

LucRiiT. De Rerum Nature, Lib, I*,

TOME PREMIER. ^

A AMSTERDAM st A LEJJZiC^

Chez ARKSTEE & MERKUS,

ai D C C L 1 X.

PREFACE.

\ 'o B J E T que je me propofe d'exami- -■— ^ner dans cet ouvrage eft inteiedant; il eft meme neuf. L'on n'a jufqu'a pre- fent confidere Tefprit que fous queiques- unes de fes faces. Les grands ecrivains n'onc jecte qu'un coup d'oeil rapide fur cette matiere, & c'eft ce qui m'enhardic a la trailer.

La connoifTance de Tefprit, lorfqu'on prend ce mot dans toute fon etendue, eft fi etroitement liee a la connoillance du coeur & des paffions de]'homme,qu'il ^toit impolllble d ecrire fur cefujeCjfans avoir du moins a parler de cette partie de la morale commune aiix hommes de routes les nations, & qui ne peut avoir, dans tous les gouvernements, quelebien public pour objet.

Les principes que j'etablis fur cette matiere font, je penfe, conformes a I'jn- teret general & a I'experienoe. Cell par Jes faits que j'ai reraonte aux caufes. J'oi cru qii'on devoit traiter la morale com me toutes les auTes fciences, & fai- re une morale comme une phyfique ex- perimentale. Je ne me fuis livre a cette idee que par la perfuaOon oiije fuis , que toute morale dont les principes fort uti- Jcs^au public, eft neceOairement confor- . Tome I. ^ me

ij T R E F A C E.

me a la morale de la religion, qui n'efl que la perfe6lion de la morale humaine. . i\u refte , ^i je m'ecois trompe , & fi, contre mon attente , quelques-uns de mes principes n'etoient pas conRrmes a I'in- lereL general, ceferoituneerreurde mon efprit , & non pas de mon cocur , & je declare d'avance que je Its defavoue.

Je ne demande qu'une grace a mon le61eur,c'eft de m'entendre avantquede me condamner; c'eft de fuivre Fenchai- nement qui lie enfemble toutes mes idees ; d'etre mon juge, & non ma partie. Cet- te demande n'eft pas I'efFet d'une fotte confiance; j'ai trop fouvenc trouve mau- vais le foir , ce que j'avois cru bon le matin , pour avoir une haute opinion de mes lumieres.

Pcut-etre ai-je traite un fujet au des- fus de mes forces : mais quel homme fe connoit aflez lui-m.eme pour n'en pas trop prefumer? Je n'aurai pas du moins a me reprocher de n'avoir pas fait tous mes efforts pour meriter I'approbation du public. Si je ne fobtiens pas, je ferai plus afHige que furpris: il ne fuffit point, en ce genre, de defirer, pour obienir.

Dans tout ce quej'ai dit,je n aicher- che que le vrai , non pas uniquementpour Thonaeur de le dire , mais parce que le

vrai

PREFACE. iij

vrai eft utile aux hommes. Si je m'en fuis ecarteje troLiveraidans mes erreurs meriie des motifs de confolation. Si les hommes, comme le dit Mr. de Fontenel- le, ne peuvent , en quclque genre que ce foit , arriver a quelque cbofe de raijonnable , qua* pres avoir , en ce meme genre , epiiije toutes les fottifes hnag'mabks ; mes erreurs pour- ronc done etre utiles a mes concitojens; j'aurai marque I'ecueil par mon naufra- ge. Que de fottifes i ajoute Mr. de Fon- tenelle , ne dirions-nous pas maintenant ^ Ji les anciens ne les amient pas deja dites a^ vant nous , ^ ne nous les wcoient , pour ainfi dire ^ enlevees !

Je le repete done: je ne garantis de mon ouvrage que ia purete & ]adroiture des intentions. Cependant, quelque afTure qu'on foit de fes intentions, les cris de I'envie font fi favorablement e'coutes, & fes frequentes declamations font i\ pro- pres a feduire des ames plus honnetes qu'eclairees, qu'on n'ecrit, pour ainfi di- re, qu'en tremblant. Le decouragemenc djns lequel dts imputations, fouvent ca- iomnieufes, ont jette les hommes de ge- nie, femble deja prefager le retour des fiecles d'ignorance. Ce n'eft , en tout genre , que dans la mediocrite de fes ta- lents qu'on trouve un azyle centre les * 2 pour-

iv PREFACE.

pourfuites des envieux. La me'diocriti devienc maintenant une prote6lion ; & cette proceftion , je me la fuis vraifem- blablement menagee malgre moi.

D'ailleurs , je crois que I'envie pour- roic difiiciiemenc m'imputer ]e delir de bleiler aucun de mes concitoyens. Le genre de cet ouvrage , ou je ne confide- re aucun homme en particulier, mais les hommes & les nations en general , doit me mertre a I'abri de tout foupjon de malignity. J'ajouterai meme qu'en lifant ces difcours, on s'appercevra que j'aime les hommes, que je dtfire leur bonheur, fans hair ni meprifer aucun d'eux en particulier.

Quelques unes de mes idees paroitront peut-etre hazardees. Si le lefteur les ju- ge fauffes , je le prie de fe rappeller, en lescondamnant,que ce n'eftqua la har- diefle des tentatives qu'on doit fouvent ]a decouverte des plus grandes veritesj & que la crainte d'avancer une erreur ne doic point nous detournerde la recherche de la verite. En vain des liommesvils& laches voudroient la profcrire , & lui don- ner quelquefois le nom odieux de licen- ce; en vain repeteit-ils que les veritc's font Touvent dangereufes. En fuppo^ant (^ 'tll.s L" fuiTtnt quclqutfoiSjaquelplus.

grand

PREFACE. V

grind danger encore ne feroit pas expo- lee la nation qui confenciroic a croupir dans I'ignorance"? Toute nation fans lu- mieres , lorfqu'elle ceffe d'etre fauvage 6l feroce , elt une nation avilie, & toe ou tard fubJLiguee. Ce fut moins la valeur que la fcience militaire des Remains qui triompha des Gaules.

Si la connoiflance d'une telle verire peut avoir quelques inconvenients dans un Eel indanc ; cet infhant paO'e , cette n'leme v^rite redcvient utile a tous ies fiecles & a toutes Ies nations.

Tel eft enfin Is fort des chofes humai- nes: il n'en eftaucune qui ne puiiTe de- venir dangereufe dans de certains mo- ments jmais ce n'ed qu'a cette condition qu'on en jouit. Malheur a qui voudroit, par ce motif, en priver Thumanitd.

Au moment meme qu'on interdiroit la connoilTance de certaines veri^es , il ne feroit plus permis d'en direaucune. Mil- le gens puiiTants & fouvent meme mal intentionneSjfous pretexte qu'il eft quel- quefois fage de taire la verite, la banni- roient entierement de I'univers. Audi le public eclaire , qui feul en connoktoiit le prix , la demande fans cefle ; il ne craint point de s'expofer a des maux incer- lains , pour jouir des avantages reelj * 3 quel-

vj PREFACE.

qu'elle procure. Entre les qualit^s des hommes , celle qu'il eflime le plus eft cette elevation d'ame qui fe refufe au menfonge. II fait combien il efl utile de tout penfer & de tout dire ; & que les erreurs meme cefTent d'etre dangereufes, lorfqu'il eft permis de les contredire. A- lors elles font bientot reconnues pour er- reurs ; elles fe depofent bientot d'elles- inemes dans les abymes de I'oubli , & les verites feules furnageat fur la valle eten- due dcs fiecles.

LET-

LETTRE

A U R. P***-

JOURNALISTE

DE TREVOUX-

U. R. R

GpE lis fort ajfidumcnt ms Memoir es. J'y [j remarque avec plaijir voire zcle infati- gable a pourfidvre totite opinion dangereU' Je, ^ fen partage la reconnoijfance avec tons les honrietes-gens ;mais le zeie, rejpec- table dans fes motifs , ne pent etre utile dans fes effets , qu ant ant quit eji ton jours con- duit par i'equite. Trop de cbakur egarc, £jf la precipitation de jugement en des ma- tieres aiifjl graves , pourroit faire naitre dans heaucoup de tons efprits , des Jonpfons d'infidelitG desavantageufc pour voiis t^poiir •uotre ohjct ; je crains , M. li. P. qucvous ne vous y foyez cxpofc dans Fefqiiijje que voiis avez tracee du livre intitule de rKfprit; £5* dans les articles ou mus ejfayez den indi- quer les principaux caradleres. Perfinne tie refpe^e plus que moi les viies fagcs du gouvernement qui a fupprime cet ouvrage, Mais fi le gouvernement a le droit incontcs- * 4 tabls

viij L E T T R E

table de condamner ^ de fupprimer ce qui nejl pits convenable a fes vacs , je doute que des particuJiers aien: celui de donner dcs notices indigejlcs S pen exactes , qui font rejaillir fur un homme eftiine fodieux foup- fon d'lncrMnUts. Permettez-mci, M>R.P. que f examine un vwirient ^ avec voiis, arti* cle par article , ks reprocbes que vcus faitcs a fauteitr de 1 Efprit.

Fous dites d'abord que fon livre paroit porter fur ce principe general , qu'il ne faut aux homiues qu'une bonne legifl.i' tion. AJais vous ijoudricz quil nous eiit inS' truit des devoirs qu'impofe la loi na:ii* relle & de la diftindion primitive & ef- fenu'elle du bien & du mal , du julle & de i'injufle : je nentrerai pas a ce fujtt ^ M. R. P. dans une difcuffion trop delicate ^ di votrc incittention vous conduiroit. Dans quel embarras ne jctter ions-nous pas lesccn- fcierces timorees , fi nous compromcttions le legitime avec Fidee metaphyfiquc de la loi jiaturelie, qui pent s' interpreter fi diverfe- merit par les hommes , qiiil a fallu pour fixer leur ccnduite, des kix pofitives aux- quelles ils doivent oleir avmg!ement , quand elks font et ah lies par une autorite legitime'? Comment pretendriez-^ous quon put accor- der une partie de ces loix , tant camniques que civilesyavcc I'id^e vague de la loi nuturelie?

Ne

A U R. P**^ ix

Neferoit-il pas extremement dangcreux (feii" tier dans cet examen ? Dans tons ks gou' verneinents , ruSoie dans le gouverncment tbeocratiques , ks loix nc fe font- elles pas f relies a la foiblejje hiimalne ? ny troiivc' t on pas des vertus interdhcs , & des "oi- cc'S per mis ad duritiam cordis ? La "uir' tu ejl , dans fordre par/ait , cc que font ks elemens dans tit at de far.ti , ^ ks vi* ces legitimes^ (je ne d'ls pas ks crhnes) ce que font ks rcmedes dans Tit at de via^ ladie. Ceft pourquoi , dans tons ks diffc' rents gnuvcrnenients, il y a des 'vices eta- blis, ^ des urtus pr'fcritcs par ks kix, Cependant ks fujets doivent obiir , c'eft ce que vous ne pouvez mc n'ur. Vous cro)cz pcut etrc que VGus pourrkz y apporter quel* ques exceptions ; i^ous ks trowoericz dans k Decalogue , dans ks i:eritis divines revi- iees ; mais ce font aiiffi des commands* vunts oil des kix cxprejjcs dent on recon- noit Faiitorite. Si y tn font enant Taut orlts de la ligiflation , il vous puroit quon cm- blie la loi naturelk , c'eft que vous wvez ouhlie vous -me me Pautorite des loix pofiti- ves a laquelk ks homines font indifpenfa^ hkment ^ fouverainement ajfujettis. Us nont certainement pas droit d^y contrcvcnir par Tintervention de leurs idies ahflraitcs (lu jufie ou de Tinjuflc abfolu : car une ioie * 5 ^^-

X L E T T R E

ahjlra'ne , quelque chire quelle foit , neft po'vut liee a lordre des caujes qui determinent retabiijjement des loix civiles ^ canonif ques. Quand voiis ferez attention aux droits de Dieu fur les creatures ^ aux dro'ts d'un pcre fur fes enfans f aux droits de Ja fociet6 fur la chofe publique , aux droits du fouve- rain fur fes fijets , aux droits des fujets fut leurs proprietes , aux droits reciproques des genSy aux degres de fuperiorite Cff de fihor- dinatkn de ces droits , a\x circonfi nces ^ ^ aux forces naturcUes ou pbyfiques qui en de- tangent Fordre , vous appercevrez une telle complication dldecs B' d'objets reels , que vous conviendrcz que I'application de Tides tnetaphyfiquc de la loi naturelle , ne doit pas etre ahandonnee a la deciiwn abfiraite des particuJiers qui compofent les foci-tes.

D'ailleurs , M. R. P. il ne tenoit qiict vous de voir , dans Toworage , que ,fi une bmi" ne legijlation mene plus furement a la vcrtu que les preceptes des fauffes religions , ;:«/- Ic legifiation nefi auffi propre , dans tout pnys S' dans tout gowuernement , a rendre les vices rares & les v^ertus communes, que la religion chretienne: ce font les pro- pres termes de Fauteur. Je ne fgais pas fi c'ejl-la une precaution famlliere aux incre- dulcs , je connois pcu leurs ouvrages ; mais jeffais certainemcnt , M, R. P. quefuppo-

fer

A U R. P***. xj

fer a qui que ce foit^ de mauvaifes inten- tions , contre fcs cxprejftons formelles , ^ fupprimer fes exprejjtons pour rendre fes in- tentions odiciifes , cela ejl egakment con. traire a la loi naturelle , aiix loix pojitives ^ a la loi chreticnne qui fe reunijfent ton- tes lu-dejjus.

^pres le debut general ^ vpiis indiquez Ji' parement , M. R. P, plufieurs ohjets de cri- tique fort importans , ^ certainenient pre- jentes de maninre a donner mawoaije opinion de laitteur ^ de fon ouvrage.

I. Dites-vons , ,, la fpiritualite de Va- me y eft mife au nombre des hypothefes , ^ le matcrialifme y eft clairement infi- nue'\

Votre prudence ^ votre equite devoient 'tnoderer le grief d'une imputation aujji on- trageante par I'expofition exacte des fenti- mens de I'auteur. En part ant des hypothefes des philofophes fur la materialite ou llni' materialite de Fame , il s'expliqiw ajfez clai- rement pour ne laijfer aucun foupfon fur fa croyance.

>> T^bferverai feulement a ce fiijet,dit' il , que , fi legUfe neut pas fixe notre 5, croyance /j^r ce point , £? quon dut par les feules lumieres de la raifon , s'elever jujqua la connoiffance du principe pen- fant, on ne pourroit s'empecher de conve-

ii

mr

XIJ

L E T T R E

,, nir que milk opinion en ce genre y nejl ,5 fufceptibk de demonjhation'\

Fretendez - vous , M. R. P. Joutenir que r evidence do rimmat'lrialit? de lamefoit tin article defoi??nais ceux qui regardent Tim- mortalite de lame comme iin article de foi , perjfent an contrairc que cette connciijjance rCeJl pas evidente , piii/quelle eft revelee par la foi. Or , fans ia rcLehitiony que pour- ro'-ent ctre les idees des hommes fur cc point ^ finon des hypochefes ? Que penvent itre encore aujourfhui celks des infiddes , finpH des hypochefes ? Mais ceft contre mire confciefice que "cous aveZ infinue que cefi aiifji line hypothefe dans lefprit de Vauteur que vous tachez de flitiir.

2. On y riduit toiitcs les facuhes de Yame h fentir , ce qui eft dctruire toute ,, ridee claire ^ toute evidence: car le fen' timent eft toujours obfcur",

S'agit - il ici , M. R. P. d un article de foi , ou de votre opinion V vous deviez vous expUquer pour echappcr au rc-proche quon pourroit vous faire de manquer un pen de droiture dans les moyens que vous employez pour diffamer I'auteur que vous attaquezfous pretext e de Religion. U opinion dont il efi id quefiion , eft celle des auteurs les plus ci'lebres £f les moins fufpe^ts dlrreligion. Du vioins cela ejt - il vrai a fegard du P.

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A U R. P***.

Xjjj:

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£;/^^r Jefuite (*). Voire fociiti n'a ja-, wais ikfdproiive fes idees fur Ics fenfations ^ vi Ics louangcs qiiil prodigiic a Locke en Toppofant avcc tant de fucces an P. Malic- tranche. 11 n'en cfi pas de mime de vatre opinion. File detnilrolt toute evidence des Jens qui , felon voiis , ne produlfmt quunfen- thnent toujours obfcur. Dans quel ahime de doiite votre dotlrlne ne nous jettenlt* elle pas par rapport a la religion ? tides ex auditu. Qiie dcvroit-on peufcr de toiites les infni^lons refues par la parole , par rkrU tare , par le temoignage des fens ? On volt que ijotre arneur a pourfuiwe Faiitcur dii It- vre de TEfprit, "ious a porte a des exces beaucoup plus reprochables ^ phis dange- rcux , que ceux que vous pretcndez com- hattre.

3. La tolerance unrcerfclle quon y

prs-

(*) II dtablit ce fyfteme en pluficur? endroits de fa ni^tapl-iyfique ; a la fin de fa logique , il fait expres une aigreflion fur I'origine de nos iddes. 11 s'cxprimeainfi, enrdpondant aMr. deCrouzaj; coiRineiit penfcrois-je , fi je n'avois point de ,, corps? c'eil; ce qu'il faudroitm'apprendre avant que de me rdfoudre a penfer , comme s'il n'y ,, avoit point de corps; raais c'eft ce que Ton 11c ,, m'apprendra pas , parce que nous n'avons de ptr:/eei & de connoilFances que par I'ufage des fens qui font une pcrtie du corps , dc ".

xij L E T T R E

,, nir que milk opinion en ce genre ^ nejl ,5 ftifceptibk de demonflration",

Pretendez - "dous , M. R. P. Joutenir que T evidence de rimmatirialit? de lamefoit tin article do foi'l mais ceuxqui r e gar dent riui' viortalite de I'ame comme tm article de foi , pe>-fent au contrairc que cette connoijjhice n'ejl pas evidente , puifquelle ejl revelee par la foi. Or , fans ia revelation y que pour' roknt etre Ics idees des hommes fur ce point , fiiion dcs hypothefes ? Oiio peuvent etre p-ncore aujoia\{hui celles dcs infidcles , fnon des hypochefes ? Mais c'eji contre v»ire confcience que "cous avez infinue que c'eji iiujji me hypothefe dans lefprit de rauteur que "COUS tdchez de fetiir.

2. On y reduit toutcs les facultes de ,, Yame h fcntir , ce qui ejl dctruire toute ,, ridee claire ^ toute evidence : car le fen- tivient eft toujours obfcur".

S'agit-il ici ^ M. R. P. dun article de foi , ou de votre opinion V vous deviez vous expUquer pour echapper au reproche qucn pourroit vous faire de manquer un pen de droiture dans les moyens que vous employ ez pour diffamer I'autcur que vous attaquezfou-s pretexte de Religion. L'opinion dont il eft ici qaefiion , eft celle des auteurs ks plus Ccde'jres ^ les moins fufpe&s dlrreligion. Du moins cela ejt - il vrai a fegard du P.

A U R. P***. Xiij;

Biifficr Jefiiite (*). Votrc fociiti n'a ja- viais (iefaprouve Jes idee s fur Ics fenfations ,. vi Ics louangcs quil prodigtic a Locke en toppofant avcc tant de faeces an P. Alallc tranche. 11 n'en cfi pas de meme de vntrff opinion. Elle detruiroit toute evidence des Jens qui , felon i^oiis , ne prodiiifcnt quunfen- timent toujours obfciir. Dans quel abime de doiite votre doctrine ne nous jettenit* elk pas par rapport a la religion ? tides ex aiiditu. Qiie dtvroit-on penfcr de toutes les iiiflrud;ions revues par la parole , par Fieri* tare , par le temoignage des fens ? On voit que votre ardeur a pourfiiivre Faiitcur du li- vre de I'Efprit, vous a porte a des exces heaucoup plus reprochables ^ plus dange- reux , que ceux que mus pretcndez com- hattre.

3. La tolerance univerfelle quon y

prs-

(*) II dtablit ce fydcme enpliificursendroitsde fa nit^taphyfique ; a ia fin de fa logique , il fait expres line aigrefHon fur I'origine de nos iides. 11 s'cxprime ainfi , en rdpondant a Mr. de Crouzas : ,, cominent penfcrois-je , fi je n'avois point de ,, corps? c'eft ce qu'il faudroicm'apprcndre avant que de me r^foudre a penfer , corame s'il n'y ,, avoit point de corps: mais c'ed ce que Ton ne ,, m'apprendn pas , parce cue nous n'aA-ons de pfi:/ce> & de connoilfances que par I'ufage des fens qui font une partie du corps , 6.C ".

xlv L E T T R E

5, prkonife, nejl au finds que la Ini ^ Je voeu dune indifference totale en inutiere ,5 de religion''.

Vousn appercevez pas , M. R, P. qucuous confindez ici t indifference en matiere de religion^ avec la paix de religion pour la- quelle Yauteur fe declare en desapprowoant les perfecutions. Cette dijlinction etoit pour' tant bien niceffaire. Peat - on etre regarde comma indifferent fur la religion ^ lorfquon s'eleve contre les perfecutions ? neji - ce pas avouer plutCt que la religion neji indiffe- rente ni en elle-meme ^ ni dans la confcience de ceux qui la profcffent ? Ceux , au con- traire , qui perfecutent un homme qui ne profeffe par la merne religion queux , qui "oeulent lui arracher une confeffion par jure ^ qui le for cent a des (suvres facri leges ; ceux- la , M. R. P. ne fewhlent-ils pas ctablir cette conduite fur des idees pen confequentes aiix objets que fe doit propofcr un zele cha^ ritahle ^ eclair e ? L indifference pent- elk etre reprochee a ceux qui foutienncnt quon ne peut eviter a la religion les outrages , ^ confener a Tetat des honimes qui font dans ferreur , que par la tolerance civile , qui profcrit Vinjure , & contient 1 crreur dans le filcnce.

J, 4. La male notion de la liberte , di- tes-vous , M. R' P. telle quon doit I'ad-

,, met'

A U R. P***. XV

j/iettre pour les moralites des anions f>u- ,j 7)iameSy y eft confidcraikment alteric", Mon dejj'ein nejl pas d'entrer avec vous , dans les combats tteologiques fur la nature ^ let endue du powcoir de la liberte. Ces combats font trop periUeux. Je me bornerai a fidee metaphyfiquc de la liberte ; ^ pour eviter toute difcuffion , je me fixerai a la definition vulgaire enfeignee dans les ecoles ^ i^ dans les limes memes d' inflitutions phi- lofopbiques dejiines a leur ufage. Libertas elt potentia rationalis ad oppofita. Ce qui me parott fignifier que la liberte efl le pouvoir qu'a Tame de deliberer pour fe determiner avec raifon, a agir, oil a ne pas agir. II y. a done dans la Jiberte pou- voir 6f intelligence. Mais de quelle na- ture pent etre le powcoir ? Efl - ce ime force motrice ou phyfique ? // inc fernble que ce genre de pouvoir ne peut pas etre attrihd a Vaine. Du moins tin t el pouvoir na au- cun rapport avec la liberte dans laquelle on ne pent reconnoitre quune force d'intentioti tendant a iin cboix , par ni if on de preference. Ceft done la force dlntention , (^ la raifon de preference (jui conftituent le pouvoir effec- tif de la liberte d'un etre intelligent, lorf- quil deUbere pour fe detmiiiner avec raifon. Ainfi le pouvoir effeftif {car je ne park pas ici de la fimpk aptitude, ou de lafim-

pie

xvj L E T T R E

pJc cap Kite de ce pouvoir) pane qiiil s'nglt dc la Hherte meme: ce pouvoir effc6lif, dis' je , renferme done la force dint ent ion ^ le motif qui intereffe tame , ^ qui la porte a delibercr. yJinfi F ex ere ice reguUcr de la li- lerte a pour objet linteret hien entendu: dcu il refuhe que Tcxercice regulicr de h Uberte , rieft ejjentiellement quiin acte de l intelligence eclairee. -^ufji les ^J^jrfiSf les imbecilles , les fius ne font-ihyS^ recon- nun pour dt:s hommes libres. Or wila pre- cifement les idecs de lauteur , a qui mus repret^jez d'avoir^^x'tkcre la vraie notion de la libeite , quoiquafes idees il ajoute d'a- .pes. St. Paul^ quant au furnaturel. Vex- p}-{(Jion d'un refpcct religieux pour la py(h foude^de cette matiere.

,, 5. La probite ^ la jujlice , njouteZ' I'ous ^AI.R. F. font re gar dees dans ce li- ,., !y;'^, comme de purs effets de la fenfibitite ,, pjjyfqne ^ de rintcret ".

Ceite imputation neft pas enoncee de ma- r/tcre a prefnter des idces afj}z nettcs. Par- lez - -jous ici des idees ou des aclcs de probite ^ dc jufticc ? Les idees de la jujlice ^ de la probite duivcnt fe rapporter a I' evidence y & les a6ies dcivent fc rapporter a la Uber- te. p^aiisSun ^ t autre cas , que trowoez- zofH^^ims'le livre de rEf^^^rit, qui foi: con- traire a la "oirite . ^ a la morale ^ ^eroit-

cs

A U R. P***. xvij

ce Jon opinion fur la nature de r evidence ? Mais avant que nous puijjions adopter la notre , il fciut que ijous ayez la bonte de nous FcxpHquer , B' que "cons difiez fincere- ment fi vous lafoutenez comnw defoi : car il eft important de ne pas confondre dans vos imputations , les verites de religion avec les opinions pbilofophiques.

6. Les pfjfions y font tellement exal- tees , quon traite de ftupidc quiconque ,, cejje d'etre pafjionnf.

Vous ne pouvez pas vous diffimuler que , dans le langage phil^j'-phique , ^ notam- ment dans le Uvre dont il eji quejiion, le mot de p'iffions ne fgnifie pas les affections dereglees , mais funplement les affections 'Dives de Fame , qui peuvent devenir crimi- nelks ou vertueufes felon leur objet. Or fqus ce point de vue , pouvez vous douter que faclivite morale ne Joit le principe des qualites 6f des vertus morales , couime la ferveur eji la four ce des vertus chretiennes; ferveur 6? a^ivite , paffions precieufes qui font les faints ^ les grands hommes. La tiedeur ejl abhorree dans la piete. Linertie doit etre profcrite par la morale hwnainc , t? par la politique. Ferez-vous des guer- ricrs redoutables fans un amour vif de la gloire? des commerfans induftrieux fans iin

Tome I. ** der

xviij L E T T R E

dejh v^f des richeffcs 8V. ? Vous ne powuez pas vous cacker , M. R. F. que cejl dans ce fens que Vaiitcur dit que les pa[fwns font le contre-poids qui mewjent Je mo'iide ftwral.

Le rcfte de 1:0s imputations eft fi vague , qiion ne pent pas y repondre d'lme maniere precife. Vous dites qii'on trouvc dans ce lime des pmcipes dont on pourroit tirer de mau- vaifes conjequences. Mais quels font les prlncipes dont on ne tire pas de maircaifes- confeqiiences , quand on i:eut en ahufer? Vous dites qucn pari ant contre les detraC' lews de kfcicnce, tauteur ne difiingue pas la faufle curiofiLe d'avec les etudes loua- bles. Je ncntcnds pas trop ce que I'fus 'Doukz dire par faulTe curiolite , mais que mimportcl Farmi les ffavnns ^ que cos de- tract eurs ont perfecutes , je vois quil cite Socrate , Galilee , Defcartcs. Ces gens - !a 7i'ai-oicnt-ils quune faulje curiofite ? Vous condamncz la logique de Touteurfur les con- ciufions du particulier au general. Je 'vo'is confeille cependant ^ M. R. P. de vous de- terminer a ne jamais conclurre autremcnt quand vous raifannerez d'apres des faits. Comme il nefi pas aife (V avoir tous les faits particuliers poffibks qui concourent a for- mer un rcfultat general ^il f ant hien fe con- tenter d'cn avoir iir.c qu ant it e fuffif ante pour

A U R. P***. xix

■ctablir line prohahiUtu. yllors , qiioi qiien dije la logiqiic, on fait Men de conclurre ,t^ Ion a trds-bien raifonne.

ylii refte , M. R. P. je tie me mekrai pas' de defendre k I'rjrc de I'iifprit fur les critiques philofophiqiies on Utteraires : c'eji a fouwage a fe defendre hii - meme de cs cote -la. Mais qui poiirroii ne pas juftifier a'occ zele un citoyen ejlimable, lorfque fon honneur ^ fa religion font attaqiies par dcs imputations injuftes !

J'ai rhonneur d'etre, &c.

* it

TA-

xsij T A B L E

C n A p. VIII. Dc la difference, cUs jugements du public , & de ceux des fociites particU' lie res. 103

Chap. IX. Du- hon ton S du hd ufage.

Ill

Chap. X. Pourquol Phomme admiri du pu- blic ft'ejl pas toujours eftimi des gens du iiionde. 122

Chap. XL De la prohiU par rapport an public, 1 32.

Chap. XII. De fefprit par rapport au pU' blic. ^ 134

C HAP. XIII. De la proh'itt par rapport aux fieclcs & aux peupks divers. 1 40

Chap. XIV. Des vert us de prcjugi, & dds vraies vertus. 15 1]

C n A p. XV. De quelle utilite peut etre a la morale la connoijjance des principes etablis dans Ics chapitres precedents. 176

Chap. XVI. Des inoralijles hypocrites. il)3

Chap. X Vll. Des av ant ages que pourroient procurer aux hommes les principes ci-deffus expofcs. i83

C h a p. XVIII. De Tefprit , confuUri par rapport aux ficcks & aux pays divers. 198

Chap. XIX. Qi/e re/lime pour les differ ents genres d'efprit efl , dans chaque fiecle , pro- portionnee a Vintiret qii'on a de les ejli- iner. 199

Chap. XX. De Tefprit , confideri par rap- port aux differ ents pays. 2.24,

Chap. XXI. Oi/e le impris refpectif des na- tions tient a rintefet de hur vaniti. 236

Chap. XXII. Powquoi les nations mettent au rang des dons de la Nature des qualites

qu'^el-

DE'6 C H A P I T R E S. xsiij

quclles }ie doivunt q^'a la forme d& kur

gouvernement. 246

Chap. XXllI. Des caufes qui jufqua pri-

fent ont rttardi ks progrb de la morale.

Chap. XXIV. Des moycns de perfcciionner la morale. 259

Chap. XXV. D^ la prohiU par rapport a Viinivcrs. 273

Chap. XXVI. Ds. Fefprit par rapport a Punivers. 27^

La conclufion gen^rale de ce difcours,' c'ell que Vmiret , ainfi qu'on s'etoit pro- pofe de le prouver, eft Tunique dKpenfa- teur de Vefiime & du mepris attaches aus actmii & aux idles des honimes.

D I S C O U R S III.

SI LESPRIT DOIT EIRE CON-, SIDE'RE- COMME UN DON DE LA NATURE^ OU COM- ME UN EFFET DE VE- DUCATION,

PouPv refoudre ce probleme , on recher- che, dans ce dilcours, fi la Nature a doue les homines d'une ^gale aptitude a Xefprit , OU fi elle a plus favorile les uns que les autres ; & Ton examine fi tons ks hommes ^ communeinent bien organilcs, r'auroient pas en eux la puijjance phyfujue. de s'eiever aux plus kautes ideesj lorlqu'ils

ont

xxiv TABLE DE3 CHAPITRESi

ont des motifs fuffifants pour furmon|i la peine de Vapplication.

Chapitre Premier." Chap. II. De la jinejfe des fern. 2)

Chap. III. Z)is ritendue de la mimoire. a<' Chap. IV. De rimgak capaciU d'atfei\ tion. 3^1

ChatP. V. Des forces qui agl(fent fur mti\

ame. 33l

Chap. VI. De la puijfance des pajftons. 33;! Chap. VII. De la fupcriorite d tfprit dt\

gens poffionnis fur Its gens fenfes 3 4^1

Chap. VIII. Qite Von devient Jlupide ^ dh\ \ guon cefe d'etre pafjionne, 357

Fin de la Table du Tome premier.

^^^

w

DE

DEL'EvSPRIT.

D I S C O U R S L

DE VESPRITEN LUI-MEME.

CHAPITRE PRE M I E R.

ExpOjition des principes,

ON difpute tous les jours fur ce Ciu'on doit appeller Efprit : cliacun die Ion mot \ perfonne n'attache les niemes idees i ce mot ^ & tout le monde paiie fans s'entendre.

Pour pouvoir donner une idee jufte & precife de ce mot Efprit ^ des differentcs acceptions dans lefquelles on le prend , il faut d'abord confid^rer I'efprit en lui-meme.

Ou Ton regarde Tefprit comme Teifet de la faculte de penfer (& Tefprit n'eil en ce lens que raOTemblage des penlees d'tm homme;)ou Ton le confidere comme la fa^ cuke m^me de penfer.

Pour favoir ce que c'efl: que I'efprit , pris dans cette derniere fignification , il faut con- noitre quelles font les caufes produclirices de nos iddes.

Nous avons en nous deux facultes, ou, fi je I'ofe dire, deux puilTances pallives,

Toiw I. A dont

a DEL' ESPRIT.

dont I'exinence efl generalement & diftinc- teiuent reconnue.

*L'une ell h facultederecevoir lesimpref- f>ons differeiites que font fur nous lesobjets exterieurs ^ on la viommt fenfibilite phyjique,

L'autre eft la faculty de conferver I'im- prelllon que ces objets ont faite fur nous; on I'appelle mhnoire : & la memoire n'eft autre chofe qu'une fenfation continuee , jnais aftbiblie.

Ces facultes, que je regarde comme les caufes produdrices de nos penf^es, & qui nous font communes avec les animaux ,

ne

(.7) On a beaucoup eerie fur Tame des betes: on leur a , tour-a-cour, 6c;t & rendu la faculte de penferj & peut-ecre n'a-t-onpas affez fcrupuleufemenc cherche, dans Ja diffe- rence du phyfique de I'homme & de I'animal, la caufe de 1' inferior! re de ce qu'on appelle Tame des animaux.

1. Toutes les pattes des animanx font terminecs ou par de la corne, comme dans le boeuf & le cerfj ou par dea ongles, comme dans !e lion & le loup; ou par des grifFes, comme dans le lion 6c le chat. Or, cette difference d'or- ganifarion , entre nos mains & les pattes des animaux, lea prive non feulement, comme le die Mr.de Buffcm, prefque en entier du fens du ta&, rnais encore de I'adreffe ne'cellai- re pour manier aucun outil , & pour faire aucune des d^cou- vertes qui fuppofentdes mains.

2. La vie des animaux en ge'ne'ral plus coiirte que la no- tre, ne leur permet ni de faire autant d'obfervations, ni, par confequent, d'avoir autant d'ldees que I'homme.

5. Les animaux, mieux armes, mieux vetus que nous par la nature, ont moins de befoins, & doivent par confe- quent avoir moins d'inventlon: ii les animaux voraces one en gene'ral plus d'efprit que les autres animaux, c'ell que la faini , toujcurs inventive, a du leur faire imaginer des ru- les pour furprendre leur proie.

5, Les animaux ne forment qu'une fbcii^t^ fugitive devanc I'homme, qui, par le ftcours des armes qu'il s'efl forgees, s'eft rerjdu redout.ible au plus fort d'entreux-

L'homme eft d'ailleurs I'animal le plus mukiplie fur la tfrre: il najt , il vit dans tous les climacs, lorfqu'une par- tie (les aatres animaux, ids que 1?5 lioas, kj elephants &:

Ui

DISCOURSt. 3

ne nous occafionneroient cependant qu'tm tr^s-petit nombre d'idees, fi eilcs n'etoienc jointes en nous ii une certaine organilation exterieure.

Si la nature, au lieu de mains &de doigts flexibles, eCit termine nos poignets par uri pied de cheval ; qui doute que les homines fans art, fans habitations, fans defente con- tre les aniraaux , tout occupes du Coin de pourvoir h. leur nourriture &d'eviter les be- tes fdroces , ne fulfent encore errants dans les forets comme des troupeaux fagitifs (<7)'?

Or , dans cette iuppoiition , ii ell evi- dent:

les rhinoceros, ne fe trouvent que fous certaine latitude.

Or plus Tefpece d'un animal, fufcepcible d'oblervacion , eft mulcipliee, plus cerce efpece J'animal a d'iie'es &:. d'efpnc.

Mais, dira-r-on, pourquoi les finges, dont les patresfonc, k peu pres,auffi adroices que nos mains, ne f)nt-ils pas des progres egaux aux progres de rhomme ? C'efl qu'ils lui refterc infe'rieurs a beaucoup d'e'gards ; c'eft que ks hom- mes font plus multiplie's Tur la cerre; c'cii que, parmi les difFe'rentes efpeces de finges , il en eft peu dune la force foit comparable a celle de rhomme ; c'ell que les finges font frugivores, qu'iis ont moins de befjins, & par confe'- quent moins d'invention, que les hommes; c'ell que d'ail- leurs leur vie eft plus cource, qu'ils ne formenc qu'une fo- ciete fugitive devant les hommes & les anirn.inx tels que les tigres, les lions, Ikc; c'eft qu'enfin la difpofuion orga- nique de leur corps les tenant , comme les enfints , dans un mouvemenc perpe'tuel , meme apres que leurs befoins Ibnt fatisfaits, les fmges ne font pas fufcepcibles de I'ennnl^ qu'on doit regarder, ainfi que je le prouver^i nans le croi- fieme Difcours , comme un des principcs de la perfeclibi- lice de I'efprit humain.

C'eft en combinant tcutes ces differences , dans !e phyfi- que de I'homme 6c de la bece , qu'on pcuc expliquer pour- quoi la feiifibili:^ & \a memoire, faculce's communes aux hommes & aux animaux , ne font, pour ainfi dire, dans ces derniers , que des facuite's fteriles.

Peut-ecre m'objeftera-t^on que Dieu , fans injuftice, ne peuc avoir foumis a la douleur 8c a la mort des cre'atures icnoceacc-5, Sc qu'aiafi les betes ne font que de pure; ma* A 2 clisnel

4 DEL' ESPRIT.

flent que la police n'eut, dans aucune focii* t^ , ii€ portee au degre de perfection o\i raciintenant elle elt parvenue. Iln'elt aucu- ne nation qui en fait d'efprit , ne fut reiiee fort inferieure h. certaines nations fauvages qui n'ont pas deux cents id^es (b] , deux cents mots pour exprimer leurs id6es,& dont la langue , par confequent, ne fut reduite, comme ctlle des anin]aux,acinqoufix Ions ou cris (c) , li Ton retranchoit de cette me- me langue les mots d'^/rj, de J^eches, 6:c. qui fuppolent Fulage de nos mains. D'oii je conclus que, lans une certaine organ!- fation exterieure , la fenlibilitd ^ la m6- moire ne ieroient en nous que des facul- tes Aeriles.

Maintenant il faut examiner fi , par le fe- cours de cette organifation , ces deux facult^s ont reellement produit touies nos penlees.

Avant

chines: je repondrai a certe obje£bion que I'e'criture & I'e- g!ife n'ayanc die r.ulle part que les animaux tullenc de pure* machines, nous pouvons fort bien ij^norer les motifs de la conduice de Dieu envers ies animaux , &C fuppofer cts mo- tits juftes. n n'eft pns nc'celTaire d'avoir recours r.u bon mot du P. Malebranche, qui, lorfqu'on lui f<)Utenoit que les aiiimaux e'coient renliblesi la dou!eur, repondoit, enplaifan-

tanc, i.\\Ji' 'I'fp.ircmmci.t ils azoieyit y^'anrg dit fihi d-'fendri.

[h) Les ide'es des nombres, li fimples, fi faciles a acqu^- rir 6c vers iefquelles 1^ befi'in nous porte fans cefle, font 11 prodigieufement bornces dans certaines nations . qu'oii en trouve qui ne peuvcnc compter que jufqu'a trois , & qui n'expriment les nombres qui vont au-dela de trois , que par le mot de beaiuov.f.

{i) Teis font les peoples que Dampierre trouva dans une lOe qui ne pri;j::ifoit ni arbre ni arbufte, & qui, vivanc du poifibn que les flots de la mer jettolent dans les petites baies de I'lile , n'avoient d'autre langue qu'un glouUcmeat fcmblable a celui du coq-d'lnde.

{d) Qt:elque Stoicien decide' que fut Seneque, il n'etoit pit trop afiiiie de la fj'iricualite de I'amc, Vocre lettre i

^crit-

DISCOURS I. 5

Aviint d'entrer k ce fujet dans aucun exa- nien , peut-etre me demandera-t-oii fi ces deux faculr^s font des moditications d"une labllance Ipirituelle ou miteriellc C^hq queftion , autrefois agitee par lesphilofophes (^), & renouvellee de nos jours, n'enire pas necellairement dans le plan de mon ou. vrage. Ce que j'ai h. dire de I'efprit , s'accor- de egalement bien avec Tune & Tauirc de ces hypothefes. J'obierverai ("eulemeni; r*. ce fujet, que li I'^glile n'eut pas lixtS notre cro- yance fur ce point, &, qu'on dut, par les leules lumieres de la railbn , s'd'lever jui- qu'a la connoillance du principe penfanc, on ne pourroit s'empecher de convenir que nulle opinion en ce genre n'eifc fufceptible de demonftration ; qu'on doit pefer les rai- fons pour &contre, balancer les difficultes, fe determiner en faveur du plus grand nom-

bre

ecrit-il a un de fes amis , eft arriv^e mal - a - propos : f9 lorfque je I'ai regue , je me piomeno'is d^iicieufement ,1 dans le palais dc I'efperance; je m'y affurois de I'lm- ,, mortilite' de mon aine i mon imagination, doiitemenC (?chauffee par les difcours de q-.ielques gra'.ids hommes , ,, ne doutoit deja plus de cecte immortality qu'ils promec- ,, tent plus qu'iis ne la prouvent; deja je commen^ois i me dcplaire i moi-meme, je m^prifois les relies d'one ,, vie malheureufe, je m'ouvrois avec deliccs les porces de Tecemite. Votre letcre arrive; je me reVeiiie ; Si d'ua fonge fi amufdnt il me refte le regret de le reconnoi.re pour un fonge ".

Une preuve, di: Mr. Dcflandes dans fon hifio're critione de la phUoltphtf , qu'autrefois on ne croyoit ni a I'immor- talire , ni a rimmaterialite de Tame, c'eft que, du tems de Neron , Ton fe plaignoit a Rome que la doctrine de I'autre monde , nouveilement introduite , enervoh le cou- rage des foldats, les rendoic plus timides , otoit h princi- pr.le confolatioD des malheureux,& doubloit enfin la mort en menaganc Je nouvdles Ibuffrances apres ceite vie,

A 3

6 D E L' E S P R I T.

bre de vraifembknces; & par confdquent Tie porter_ que des jugements proviioires. II en feroit, de ce probl^mejcomme d'une

ill'

{e) II feroit impoflible de s'en renir a raxiome de Des- cartes, & de n'acquiefcer qu'a I'e'vidence. Si Ton repere rous les jours cet axiome dans les e'coles, c'eft qu'il n'y eft pas pleinemenc enttndu ; c'efl que Defcartes n'ayant point jnis, fi je peux m'exprimer ainfi , d'enfcigne a I'boiellerie *ie r^vidence, chacun fe croit en droit d'y loger fon opi- nion. Qiiiconque ne fe rendroit r^ellemcnt qu'a I'e'vidence, lie feroit giiere afl'ure que de fa propre exigence. Comment Je feroit- il , par exemple , de celle des corps? Dieu, par /a touce - puiflance , ne peut-il pas faire fur nos frns les jnemes impreffions qu'y exciteroic ia pre'fence des objets? Or, fi Dieu le peut, comment afTurer qu'il r.e fafie pas a cet egard ufige de fon pouvoir, & que tout I'univers ne folt un pur phe'nomene? D'ailleurs, fi dans les reves nous ibmmes affetl^s des memes fenfations que nous ^prouve- rions a la prefence des objets, comment prouver que uotre vie n'tft pas un long reve?

Non que je pr^tende nier I'exlflence des corps , mais feu- lemenr montrer que nous en fommes moins alTur^s que dft notre propre exiftence. or , comme la verlt^ eft un point jnuivifible , qu'on ne pent pas dire d'une ve'rite ou'elle cfl fins on moins vraie , il eft Evident que nous fommes plus certains de notre propre exiftence que de celle des corps, I'cxillence des corps n'elt, par confequent , qu'iine proba- bllite'- probabiljte qui fans doute eft tres -grand e, &: qui , clans la conduite, equlvaut a I'e'vidence ; mais qui n'eft ce« pendant qu'une probabilitd. Or, fi prefque routes nos v^- Tire's fe re'duifent a des probabllltes, quelle reccnnoiflance re devioi:-an pas a I'homme de genie qui fe chsrgercit de conduire des tables phyfiques , m^taphyfiques , mor.'.les & poiitiques, ou feroient marque's avec pri^cifion eous les divers degrees de probabilitc, & par confe'quent de croyaU' ce qu'on doit aftigner a cliaque opinion ?

L'exiftence di.'s corps, par exemple , feroit placee dans Jes tables phyliqiies cornme le premier degr^ de certitude; on y determineroit enfuite ce qu'il y a a parler que le fo- ]eil fe l^vera demain, qu'il le levera dans Uix, dans vingt ans, &c. D^ns les tables morales ou poiitiques, on y pla- ceroit pareillement , comme premier degte de certitude, l'exiftence de Rome ou de Londres, puis celle des iie'ros lels que CL^far ou Guillaume )e conque'rant ; Ton defcen- droit aiafi , par I'cchelle des probabilit^s , jufqu'aux fasts

D I S C 0 U R S I. 7

infinite cVautres qu'on ne pent refoudre qu'i FaiJe du calcul des probabilites (e). Je ne m'arrete done pas davantage h. cette quel-

lion,

les moins certiins ; & enfin jiifqu'aux prerendus miracli's de Mihomec, jufqu'a ces proJiges atrelles par cant d'Ara- bes, & dont la fauflete cependanc e'l encore tres-probabie ici-bas , ou les menteurs font fi communs &c les prodig-.s fi nrcs.

Alors les hommes , qui le plus fouvenc ne diffi-renc de fentiment que par rimpolTibilite' ou i!s ion: de trouver iks %nes propres a exprimer les divers degres de croyaiice qu'iis actachen: a leur opinion , fe communiqueroien: plus fjcilement leurs ide'es; puifqu'ils pourroltnr, pour m'expn- mer ainf: , toujours rapporter leurs opinions a quelque:-.in» dcs nume'ros de cei tables de probabilites.

Comme la marche de Tefprit ell toujours lente , & le* decouvertes dans les fciences prefque toujours cluignecs ies unes des autri;s , on fenc que les tables de probabiiites une fois conftruites , on n'y feroit que des changemen:s le'gers & fucce'fifs, qui confilleroient , confequemmeiin a ces dc' cou7ertes,a augmenter ou a dimlnuer la probabilitd de cer- taines propoficions que nous appellons verite's , & qui ne font que des probabilites plus ou moins accumul^es. Par ce moyen, i'etac de doute, toujours infupportable a Tor- guell de la plupan des hommes , feroit plus facile a foute- tenir: aiors les doutes celTeroient d'etre vignes ; fbumis au calcul,6c par confequeat appreciables , ils fe conver:iroi^-nt en propofitions aSirmitives : alors la fecie de Carneade , i^'garde'e aucrefois comme la philofjphie par ex;elie;"ice , puiTqu'on lui donnoit k nom d'riec/ive, feroit purge'e de cjs lexers d:;fauts que h querelleufe ignorance a reprocbes a/ec crop d'aigreur a ce:te philofophiej dont les dugmes ecoient egalement propres a eclairer les efprits , & a adou- cir les moeurs.

Si cette fecle, conf>rme'me'nt a fes principes, n'admet- toit point de Veritas, elie admettoit du-moins des apparen- cts, vouloit qi'on reglit fa vie fur ces apparv;nces, q-i'oa agu lorfqu'il paroifioit plus cunvenable d'agir que d'esarii- ner, qu'on delibe'rat murem.'nt lorfqu'on avoir le terns de delib^rer; qu'on fe dccida: par confequenc plus fure.nenc, & que dins fon ame on lalflac toujours aux ve'rites nou- velles une entree que leur ferment les dogmatiques. E,!e vouloi: de plus qu'on fut moins perfua-.ie de fes opinions, plus lent a condamner re'les d'autrui , par confc^qucnt plus iocuble; eafia c^us rh«b..udc du dou:c, en nous rendant

A 4. CioiilS

" DEL' ESPRIT.

lion , je viens k mon fujet: & je dis que la fenfibilite phyfique & la memoire, ou,p(mr parler plus exaCtement, que la fenfibilit^ i'eule produit toutes nos idees. En effet, la memoire ne pent etre qu'un des organes de la fenfibilite phyfique: le principe qui ient en nous, doit etre n^ceffairement le principe qui le reflbuvient; puilque fe ref- fouvenir^ com me je vais le prouver, n'tfl; propremenc que ftntir.

Lori'que, par une fuite de mes idees, ou par r^branlement que certains fons caufent dans Porgane de mon oreille , je me rap- pelle I'image d'un chSne , alors mes orga- nes interieurs doivcnt neceflairement le trouver ^ peu pr^s dans la memc fituation ou ils dtoient a la vue de ce chene. Or cette fituation des organes doit incontefta- blement produire une feniation : il ed: done Evident que fe relfouvenir, c'eft fentir.

Ce principe pofe, je dis encore que c'efl: dans la capacite que nous avons d'apperce* voir les refiemblances ou les differences , ies convenances ou les difconvenances qu'ont entr'eux les objets divers, que con- fjftent toutes les operations de I'efprit. Or cette capacite n'eft que la fenfibilite phyli- que mcme : tout fe reduit done a fentir.

Pour nous allurer de cette v^rite, con- fiderons la nature. EUe nous prelente des objets, ces objets ont des rapports avec nous & des rapports entr'eux j la connoif-

fance

mo'ins fer-Cbles \ \x contradi£ti.'in , ^couffat un des plus fe- -cunis ge'mcs ds haine encre les hommes. II ne s'agic point

ici

D I SCOURS I. 9

fance de ces rapports forme ce qu'on ap- peUe VEfprit: il ell plus oli nioins grand, felon que nos connoiifances en ce gcnrt; font plus ou moins (§tendues, L'elpiit lui- niain s'^leve jufqu'a la connoiilance de cts rapports f, mais ce font des bornes qu'il ne franchit jamais. Audi tousles mots qui cora- pofent les diverfes hngues, & qu'on pent regarder comme la collection des li^nes de toutes les penf^es des hommes , nous rap- pellent ou des images, tels font les mots, chene , ocian ^fokil; ou defignent dcs idecs , c'eft-a-dire, les divers rapports que les ob- jets ont entr'eux , &: qui font ou fimples, comme les mots, grandeur^ pctitelj^e; ou compof^s, comme, vice ^ verfu; ou ils ex- priment entin les rapports divers que les objets ont avec nous, c'eft-ii-dire , notre acT:ion fur eux, comme dans ces mots , ye brifej je creufe ^ jefoiiltve; ou leur impres- f]on lur nous, comm.e dans ceux-ci , /e y2//i' hkjje , ebloui , tpouvarJe.

Si j'ai relVerre ci-deflus la figniiication de ce mot , Idee , qu'on prend dans des ac- ceptions tr^s-differentes, puifqu'on dit ^- galemcnt Vidie d'un arbre ^ Yideede vertu^ c'eft que la fignification inddterminee de cette expreffion pent faire quelquefois tom- ber dans les erreurs qu'occafionne toujours Tabus des mots.

La conclufion de ce que je viens de di- re, c'ell que, fi tous Its mots des diver- fes

ici des Veritas r^vtlees , qui foot des veiitts c'un autre ordre,

A 5

10 D E L' E S P R I T.

fes kngues ne d^fignent jamais que def objets ou les rapports de ces objets avec nous &£ntr'eux, tout Teiprit par conf6- quent confute h comparer & nos ienlations &; nos idees, c'efl-ii-dire , k voir les res- femblances & les differences, les convenan* ces & les difconvcnances qu'elles out en- tr'elles. Or, comme le jugement n'ell que cette apperccvance elle-raemejou du moins que le prononce de cette appercevance, il s'enfuit que toutes les operations de I'es- prit fe rcduifent a juger.

La queftion renfevmee dans ces bornes, j'examinerai iiiaintenant fi juger n'elt pas fcntir. Quand jc juge la grandeur ou la couleur des objets qu'on me pr^l'ente, il ed: Evident qu'fc le jugement port^ fur les diflerentes impreffions que ces objets out faites fur mes fens, n'eil: proprement qu'u- ne fenfation^ que je puis dire ^galenient, je juge ou je fens que , de deux objets , Tun, que j'appelle ioife , fait fur moi une impreflion diffcrente de celui que j'appelle pied; que la couleur que je nomme iouge , agit fur mes yeux dift'eremment de celle que je nomine jai/fie ; & j'en conclus qu'en pareil cas juger n'eil jamais que fentir, IMais, dira-t-on , fiippofons qu'on veuille favoir fi la force eft prd'^rable a la gran- deur du corps , peut-on alTurer qu'alors juger foit fentir'? Oui, r^pondrai-je: car, pour porter un jugement fur ce fujet , ma memoire doit me tracer fucceffivement les tableaux des fituationsdifF^rentes ou jepuis me trouver le plus eommundment dans le

cdurs

D IS C 0 UR S. I. n

cours de ma vie. Or juger, c'eft voir dans ces divers tableaux , que la force me fera plus ibuvent utile que la grandeur di\ corps. Mais, repliquera-t-on , lorsqu'il s'agit de' juger li , dans un roi, la jullice ell prefe- rable ^ la bonte, peut-on imagiiier qu'un jugement ne ibit alors qu'une fenlation?

Cette opinion , fans doute , a d'abord Pair d\in paradoxe : cependant, pour en prouver la verite, fuppolons dans un hom« me la connoillance de ce qu'on appelle le bien & le mal;& que cet homme iachc: en- core qu'une action eft plus ou moins mau- vaife , felon qu'elle nuit plus ou moins an bonheur de la focietd. Dans cette fuppoli- tion, quel art doit employer le poece on Torateur , pour faire plus vivement apper- cevoir que la juflice, preferable, dans un roi, k la bonte, conferve a r(^tat plus de citoyens?

L'orateur prefentera trois tableaux k Ti- magination de ce meme homme : dans Tun il lui peindra le roi jufte qui condamne & fait executer un criminel ^ dans le I'econd, le roi bon qui fait ouvrir le cachot de ce meme criminel & lui d^tache fesfers^dans le troifieme, il repr^fentera ce meme cri- minel qui, s'armant de fon poignard au fortir de fon cachot, court malfacrer cin- quante citoyens: or, quel homme, a la vue de ces trois tableaux , ne ientira pas que la juftice, qui, par la mort d'un feul, previent la mort de cinquante hommes, eft, dans un roi, preferable a la bonte? Ce- pendant ce jugement n'elt reellemenr qu'u- A 6 ne

12 D E L' E S P R I T.

ne fenfation. En effet , (i par I'babitude d'unir certaines idees a certains mots , on pent, comme Texperience le prouve, en frappant Foreille de certains Tons , exciter en nous k peu pres les memes fenfations qu'on eprouveroit a la prefence meme des objetsj il eft evident qu'a Texpofe de ces trois tableaux, juger que, dans un roi, la juftice eft preferable k la bontd , c'eft fentir & voir que, dans le premier tableau, on n'immole qu'un citoyen ; & que, dans ie troilieme, on en mall'acre cinquante : d'oii je conclus que tout jugement n'eil qu'u- ne fenfation.

Mais, dira-t-on , faudra-t-il mettre en- core au rang des fenfations les jugemens port^s, par exemple, fur Texcellcnce plus ou moins grande de certaines mt^thodes , tel'es que la m^thode propre a placer beau- coup dobjets dans notre meraoire , ou la me- ihode dcs abrtracT:ions,oa cellede Tanalyfe.

Pour repondre h cette objeclion , il faut d'abord determiner la fignification de ce mot methode: une methode n'eft autre chofe que le moyen dont on fe fert pour parvenir au but qu'on fe propofe. Suppofons qu'un homme ait delTein de placer certains objets ou certaines idees dans fa memoire,& que le hazard les y ait ranges de maniere que le relTouvenir d"un fait ou d'uuc idee lui ait rappelle le fouvenir d'une infinite d'au- tres faits oud'autres idees, & qu'il ait ainfl grave plus facilement & plus profondement certains objets dans fa memcire : alors , juger que cet ordre efl le meilleur & lui donner

le

D I S C 0 U R S I. i^

le nom de mitbode^ c'efl dire qu'on a fait moins d'efforts d'attention , qu'on a ^prou- v6 line fenfation moins penible , en dtu- diant dans cet ordre que dans tout autre : or, fe reflbuvenir d'une fenfotion penible, c'eft fentir; il ell: done evident que, dans ce cas , juger elt fentir.

Suppofons encore que, pour prouver la v^rit6 de certaines propofitions de geome- trie & pour les faire plus facilement con- cevoir k les dilciples , un geometre fe foit avifd de leur faire confid^rer les lignes in- d(^pendamment de leur largeur & de leur cpailieur: alors , juger que ce nioyen ou cette niethode d'abltradlion til la plus pro- pre k faciliter k les Aleves I'intelligence de certaines proportions de g^omdtrie , c'eft dire qu'ils font moins d'efforts d'atten- tion , & qu'ils eprouvent une fenfatiori moins penible , en fe fervant de cette me- thode que d'une autre.

Suppofons, pour dernier exemple, que, par un examen fdpare de chacune des v6- ritds que renferme une proportion compli- qu^e, on foit plus facilement parvenu k rintelligence de cette proportion : juger a- lors que le moyen ou la methode de I'ana- Jyfe eft la meilleure, c'eft pareilleraent dire qu'on a fait moins d'efforts d'attention, & qu'on a par confcquent ^prouve une fenfa- tion moins penible , loifqu'on a conlidere en particulier chacune des verites renfermees dans cette propofition compliqu^e , que lorfqu'on les a voulu faifir toutes a la fois.

li refulte de ce que j'ai dit , que les A 7 j"ge-

U D E L* E S P R I T:

jugements port^s fur les moyens ou les ine- thodes que le hazard nous pi^fente pour parveiiir a un certain but, ne font propre* ment que des fenfations ; & que , dans riiorame, tout fe rdduit a fentir.

Mais, dira-t-on, comment jufqu'^ ce jour a-t-on fuppofe en nous une taculte de juger diftinde de la faculty de fentir ? L'on ne doit cette fuppofuion, r^pondrai- je,qu'a Timpofllbilite ou Ton s'elt era juf- qfk prefent d'expliquer d'aucune autre manlere certaines erreurs de Telprit.

Pour lever cette difficulte, je vais, dans les chapitres luivants, montrer que tons nos faux jugeraents & nos erreurs fe rap- portent k deux caures,qui ne fuppofent en nous que la faculty de fentir^ qu'il feroit , par conf^quent, inutile & meme abfurde d'admettre en nous une facuke de juger <3ui n'expliqueroit rien qu'on ne puiiTe ex* pliquer fans elle. j'entre done en matiere ; <5c je dis qu'il n'eft point dc faux jagement qui ne foit un elTet ou de nos pallions oa ^e notre ignorance.

C H A P I T R E II.

Des erreurs occafionnies par nos ■pajjloml

LES paffions nousinduifent en erreur, par- ce qu'elles fixent toute notre attention fur un cote de Tobjet qu'elles nous prefen- tent , & qu'elles ne nous permettent point de le confiderer fous toutes fes faces. Un roi €11: jaloux du titre de conquerant : la vicT:oi«

re.

n I s c 0 tj R s I. i^

re , dit-il, m'appelle au bout de la terre , je combattrai, je vaincrai, ie briferai I'or- gueil de mes enneniis , je chargerai leurs mains de fers; & la terreur de mon nom, conime un rempart impenetrable , defendra I'enir^e de mon empire. Enivre de cet ef- poir, il oublie que la fortune eft inconftan- te, que le fardeau de la milere eft pres- que egalement ("upporti^ par le vainqueur & par le vaincu f, il ne fent point que le bien de fes fujets ne fert que de pietexte k la fureur guerriere, & que c'eft I'orgueil qui forge fes armes & deploie fes etendards : toute fon attention eft fix6e fur le char 6c la pompe du triomnhe.

Non moins puiilante que I'orgueil, la crainte produira les niemes cffets ; on la verra creer des fpectres , les r^pundre au- tour des tombeaux , & dans robfcurite des bois les ofFrir aux regards du voyageur eF« fraye , s'emparer de toutes les facultes de fon ame , & n'en laifier aucune de libre pour conliderer Tabfurdite des motifs d'une terreur ii vaine.

Non feulement les paflions ne nous lais- fent confiderer que certaines faces des ob* jets qu'ellcs nous prefentent , niais elles nous trompent encore, en nous montrant fou- vent ces memes objets ou ils n'exiftent pas. On fait le conte d'un cure & d'une dame galante : ils avoient oui dire que la lune dtoit habitue, ils le croyoient, &, le t^lefcope en main , tous deux tachoient d'en reconnoitre les habitants. Si je ne me tromj[>e , dit d'abord la dame ^fappergou deux

cm-

^6 D E L' E S P R I T;

ombres ; elks s''inclme}it Tune vers P autre ; Je n'tn doute point , ce font deux amants heu- reux..,. Eh! -fi donc^ viadame ^ reprend le cure , CCS deux ombres que vous voyezfont deux clochers d'une cathedrak. Ce conte ell not re hiftoire ; nous n'appercevons le plus fou- vent dans les chofes que ce que nous defi- rons y trouver : fur la terre, comme dans ]a lune , des paflions differentes nous y feront toujours voir ou des amants ou des clochers. L'illufion eft uii effet neceflaire des paflions, dont la force fe mefure pres- que toujours par le degre d'aveuglement oil elles nous plongent. C'efl ce qu'avoit trt;s-bien fenti je ne fais quelle femme, qui, furprife par fon amant entre les bras de fon rival, ofa lui nier le fait dont il ^- toit temoin: Qiwi! lui dli-il, vous pouj/ez a

ce point T impudence u^h , perfide ! s'd-

cria-t- elle , y^ le vois, tu ne ir^ aimes plus ; tu crois plus ce que tu vois , que ce que je tc dis, Ce mot n'ell pas feulement applica- ble a la palfion de I'amour, mais a toutes les paflions. Toutes nous frappent du plus profond aveuglement. Lorfque I'ambition , par exemple,metles armes ^la main ^deux nations puiffantes, & que les cicoyens in- quiets fe demandent les uns aux autres des nouvelles : d'une part , quelle facilite a croi- re les bonnes! de f autre , quelle incredu- liie fur les mauvaifes ! Combien de fois une trop fotte confianceen desmoines ignorants n'a-t-ellc pas fait nier a des Chretiens la pornbilite des antipodes ? II n'e!l: point de liecle qui 5 par quelque affirmation ou quel-

que

DISCOURSI. 17

que negation ridicule , n'apprete k rire au llecle luivant. IJne folie paflee t;claire ra- rement les homnies far leur folie pr^fente.

Au refte , ces memes paflions , qu'on doit regarder comme le germe d'une infi- nite d'erreurs , font aulB la iburce de nos lumieres. Si elles nous dgarent , elles feu- ks nous donnent la force necelfaire pour marcher f, elles feules peuvent nous arracher h cette inertie & a cette parelle toujours pre- te b. faifir toutes les faculi^s de notre ame.

Mais ce n'efl pas ici le lieu d'txaminer la verite de cette propofuion. Je palle main- tenant k la feconde caufe de nos erreurs.

C H A P I T R E III.

De Tignorance.

Of? prouve , daf7s ce chapitre , que la fecondt fource de nos erreurs cnnfifte dans rignoranct des faits de la comparaifon di-fqueb depend^ en cbaque genre , la juflejfe. de nos dicifions.

Nous nous trompons, lorfqu'entrain^s par une paffion , & fixant toute notre attention fur un des cotes d'un objet,nous voulons , par ce feul cote , juger de I'ob- jet entier. Nous nous trompons encore , lorfque, nous etablillant juges fur une ma- tiere, notre menioire n'eft point chargee de tous les faits de la comparaifon defquels depend en ce genre la jufleUe de nos de- cifions. Ce n'eft pas que chacun n'ait Tef- prit juile ^ chacun voit bien ce qu'il voit: niais, ptsrlonne ne fe deiiant ail'ez de foa

igno:

18 D E L' E S P R I T.

ignorance , on croit trop facilement que ce que Ton voit dans un objet eft tout ce que Ton y peut voir.

Dans les queftions un pen difficiles , Pi* gnorance doit etre regardee comme la principale caufe de nos'erreurs, Pour fa* voir combien , en ce cas , il eft facile de fe faire illullon k foi-meme j & comment , en tirant des confequences toujours juftes de leurs principes, les hommes arrivent k des r^fultats enti6*ement contradidloires, je choifirai pour exemple une quellion un peu compliquee: telle eft celle di\ luxe, iur laquelle on a port^ des jugements tres- diffcrents , felon qu'on Fa confiderde fous- telle ou telle face.

Comme le mot de h/xe eft vague, n'a aucun fens bien determine , & n'eft ordi- naire ment qu'une exprelTion relative , il faut d'abord attacher une id^e nette a ce mot de /uxe pris dans une figiiification rigoureufe , 6: donner enfuite une defini- tion du luxe confidere par rapport b. une ration & par rapport a im particulier.

Dans une fignification rigoureufe , on doit entendre, par h/xe , toute efpecc de fuperfluitds , c'eft-a-dire, tout ce qui n'eft pas abfolument ndcefl'aire a la conlervation de Thomme. Lorfqu'il s'agit d'un peuple police & des particuliers qui le compofent, ce mot de luxe a une tout autre iignifica- tion; il devient abfolument relaiif. Le luxe d'une nation polic^e eft Temploi de fes ri- chelfes k ce que nomme fuperfluites le peu- ple avec lequel on compare cette nation.

C'eft

DISCOURSI. 19

C'efl le cas 011 fe trouve TAngleterre par rapport a la Suifle,

Le luxe, dans un particulier , efl: pareil- lement I'emploi de fes richeffes ^. ce que Ton doit appeller fupertiuites , eu egard au polle que cet homme occupe dans un ^tat , & au pays dans lequel il vit : tel ^toit le luxe de Bourvalais.

Cette definition donn^e , voyons fous quels afpedls difterens on a confidere le luxe des nations , lorfque les uns I'ont regard^ comme utile, & ies autres conime nuifi- ble k I'etat.

Les premiers ont port^ leurs regards fur ces manufactures que le luxe conflruit, oi^i I'etranger s'empreffe d'echanger fes trefors centre rinduftrie d'une nation, lis voient I'augmentation des richeffes amener i fa fuite I'augmentation du luxe & la perfec- tion des arts propres a le fatisfaire. Le fiecle du luxe leurparoitl'epoquede la gran- deur & de la puilfance d'un etat. L'abon- dance d'argent qu'il fuppofe & qu'il attire, rend, difent-ils, la nation heureufe au de- dans , & redoutable au dehors. C'eft par I'argent qu'on foudoie un grand nombre de troupes, qu'on batit des magafms, qu'on fournit des arcenaux , qu'on contracle , qu'on entretient alliance avec de grands princes, & qu'une nation enfin peut non feulement •refiller, mais encore commander h des peu- ples plusnombreux, & par confdquent plus ri^ellement puilfans qu'elie. Si le luxe rend un etat redoutable au dehors, quelle feli- QiU ne lui procure -t-il pas an -dedans?

l\

20 D E L' E S P R I T.

II adoucit les raceurs; il cree de nouveaiix plaiiirs, fournic par ce moyen k la fublis- tance d'une infinite d'ouvriers. II excite une cupidity falutaire qui arrache Thomme k cette inertie, a cet ennui qu"'on doit re- garder comaie une des maladies les plus communes & les plus cruelles de I'huma- Eite. 11 r^pand par-tout une chaleur vivi- fiante , fait circuler la vie dans tous les membres d'un etat , y reveille I'induftrie , fait ouvrir des ports, y conftruit des vais- feauxjles guide h travers Tocean , & rend enfin communes h tous les hommes les pro- dudlions & les richeifes que la nature ava- re enferme dans les gouffres des mers,dans les abymes de la terre , ou qu'elle tient eparfes dans mille climats divers. Voil^ , je penfe, a peu pres le point de vue fous le- quel le luxe fe prefente k ceux qui le con* fiderent comme utile aux etats.

Examinonsmaintenant I'afpedl: fouslequel il s'ofFre aux philofophes qui le regardent comme funeite aux nations.

Le

(a) Le luxe fait circuler I'argent ; il le retire des- cofFres ou i'avarico pourroi: I'entaller: c'eft done le luxe, difenc quelques gens, qui reme: I'equilibre entre les fortunes dis citoyens. Ma reponfe a ce raidmnemenc, c'eft qu'ils ne produit point cct efFet. Le luxe fuppofe toujours une cau- fe o'inegilit^ de richefl'es entre les citoyens. Or cette cau- fe, qui fait les pretniers riches, doit, lorfque le luxe les a ruines , en reproduire toujours de nouveaux : fi Ton de'trui- foit cette caufe d'inegalite de richefle";, le luxe difparoitroit avcc elle. II n'y a pas de ce qu'nn appelle luxe dans les pays ou les fortunes des citoyens font a peu pres e'gales, J'ajouterai a ce que je viens de dire, que , cette inegalite de richefl'es aae fois e'tablie, le luxe lul-meme eft en par- tie caufe de la reproduction perp^tuelle du luxe. En eff;t, t-ouc hcmaie qui fe raine par ion laxsj traufporce li plus

grande

D I S C O U R S I. ftt .

Le bonheur des peuples depend , & de la felicit^ dont ils jouiirent au-dedans, iSc dii refpect qu'ils infpirent au-dehors.

A I'egard du premier objet, nous pen- fons, diront ces philofophes , que le luxe &. les richedes qu'il attire dans un etatn'en rendroient les fujets que plus heureux, fi ces ricbelTes etoient moinsinegalementpar- tag^es, ik. que chacun put fe p;ocurcr les coramodites dont I'lndigenc^ le force i le priver.

Le luxe n'eft done pas nnifible comma luxe , mais limplement comme I'effet d'une grande dilproporcion entre les richedes des citoyens (<?). Auffi le luxe n'eil-il jamais extreme , lorfque le partage des richeffes ifeft pas trop in^gal ; il s'augmente h me- fure qu'elles le raliemblent en un plus petit nombre de mains; il parvient enfni a foa dernier pi^rioie , lorfque la nation fe par- tage en deux claOTes, dont Tune abonde en fuperfluites , 6; I'autre manque du necelTaire

Arriv^

grande partie de fes richefles dans les mains des arcifans du luxe; Ccux-ci , enrichis des depouiUes d'une infinite de dif- fipateurs, deviennent riches i lear tour, & fe ruinenc de li nii}me maniere. Or, des de'bris de cant de fortunes, ce qui rcflue de richelles dans les campagnes n'en peuc etre que la moindre parcie, parce que les produftonis de la terre, delVme'es a I'ufage comniun des hommes, ne peu- vent jamais exce'der un" certain prix.

II n'en ell pas ainfi de ces memes produ£iions, lorfqu'el- les i.-:t piffe dans les manufidlures , & qn'elles ont ete em- ploye'es par I'induftrie ; elles n'oric al'irs de valeur que celie que leur donne la fancaifie; le prix en devient excef- fif. Le luxe dolt done toujours retenir I'argent dans le* mains de fes artifans, le faire toujours circuler dans la mime clafTe d'hommes, & par ce moyen eutretenir cou» joufj I'in^^alittf des ricbelTes eotre la ciioyecs.

aa D E L' E S P R I T.

Arrive une fois h ce point , Tetat d'une nation eft d'autant plus cruel qu'il eft incu- rable. Comment remettre alors quelque (^ga- lit^ dans les fortunes descitoyens? L'hom- nie riche aura achete de grandes feigneu- ries: a portee de profiter du derangement de fes voilins , il aura rcuni, en pen de temps , une inlinit^ de petites proprieties h Ion domaine. Le nombre des proprietaires diminut^, celui des journaliers iera augmen- ts: lorfque ces derniers feront ailez mul- tiplies pour qu'il y ait plus d'ouvriers que d'ouvrage , alors le journalier fuivra le cours de toute efpece de marchandife , dont la valeur diminue lorfqu'elle eft commune. D'ailleurs, I'homme riche, qui a plus de luxe encore que de richefles, eft interellei bailler le prix des journdes , h n'offrir au journalier que la pale abfolument necefl'ai-

re

(J) On croic communement que les campagnes font mi- nxes par les corvees, les impoficions , & fur-touc par celle des caiiles ; je conviendrai volontiers qu'elles fonc tres- onereufes .• il ne faut cependant pas imaginer que la feule fiipprefHon de ce: impoc rendit la condicion des payfans fore heureufe, Dans beaucoup de provinces, la journe'e eft de huic fols. Or, de ces huit fols, fi je deduis rimpoGtion de Teglife, c'eft-a-dire, i peu pres quatrevingt - dlx fetes ou dimanches , & peut-ecre une crentaine de jours dans I'anne'e ou Touvrier efi incommode , fans ouvragc, ou em- ploye aux corve'es, il ne lui refte, I'un portan: I'autre, que fix fols par jour: tanc qu'il eft garden, je veux que ces fix fols fourniflenc a fa depenfe, le nourriffent, le vetenc, le logent: des qu'il fera mari^, ces fix fols ne pourronc plus ■lui fuffire, parce que , dans les premieres annees du ma- riage, la femme, enti^rement occupee a feigner ou a al- laicer Ces enfans, ne peuc rien gagner; fuppofons qu'on lui fic alors remife entiere de d taille, c'elt-a-dire, cinq on fix francs, il auroit a peu pres un liard de plus a de'penfer fir jour , ox ce liard ue ctiPgeiQii iuaaxsin ficu » fa fi-

D I S C 0 U R S I. 23

re pour fa fubfiilance (Ji)'. le btfoin con- traint ce dernier a s'en contenter^ mais s'il lui lurvient quelque maladie ou quelque augmentation de famille, alors faute d'une nourriture faine ou aiTez abondante , il de- vient intirme , il meurt, & laiile a T^tat une famille de niendiants. Pour prevenir un pareil malheur, il faudroit avoir recours k un nouveau partage des terres: partagetou- jours injurte & impraticable. 11 eil done evident que, le luxe parvenu k un certain periode, il ell impoflible de remettre au- cune egalit^ entre la fortune des citoyens. Alors les riches & les richefles fe rendent dans les capitales, ou les attirent les plai- firs & les arts du luxe: alors la campagne rede inculte & pauvre ; fept ou huit mil- lions d'hommes languiflfent dans la mife- re (c) , & cinq ou fix mille vivent dans une

opu-;

tuition : que faudroit-il done faire pour la reniire heureu- fe ? haufler confiderablement le prix des journees. Pour cet effet il faudroit que les feigneurs vecull'ent habicuelle- menc dans leurs terres ; a Texemple de leurs peres, ils re'- compenieroienc les fervices de leurs domeftiques par le don de quelques arpens de terra ; le nombfe des proprie'taire* Eugmenteroit infenfiblement ; celui des journaliers diminuc- roit; & ces derniers, devenus plusrares, mectroient ieur peiPL- a plus haiK prix.

(c) II eft bien fingulier que les pays vant^s par Ieur luxe & Ieur police foient les pays ou le plus grand nombve dea homines ell plus malheureux que ne Je font les nations fau- vages , fi me'prife'es des nations police'es. Qui doute que I'etat du fauvage ne foic pre'tVrable a celui du payfin ? Le fauvage n'a point , comme lui , a craindre la prilon , ia furcharge des impots, la vexation d'un feigneur , le pou- voir arbicrairL» d'un fib.ieleguei il n'eft pdinc perpe'tuelle- inent humilie' & abruti par la pre'fence journaliere d'hom- mes plus riches & plus puiflans que lui ; fans fupeneur, Uva kryiwde, plus robifte i^ue le piyfan parce qu'il elt

plus

44 D E L' E S P R I T.

opulence qui les rend odieux, fans les ren* dre plus heureux.

En etfet , que peut ajouter au bonheur d'un homme I'excellence plus ou moins grande de fa table? Ne lui fuflit-il pas d'at- tendre la faim, de proportionner les exer- cices ou la longueur de fcs promenades au mauvais gout de fon cuilinier, pour trou- ver delicicux tout mets qui ne I'era pas de- tellable? D'ailleurs , la frugalite (^ Texer* cice ne le font-ils pas echapper a toutes les maladies qu'occafionne la gourmandife irrit^e par la bonne chere? Le bonheur ne depend done pas de I'excellence de la table.

II ne depend pas non plus de la magnifi- cence des habits ou des equipages : iorf- qu'on paroit en public couvert d'un habit brod6 6c traine clans un char brillant , on n'eprouve pas des plaifirs phyliques , qui font les feuls plaifirs r^els ; on efb, tout au plus, allecT:e d'un plailir de vanit6,dont la privation feroit peut-etre infupportable,

mais

plus heureux, 51 jouit du bonheur de I'e^jalite , & fur-tout <lu bien ineftimable de la liberce, fi inuLiiement redame'e par la plupart des nations.

Dans les pays polices, I'art de la l^giflacion n'a Convent fonliile qu'a faire concourir une infinite d'hommes au bon- heur d'un petit nombre; a tenir , pour cet efFet, la mulci, tude dans I'opprelTion , t< a violer envers elle tous les dr;/its de Thuminite.

Cependant, le vrai efprit legiOatif ne devroit s'occuper que du bonheur general. Pour procurer ce bonheur aux holnmes, peut-etre taudroit -il les approcher de la vie de partear ; peur-t'tre les decouvertes en le'gifiation nous ra- me'neroDt-eiles , a cet egard , au point d'uu Ton elt d'a- bord parti, Kon que je veuille decider une queftion fi deli- cate, Ix. qui exigeroic I'examen le plus profond : mais j'a- VO'M c^u'ii cil biea c'toaQa.nc que taac dc t»rmes diifcreiite*

de

DISCOURSI. 25

mais dont la jouilTance elHnfipide. Sans augmenter ion bohheur, riiomme riche iie fait, par I'etalage de fon luxe, qu'olFenler rhumanit(§ , & le malheureux qui , compa- lant les haillons de la milere aux habits de I'opulence, s'imagine qu'entre le bonheur du riche & le lien il n'y a pas moinsde ditference qu'entre leurs vetemencs^ qui fe rappelle, ^ cette occalion,le fouvenir dou- loureux des peines qu'il endure; & qui fe trouve ainfi prive du feul foulagement de Tin- fortune ^ de Toubli niomentan^ de fa mifere.

II eft done certain , continueront ces phi- lofophes , que le luxe ne fait le bonheur de pertbnne; tSc qu'en fuppofant une trop grande in^galite de richeffes entre les ci« toycns,il iuppofe le nialheurdu plus grand nombre d'entr'eux. Le peuple, chez qui le luxe s'introduit , n'ell: done pas heureux eu-dedans : voyons s'll eft refpecliable aa dehors.

L'abondance d'argent que le luxe attire

dans

de gouvernement e'tabll« du molns fijus le pr^cexte da bieft public, que tan: de !oix, tanc de r»g-lecnorits , n'aien: 6:6^ chez. 1.1 pluparc des peuples, q:ie des jnRrumencs de I'lDfur- tune des hommes. Peut-etre ne peuc-oa e-chapper a ce malheur , fans reyeuir i des mceurs infiniment plis limplds. Je fens bien qu'il f'audroic alors renoucer a une infiniie de phiCrs dont on ne peut fe detacher fans peine, mais ce fi- crifice cepenJ.int feroit un devoir , fi le bien gene'ral I'exi- geoit. N'efl-on pas memo en droit de fjjpganner cjui I'ex- ireme fe'licire de quelques parricu'iers eft touj'ours atrach-ie au malheur du plus grand nombre ? Vrriie afiTei heureufe- mcnc exprime'e par ess deux vers fur les fauvages:

Chex etix tcu: ejl comrnun , chez. ettx tout ejl egal^ Cnmmf Hi font fans falah , Us font f^tts hi^it*.',

Toms I. B

ii6 D E L' E S P R I T.

dans iin etat , en impofe d'abord il rimagina- tion; cet etat ell, pour quelques inllants , itn etat puiiTant: mais cet avantage (fup- pofe qu'il puifle exifler quelque avantage independant du bonheur des citoyens) n'eft,comme le remarque M-. Hume, qu'un avantage paifager. Affez femblables aux mers , qui fuccefliveraent abandonnent & couvrent mille plages differentes , les riches ' les daivent fuccellivement parcourir mille climats divers Lorrque,par la beaute de fes manufaftures & la perfecftion des arts de luxe 5 une nation a atiire chez elle I'argent

des

(//) Ce que je Jis du commerc? des marchandifes de luxe re doit pas s'app::qi;er_a tou'e efpece d* eemmerce. Les richefies que les manutafiures & la perfeQ:ion des arcs du luxe actireat dans un ^nt, n'y Tunc que paflageres & n'aHg- nienten: pas la t^iicice' des pjrticiiliers. II n'en eft pas de me me des richeiTes qu'afcire le commerce des marchandifes qu'un appelle de premiere ne'celTire. Ce commerce fuppofe ur.e exc'.'ilence culture des terres , une lljbdivifion de ce». nemcs terres en une innnice de petits doir.aiaef , &c par confequenc un par^ige bien moins iue'gal des richelfes. Je iais bien que le commerce des denre'es doit, apres un cer- tain terns, occafionner aufil une rrcs-grande difproportion entre les fortunes des ciroyens, & amener le luxe a fa fui- te ; mais peut-etre n'eft-il pas impo'Iible d'arreter, dans ce cas, les progres da luxe. Ce qu'on peur du moins afTu- rer, c'ell que 13 rrunitm des richefles en un plus pe:it nom- bre de mains fe f-iic alors bien plus lentement , &z pjrce que les proprie'taires f<)nc a la fois culcivateurs & nego- Cians, & parce que, le nombre des proprie'caires ecanc plus grand & ceiui des journaliers plus petit, ceux-ci, devenus plus rares, font, comme je I'ai die dans une note prece- dence, en Scat de donner la loi, de taxer leurs journees, & d'exiger une pale fuffi'ante pour fubfiller honnecemenc eux & leurs families. C'eft ainfi que chacun a pare aux riches- fes que procure aux e'cats le commerce des denre'es. J'a'ou- terai de plus, que ce corr.merce n'elt pas fujec aux memes re'volutijns que le commerce des manufaiiures de luxe: un arc, une manufacture pafle aifeincac d'un pays dans un au- tre ;

D I S C 0 U R S. I. !:7

des peuples voifins, il efl: evident que le prix des denrees & de la raain-d'anivre doit neceflaireinent baiffer chez ces peu- ples appauvris ; & que ces peuples, en en- levant quelques manufacluriers , quelques ouvriers a cette nation riche , peuvent Tao- pauvrir a fon tour en I'approvilionnant , l\ meilleur conipte , des marchandifes dont cette nation les fourniflbit (^). Or, litOt que la difette d'argent fc fait feiuir dans iin ctat accoutunit^ au luxe , la nation tOtji- be dans le niepris.

Pour s'y fouitraire , il faudroit fe rap- procher d'une vie fimple j & Its moeurs,

ainli

tre; mais que! tems ne fau:-il pas pour vaincre ri^noran- te & la pirelTe des piyfans, Si. les engager a s'adonner z la cuiturs d'une nouvelie denre'e ? Pour nararaliftr ceue iiouvelie denre.' dans un pays, il fauc un foin & une dJ- penfe qui doit prefqus tjujours laifTer, ac.tt'gard, I'avan- uge du commerce au piys ou cette denre'e croic nacurell;- menc, & dans lequel eUe eil depuis long-tenis culcivee.

II eft cependant un cis, peut-ctre imagiaaire, oii Teca- bliflemsnt des mioufafbures -X le commerce des ar:s ds luxe pourrolc etre regarde comme tres-ucile. Ce feroi: lorf- que i'etendue tk la tertilice d'un pays ne feroienc pas pro- portionnees au nombre de fes habit^ns , c'cft-i-iire, iorf^ qu'un ecat 02 poiirroic nourrir tous Ces cicoyens. Alors une nation qui ne fera point a porr^e de peupler un pays tel quo I'Amj'rique, n'a que deux partis a prendre; i'un d'ea- voyer des colonies ravager les concre'es voilines, & s'eca- biir , comme certains pejples , a main armee , dans des pays afl'ez, tertiles pour les nourrir ; I'autre , d'ecablir des manufaclures, de Forcer les nations voifines d'y lever des marchandifes , & de lui apporter en e'change les denrees receffaires a la fubiiftmce d'un c^rrain nomijre d'hdbitans. Entre ces deux partis, le dernier eft fans concredit le plus humain: quel qu3 foil la fore des armes , viclorieufe oti vaincue , toute colonic qui entre , a main armee , dins un pays , y repand certainemenr plus de defolation & de maux ^ue n'en peuc occaQouner la levee d'une eC'^icc de tribut , lauias ex't^t par la farce que par Thuauaite. 13 2

a8 D E L' E S P R I T.

ainfi que les loix, s'y oppofent. AufTi 1'^- poqiie du plus grand luxe d'une natiott elt-elle ordinairement I'epoque la plus pro- chaine de fa cbilte & de Ion avililTement. La fdicit6 & la puiflance apparente que le luxe communique , durant quelques in- Itants , aux nations , eft comparable h ces ficvres violentes qui pretent, dans le tranl- port , line force incroyable au malade qu'dles devorent ; & cjui femblent ne multiplier les forces d'un honime , que pour le priver , au d<fclin de I'acc^s, & de ces memes forces & de la vie.

Pour le convaincre de cette v^rite , di* ront encore les memes philofophes, chcr- chons ce qui doit rendre une nation reel- lement relpeclable ^ fes voifins : c'eft , fans contredit, le nombre, la vigueur de fes citoyens, leur attachcment pour la pa- trie , & enfin leur courage & leur vcrtu.

Quant au nombre des citoyens, on fait que les pays de luxe ne font pas les plus peupl^sj que, dans la ineme etendue de

tcrrein ,

(c) Cette cnnfiimmatinn d'hommes eft cependant fi rrar.- de, qu'on ne pcut (iiu frt-mir confije'rer celle que fuppo- fe notrc comoierce d' Ameri'jue. L'humanite, qui cjinman- ■de Tamour de coua I-ishoinnies, veuc que, d-ins U traite Hes negres, je metre o'galemeiit au rang des miiheurs & la more de mes compatriotes & celle de cane d'Africains, qu'aniine au comhac I'erpoir de Lire des prirbniiiers 6c le ddir de les '/changer conire nos marchandifes. Si Ton fuppute le nam t re d'hofnines qui p^ric, rant par les guer- res que dans la travcrfee d'Atrique e:> Amerique; qu'on y ajoutc ceiui des ne;.res qui, arrives a leur de/linacioa , de- VienneiK h vittime dos caprices, de !a capiiite' & du pou- voir arl'itr.ure d'un niaJtre; & qu'on joip,ne a ce nombre celui des cuoyms qui peaiien: par le tea , »e niairrage ou

le

D I S C 0 U R S T. 29

terrein , la Suiffe peut compter plus d'hti- biians que rElpagne, la Fiance , & mcme TAngleterre.

La confommation d'hommes , qu'occa- fionne n^cfcirairement un grand commerce (e), n'eft pas en ces pays I'unique cauTc de la depopulation: le luxe en cree mille autres , puifqu'il attire les richeiles dairs les capitales, laiflfe les campagnes dans fa difette, favorife le pouvoir arbitraire & par conrdquent I'auguientation des I'ublidcs , & qu'il donne entin aux nations opulcntcs la facilite de contraiter dcs dettes (/) done elles ne peuvent enfuite s'acquiuer fans furcharger les peuples d'impots on^reux. Or ces Viifferentes caufes de dt^population , en plongeant tout un pays dans la mifere, y doivent neceflairement alfoiblir la conlli- tution des corps. Le peuple adonne an luxe n'efl: jamais un peuple robulle : de Ces citoyens, les uns font enerv^s par la mol- leiTe , les autres ext^nu6s par le befoin.

Si les peuples fauvages ou pauvi"es,com-

me

le fcorbut ; qu'enfin 6n y ajoure cflui des matelots qui meurent pendant leur fejour a Sc. Domingui.-, ou par les maladies afFeft^es a la temperature particuliere de ce cli- mat, ou par les fukes d'un libercinoge touiours ii dange- reux en ce pays : 011 conviendra qu'il n'arnve point de barrique de fucre en Europe qui ne foit teinre ^e fang hu- main. Or quel homme, a la vi\e de» malheurs qu'occ.fiou- nent la culture & I'exportation de cette denrce, refufeioic de s'en priver, & ne renonceroit pas a un plaiQr acfccie par les Lrmes Si la mort de tant de ma'.heureux? Detour- no.ns nos regards d'un TpeiSacle fi funeflc, & qui fait tant de honce & d'horreur a Thumanit^.

(/) La Hoi! and e, I'^ngleterre, Ij France font f bargees de dectes^ & la SuiSe ne doit rlen. B3

so D E L' E S P R I T.

me le remarque le chevalier Fohrd, ont i cet cgard one grande fuperiorite fur les peuples livr^s au luxe ; c'eft que le labou- reur eft, chez les nations paiivres , Ibu,- vcnt plus riche que chez les nations opu- lentes^ c'elc qu'un paylan Suiffe eft plus a fon aire qu'un payfan Francois (gy

Four former des corps robuftes , il faut line nourriture fimple , mais faine & affez abondante; un exereice qui, fans etre ex- ceflif 5 foil fort ; une grande habitude k fup- porrer les intemperies des faifons, habitu- de que contractent les payians, qui, par cette railon , font infiniment plus propres h. foutenir les fatigues de la guerre que des manufaduriers, la plupart habitues a une vie fedentaire. C'eft auffi chez les nations pauvres que fe forment ces armees infati- gables qui changent le deftin des empires.

Quels remparts oppofercit k ces nations un pays livre au luxe & a la molleiTeV li- ne peut leur en impofer ni par le nombre, iji par la force de fes habitants. L'attache- ment pour la patrie, dira-t-on , peut fup- pleer au nombre »5c a la force des citoyens. Mais qui produiroit en ces pays cet amour vertueux de la patrie ? L'ord're des pay- fans ,

0) II ne fuffir pzs, dit Grotius, que le peuple fbit pour- vu des chofes abfoh.'men: necefiiires a fa confervation & a fa vie; il faut encore qu'il ait i'agreable.

{h) En confequerce, i'on a toujours regarde Tefprit mi- liraire comma incompatible avec I'efprit de commerce: ce n'eft pa; qu'on ne j uifle du mains les concilier juilqu'a un certain point; mais c'eft <^u*en poiicique ce probleme e!l un des plus ditSciles a reloudre. Ceux qui , jufju'a prc- ftDc , one eciit fur ie commerce, Tont traii^ comme une

queflion

D I S C 0 U R S I. 31

fans, qui compofe a liii feul les deux tiers de chaque nation, y elt malheureux : celui des artifans n'y pollede rien ; tranfi^laRte de fou village dans une manufaclure ou une boutique, & de cette boutique dans une autre, I'artifan ell familiarile avec ri- dee du displacement ^ il ne peut contracter d'attachement pour aucun lieu, aflure prcf- que par-tout de fa fubfiilance , il doit fe^ regarder non comme le citoyen d\in pays ,' mais comme ua habitant du monde.

Un pareil peuple ne peut done fe d'din- guer long-temps par fon courage ^ paice que, dans un peuple, le courage eft or- dinairement , ou I'eflet de la vigueur du corps , de cette coniiance aveugle ea fes forces qui cache aux bommes la moitie du peril auquel i!s s'expofent, ou rclfct d'nn violent amour pour la patrie qui leur fait d^daigner les dangers: or ie luxe tavit , a la longue , ces deux fources de courage (K). Peut-etre la cupidite en ouvriroit-elle une troifieme, fi nous vivions encore dans ces iiecles barbares ou Ton reduifoit les peuples en fervitude, SiouTon abandonnoit les villes au pillage. Le foldat n'etant plus niaintenant excite par ce motif, ii ne pent

I'etre

O'leflion ifole'ei ils n'onr pas aflez fortement Tcnri que tout a Ics reflets ; qu'en faic dt gouvernemenc , il n'eft point propremeiic de queftion ifoiee; qu'en ce genre, le mcrite d'un auteur confifte a lier enfemble toures les parties de radminiftration; & qu'ennn un etat eft une machine mue par difFerf.ns refTorts , dont il faut augmenter ou diminuer la force proporcionne'ment au jeu de ces reflorcs entr'eux, & k j'eflfec qu'on veut produire.

B4

32 D E L' E S P R I T.

I'^tre que par ce qu'on appelle rbonnetiT| or le dcfir de I'honneur s'atti^dit chez urv peuple, lorlque rainour des richefles s'y ailurae (/). En vain diroit-on que les na- tions riches gagnent du nioins en bonheur & en plailirs ce qu'elles perdent en vertu & en courage: un Spartiate (/^) n'^toit pas n-.oins heureux qu'un Perfe ; les premiers Remains, dont le courage ctoit recompenfe par le don de quelques denrdes, n'auroient point envie le fort de CraiTus.

Ca'ius Duillius, qui,pf.r ordre du f^nat, ctoit tous les foirs reconduit k fa maifon •k la clarte des flambeaux & au Ton des flu- tes, n'dtoit pas moins fenfib-e h ce con- cert groflier que nous le fomm.es k la plus briilante fonaie. Mais , en accordant que les nations opulentes fe procure nt quel- ques commodit^s inconnues aux peuples pauvres, qui jouira de ces commodii^sV un petit norabre d'hommes privilegi<^s & ri- ches, qui,fe prenant pour la nation entie- re, concluent de leur aifance particuliere que le payfan eft heureux. Mais quandme- Bie ces commodites feroient reparties en- tre un plus grand nombre de citoyens , de quel prix eft cet avantage compart h ccux que procurent ^ des peuples pauvres une ame forte , courageufe , & ennemie de I'efcla-

vage "?

(!) J\ eft imuila tl'avertir que le luxe eft , a cet ^gard , p]iis dargcrfux pour une nation fituee en terre ferme que pour des inlilaires; leurs remparts font leurs vaifleaox, & Jeurs foldats les matelots.

(t) Un jour qu'on faifoic devant Alcibiade t'eloge de la valeur des Spartiates : de qttoi i'eton>,c-t.i,n , difoir-il? .i la vie malkeHrfufe qnits mcnent , ih ne doi'ver.t avulr rien

de

DISCOURSI. 33

vage? Les nations chez qui le luxe s'intro- duic font tot ou tard vidimes du defpotis- me^ elles prefentent des mains foibles & d^biles aux fers dont la tyrannie veut les charger. Comment s'y Ibuftraire ? Dans ces nations , les uns vivent dans la mol- lelfe, & la mollelTe ne penfe ni ne pv^- voit: les autres languilfent dans la mifere; & le befoin prellant, entierement occupc k fe fatisfaire , n'eleve point fes regards jufqu\\ la liberty. Dans la forme dei'poti- que , les richelTes de ces nations font A leurs maitres^ dans la forme r^publicaine, elles appartienntnt aux gens puillanrs , comma aux peuples courageux qui les a- voilinent.

5, Apportez-nous vos tr^fors, auroient 5, pu dire les Remains aux Carthaginoisi 5, ils nous appartiennent. Rome ik Carttia- 5, ge ont toutes deux voulu s'enrichir,mais ,, elles ont pris des routes ditFerentes pour ,, arriver a ce but. Tandis que vous en- 5, couragiez Tinduftrie de vos ciioyens , 5, que vous etablifliez des manufactures, ,, que vous couvriez la mer de vos vais- ,, feaux, que vous alliez reconnoitre des cotes inhabit^es, & que vous attiriez ,, chez vous tout Tor des Efpagnes <5c ,, de I'Afrique j nous, plus prudents ,

nous

Je Ji p^t'Jfe ijne de mo»r:r. Cette pb'ifiDrerje ^toit celle d'un jeune homnie nouiri dans le luxe : Alcib'ude i'e trompoit , & Lacede'mone n'envioit pas !e bonbeur d'Achenes C'sH ce qui faifbit dire a un ancien, 4a' il etoit plus doux vivre, comnie les Spartiates, a I'ombre des bonnes toix, (pi I'otnbre ies bi>cages, comme hs Sybarite*.

B5

34 D E L' E S P R I T.

5, nous endiirclffions nos foldats aiix fa- ,, tigues de la guerre, nous elevions leur 5 5 courage, nous favions que Findultrleux 5, ne travailloit que pour le brave. Le 55 temps de jouir eft arrive^ rendez-nous 5, des bieus que vous etes dans Timpuis- fance de defendre ".Si lesRomains n'ont pas tenu ce langage, ,du moins leur con- duite prouve-t -elle qu'ils etoient affecles des fentiments que ce difcours fuppofe. Comment la pauvrete de Rome n'eut-elle pas commande a la richeffe de Carthage, <!•: conferve, ii cet egard , Tavantage que prefque loutes les nation,* pauvres ont iur les nations opnlentes? IS''a-t-on pas vu la frugale Lactdemone triompher de la riche & commer^ante Aihenes ? les Ro- . mains fouler aux pieds les fceptres d'or de TAlie? N'a-t-on pa? vu TEgypteJa Phe- nicie, Tyr, Sidon , Rhodes, Genes, Ve- nife fubjuguees ou du-moins humilees par des peuples qu'eiles appelloient barbares? Et qui lait fi on ne verra pas un jour la riche Hollande, moins heureufe au dedans que la Suifle , oppofer k les ennemis une refinance moins opiniatre? Voilk i'ous quel point de vueieluxe fe prelente aux phi- Jofophes qui Tont regarde comme funcfte aux nationsr

La conclufion de ce que je viens de di- re, c'eft que les hommes, en voyant bien ce qu'iis voient , en tirant des confequen. ces tr6s-juftes de leurs principes, arrivent cependant a des rcfuliats fouvent contra-

die*

D I S C 0 U R 5 I. ^i;

didoires j parce qii'ils n'ont pas dans la niemoire tons les objets de ]a comparai- fon defquels doit rdulter la verite qu'ils cherchent.

II eft , je penfe , inutile de dire qu'en prefentant la queftion de luxe Ibus deux afpecls differents , je ne pretends point de- cider fi le luxe eil reellement nuifible on utile aux etats: ii faudroit, pour refoudre exaiileraentceprobleme moral, entrer dans des details Strangers k I'objet que je me propofej j'ai feulement voulu prouver, par cet example, que, dans les queftions coni- pliqudes & fur iefquelles on juge Tans pas- lions, on ne fe trompe jamais que pur igno- rance , c'eft-a-dire, en imaginant qut le cote qu'on voir dans un objet eft tout ce qu'il y a a voir dans ce meme objet.

C H A P I T RE IV.

De Tabus des mots.

Oiielques exemphs des errcurs occafionnees par rignoranci de la vraie jlgnificatton dcs mots.

UN E autre caufe d'erreur , & qui tient pareillement aTignorance , c'eft I'abus des mots , & les idees peu nettes qu'on y attache. Mr. Locke a fi heureulenu^nttraitd ce fujet , que je ne m'cn permets rt;.xa.men que pour epar^ner la peine des recherches aux lecieurs , qui tous n'ont pas rouvrage de ce philofophe egalenicnt prefent a I'efprit. Delcartes avoit d^j'\ dit , avant Locke , que les Peripat^iicicns, retiancln;s derriere ii 6 Tob-

S6 D E L' E S P R I T.

I'obfcurit^ des mots , etoient aflez fembla- bles i des aveugles qui , pour rendre le com- bat egal, attireroient un homme clairvoyant dans une caverne obfcure : que cet homme , ajoutoit-il, lache donner du jour k la ca- verne , qu'il force les P^ripateticiens d'at- tacher des idees nettes aux mots dont lis fe fervent, fon triomphe eft affurd. D'aprfes Defcartes & Locke , ]e vais done prouver qu'en m^taphyfique & en morale , Tabus des mots & I'ignorance de leur vraie ligni- lication eft , fi f ofe le dire , un labyrinthe nu les plus grands genies fe font quelque- foisegares. Je prendrai pourexemples quel- ques-uns de ces mots qui ont excit6 les difputes les plus longues Cs: les plus vives en- trelesphilofophes : telsfont, enmetaphyfi- qMe, les mots ditTitatiere^ ^efpact^dCinfini. L'on a de tous terns & tour- ^-tour fou- tenu que la matiere fentoit ou ne fentoit pas, & Ton a fur cefujet difputetr^s-lon- guement & tr6s - vaguement. L'on s'ellavi- \i tr^s-tard de fe demander fur quoi Ton •disputoit , & d'attacher une idee pr^cife 4 ce 'mot de matiere. Si d'abord Ton en edt fiTLt la fignitication , on eut reconnu qu»$ les hommes Etoient , fi je I'iDfe dire , les createurs de la matiere , que k matiere n'^- toit pas un ^tre , qu"ii n'y avoit dans U nature que des ifidividus auxquelson avoit donne le nom de corps , & qu'on ne pou- voit entendre par ce mot de matiere que la colledlion des proprietes communes i tous les corps. La fignincation de ce mot ainfi d^termin^e , il ne s\agiiToit plus que

D I S C 0 U R S I. 57

de favoir fi I'etendue , la folidit^ , I'imp^- retrabilite ^toient les feulesproprietesconi- .munes k tous les corps , & fi la dt^couver- te d'une force , telle , par exemple , que I'attracTiion , ne pouvoit pas faire foup^on- ner que les corps eiiffent encore quelques proprietes inconnues , telle que la fsculte de fentir, qui, ne fe manifeihnt que darts les corps organifts des animaux , pcuvoit ^tre cependant commune a tous les indivi- dus. La quellion r^duite h ce point , on eut alovs fenti que , s'il eft , a la rigueur, impoffible de d^montrer que tous les corps Ibient abfolumentinfenfibles, tout homme, qui n'eft pas , fur ce fujet , eclair^ par la re- velation , re peut decider la quellion qu'ea calciilant& comparant la probability decet* te opinion avec la probability de i'opinion contraire.

Pour terminer cette difpute , il n'^toit done point neceflfaire de batir diff^rents fys- l&mesdu monde, de fe perdredansla coin." binaifon des poffibilites , & de faire ces efforts prodigieux d'efprit qui n'ont about! & n'ont du rdelleraent aboutir qu';^ des er- reurs plus ou moins ing^nieufes. En effct (qu'il me foit permis de le remarquer ici), s'il faut tirer tout le parti poflibU de I'ob- fervation, il faut ne marcher qu'avec elle , s'arreter au moment qu'elle nous abandor^- ne , & avoir le courage d'ignorer ce qu'oii ne peut encore favoir.

Inllruits par les erreurs des grands horn-

mes qui nous ont precedes , nous devoris

fentir que nos obfervations multipli«es &

B 7 ' ra&-

35 B E L' E S P R I T:

TaiTemblees fuffifent a peine pour former quelques - uns de ces lyllemes partiels ren- fermes chns le lyfterae general: que c'efl des profondeurs de I'imagination qu'on a jufqu'.^ prelent tire celui de Tunivers ^ & que, li Ton u'a jamais que des nouvelles tronqu^es des pays eloignes de nous , les philoibphes n'ont pareillement que des nou- velles tronquees du fylleme du monde. Avec beaucoup d'efprit & de combinailbns , lis ne debiteront jamais que des fables , jufqu'k ce que le terns & le hazard leur aient donne un fait general auquel tous les autre spuifient fe rapporter.

Ce que j'ai dit du mot de mat'tere , je le dis de celui ^tfpace.\ la plupart des philo- fophes en ont fait un etre , & I'ignorance de la lignification de ce mot a donne lieu a de longues diCputes {a). lis les auroient •abreg^es , s'ils avoient attache une idee nette ^ ce mot : ils feroient alors convenus querefpace, confid^re abflraclivement , eft le pur n^ant ; que Tefpace , confider^ dans

appercu entre deux montagneselev^es : in- tervalle qui , n'etant occupe que par I'air, c'eft - ^ - dire , par un corps qui d'une cer- taine diftance ne fait fur nous aucune im- preffion fenfible ,. a du nous donner une idee du vuide , qui n'ell: autre chofe que ia poflibilite de nous reprefenter des raon-

tagnts

-(■'} Voyei les difputes de Clarcke U de Leibnitz.

D I S C O U R S L 39

tagnes dloigndes les uties des autres, fans que la dilbnce qui les fepare ibit remplie par aucun corps.

A regard de I'id^e de r/>^y?«i, renfermee encore dans Fidee de Vefpace^ je dis que nous ne devons cette idee de I'infini qu'a la puiflance qu'un hopime place dans une plaine a d'en reculer toujours les limites , fans qu'on puiffe, a cet egard , fixer le ter- me ou fon imagination doive s'arreter : IV^- fence de homes eft done , en quelque genre que ce foit,la feule idee que nous puiffions avoir de I'infini. Si les philofophes, avant que d'etablir aucune opinion fur ce fujet, avoient determine la iignification de ce mot diwfini^ je crois que, forces d'adopter la definition ci-delTus , ils n'auroient pas per- du leur terns a des difputes frivoles. Cell a la faufie philofophie des fiecles pr^c^dents qu'on doit principalement attribuer Tigno- rance groffiere ou nous fommes de la vraie fignification des mots : cette philofophie con* filloit prefque entierement dans Tart d'en abufer. Cet art, qui faifoit toute la fcience des fcholaftiques , confondoit toutes les iddes; & Tobfcurit^ qu'il jettoit fur toutes les expreffions , fe r^pandoit gdn^ralemenc fur toutes les fciences , & principalement fur la morale.

Lorfque le c^lebre Mr. de la Rochefou- cault dit que Tamour-propre eft le princi- pe de toutes nos anions, combien I'igno- lance de la vraie fignification de ce mot amour-propre ne fouleva-t-elle pas de gens toutre cet illuftre auteur?On prit Famour-

propre

40 D E L' E S P R I T:

propre pour orgueil & vanit^ ; & Ton s'i- magina, en confequence, que Mr. de la Rochefoucault placojt dans le vice la four- ce de toutes les vertus. II 6tok cependant faciJe d'appercevoir que i'amour- propre, ou Tamour de foi,n'^toit autre cholequ'un fentiment grave en nous par la nature ^ que ce fentiment fe transformoit dans chaque homme en vice ou en vertu , felon les gouts &i les palTions qui Tanimoient^ & que I'a- niour- propre, diffdremment modifi^, pro- duifait egalement I'orgueil & la modellie.

La connoiffance de ces idees auroit pre- ferve Mr. de la Rochefoucault du reproche tant repete, qu'il voyoit riiumanit^ trop en roir^il I'a connue telle qu'elle eil, Je con* viens que la vue nette de I'indifftrrence de prefque tousles hommesanotre ^gard,e{l nn fpeclacle affligeant pour notre vanity ; mais enfin il faut prendre les hommes com- nie ils font: s'irriter contre les eSets de leur amour-propre, c'eft fe plaindre des giboulees du printems, des ardeurs de I'e- t^, des pluies de Tautomne, & des glaces de I'hyver.

Pour aimer les hommes, il faut en at- tendre peu : pour voir leurs d^fauts fans 2igreur,il faut s'aecoutumer h les leur par- donner, fentirque I'indulgence e(i une jus- tice que la foible humanite efb en droit d'exiger de la fagcffe. On rien de plus pro- pre a nous porter i Tindulgence , a fermer nos coeurs a la haine,-\ les ouvrirauxprin- cipes d'une morale humaine & douce, que la connoiffance profonde du cceur humain,

telle

D I S C 0 U R S I. 4^

telle que Tavoit Mr. de la Rochefoncault: aulTi les hommes les plus ^claires ont-ils prefque toujours ^te les plus indulgens. Que de maximesd'humanit^ r^panduesdans Iturs ouvrages ! Fivez , difoit Platon , aveo- vos in- firieurs & vos domeftiques comtne. avsc dcs a- mis malheurettx. Entendrai-je toujours, di- ,, foit un philofophe Indien, les riches s'e- ,, crier. Seigneur , frappe qniconque naus ,, dtJrobe la moindre parcelle de nos biens ; 5, tandis que, d'une voix plaintive & les 5, mains 6tenduc-s vers le ciel, le pauvr^ dit, Seigneur 5 fais-moi part des biens qua ,, tu prodigues au riche; & fi de plus ia- ,, fortunes m'en enlevent une partie , je ,, n'implorerai point ta vengeance, & je ,, conlidererai ces larcins de Tail dont on 5, voit , au terns des femailles, les colom- 5, bes fe riipandre dans les champs pour y 5, chercher leur nourriture".

Au refte, fi le mot d'amour-propre , mal entendu, a fouleve tant de petits elpnts contre Mr. de la Rochefoncault , quelles dilputes, plus ferieufes encore, n'a point occafionne le mot de lihrtef difputes qu'on eut facileraent termin^es, fi tous les hom- mes, aufli amis de la verite que le P. Ma- lebranch^, fuffent convenus , comme cet habile th^ologien, dans {2. Premotion Phyfi' que , que la liberie etoit un tnyjlere. Lorfquon me- fou[fe fur cette quejlion , difoit -il , js. Jiiis force de niarriter tout court. Ce n'elt pas qu'on ne puide fe former une idee net- te du mot de liherte^ pris dans une fignitt- cation commune. L'horame lib re ell Thorn*

me

42 D E L' E S P Pv I T.

me qui n'eft ni charged de fers , ni detenu dans les prifons , ni intimide, comme I'ef- clave, par la crainte des cliatimens ; en ce fens, la liberte de I'homme conlifte dans Texercice libre de fa puiiVance : je dis de (a paifl'ance , parce qu'il feroit ridicule de prendre pour une non-lihcrti rimpuiffance oli nous tbmmes de percer la nue comme I'ai- gle , de vivre fous les eaux comme la baleine, & de nous faire roi , pape , ou empereur.

On a done une idee nette de ce mot de liherti^ puis dans une flgniiication commu- ne. II n'en eil pas ainfi lorfqu'on applique ce mot de lihzrU d la volonte. Que feroit- ce alors que la liberie ? On ne pourroit entendre, par ce mot, que le pouvoir li- bre de vouloir ou de ne pas vouloir une chofe ; mais ce pouvoir fuppoferoit qu'il peut y avoir dcs volontes fans motifs , & par confequent des effets fans caufe. II faudroit done que nous puffions egalement nous vouloir du bien & du mal ; fuppofi- tion abfolument impoffible. En etfet, fi le defir du plailir ell le principe de toutesnos penfees & de toutes nos actions , fi tous les hommes tendent continuellement vers leur bonheur reel ou apparent, toutes nos voiontcs ne font done que I'effet de cette tendance. En ce fens, on ne peut done atta-

cher

fO II efl encore des gens qui regarden* la fafpenfion d'efprlt comme una preuve de ia liberte ; ils ne s'apper- 9i)ivenc pas que la furpenfion eft aufTi n^ceflaire que la pre- cipi atiun dans les jugemens ; iorfque , faute d'examen , Ton s'eft expofe' a quelque malheur , inftruic par I'infor- .wce, I'amour de foi doit noas nc'ceifiter a la fufpenfion.

Ox

D I S C 0 U R S I, 43

cher aucune idee nette h ce mot de Uherti. Mais, dira-t-on , li Ton ell: ndcefiite a pour- fuivre le bonheur par-tout oii Ton Tapper* 9oit, du moins fommcs-nous libres Cur le choix des moyens que nous employons pour nous rendre heureux (Z')? Oui , K^pondrai- je : mais libre n'eft alors qu'un fynonyjne d'edaire, & Ton ne fait que confondre ces deux notions: felon qu'un homme faura plus ou moins de procedure & de }urirpiu- dence, qu'il fera conduit dans fes affaires par un avocat plus ou moins habile , il prendra un parti meilleur ou moins bon ; mais, quelque parti qu'il prenne, le defir de Ton bonheur lui fera toujours choifir le parti qui lui paroitra le plus convefiable k its interets, fes gouts, fes paifions, & eu' fin a ce qu'il regarde comme fon bonheur.

Comment pourroit-on philofophiquement expliquer le probleme de la liberte? Si, comme M. Locke Fa prouve, nous fommes difciples des amis, des parents, des lectu- res, & enfin de tous les objets qui nous environnent, il faut que toutes nos penfees & nos volont^s foient des effets immediats ou des fuites neceflairesdes impreffions que nous avons recues.

On ne pent done fe former aucune idee de ce mot de hhrt6^ appliqud a la volon-

td

On fe trompe pareillement fur le mot driih'rat'on : noes croyons de'iiberer lorfque nous avons, par exemple, a choi- fir enrre deux plaiGrs a pcu pres egaux & prcfque en eq::!- libre; cepeiidant, I'on ne fair alors que prendre pour de ibe- ration )a ler.teur avec hquelle, encre deux poids a peu prcs egaux, ]e plus pefanc emporce ua des badins de la baUnce.

U D E L' E S P R I T.

t^ (f) ,• il faut la conlid^rer comme un niyftere; s'ecrier avec S. Paul, 0 altitudo! convenir que la thdologie feule peut dil- courir fur une pareille matiere , & qu'un traite pliilofophique de la liberty ne leroit qu'un traits des etFets fans caufe.

On voit quel germe ^ternel de difputes & de calamit^s renferme fouvent Tigno- rance de la vraie fignification des mots. Sans parler du fang verft par les haines & les difputes theologiques, difputes prefque tou- tes fondles fur un abus de mots, quels au- tres malheurs encore cett€ ignorance n'a-t- elle point produits , & dans'^quelles erreurs n'a-t-elle point jett6 les nations?

Ces erreurs font plus multipliees qu'on ne penfe. On fait ce conte d'un Suiffe : on lui avoit configuc une pone des Tuileries,

avec

(c) .„ La liberte, difoient les Stoi'ciens, eft une chime- re. Faute de connoitre les motifs de raffembler- les cir- conftances qui nous determinent a agir d'une certaine maniere , nous nous croyons libres. Peut-on penfer qae ,, I'homme ait v^ritablemenc le pouvoir de fe deccrminer ? Ne font-ce pas plutot les objets ext<5rieurs, combines de mille fa^ons differences , qui le pouflent & le determi- rent ? Sa volonte' eft-elle une facuk^ vague &c inde'pen- ,, dante, qui agifle fans choix & par caprice? Elie agic, foir en confequence d'un jugemenc , d'un aiSte de I'en- ,, rendemenc , qui lui repre'fence que telle chofe eft plus ,, avanrageufe a (es interets que toute autre ; foic au'inde'- pendamment de cet aiSe les circonftances ou un nomme fe trouve rinclinent, la forcenc a fe tourner d'un cer- ,, tain cote; & il fe flatte alors qu'il s'y eft teurne libre- ment, quoiqu'il n'ait pas pu voulo r fe tourner d'un au- ',, tre". Hiftoire critique de la philofofihie. ^ {d) Lorfqu'on voit un chancelier avec fa fimarre , fa hr- ge perruque & fon air compofe, s'il n'eft point, dit Mon- taigne, de tableau plus plaifanc a fe faire que de fe peindrc ce mem.-? chancelier confommant I'cEuvre du mariageipeut- ctre n'eft-on pas moins Knt^ de rire, lorfqu'on voit I'air

fou-

DISCOURSI. 45

avec d(*fenre d'y laiiTer entrer peifonne. Un bourgeois s'y prefente : On nentre point ^ lui dit le SuiiTe. Jujji -, repond le bourgeois ,7£; ne veux point aitrer ^ mai% for-

tir (cukment du pont-royal jlh ! s'il s'a

git de for tir , reprend le SuiiTe , mon/ieur, vous pou-oez pafjr (ci). Qui le croiroit "? ce conte ell Thilloire du peuple Remain. Ce- I'ar le prt^fente dans la place publique , il veut s'y faire couronner^ & les Romains, faute d'attacher des idees precifes au mot de royaut^ , lui accordent , ibus le nom dlmperator^ la puiflance qu'ils lui refufent fous le nom de rcx.

Ce que je dis des Romains peut genera* lement s'appliquer k tous les divans & k tous le confeils des princes. Parmi les peu> pies, comme parmi les Ibuverains, il n'eti ell aucnn que Tabus des mots n'ait prdci-

pite

foucieux & la gravlt^ importance avec 1 iquelle certains vifirs e'afl^yenc au divan pour opiner & conclurre, comme le Suil- fe , Jlh' i'il i'^git dejortir, monfieHT, vous pnnvez faffer, Les applications de ce mot font (i faciles & ti tiequentes , qu'on peut s'en fier a cet e'gard a la fagacit^ des ieiieurs, Sc les atTurer qu'iis trouveront par-tout des fentlnelles Suifles.

Je ne puis m'empecher oe rapporter encore a ce fujeC un fait iifl'ei plaifant ; c'efl la reponfe d'un An^lois a ur» miniilre J'etac. Rien de plus ridicule , difoit le miniflre 2UX courtifans , que la maniere dont fs tient le confeil cfce/. quelques nations negres. Reprefentez- vous une chambre d'affemblee ou font plac^es une douiaine de grjndes cru- ches ou jsirres a moitie pleines d'eau ; c'eft It que, nuds tie d'un pas gravi, fe rendenc une douiaine de conleiliers d'e- tat: arrives dans cet:e chambre. chacun faute dans fa cru- che , s')' e ifonce jul.|u'au cou ; ^ c'eft dans cette pofture qu'',:-~ c^v.i 8c qu'on delibere fur les affaires d'etat. Mais vous lie riat pas? dit le miniilre au ft.igneur la plus pres delui. C'e't, rcpondit-il, que je vols tous les jours quel- qii:- chafe de pius plaif.nt encore. Quoi done ? reprit le miniilre. --^'^r^ unsays oit Us :rnchts Jeules ticnnoit confeil.

46 D E L' E S P R I T.

pitd dans quelque erreur groHiere. Pour echapper k ce piege , il faudroit , fuivant le conCeil de Leibnitz, compoler une lan- gue philofophique , dans laquelle on deter- niineroit la fignilication precife de chaque mot. Les liommes alors pourroient s'en- tendre , fe transmettre exadleinent leurs idees, les difpntes, qu'eternife Tabus des mots, fe terraineroient; & les hommes , dans routes les Iciences, feroient bien-tot forces d'adopter les meraes principes.

Mais Texecution d'un projet li utile & fi defirable ell peut-Stre impoflible. Ce n'eft point aux philofophes, c'ell au befoin qifon doit Tinvention des langues; & le befoin , en ce genre , n'ell; pas difficile i fatisfaire En confequence, on a d'abord attache quelques faufles idees a certains mots', enfuite on a combind , compare ces idees <5c ces mots entr'eux ; chaque nou- velle combinaifon a produit une nouvelle erreur; ces erreurs fe font multipliees, & en fe multipliant, fe font tellement compli- quees qu'il feroit maintenant impoiiible, fans une peine & un travail infini , d'en fuivre & d'en decouvrir la fource. 11 en ell des langues comme d'un calcul algebri- que: il s'y gliil'e d'abord quelques erreurs; ces erreurs. ne font pas sppergues; on cal- cule d'apres fes premiers calculs; de pro* pofition cu propofition. Ton arrive a des confequenccs entierement ridicules. On en fent I'abfurdite : mais comment retrouver Tendroit ou s'ell: glilTee la premiere erreur? Pour at ellet , il faudioit rvifaire & reve-

rifief

D I S C O U R S I. 47

rlfier un grand nombre decalculs^ nialheu- reufement il eft peu de gens qui puifTent Tentreprendre , encore moins qui le veuil- lent, fur-tout lorsque Finter^t des hom* rues puiiiants s'oppofe d cette verification. J'ai montre les vraies caufes de nos faux jugements ^ j'ai fait voir que toutes les erreurs de I'efprit ont leur fource ou dans lespaffions, ou dans I'ignorance, foit de certains faits, foit de la vraie lignilication de certains mots. L'erreur n'elt done pas clfentiellement attachee h la nature de Tef- prit hnmain^nos faux jugements font done I'effet de caufes accidentelles, qui ne Tup- pofent point en nous une faculte de juger diftincle de la faculte de fentir ^ I'erreur n'cft done qu'un accident , d'ou il fuit que tous leshommesont eflentiellement Tefprit julle. Ces principes une fois admis , rien ne m'empcche maintenant d'avancer, qu& ju- ger, comme je I'ai dejk prouve, n'eft pro- prement que fentir.

La conclufion gdn^rale de ce difcourslj c'eft que I'efprit pent etre confidere ou com- me la faculte produclirice de nos pen fees ; & I'efprit, en ce fens, n'eil: que fenfibilite & me moire : ou I'efprit peut etre regarde com- me un elTet de ces memes facultes ; &,dans cette feconde fignification , I'efprit n'cft qu'un aflemblage de penfees , & peut fe fub- divifer dans chaque homme en autant de parties que cet homme a d'idees.

Voil^ les deux afpects fouslefquelsfepre*' fente Tefprit confidere en lui-meme : e^ami- nbns maintenant ce quec'eftqueTefpritpar -.■^nnort a la fociet^. DE

DE UESPRIT.

DISCOURS II.

DE UESPRIT PAR RAPPORT A LA SOCIE TE\

CHAPITRE PREMIER.

Idie ginlrak.

LA Science n'eft que le fonvenir ou des faits ou des idees d'autrui : VE/prit^ diftiugufc de \2i Scief2ce^ eft done un ali'em- blage d'idees neuves quelconques.

Cette definition de Tefprit eft jufce , elle ell meme tr^s-inftru(ftiv2 pour un philofo- phe; mais elie ne peut etre g^ndralement adoptde: il faut au public une di^linition qui le mette a portee de comparer les diff^- rents elprits entr'eux , & de jugcr de leur force & de leur <^tendue. Or, 11 Ton admet- toit la definition que je viens de donner, comment le public mefureroit-il Tecendue d'efprit d'un homnie qui donneroit au public une lille exadle des idees de cet homme ? comment diilinguer en lui la fcience 6c I'eiprif?

iJuppofons que je pretende k ladecouver* te d'une idee dej^ connue : il faudroit que

le

{a) A la demarche, ^ I'habitude du corps , ce danfear pretend connoitre le cara£lere d'un homtr.e. Un Stranger Ic prefence un jour dans fa faiie; De qml fays etes-ions? lui demjnde Marcel. Je fms jinglois,.. rots, Angluis !

DE L'ESPRIT DISCOURS II. 49

le public , pour favoir fi je meiite reelle- ment a cet ^gard le titre de fecond inveii- teur, fi\t preTiminairement ce que j'ai la, vu & entendu : connoiflance qu'il ne veut ni ne peut acquerir. D'ailleurs , dans Thy- pothefe impoflible que le public put avoir un denombrement exacl & de la quantite & de Felpece des idees d'un homme , je dis qu'en confequence de ce denombrement , le public feroit fouvent force de placer au rang des genies, des hommes auxquels il ne ibupijonne pasmeme qu'on puille accor- der le titre d'hommes d'efprit : tels font en general tous les artiftes.

Quelque frivole que paroiiTe un art , cet art cependant eft fufceptible de combinai- fons inlinies. Lorfque ^Marcel , la main ap- puyee fur le front, roeil (ixe, le corps im- mobile , & dans I'attitude d'une meditation profonde, s'ecrie tout-a-coup, en voyant danfer fon ecoliere, que de cbofes dans un menuet ! il eft certain que ce danfeur ap- percevoit alors , dans la maniere de plier, de rejever & d'emboiter fes pas jdes adref- fes invifibles aux yeux ordinaires C/f) , (5c que fon exclamation n'eft ridicule que par la trop grande importance mife a de pe- tites choles. Or, fi I'art de la danfe ren- ferme un tres-grand nombre d'idees & de combinaifons , qui fait li I'arc de la decla- mation

ent fart a C ii dmtn'Jlratlen puhllque , <^ font «nc port'on de la pitiffance foiivcraine ! Non , monfici'.r : cc front halffe , ce regard tlmlde , cctte demarche Inccrtahic, ne »i'itti>i9fi;cat qftg I'cfclave titre d'tta eleClsur,

Tomt L C

50 D E L' E S P R I T.

ination ne ruppofe point , dans I'adlrice qui y excelle , autant d'iJees qu'en em- ploie un politique pour former un fyllerae ue gouvernemenf? Qui peut aflurer, lorl- qu'on confulte nos bons remans, que , dans ies geftes, la parure & les dilcours etudies d'une coquette paifaite , il n'entre pas autant de combinaifons & d'idees qu'en exige la decouvLTte de quelque fylleme du monde ; & qu'en des genres tres-ditre- rents , la Le Couvreur & Ninon de TEn- clos n'aient eu autant d'eforit qu'Ariftote & Solon ?

Je ne pretends pas demontrer a la ri- gueur la verity de cette propofition ; mais laire feulement fentir que , toute ridicule qu'elle paroilFe, il n'efi: cependant perfonne qui puiii'e la relbudre exaclement.

Trop Ibuvent dupes de notre ignoran- ce , nous prenons pour les iimites d'un art celles que .cette meme ignorance lui don^^ ne : mais fuppofons qu'on put , h. cet e- gard, d^tromper le public , je dis qu'en i'eclairant on ne changeroit rien k fa ma- niere de juger. II ne uiefurera jamais Ton eflime pour un art uniquement I'ur ie nom- bre plus ou moins grand de combinaifons uecelfaires pour y rcuffir; i. parce que le denombrement en eft impoffible k faire ; 2. parce qu'il ne doit conliderer I'efprit que du point de vue fous lequel il eft impor- tant de le connoitre , e'eft-a-dire , par

rap-

(i) Le vulgiire rellreint communemcnc h fignlfication Je ce mot hitercc au feiil amnar de I'argenc ; le leftejr ^catre lencira qua je prcnas ce moc <Jaa5 un I'ecs p'us c-

D I S C 0 U R S. 11. .'^i

rapport ii la foci^te. Or, fous cet afpect, je dis que Tclprit n'ell: qu'un affcmblage , plus ou moins nombreux , non feulemcnt d'id6es neuves, mais encore d'idees int^- redantes pour le public ^ & que c'ell moins au nombre 6c h la fineflfe , qu'au choix heureux de nos ideas , qu'on a atla- cM la reputation d'homme d'elbrit.

En elTet, ii les combinaifons du jeu des dchecs font infinics , fi Ton n'y pent ex- celler fans en faire un grand no m 'ore, pour- quoi le public ne donne-t-il pas aux grands joueurs d'echecs le titre de grands efprits? C'eft que leurs idees ne lui font utiles ni comme agreables ni comme inllruclives," & qu'il n'a par confdquent nul interet de les ellimer: or i'intdrS-t (Z'} prefide a tons nos jugements. Si le public a toujours fait peu de cas de ces erreurs dont Tinvention luppofe quelquefois plus de combinaifons & d'efprit que la decouverte d'une veritc , & s'il etlime plus Locke que Mdlebrau- che , c'eft qu'il mefure toujours fon ellime fur fon interet. A quelle autre balance peferoit-il le mcrite des idees des hommes? Chaque particulier juge des chofes & des perfonnes par rimpreffion agriiable ou del- agrdable qu'il en recoit : le public n'elfc que Talfemblage de tons les particiiliers; il ne pent done jamais prendre que fon uti- lity pour regie de fes jugements.

Ce point de vue, fous lequel j'examine

Tcfprit,

lendu , & que je I'appliqu? genc'ralerricnt ii rout ce cui peu UUU5 procurer des paiUrs, ou nous fuuftruire i des p^ine C 2

52 D E L' E S P R I T.

Tefprit, eft, je crois, le feul fous leqiiel il doive ^tre conlidere. Cell runique ma- niere d'apprecier le merite de chaque idee, de fixer fur ce point Tincertitude de nos jugements, & de decouvrir enlin la caufe de Teconnante diverlite des opinions des hommes en matiere d'efprit; diverfite ab- folunient dependante de la difference de leurs paflions, de leurs idees, de leurs pre- juges, de leurs fentiments , 6c par confe- quent de leurs interets.

II feroit en elfet bien iingulier que I'inte- ret general (6-) eiit mis le prix aux differen- tes actions des hommes f, qu'il leur eut don- ne les nonis de veitueuies ,de vicieufes ou de permifes, felon qu'elles etoient utiles, nuifibles ou indifferentes au public ; & que ce meme interet n'eut pas ete I'unique dif- penfateur de reilime ou du mepris attache aux idees des hommes.

On peut ranger les idees, ainfi que Ics a<5lions, fous trois clafles dilTerentes.

Les idees utiles: &, prenant cette ex- prellion dans le fens ie plus etendu, j'en- tends , par ce mot , toute idee propre ii nous inllruire ou a nous amufer.

Les idees nuilibles: ce font celles qui font fur nous une im predion contraire.

Les idees indiiferentes : je ,veux dire tou- tes celles qui , peu agreables en elles-memes, ou devenues trop familieres, ne font pref- que aucune impreilioii fur nous. Or , de

pareil-

(f) On fent que je park ici en qualicJ de politque, 6c con de chcOiOgieu.

D I S C 0 U R S II. 53

pareilles idees n'ont prefque point d'exif- tence , & ne peuvent,pour ainli dire, por- ter qu'iin inllant le nom d'indillerentes; leur duree ou leur fucceflion , qui les rend ennuyeules , les fait bientot rentier dans la clalFe des idees nuifibles.

Pour faire fentir combien cette maniere de confid^rer I'efprit eft feccnde en veri- tes , je feral fucceiTivement rapplication des principes que j'etablis, aux adlions & aux id(^es des hommes ; & je prouverai qu'en tout temps, en tout lieu, tani en matiere de morale qu'en niatiere d'elprit , c'eft rint^ret perfonnel qui dicle le juge- ment des particuliers , & I'interet general qui dicle celui des nations : qu'ainli c'eft toujours, de la part du public comme des particuliers , I'amour ou la reconnoiflance qui loue , la haine ou la vengeance qui meprife.

Pour ddmontrer cette vdrit^ , & faire ap- percevoir I'exadle & perpetuelle reflemblan* ce de nos manieres de juger, foit les ac- tions, foit les idees des hommes, je confi- ddrerai la probitd & Tefprit b. dilfdrents ^- gards, &relativement, i. a un particulier, 2. k une petite fociet^ , 3. h une nation , 4. aux diffdrents fiecles & aux ditferents pays, 5. aTunivers entier: ik prenant tou- jours I'experience pour guide dans mes re- cherches, je montrerai que, fous chacun de ces points de vue , I'interet ell: I'unique juge de la probite 6c de Teiprit.

C 3 CHA-

54 D E L' E S P R I T.

C H A P I T R E II.

D& la prob'ite , par rapport a un particulier,

CE n'efl: point de la vraie probite, c'eft- ^-dire, de la probity par rapport au public ., dont il s'agit dans ce chapitre ; mais fimpleraent de "la probit(§ confider^e relativement i chaque particulier.

Sous ce point de vue , je dis que cha- que particulier n'appelle probite dans au- trui,que I'habitude des actions qui lui font utiles: je dis I'habitude, parce que ce n'eft point une feule adion honn^te, nonplus qu'une feule idee ingenieule, qui nous ob- tiennent le titre devertueux ou de fpirituel^ on fait qu'il n'eft point d'avare qui ne fe foit une fois nionire gen^reux , de liberal qui n'ait iii une fois avare , de fripon qui n'ait fait une bonne action , de ftupide qui n'ait dit un bon-mot, & d'hommeenfin qui, ll Ton rapproche ccrtaines adions defavie, lie paroifle doue de toutes les vertus & de tous les vices contraires. Plus de confe- quence dans la conduite des hommes fup- pofcroit en eux une continuite d'attention dont ils font incapables; iis ne diflerent les uns des autres que du plus au moins. L"homnie abfolument confequent n'exifte point encore ; & c'eft pourquoi rien de parfait fur la terre , ni dans le vice , ni dans la vertu.

C'fcft done a I'habitude des aclions qui lui font utiles, qu'un paniculier donne le nom de;probit(;5 je dis des actions, parce

qu'on

D I S C 0 U R S II. 55

qu'on n'ell point juge des intentions. Com- ment le feroit-on? Une action n^eft prcs- que jamais I'elFet d'un fentiment ; nous ignorons Ibuvent nous-meines les motifs qui nous determinent. IJn homme opulent enrichit un homme ellimable (i^ pauvre, il fait fans doute une bonne action ; mais cct- te acliion eft-elle uniquement TelFet da de- iir de faire un heureux? La pitid, Telpoir de la reconnoillance , lavanite merae , tous ces divers motifs, lepares ou rtunis, ne peuvent-ils pas, k fon infu, ravoir deter- mind a cette aclion louable? Or, li le plus fouvent Ton ignore foi-meme les motifs de fon bienfait, comment le public les apper- cevroit-il ? Ce n'eil done que par les actions des hommes que le public peut juger de leur probite.

Je conviens que cette maniere de juger ell encore fautive. Un homme a, par exem- ple , vingt degres de paffion pour la vertu , iriais il aime ; il a trente degrds d'amour pour une femme, & cette femme en veut faire un aiTaffin: dans cette hypothefe , il eft certain que cet homme eft plus prfes d\i forfait que celui qui, n'ayant que dix de- gres de pafl'ion pour la vertu , n'aura que cinq degres d'amour pour cette mechante fem- me. D'ou je conclus que , de deux hommes ^ le plus honnete dans fes actions eft quelque- fois le moins paftionnd pour la vertu.

Aula tout philolbphe convient que la

vertu des hommes depend infiniment des

circonftances dans lefquelles ils fe trouvent

places. On n'a que trop fouvent vu des

C 4 bom-

56 D E L' E S P R I T.

bommes vertuenx c^der k im enchainement nialhtureux d'evenementb bizarres. Celui qui, dans toutes les fituations pofl'ibles, repond de fa vertu , ell un impolteur ou un imbecille dont il faut egalement ie defier.

Apr6s avoir determine I'idee que j'attache a ce mot dtprohitS^ confideree par rapport a chaque particulier, il faut, pour s'allurer de Ja jufteffe de cette definition, avoir re- cours a robfervation ; elle nous apprend qu'il eft des hommes auxquels un heureux naturel , un defir vif de la gloire Ok de I'es- time, inipirent pour la juftice & la vertu le meme amour que les hommes ont commu- r^ment pour les grandeurs & les richefles. Les actions perfonnellement utiles a ces hommes vertueux font les actions juites, conformes a Tinteret general , ou qui du nioins ne lui font pas contraires.

Ces hommes font en fi petit nombre, que jc n'en fais ici mention que pour Fhon- neur de I'humanite. La clafle la plus nom« breufe , & qui compofe a elle feule pres- que tout le genre humain, efl: celle ou Its hommes, uniquement attentifs a leurs in- terets , n'ont jamais porte leurs regards fur I'inter^t gen^'al. Concentres , pour ainfi dire , dans leur bien-etre («) , ces hommes ne donnent le nom d'honnetes qu'j.ux actions qui leur font perfonnelle- ment

{a") Notre haine ou nocre amour eft un effit du bien ou du mal qu'on nous fait: Uti'eft, dit Hobbes > datis I'etat dcs futvages , d'hcmme mcch.jnt que I'homrne robujie ; is- JdKS l'e'tc7t foUci', cjtte rhommc en credit. Le puiflanc, pris en ces deux fens, n'eft cependanc pas plus me'chanc que le

foible :

D I S C 0 U R S 1 1. 57

nient utiles. Un juge abfout iin coupable , un miniftre 61eve aux honneurs un iu']tz indigne^ run & I'autre font toujours jus- tes, au dire de Jeurs proteges: mais que le juge puniffe, que le minillre refufe , ils fcront toujours iujultes aux yeux du crimi- ]iel & du difgracie.

Si les moines, charges, fous la premie- re race, d'ecrire la vie denosrois,nedonne- reiit que la vie de leurs bienfaiteurs ; s'ils ne delignerent les autres regnes que par cet mots NIHIL FECiTj & s'ils ont don- iie le nom de ro/s faineants a dts princes tres-eflimables; c'ell qu'un moine ell un homme ,& que tout homme ne prend,dans fes jugeraents, confeil que de ion interet.

Les Chretiens, qui donnoient avec juilice le nom de barbaric &de crime auxcruautes qu'exercoient fur eux les pa'iens, ne don- nerent-ils pas le nom de zele aux cruau- tes qu'ils exercerent a leurtour llircesme- mespai'ens? Qu'on examine les hommes, on verra qu'il n'eft point de crime qui ne loit mis au rang des actions homietespar les fo- cietes auxquelles ce crime ed utile , nid'ac- tion utile au public qui ne foit blamde de quelque focieteparticuliere a qui cette me-, me action ell nuifible.

Quel homme, en eiTet , sacrifie Torgueil de ie dire plus vertueux que les autix-s a

I'orgueil

foible,- Hobbes le fentoit; m?;is il favolt audi qu'on ne donne le nom de m^chant qu'a ceux dont la mjchancete' efl a redoucer. On rit de la colere & des coups d'un sv.. f;;nt , il n'en paroic fouven: que plus joli ; mais on s'jrrlie con;re Ihomme for:,fe£co!ips b;e(Ter.:,on le traitedebrurai.

Co

58 D E L' E S P R I T.

Torgueil d'etre plus vrai , & s'il fonde , avec una attention fcrupuleufe , tons les replis de Ton ame,ne s'appercevra pas que c'eft uniquement a la manicre difrerente dont rintereLpcrfonnel le niodifie,que Ton doit les vices & fes vertus (/')"? que tous les liommes font mus par la meme force? que tous tendent egalement k leur bonheur? que c'ell la diverlite des paffions & des gouts, dont les uns font conformes 6c les autres contraires a Finteret public, qui decide de nos vertus & de nos vices? Sans meprifer Je vicieux, il faut le plaindre, fe f^liciter d'un naturel heureux, remercier le ciel de re nous avoir donne aucun de ces gouts & de ces paffions , qui nous euflent forces de chercher notre bonheur dans Tinfortune d'autrui, Car enfin on obeit toujours a fon inter^t ^ & de-la Tinjuftice de tous nos ju- genients , & ces noms de julle & d'injuile prodigues a la nieme action ,relativenientX I'avantage ou au defavantage que chacun en rei;oit.

Si I'univers phyfique eft foumis aux loix du mouvement , funivers moral ne Teli: pas moins a celles de Finteret. L'interct eft, fur la terre , le puiiTant enchanteur

qui

f />) L'homme huma'in eft celui pour qui I2 vue du ma!- hfur d'iucrui eft une vuj infupponable , 6c q-i , pour s'ar- rachcr ace fptccacie, eft, pour ainli dire, force de fccou- rir le malheureux. L'homnie inhuinjin, au conrriire , ell celui pour qui le fpeiftacie de la mlfere d'autrui eft un ipeSacie agreable ; c'eft pour prolonger Ces plaiCrs qu'il rc-fufe tout fecours aux malheureux. Or ces deux homines fi diffe'rencs cendent cependant tous deux a leur plailir, 6c ion: mus par le nieme reflbrc. hlils, dir*.t-OD, ft Ton

fate

D I S C 0 U R S II. 59

qui change aux yeux de toutes les cr^iatu- res la forme de tons les objets. Ce mou- ton paifible, qui pature dans nos plaines, r.'eft-il pas un objet d'^pouvante 6c d'iior- reur pour ces inlecles impercepiibles qui vivent dans I'epaiireur de la panipe dcs herbes? ,, Fuyons , difent-ils . cec animal ,, vorace & cruel , ce monrtre , dont la ,, gueule engloutit k la fois & nous Ck: nos ,, cites. Que ne prend-il exemple fur lu ,, lion & le tigre"? ces animaux bienfai- ,, fants ne detruifent point uos habitations, 5, lis ne fe repailTent point de notre iang^ ,, juftes vengeurs du crime, ils puniiVent 5, fur le mouton les cruautcs que le mou- ton exerce fur nous ". Ceil ainfi que des interSts dilFerents m^tamornho'ent les objets :le lion ell a nos yeux I'animal cruel; d ceux de rinftcle, c'eil le mouton. Audi peut-on appliquer h I'univers moral ce que Leibnitz dilbit de I'univers phyfique: que ce monde , toujours en mouvementjoffroit h chaque inllant un phenomene nouveau & different a chacun de fes habitants.

Ce principe ell fi conforme a rexpcrisn- ce , que , fans entver dans un plus ]ou^ examen, je me crois en droit de concliirre

que

fait tout pouv f)i, Ton ne djit done point de reconnoiiTan- ce a fes bienfaiteurs ? Du inoins , re'pondriii-;e, le bientai- te;ir n'efl-il pas en drclt d'en exiger ; autremenc, ce feroic un coatrat & non un don qu'il au:uit I'aic. Les GtrmaLti, dit Tacjte, font it re^oi'jeui t'.cs pr/fcas , ir ri'ex'gent ni ne donnent ar.cune m.tr^ne de recomioijpttice. Celt en faveur des maiheureux, & pour multiplier le nombre dss bient.il- t urs, que ie public impofe , £vec raifon , aux obliges ig devoir de la recor.noi/Iance.

C 6

6o D E L' E S P R I T.

que Tinterec perfonnel eft I'unique & uni- verfel appreciateur dii nitrite des actions des hommes; & qu'ainli b. probite , par rapport a un particulier, n'elt, conforme- nient a ma definition , que Thabitude des ac- tions perfonnellement utiles ri ce particulier.

C H A P I T R E III.

De rerprit,par rapport h. un particulier.

0/7 prouve , par ks fails , que nous nejlimons^ dans les autres^ que. Its idles que mm a- vons inter it d''eflimcr.

TRANSPORTONS iiiaintenant aux i- dees les principes que je viens d'ap- pliquer aux actions : Ton fera contraint d'avouer que chaque particulier ne donne le nom ^efprit qu';\ Thabitude des idees qui lui font utiles , foit comme inllructives , Ibit comme agreables; & qu'a ce nouvel egard , I'intdret perfonnel eft encore le feul juge du meriie des hommes.

Toute idee qu'on nous pr^fente a tou* jours quelques rapports avec notre etat, nos palTions ou nos opinions. Or, dans lous ces differents cas , nous prifons d'au- tant plus une idde que cette idee nous eft plus utile. Le pilote , le medecin & Tin-

genie ur

(.») Pour fe moquer d'une grande parleufe, femtne d'ef- pnt d'ailleurs, on s'avifi de lui prefenter ua homme qu'oa lui dit ecre un homme de bciucoup d'efprir. Cette femme Ic revolt a merveiiies ; niais , preflee de s'en faire admi- rer, die fe met & parler , \i\ /ale cent quelljons diffcien-

tei.

D I S C 0 U R S II. 6i

genieur auront plus d'eltime pour le con- ilrucleur de vailleau , le botanilie & le inechanicien , que n"en auront , pour ces memes hommes , le libraire, Forfevre ik. le ma(pon, qui leur pr^fereront toujours le romancier, le deffinateur & rarchitecle.

Lorsqu'il s'agira d'idees propres k com- battre ou i favorifer nos paffions ou nos gouts, les plus eftimables a nos yeux I'e- lont , fans contredit , les idees qui flatte- ront le plus ces monies paffions ou ces memes goiits («). Une femme tendre fe- ra plus de cas d'un roman que d'un livre de metaphyfique: un homme tel que Char- les XII. preferera rhilloire d'Alexandre k tout autre ouvrage : I'avare ne trouvera certainement d'efpiit qu'ii ceux quiluiin- diqueront le moyen de placer fon argent au plus gros interet.

En fait d'opinions , comme en fait de paffions, pour eltimer les idees d'autrui, il faut etre interefie a les efliiiier; fur quoi fobferverai qu'a ce dernier egard les hom- mes peuvent etre mus par deux fortes d'int^rets.

II eft des hommes animes d'un orgueil noble & eclaire , qui, amis du vrai , atta- ches k leur untiment fans opiniatret^ , con- fervent leur efprit dans cet etat de fufpcn- fion qui y laille une entrde libre aux veri-

tes

tes, fans s'appercevoir qu'il ne repondoic rlen. La vifite fake : etes -votis , lui dit-on, contente de -voire frefente? ^^iil eli charm.vnt'. repondic -elle, t^tlll a d'efprit .' A cel- ls exchmacion , diacun de rire: ce grand efpric , c'e'toit «n muer,

c?

6i D E L' E S P R I T;

tes nouvelles: de ce nombre , font quel- ques elprits philofophiques , & quelques gens trop jeunes pour s'^tre forme des o- pinions & rougir d'en changer; ces deux fortes d'homnies eftimeront toujours , dans ies autres , des idees vraies , lumineufes , & propres a fatisfaire la paffion qu'un or- gueii eel aire leur donne pour le vrai.

11 ell d'autres hommes , &, dans ce nom- bre , je Ies comprends prefque tons , qui font animds d'une vanite moins noble; ceux-la ne peuvent ellimer dans Ies au- tres que des idees conformes aux leurs(/^), & propres h jurtifier la haute opinion qu'ils ont tous de la jaftelTe de leur efprit. Cell: fur cette analogic d'idees que font fondes leur haine ou leur amour. De-1^ cet inf- tindl fAr & prompt qu'ont prefque tous Ies gens niediocres pour connoiire & fuir Ies gens de merite Qc'): de-1^ cet attrait puif- fant que Ies gens d'efprit ont Ies uns pour Ies autres; attrait qui Ies force, pour ainfi dire , k fe rechercher , malgrt^ le danger que met fouvent dans leur commerce le de-

fir

(f ) Tous ceux done refpri: eft born^ d.'crient fan? cefle ceux qui joignent la Hjliiiite a I'etendue d'efprit. II Ies ac- cufenc de trop raSner, &c de penfer en to'.it d'une manlere trop abftraite; ,, Nous n'accordjrons j.fniais , die Mr. Hu- me, qu'une chofe eft jufte, lorqu'elle pafle notre foible conception. La dift.-rence , ajoute cet iiluftre philofo- ,, phe, de rbomme rommun a rhomme de genie , fe re. J, marque principaiement dars le plus ou Je moins de pro- ,, fondeur des principes fur lefquels ils fondcnt leurs ide'cs ; ;, avec la plupart des hommes tout jueemen: eft particu- :, lier; t's ne portent point leurs vucs jufques aux propo- ,, fjtions univerf^Iles ; toute idee ge'nerale eft obfcure pcur J, eux".

(c) Lcs foj; , s'l^s en avo'.eri: la puiff.icce , bcnniroier.t

D IS C 0 U R S n. (.'^

fir commun qu'ils ont de la gloire : de-ik cette maniere lure de juger du caraclere & de Tefprit d'lin homme par le choix de fes livres & de fes amis ^ un fot , en eflet , n'a jamais que de fots amis: toute liaifon d'auiiti^ , lorfqu'elle ii'eil pas fondd-e fur un int^ret de bienleance , d'amour , de protection, d'avarice, d'ambition , ou fur quelqu'autre motif pareil , fuppofe totijours quelque relfemblance d'idces ou de lenti- inents entre deux hommes. Voila ce qui rapproche des gens d'une condition ires- dilltrente (jT) : voil^ pourquoi les Auguile, les Mecene , les Scipion, les Julien, les Richelieu & les Conde vivoient famili^'e- ment avec les gens d'efprit , & ce qui a donne lieu an proverbe dont la trivialite attefle la vdrite : dis-moi qui tu hantes^p te dirai qui tu es.

L'analogie , ou la conformite des idees & des opinions, doit done etre confiddrce comme la force attradlive Ck repuifive qui cloigne ou rapproche les hommes les uns des autres (e). Qu'on tranfporte a Conf-

tanti-

volontiers les gens d'efprk de leur foci^tei & repeceroient , d'apres ies Ephe'iiens; Jt ^nelqHf.n excelle parmi ncus , cju'il «Uie cxccl.er ijideurs.

{d) A la C'jur, les grands font d'autant plus d'accaeil a I'honime d'efprit, qti'ils en ont eux.memes davantage.

(f) II eft peu d'hommes , s'ils en avoient le pouvoir, qui n'empioyafr*nt les tourments pour faire generaiemenc adopter ieurs opinions. N'avons-nous pas vu de nos jours des gens afiez fous & d'un or^ueil aflez intole'rabie po'.ir vouloir exciter le magiftrat a fevir contre i'ecrivain qui, donnant a la mufique italienne la pre'fe'rence fur la mufi- que frangoife , c'toit d'un avis different du leur? Si Ton ne i'e porta or()inaire:nent a certains exctl-s que dans les difpu- tes de religion, c'eft que ks autres difputes ne fotirniG'ent

pas

64 D E L' E S P R I T.

tantinople un philofophe , qui , nMtant point eclaire par les lumieres de la revela- tion, lie peut fuivre que les lumieres de la raifon ^ que ce philofophe nie la million de Llahomet , les vifions & les pri^tendus mi- racles de ce prophete: qui doute que ceux qu'on appelle les bons Murulmans n'aient de Teloignement pour ce ijhilofophe , ne le regardent avec horrtur, & ne ie traitent de fou, d'impie, & quelquefois meme de malhonnete-homme? En vain diroitil que, dans une pareille religion , il eil abfurde de croire aux miracles dont on n'efl pas foi-meme le temoin ; & que, s'il y a tou- jours plus a parier pour un menfonge que pour un miracle (/), les croire trop faci- lement, c'eil moins croire en Dieu qu'aux impoiteurs^ en vain reprefenteroit-il que, li Dieu eut voulu annoncer la million de ISlahomet, il n'eut point fait de ces prodi- ges ridicules aux yeux dela raifon la moins txercee, Quelques raifons que ce philofo- phe apportat de fon incr^dulite ,il n'obtien- droit jamais la reputation de fage 6i d'hon-

nete,

pas les memes pretextes ni les mimes moyens d'etre cruel, Ce n'eli qo'a rimpuiflance , qu'on cH en general redevable de Ci moderation. L'homme humain & mode're' eft un homme tres-rare. S'il rencontre un homme d'une religion ditterence de la fienne ; c'eft , di:-il , un homme qui, fur ces niatieres , a d'autres opinions que moi ; pourquoi le perfe'cuterois je? L'evangile n'a nulle part ordonnc qu'on empioyac les tortures Sc les prifons a la converfion des hommes. La vraie religion n'a jamais drefle d'e'chafFauds j ce fon: quelquefois fes miaiflres qui , pour venger leiir or- gueilj blefle par des opinions diffcrentes des leurs , ont ar- ine en leur raveur la Ikpide credulit^ des peuples & des princes. Peu d'hommes t>nc merice I't'loge que les pretr.s

D I S C O U R S II. 65

n&te , anpr^s de ces bons Mufulmans , qii'en devenant allez imbt^cille pourcroiredcs cho- fes ablurdes, ou aflez faux pour feindre de les croire. Tant il efl vrai que les hommes ne jugent les opinions des autres que par la conforniite qu'elles ont avec les leurs, Aufli ne perfuade-t-on jamais les fots qu'a- vec des Ibttiles.

Si le fauvage du Canada nous prefere aux autres peuples de I'Europe, c'ell que nous nous pretons davantage a fes moeurs, h fon genre de vie -^ c'ell: a cette complai- fance que nous devons Teloge ma^nifique qu'il croit f'aire d'unFran(;ois,loriqu'il dit: c'efi tin honime commt moL

En fait de moeurs , d'opinions & d'idees , il paroit done que c'eft toujours foi qu'oa edime dans les autres ; & c'ell la raifon pour laquelle les Cefar, les Alexandre, & generalement- tous le grands hommes ont toujours eu d'autres grands hommes fous leijrs ordres. Un prince elT; habile , il prend en, main le fceptre ; a peine eft-il monte fur le trone, que toutes les places fe trou-

vent

Egyptiens font de la reine Nephte, dans S ethos: loin d' ex- citer I'animoftte, In vexathn , la ferfecv.tinn , par Its cori- feils d't'.ne pu'ti mal entendiie ; elle u'a, difenc-ils, tire de la religion ^ite des maxlmes d: doueenr : e!h ji'a j.imals cm ^n'U flit ^ermis de tottrmenter les hommes four honorer les dieiix.

(/) Comment, dans une telle religion, le te'moin d'un miracleneferolt.il pas fufpeS? II fant , dit Mr. de Fon- tenelle, etre fi fort en garde coatre fol-mhne four racontcr an fait , freclfenient camme on I'a -vii , c'eft-a-dhe , fans y rlen ajot'.ter on dlmlnuer , que tout hcmme qui pretend qu'A cet egard il ne s' eft jamais fnrpris en menfofi^e , eji a ionf ^t'.r un memeur.

65 D E L' E S P R I T.

vent reniplies par des hommes fups^rieiirs: le pdnce ne les a point formes, il femble meme les avoir pris au hazard^ mais, force de n'ellimer & de n'elever aux premiers pofbes que des hommes dont I'efprit foit analogue au fien , il eft , par cette raifon , toujours neceflite k faire debonschoix. Un prince , au contraire , eft peu eclaire : con- traint , par cette meme raifon , d'attirer pr^s de lui des gens qui lui reflemblent, il eft prefque toujours neceflite aux mauvais choix. C'eft la fuite de femblables princes qui fouvent a fait fubftituer les plus gran- des places de fots en fots , durant plufieurs fiecles. Auffi les peuples , qui ne peuvent connoicre perfonnellement leurmaitre, ne le jugent-iis que fur le talent des hommes qu'il emploie , & fur Teftime qu'il a pour Jes gens de meritc. Sous tin monarqiit jlupi- de^ difoit la reine Chriftine , toute fa cour ou Veft ou It (Jevient.

Mais , dira-t-on , on voit quelquefois des hommes admirer, dans les autres, desid^es qu'ils n'auroient jamais produites , & qui meme n'ont nulle analogic avec les leurs. On fait ce mot d'un cardinal : apr^s la nO' inination du pape, ce cardinal s'approche du faint pere , & lui dit : vous voUa elu pa- pe , void la dernkre fois que vous tntendrcz la virile: feduit par les refpe&s , vous allez bientoi vous croire un grand homines Jouve- nez-vous quavant votre exaltation vous tie- tiez quun ignorant S un opinidtre. /Idicu , jp. vais vous adorer. Peu de courtifans fans doute font doues de Pefprit 6c du courage

ne-

DISCOURSTI. G'j

ndcefTaire pour tenir un pareil difcours \ mais la plupart d'entr'eux , lemblables k ces peuples qui tour i tour adorcnt & fouettent leur idole, font en fecret charrn^s de voir humilier le maitre auquel ils font foumis. La vengeance leur infpire I'eloge qu"ils font de pareils traits , & la vengean- ce ell un interet. Qui n'eft point anime d'un interet de cette efpece , n'eltime 6i meme ne fent que les idees analogues aux fiennes: aufli la baguette, propre ^ decou- vrir un merite nailTant & inconnu , ne tour- ne-t-elle & ne doit-elle reellement tourner qu'entve les mains des gens d'efprit , parce qu'il n'y a que le lapidaire qui fe connoille en diamants bruts, (S: que I'efprit qui I'ente Tefprit. Ce n'etoit que Tceil dun Turenne qui, dans le jeune Curchill, pouvoit ap- percevoir le fameux Marlborough.

Toute idee trop etrangere £ notre ma- niere de voir &de fentir, nous lerable tou- jours ridicule. Le meme projet , qui, valle 6c grand, paroitra cependant d'une execu- tion facile au grand miniftre , fera traite, par un miniihe ordinaire, de fou , d'infen- fe ^ & ce projet, pour me fervir de la phra- fe ufitde parmi les fots , fera renvoy^ a la rtpuhlique de PInton. VoiU la raifon pour laquelle, en certains pays, ou les efprits, L^nerv^s par la fuperftition , font parefleux & peu capables des grandes entreprifes :i on croit couvrir un homme du plus grand ridicule , lorfqu'on dit de lui : c\ft vn homme qui vcut reformer VEtat. Ridicule que la pauvret6, le depeuplement de ces pays.

68 D E L' E S P R I T.

& par confequent la neceffite d'une refor- me, fait, aux yeux des etrangers, retom- ber fur les moqueurs. II en ell de ces peu- ples comma de cesplaifants fubalternes(i,0, qui croient deshonorer un homme , lorf- qu'ils difent de lui, d'un ton fottement ma- lin : cefl un liomain , c'ejl un efprit. Raillerie qui, rappellee h. fon fens prdcis , apprend feulement que cet homme ne leur relfem- ble point , c'efb-a-dire, qu'il n'ell ni fot , ni fripon. Combien un efprit attentif n'en- tend-il pas, dans les converfations, de ces aveux imbecilles & de ces phrafes abfur- des, qui, reduites a leur fignification exac- te , ^tonneroient fort ceux qui les em- ploient? Aufli I'homme de merite doit-il etre indifferent a Teftime comme au md- pris d'un particulier dont Teloge eu la cri- tique ne fignifient rien , finon que cet homme penfe ou ne penfe pas comme lui. Je pourrois encore, par une infinite d'au- tres faits, prouver que nous n'ellimons ja- mais que les idees analogues aux nutres \ mais pour conftater cette verity , il faut J'appuyer fur des preuves de pur raifonne- ment.

CHA-:

f,e) Les bourgeois opulents ajoutent en de'rjfion qu'on voir fouvenc I'homme d'efpric a la porta du riche, £c ji- mis le riche a. la pone de I'homme d'efprit ; c cji , re- pond le poete Saadi , p^rcc qne I'homme d'efprit fait le pr:x its rl.heJJ'cs, O" que le richt ignore le ^rix des Ittmicres.

D'uil-

DISCOURSII. 69

C H A P I T R E IV.

De la ndceffite oii nous fommes de n'efli- mer que nous dans les autres.

On prouve encore , dans cs chapitre , que nous fommes , par lapareJJ^e c? la vaniti^ toujours forces de proponionner notre cjlime pour les ulees cPautrui^ a P ana logic & a la coU' formiti que ces idles ont avec les notres,

DEUX caufes , egalement puilTantes , nous y determinent : I'une elt la va- nite, & I'autre eft la parefle. Je dis la va- nite, parce que le defir de reftime eftcoiii- mun a tous les homnies; non que quel- ques-uns d'entr'eux ne veuillent joindre, au plaifir d'etre admire, le merite de me- prifer radmiration ^ mais ce mepris n'ett pas vrai, & jamais I'admirateur n'ell llu- pide aux yeux de Tadmire: or, fi tous les hommes font avidesd'efl:ime,chacund'eux, inilruit par rexp(:rience que fes idees ne paroitront eftimables ou m^prifables aux autres qu'autant qu'elles feront conformes ou contraires a leurs opinions , il s'enfuic qu'infpire par fa vanite , chacun ne peut s'empecher d'ellimer dans les autres une conformite d'ldees qui TalTure de leur efti- me, & de hair en eux une oppofition d'i- dees, garant iCir de leur haine ou du moins

de

D'ailleurs, comment la richeffe eftimeroit-elle la fcience ? Le favanc peut appre'cier I'ignoraiice , parce qu'il I'a ^c^ dans fvin enfanceJ mais I'ignoranc ne peuc apprccier le U- vanc, parce cju'il ne I'a jamais ete.

ro D E L' E S P R I T.

de leur mepris,qu'on doit regarder comme un calmant de la haiue.

Mais, dans la fuppolition m^me qu'un homme fit, a I'amour de la vcnce , le fa- crilice de fa vanite , li cet homme n'ell point anim^ du defir le plus vif de s'inilrui- re, je dis que fa parelie ne lui permet d"a- voir , pour des opinions contraires aux fiennes, qu'une elHme fur parole. Pourex- pliquer ce que j'entends par eftime fur par O' k^ je diilinguerai deux fortes d'ellime.

L'une, qu'on pent regarder comme I'ef- fet ou du refpect qu'on a pour I'opinion publique C<'0 i ou de la conJiance qu'on a dans le jugement de certaines perlonnes , & que ]e nomme eftime fur parole. Telle ell cclle que certaines gens concoivcnt pour des romans tr^s- m^diocres, uniquement parce qu'ils les croient de quelques-uns de nos ^crivains c^lebres. Telle eft encore i'admiration qu'on a pour les Defcartes (5c .les Newton ; admiration qui , dans la plu- part des hommes, ell d'autant plus enthou- liafte qu'elle ell nioins eclair^e ; foit qu'a- pr^s s'etre forme une idee vague du meri- le de ces grands gtnies, leurs admirateurs refpecTient , en cette idee, I'ouvrage de leur imagination ; foit qu'en s'dtabliiTant juges du merite d'un homme tel que New- ton,

(j) Mr. de la Fontaine n'avolc que de ce:te efpece d'ef- time pour la philofophie de Plaron, Mr. de Fonteuelle rapporte a ce fujet qu'un jour La Fonraine lui dit : avo'tez, qite ce PLtton et»it nn grand fhll: fofhe. . . . M.iis , Ird tra:ivez.-vaus des idea blen nettcs ? lui repon.lic Fontenel* le. Oh .' ?;«« ; ii (fi-d'tint cbfcuriu iw^e/ierable, . . . A'«

D I S C 0 U R S II. 71

ton , ils croient s'affocier aux dlogc-s qu'ils lui prodiguciit. Cette forte d'ellime, dont notre ignorance nous force d faire fouvent ui'agc, ell, pnr-U meme, la plus commune*- Rien de fi rare que de juger d'apr^s loi.

L'autre efpece d'eftime eft celle qui, inddpendante de fopinion d'autrui , nait uniquement de Timpreflion que font fur nous certaines idees, & que, par cette raifon , j'appelle ejlime fentie ^ la leule veri-,- table 6: celle dont il s'agit ici. Or, pour prouver que la parefle ne nous permetd'ac- corder cette forte d'ellime qu'aux idees analogues aux notres , il fuffit de remar- quer que c'eil , conime le prouve fenfible- ment la geometrie , par Tanalogie & les rapports fecrets que les idees d^ja connues out avec les idees inconnues , qu'on par- vient ^ la connoiffance de ces dernieres ; & que c'ell, en fuivant la progreflion de ces analogies, qu'on peut s'eiever au der- nier terme d'une fcience. D'ou il fuit que des idees , qui n'auroient nulle analogic avec les notres , feroient pour nous des iddes inintelligibles. Mais, dira-t-on, il n'ell point d'idees qui n'aient necelfaire- ment entr'elles quelque rapport , fans le- quel elles feroient univerfellement incon- nues. Oui, mais ce rapport peut etre ini-

mt^diat

trenvez. - voHs pas ^tt'il Je contridit ? Oh! vraiemetit , repric L^Eontaine, ce n'efi qutm foph'fte. Puis, tout-a . coup, oublunc les aveux qu'il venoit de t'aire: Platou, reprk-il, fi.ice ft bien f i pcrfonnnges! Socrate etoit fnr le Ppee lorf^ qn AlcihLide la tcte conronnee 4s fiettrs, , , . Oh,' ce Pla\'on itolt un grand ihliofo^hc.

72 D E L' E S P R I T.

niediat ou eloigne : lorfqu'il eft immediat ,' le foible defir que chacun a de s'inftruire le rend capable de I'attention que fuppofe rintelligence de pareilles idees : mais, s'il eft eloigne , comme il I'eit prefque tou- jours lorfqu'il s'agit de ces opinions qui font le refultat d'un grand nombre d'idees & de ientiments differents, il eft evident qu'a moins qu'on ne foit aninie d'un dtiir vif de s'inftruire , & qu'on ne fe trouve dans line fituation propre a fatisfaire ce defir, la parelfe ne nous permettra jamais de con* cevoir , ni par confequent d'avoir (Xejlime fentie pour des opinions trop contraires aux notres.

Peu d'hommes ont le loifir de s'inftrui- re. Le pauvre, par exemple, ne peut ni reflechir, ni examiner; il ne revolt la ve- rite , comme I'erreur , que par prejuge : occupy d'un travail journalier, il ne peut s'elever a una certaine fphere d'idees ; audi pr^fere-t-il la bibliotheque bleue aux ecrits de S.Real,de laRochefoucault, & du Car^ dinal de Retz

Auffi, dans ces jours de rejouiffances pu- bliques ou le fpec1:acle s'ouvre gratis , les comediens , ayant alors d'autres fpedla- teurs a amufer, donneront plutot Bom Ja- phet & Pourccaugnnc , (\\x liiraclim & le MifaiJtrope. Ce que. je dis du peuple peut s'appliquer a toutes les dificrentes clafles

d'liom-

(fc) Lucain , difoit Heinfius , eft a I'egard des nutres ',, pottes ce qu'un cheval fuperbe & hennniflant fieremenc ,, fft a I'egard d'une troupe d'ancs, dont la voix ignoble I, de'ceie le gout iiu'ihonc pour la lervitBde ''.

D I S C O U R S II. 73

d'homraes. Les gens dii raonde font dis- traits par mille affaires & mille pUi.irs; les ouvrages philofophiques ont auili pea d'analogie avec leiir efprit , que le Mifnn- tropi avec I'efprit du peuple. Aufli prefe- reront-ils en general la ledlare d'un Ro« man a celle de Locke. Cell: par ce mema principe des analogies qu'on cxplique com- ment les favancs & nieme les gens d'efprit ont donnd \ des auteurs moins eltiracs la preference fur ceux qui le font davantage. Pourquoi Malherbe pr^feroit-il Stace i tout autre poete ? pourquoi lleinlius [h) & Corneille faifoient-ils plus de cas de Lu- cain que de Virgile ? par quelle raifon A- drien pr^fcroic-il Teloquence de Caton a celle de Ciceron? pourquoi Scaligtr (c)re- gardoit-11 Homere 6: Horace co:nnie fore inferieurs \ Virgile & a Juvenal "? Celt que I'eftime plus ou moins grande qu'on a pour un auceur , depend de I'analogie plus ou moins grande que fes idees ont a- vec celles de fon lecteur.

Que, dans un ouvrage manufcrit, & fur lequtl on n'a aucune prevention , Ton charge, feparement, dix honimes d'efprit de marquer les morceaux qui les auront le plus frappes: je dis que chacun d'eux Ibu- lignera des endroits diifcrents^ & que, fi Ton confronte enluite les endroits approu- ves avec i'efprit & le caradere de chaque

ap.

(0 Scaliger c'lte comme de'ceftab'e la dix- Teprierre oie. du qu-rriemg livre d'Horace, que HeioGus cice comme un - cbet-d'osuvre dc i'aiiiiquite.

7-1. D E L' E S P R I T,

approbateur, on fentira que cliacun d'enx n'a loud que les idees analogues ii fa ma- niere de voir & de fentir, & que Tefpri: elt , (i j'ofe le dire , une corde qui ne t\i- init qu'a l"unifion.

Si le favant abbd de Longuerue, comme 11 le difoit lui-racnie, n'avoit rien reienu des ouvrages de St. Auguftin finon que le cheval de Troie (itoit une machine de guer- re ^ Ck ii , dans le roman de Cleopatre , un avocat celebre ne voyoit rien d'intdrellant que les nullites du mariage d'Elife avec Artaban; il faut avouer que la (eule diife- rcnce qui le trouve h cet cgard entre les favautv ou les gens d'erprit,Ci; les honimcs ord'naiics , c'ell que les premiers, ayant nn plus grand nombre d'iddes, leur fphere d'analogies ellbeaucoup plus etendue. S'a- git-il d'un genre d'efpric tres-diflerent du lien V pareil en tout aiix autres hommes, I'hommc d'efprit n'elHtne que les idets analogues aux liennes. Que Ton rafFemble ■un Newton, un Quinaiit, un Machiaveli qu'on ne les nomme point , & qu'on ne les niette point d portee de concevoir I'un pour i'autre cette tipece d'eilime, que j'ap- pelle ejl hue fur parole ^ on verra qu'aprds avoir reciproquc-ment , mais inutilement, ellayd de le communiquer leurs idees , New- ton regnrdera Quinaut comme un rimail- leur inlupportable , celui-ci prendra New- ton pour un faifeur d'ahnanacs, tons deux regarderont Malchiavel comme un politi- que du Palais-Royal; & tons trois enfin, le traiiant rdciproquement d'efprits medio-

cres ,

D I S C 0 U R S II. 75

cres, fe vengeront, par un mepris reci- proque, de i'ennui mutuel qu'ils le ic-ront procure.

Or, fi les hommes fup^rienrs, cntiere- mcnt abforbds dans leur genre d'etud-j, ne peuvent avoir dCcftims. faith pour un gen- re d'efprit trop different du leur; tout au- teur, qui donne au public des idees nou- velies, ne pent done efperer d'ellinie (jue de deux fortes d'honinies : ou dcs jeunes- gens,qLii, n'ayant point adopted'opinions, Ottt encore le defir & le loilir de s'initrui- re^ ou de ceux dont Telprit , £mi de lave- rite & analogue a cekii de I'auteur , Ibup- 9onne deja I'exillence des idees qu'il lui prefente. Ce nombre d'hommes eft tou- jours tr^s-petit : voila ce qui retarde les progres de Tefprit humain , 6v pourquoi chaque verite eft toujour s li lente a fe de- voiler aux yeux de tous.

11 refulte de ce que je viens de dire, que la plupart des hommes , Ibumis ^ la pa- reffe, ne concpoivent que les id(^es analo- gues aux leurs, qu'ils n'ont (Wft'imt fentit que pour cette efpece d'idees ; & de-hi cette haute opinion que chacun eft, pour ainfi dire, force d'avoir de foi-meme; opinion que les moraliftes n'eulTent peut- t'tre point attiibude a I'orgueii , s'ils eus- ient eu une connoitVance plus approfon- die des principes ci-delVus etablis. lis au- roient alors lenti que, dans la Iblitude , le faint refpect 6c I'adrairation profonde dont on fe fent quelquefois p^netre pour foi-meme, ne peut etre que Fcffet de la D 2 ue-

'j^ D E L' E S P R I T.

fieceflit($ ou nous ibmmes de nous efliraer prcrerab.'ement aux auires.

Comment n'aurcit-on pas de foi la plus haute idee? il n'tll ptrfonne qui ne chnn- gtat d'opinions, s'il croyoit les opinions faudes. Chacun croit done penfer jull:e,& par confequcnt beaucoup micux que ceux dont les idees font contraires aux iifcune?. Or , s'il n'eil pas deux hommes dont les idees I'oient exadlement femblables , il faut neceffairement que chacun en particulier eroie mieux penfer que tout autre (^/). La Duchelie de la Fene dil'oit un jour a Ma- dame de Scaal: il faut ravoucr ^ ma chtr& (imie , je m trouve que vwi qui aic toujour $ raifon (J). Ecoutons le Talapoin , le Bon- ze, le Braniine, le Guebre, le Grec, I'l- nian , le Marabou: lorfque, dans Tairem- blee du peuple , ils prechent les uns con- tre ks autres , chacun d'eux nc dit-il pas comme la Duchefle de la Fert^: peu^ks ,

(.3) L'expe'rierce nous apprenc? que chacun mec au rang des efprics faux & des mauvais livres , tout homme & tout ouvrage qui combat fes opinions ; qu'il voudroit impoftT liieBce a Thomme, S>c fupprimer I'ouvrage. C'eft un avar.- f.ge que des orthodoxes peu Rehires one Quelquefois don- ne fur eux aux here'tiques. Si, dans un prcces, difen: ccs «Jerniers, une parcie de'fendoit a I'autre de faire imprimtr dts factum prur foutenir Ton droit, ne regirderoit- on pas certe violence de Tune des parties comme une preuve de rinj-,;ftice de fu caufe?

(?) Voyez les Memolrts de M,id.tme de Sta.rl, (f) Que.le pre'fompticn, difem les gens mediocres, que ccliede ceux qu'on appelle les gens d'efprit! Quelle fupe- rierire ne ft croien:.ils pis fur les autres hommes? Mais, leur re'pocdroir-OR , le cerf qui fe vanttroit d'ttre le plus vite des cerfs, ferort fans-doute un orgueiili-ux; mais , fan* blcffer la moaellie , il pourroit pourtant dire qu'il cuure mieux que la coriuc. Vous eie< la torcue; vous n'ayct ni

D I S C O U R S 1 1. 77

jt "uoi/s rajfure , mot fcul fai toujours raifon. Chacun le croic done un elprit Hipericur, & les lots ne font pas ceux qui s'en croienc le nioins (/) : c'ell ce qui a donne lieu au conte des quaere marchands qui vien- nent, en foire, vendre de la beaute , de la naillance, des dignites 6: de I'efprit , 6c qui trouvent tous le d^bit de leuf mar- chandife, a I'exception du dernier qui ie retire laus etrennes.

Mais, dira-t-on, on voit quelqucs gens reconnoitre dans les autres plus d'eiprit qu'en eux. Oui , repondrai-je, on voit des homines en faire Taveu ; ck cet aveu ell d'une belle ame : cependant ils n'ont , pour celui qu'ils avouent leur fuperieur, qu'une tfiime fur parole; ils ne font que donner i I'opinion publique la prdf^rence fur la leur , & convcuir que ces perfonnes font plus eftimees, fans etre interieuremcnt couvain- cus qu'elles foient plus ellimables Qg).

Vn

111, ni m^Jite: comment pourriez-vous avoir aiuant dVi- prit qu'uii homme qui s'eft donn^ beaucoup de peine pour acqueiir des connoiilances ? Vcus racciif.! de pr^(i)mp- lion.: & c'efl: voiis , qui , fans etude & fans reflexion, vou- lei m.ircher fon e'gal. A votre avis, qui des deux eft pre'- fompcue'.ix?

(.c) En poefie, Fontenelle fernit, fans peine, convenu de la ruptriorice du ge'nic de Corneille fur le ken; mais il lie I'aiiroit pas fentic. Je luppofe pour s'en coavaincre , qu'on eut prre ce mcme Fonrenelle de donner, en fait de poefie, I'idee qu'il s'ecoit forme'e de la perfection: il ell certjin qu'il n'auroit, en ce genre, propofe d'autrcs regies fir.rs cue celles qu'il ?.voi[ lui-nieme auffi bien obfervees qui Cornei.le ; qu'il devoit done fe cruire inccrieurement .luili grand poece que qui que ce fut ; & qu'en s'civouanr inf^- rleur a Corneille, il ne failoit, pur confe'quetit , que facri- £er fiin fentiment a ceiui du public. Peu de gens on: le courage d'ayoaer que c'eft pour eux qu'ils on: le plus He-

D 3 1 ^i-

78 D E L' E S P R I T.

Un homme du monde conviendra, fans peine , qu'il eft en geometrie fort inferieur aux d'Aicinbert , sux Clairauc, aux Eulerj que dans la poefie il le cede aux Moliere, aux Racine, aux Voltaire: mais je dis en meme temps que cet homme fera d'au- tant moins de cas d'un genre, qu'il recon- uoitra phis de iuperieurs en ce m^me gen- ie i & que d'ailleurs il fe croira tellement d^domniage de la i'up^riorite qu'ont fur lui jes hommes que je viens de citer, foil en cherchant k trouver de la frivolite dans les arcs & les fciences, Ibit par la variete de fes connoillances , le bon-fens, Tufage du monde, ou par quelque autre avantage pa- reil, que, tout pele, il fe croira aufli cili- mable que qui que ce foit (/6).

Mais, ajoutera-t-on , coniment imaginer qu'un homme qui, par exemple , remplit les petits offices de la magiftrature, puilTe fe croire autant d'efprit que Corneille)* 11 eft vrai , repondrai-je , quMl ne mettra perfonne k cet egard dans fa confidence : cependant, lorfque, par un examen fcrii- puleux , Ton a decouvert de combien de ienti- ments d'orgueil nous fommes journellement affecles , ians nous en appercevoir, & par combien d'^loges il faut etre enhardi pour s'avouer a Ibi-m^me & aux autres la pro- fonde ellime qu'on a pour fon efprit, on

fent

J'efpece d'eilime que j'appelle fent'e ;mzis,q\i"ih le niencou. ou'ils I'avouent, ce fentimenc n'en exifte pas moins en eiix. {h) On fe loae de tout; les uns vanrenr leur ftupldice (bus le nom de b-jn-fens; d'autres louent leur beaure'i quel- ques uns, enorgueillis de leuxi richeflesj mettent ces dons

du

D 1 S C O U R S II. n

fent que le lilence de I'orgueil n'en prouve point i'ablence. Suppolons , pour luivre I'exerapie rapporte ci-delfus, qu'au ibrtir de la com^die le hazard raflemble trois pra- ticiens : qu'ils viennent ^ parler de Cor- neille \ tous trois , peut-etre , s'ecricront A la fois que Corneille ell le plus grand genie du monde ^ ccpendant, li , pour fe dccharger du poids importun de retUmc, I'un d'eux ajoutoit que cc Corneille ell a- la veritd un grand homme , mais dans un genre frivole , il elt certain , li Ton en ju- ge par le mepris que certaines gens aftec- tent pour la podfie, que les deux autres praticiens pourroient le ranger ^ Tavis du premier; puis, de confiance en confiance, s'jIs venoient k comparer la chicane \ la poeiie : Tart de la procedure , diroit uu autre, a bien les fineffes 6: les conibinai- fons , comme tout autre ert : vraiment, r^pondroit le troiiierae, il n'eft point d'art plus diflicile. Or, dans Thynoth.-lc tr^s-ad« millible, que, dans cet art li difficile, cha- cun de ces praticiens i'e criic le plus habi- le, fans qu'aucun d'eux eut. prononce le mot , le relultat de v.ette converfation feroit que chacun d'eux fe croiroit autant d'etprit que Corneille. Nous Ibmnies , par lavauite, 6: fur-tout par I'ignorance, tene- ment

du hazard fur le compte de leur efprit & de leiir pruJen- ce ; la temme qui compte le foir avec fon cuilimtr , fsj crok auQi cilimable qu'un favant. II n'eft pas jufqu'a rim- primeur d'inful'o qui ne meprife I'impnintur de ro»i.:,iS y & qui ne fe croie aufTi furcrieur au tiernier que l'i,.-fo'io I'eit en naaflc i Ia brtihure.

D4

8o D E L' E S P R I T.

ment n^ceffites a nous eftimer preferable* mtm aux autres, que le plus grand hom- me dans chaque art eft celui que chaque artifte regarde comrne le premier apres Jui. Du temps de Th^millocle , ou I'or- gueil n'etoit different de T'orgueil du fie- c!e prefent qu'en ce qu'il ^toit plus na'if, tous ies capitaines, apres la bataille de Sa- Jamine, ayant ^U obliges de declarer, par des billets pris lur Fautel de Neptune, ccux qui avoient eu le plus de part a la vic- toire , chacun s'y donnant la premiere part , adjugea la feconde a Themitlocle f & le peuple crut alors devoir decern er la pre- miere reccmpenfe a celui que chacun dcs capitaines avoit regarde comme le plus di- gne apr^s lui.

II eft done certain que chacun a neces- fairement de foi la plus haute idee , •& qu'en confequence on n'eftime jamais dans autrui que Ion image & fa rfclTcmblance.

La conciufion gcnerale de ce que j"ai dit de refprit , confidere par rapport a un par- Ticulier, c'eft que Telprit n'eft que rairem* blage dcs idees interellanies pour ce parti- culier, foit com me inliructivcs, foit com- me agreables: d'ou il fuit que I'interet per- ionnei, comme je m'etois propole de le montrer , eft , en ce genre 5 le feul juge du m^iie des hommes.

CHA-

D I S C O U II S II. 8i

C H A P I T R E V.

De la probite par rapport k une fociete particuliere.

Uobjet de ce chapitre, ejl dt mnntrcr qite. hs focieUs parrtculieres ne donnmt k noti d'honnites qiiaux actions qui leiir font uti- les : or riiitirct de ces focietes fa trouvcin.t fouvent oppofe a I'intiret public ^ elks dot- vent fouvent donncr k nom dljonnetes a des acfions rielkment nuifibks au public i diss Solvent done , par I'eloge de ces aBlons , fouvent feduire la probite des plus honnciss gens , 6? les d&tourner , a kur in(u , dii chemin de la vertu.

Sous ce point de vue , je dis que la probite n'eil que Tiiabitude plus oa Tuojns grande des actions particulicremcnn utiles a cette petite Ibcietd. Ce n'eft pas que certaines ibcietes vcrtueufes ne pa- roifl'ent fouvent fe depouiller de leur pro- pre interet, pour porter fur les actions des homrncs des jugeraents conformes a Tiii- teret public; mrds elles ne font alors que fatisfaire la paffion qu'un orgueil eclaire leur donne pour la vertu; &., par conle- quent, qu'obeir, corame tonte autre fo- ciete , a la loi de i'int^ret perfonnel. Quel autre motif pourroit determiner un homn>s ^ des aclions genereufesP II lui efb auHi impolTible d^'aimer le bien puur le bien,que d'aimer le mal pour le mal (ji).

Bru-

{a) Lrs declamations ccmt!r.a.]!es des moralifies conrre

la ms'chancete ij'.i bommes , pn-uvem !e peu de con;;ois-

D 5 ^iice

B2 D E L' E S P R I T.

Brutus ne facrifia fon fiis au faint de Rome, que parce que Tamour paternal a- voit fur lui moins de puiflance que I'amour de la patrie; il ne fit alors que ceder a la plus forte paffion: c'elt elle qui,reclairanc fur I'interet public, lui Mt appercevoir, dans un parricide fi genereux , fi propre h ranimer Tamour de la liberte , i'unique res- fource qui put fauver Rome de I'empecher de retomber fous la tyrannie des Tarquins. Dans les circonltances critiques ou Rome fe trouvoit alors, il falloit qu'une pareille adtion fervit dt fondement k la vafte puis- fnuce a laquelle i'eleva depuis Tamour da bitn public & de la liberte.

Mais, comme i! ell peu de Brutus & de focietes compofees de pareils hommes, c'eft dans I'ovdre commun que je prendrai mes exemples, pour prouver que , dans chacune des iociet^s , Tinteret particulier ell I'unique diilribiiteur de rellime accor- dee aux actions des hommes.

Pour s'en convaincre , qu'on jette les yeux fur un homme qui facrifie lous fes

biens

fance qu'ils en ont. Les hommes ne font point mechanrs, mais fouiTiis a ieurs in^ertts. Les cris des moraliftfs ne cbangtront certaintmen: pas ce rdlort de I'univers moral. Ce n'elt done point de la mc'cbancec^ des hommes done il faui fe plaindre, mais de I'ignorance des Icgifiateurs, qui on: tciujours mis I'interet particulier en oppoOtion avec I'intr-ret j-.^neral Si les Scyhes etoicnt plus vercueux que nous , c'ell que leur le'giflation &" leur genre de vie leuf kifpiroit plus de probire'.

(/') Je >u- /""•■' cr.T-t>^'!e, difoit Chilon mourant, j':f d'tin feiil crime: c'efi d" avoir , fettd^tnt rr.a mapfii-iztnre , fanvS de Lt r'rwur des /o'.v K/j crirr.ine! , rrnn rf iittitr /im;,

Je citerai encore , u ce fujet , un fait rapport^ dans Je Culiftun, Ua Arabe va fe plaindre au fulun ^s yiolfnces

que

D I S C 0 U R S II. ^3

biens pour fauver de la rigueur des loix un parent , allaffin icet homme pafVera cev- tainement , dans fa famille , pour tres- vertueux , quoiqiril ioit reellement tres- injulle. Je dis tr^s-injufte, parce que, 11 Tefpoir de l'iinpunit6 doit multiplier les forfaits chez une nation, li la certude da fupplice ell abfolument neceflaire pour y cntretenir Tordre , il ell evident qu'une grace accordv^e a un criminel efl , envers le public, une iniuitice dont ie rend compli- ce celui qui foliicite une pareille grace (^). Qu'un minillre , fourd aux follicitations de les parents & de fes amis, croie ne de- voit elever aux premieres places que des hommes du premier merite: ce mimfire li julle paiFera certaincment, dans ("afociete, pour un homme inutile, fans amitie, peut- etre meme fans lionn^tete. 11 faut le dire a la honte du fiecle^ ce n'eft prefque ja- mais qu'^ des injullices qu'un hom.me ea grande place doit les titres de bon ami, de bon parent, d'homme vertueux & bien* failant que lui prodigue la fociet(^ dans la- quclle il vit. Que ,

que deux inconnus exer^oicnt dans fa ma'fbn. Le ful:an s'y tranfporte, f^it c^teinare les lumieres, faifir les crimi- nels , tnvelopper leurs teres d'un manreaii; il commande qu'on les poij;narde. L'executicu hnte, le fuhan flic ral- lumc-r les fl^mbeauX , conficiere ies corp; des criminels, le- ve les m^iinsj &c lenJ graces a Dieu. ^-'l-e f-vetir, ]tii die fon vizir, avex. . ■i.ous uc/,c rr^m ciii liel? ..... Vizir ^ r«*por.d le fultan , j*<«' era mes fits anteurs dc ces viuiencei ; ('f/i fof.i oKo: j' at voK'n^uan dei^ritt les f.arr.b ciux t <jtton toiivilt a:rn rftantran le "vif'^e de us ma'h:i:rc:{>: : j'.ii ir.i'iit que la tendrejfe patertielle ne mc fit rnanquer a la jitfJce que je do.'S « mes ftijets, Jage fi je dols remert.'ef It 44(1 1 muintenant que je me tmnve jufle, fata it'e parriiuli-*

D 6

Bi|. D E L' E S P R I T.

Que, par fes intrigues, iin pere obtieti* ne I'emploi de general puur un fils incapa- ble de commander, ce pere fera cite, dans i"a famille, comme un homme lionnete (!fe bienfaifant : cependani , quoi de plus abo- minable que d'expoler une nation, ou du moins plufieurs de les provinces , aux ra- vages qui fuivent une defaite, uniquement pour latisfaire I'ambition d'une famille?

Quoi de plus puniilable que des follici- tations, centre lesquelles il ell impoflible qu'un Ibuverain loir toujours en garde? De pareilles foUicitations, qui n'ont que trop jbuvcnt plonge les nations dans les plus grands malheurs, font des fources intaris- lables de calamites: calamites auxquelles peut-etre on ne pent louUraire les peuples qu'en brifant entre les hommes tous les liens de la parente , 6: declarant tous les citoyens enfants de Tetat. Cell Tunique moyen d'etoulYer des vices qu'autoriie une apparence de vertu , d'empCcher la fubdi- vilion d'un peuple en une infinite de famil- ies ou de peiites focietes, dont les int^- lets , prefque toujours oppofes a I'interet public, eteindroient ^i la fin dans les allies toute efpece d'amour pour la patrie.

Ce que j'ai dit prouve lliiBfamment que, devant le tribunal d'une petite foci^te , I'in- teiet efl le ftul juge du raerite des acTiions des hommes: aulii n'ajouterois-je rien ace que je viens de dire , ii je ne m'etois pro-

pofe

(<>) On couvroit, dans certa'iis pays, d'une pMu d'ane , •les hommes en p;ace, pour leur apprendie tju'ils r.e doi-

vfcat

D I S C O U R S II. 8^'

pofe rutiliie publique pour but principal de cec ouvrage. Or, je icns qu'un homme' honnete , tltV-ay^ de I'afcendant que doit necellairement avoir lur lui ropinion des focietes dans lesquelles il vit , peui crain- dre avec railbn d'etre, k fon iiilu , louvent detounif^, de la vertu.

Je n'abandonnerai done pas cette matie- re fans indiquer les moyens d'echapper aux ledudtions, & d'eviter les picges que Tintcret dts Ibcietes particulieres tend a la probite des plus honnetes-gens , & dans lesquels il ne I'a que trop louvent rurprile.

C H A P I T R E VI.

Des moyens de s'aflurer de la vertu.

O/i inctiqiie , en ce chapitre , comment on pent repoiijjlr les infinuations des focUtis parti- culieres ^ rejijhr a leurs feduclions ^ & con- jerver line vertu inehranlahlt au choc de milk inter its particuliers,

UN homme eft jufle , lorsque toutes fes adions tendent au bien public. Ce n'eft point alTez de faire du bien pour me- riter ie titre de vertueux. Un prince a nnlle places a donner, il faut les remplir^ il ne peut s'empecher de faire mille heu- reux. C'efl done uniquement de la julli- ce (ji) ou de rinjullice de fes choix que

depend

vcnc rien a ce *[u'on appelle decence ou faveur, maiJ rout s la julUce-,

D7

%f^ D E L' E S P R I T;

depend fa vertu. Si , lorsqu'il s'agit d'une place importante , il donne , par amiti6 , par foibk'fie, par Ibllicitation ou par pa- reife , .i un homnie mediocre, la preferen- ce fur iin homme fuperieur, il doit fe re- garder comme injufte , quelques ^loges d'ailleurs que donne k fa probite la fociet6 dans laquelle il vit.

En fait de probite , c'eft uniquenient -rint^ret public qu'il faut confulter & croi* le, & non ies hommes qui nous environ- nent, L'intdr^t perlonnel leur fait trop louvent illufion.

Dans Ies cours , par exemple, cet inte- ret ne donne-t-il pas le nom de prudence ^ la faulTtte , & de fottife a la verite qu'on y regarde du moins corame une folie, C^ qu''on y doit toujours regarder comme telle.

Eile y eft dangereufe ; & Ies vertus nui- fibles feront toujours compt^es au rang des defauts. La verite ne trouve grace qu'au- pr^s des princes humains C$c bons , tels que Ies Louis XII , Ies Louis XV. Les coinediens avoient joue le premier fur le theatre^ les courtifans exhortoient le Prin- ce a les punir : non ^ dit-il, ih im rtndtnt jiifiice ; ih me croient cligne d' entendre la v6- riiL Exemple de moderation imite depuis par Mr. le due d'. . . . Ce prince, forcd de mettre quelques impofitions fur une province, & fatigue des remontrances d'un depute des ^tats de cette province , lui rt^pondit avec vivacitd : S qtteUes font vos forces , pour vous oppojer a mes volontis ? Oui pouvez-vGUs faire? . . . Ohar & hair , re*

piiqaa

D I S C 0 U R S n. 87

pliqua le depute. R^ponfe noble qui fait egalenient honneur au deputd & au prince. 11 etoit prefque aufli difiiciie a Tun de I'en- tendre , qu'^ I'aiure de la faire. Ce ineme prince avoit une maitrefie, iin gentilhom- nie la lui avoit enlev<^c ; le prince 6toit pique , & fes favoris I'excitoitnt k la ven- geance : pumjfez , di;oient-ils , un inj'olmt

Jefais^ leur repondit-il, que la vengeance inejl facile , un mot jiifn pour me <iefaii t (Tun rival , & c'cft ce qui m''cwpeche de le promncer, Une pareille moderation eft trop rare; la verite eft ordinairement tropmal accueil- lie des princes 6c des grands, pour t^our- rer long-temps dans les cours. Comment habiteroit-elle un pays ou la plupart de ceux qu'on appelle les honnetes gens, ha- bitues k la balleire & a la f.atterie, don- nent & doivent reellement donner k ces vices le nom d'ufage du monde? L'on ap- per<;oit difficilement le crime ou fe trouve I'utilite. Qui doute cependant que certai- nes flatteries ne Ibient plus dangereufes & par conf^quent plus crimineiles aux yeux d'un prince ami de la gloire , que des li- belles faits contre lui? ]\on que je prenne ici le parti des libelles : mais enfin une flatterie pent , \ fon ini'u, detourner un bon prince du chemin de la vertu, lors- qu'un libelle pent quelquefois y ramener un tyran. Ce n'eft fouvent que par la bou- che de la licence que les plaintes des op- primes peuvent s'elever julqu'au trone (A).

Mais

ifi) i) n'eft point, dit le poete Saadi, la Yoix timide

.= des

S3 DEL' ESPRIT.

Mais I'interet cachera toujours de pareil- les Veritas aux I'ocietes particulieres de la cour. Ce n'efl:, peut-etre, qu'en vivant loin de ces focietes qu'on peut fe defendre des illufions qui les feduifent. II eft du •moins certain que , dans ces menies fo- cietes , on ne peut confeiver une vertu toujours forte & pure, fans avoir habituel- lement prefent a Tefprit Je principe de I'u- tilite publique (0, fans avoir une connois- fance profonde des veritables interets de ce public, par confequent de la morale & de la politique. La parfaite probite n'elt jamais le partage de la ftupidite ^ une pro- bite fans lumieres n'eft , tout au plus, qu'une probite d'intention, pour laquelle le public n'a & ne doit eifedivement avoir aucun egard, i.parce qu'il n'efl point juge des intentions ; i. parce qu'il ne prend , dans fes jugements, confeil que de Ion interet. S'il fouftrait h la mort celui qui par mal- lieur tue fon ami k la chafle , ce n'ell pas feulement k I'innocence de fes intentions

qu'il

y, des m'inlftres qui doit porter a I'oreille des rois les plirn- ), les des malheureux,- ii Lut que ]e cri du peuple puilTe ,, direftemenc percer jufqu'au trone ".

(c) Confequemment a ce principe, Mr. de Fontene'le a Jetini le meufunge: triir, ji),e vrit^ <;«'.■>» doh. Un hom- nie fort du llr d'une femme, il en rencor.rre le mari : D'oii ve>i:x- volt: '( lui dit celui-ci- Que lui reprndre? lui doit-on alors la verite ? Nnu, die Mr de Fontenelle ,'p^rce cju'a- lurs la fcrlie n'eft ntrie a perfinni; Or ia verite elle- mtrae eft foumife au principe de I'utiiire publique. Elle duit pre'- lider a conipoficmn do fhiftoire , a I'e'tude des fciencps •& des arts : elle xioic (e prefuuser aux grands, & .rnL-me Errach'f le voile qui couvre en eux des de'fauts nuifibles au ■public; m-.iis elle ne doir jamais revekr ceux qui ne nu'« iVjit qu'a -I'hoiTiine meme. C'eli i'afflijer lans uuilcei fous

pre-

D I S C 0 U R S II. 89

qu'jl fait grace, puifque la loi condamne ail fupplice la lentinelle qui s'eil involon- tairement lailTe furprendre au fommeil. Le public ne pardonne, dans le premier cas, que pour ne point ajouter k la perte d'un citoyen celle d'un autre citoyen ; il ne punit, dans le fecond , que pour prevenir les furpriics & les malheurs auxquels Tex- poferoit une pareille invigilance.

II faut done, pour cire honnete, joindre •i la nobleile de Fame les luinieres de Fes- prit. Quiconque raffemble en foi ces diile- rents dons de la n?.ture , fe conduit tou- jours lur la boufiblc de I'utilite publique. Ceite utility eft le principe de toutes les vertus humaines , & le fondement de toutes les Idgiflations. Eile doit inlpirer le l^gifla- teur , forcer les peupks a le Ibumettre a i'iis loix; c'ed: enfin k ce principe qu'il faut fa- crifier tous fes fentiments, julqu'au fenti* ment nieme de rinimaniie.

L'humanite publique efl quelquefois iin- pitoyabie envers les pariiculiers {d). Lorf-

qu'un

pre'texte d'etre vrai ; c'eft erre m^chant & brural ; c'eft moins aimer ]a verite, que fe gl-jrifier dans rhumiliacion d'autrui

(1) C'eft ce principe qui, cbcz les Arabes, a confacre I'exemple de fe\cT'n^ que donna le f'ameux Ziad , gnuver- neur de Bafr?.. Apres avt/ir ihuciiement tence de purger cecre ville dis afl'affins qui I'infelioient , il fe vie contrainc de decernsr la peine de more contra tout homnie qu'oa rencontreroic la nuit dans les rues L'on y arrete u ' ecran- ger, il eft conduit devant le tribunal du gouverneur , il ef- fa<e de le fie'chir par fes iarmes : m.ithetircux etr,ii.g.'r , lui die Zjid , ;e doU te faro'iire Injrijie , en pHniJpitit une Cuiitr.i'^fiit'cn a des cr.ires que tu as pn l^ititrer wais le /«- lut de "Btifra defend dt ta?nort:Je}lettre &■ te cond^rnnc^

90 D E L' E S P R I T.

qu'un vaifTeau eft fiirpris par de longs cal- nies, & que la famine a, d'une voix im- perieule , commande de tirer au fort la vicftime infortunee qni doit fervir de patu- re k fes compagnons, on I'egorge fans re* mords : ce vailleau eft rembleme de chaque nation, tout devicnt legitime & memever- tueux pour le falut public.

La concludoii de ce que je viens de di- re , c'eft qu'en lait de probite , ce n'eil point des focieids ou Ton vit dont il faut prendre conieil, mais uniquement de i'in- terec public: qni le coniukeroit toujours , ne feroit jamais que dcs actions ou imm6- diatement units au public, ou avantsgeu- I'es aux particulitrs fans etre nuifibles h. Te* tat. Or de pareilles actions iui font tou* jours utiles.

L'horame qui fecourt le merite mallieu- reux, donne , lans contredit, un exemple de bienf.ifance conforme a I'interet gene- ral ; il acquitte la taxe que la probite im- poie a la richelFe.

L'honnete pauvrete n'a d'autre patrimoi- re que les trelbrs de la vtrtueufe opulence.

Qui fe conduit par ceprincipe, pent fe rendre h lui-meme un temoignage avanta- geux de fa probity , peut fe prouver qu'il merite reellcment le litre d'honnete-hom- me : je dis meriter ; car , pour obtenit quilque reputation en ce genre , il ne fuilit pas d'etre vertueux j il faut, de plus,

ie

(f) II efl permij de fare Te'loge c?e Ton coeur, & noa selui di fou efprit ; c'eft . ue le premier ce ;ire oas a con-

fa-

D I S C 0 U R S 11. 91

fe trouver, comme les Codnis & les Re- guliis, heureulement place dans des temps, dt;s circonftances & des poftes ou nos ac- tions puillent beaucoiip influer fur le bien public. Dans toute autre polition, la pro- bit^ d'un citoyen , toujours ignore du pu- blic, n'eil, pour ainfi dire, qu'une quality de fociet^ particuliere , k TuCage feulement de ceux avec kTquels il vit.

Cell uniquement par fes talents qu^in homme prive peut fe rendre utile & recom- mandable a ia nation. Qu'importe au pu- blic la piobite d'un particulieV^ cette pro- bit6 ne lui ell: prel^ue d'aucune utilite CO* Aufli juge-t-il les ■^vants comme la polie- rite juge les morts : elle ne s'intorrae point li Juvenal etoit mechant, Ovide de- bauch^ , Annibal cruel , Lucrece impie , Horace libertin , Augulle diffimule , & Ceiar la femme de tous ks maris : c'ell uniquement leurs talents qu'elle juge.

Sur quoi je reraarquerui que la plupart de ceux qui s'emportetit avee fupeur cen- tre les vices domelHques d'un homme il- lulhe, prouvent moins leur amour pourle bien public que leur envie centre les ta- lents ; envie qui prend fouvcnt , a leurs yeux , le mafque d'une vertu , mais qui n'eft le plus fouvent qu'une envie dcguifee, puifqu'en g(ineral ils n'ont pas la meme horreur pour les vices d'un homme fans merite. Sans vouloir faire Fapologie du vi- ce ,

f^quence. L'envie prevoit qu'un parci! e'loge en obtlendra pen du public,

92 D E L' E S P R I T.

ce , que d'honnetes-gens auroient h rou- gir des fentiments doiit ils fe targuent, fi on leur en decouvroit le principe & la bafTeffe?

Peut-etre le public marque-t-il trop d'in- difference pour la vertu; peut-etre nos au« teurs font-ils quelquefois plus foigneux de la correction de leurs ouvrages que decelle de leurs nioeurs, & prennent-ils exemple fur Averroes , ce philolophe, qui fe per- mettoit , dit.on, des friponneries qu'il regardoit non feulement comme peu nuifi- bies, mais menie comme utiles a fa repu- tation : il donnoit , difoit-il , par-la le change k fes rivaux,d^!^urnoit adroitement fur les moeurs les critiques qu'ils eullent faites de les ouvrages; critiques qui, fans doute , auroient port^ k fa gloire de plus dangereufes atteintes.

J'ai, dans ce chapitre , indiqui^ le moyen d'dcbapper aux iedu6tions des fociet^s par- ticulieres , de conferver une vertu toujours in^bnnlable au choc de mille interets par- ticuliers & differents ; & ce moyen confide k prendre , dans toutes fes demarches, confeii de I'interet public.

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CHA-

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D I S C 0 U R S 11. 93

C H A P I T R E VII.

De refprit par rapport aux fociet^s parti- culieres.

On fait voir que ks fociitis peftnt a la miuit balance k mirite des idees Cf des actions des homines. Or , rinterit de ces focieUs neiant fas toiijoitrs conforme a riniirit giniral^ on jcnt quellcs doivent , en conjcqucuce , porter , fur ks memts objets , des juganrnts tres-differents de ceux du public.

E que j'ai dit I'efprit pnr rapport \ iin I'eul homme , je ie dis de I'efprit conlid^re par rapport aux focietes parti- culieres. je ne repeterai done point , a ce fujet, ie detail fatigant des memes preu- ves ; je montrerai leulement, par de nou- velles applications du menie principe, que chaque Ibciete , comme chaque paniculitr, n'eftime ou ne meprife les idees des au- tres focidt^s que par la convenance ou la dilconvenance que ces idecs ont avec fes paflions , fon genre d'efprit, & enfin Ie rang que tiennent dans Ie monde ceux qui compolent cette Ibciet^.

Qu'on produife un fakir dans un ccrcle de Sybarites, ce fakir n'y fera-t-il pas re- garde avec cette pitie meprifante que des ames fenfuelles & donees ont pour un homme qui perd des plaifirs reels , pour courir apres dts biens imaginaires? Que je falfe penetrer un conquerant dans la re- traite des philofopbes , qui doute qu'il ne

traite

54 D E L' E S P R I T.

traite de frivolites leurs fpeculations les plus profoncies, qu'il ne les confidere avec le mepris d^daigntux qu'bne ame , qui fe dit graiide, a pour des ames qu'elle croit petites, & que la puiffance a pour la foi- bleile. Mais qu'a Ion tour, je tranrporte ce conquerant au portique; orgueilleux , )ui dira le lloicien outrage, toi qui mepri- fes des ames plus hautes que la tienne, apprends que Tobjet de tes defirs eft id celui de iios. mepris ; que rien ne paroit grand fur la terre , a qui la contemple d'un point de vue eleve. Dans une foict anti- que, c'ell du pied des cedres , oil s'affied le voyageur , que leur faite femble tou- cher aux cieux ^ du haut des nues , o\i plane I'aigle , les hautes futaies rampent conime la bruyere , & n'oilrent aux yeiix du roi des airs qu'un tapis de verdure dt^- ploye lur des plaines. C'eft ainii que Tor- gucil blcdc du iloicien fe vengera du de- dain de I'ambitieuxi & qu'en general fe traiteront tous ceux qui feront animes de paffions diff^rentes.

Qu'une femme jeiine , belle, galante, telle enlin que Thilloire nous ptJnt cette celtbre Clcopatre, qui, par la multiplicity de fes beautes , les charmes de fon e;prit, la variete de fes carelTes , faifoit gouter chaque jour k fon amant les delices del'in- conftance; & dont enlin la premiere jouis- fance n'etoit, dit Echard, qu'une premie* re faveur ; qu'une telle temme fe trouve dans une aflemblde de ces prudes , dont ia vieilleffe & la laideur allurent ia chafle-

D I S C O U R S Ii; 95

t£,on y m^prifera fes graces & fes talents: a I'abri de la f(idu(5tion , Ibus I'egide de la laidtur , ces prudes ne lentent pas com- bien rivrelle d'un amant ell flatteule ^ avec quelle peine, quand on eft belle, on r6- lifte au defir de mettre un amant dans la confidence de mille appas lecrets ; elles fe dechaineront done avec fureur contre cette belle femme, & mettront fes foibles- fes au rang des plus grands crimes. Mais, li Tune de ces prudes fe prciente a fon tour dans un cerclc de coqyej^tes , elle y fera traitee fans aucun des menagcments que la jeunelfe 6: la beaute doivent a la vieilleile 6: ^ la laideur. Pour fe venger de fa prude- rie , on lui dira que la beile qui cede ^ Famour &: la laide qui lui refifte, ne font, toutes deux , qu'obeir au nieme principe de vanite ; que, dans un amant. Tune cher- che un admirateur de fes aitraits , I'autre fuit un delateur de fes difgraces; & qu'a- niraees, touted deux, par le meme motif, entre la prude & la femme galante, il n'y a jamais que la beaute de ditference.

Voila comme les paliions differentes s'in- fultent r^ciproquement ; & pourquoi le glorieux qui meconnoit le merite dans une condition mediocre, qui le dedaigne & qui voudroit le voir ramper ;\ fes pieds , eft i fon lour mepvifd des gens Rehires. Infenfe, lui diroient-ils volonticrs , homme fans merite 6: meme fans orgueil,de quoi t'ap- plaudis-tu ? des honneurs qu'on te rend? JNlais, ce n'eft point k ton merite, c'eft k ton fafte 6c ^ ta puiilance qu'on rend hom-

niage.

96 D E L' E S P R I T.

mage. Tu n'es rien par toi-meme; fi tu brillcs , c'eft dc Teclat que reflechit fur toi la faveur du Ibuverain. Regarde ces vapeurs qui s'elevent de la t'ange des ma' recages : foutenues dans les airs , elles s'y changent en nuages eclatantsf, dies bril- lent corame toi, mais d'une Iplendcur eni- prunice du foleil ; Tallre le couehe , Te- clat da nuage a difparu.

Si des pallioiis contraires excitent le m^- pris refpectif de ceux qu'elles aninient , trop d'oppolition dances efprits produit a pc-u pres le meme etfet,

Kecelliies,conime ]e I'ai prouvi; dans le Chapiire IV, a ne I'entir, dans les autres , que les idees analogues a nos idees, com- ment admirer un genre d'efprit trop ditfe- rent du notre? Si I'etude d'une I'cicnce ou d'un art nous y fait appercevoir une infi- nite lie beautes & de difficultes que nous jgnorerions fans cette etude , c'cil done pour la fcience & I'art que nous cultivons, que nous avons necellairement le plus de cette eftime que j'appelle fcntie.

Notre ellime , pour les autres arts ou fciences , ell toujours proportionnee au rapport plus ou moins proctiain qu'ils ont avec la fcience ou Tart auquel nous nous appliquons. Voila pourquoi le geometre a coinmunement plus d'eliime pour le phy- ficien que pour le poete , qui doit en accor* der davantsge ^ Torateur qu'au geometre.

Cell audi de la meiileure foi du monde qu'ou voit des hommes illullres , en des genres diiferents , faire 1165 - peu de cas les

UQS

DISCOURSII. 97

wns des autres. Pour fe convaincre de la rd-alitd d'un menris toujours leciproque de leiir part (car il n'y a point de detre plus fidellement acquittee que le mepris,) pre- tons I'oreiile aux dilcours qui echappent aux gens d'efprit.

Semblab'.es aux vendenrs de miLhiiJate rc^pandus dans une place publique , cha- cun d'eus appelle Its admirateurs ix foi^ & croit les mdiiter feul. Le romancier fe perfuade que c'ell Ton genre d'ouvrage qui luppofe le plus d'invention & de ddlica- tefle dans Tefprit ^ le mdtaphyficien fe voit comnie la fource de Tevidence & le confi- dent de la nature : moi feul , dit-il , je puis gendralifer les idees, & decouvrir le gcrme des (^venements qui fe developpent journellement dans le monde phyfique &: moral ; & c'ell par moi feul que riionnie peut etre ^clair(f. Le poete , qui regarde les metaphyficiens comme des fous feri^ax, les aifure que , s'ils cherchent la veritd dans le puiis oli elle s'ell retiree, ils n'ont pour y puifer, que le feau des Uanaides,; que les decouvertcs de leur efprit !ont dou- teufes , mais que les agrements du fien font certains.

Ceil par de tels difcours que ces trois homnies fe prouveroientjeciproquement le peu de cas qu'ils font Ics uns des autres^ & fi , dans une pareille contelration , ils prenoient un politique pour arbitre : ap- prenez , leur diroit-il h tous , que les fcien- ces & les arts ne font que de fdrieufes ba- gatelles & de difficiles frivolit^s. L'on s'y

Tome I. Z peut

(;8 D E L' E S P R I T;

peut appliquer dans Fenfance, pour don- iier plus d'exercice k fon efprit : mais c'ell iiniquement la connoiflance des inter&ts des peiiples qui doit occuper la t^te d\m homme fait & fenfc; tout autre objet ell petit, & tout cc qui ell petit ell meprifa- ble: d'ou il concluroit que lui feul ell di- gne de I'admiration univeiTelle.

Or , pour terminer cet article par im dernier exemple , fuppofons qu'un phyli- cien pretat Toreille b. cette conclufion ; tu te trompes, repliqueroit-il a ce politique. Si Ton ne mefure la grandeur de I'efprit que par la grandeur des objets qu'il confi- dere, c'ell moi feul qu'on doit reellement eftimer. IJne feule de nies decouvenes change les interets des peuples. J'aiman- le une aiguille , je Tenferme dans une bouffole ; 1 Amerique fe decouvre ; Ton fouille fes mines, mille vailicaux charges d'or fendent les mers , abordent en Euro- pe; 6: la face du monde politique ell chan- gde. Toujours occupe de grands objets , i\ je me recueille dans le lilence & la loli- tude, ce n'eil point pour y ctudier les pe- tites revolutions des gouvernements , mais celles de I'univers j ce n'ell point pour y pdn^trer les frivoles fecrets des cours , mais ceux de la Nature: je decouvre comment les mers ont formd les montagnes & fe font repandues fur la terre ; je melure & la force qui meut les alrres & I'etendue des cercles lumineux qu'ils decrivent dans I'a- zur du cicl : je caicuie leur malfe, je la compare a celle de la terre j & je rougis

de

D I S C 0 U R S 1 1. 99

de h petitefle du globe. Or, fi j'ai tant de honte de la ruche, juge du nicpris que j'ai pour rinfdcite qui Thabite, le plus- errand legillatcur n'eft k mes yeux que le roi des abeilles.

Voih'i par quels raifonnements chacun fe prouvci i iui-meme qu'il til pollefleur du genre d'cfprit le plus eftimable ; & com* ment , excites par le delir de le prouver aux autres , les gens d'efprit le deprifenc reciproquement , fans s'appercevou* que chacun d'eux , enveloppe dans le mepris qu'il inl'pire pour les pareils , dcvieuc le jouet & la rifce de ce meme public dont il devroit etre radmiration.

Au relle , c'eil: en vain qu'on voudroit diminuer la prevention favorable que cha- cun a pour fou efprit. On ie moque dun ileurilte immobile pres d'une platie-baade de tulipes 5 il tient les yeux toujours fixes fur leurs calices^ il ne voic rien d'admu-a- ble fur la terre que la finelle & le melange des couleurs dont il a, par fa culture, for- ce ia Nature a les peindre : chacun etl ce (leuritle ^ s'il ne mefure Tefprit des hom- ines que fur la connoilianct; qu'ils our des lleurs, nous ne mefurons pareillement no- tre eltime pour tux que fur la conformity de leurs idees avec les notces.

Notre eftime ell tellement dependante de cette conformite d'id^es , que perlonne ne peut s'examiner avec attention fans s'ap- percevoir que, fi , dans tons les inllauts de la journee, il n'ellime point le meme hom- me pr^cifdment au meme degre, c'ell tou- E 2 jours

ICO D E L' E S P R I T.

jours k quelques-unes de ces contradic* lions, inevitables dans le commerce intime 6c journalier, qu'il doit attribuer la perpe- tuelle variation dii thermometre de ion es- time: aufli tout iiomme dont les idees ne Ibnt point analogues a celles de fa loci^te, en ell-il toujours nic^pril'e.

Le philofophe, qui vivra avec des petits- maitrts, fera Fimbecille & le ridicule de leur foci^t^ ; il s'y verra jou^ par le plus mauvais bouffon^dont les plus fades quoli- bets pafleront pour d'excellents mots : car le fucces des plaifanteries depend moins de la finelfe d'efprit de leur auteur, que de foil attention h ne ridiculifer que les idees defa- greables a fa fociete. 11 en elt des plaifan- teries comme des ouvrages de parti ;, elles font toujours admirdes de la cabale.

Le mepris injulle des focietes particulie* res les unes pour les autres , ell done, comme le mepris de particulier a particu- lier, uniquemt-nt reifet & de Fignorance & de I'orgueil : orgu'eil fans doute condara* nable , mais neceifaire & inherent a la na- ture humaine. L'orgueil eft le germe de tant de vertus & de talents, qu'il ne faut ni efperer de le detruire, ni meme tenter de Taftoiblir, mais feulement le diriger aux chofes honnetes. Si je me moque ici de l'orgueil de certaines gens , je ne le fais ,

fans

(.') L'InteceC ne nous prRfeme des objets que les faces (bus lefquelles il nous eft utile de les appercevoir. Lorf- qu'on en juge cont'ormt-iricnt a I'ince'rec public , ce n'ell pas rant a la juflefls de fon efpri:, a la juftice de fon ca- lidcii, qu'il fauc faire honneur , <ju'au hazard qui nous

D I S C 0 U R S II. 101

fansdoute, que par un autre orgneil,neut- ^tre mieux entendu que le lenr dans ce cas particulier, comma plus conforme k Tinte- rSt gdn^ral ^ car la jullice de nos jugements & de nos actions n'eft jamais que la ren- contre heureufe de notre interct avec Tm- teret public Qa).

Si Tedime, que les diverfes focietes ont pour certains fentiments & ceriaines Icien- ces , ell differente felon la diverfue des palTions & da genre d'elprit do ceux qui les compoient;> qui doute que la difi'^ren- ce entrc les conditions des hommes ne pro- dv:iie a pen pres le mcme effet ;, & que des id^es, agreables aux gens d'un certain rang, re Ibitnt ennuyeufes pour des hommes d'un autre ^tat? Qu'un homme de guerre, un n^gociant, diirertent devant des gens de robe ^ I'un, fur I'art des ruges,des cam- pements & dts Evolutions militaires; Tau- ire , fur le commerce de I'indigo , de la foie , du fucre & da cacao; ils feront 6- coutes avec moins de plai'ir & d'avidite, que I'homme qui, plus au fait des intrigues du palais, des prerogatives de la mai^illra- ture & de la maniere de conduire une af- faire, leur parlera de tons les objets que le genre de leur el'prit ou de leur vanite rend plus particulierement intereifants pour eux.

En

fiace dans des circonflances ou nous avons int^rec de voir comme le public. Qui s'examlne profoncli^menc, fe fuv- prend crop fouvent en erreur pour n'ejre pus morlcrte. Il ne s'enorguiliit point de fes iumicres, il ignore fa luperio- rite. L'tfprlt cU comme !a fantei tiuand on en a, ron ne s'cn arper^oic point.

E3

102 D E L' E S P R I T.

En general, on meprife jufqu'i I'efprit dans un homme d'un etat inferieur au lien. Quelque raerite qu'ait un bourgeois, il fe- ra tonjours meprile d'un homme en place, il cet homme en place ell Itupide ; quoiqu'il it'y ait ^ dit Dcmat, quune ciiflinbion civile, entrt k bourgeois & It grand feign eur ^ ^ unt diPiinclion nalurdk cntre I'homme. d'ejpril c? h grand Jeigneur ftupidt.

Ceil done loujours Tinteret perfonnel , modilie felon la dilTerence de nos befoins, de nos paffions , de notre genre d'efprit & de nos conditions, qui, fe combinant ,dans les diverfts focietes, d'un nombre iniini de maniercs, produit Tetcnnante diverliie des opinions.

Cell: confequemment \ cette variety d'in- teret que chaque fociet^ a Ion ton , fa ma- uiere particuliere de juger & Ion grand es- prit dont elle feroit volontiers un dieu , fi Ja crainte des jugements du public nes'op- pofoit a cctte apothdote.

Voiia pourqi.oi chacun trouve a s'alTor- tir. Auffi n'eii-il point de Ihipide, s'il ap- porte une certaine ai'ention au choi>: de Ja locic^te , qui n"y puifTe palVer line vie dou- ce an milieu d'un concert de louangesdon- nees par des admirateurs finceres ; aufli n'ell-il point d'horame d'efprit, s'il ie li- pand dans differentes focietds , qui ne s'y voie fucceffivement traite de fou , de fage, d'ngreable, d'ennuyeux , de ftupide & de fpirituel.

La conclufion generale de ce que ]e vicns de dire, c'ell que rinteret perfon- nel

D I S C 0 U R S II. 103

iiel eft, dans chaque focidte, runiqaeappre- ciateur du mcrite des choCes & dcs pciibn- nes. II ne me rcfte plusqu'^ moiiLrer pour- quoi les homines Its plub generalemcnt ie- tcs & recherches des Ibcietes paiticulieres telles que celles du grand monde , ne lone pas toujours les plus ellimeb du public.

C H A P I T R E VIII.

De la difference des jugements du public, & de ceux des Ibcidtes paiticulieres.

Confiqutmtnent a la dijfirence. qui ft trouvt entre fintiret clu public & cclin des focii' tes particiilieres , on prouve , clans ce cha- fitre , que. ces focictes doivcfit attacler une. grande tftime a ce quon oppdh k bon ton S? k bel ufage.

POUR decouvrir la caufe des jugements difFerents que portent fur les memes gens le public cs: ics focicres particulicres, il fant obferver q.^'une nation n-eft que raffemblage des cjtayens qui la compolent; que Finteret de chaque citoyen ell tou- jours, par quelque lien, attache i I'inte- ret public; que , femblable aux allres qui, fufpendus dans les d^ferts de Telpace , y font mus par deux moiivemenis princi- paux, dont le premier plus lent (r/) kur eft commun avec tout Funivers , & le fe- cund plus rapide leur eft particulier , chi-

(.?) SyHeme des ancleus \ hilofophes.

-J04 D E U E S P R I T.

que fociet^ eft aulTi mue par deux difFeren- tes efyeces d'interets.

Le premier, plus foible , lui eft commun avec la fociete generale, c'eft-^-dire, avec la nation; 6i le lecond, plus puillant, lui eft abrolument pavticulier.

Con{eqi.iemment a ces deux fortes d'in- teiSts, il fcft deux fortes d'idees propres k plaire aux Ibcieies particulieres.

L'une , dont le rapport , plus immddiat Il rinteret public , a pour objet le com- merce , la politique, la guerre, la l^gilla- tion. , les fciences & les arts i cette efpece d'idees interciVantts pour chacun d'eux en particulier, eft en conttrquence la plus ge- iidralement, niais la plu^ foibknicnt tfti- rr.^e de la pUipart des (bcietes. Je dis de la plupart, parce qu'il eft des fociet^s, telles que les Ibciet^s ncad^miques, pour q\ii les idees le plus gendakment utiles font les idees le plus particuiicrement agrcables,& doiK rinteret perfonnel fe trouve par ce n.oyen coi'fondu avec Tinteret public.

L'autre elpcce d'idees a des rapports im- ni^diats h I'intdret particulier de chaque fociet^ , c'eft-a-diie , h fes g(Uts , a I'es averfions, ^ Ics proiel^ , h fes plailirs. Plus intcrcifante & plus agr^abk-, par cetti.^ rai- Ibn , aux yeux de cette ioci^te , elle eft communement affez indifferente a ceux du public.

Cctte diftinelion admife, quiconque ac- quiert un tres-grand nombre d'iddes de cet- te derniere efpece, c'efta-dire , d'idees particuliercment interellaiues pour les ib-

cietes

D I S C 0 U R S II. - 105

cittds ou il vit , y doit etre , en confequen- ce , regarde comme tres-lpirituel : niais que cet homme s'oflVe aux yeux du public , (bit dans un ouvrage , foit dans une guande place , il ne lui paroitra fouvent qu'un homme tres-m6diocre. Ceil: une voix cliar- ir.ante enchambre, niais trop foible pour le theatre.

Qu'un homme ,au contraire , ne s'occupe que d'idees gcneralement intereflantes , il I'cra moins agreable aux focietes djns les- quvrlles il vit^il y paroitra meme quelque- fois & lourd & deplace : mais qu'il s^oll're aux yeux du public , foit dans un ouvrage, foit dans une grande place; dtincelant a- lors de genie , il nieritera le titre d'homrae luperieur. C'eft un coloife mondrucux (i^c meme defagreable dans Tattelicr du fculp- teur, qui, eleve dans la place publique, devient Tadmiration des citoyens.

Mais pourquoi ne reuniroit-on pas en foi les idees de Tune & I'autre efpece; & n'obtiendroit-on pas , a la fois ,