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HISTOIRE
DU
THÉÂTRE EN PICARDIE
NOMBRE DU TIRAGE
100 exemplaires sur papier vélin.
25 — sur papier teinté.
10 — sur papier de Hollande.
i35 exemplaires.
GEORGES LECOCQ
HISTOIRE
DU
THÉÂTRE EN PICARDIE
DEPUIS SON ORIGINE
JUSQU^A LA FIN DU XVI« SIÈCLE
PARIS
LIBRAIRIE H. MENU
3o, RUE JACOB
1880
p
AVERTISSEMENT
^r 'est à tous ceux qui , comme nous, iif aiment le théâtre, que nous dédions
^Xk^L^ÂT^ ces pages.
?P%^^^«|^ A la fin de l'année 1878, nous avons " l)ublié un volume, assez court d'ailleurs,
bien que relativement très-complet, sur V Histoire dit Théâtre de Saint - Quentin. Le succès que ce travail a obtenu nous décide aujourd'hui à étendre notre étude et à écrire une Histoire du Théâtre dans la province de Picardie. Que le même sujet soit traité dans chacune de nos anciennes provinces et on pourra enfin savoir exactement ce qu'a été le théâtre en France. Il y a là matière à i)lusieurs monographies curieuses, pleines de faits nouveaux et inattendus.
Nous désirons, pour notre part, contribuer, dans la plus large mesure possible^ à ce monument qui sera élevé un jour, nous l'espérons, à la gloire des acteurs et des auteurs des siècles passés.
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C'est une histoire crautant plus iutéi^essaute à étudier qu'elle forme uu des priueipaux chapitres de riiistoire littéraire (l'une nation. Connaître les goûts de nos pères à ce sujet, c'est connaître leurs mœurs, pénétrer dans leur intimité et suivre le développement de leurs pensées jusque dans ses phases les plus intimes. Nous avons voulu vivre quelques instants avec nos bons aïeux, pleurer avec eux aux Mystères ; rire, du franc et large rire gaulois , aux Farces et Moralité.:^ ; admirer les luxueux tableaux vivants des Allérjories; être admis au sein des joyeuses sociétés littéraires, des Putjs d'Amour qui, avec les Ménestrels et les JonfjleurSy contribuent à divertir le peuple.
De recherches en recherches nous avons passé dans rintimité des braves gens des xv^ et xvi* siècles de longues et bonnes années. Nous résu- mons ici les impressions que nous avons ressenties dans ce milieu si différent du nôtre. Nous sou- liaitons au lecteur autant de plaisir à les lire que nous en avons éprouvé à le's écrire.
C'est donc seulement le court espace de deux siècles qui va nous occuper d'abord. Plus tard — et nous pensons que ce sera bientôt — nous irons nous asseoir aux distributions de prix des collèges, écouter les jeunes gens jouer de beaux drames latins que nous ne comprendrons pas toujours; nous irons ensuite dans les granges et les au- berges applaudir les comédiens nomades, troupes courageuses et modestes, dont l'existence précaire CDmmande la sympathie. Enfin , nous verrons s'élever de vastes salles de spectacle où nos oreilles
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charmées enlendroiil les oHivrcs de Muliùre, le grand Maître, de Regnard, de Gresset, de Marivaux et de bien d'autres, tro}) dédaignés de nos jours. Nous nous réjouirons des succès de nos conci- toyens, auteurs et acteurs, nés dans cette })rovince de Picardie si fertile en hommes de talent et de génie.
Ce voyage à travers les âges ne i)eut se faier rapidement , il faudra au lecteur une grande l)atience jxjur nous suivre. Nous voulons lui éviter, autant que possible, les ennuis de la route. Notre première étajje ne nous conduira donc pas au-delà du commencement du xvii" siècle. Puissc-t-elle s'effectuer sans trop de fatigue !
Pour chaque époque , nous consacrerons des chapitres spéciaux aux monuments dans lesquels se donnaient les représentations, aux pièces qu'on y jouait, aux acteurs qui les interprétaient, aux auteurs qui en écrivaient le texte, aux directeurs qui se chargeaient de V exploitation des villes et des provinces, etc.
Nous avons dû consulter de nombreux ouvrages, et ici, comme toujours, nous indiquons nos sources :
De Beau ville : Histoire de la Ville de Montdi- dier ; Recueil de do eu mentît' inédits concernant la Picardie.
E. Delgove : Histoire de la ville de Doullens,
A. Dubois : Les Mystvros à Amiens dans les xv"^ et x.\f siècles.
H. DusEViO. : Xotice sur les documents relatifs aux mystères et Jeux de pei'sonnaxjes représentés
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à Ainiciis pendant le x\^ siècle ; les représentations des mystères de la Passioî} à la fin du xx" siècle ; Histoire de la rille d'Amiens.
Exposition Universelle de 187R : Catalor/tie du ministère de l'Instruction pablique, des cultes et des beaux arts, t. II, 2\fasc. : Exposition théâtrale.
Edouard P'leury : Antiquités et monuments de V Aisne ; les trompettes jongleurs et les singes de Cliauny ; les jeux de Dieu.
DoM Grenier : Introduction à V Histoire de la Picardie (1).
Paul Lacroix : (Bibliopjhile Jacob). Catalogue de la bibliothèque de AI. Soleinne.
C. LiBERTHAis et Louis Paris ! Toilcs peintes et tapisseries de la ville de Reims ou la mise en scène au théâtre des confrères de la Passion,
Charles Louandre : Histoire d'Abbeville et du comté de Ponthieu.
Matton : Extrait des comptes de la ville de Lnon, concernant la royauté des D rayes.
Les frères Parfaict : Histoire du Théâtre- François.
Gaston Paris et Gaston Raynaud : La Passion, pjar Arnoul Gréban.
Emile Picot : Notice sur Jehan Chaponneau, docteur de l'Eglise réformée, metteur en scène du Mystère des Actes des Apôtres, joué à Bourges en 1536.
RiCH : Dictionnaire des Antiquités romaines.
A. RoYER : Histoire universelle du théâtre.
(1) Important recueil que l'on consulte toujours avec fruit.
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Francisque Sarcky : Feuilletons du TEMPS, ÏS78, P(fssiin.
Sok!-:l : Les mystères à Cujnjjirfjne.
BlIH.IOTHÈQUES KT COLl.F.rTIONS PrRI.IQlKS i:T PRIVKKs; ARCHIVES DES DÉPARTEMENTS DEL'AisNE
ET DE LA Somme, etc.
Avant de tcrniiurr, un dernier mut et une })ri("'re. Quelque temps que ron conserve un manuscrit dans ses cartons, quelques soins (|ue Ton prenne de réunir les renseig^iements utiles, il y a forcément des notes qui échappent. Nous nous proposons d(jnc de consa- crer un chapitre spécial aux documents que nous aurions omis et qui nous seraient signalés. Pour cela, nous avons besoin de la collaboration bien- veillante de nos lecteurs : nous espérons qu'elle ne nous fera pas défaut. Pour que ce su[)plément soit aussi court que possible, nous leur serions très reconnaissant de nous signaler, dès à présent, pour les parties encore en préparation, les faits qui leur paraîtraient de nature à être analysés. Nous les en remercions d'avance.
Ainsi donc, nous supplions le lecteur de ne prendre cette étude que pour ce qu'elle est : un simple essai. l\ai)peler ce qui nous a paru devoir ne pas rester dans l'ombre, multiplier les textes officiels, les correspon- dances, les citations de tous genres; en un mot, faire œuvre, non d'érudit, mais de chroniqueur, tel est le but modeste que nous avons poursuivi. Puissions- nous l'avoir atteint !
Amit'us, ce 1-2 JMiivipr l^^SO.
INTRODUCTION
E Tliéâtre est, tout ensemble, le plus uûljle pluisir et ki/ plus vive mnni- festation inte]le(^tuelIo (ruii peuple civi- lisé ; il y a donc longtemps qu'il a dû faire, pour la première fois, sou apparition dans notre antique province. Cependant, pour ne pas remonter très haut dans la suite des siècles, et dans la crainte de nous entendre adresser certaine apostrophe célèbre, nous pren- drons comme point de départ de cette étude l'époque Gallo-Romaine.
Nous y sommes conviés par les découvertes iiué- ressantes faites en ce siècle à ^^ervins et à Sois- sons ; mais avant de nous arrêter aux heureux résultats qu'elles donnèrent, il est bon de rappeler brièvement ce qu'était un théâtre chez les Komains. Généralement on le construisait, comme de nos jours, dans les villes, vers un point central. Exté- rieurement, il montrait un ou j)lusieurs étages
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cVarcade? ?upcrpo?éoi=i ^ formant ciii^emble une enceinte semi- circulaire et livrant passage à un nombreux public. Contre le nuu^ principal se dres- saient, en lignes concentrinues les unes aux autres, de nombreuses rangées de sièges formées par de liantes marches {gradas) sur lesquelles les specta- teurs venaient s'asseoir. Les divers étages {mœniana) étaient divisés horizontalement par de larges corri- dors {prœci/îctiores) et verticalement en comparti- ments cunéiformes {eunei) par des escaliers (scalœ) permettant aux auditeurs d'arriver aux places qui leur étaient réservées : ce qu'ils ne pouvaient faire qu'après être entrés dans l'enceinte par les portes {comitoria) qui se trouvaient au haut de chaque escalier. Au bas de la Cavea on voyait V orchestra « formant une demi-circonférence exacte et qui conte- nait les sièges destinés aux magistrats et aux personnes de distinction, au lieu de servir, comme l'orchestre des Grecs, aux musiciens et aux évolu- tions du chœur. Un peu en arrière de l'orchestre il y avait un muv hii^ (ptil pi tiun ou proscenii pu Ipi- tiun) qui formait le devant de la scène du coté des spectateurs et les séparait de l'orchestre (1). »
La scène, faisant en quelque sorte la corde de l'arc dessiné par le demi-cercle, avait à sa droite et à sa gauche les bâtiments réservés aux acteurs, et les magasins (postrenia). A cette partie du théâtre, était joint un portique richement décoré, où les élégants se réunissaient, donnant ainsi une nou- velle comédie au sein môme du tliéâtre. De chaque
(1) A. \\\r.n Dirtionimirc di-s Anli'/nilrs Roinuincs.
s
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coté du prosccninrn , doux pctilCF^ constructions avançaient sur la scène, et ressemblaient assez à nos loges officielles. Dotées d'un escalier spécial conduisant au portique, elles étaient, selon toute vraisemblance, destinées à de riches abonnés ou à des personnes de distinction.
En face du i)ublic, se dressait un grand mur (sccncf) qui était , d'une façon permanente , le fond du théâtre et offrait toujours le même décor.
Un maître en l'art de bien dire, grand amateur des choses du théâtre, AI. Francisque Sarcey, rendant compte dans un de ses feuilletons (1) de l'exposition théâtrale — si intéressante en son état embryonnaire (.2), — consacre à la période qui nous occupe un article fort complet dont nous détachon ce qui suit (3) :
« Un premier regard jeté sur la réduction du théâtre d'Orange vous avertira que la décoration était fixe. Le fond de la scène représente, en effet, un palais d'une architecture magnifique ; mais ce fond n'est pas comme chez nous une toile qui change selon le lieu où le drame se transporte ; non, c'est un vrai palais, avec de vraies colonnes de marbre s'étageant les unes par-dessus les autres. Il forme le mur de fond... C'était dans la décoration
ii) Le Temps du lundi -26 août 4878.
(2) Exposition Universelle de 1878. Minislùre de rinslruction publique et des Beaux-Arts : p]xposition théâtrale.
(3) 11 s'ag-it de la restitution du théâtre d'Orange dont il reste encore de si magnififjues ruines, mais ce qui est vrai pour Orange Test pour les autres localités comme Soissons, Vervins, etc., <|ui possèdent des monuments de même nature,
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formée pnr co pnlai>i que se jouaient toutes les pièces données (Unis le théâtre d'Orange. C'est cette décoration rpie les spectateurs avaient devant
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les yeux, et il l'allait absolument qu'ils en fissent abstraction toutes les fois que l'action ne se passait l>oint dans un palais. C'était affaire de convention.
« Cette décoration est percée de trois portes : Tune au milieu, qui était la porte royale et repré- sentait rentrée du palais ; la porte de droite qui était le logement des hôtes, et celle de gauche qui désignait, suivant les nécessités du drame, un sanc- tuaire, une prison ou tout autre lieu du voisinage. A droite et à gauche, deux autres portes sont percées dans les ailes en retour du palais : l'une donnait accès aux personnages qui, par convention, venaient de l'intérieur de la ville; l'autre à ceux qui venaient de la campagne ou de l'étranger. »
A côté de ces deux portes, une espèce de châssis à trois faces, sur chacune desquelles est peint soit un paysage, soit une maison, etc.; ce châssis, bien entendu, est monté de telle sorte qu'on peut le faire tourner de façon à montrer aux spectateurs celle de ses trois faces que l'on veut leur faire voir.
A quoi servait ce châssis ? C'est ce que nous allons savoir : « Les anciens avaient senti le besoin d'in- diquer le lieu où se passait l'action du drame; que faisaient-ils ? Ils avaient deux périac-tes : c'était le nom donné à ces châssis. L'un à la porte de droite, celle qui indiquait les gens venant de la ville ; l'autre à la porte de gauche, celle qui était réservée aux gens venant de la campagne. Quand ils tour- naient le premier, cela signitiait, ]^ar convention.
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que ractoiir <^g trouvait A toi point do la ville déter- miné par la peinture du châssis; quand c'était le second, c'était le point de la cani})a£ine qui se trou- vait indiqué. Ces châssis ne servaient donc pas à la décoration proprement dite, ils n'étaient pour ainsi dire que des écriteaux peints, qui tournaient sur eux-mêmes; delà leur nom de sema vcrsilis... A ces deux périactes devaient se joindi-e des engins dont l'ensemble constituait ce qu'on appelait jadis la scena ductilis^ comme qui dirait : la scène qu'on peut remuer, la mise en scène. C'étaient des acces- soires tels que le Rochrr, la Tour, le Rempart sur lesquels l'on montait soit à l'aide d'une échelle, soit par un i)lan incliné, comme sur \c>^ jjraticahlcs d'au- jourd'hui. C'était encore la distccjic (double étage) qui simulait un faîte ou une galerie du haut de laquelle on parlait, comme dans le balcon de Don Juan (1). » Entin il est probable qu'il y avait dans la scena dactilis tout un svstème de décors mo- biles fort semblable à celui de nos coulisses modernes.
Sur ces vastes scènes, où les proportions du palais étaient si grandes, où les représentations se donnaient de jour, en plein air, où le bruit du veluni^ qui abritait le théâtre, agité par les bourrasques et le vent couvrait la voix de l'acteur, celui-ci devait paraître bien petit et avoir grand'peine à se faire entendre.
Il luttait cependant contre ces inconvénients et parvenait à les atténuer dans une large mesure
(1) Fr. SnrcHv. Iljid.
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de la façon suivante : il cxhaii^^sait sa taille, grâce à des eluuissiires dont les semelles étaient incrova- blement épaisses ; il se garnissait les jambes, la poi- trine et k\^ bras, comme en ce moment encore certains actenrs trop maigres mettent des faux mollets ; enfin un énorme masque, terminé par une chevelure luxuriante, achevait de composer son costume et lui permettait, par les dispositions mêmes données à la bouche du masque, de se faire entendre des auditeurs.
Dans de semblables conditions, l'acteur dispa- raissait en grande partie, on peut dire complètement, dans la carapace qu'il revêtait ; nous le trouverions aujourd'hui assez grotesque : il n'en était rien alors. Le public, qui n'était pas toujours facile, savait, sous le travestissement, distinguer et reconnaître les artistes de talent. Ceux-ci, d'ailleurs, se faisaient déjà largement payer et l'on cite une actrice, nommée Dyonisia, qui n'était pas engagée à moins de 200, OCO sesterces (50,000 francs).
Ces notions sommaires étant rappelées, nous pouvons maintenant revenir aux théâtres de Pi- cardie. Le premier dont nous ayons à nous occuper, d'après l'ordre chronologique, est celur de Soissons, mis à jour en 183G. INL de la Prairie, président de la Société Archéologique de Soissons, aidé d'un ingé- nieur et d'un conducteur des ponts et chaussées, lui a consacré un travail très-complet publié seulement en 1848 dans le Bulletin de la Société que nous venons de citer et résumé d'une façon remarquable par ]\L Kd. Fhnu'y, dans les Antiquités du départe ment de l'Ais/ff.
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C'es( à une collino, (N)niprise dans le- jai'diiis du Sémiuniro,.(|UC le théâtre était adossé. Nous n'entre- prend l'ons pas de le déerire i)our ne pas l'aire double em|)loi avec les détails que nous avons donnés plus haut ; d'ailleui's, nous aurons tantôt Toceasion d'en- trer dans (|uel(|ues développements. Les dessins de ^I. Fleurv, que nous reproduisons ici , i^ràce à sa bienveillante obligeance, sont, i)ar eux-mêmes, une description complète et des meilleures. Disons cependant, avec le savant auteur dont le nom revient si souvent et si justement sous notre plume, que le théâtre de Soissons « avait des proportions considérables : le grand bâtiment de la sccna^ 144 mètres de long sur 12 à 15 de large ; le pros- cenium^ pulpitum, espace séparé de la c'avea et où l'on jouait les drames, 14 mètres; Vorchestrum et la cavea^ qui ensemble étaient toujours égaux à la moitié du diamètre de la scène , 72 mètres de rayon. M. de la Prairie ne nous a point parlé du postcemuni, ou endroit dans lequel se retiraient les acteurs sortant de la scène; il faut supposer qu'on doit le prendre dans la largeur indiquée par la scène toute seule. Les 72 mètres de rayon, partant du point central du mur qui soutenait la scène à sa muraille extérieure, doivent se décomposer ainsi : pour l'orchestre, 32 mètres; pour 48 degrés ou gradins, 35; pour les trois précinctions ou espaces réservés à la circulation entre les quatre groupes de gradins, 4; pour la galerie entourant toute la cavea, 5; total égal, 72 mètres. »
Le théâtre de INlarcellus, à Rome, mesurait 140 mètres de diamètre : il contenait 22,000 spec-
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tateurs ; oelui do Soissons, un peu plu?^ vaste, pouvait recevoir quelcjues centaines de spectateurs en plus,
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misjn Ivoris-oAial du TKèalre rcmaitx fî^e feS'âSSSÏ'SS.
1. leurs serjajx\ oLescali-ers C) ùreAx.n3 î^.EscaUers exlért-e-Lvrs, 13. precvrict-toru.
5.Êsca.llers i-rvt^'rig-urs . n Po-rtîXjue. A-Constructujns d/? la Dcetve.
O. IFrckestre. 8. Cl a-le/r
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o/il cJee ÔTQcitfvJ aux aboixts du. 'Xlaealre
< ce qui semble permettre de conclure, non pas i)réci- sément à un chiffre de population urbaine en rapport
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exact avec le nombre fie |)lace'=^ fin théâtre, mais, pour la ville, à une importance polilifjue et adminis- trative telle ffiTil i'allait compter en certains moments avec des ai'Iluences énormes de visiteurs toujours si amis des jeux scénifjues. » Rappelons que les habi- tants de la campagne devaient accourir avec d'autant l)lus (rempressement que les rei)résentations étaient })lus rares, éloignées les unes des autres par de longs espaces de temps, et non fréquentes et pério- diques comme celles de notre époque.
i\I. Fleury, dans son même ouvrage élevé à la gloire du département de l'Aisne, s'occupe aussi du théâtre de Vervins, découvert tout dernièrement et sérieusement étudié depuis par la Société archéo- l(j(jiquc de Vc/'ci/iSy qui a dépensé en fouilles heureuses beaucoup de temps et d'argent.
Après avoir indiqué que ce monument « n'avait que GO mètres à son plus grand axe et au pied de la scène; qu'il ne pouvait guère contenir qu'en- viron G, 000 spectateurs », M. Fleury en publie le plan et donne l'explication de la légende. Lais- sons-lui la parole : « L'égoût E se formait de deux murs en pierre et de grand appareil, espacés entre eux et hauts de 0"\ 40, et sur lesquels étaient posées de grandes dalles épaisses et brutes, formant voûte.
a Dans la vase du fond gisaient de nombreux ossements de bœufs, de cochons, de chiens, qui paraissaient avoir été entraînés par les eaux dans l'égoût lorsqu'il fonctionnait. A la sortie du monu- ment, le cloaque se poursuivait sur une longueur de quelques mètres.
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« Les décombres du point P étaient très-proba- blement ceux d'une porte pour le service du
,ot<^^ S^ Mai. ^'^W.
scène:
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Ço'^vîCI^UvAna
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q:::..Ç^:^.v..\-5wJi-.
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portiq.ue:s . Plan du Théâtre Romain de Ve^vins
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A A. Murs circulaires.
B13. Portiques dans les fondations desquels ont été décou^'erts des débris de colonnes et de panneaux taillés.
A à C. Murs à contreforts découverts en 1870.
D. Quatrième contrefort découvert en 1874.
E. Eg-out traversant le théâtre.
F. Fondations près du mur d'enceinte.
G. Sépultures Franco-Mérovinj?iennes.
H. Bloc de pierre appartenant a un ciiucus ou escalier.
I. Limites de l'orchestre.
tI. Mur du pulpitnm.
L. Point où a été rencontré le sol de l'orchestre à une profondeur de 2 m. 50.
M. Traces peu accusées de murs.
NX. Parties de murailles circulaires renversées sur la face.
0. Carrelag-e et ciment ou terri à la rencontre de quatre murs.
P. Amas de claveaux et carreaux d'une voûte elïondrée.
postceniiun et de la scène, et dont la euni'bnre m cintre se reconnaissait à la coupe des claveaux en coin unis à des carreaux de terre cuite pourvus, sur un de leurs côtés, d'un bouton ou ai)i)endi('e en relief pour parer au glissement ; dans le mortier épais qui reliait le tout, se remarquaient de nombreux fragments de tuiles servant comme coins do serrage.
« Le pavage du point 0 avait cela de particulier qu'il se composait d'éléments trés-comp]i(|ués : 1" un stratunien à deux assises de grands carreaux de terre cuite sillonnés, sur leurs faces plates, par des stries ondulées et gravées sans doute par le moule avant la cuisson ; 2*" d'une couche épaisse de ciment très-solide et retenue par les stries du carrelage inférieur.
« La cavea n'ayant point offert aux recherches de traces de galeries couvertes ou de gradins, on en avait conclu que le théâtre de Vervins n'aurait pas été garni de gradins, ou que ceux-ci et la galerie auraient été construits en bois et auraient ainsi disparu facilement pendant la destruction du monu- ment. Cependant, les substructions du point F et quelques blocs de pierre brute et dure font songer, les unes à un mur de support de la galerie, les autres à ceux des scalœ conduisant aux cunci. »
Le théâtre de Champlieu près Compiègne, date de la même époque. Les fouilles commencées en 1850 ont été continuées pendant plusieurs années et ont donné lieu, en 1858 et 1859, à une intéressante polémique entre M. Peigné - Delacourt et divers savants. Aujourd'hui , le point en litige semble
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parfaitement éclairei ; il irest pas contestable que Toii soii en présence tle ruines gallo-romaines.
D'autres cités de Picardie étaient en(^ore dotées de monuments de ce genre : Amiens devait néces- sairement en posséder un d'une grande impor- tance, qui se dressait, d'après ]M. Dusevel , sur remplacement acHuel de la citadelle. A Saint- Quentin et ailleurs, les édiles en avaient construit de dilïérentes dimensions, suivant la richesse de la municipalité, mais toujours semblables, dans leur ensemble, à ceux que nous venons de décrire.
Quant aux pièces qui y étaient représentées, aux acteurs qui y jouaient, etc., nous n'avons, on le comprend de suite, aucun détail, aucun rensei- gnement ; force nous est de terminer ici ce qui concerne cette éi)oque i)rimitive.
PREMIERE PARTIE
LES MYSTÈRES
LES THEATRES
-c<:?<ro-
PRÈS la cliùte do Tempire romain et les invasions des Barbares , le théâtre ne meurt pas, il se transforme. Chassé des magnifiques monuments qui lui avaient été dressés, il se réfugie dans les couvents. Ce changement dans sa fortune amène un changement non moins sensible dans sa manière d'être : il perdra pour un temps sa liberté, ses allures un peu vives, quitte à les reprendre bientôt et, cette fois, pour toujours.
Renfermé dans la solitude du cloître, le théâtre semble d'abord s'amoindrir. Sa forme, toute latine, comme la langue môme dans laquelle les pièces sont écrites, se rapproche de l'églogue : les bons moines seuls et quelques délicats peuvent en sai- sir les beautés.
A partir du xiir siècle la langue vulgaire appa- raît : elle commence par se mêler timidement au
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latin, puis elle va [)rcnant sans cesse une part plus grande, jusqu'au jour, lointain encore, où elle sera seule en usage.
Tant que le théâtre reste dans le. domaine de rEglise, il est purement latin, ^introduction du langage ordinaire indique un i)artage entre les laïcs et le clergé; celui-ci est définitivement exclu au XV' siècle quand les confrères de la Passion, munis d'nn privilège, rendent aux spectacles leur caractère i)rofane.
Dès le II'' siècle de l'ère chrétienne, les fidèles s'assemblaient dans l'Eglise et se divisaient en deux chœurs chantant alternativement à la mode antique; puis les personnages principaux s'isolèrent des groupes : Ton revint aux anciennes traditions, mais ce furent les prêtres eux-mêmes qui remplirent tous les rôles : ils furent tour à tour Dieu, les anges, les saintes femmes et la Yiefge ; la scène, c'était le chœur de -l'église.
Grâce à ce développement des nouveaux spec- tacles le public s'accroit de plus en plus, à tel point que les assistants placés à l'entrée des vastes temples suivent peu et mal la représentation ; on accourt en foule, il faut satisfaire chacun. On construit alors dans le chœau^ des échafaudages sur lesquels montent les artistes improvisés : de la sorte, ils sont mieux vus de tous.
Il en résulte encore un concours d'auditeurs plus considérable : on refuse du monde, et pour permettre à la po[>ulation, toujours plus avide de ces réjonis- sances, de s'y porter tout entière, c'est en plein
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air, devant le portail de l'église, dans la cour de révèché ou même (]An< les eimetières que les jeux auront lieu désormais.
A Abbeville, les mystères sont donnés, de 1451 à 1450, derrière Saint-Gilles, en un emplacement, dési^uné sous le nom d(^ Cdiap C<jlai't Pcrtris. Triais cet endroit ne leur était pas exclusivement réservé et on clioisissail ;iu^si parfois le cimetière Saint- Jacques (1452) et la place du marché (1488).
A Laon, le i)alais épiscopal abrite les comédiens ; le service divin est célébré })lus tôt que de coutume pour qu'on puisse prêter, à ceux qui en animaient besoin, les ornements de l'église (1405).
A Compiègne, la représentation se donne dans la coiw le Roi\ devant la croix du marché aux fromages (1404), dans la cour de l'abbaye Saint- Corneille (1400) et dans la rue devant les prisons, près la place du Change (1531).
A Soissons, le théâtre est construit dans la cour de l'évéché (1528) et devant le ptjrkiil de la cathé- drale (1553).
A Saint-Quentin, c'est le chœur de l'église qui tient lieu de scène (1501). Enfin à Amiens, on choisit tantôt le parvis de la cathédrale, tantôt une prairie hors la ville (xv'' et xvi° siècles).
Dans toute la Picardie, à côté des miracles et mystères tirés de la Bible et des saintes Ecritures, nous trouvons les allégories par personnages, sortes de tableaux vivants expliqués par les devises et les écriteaux que portaient les acteurs ou les dé- cors, et les Jeujj sur chariots. Ceux-ci s'arrêtaient un peu partout , plus spécialement devant les
bonne? maison? dan? le but évident de recevoir quelque? gratification? de? riche? habitant?. Le maïeur et le corp? de ville, qui accordaient ?ou- vent une subvention, ne devaient pa? être oubliés.
Mais revenons aux mystères qui constituent, de beaucoup, la partie la plu? sérieuse et la plus intéressante du théâtre à cette époque.
Nous savons maintenant où se donnaient les représentations. Ajoutons de suite que, contraire- ment à ce qui se passe aujourd'hui, elles avaient lieu dans le jour, la plupart du temps en plein air, et voyons comment on entendait la mise en scène.
Jusqu'au xii^ siècle, elle était fort primitive. Dès lors, elle se compliqua au fur et à mesure des développements de l'intrigue. En ce qui concerne les premiers débuts de cet art, M. Achille Jubinal (1) a trouvé un mystère qui commence d'une manière assez originale. Le « meneur du jeu », le conteur — comme on a tenté de le faire dans une pièce récente qui a eu d'ailleurs peu de succès (2) — fait placer les décors sous les yeux des spectateurs. Nous empruntons un passage à la traduction de la pièce pour bien faire comprendre cette singu- lière façon d'agir.
« D'abord, dit le meneur, disposons le? lieux et le? demeure?, à ?avoir : V le crucifix et pui? le tombeau. Il doit au?si y avoir une ge(Me pour en- Ci) En d834. (2) La Légende du Bonhomme Misère, à TOdéon,
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fermer le? prisonnier?. Que l'enfer soit d'un côte et les maisons; de l'autre, et puis le ciel.
« Et avant tout, sur les gradins, Pilate avec ses vassaux. Il aura six à sept chevaliers. Caïphe sera de l'autre côté, et avec lui la juiverie... Que l'on mette Galilée au milieu de la place. Que l'on fasse aussi Emmaïis... Et comme tout le monde est assis et que le silence règne de toute part, que Joseph d'Arimathie vienne à Pilate et dise,.. »
Aussitôt la pièce commence.
Peu à peu, cette naïveté disparaît et nous arri- vons à une mise en scène extraordinairement luxueuse et remarquable. Quelques exemples tirés des manuscrits et livres importants nous feront mieux comprendre la splendeur des représentations.
En 1878, ^I. le Ministre de l'Instruction publique chargea une Commission d'organiser une Exposition thcntrcde au sein* de l'Exposition Universelle. Ren- fermée dans un espace beaucoup trop restreint, elle avait cependant un vif et réel intérêt. On y remarquait surtout le Mystère de Valenciennes, et ici nous laissons la parole à M. Heuzey chargé de rédiger la notice en tète du catalogue officiel.
« On connaît, dit-il, trois copies de ce mystère : l'exemplaire de la Bibliothèque nationale (Fr. 12536) ; celui de la bibliothèque de A'alenciennes (n" 527) et enfin un très-bel exemplaire appartenant à ISP' la marquise de la Coste qui a bien voulu avoir rextrèmc obligeance de le prêter pour l'expo- sition théâtrale. Chacun de ces exemplaires est orné au commencement d'une grande gouache
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trés-finement exécutée et représentant (1) « le téatre ou hourdement pourtraict comme il estoit quand fut joué le Mystère de la Passion de Nostre Seigneur Jésus Christ a" 1547 »... Ils ont été enluminés par Hubert Caillion qui avait rempli plusieurs rôles dans le Mystère. »
En tête de chaque journée — car la re[)résentation durait vingt-cin(| jours, le ]slystére ayant 71,908 vers î — se trouve une description des changements et machines. C'est ainsi qu'il y a « au Paradis un ray d'or derrière Dieu le Père, tournant inces- samment. En enfer, s'ouvrant le gouffre sortoit feu et fumée avec diables d'horribles formes, et Lucifer jectant feu et fumée par la gœulle... A la nativité du Seigneur, les anges voilant en l'air et chantant et faisant grand splendeur de tfambe au moien de quelque baston doré qu'ils tenoient en leurs mains en forme de lampe au boult, dont sortit ladite flambe soufflant quelque peu ledit baston. Item à l'occision des innocents on vovoit sortir le sang de leur corps... Item aussi de Sathan qui porte Jésus rampant contre la muraille, bien quarante ou cinquante pieds de hault... Item aux nopces... où l'eau qu'on versa devant tous fut muée en vin et dont en burent plus de cent personnes de spectateurs... de même à la multiplication des pains, on en domia à i)lus de mille personnes et en fut recueilli douze corbeilles pleines, etc. » La
(1) C'est unp erreur, M, le Conservateur de la HiMiothèque pul)li<iue de Valeneieiines nous écrit (|ue le manuscrit que possède cette ville est dépourvu de la gouache en question.
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maclihiatiou, très-couipliquée, a un rôle fort impor- tant : elle devait être parfois assez bizarre, surtout quand on jouait, comme cela se tit à Amiens le 9 juin 14(U, le Mystère de Jonas sortant de la baleine sur lequel malheureusement nous n'avons d'autre indication que son titre même.
Le Mijstère des Actes des Apôtres, représenté à Bourges, en avril 153''), dans Tancien amphi- théâtre romain, dura quarante jours et on y déploya un luxe inouï (l). ]\I. Camille du Locle a décrit en ces termes quelques-uns des costumes les plus éblouissants : « ^'arddach, duc de Baby- lone, avait un pourpoint de drap d'or, un collet de broderie ensemencée de perles fines, et, en écliarpe, une grosse cordelière d'or. Il était ceint d'une autre chaîne d'or. 11 portait un chapeau de satin bleu, bien garni de houppes et de perles, et un autre chapeau ducal rempli (h' rubis, de diamants et d'émeraudes. Néron était sur un haut tribunal, tout couvert jusqu'à terre dïni drap d'or ; il était vêtu d'une toge de velours bleu, toute partîlée d'or et découpée à taille ouverte, par où apparaissait et flocquctait à gros bouillons la dou- blure qui était d'une autre toile d'or. Sa rolje était d'un satin cramoisi, parhlô d'entretas de tîls d'or ; elle était d(Uiblée de velours cramoisi, à collet fait à pointes renversées, semées d'une grande prodi- galité de grosses perles auxquelles pendaient de grosses houppes d'autres perles. Son chapeau était
(1) Myslùrc dos Actes des Apôtres, public d'après le manus- crit ori;^iiuil, i)ar le baron A. de Girardol. Paris, Uidron, 1854, in-4°.
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de velours P<^i'-^ ? d'une façon tyrcumique. La couronne à trois branches était remplie de toutes sortes de pierreries. Quelques bagues pendaient à sa jarretière. S.:>n tribunal et lui dessus étaient portés par huit rois captifs, qui étaient dedans, desquels on ne voyait que les tètes couronnées... La femme d'Antipas était habillée de veloui\^ cramoisi doublé de drap d'or, parhlé de broderies d'or, découpé et bordé de chaînes et de boutons d'or. Elle avait par-dessus un manteau de satin cramoisi, doublé de toile d'argent, tout brodé. La chaîne dont elle était ceinte pesait plus de trois cents écus, à laquelle pendaient toutes sortes de petites gentillesses. Elle tenait un plumail en sa main où pendaient de petites perles. Elle avait quatre laquais vêtus de satin blanc et bleu, qui étaient à l'entour d'elle. »
Ces magnificences s'observent partout. M. A. Rover (1) cite â ce sujet trois éditions de Térence : de Grïminger (Argentinae 1499), de Roigny (Paris 1522) et d'Antoine Vérard. Dans la première, « chaque pièce est accompagnée d'un dessin colorié représentant la principale scène. On sait que le Mystère et la Comédie latine se jouaient indis- tinctement avec les mêmes habits, toujours taillés à la dernière mode. Les personnages saints et les rois de la Grèce portaient le manteau et la robe. Le précieux in-folio nous montre le jeune Pam- philus de VAndn'a vêtu d'un beau pourpoint vert et se drapant d'un manteau bleu céleste, sous
ili Histoire universelle du théâtre, l. l®"" p. '220 et suiv.
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lequel on aperçoit ses grègues de couleur rosée et ses souliers de velours. La suivante Mvsis
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porte une double jupe rouge sur bleu ; Symo est coiffé d'un chapeau de velours noir et s'enveloi)pe dans les plis d'une longue cape de couleur azurée. Davus est court vêtu ; Chramès traîne derrière lui la queue d'une robe à fourrures. Dans V Eunuque^ nous voyons Parmcno coiffé d'un chapeau à longues plumes. Le vieux Lacliés porte une perruque avec front de carton, dont on aperçoit la suture marquée d'une raie noire à l'endroit de la jonction avec le front naturel. Les costumes des personnages hors nature permettaient seuls aux acteurs de donner carrière à leur imagination, et ils en usaient largement. Les diables surtout excellaient dans l'invention de leur pnrure infer- nale. Ils abusaient des masques dont ils se coiffaient plusieurs parties du corps, afin de mieux l)rèter à rire. La queue qu'ils traînaient derrière eux, et sur laquelle les camarades marchaient à tout propos, pour provoquer le brouhaha, affectait les formes les plus bizarres. »
Mais laissons de côté cette partie de la mise en scène, le costume, dont on peut se former une idée suffisante d'après les citations qui précèdent, et préoccupons-nous d'un point, jusqu'ici assez obscur, subitement éclairci par le MysU;re de Valcnciennes. La miniature de Hubert Caillau a permis à deux artistes de talent, MM. Duvignaud et Gobin, déco- rateurs de la Comédie-Française, de reconstituer le maquette du décor dans lequel se jouait ce drame religieux. « Si vous voulez bien jeter un regard
) ^
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^111' In ninriiiotto, dit M. Francisquo Sarcoy — un maiiiv aii<|iu^l on no saurait avoir trop souvont ro- iMurs il), — \ous M'i'iv/ que la scrnc ne représente pas, comme les nnires, un seul lieu, celui où se passe l'action, mais qu'elle fii^ufe à la fois et simnltanémenl plusieurs endroits, dans lesquels Tactinn devra tour à tour et successivement se transporter. Ainsi, à l'exti^émitc n .avauclie, vous apercevez le })aradis, avec une sorte de tour où Dieu le père se montix^ sans doute escorté de ses an""e< : >uivc/ de gau<'lie à droite, la scène, à (pielque distance du pai'adis, vous présente Naza- reth, puis le temi)le des Juils, puis Jérusalem, puis un palais, i)uis la maison des évéques, puis la mer avec un bateau flottant sur les vagues, puis les limbes et enfin renfer, dont la porte est une affreuse gueule entr'ou verte.
« De cette disposition de la scène, nous pouvons certainement inférer que le décor restait fixe durant les vingt-ciufj jours de la représentation, mais que l'action se transportant vers un point, les acteurs s'y transportaient avec elle, et que si, par exemi)le, le drame conduisait la sainte Famille à Nazareth, «•'était devant la })artie du décor affectée à Naza- reth que les personnes se i)laeaient pour jouer leurs rôles. Le reste de la scène ne comptait plus ; il éfait su])i)rimé par convention.
€ 11 nous est assez malaisé d'entrer aujourdliui dans le sens de cette convention depuis longtemps abrlic. .]r l'ai déjà fait remarquer : rien ne nous
i\) Fouillplon du Ttuijis «lu IuihJi '2-i sf'pteml)rp 1818.
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semble ])lus difïieile à admettre et })lu> ridicule qu'une convention dispai^ue. Il faut jk)u riant bien reconnaître (jtie celle-là ne choquait point nos pères, que leurs yeux s\v étaient habitués, et qu'après tout elle n'est pas beaucoup pins extraor- dinaire qu'une foule des nôtres, avec qui l'accou- tumance nous a si bien familiarisés qu'il nous est presque impossible aujourd'hui de les distinguer de la réalité vraie, k)
Un mystère n'était jamais joué sans avoir été précédé d'une annonce ou cry fait à gi^and fracas dans les rues, places et carrefours de la ville. Les jeunes gens qui se sentaient une vocation i)oin' l'art di^amatique se faisaient inscrire, ils passaient un examen devant un jury spécial qui décidait de leur admission. L'annonce n'allait pas sans un certain appareil : des trompettes, suivis de sergents et d'archers, ouvraient la maix'he; venaient ensuite les directeurs et entrepi^eneurs de la fête, enfin un nombre aussi considérable que possible de bour- geois, tous montés. L'un des directeurs prononçait une hai^angue, en prose ou même assez souvent en vers, pour exciter le zèle des habitants. (1).
Il faut se garder de coiifondre le cnj avec la monstre qui se faisait quelques jours avant la première représentation et dans laquelle tous les acteurs figuraient dans les costumes de leurs rôles.
Toufe la ville assistait au spectacle, on aban- donnait entièrement la cité; les gardes, les sergents de la vingtaine à Abbeville faisaient le ^uet et des
('1) A. Rover, op. cit. t. 1", p. -22.").
•1/» ou
rondes c3ntiiuiello> piur voilier ù la sûreté générale (1). Il en était do même à Amiens et partout. Les oftîciers municipaux , les seigneurs se faisaient apporter à manger sur leurs hourds (2), car des ^daces particulières étaient réservées aux principales autorités du pays pour qui on con- struisait des échafauds. C'est du haut de ces tribunes improvisées que les grands personnages de la localité écoutaient la pièce qui se déroulait devant eux. Ceci est vrai pour toute la France; les exemples abondent tout particulièrement en ce qui touche Abbeville , Amiens et le reste de la Picardie.
Si les détenteurs de l'autorité et du pouvoir étaient de la sorte absorbés par ces fêtes, quelle n'était pas l'anxiété du peuple attendant une représentation ! Nous comprenons facilement les longs préparatifs qu'il faisait d'avance; le jour venu, chacun partait de bon matin pour être bien placé et ne perdre aucun des cinq ou six mille vers qui seraient dits dans la journée. On emportait à manger et aussi à boire : des buffets devaient , d'ailleurs , être dressés et tenus en plein vent comme nous le vovons encore dans certaines foires. Toute la ville était hors la ville, et les habitants d'alentour se joignaient aux citadins pour augmenter le nombre des curieux : c'est que Ton n'avait pas alors théâtre plusieurs fois par semaine. Mais aussi comme on
(1) Voir les Comptes des Argentiers crAbbeville de lio2 à lo31, cités par M. Loiiandre.
(-2) Registre aux délibérations d'Abbcville, année 1463, cité par M, Louan(hv,
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regagnait, quand l'occasion se présentait, le temps l)erdu, et comme on se réjouissait : c'était une véritable fête i)ubiique.
Nous avons tantôt, à i>ropos du mystère de Valenciennes, rappelé comment les diverses pai'ties du théâtre représentaient les endroits où l'action se passait. Un même plancher reliait entre eux tous ces décors, tour, ciel, paradis, etc., dont l'ensemble composait la scène.
Peut-être n'en était-il pas partout de même. C'est, du moins, ce qui paraît résulter d'une délibération du corps de ville d'Amiens à la date du 2 juillet 1500 , que nous empruntons à Dom Grenier : « Messieurs ont ordonné, sur ce en conseil et advis ensemble, qu'ils délaisseront encore le lieu fait jiour le paradis et celui fait pour infer au Mystère de la Passion naguères joué aux festes de la Pentecoste dernière passée, audit Amiens, avec le hourt du Déluge en l'état qu'ils sont à présent, jusqu'à ce que, environ le Noël prochain venant, l'on pourra avoir advis que l'on jouera en l'an prochain venant le jeu de la Vengeance Nostre Seigneur Jésus- Christ que plusieurs désirent estre joué en icelle année. » En tout* cas, ceci nous prouve que, probablement en raison des dépenses considérables de leur construction , la scène ou les scènes élevées pour une représentation restaient en place pendant une ou plusieurs années et servaient à donner au public le spectacle de différentes pièces. Il y avait bien quelques changements à effectuer suivant que l'on donnait tel ou tel drame, mais
c'était relativement peu de chose.
3.
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Est-ce pour faire entrer un peu d'argent dans la Caisse municipale, est-ce pour toute autre cause, nous l'ignorons; toujours est-il que le 6 décembre 1501, la ville d'Amiens, ainsi que l'atteste un passage fort curieux récemment découvert par M. Dubois, met en vente tout le matériel si précieu- sement maintenu par la délibération de l'année précédente. Voici cet intéressant document :
a Les hourds du Déluge, celluy des gens du Roy et aussv celluv de Messieurs les Maïeur et Eschevins ont été mis à prix à 36 livres 20 sols au vin pour chacun renchier (enchère) qui sont demourez par fin de chandeille à Jacque de May le Josne par ung renchier.
« Le hourt du paradis, mis à prix à 20 livres 20 sols au vin, 20 sols de renchier et demeure à Estienne le Vasseur par 2 renchiers.
« Le pinacle et l'arbre de Judas, mis ensemble à 100 sols, 5 sols au vin et 5 sols de renchier est demouré à Jacques de May sur la mise à prix.
« Le hourt de l'Enfer , sans comprendre les chaisnes et chaire de fer, mis à prix 20 livres 20 sols au vin et 20 sols de renchier, est resté à Guillaume Trudaine pour la mise à prix.
0 La porte estant dedans l'enclos du champ, bois et ferrailles y servant, mis à prix par Regnault Lesueur à 50 sols , 5 sols au vin et 5 sols de renchier, luv est demouré.
« Les estâmes estant à l'entour estimés 70 sols, estâmes grandes et petites, mis à prix à 6 livres, 5 sols au vin et 5 sols de renchier, ont demouré audit Regnault pour ung renchier.
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« 20 clayes mis à prix chacune à 14 deniers et 2 deniers pour renchier vendus à Jehan Le Caron par trois renchiers. »
Il ne faudrait pas inférer de ce texte, comme le fait M. Dubois, que les Mystères sont abandonnés, que le goût se porte vers un autre genre de spectacle et qu'on veut du nouveau, mais bien plutôt que l'on a renouvelé le matériel, car, à la fin de l'année 1502, un inventaire constate que « l'on a mis en la tré- sorerie de la ville d'Amiens deux figures du Paradis et Enfer , et du Parcq du lieu et aultres choses servant audict ^Ivstère, en la huche estant en la trésorerie de la dicte ville avec les cahiers dudit Mystère et aussy de la Vengeance , qui sont en icelle huche. » Nous voyons aussi par là que le manuscrit des pièces était non moins précieusement conservé que les décors et accessoires.
Longtemps encore on donna des représentations de ce genre.
De tout ce qui précède , nous savons, en résumé , en quels endroits se jouaient, de préférence, les Mystères, de quels éléments se composait la mise en scène; nous connaissons les costumes brillants que revêtaient les acteurs, les décors multiples qui facilitaient le développement de l'action. Le chapitre suivant va nous fournir la liste des principales et des plus brillantes représentations en Picardie.
PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS
■ j L est intéressant de noter au passage les principales représentations de mys- tères et « pyeusetez » qui eurent lieu pendant de longs siècles.
Ce chapitre, à vrai dire, est certaine- ment le moins original de ceux qui composent notre étude : il ne peut, après les nombreux ouvrages publiés sur les représentations de mystères, y avoir place pour un travail personnel d quelque importance. Nous n'avons eu qu'à prendre, chez les auteurs que nous avons consultés , particulièrement Dom Grenier, Ch. Louandre et Dubois, les dates qu'ils ont men- tionnées et y ajouter celles que nous avons rencon- trées dans nos propres recherches. Une assez longue énumération, comme celle à laquelle nous allons nous livrer, est toujours assez sèche et peu agréable à lire. Cependant le précis historique que nous écrivons serait fort incomplet si nous ne donnions la nomenclature suivante, où nous nous
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sommes efforcé de laisser aussi iieii de lacunes que possible, de réunir les fêtes les plus notables, en omettant volontairement les moins dignes de retenir notre attention et ne prétendant pas, d'ailleurs, ne commettre aucun oubli.
Le premier mystère qui nous apparaisse remonte à l'année 1402 ou 1403, d'après Dom Grenier (pii cite ce passage de lettres de rémission : « Comme la veille de Saint-Firmin les jeunes gens de la ville d'Amiens ont accoustumé de soy jouer et esbattre et faire jeux de personnages, Jehan Le Corier se feust accompaigné avec plusieurs jeunes enfants de ladite ville qui faisoient jeux de personnages.... l'un desdits jeunes gens, déguisé, tenoit, comme un messagier, un glaviot en sa main, etc. »
Viennent ensuite, par ordre chronologique :
Pentecôte 1413. — Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, et sa Résurrection, mystères joués à Amiens.
Juin 1425. — La ville d'Amiens offre au Régent et au duc de Bourgogne le spectacle de la Passion.
10 juin 1427, Amiens. — En ce jour, qui est celui de la Pentecôte, sont joués les Alystères de la Création du monde, la Nativité et la Passion.
5 août 1443, Amiens. — Représentation en l'hon- neur du Dauphin.
1445, Amiens. — Nouveaux Mystères, et cette fois nous sommes en présence de plusieurs docu- ments sur lesquels il nous faut nous arrêter un instant ; aussi bien couperont-ils la sécheresse d'une trop longue série de dates, de titres et de noms de ville. C'est ce que nous nous proposons de faire
de temps à autre pour rompre la monotonie inévi- table de ce chapitre.
Dom Grenier nous apprend qu'en 1445 il y eut un autre spectacle aux tètes de l'Ascension et de la Pentecôte. Suivant les registres aux délibérations de la ville, dès le 25 de janvier 1444 (1415), plusieurs notables bourgeois demandèrent aux maire et éche- vins, et obtinrent de représenter la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le 9 de mars, « mes- dits seigneurs ont parlé ensemble pour le fait du jeu de la Passion de Notre-Seigneur qui, au plaisir Dieu, sera démontré au peuple o festes de Pente- coustes prochain venant. » Il fallait que cela se fit avec grand appareil puisqu'on s'y prenait de si loin (1).
Le 11 de mai, le corps de ville décida que Messieurs « dineroient ensemble sur leur liourt (échafaud) fait au jeu de Dieu le jour que on jouera ledit jeu aux dépens de ladite ville, et feront la plus gracieuse dépense que faire se porra. » Il nous faut rappro- cher de cette délibération une mention des registres de l'argentier : « à Ricart de Bougrainville, pasticier, payé treize livres dix sous deux deniers parisis pour dépense de bouche faite par Messeigneurs mayeur et eschevins de la ville, es 17, 18, 19 et 20" jour de may 1445, en veant le mystère de la Pas- sion et Résurrection de Nostre Seigneur , faicte et monstre au peuple es dict jour, en la dicte ville, par plusieurs des habitans dudict lieu. »
A ces documents si précis , ajoutons le suivant
(1) Dom Grenier, op. cit» p. 40-2.
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que nous trouvons dans le travail de M. Duhuis :
« Des mesures de police sont nécessaires pour contenir la foule immense amenée des villages situés autour d'Amiens, par l'attrait des scènes qui vont se dérouler.
Le conseil de ville décide que « pendant que l'on jouera, les portes de la ville seront fermées, excepté les portes iNIontrescu et de Beauvais, et mettra t'on une guette au Beffroy de ladite ville, et y ora huit sergents de nuit qui garderont par la ville. »
Jehan Marguerie fut récompensé pour ses peine et salaire, d'avoir fait le guet au BeftVoy pendant ces jours de fête.
€ On paye deux kanes de vin montant à 6 sols 8 deniers aux diables du jeu de Dieu qui liront le présent au hourt du maïeur.
« Jehan Douchet, marchand de toiles, fournit trois bennes de toiles pour couvrir le hourt du maïeur, et cette dépense nous fait connaître le nom du pro- priétaire du champ où a eu lieu le spectacle : il s'appelait Bernard Blondin. »
1445, Péronne. — Le iNIvstère de la Nativité est joué le jour de la Pentecôte.
1446, Amiens. — Jeu de la vengeance de la mort de N. S. J. C. ou la destruction et punition des Juifs.
1448, Amiens. — Le frère Michiel, Jacobin, joue le Mystère de Sainte-Barbe, une autre représenta- tion a lieu devant l'Eglise Notre-Dame.
Il faut éviter de confondre le frère Michiel avec « très-éloquent et scientitique docteur, Jehan Michel, » auteur de la Passion de Jésus-Christ, jouée à An- gers, lequel avait pour proche parent un autre Jehan
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Michel, éveque c^A^gc^^i , à qui Boucliet attribue ladite pièce :
Maistre Jehan Miohel Qui fut d'Angers, evesque et patron, tel Qu'on le dit sainet, il fit par personnages La Passion et aultres beaux ouvrages (1).
Mars 1450, Amiens. — Représentation dans le cellier du Marché aux Herbes.
Juillet 1451, Amiens. — Jeux sur chars en « Thon- neur du Roy nostre sire qui avait conquis le pays de Guyenne et Bordelois sur les Englois ses anciens ennemis. »
1451, Compiégne. — Mystères de saint Pierre et saint Paul; de sainte Agnès.
1451, Abbeville. — Passion Nosti^e Seigneur Jésus- Christ.
1451, Abbeville. — « Le gS*" jour de juing. Tan 1451, a esté conclud que la somme de six livres qui a esté despensée par plusieurs eschevins, conseillers, procureui\s, clei^s de la ville et plusieurs sergents qui ont tenu compagnie audit sii^e Jehan de Llmeu, maïeur, a garder par trois jours les jus de Monseigneur Saint-Quentin, mystère de plusieurs autres sains... sera baillée cédule adressant aux argentiers pour ce faire. »
1452, Abbeville. — Jeux de la vie Monsieur Saint-Quentin; Purification de Notre-Dame.
1453, Abbeville. — Pantominc ou tableaux vivants (représentations sans parler) de la Passion de Jésus- Christ et de la vie de plusieurs saints, en réjouissance
(1) Catalogue Soleinne, 1, n°^ 525 et suiv.
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de la conquête de la Guyenne et de la mort de Talbot.
1455, Abbcville. — Mystère de la Passion.
1455, Compiègne. — Jeu et Mystère de Berthe et du roi Pépin.
5 mai 1455, Amiens. — Le corps de ville permet de représenter le mystère de la Passion aux fêtes de la Pentecôte ; le mayeur et les échevins décident, en outre, qu'ils auront « un liourt pour voir le dict mystère. » Comme d'usage aussi, il y aura un banquet dont le menu est confié à Nicolle de Lully sous la recommandation expresse d'être économe des finances de la \"ille, vu la misère du temps présent.
1457, Abbcville. — Le corps municipal donne une gratification à un 'sieur Dieppe pour avoir apporté t tant par bouche que par écrit, les joyeusetés et mystères qui avoient esté faictes à Rouen » à l'entrée de Charles MI.
1457, Compiègne. — Vie et invention de saint Antoine.
1458, Abbcville. — Jeux de Monsieur saint Adrien.
1458, Amiens. — Invention du Benoist saint Firmin le'martvr.
1459, Amiens. — Vie et martvre de Monsieur saint Christophle.
1460, Amiens. — Mystère de sainte Barbe.
29 janvier 1402, Abbcville. — Requête est pré- sentée « par Guillaume Bournel, lieutenant général de monseigneur le seneschal de Ponthieu ; sire Jehan Landi-er ; Maiheu de Pont ; Bernard de May et IMaiheu de Beaurains, commis à la conduite et
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gouvernement du jeu de la vengeance de la Passion Nostre-Seigneur-Jésus-Christ, qui naguerres a esté ordonnée estre jue en ceste ville aux festes de Pentecoste prochainement venant, ad ce que on voloit donner aulcune somme de deniers de la ville pour aydier à supporter la dépense qu'il convenra faire cà cause de ladite mystère. » La ville offrit de contribuer à la dépense pour la somme de cinquante livres.
30 mai 146.2, Amiens. — Le mvstère de saint Firmin est représenté en rimes.
1403, Abbcville. — ^'engeance de la mort de Notre- Seigneur- Jésus-Christ.
1463, Laon. — Le chapitre de Laon, assemblé le 23 mai 1463, consent que l'on prenne les tapisseries de l'église et tout ce que l'on a coutume de prêter pour jouer le mystère de la Passion. Le 3 juin suivant on accorde une gratification de huit livres parisis aux acteurs.
1463, Amiens. — Le 23 septembre, d'après dom Grenier ; le 12 du même mois, d'après M. Dubois, l'échevinage décide qu'en l'honneur de l'arrivée de Louis XI et pour le recevoir dignement « seront faicts des mystères beaux et honnêtes, scuis parler. »
1464, Amiens. — Le 16 janvier 1463 (1464), la reine Charlotte de Savoie fait son entrée et « si furent toute la nui et chansons et jeux de person- nages pour la joye d'elle dont toute la ville fut fort réjoye. »
Notons en passant, quitte à y revenir plus en détail, ce fait important d'une représentation de nuit au lieu de jour, ainsi que cela avait lieu d'ordinaire.
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Le 9 juin de cette môme année, on joue le Mys^tèrc de Jonas sortant de la baleine !
1464, Laon. — Le 10 mai, le chapitre accorde les tentures de la Cathédrale pour jouer la Ven- geance de la Passion et décide que le jour de la Pentecôte et les jours suivants, où ce drame sera représenté, l'office divin commencera plus tôt que d'habitude.
Juillet 14(34, Compiégne. — Vi(^ do saint Chris- tophe.
23 mai 14G5, Laon. — Le chapitre prend la mémo décision que l'année précédente, et ce à l'occasion du mystère Madame sainte Barbe.
1466, Abbeville. — A l'occasion de l'entrée solen- nelle de Charles-le-Téméraire, il est joué les histoires de Job, de Gédéon, la Passion, le Jugement dernier et l'Annonciation.
Les personnages représentant les diables étaient préalablement barbouillés de noir, ainsi que le témoigne cet extrait du compte de l'échevinage : « A Waitier de Vismes, estuvier, pour ceulx qui firent Thistoire en diables, à l'histoire du juge- ment... au hourt du marcliié, lesquels s'en alércnt netover et estuver aux estuves dudit Waitier. »
1406, Amiens. — Mystères représentés i)our la même circonstance.
1466, Compiégne. — Au mois de juillet, mystéro de sainte Jehanne, « joué en personnages », selon sa légende; au mois de septembre, vies de sainte Virginie et de sainte Catherine.
1467, Compiégne. — Mystère de saint Laurent.
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1 ITS, Novon. — Par «looisioii eu <late du 30 uiars, les eutautsde chœur de la cathédrale s(jui autorisés par le Chapitre à jouer, daus la cour de l'Evôchô, le mystère de TAuuouciatiou. Ils recoiveut, pour (^tte représentation, de riches vêtements et les joyaux d'une hê^uiinc.
1480, Amiens. — ^'ie de saint Denis.
1481, Amiens. — \'ie de saint Fuscien.
lis.?, Laon. — Mystères et t pyeusetez », ainsi que les dcu.\ années suivantes.
14H3, Pèronne. — Jeu de saint Sébastien.
1483, Amiens. — H •- jeunes gens sollicitent la peniiission de t jouer le mystère' des dix mille martvres, com|K»sé en rhétorique (pièce d'éloquencr) par Fr. Mic-liel ou Miquiol le Flameng religieux (Ui r.»rdro <io> J 'ii»s en la dite ville d'Amiens. II iui iai. droit à leur requête par délibération du U avril, * rè le Jemps «le paix et au.ssi ledit
iiiN qui est cl de bon exemple, p
Ces pi«Ves, joULv- «Mi t*-mp^ (jrdinaire étaient s II rt^prèsentèes — aiii.-i i^j nous l'avons déjà *^-u — lors drs vi~ grands i>ersonnages, et
même plusieurs jours ai^rès. C'est ainsi qu'en cette amu-e 1483, à la NÎsitc de la Dauphine, Marguenie a \i. \ on donna de nombreuses pièces telles
que l'histoire de - ■», • ranchienne hystoire
,î.nt jadis nnt Franchi'- -t )n nr.ble maison de
i le », et i " ■ ^*s auiP ~.
Le V 1» ire, en son histoire d'Annens (t. il,
p. 141) nou> apprend que la vie de saint Nicolas de
'1-, Jes i.rogrammes de cette époque.
14KT, An -J IX « pour lapri ' Thérouane
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1468j Abbcville. — Vengeance de la mort de Notre- Seigneur-Jésus-Christ.
1469, Corbie. — L'Apocalypse saint Jehan est représentée à la Pentecôte. Il est donné ce jour-là t à Jehan Fouache le jone par le commandement du prévost de la ville, la somme de un livres xvii sols VI deniers, et ce pour garder les portes de la ville de Corbye. A Gilles de Brye a esté payé XVIII livres qui luy ont esté ordonné ballier pour aidier à porter les frés du jeu de l'Apocalypse, par commandement de Monsieur et de plusieurs habitants. >
1473, Amiens. — Jeu de Odengier.
1475, Noyon. — Le chapitre de Noyon permet à quelques chanoines et aux chapelains de se joindre aux bourgeois pour jouer le mystère de la Passion.
1475, Compiègne. — Le mystère de sainte Barbe est joué en trois journées.
Juin 1476, Compiègne. — Mystère de sainte Barbe ; la même année, est jouée la vie de sainte Alexis, l'un des thèmes les plus populaires du moyen-âge, où l'on voyait le fils d'Euphénien aban- donner sa jeune femme, dès le jour même de son mariage, pour conserver sa virginité.
1476, Laon. — Le chapitre s'assemble le 26 août et décide que le jeudi suivant, jour où l'on repré- sentera le jeu de saint Denis, on chantera la messe avant huit heures et les vêpres avant une heure.
1176, Amiens. — Le 13 octobre, jour de son mariage, Miquiel Roye, un riche personnage évidemment, fait représenter un mystère.
1477, Abbeville. — Histoire de Daniel.
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1478, Novoii. — Par décision en date du 30 mars, les enfants de chœur de la cathédrale sont autorisés par le Chapitre à jouer, dans la cour de TEveché, le mystère de l'Annonciation. Ils reçoivent, pour cette représentation, de riches vêtements et les joyaux d'une béguine.
1480, Amiens. — Vie de saint Denis.
1481, Amiens. — Vie de saint Fuscien.
1482, Laon. — Mystères et « pyeusetez », ainsi que les deux années suivantes.
1483, Péronne. — Jeu de saint Sébastien.
1483, Amiens. — Des jeunes gens sollicitent la permission de « jouer le mystère des dix mille martyres, composé en rhétorique (pièce d'éloquence) par Fr. Michel ou Miquiel le Flameng religieux de l'ordre des Jacobins en la dite ville d'Amiens. Il fut fait droit à leur requête par délibération du 9 avril, considéré le temps de paix et aussi ledit mystère qui est chose de bon exemple. »
Ces pièces, jouées en temps ordinaire étaient surtout représentées — ainsi que nous l'avons déjà vu — lors des visites des grands personnages, et même plusieurs jours après. C'est ainsi qu'en cette année 1483, à la visite de la Dauphine, Marguerite d'Autriche, on donna de nombreuses pièces telles que l'histoire de Salomon, « l'anchienne hystoire dont jadis vint Franchies et la noble maison de Franche », et plusieurs autres.
Le P. Daire, en son histoire d'Amiens (t. II, p. 141) nous apprend que la vie de saint Nicolas de Tolentin fit partie des programmes de cette époque.
1487, Amiens. — Jeux « pour la prisedeThérouane
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et la rencontre advenue auprès de Béthune, par M. Deskerdes et autres capitaines, à rencontre du duc de Guelde, du comte de Nassot et aultres » partisans du duc d'Autriche.
1488, Abbeville. — Mystère de Jonas, du vieux et du nouveau Testament.
1488, Compiègne. — Jeu de la vie et du martyre Nosseigneurs saints Crespin et Crespinien.
1489, Amiens. — Débat de l'âme et du corps; mystères de sainte Colombe, de sainte Marguerite.
1489, Laon. — Jeux de personnages par les compa- gnons de Soissons. Ceux-ci reviennent l'année sui- vante avec les joueurs de Saint-Quentin.
1490, Compiègne. — La Passion de Nostre- Seigneur-Jésus-Christ.
1493, Abbeville. — Jeu de la vie monsieur saint Roch.
1493, Amiens. — Mvstère en l'honneur de l'entrée du roi Charles VIII.
1494, Amiens. — 6 avril et 27 mai représentations données par les bourgeois d'Amiens et d' Abbeville devant les maïeur et échevins.
1495, Amiens. — Le 10 juin, les acteurs de Tournai viennent jouer. A'ers la même époque et à l'occasion de la naissance du Dauphin, des mys- tères sont représentés par les compagnons des paroisses Saint-Souplis et Saint-Firmin-le-Confes- seur : la fête se donne en avant de la ville, sur des chariots; la ville accorde 50 sols de subvention,
1498, Doullens. — Passion et Résurrection de N.-S.-Jésus-Christ.
1499, Abbeville. — Jeux de Monsieur saint Quirien.
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1499, Amiens. — Nous empruntons à M. H. Dusevel, la citation suivante :
Eschevinage tenu le 28* jour de janvier 1499.
« Sur ce que Pasquier de Béthembos, Nicolle Capperon, Pliilippc Marchant, prebtres, Jehan Menchon , maistres des enfants, et sire Pierre Long, aussi prebtre, Jehan Ostien et Jehan Legrant, demeurant à Amiens, avaient fait cejourd'hui pré- senter à Messieurs certaine requeste, en leur esche- vinage, contenant que de longtemps ne avoit point esté joué en ceste ville d'Amiens le mistère de la Passion de Nostrc- Seigneur- Jésus-Christ, combien que en icelle ville y eust plusieurs honnestes compai- gnons et gens de bien qui à ce faire s'exerceroient volontiers; considéré que. Dieu merchy, le roiaulme de France estoit en bonne paix, et aussi que pain et vin estoient à bon marché et y avoit abondance de tous biens, qui est à loer Dieu; et à ces causes requéroient les dessus només qu'il nous pleut leur permettre et accorder qu'ils peussent jouer ou faire jouer ledit mystère de la Passion, tel que ils le avoient veu autres fois qui contenoit trois journées et tel qu'il avoit esté joué à Doullens ; et leur con- sentir qu'ils peussent fouir, heuser et picquer au champ où l'on a acoutumé faire et jouer le dit mistère ; faire courir les personnages des diables, tailler les devantures en la terre qui est à Tenviron dudit champ, ainsi que l'on avoit accoutumé faire; et, à l'aide de Dieu, ils offroient en bien faisant leur debvoir en édiffier le peuple et les habitants de la ville et àUadtres lieux qui vouldroient voir ledit mistère.
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« Veii laquelle requeste et sur ce, en conseil et adviz, mesdits sieurs, en considération que l'on ne jouera ledist jeu dès longtemps — à en ladicte ville, et aultres considérations telles que dessus, et aussi que l'on avait conclud l'année passée de jouer ledict mistére, ont les plusieurs esté bien de cet avis; mais toutes foies ont déclaré avant que du tout conclure que l'on parlera et communiquera tou- chant ceste matière aux gens et officiers du roy, à révérend père en Dieu Mgr l'évèque d'Amiens et aux Doyen et Chapitre, pour sur ce avoir leur advis et ayde se mestier est, ainsi que autre fois a esté faict; et que mesdicts sieurs le feront jouer par tels qu'il sera advisé et ne donneront point ceste autorité aux dicts suppléants. »
1500. Amiens. — Le mvstère de la Passion est joué à Amiens, et D. Antoine de Caulaincourt con- signe ce fait en ces termes dans sa chronique de Corbie « in anno Jabilei 1500 celebrati sunt ludi Passionis Christi in Anibiano, cuni maxinio trium- pho et apparatu in festis Pentecostes. »
1501. Saint -Quentin. — Mystère de la Passion Monsieur sainct Quentin, à l'entrée de l'archiduc d'Autriche.
1501. Senlis. — Mvstère de la sainte Hostie,
1501. Amiens. — Vente du matériel servant aux représentations.
1502. Compiègne. — Miracle de Monseigneur sainct Jacques.
1506. Fourcarmont. — Le 14 juillet les Bernar- dins de Foucarmont demandent aux habitants de Corbie « de leur prester les cayers contenant le
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mystère de la Passion Xostrc-Seigneur-Jésus-Clii-ist poiu' la joiior et déduire à la Penteeousle prorhaino audit lieu, à riionueur de Dieu et au salut du l>euple. »
1512. — Mystères et histoires pour rrutrcn» de François P''; la même année, mystère de Saint- Quentin.
17A7). Compiègne. — Encore un myst^'re, dont le titre ne nous est pas conservé.
1518, Coroie. — Dom Antoine de Caulain^ourt, dans sa chronique de l'abbaye de Corbie, dit qu'en l'aimée 1518 on joua, en cette ville, le Mystère de l'Apocalypse aux fêles de la Pentecôte et en -ni te le jeu de l'invention de la sainte croix qui l'ut donné sur la grande place. Le bon mjine cintril^ia pour la somme de quatre écus d'or à ce divci'- tissement.
15:27, Senlis. — Une délibération du Chapitre de Senlis autorise Jehan de la Motte, Pierre de Brave et autres « lulendi vitam san^Ji Ri.'îii absque insolentiis faciendis ». Dom Grenier ajoute (pie les acteurs s'adressèrent au Chapitre i)robablemc'nt parce que le théâtre était près de l'église.
1528, Soissons. — Le jour de la Pentecôte, on joue la Passion sur un théâtre dressé dans la cour de l'Evèché.
1530, Soissons. — Nouvelle représentât ii)n de la Passion, suivie de l'organisation d'une troupe régu- lière sous le nom de confrérie des Apôtres.
1531, Compiègne. — Mystère pour célébrer Tar- rivée de la reine Eléonore.
1533, Péronne. — ^'ie de sainte Barbe.
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1533, Amiens. — Mysirro do sniiit Josopli.
ir);>S, Compiègno. — Le 14 oelol)ro, un ]\Iystèro est joué pour eélébivr Tentrée de la reine de Hongrie.
lolT, Amiens. — Le 17 août, d'après M. Dubois, « à la rentrée du roi, on re})résente encore des mys- tiM*es à la porte d'entrée et dans les rues où il passe, on n'ose pas devant le roi sortir des repré- sentations reliaieuses. »
1547, Montreuil. — A partir de l'année 1547, nous dit M. Charles Louandre (1), on voit mentionnées les dépenses que n .xe:^sita à ^Nlontreuil la repré- sentation des Mystères et moralités. On sait que « eliaque année, au renouvellement de la loi, le jour de saint Simon et saint Jude, les enfants de la grande école jouaient ung moral en l'échevinage et ils recevaient pour leur peine 40 sols tournois. On trouve des traces de cet usage au xiif siècle. Les pèlerins de Saint- Jacques, dont la confrérie était instituée à ^lontreuil, dans la paroisse de ce nom, fii^urent également comme auteurs drama- tiques dans les comptes de l'échevinage.
« Au xvf siècle, les écoliers jouent encore des Mvstères sous la conduite d'un nommé Jean de Sains, directeur des études, que l'échevinage avait chargé de la mise en scène. »
1550, Péronne. — Le 5 mai, trois clercs habitués de l'église de Péronne sollicitent, mais en vain, la permission de jouer pendant les fêtes de la Pentecôte, sur la place publique, l'histoire de Joseph vendu par ses frères.
< 1 > Oj,. cit. . 1, 3-2.").
r).)
17k)'3, Soissons. — Le niyslèro de Xoli-c-Djuiic- (le-Liesse fut donné lo <S septonibro, sm- un ilir;uri' dressé drvîiiit lo porlail do la cnlliôdralc.
15G:], Péronno. — A cotte époquo, ot d(>j)uis (jud- (jucs temps déjà, Péronnc possédait une Confiu-ric des Apàti'CH ou de la PasHioii^ l'opi'ésoiilaiii (\v^ mystères, notamment i\ la Fête-Dieu,
ir)()r), Soissons. — Mystère de la Passion. Lm mort subite do \\\\\ des acteurs })roduit, au milieu de la représenlalion, une doLdoureuse émotion.
lôGT, Saint- Quentin. — Le ,20 juin « sni' la requesto présentée par les maistres procureurs, confrères et compaignons de l'iiospital Sainl-Jac- ques, requérant qu'il four fut permis faire quidqne histoire de Sainct Jacques le jour de Sainct Jacques prochain, comme ils ont de tout tems accoustumé faire, Messieurs ont permis de jouer, à la chari-e que lesdits supplians leur monstreront ce qu'ilz doibvent jouer pour seavoir s'il y a aulcunes choses doffiMidues. »
1579, Soissons. — Le jeu d'Elysée, d'Acar et de Jézabel, de la composition de Sébastien Petit, fut donné le mercredi après Pâques.
1597, Amiens. — Le 3 mars, les grands vicaires jouent lo mystère de saint Joseph, après avoir ])romis d'observer en toutes choses la plus grande décence.
xvif siècle, Péronne. — On représente des Mys- tères à réglise Notre-Dame au faubourg de Bretagne. Dom Grenier nous apprend que le Thapitre de la même ville faisait « lo :24 de mars, veille de l'An- nonciation, après complios, la solennité du Mystère du lond( main. Le ehantro et le sous-<;lianlre, l'ovèliis
5G
en (?hape, précédé> des missiers, d'un choriste, de la eroix et des cliandeliers venaient entonner au chœur le répons Gcmde Mai'ia que Ton continuait en fleurti en allant faire une station dans la nef. De là, quatre enfants de clicrur montaient au jubé pour représenter Tun la A'ierge, Tautre Tange Gabriel, et les deux autres pour chanter en plein chant le Mystère. Le même jour, a Amiens et peut- être dans les autres églises de la province, on chan- tait à la grand'messe le Kyri', fo:}s bonitatis et Gloria in excclsis farci.
1770, Abbeville. — La Présentation de la sainte \'ierge au temple fut jouée, à la grille du chœur de l'église Saint-^'ulfI^an de la chaussée par les petites filles de l'école paroissiale.
Enfin, à notre époque, les Mystères n'ont pas complètement disparu. Nous les retrouvons peut- être bien changés, bien tombés, se survivant à eux-mêmes, mais en tout cas très-reconnaissables dans certains tableaux vivants, et les représentations de VAncien et du Xouveau Testament^ la Tentation de saint- Antoine, V Enfer et autres spectacles sacro- profanes qui, de ville en ville, réjouissent les enfants à l'époque de la Foire.
LES DRAMES
AXS \r chapitre précédent, nous avons indiqué les princi[)ales représentations et, par cela ménie, les titres des Mys- tères joués en Picardie. Nous ne revien- drons pas sur ce sujet; cependant au moment d'analyser quel(|ues-uns de ces drames, il n'est pas inutile de rappeler brièvement les plus importants d'entre eux. Ce sont : \.^ Passion de Xotrn Seigneur Jésus-Christ, le Jeu de la Vengeance de lu Passion, le Triomphant Mystère des Actes des Apôtres, V Annonciation , la Xaticitê,h\ Puri/lcatio/t de Notre-Dame, Notre-Dame-de-Liesse, la Création du Monde et le Jugement dernier, V Apocalypse, Jos(p)h. vendu par ses frères, Daniel, Gédéon^ Job, Jouas sortant delà baleine, Bert'ie et h roi Pépin, en lin la vie des saints, plus spéeialement de Ht- Adrien, Ste- Agnès, St- Alexis, St- Antoine, Ste-Barbe, Ste-Ca- therine , St-Christophe, Ste-Colombe, Ste-Fog, St- Crépin et St-Crépiinen, St-Denis, St-Firmin martijr, St-Fuscien, St- Jacques, Ste- Jehan ne, St- Laurent, Ste-Marguerite, St-F^i^rre et St-Paul, St-Quentin, St-Sébastijn et bien d'autres encore.
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Xous sommes for^èmont ds.\\^ robligitioiide laisser de coté le plus grand nombre de ces mystères, nous allons toutefois étudier rapidement les plus remar- rpiahles et ceux qui ont réjoui le plus souvent nos ancêtres.
En première ligne et avant tous autres vient la Passio/i.
Plusieurs drames portent ce titre, le plus ancien en date est évidemment celui d'Arnoul Greban, acheté en 145,2 par la numicipalité dWbbeville (1), et représenté à Amiens en 1455, les deux cités voi- sines s'étant évidenmient piquées d'émulation. Il a été })ublié en 1878 d'après trois manuscrits conservés à la Bibliothèque Nationale (fr. 8.2(3 anc. 7206; et 825, anc. 7206) et à la Bibliothèque de l'Arsenal (B. L. Fr. 260) par MM. G. Paris et G. Raynaud (1). Cette œuvre jouit d'abord d'une popularité considéral)le sans doute parce que, en outre de talent réel, si on la compare à ses prédécesseurs, qu'y avait montré l'auteur, elle inaugurait la grande mise en scène (2) et déployait un luxe inusité; elle faisait voir, chose jusque-là inconnue, un mystère de 34,574 vers, dans lequel, pendant quatre jours, s'agitaient plus de 22i) personnages.
Contrairement à ce qui arrive assez souvent, les savants éditeurs d'Arnoul Gréban ne se sont pas j)ris (\\\n entliousiasme sans limite pour leur poète, ils
(1) Le Mystùre de l:i Passion, d'Arnoiihl Greban, pultlié d'après les .Manuscrits de Paris avec une introduction et un Glossaire par Gaston Paris et Gast jn Pinynaud. Paris, Wiewij, 1878, gran<l in-8°.
(-2) ifl
le jugent avec une certaine sévérité; anssi croy.Mis- nous devoir enii)ranter au travail de MM. Paris ut IvayuMu 1 l:*ar a{);)réciati!)n du Mf/.trr.^ il" li pf(<^- sioii. ("est, disent-ils, « ini nii\i'age considérable, mais on il est iiir) )s^il)le àd re':;onnaître du .u'énic on même un taleiil remarquable. L^uU.air ne fait ,i;uére pre'ive d'ori,uindi!''^ (jU'^ dans la partie propi-.MU'Mit diale -lifiue, oà (railleurs il se complaît. I/intermi- nahle discussion entre Justice, \^érité, Miséricorde et Paix, lieu commun légué au p")}tepar les àgivs pré- cédents, nous oi'tVe le tableau fidèle d'un 3 de cjs disputes s€olastir|ues rpai remplissaient alors la imi" du b'ouai're. Le di'ame proprement dit est encadré' dans cette dis'aission, engagée au début et [)acili- quement résolue à la fin. C'est là une idée qui n >us S3mble neuve et qui m manque pas de gi-an leur. Dans la nnse en scaie de la Wv du ('hi'ist, Arnoul Gréban suit rM\amiik\ non-seulement san- invcn- tion, mais avec une remanjuable faiblesse. Les miracles divers qui, sous une main habile, auraient |)U donner li(ai à tant de scènes charmantes ou l)alhéti([ues, sont })latement dialogues, et b 'aucoup des plus intéressants sont omis. L'absence complète de cai'actère pia'sonnel chez Jésus était im[) )Sv'(; au poète par la façon étroite d »n' \) moyen-âge coi-u- prenait la figure d(3 riIomme-Dieu, mais connue cette ligure occu[)e près pie tout V) temps le t!i'j.\li'e, il en l'ésulte une froideur constante. Les person- nages accessoires ne sont guère-; plus \i\ants. lis débitent juste ce qui est nécessaire pour exj)liquer leur intervention et leur action, sans {\u.\)\\ irauve chez le poète une trace d'effort ]>our les rajeunir
GO
ou les caractériser. Quel parti, dans la dounée où l'auteur était nécessai remeut assujetti, ue pouvait-il eu tirer!... Seule, Marie a été traitée avec uue prédilectiou particulière et qui a parfois porté bou- lieur au poète. La complexité uiystique de ce caractère de ^'ierge-MiMv, de ce cœur qui daus le môme être aime sou 111s et véuère sou Dieu, do cette âme qui, tout éclairée des prescieuces de la gloire future, n'en est pas moius meurtrie par les augoisses de la douleur présente, cette complexité-qu'il est impossible de saisir et de représenter réellement, Aruoul Gréban a eu le mérite d'* l'imaginer et parfois, si nous ne nous trompons, de Fin liquer avec un certain succès. Marie est la figure la plus pure et en même temps la plus vivante de son œuvre (1). »
Nous ne })Ouvons nous arrêter longtemps à Fétude de ce mystère ; toutefois, comme il a été joué dans notre contrée, qu'il est un des premiers qu'on y ait représentés, nous croyons devoir en citer quelques passages. Nous n'entrerons pas dans le drame même et, pour rester en quelque .sorte sur le seuil, nous nous occuperons seulement du
PROLOGUE DE LA PASSION
d'arnott. OnÉRAX
Voni nd Jiberandinn nos, Domino Dons yiriutnw.
Pour rulTciice du premier père (Jue tout le genre humain compère En servitude très grevaino Volt le fils (le Dieu })ar mistèro
(1) Le Myslàre do la Passion, introduction, p. xvi.
Gl
Couvrir sa divinité clère Du voille de nalure Inimaine Quanti (le la majesté liaultaiue En la i)ovi'e vie mondaine Vint pour devenir nostre frère Ou sa personne d'honneur i)laine Soubmist à traveil et à paino Et en lin à mort très amère.
Long temps fut humaine nature Soubmise à trop dure peinture De puis eelluy transgrès eommis, (ïar l'essenee qui toujours dure Et en qui n'a lin ne mesure Avoit cest edit ainsi mis Que mesme ses meilleurs amis En ténèbres feussent soubmis Sans terme de gloire eonclure Et fut tel discort entremis Qu'il ne pooit estre demis Par angle n'aultre créature.
Quant à ce discort subvenir Remède ne pooit venir Si non de Dieu tant seulement : Homme n'y pooit advenir, Pechié l'en avoit fait banir ïCt forclorre totallement; L'angle n'y pooit bonnement Pour le vice ({u'aucunement Infiny se vouloit tenir, En tout que son dérèglement S'estoit adressé ithiinement Uonti-e cil «pii ne peust fenir.
Et ainsi durant ccste guérie A qui Justice tenoit serre. Humanité trop se douloit, Car pour supplier ne requerrç
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Xe pooit avoir ne acquerre Félicité ({irello vonloit; Le supi)liei" ne luy VMlloit, Miséricorde luy falloit, Qu'aullre aide n'avoit en terre. Et ce (luelifue espoir liiy l»ailloit, Rigueur de Justice y sailloit; S'en estort j)rivée j^'-rant erre.
Ainsi tous les humains descendoijnt
En enfer, et là se rendoient
Privés de consolacion,
Sinon de Tespoir ifu'ilz avoient
Et que [tar vrayp. foy savuient
En fin avoir rédemption:
Mes la i^rande délacion
De la pacification
Moult tristes et pensifz plaindoient,
Car la maie transgression
Leur caiisoit la privacion
De la g-loire qu'ilz attendoient.
Tant prrevalde estoit ceste offence
Que Justice de la sentence
Ne vouloit à mercv traire
Et tenoit la cause suspence,
Se du fait n'avoit recompense
A qui qu'il tournast à contraire
L'homme n'avoit de quoy la faire,
Angle n'y pooit satisfaire :
Q;ry restoit il mes d'apparence
Fors que Dieu, qui tout peust reffaire
Venist la nature [jarfaire
(Jui de son hi;'n ot tel carence ?
Les patriarches à hault son Demandoient ceste ranson Pour parvenir à vray repos, Eux gémissant en la prison,
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El l)anis sous leur inespiisuu De béalitudo forclos, Iceulx en si (lesi)liHsaiîl clos Par lig.icur de Justice enclos Crians sans cessée à liailt Ion Poe il pr jférer telz mos :
« Veni nd lihcrnittliiin nos, « Domino Dons virtuluin !
.( Ne nous laisse plus icy vivre
.< Bon Dieu, mes visn, si nous délivre
:( Qui lait désirons ta venue ;
(( Vien de fait et œuvre le livré
« Ou ti sces noslre debte esuyvre
« Par qui prison avon tenue. »
Quaud la journée lut venue.
Leur requeste fut obtenue
E^t de servi' ude délivre ;
Lors fut la finance randue,
Quand en croi.v fut morte estandue
La char de cil ([ui tout livre.
Lors paya le da-igereux pris C.clluv ou tous biens sont comi»ris, C'est Jliesus, nostre doulx sauveur: Lors celluy qui prenoil fut jiris, Lié, conlTondu et surpris Sans jamés espoir de vigueur : p:t c'est la cause sans faveur Qui nousmeust pour bien et lioneui- D'avoir cestuy mistére empris, De vous demonstrer par doulceur La passion et la douleur Que pour nous tous a entrepris.
Monstrer voulons par personnages Aucuns des principaux ouvrages Que fist nostre Seigneur pour nous.
G4
Les peines, Iravnulx et oiiltrn'^es,
Tempfacions et griefs dommages,
(^Hi'il vuiilt endurer pour nous tous.
Se la reverance de vous
Faulte y voit dessus ou dessoubz,
Trop dit ou faulte de langages,
Soiez aimal)Ies et doulx
Et nous eorrigez sans courroux :
N'en serons aullreffois plus sages.
Prenez ce que l)on vous sera F^t le surplus l'en laissera. Car tout ne poons attaindre: Notre procès mieulx en vauldra Et le plus grant proftit en sauldra, Sans nostre matière contraindre : Mes pour nostre ignorance estaindre Ou presumpcion pourroit maindre, Vng chacun de nous requerra La Vierge qu'el ne veille faindre A nous bien régir et constraindre Kïi disant Ave Maria
Ave Maria,
Voiii ail lihcraudiiii nos, Domino IJeus rirtiituni !
Je dis encore à mon propos
Par le thème de mon sermon
Que les prophètes de renom
Ou limbee attendans la journée
VA la venue désirée
Du doulx Messias nostre sire
Pooient tels paroles dire :
<« Bon Dieu, pour nous confort livrer
« De ceste chartre griefve et lante
a Vien icy pour nous délivrer
(' Par ta puissance precellante. »
G5
A cestiiy point commancerons
Et premier nous vous monstrerons
Les plaintes que faire pooient
Les pères qui ou limbes estoient,
Attendons leur rédempcion
Par la haulte inrarnacion
Du doulz et benoit lilz de Dieu
Qui leurs plains en temps et en lieu
Kntendit et amodera
Par la mort qu'il endura ;
Illa vouldrons laisser l'istoire
Par moyen d'interlocutoire
VA moraliser un petit
Pour contenter vostre appétit.
Nous metterons cinq personnaj^es De cinq dames haultes et sa<^es Es quelles paix sera propice Miséricorde avec Justice, Vérité et puis Sapience ; Et ce pour juger de l'offense D'Adam qui fut le premier homme, Quelle elle fut et de quelle somme, Et s'elle est digne de pardon Ou d'avoir si mauvais guerdon Que jamès ne soit retournée. Après la sentence donnée Orrez raisons haultes et bonnes A laquelle des trois personnes Père, Filz et Saint Esperit, Pour le genre humain qui périt Loist faire repparicion En souffrant mort et passion ; Et pour quoy ce divin mistère Appartient au Filz plus qu'au Père Ou au saint Esperit de nom ; S'arguerons que si, que non, {>3mme saint Thomas l'a traictéf»
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Soubtileniont on sou Iraiotéo Sur ]o tiers livre de sentences. Si orrez argus et defïences PourquoY le faulx péché dampuable Du diable fut irréparable, Condanipné eu Téternel fu Et pour quoy Thomme allégié fu Non obstaut son péché très gri^f i
Et le fait déduit assés brief,
Verre conclure en audience
Par la divine Sapience :
Le vrai fdz de Dieu ordonné
Divinement estre incarné
Ou très saint ventre virginal;
Et puis message especial
Commis pour annoncer ralTaire
A la très doulce et débonnaire
Vierge qui mère devoit estre
Pour porter le doulz fruit eelestre
Venant du trosne supernel.
Lors vendra l'angle Gabriel
Faire l'Adnunciation
Et après ferons mencion
De la doulce Nativité,
Poursuyvans sans prolixité
I/euvangile a nostre sçavoir
Sans apocriphe recevoir.
Si vous prions, seigneurs et dames,
Conjointement hommes et famés.
Que silence vueillez garder.
Et brief nous orrez procéder
A Tayde du créateur.
Le quel nous doint par sa doulceur
Si bien faire et vous bien ouir
Qu'a la parfin puissions jouir
De la vision éternelle
De Dieu en gloire supernelle.
Amen.
07
( )jvi-oz vos vcuK cl rt'uanloz
Dévotes gens ([ui atleiidez
A ovr eliose saluluii-e :
Veillez vous pour vos salut taire
Par nue amoureuse silence ;
Si verrez en ])rief sentence
Le fait de la création
Vit la noble plasmaeion
Du ciel, terre, angles et humains
Va\ bricf (car cecy, c'est du mains)
Et comme incident lifterai
A nostre propos principal :
Xostre especiale matère
Est de Iraicticr le liault mislere
De Jhesus et sa Passion
Sans prendre aullre occu| a-siou,
Mes la creacion du monde
Est vng mistere en quoy se foude
Tout ce qui deppend en auprès :
Si la monstrons par mos exprès :
Car la manière de pi'oduyre
Ne se peust monstrer ne déduire
Par effect, si non seulement
Grossement et figuraulment :
Et selonc qu'il nous est ])ossilde
En verrez la chose sen.'-i'Dle.
Nous assistons alors à une série de scènes curieuses, dont les plus intéressantes sont la créa- tion de l'homme et de la fenniie, la tentation d'Eve par Satlian, la faute do nos [)Peniiers parents, leur expulsion du inu-adis terres^tre, la joie des diables (pli l'ont « une bien grant tenipesle en leur enfer, » puis Vactetir reparaît devant le public et rappelle tant ce qui vient d'être joué que ce qui va être représenté :
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Or, vous avons en brief comprise
La nialière hauUe et féconde
De la créacion du monde ;
Puis comment homme fut formé
Et comment de Dieu informé
Inobedience commist,
Pour quoy Dieu tantost le desmist
De Paradis en aultre terre
Pour sa vie en grant labour querre.
Son labour, sa dure grevance,
Sa très amere penitance
Que depuis Adam Ion": temps fit,
Passerons oultre, et nous soufilt
Monstrer, pour depescher matière,
Comment Cayn oecit son frère
Par envye : et le traicterons
Tout le plus brief que nous pourrons.
Et les acteurs tiennent parole, car il ne leur faut que 342 vers pour raconter le crime de Caïn, après quoi une nouvelle annonce et 391 vers nous mènent jusqu'à la mort d'Adam.
L'Acteur.
Or avons monstre, beau seigneur,
Le trespas de nos premiers pères ;
Mes pour abréger nos materes,
D'Abraham, Isaac et Jacob
Laisserons, qui nous tiendroit trop
A ce que nous avons à faire.
Souffice vostre doulx affaire
Qu'après celle transgression.
Voyez la repparacion
Par la puissance precellante ;
C'est nostre singulière entente,
La se tourne tout no désir ;
Pour le traictier plus a loisir
Nou8 ne voulons pas tout comprendre
69
De fais que chacun en soit mendre,
Ou limbe nous commencerons
Et puis après nous traicterons
l^a haultaine incarnacion
Pour venir a la passion
De nostre sauveur Jhesu Crist;
Après, sa résurrection
Et l'admirable ascension
Et mission de saint Esprit.
Tel est le prologue de la preinicre journée et de tout le mystère. Les extraits et l'analyse que nous en donnons suffisent pour permettre au lecteur de se rendre compte du gein^c et de l'esprit de cette œuvre plus importante par ses vastes dimensions que par la valeur des détails.
D'autres di^imes, avons-nous dit, portent encore le titre delà Passion ; de ceux-ci, l'un des meilleurs, le plus célèbre, celui qui a eu le plus de vogue est de Jehan Michel d'Angers. Il est postérieur au pré- cédent, puisque la première eut lieu seulement en 148G ; les 87 tableaux (40,000 vers) se divisaient en huit journées de cinq mille vers chacune ! Le spectacle com- mençait à huit heures du matin pour ne finir chaque jour qu'à sept heures du soir. Quelques acteurs avaient des buffets recouverts de vaisselle plate et offraient aux spectateurs des vins et des fruits : nos contemporains n'ont plus d'aussi délicates attentions !
Les frères Parfaict d'abord, (1), ^L Louis Paris (2) ensuite ont publié des analyses fort étendues et fort complètes de ce drame qui comprend toutes les Ecri-
(1) Histoire du Théâtre François.
(2) Toiles peintes et tapisseries de la ville de Reims, par Leberthais et L. Paris. Paris, 1843, 2 vol. in-4°, et 1 album i>rand in-t^.
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turo:^. Xous lie rocommeucerons pas après eux ce travail qu'ils ont mené à bonne fin et qui nous en- tra înei'ait au-delà des limites que nous impose le cadre de Tliistoire que nous écrivons, nous allons seulement nous arrêter à quelques épisodes saillants. Il en est un qui a une certaine valeur historique : St-Jean vient d'apprendre tous les désordres du Tétrarque de Galilée. Il se rend chez Hérode et lui tient ce courageux langage :
Sire, Dieu te doint l)onne gràee ! (1)
Je viens devers ton ti-iljunal
Pour te remonstrer le granl mal
Où ta folle plaisance tend
Dont tout ton peuple est mal coulent
Et Dieu premier: car quant au point
Je te dy qu'il n'apartient point
La femme ton frère tenir.
Tu te veulx prince maintenir,
Tétrarche, de justice chief,
Et réputerois grant meschief
Si vng de tes sujets le faisoit,
Ta justice le jougniroit
Comme un vice ort et infâme.
Doncques toy que Tétrarche on réclame,
Que noblesse doit introduire,
En qui justice doit reluire
Comme en Fair le clerc diamant
Ton frère ne es pas vray amant
Quant par cautelle et tyrannie
Luy as son épouse ravie !
Tel cas n'est pas fraternité.
Mais plus que bestialité.
Tu voys bien les oyseaux petits
Qui en soy ont cueiirs si gentils
<i) L. Paris, Oy;. ^'/7. I. 1, p. 8" et suiv.
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Que chacun se tient à son per, Sans J'aullre frauder ne tromper: Or, commetz-tu vng adultère Ort et vil encontre ton frère, Ne say qui t'en puisse excuser.
Il continue sur ce ton , en pi'ésence même d'Hérodias qui ne peut le supporter et s'écrie :
Son cueur est de mal si garny Qu'il dit tousiours de i)is en pis. Assez esbahir ne me puis De tels vieulx bigots radotez (lomme ainsi les escoutez, Veu qu'ils sont si très mal courtois. Il a tant jeusné par ces boys Qu'il n'a pas demy de cervelle
S ai net Jehan Ha, perverse femme et cruelle, Faulse, serpente venimeuse, Ta voulenté libidineuse Machina la faulce entreprise Quant ravie tu fuz et prise D'avec ton loyal espoux. Tu as ])ien monstre devant tous Que tu ne crains Dieu ne le monde ; Tu es tant vile, tant immuade Que la fin en sera mauvaise, Et ay grant peur que la fournaise D'enfer en face le départ
Haro lias.
Ha dea ! ce meschant papelai-t Nous rompra ey meshuy la teste ! Monseigneur, vous estes bien beste De tant ouyr ce pauvre sot. Il ne sçaurait parler un mot Que ce ne soit à vostre honte ; Toutefois vous n'en faictes compte
7-2
Et semble ({ue vous le craignez Yen que dilïerez et faignez De le mettre en bonne prison.
L'empri^ionncmcnt cVabord, puis la décollation punissent St-Jean de sa témérité. Mais quel effet son discours ne devait-il pas produire sur des spectateurs habiles à saisir Tallusion et prompts à faire la comparaison entre la cour d'Hérode et celle de Charles \l. Dans l'histoire de ce malheureux prince, Juvénal des Ursins ne dit-il pas : « En ce temps-là on parloit fort de la revue, de monseigneur d'Orléans... et assez hautement par les rues on les maudissoit et disoit-on plusieurs paroles. La revue, en un jour de feste, voulut ouyr un sermon et y eut un bien notable homme lequel à ce faire fut commis. Lequel commença à blasmer la revue en sa présence, en parlant des exactions qu'on faisoit sur le peuple et des excessifs estais qu'elle et ses femmes avoient et tenoient , et comme le peuple en parloit en diverses manières, et que c'estoit, mal fait; dont la revue fut très mal contente... » L'analogie des situations est frappante : St-Jean devant Hérode devait rappeler au public Jacques Legrand devant Isabeau de Bavière.
Il est vrai que les princes sont incorrigibles et que nous entendrons plus tard Bourdaloue tonner contre l'adultère devant Louis XIV et Madame de Montespan, sans que ses admirables paroles pro- duisent d'autre effet qu'un certain étonnement sur ceux qui les écoutaient.
Un autre épisode, d'un genre tout différent^ est celui de la Madeleine. Il se poursuit à travers plu-
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sieurs scènes, entrecoupées. — suivant la mode du temps — de scènes bien opposées ; nous allons le résumer ici en réunissant les trois ou quatre frag- ments qui le composent.
Nous sommes à la seconde journée de ce drame où l'histoire de Judas forme un digne pendant à celle d'Hérode. « Parallèlement à ces deux sombres légendes se développe celle de Marie Madeleine qui repose agréablement l'esprit. On voit déjà dans cette poétique primitive que l'auteur connaît la puissance des contrastes. Dès la troisième scène de cette seconde journée du mystère de la Passion, on passe de révo- cation du diable renfermé dans le corps de la Chana- néenne aux délices du boudoir de la belle Marie de Magdala (1). » Celle-ci est belle, jeune, riche; elle veut profiter de ces avantages.
Tandis que suis en jeunesse et sancté Fais-je pas bien? en dois-je estre blasmce? Veu que à présent en grant prospérité Fortune m'a sur toutes eslevées.
Sirus, mon père, fut yssu de noblesse, Aussi fut bien ma mère Eucliarie : D'ealx laissée, suis, en ma fleur de jeunesse, Descendue de régalle lignie ; Il est ainsi, ce n'est pas menterie. Ai-je donc tort, à mon fait bien comprendre, ■ Si sans vouloir sur aultruy entreprendre Mais pour bonneur, prens curiosité De plaire à tous, et d'estre bien parée ? Je crois que non ! Car à la vérité Fortune m'a sur toutes cslevée....
(i) Royer, Histoire Universelle du théâtre, t. 1.
Ses suivantes, Pérusine et Pasiphée reiicourageiit et lui disent qu'elle peut, sans scrupule, suivre la vie élégante de son frère.
Il n'v a liomme en la contrée ^^oit prince, seigneurs ou vidame A qui vostre beau corps ne agrée VJ qui pompeuse ne vous clame.
Sa vanité éclate dans les vers suivants :
Je veuil estre toujours jolye, Maintenir estât hault et fier, Avoir train, suyvir compagnie Encore huy meilleur que hyer. Je ne quiers que magnifier Ma pompe mondaine et ma gloire, Tant me veuil au monde fier Qu'il en soit à jamais mémoire. J'ai mon chasteau de Magdalon Dont on m'appelle Magdaleine Où le plus souvent nous ail on Gaudir en toute joye mondaine. Et vueil estre tous de biens plaine...
Je veuil estre à tout préparée Ornée, dyaprée et fardée Pour me faire })ien regarder
Pti'usinc,
Dame à nulle autre comparée
De beauté tant este parée
Qu'il n'est besoin de vous farder.
Magdeleine.
Et vueil porter des senteurs Doulces et plaisantes odeurs Pour inciter tout cœur à joye.
Pcrnsinu.
Voulez-vous liei"l)es c[ verdeurs Doulees et fleurantes liiiueurs ? Car c'est raison ([u'on y pourvoie
Mnrfflolciiic.
Je vueil du basnie égyptien, Storax, ealamite.
PasijiJiL'r.
M H[i de lui lie. Musch d'Autriciie et Spicenard.
l'cni^^inc.
Xe foites (jue dire eoml)ien. Vecv ralel)astre très dii^no Tout plein de liqueurs elère et line, La plus précieuse du monde.
^Nlagdeleiiie ayant satisfait le sens de Todorat, se fait apporter les mets les plus délicats. Après le goût, vient l'ouye : des mélodies, des chansons et des ballades sont exécutés devant elle; après quoi, pour charmer ses yeux, elle voit tapis et bordures, pier- reries, bagues et lustres; quant au toucher, elle s'en excuse. Quelques vers plus loin, dans le même ordre d'idée, elle dit :
Si à tous délis Ji' me d(jnne,
Mon honneur pourtant n"al)andonne :
Ne l'ordonne A honte ou à reproche vil... ( lar mon souhait n'est (pie civil.
Plus tard, Madeleine et ses sjuivantes s amuseront
7G
à chautt'i*. Citons surtout ce morceau, charmant de coquetterie :
Je suis courageuse,
De biens plantureuse,
Et advantageuse
Pour met Ut mignons en run :
Je suis bobenceuse,
Fière et orgueilleuse
Et ambitieuse
D'honneur mondain sur chascun.
Je suis désireuse,
De moy curieuse,
De plaisir songeuse
Et de vouloir importun :
Je fais l'amoureuse,
Aux vngs gracieuse.
Aux aultres rieuse.
Jamais no me tiens à vng.
Cependant un jeune comte (un ancêtre des mar- quis de Molière) a pour Madeleine un vif penchant, il en trace le portrait que voici :
Rachel estoit de beaulté pleine, A'asti fort pompeuse et haultaine ; Judieh courageuse à merveille, Michol prudente et saige royne, Et Hester fort doulce et humaine : Mais Magdeleine est non pareille : Elle est bobencière, Grande dépensière... Courageuse et fière : Sa face planière, Sa belle manière Est comme bannière A tout cueur vénérien
Il court donc chez la belle mondaine (1). Celle- ci est à sa toilette, entourée de ses chaml)i'ières.
Mii'jdelt'ino.
Quu Tuii face chère joyeuse A chascLiu ({ui céans viendra : Mais premièreiiien! il fauldra Vng" petit à mon cas pourvoir.
Pcrushie.
Comment ?
Magdi'lcine.
Comment il appartiendra Pour faire d'honneur le devoir. Apportez-moi mon mirouer Pour me re^rarder,
Pjsiphée.
lîien, madame.
Mi'jjdeleine.
Mon esponge et 1\ au pour hiver, Mes fines Hqueurs et mon basme.
Pérusino.
Je crois que au monde n'y a fenim© Qui ait phis d'ami gnonemens.
(1) M. Louis Paris fait .justement observer que •< l'auteur du mystère s'est fort peu embarrasse delà difficulté soulevée par les commentateurs an sujet des trois Marie dont parle l'Evanj^iie : Marie la pécheresse,"Marie-Madeleine, et Marie, sœur de Marthe, sont pour lui une seule et même personne ; il ne voit en Made- leine que la femme qui frise sr's cheveux, traduction littérale du mot hébreu Maggadela. C'est toujours la lille mondaine et vani- teuse, vivant de la coquetterie et du libertinage, sans toutefois le pousser jusqu'à i'impudicité.Tel est, du reste, le sentiment de plus d'un critique et celui de l'église d'Occident ; et ce n'est guère ({ue depuis le XVI» siècle que chez nous l'on a })rétendu prouver la division des trois Marie : notre auteur est donc sur ce point l'ex- pression de son siècle. «
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Mmjdclcinp.
<Jui n'en auroit, ce serait lilasnn' De soy trouver entre les gens
« Icv ai)porte Pasii)liéc des burettes d'eau do rose et d'aspic; et Pérusuie luy apporte ung tin linge et le mirouer. » Elle se fait coiffer, parfumer, en un mot elle est en tenue de combat, prête à livrer bataille quand Rodigon arrive. (Jette scène est trop jolie pour que nous résistions au ijlaisir de la domier en entier, d'après le texte publié par M. Paris à qui nous avons déjà emprunté les vers qui i)récèdent.
IlocIi(joHj conte.
Très belle et gracieuse face, Qui tout deuil et chagrin efTacCy-
Et déchasse
Tout danger, Vostre eureuse acointanse trasse (1) Et vueii du tout à vostre grâce
Me ranger.
M agd oléine.
Gentil escuier gracieux, A face pleine et rians yeux
Très joyeux,
Sans changer, Très l)ien viegnez, car se niaist dieux, Je ne vous quers en plaisans jeux
Estranger. Point n'estes céans estranger : Voulez-vous trois heures ou quatre Uancer, chanter ou csliattre A l)eau dez, au gli»* ou au flux ?
(1) Attire.
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Uodiffoij,
Je viens cy [)a.s.sei- lemps sans plus, Seulement à vostre loysii-...
Mtnjdoloiiic. Qne flii'ons-nous ?
Jlndir/oiJ. Mois M plnisir.
Miitjdeleinc.
Respondez donc, si sçavez, à mes dis. Quant jeunes cue;irs sont en amour hardis, Et qu'ils y font leir pourehast par mesure, De lâcheté sont tiop acouardis, Si leur bon temps à toujours ne leur dure.
J! 0(1 if/on.
Oui veult d'amour Jouyr à son aise,
C/est bien force (( l'aux dames il <'omplaise :
Mais com])ien Ion-? Nul ne scel (pie n'y passe!
Tel cuide ])ien que son faict se compassé
Tout à son gré, lorsqu'il est déboulé!
Et s'il eschet que d'amour on se lasse.
Ou n'a jamais ce que amours ont cousté.
M.iijdc'lclue.
Si les plaisirs amoureux sont tardifs,
11 est besoing pour son })ien (ju'on endure.
C'est lâcheté de gens à ce lardis
Qui ne poursuivent l'amoureuse adventure :
('/est l'oi'donnance d'amours, ne leur desplaise ;
Soucy de nuit, el de jour le m.alaise ;
En tel esmoy fault ({u'amoui' on pourchasse,
Qui n'aimera de son gibier la chasse
11 en sera tout à cop rebouté :
Tel y despent deux fois plus qu'il n'amasse !
On n'a jamais ce ({ue amours oui cousté.
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Rodiijon.
11 est des gens de fîiit appaillardis Qui se délectent à reproche et ordure , A tout mal prompt, à bien dire tardis : Rien ne leur dict que la maie adventure. Mais aultres sont qui de chère courtoyse Ne quièrent, fors compagnie françoise ; A qui bon temps dure trop longue espace ; Leur parole est en tous lieux escouté, Mais si à donner ils pregnent trop d'audace On n'a jamais ce que amours ont coùsté.
Magdelcine.
Gent écuier qui trop à cop se casse Par son excès ou folle voulenté, Après les autres tout bellement tracasse ; On n'a jamais ce que amours ont cousté.
Rodigon.
A gens de bonne voulenté,
Et qui sont en ce monde eureux
Que leur faut-il ?
Magdelcinf.
Joye et santé, Et rajeunir ipiant ils sont vieux
Rodigon.
Vostre doulx accueil gracieux
M'a remis le cueur en liesse,
Et votre très haulte noblesse
Vault bien qu'on vous serve en tous lieux.
Rodigon.
Point ne fault faire l'ennuyeux, Il est temps de partir d'icy. Adieu, madame.
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MaildeleiuQ. Adieu aussi.
Hodif/nn. Adieu les belles damoyselles.
« Rodigon, en prenant congé, pourra baiser Magde- leineetsesdamovselles. »
Un peu plus loin une conversation entre Magde- leine et sa sœur Marthe n'est pas sans analogie avec la célèbre scène du Misanthrope entre Célimène et Arsinoé. Plus tard, Magdeleine se convertira.
Ainsi qu'on peut le voir par ce qui précède, Jehan Michel a su tirer d'un personnage épisodique un grand parti, tandis qu'Arnoul Gréban l'avait laissé presque entièrement dans l'ombre.
Les diables jouent aussi un nMe important : dans le Mystère de la Passion, ils y sont en grand nombre. Ils ont pour mission d'égayer l'auditoire par leurs lazzis et de faire prendre patience à des spectateurs fatigués d'une si longue représentation. Il est vrai qu'il y a des entr'actes ou pauses pendant lesquels les instruments font diversion et reposent les yeux d'une fixité trop prolongée. Il y a aussi une suspension d'une heure ou deux pour laisser au public le temps d'aller dîner.
« Les diables sont d'abord Lucifer, qui i)rime Satan en dignité, et qui le traite parfois avec fort peu d'égards ; en second lieu, Satan et Belzébuth, qui paraissent marcher de pair; puis viennent Cer- berus, Astaroth et Bérith. Satan, chargé spécialement de tenter Jésus et qui échoue toujours, est fort torturé par son seigneur et maître Lucifer; aussi en
est-il demeuré boiteux.. Il est querellé par ses cama- rades quand il vieui les requérir de Taider dans son difficile oftice. Ceroerus propose de lui faire prendre un bain de plomb fondu. Belzébuth et les autres se contentent de le battre. Satan n'a réellement de chance qu'avec Judas. Le repentir tardif de Tlscarioth, ou ce qu'on appelle sa sinderesse, oblige bien quel- que peu le tentateur à se mettre en frais d'arguments. Il conduit tout droit sa victime à la désespérance, au suicide et à la damnation ; puis il lui extrait l'àme des entrailles et la porte à son maître qui l'attend.
e Les diables ne sont pas les seuls comiques. On voit se dessiner à côté d'eux les acolytes du tétrarque et du prévôt de Judée, ou ce qu'on appelle leurs tyrans. Brayart, Drillart, Claquedent et Gritïon sont les exécuteurs de Pilate; Roullart, Dentart et Gadifer, les satellites d'Anne; Bruyant, Malchus et Dragon, ceux de Caïphe. Grongnart est le confident d'Hérode. Ces garnements ne le cèdent aux suppôts de l'enfer ni pour la méchanceté ni pour le salé des plaisanteries. Au premier rang de ces coupe-jarrets loustics, il convient de placer Grongnart le valet de chambre d'Hérode. Il com- mence son rôle par la décollation de Saint-Jean, ce qui n'est pas mal débuter; puis il s'en va prendre son pale toc et sa rapière pour concourir à l'arrestation de Jésus. Ce paletoc, dont le nom fait ici un singulier effet, était un manteau court à l'usage des gens de guerre. Grognart, Bruyant, Drillart et Claquedent frappent à qui mieux mieux Jésus ijrisonnier et débitent mille quolibets sur son compte. Ce sont eux aussi qui donnent au Christ le
^ y»
^ oo
roseau et qui lui eufoucent sur la tête la eoumiiue d'épiues où ils se piqueut les doigts. Ce sont eux qui jouent au sort les vêtements du Seigneur et qui entremêlent leurs jeux de toutes les im[)iétés possibles. Ils achèvent les deux larrons en lenr brisant les os sur la croix, et laissent languir Jésus afin qu'il ait plus de peine (1). » Ce drame a pour complément naturel le Mystère de la « Késurrection et Ascencion de Nostre Seigneur Jésus-Christ ». De même que pour la Passi(jn, il existe plusieui\s livrets dus à des auteurs différents.
Les plus intéressants pour Tune et Tautre pièce sont ceux de Jehan Michel. Dès les débuts de rimprimerie, ils ont eu des éditions aujourd'hui rarissimes.
Le TriiiinpJiani Mystère des Actes des Apôtres n'a pas joui d'une moindre vogue. Lui aussi a été imprimé; l'exemplaire le plus curieux est ainsi décrit par le bibliophile Jacob (.2) sous le n" 548 du Catalogue Soleinne.
« 548. — Le pi^emier volume du Triomphant Mystère des Actes des Apôtres translaté fidèlement à la vérité historiale, escripte par Saint -Luc à Théophile. Et illustré des légendes authentiques et vies de Sainctz Receues par l'église, tout ordonne par personnages (en vers). — Le second volume du Magnifique Mystère des Actes des Apostres conii-
(1) A. Rr)yer. Histoire Universelle du Théâtre, t. 1, p. 245 et suiv.
(-2) Hililiothèqne diamati'jiie do M. de Soleinne, I. l^^ Paris, iSi.S, p. 9X et suiv.
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nuaiit la narration de leurs faicz et gestes. Selon lescripture sainte accordée à la prophane histoire et légendes ecclésiastiques (par Arnoul et Simon Gréban, retouché par Pierre Cuvret ou Curet). — C^ fine le neufviesme et dernier livre des Actes des Apostres nouvellement imprimés à Paris pour Guillaume Alabat, bourgeois et marchant de ta ville de Bourges par Xicolas Couteau, imprimeur demeurant à Paris ,, et furent achevés le XV" jour de mars Van de grâce mil cinq cens xxxvii avant Pasques. Deux tomes en un vol. in-f goth. de 177 et 2.2G ff. ix 2 col. lav. r., mar. vert, fil tr. d. Pasdeloup. »
« Exemplaire très précieux, provenant du duc de La Vallière, décrit dans la Bibl. instructive de Debure et dans le nouveau Manuel. Cet exemplaire unique contient, après le f. 167 du premier tome un feuillet non chiffré, imprimé en caractère beaucoup plus petit que l'édition, et après le f. 169 du même tome quatre feuillets imprimés comme le précédent, qui terminent ce tome, où l'on a supprimé seulement le dernier folio de l'édition, à cause du double emploi. Ces cinq feuillets offrent plusieurs scènes qui ont été supprimées sans doute avant la représentation, parce qu'elles renfermaient quelque im- piété ou du moins quelque trait hasardé. Les diables font presque seuls les frais de ces scènes, et ils se permettent d'y parler en hérétiques. Ainsi Lucifer assemble ses sujets au son de la cloche que Belzébuth met en branle, et leur annonce qu'il va envoyer un ambassadeur au Père éternel pour se plaindre du tort que Jésus -Christ a fait aux enfers : il choisit Satan pour plaider sa cause, et celui-ci|^ est admis devant le trône de Dieu le père, en plein Poradi^, avec Beltal son
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procureur. Il accuse Jésus, et Dieu lui demande de l>ieii
désigner le Jésus dont Lucifer se i)laint :
Car plusieurs gens bien renununi'z Jadis furent Jliesus nommez,
« Satan répond que c'est Jésus, fils de Marie, de l'éoéclié de Nazareth. Là-dessus, Moïse, procureur de Jésus, prend la parole et défend son divin niaitre. On comprend que cet étrange procès a pu susciter les scrupules des d(jcteurs en théologie qui n'ont pas souffert que Jésus fut mis en cause pai' Lucifer. Quoiqu'il en soit, les feuillets supi)lénieiitaires ne se trouvent dans aucun autre exemplaire, et l'on doit présumer (ju'ils ont été empruntés à une édition j)lus ancienne, que nous ne connaissons pas, ou imprimés ex})rès pour un bibliophile de ce temps, sinon pour le réviseur du mystère, Pierre Curet lui-même. Ce qui nous fait croire de préférence à l'intervention d'un ancien bibliophile dans cette affaire, c'est que l'exemplaire est plus grand de marges que tous ceux qui existent. Enfin, pour ne pas oublier une observation littéraire que nous a suggérée la lecture de ces scènes, probablement con- damnées par la Sorbonne, nous trouvons une certaine ana- logie de création entre l'assemblée des diables du mystère et le pandemonium du poème de Milton. »
Consacrons un instant à ce mvstèrc : il a d'autant plus droit à notre attention qu'il fut joué as.sez sou- vent en Picardie.
Cet ouvrage fut comi)osé vers 1450 ; d'apivs les frères Parfait (1), « c'est le mystère le plus beau et le mieux versifié après le poème de la Passion o. La représentation la i)lus importante en fut donnée à Bourges, ainsi que nous l'avons déjà dit; Amiens le vit plus d'une fois et lui accorda quelque faveur.
(L) Histoire <hi Théâtre Fi-ançuis, I. Il, p. ."H".
8U
Il est divisé en plusieurs livres. Au premier, les npotres s'assemblent après l'ascension de Jésus- Christ et offrent à St-Matliias la place abandonnée par Judas. Lucifer, de son côté, assemble les diables et leur donne l'ordre de parcourir le monde.
Au deuxième livre, St-Eticnne, qui s'est rendu célèbre par son zèle et ses prédications, est mené à Cayphe. Il est accusé par plusieurs faux témoins. 0 Icy doibt pour exterrir (effrayer) les faulx Juifs apparoir le visage de St-Estiennc reluysant comme le soleil. » L'apotre, accusé de magie, est condamné à mort. Jésus intervient auprès de Dieu le Père.
Le martyre d'Estienne et l'épisode de St-Paul sur le chemin de Damas terminent cette partie du drame.
Le livre III nous montre Lucifer furieux de la conversion de Paulus. Gondoforus, « roy d'Inde » veut se faire construire un superbe palais. Le Sei- gneur donne mission à St-Thomas de profiter de cette occasion et d'aller porter la vraie religion chez les barbares ; St-Thomas hésite, mais il est convaincu par l'archange St-]\Iichel, se met en route et ne tarde pas à y accomplir, après plusieurs miracles, la con- version du roi et des habitants d'Andrinopolis. Saint- Pierre et St-Jacques le majeur, en Judée; St-Barthé- lemy, en Arménie, ne sont pas moins heureux.
Le livre IV nous montre Hérode Agrippa faisant mettre à mort, dès son arrivée chez les Juifs, Saint- Jacques le majeur ; il fait aussi incarcérer Saint- Pierre que l'Ange du Seigneur s'empresse de délivrer. Hérode Agrippa meurt bientôt, au moment d'entrer en guerre contre les Ty riens et les Sydoniens; les diables s'emparent de lui et l'emmènent aux enfers.
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Saint-Pierre et Saint-Barnabe passent en Cypre et y font des conversions ; Saint-Pierre se rend ensuite à Antioclie : il est arrêté, jeté en prison et délivré par Saint-Paul. Le prince de la ville et ses sujets, frappés d'étonnement, se convertissent, proclament l'apôtre leur Evêque et lui élèvent une chaire puur ses pré- dications.
Le Concile de Jérusalem, la dispersion des apôtres et l'Assomption de la A'ierge occupent le ^''' livre. Le livre \l est plus compliqué, il débute par les miracles de St-André en Mvrmidonie et de St- Philippe en Sithie; St-Paul est maltraité en Ac/iat/c% il passe de là à Ephése; St-]Mathieu et St-Barnabé accomplissent aussi des miracles dans d'autres régions, tandis que St-Barthélemy ^est mis à mort. Le bourreau Daru joue un rôle important; déjà il avait donné précédemment sa généalogie que nous reproduisons ici (1).
Je suis Daru
Bon pendeur et bon escorclieur Bien bruslant homme, bon tranoheur De testes pour bailler ès-jours, Traîner, battre par quarrefours Ne doubte que meilleur s'oppère. Le Sire grant de mon grant père '' Fut pendu d'un joly cordeau : Ma grant mère fut au
S'esgallant et menant grant chère, La superlative sorcière. Dont on ouyt jamais parler, Pour petits enfans estrangler.
(1) Histoire du Théâtre François, p. 4'25,
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Mon père fut tout vif l)ruslé Et mon frère fut décollé, Et enfouy son lilz aîné : En terre la fosse luy lis El sur le ventre lui sailly : L Mon autre frère fut liouilly
Pour ouvrer de faulse monnaye Et jiour ee eas là je venoye Assavoir s'on avoit mestier (1) Du meilleur ministère au mestier.
En voilà assez pour faille comprendre ce que peut être cette poésie tour à tour grave et burlesque. Elle prouve, comme toutes celles de la môme époque, que nos aïeux étaient assez faciles à amuser, se conten- taient de peu, et savoui^aient à longs traits pendant des semaines entières des scènes qui, sauf de gi\a- cieuses et trop rares exceptions, n'ont aujourd'hui qu'un intôix^t purement archéologique.
Les mystères n'étaient pas tous en vers, car sans cela le cln-oniqueur, en 14G2, n'aui^ait pas pris soin de nous avertir que le « jeu Benoist Sainct Fir- min » donné à Amiens le 30 mai pour les fêtes de la Pentecôte était en rimes. Il y en avait même qui étaient de véritables pantomines. Ainsi, d'api^ès Dom Grenier, le 23 septembre 1463, le 12 du même mois, d'après M. Dubois, l'échevinage décida qu'en l'hon- neur de l'arrivée de Louis XI et pour le recevoir dio-nement « seront faicts des mvstères locaux et honnestes, sans parle i\ sur l'honneur du roi. » Les vers, quand la })iéce était parlée., étaient parfois assez lestes ; c'est ainsi que dans le mystère de
(1) Besoin.
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St-Cliristophr, Satan, apportant l'cimc d'un prêtre à Lucifor, s'é(MMc :
Luciler, veoi voiiaison Oui ne veult ([tie via et vinaiy^i-c •Je ne sais s'elle est de saison r/esf un ni;-;ai'il qui est bien maiyi'e, .le l'ai empoi,!?né à ce vespre. Si lui faiilt faire sa raison, Puisqu'on le tient le maistre prehtre, Car il est pire que poison.
Le mystère de Joh (7,000 vers) est une simple paraplirase des Ecritures ; celui de Sai/itc-Iirt/'/jc (25,000 vers) comprenait cinq journées. Il (\\iste un autre drame du même titre, postérieur d'un siècle environ à celui que nous indiquoiis ; il nous est im- possible de dire lequel des deux fut représenté à Amiens.
La Passion de Saint-Quentin comprenait trois parties : le martyre du saint, l'invention de son corps par Ste-Eusébie, la seconde invention par St-Eloi. Dom Grenier, dit à ce sujet : « Ces trois tragédies, en vers français, sont réunies dans un volume manuscrit qui est conservé dans la biblio- thèque publique de la ville de Saint-Quentin, sous le n*" 307. Elles paraissent avoir été écrites au xv° siècle. Hémeré voulait parler sans doute de ce manuscrit lorsqu'il a dit que le trésor de Tl^glise de Saint-Quentin possédait en 1(U3 un volume des Mystères de Saint-Quentin et qu'il s'en trouvait un exemplaire tout pareil dans la bibliothèque de Saint- Victor à Paris. Nous avons vu, dans la bibliothèque de Saint-Elov de Novon un manuscrit du xiii^ siècle
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des mystères de Saint-Quentin qui ne s'y trouve
plus. (1) B
Ce mystère fut maintes lois représenté, mais comme il était en quelque sorte interminable et qu'on le donnait entre messe et vêpres, il Jîtait par- tagé en i)lusieurs dimanches. Lorsque Philippe, archiduc d'Autriche, lit son entrée dans la capitale de Vermandois, en 1501, on le régala d'un «jeu de Monsieur Sainct-Quentin » extrait probablement de pièce qui nous occupe, « Saniptis e poeniata longiori, que passionem Martyris triduo, quatriditoque de theatro nostri Sanquintrncnses rcpr^csentabant », comme dit Héméré. Le drame complet, joué dans la Basilique, œuvre sans doute d'un poète local, véritable monument littéraire, a droit, suivant nous, à une courte analyse. Notre guide sera notre savant ami, ^L Edouard Fleury, qui a publié à ce sujet une remarquable étude.
Les deux manuscrits actuellement conservés en la bibliothèque publique de Saint-Quentin ne com- prennent pas moins de 24,116 vers chacun, savoir : la Passion de Saint-Ouentin 18,84G; V Invention du corps pjar Sainte-Eusébie 2.553 ; et la deuxième Invention pjctr Saint-Eloy 2,707 vers.
La première partie de cette trilogie se divise en quatre actes. Nous assistons d'abord au conseil que tient à Rome l'Empereur avec Constance Chlore, Galerius et les officiers du Palais; ce début n'est pas sans grandeur. Nous voyons ensuite la naissance de Saint-Quentin, où se trouvent de gracieux détails,
'1) Introduction k l'histoire de la Province de Picardie.
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tels que les paroles de la m«jre demandant le nou- veau-né :
« Or, le me hailliès, car je veux « Veoir sa très belle figure. 0 très doulce géniture Deificque pourti'aicture !
Si Nature « N'a eu quelque deffaillance Tu es mon filz, ma figure, Mon sang et ma pourtraicture,
Créature « Faicte à divine semblancc J'ay porté son enfance Mon amour, mon accointance,
Ma substance. 1' 0 très doulce géniture. Tu es mon cœur, ma plaisance, Mon soûlas, mon aisance
En naissance.
« Uéificque pourtraicture, Filz, il faut que je te baise, Que je t'embrasse à mon aise,
Et appaise. « Ue ma doulce marmillette 11 faut que son cry solaise, Que je te baigne et solaise
Et complaise ; « Que je te porte et ailette En ta boucbe vermillette. Qui me rit et si souriette
Tant doulcette. « Filz; il faut que je te baise, Je t'ay pris pour amourette ; Très tendre et belle flourette
Tant doulcette. Que je t'embrasse à mon aise.
no
Après ces cou[)lets clinrniants, une grave question se soulève, (juel nom donnera-t-on à l'entant? On propose celui d'un ami de la maison, Quintus, mais ce dernier répond :
« De Quintus faisons Quintinus, Le nom est assez célestin Et qui pis est je ne sçais nul Se le faut appeler Quentin.
vSatan ne reste pas en repos et pousse les Empe- reurs à persécuter les chrétiens; il triomphe et bientôt Dardanie est assiégée.
Sans entrer dans de trop longs détails, citons cette singulière énumération de tout un arsenal du xiv^ siècle. Dans un conseil de guerre, Maxence s'écrie :
« Armer se fault (rescutons, De Jacques, de haubregeons, De fondelles, de plançons De cuiraches, de jiippons, Dais de flesehes et de bouxons. De bracquemars, de pouchons, De picqz, de becqz, de fauquons, De f assus et de lancettes,
De hachettes,
De houlettes,
De hunettes,
De jacquettes,
De daguettes
Accoulettes, Et de coustilles lombardes, De riboudequins, de bardes, D'arcigayes, de taillardes, De mortiers, de bastonnades, De crennequins, d'espringade, Cousteaux, coullards, esturgades,
9*^
o
(.l!iillardiiies,
Hringaiidines.
Crapaudines,
Cucuvriiies,
Serpentines,
Gouges fines,
A balestres et espées
A deux mains seront happées.
Ne nous attardons pas à ce siège homérique, retrouvons Quentin siu- les bancs de l'école, sui- vons-le après sa conversion par le pape, nous arri- verons avec lui en Gaule et à la fin du premier acte.
Le second acte cont'ent 5,806 vers et se compose de 32 scènes où appr. paissent 108 personnages. Il nous montre les persécutions dirigées contre les apôtres de la religion nouvelle.
En appi^enant les succès du jeune prédicateur, Rictiovare accourt à Amiens, fait saisir le coura- geux martyr et le livre aux bouri^eaux. Mais Quentin est délivré par l'ange Gabriel. Arrêté de nouveau, il est interixigé par le Préfet :
Quentin.
Je suis serviteur
Du grand blasphémateur
Qui forma le monde.
lîictiovare.
Ceux de nos osoolles Perdent leurs parolles Par ta faulce envie.
Quentin.
Prie donc les vdolles Que souvent acoles Qui leur rende vie.
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Livré encore aux bourreaux, le martvr sort vie- torieux de cette lutte avec les tourments ; mais bientôt, Agricolan arrive, apportant l'ordre impérial d'en finir avec Quentin.
Rictius Varus, en homme du monde, fait au messager cette invitation qui termine l'acte :
S'il vous plait venez disner Aveeq moy, et puis tous ensamble Revenrons icy matiner Ce Quentin pour quy l'on s'assemble.
Le troisième acte ne contient que 3026 vers, et peu d'épisodes intéressants. Le Saint prêche dans Amiens où il fait de nombreuses conversions, dont le Préfet se console comme tantôt, en disant à Rayai, un de ses conseillers :
Nous irons ensamble soupper Et nous deviserons à table, Quérans tous de l'envelopper En quelque serment détestable.
Le quatrième acte nous dédommage singulière- ment de l'insuffisance du troisième ; c'est le plus long de tous, il a 6547 vers. On emmène le martyr à Augusta Viromanduorum ; c'est là que son long supplice doit finir avec la vie. Tour à tour nous sommes à Vermand, à Marteville, à Rome et enfin dans la capitale du ^^ermandois où nous assistons au dénouement du drame.
Les deux autres parties sont complètement iné- dites (1). Toutes deux se réfèrent à \ Invention du
(1) Nous avons, toutefois, publié quebjues vers de la fin de Vliivention par Saint-Eloy, dans notre Histoire du Théâtre de Saint-Quentin, en 1878.
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corps par Eusébic d'abord et Tévêque de Noyon ensuite ; elles n'ont entre elles d'autre diflerence que celle môme des détails historiques. Nous don- nons ici la fin de la troisième partie dont nous avons copié, avec un de nos anciens condisciples IM. A. Bosquette (aujourd'luii <li recteur de VEcho Vouzinois) les 2700 vers qu'il est bon de rapprocher du poème sur le même sujet existant à la bibliothèque d'Oxford et publié par M. Peigné-Delacourt.
On est à la fin d'une longue et laborieuse journée de fouilles et les restes du martyr n'ont pu être encore retrouvés. Le maïcur de la ville de Saint-Quentin, s'adresse à ses agents et leur dit :
Gentilz sergans, je voy venir
La nuit qui sera !rès obscure
Et si ne povons avenir
Au saint corps dont on prend la cure,
Pour doubte de niale adventure
Allés veillier à mon hostel,
Prenès garde à la fermeture,
Je demeuroy vers cet austel.
Cependant on travaille toute la nuit, les assistants qui veillent pour la troisième fois tombent de fatigua:
De faim et de froi 1 nous baillons Et de froidure qui nous nuit.
Voyant le zèle se ralo.itir et redoutant de ne mener à bonne fin sa pieuse entreprise, Eloy se résout à se joindre aux ouvriers :
Bailliè moi louchet souffisant J'auroy la Jîn de mon désir
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S'il plaist à Dieu sempiterne Pour mieulx à mon gré le choisir J'eiitreroy en ceste caverne.
[Eloy se dévale en la caverne).
L'nhbc.
Aportés lumière en lanterne, S'éclairons le Seigneur très chier Car haultement il se gouverne Pour voloir ce faict retouchier
Elo\\
Entïans, veilliès vous releschier : Je treuve vng anchien tombel Qui tout cœuvre sans rien lessier Le sainct corps tout gent et tout bel.
L'abhé.
Gloire à Dieu mon père éternel. Le tombel est de gros marien, Rompes son sarcus (1) solempnel, Se regardes s'il n'y a rien.
Elov.
t
S'il plait au Dieu célestin Brisié sera de ce hoel.
[Kloy doit brisicr le sarnis).
Le maieuf.
Je voy son saint corps castien. Menons joye et crions : Xoël !
[Ils cvyeiit tous Xoël et doiht issir globel de feu et fumée d'encens.)
Tous se félicitent et se réjouissent de cet événe- ment, le corps est placé dans un riche reliquaire, œuvre d'Eloy, au milieu de l'allégresse générale.
(1) .Sarcus, cercueil.
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Envisagée dan?i son ensemble, cette trilogie est, comme l'a fort bien dit M. Fleury à pro{)os de la première pièce, « pleine d'intentions dramatiques, de contrastes cherchés et souvent de grand effet, d'émotions douces ou semées de sang et carnage. Les détails sont })leins de naïveté souvent, tandis que l'ensemble en est très-travaillé. C'est le produit hybride d'une langue qui débute, et de l'art antique dont les traditions, récemment retrouvées, ont été parfois trop servilement suivies. » C'est donc une œuvre digne, de notre attention autant par ses vastes dimensions que par les qualités et l'originalité qui la caractérisent.
Auteurs et Metteurs en Scènes — Droits d'Auteur
A propriété littéraire dont la réalité se manifeste de nos jours par la perception des droits d'auteur, existait-elle aux xv*" et xvi^ sièchf La réponse n'est pas douteuse et nous n'hésitons pas à nous prononcer affirmativement. Oui, les municipalités reconnaissaient — au moins un certain nombre d'entre elles et dans une mesure plus ou moins grande — que l'auteur avait droit à une rétribution pour le travail qu'il avait accompli.
Il va de soi, et sur ce premier point aucune con- testation n'est possible, que quand des drames étaient commandés directement aux auteurs en vue d'une fête déterminée, un prix était débattu et payé. A ce sujet, les preuves abondent.
C'est ainsi qu'au mois de juin 1466, d'après un texte cité par M. Dubois, il est payé par la ville d'Amiens « 40 sols au frère Miquiel le Flament, religieux de l'ordre des frères Prêcheurs, pour sa painne et
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travail et diligence, qu'il a prin?^ d'avoir fait plusieurs beaux mystères sur un hourt à la première venue du duc de Charolais. »
De même, le 6 avril 1494 il est accordé quatre kanes de vin à maître Christophe, écrivain, pour avoir composé un jeu à jouer devant le corps de ville.
En 1512, à l'occasion de la visite du roi Fi'ançois l'*'" à Amiens, Siméon Sauvage, prêtre, reçoit cent sols tournois pour avoir composé plusieurs ouvrages (1).
Enfin en 1547, toujours à Amiens, il est payé qua- rante sols à Antoine Lcmaire et Jehan Obrv, rétho- riciens, auteurs de mvstères en l'honneur du roi.
Un point plus délicat, où se fait encore mieux sentir la reconnaissance du droit des auteurs, est le traité à forfait par lequel une ville achète à la fois le manuscrit d'une pièce et le droit de la repré- senter, comme les directeui^s de théâtre le font encore de nos jours quand une œuvre dramatique n'est pas imprimée. Sur cette question intéressante, Dom Grenier nous cite un texte fort important; c'est une délibération prise à Abbeville en décembre 1452, dans laquelle on décide que « la somme de dix écus d'or dont avoit et que a paie Guillaume de Bonnœil pour avoir les jeux de la Passion^ à Paris, à maistre de Ernoul Gréban, lui fussent baillés et délivrés des deniers de ladite ville, et sont iceulx jus clos et scellés des sceaux de Jehan du Brimeux... eschevins, et mis en un coffre en l'.chevinage de la ville, tant et jusqu'à ce que on vora iceulx juer. Et lequelle somme sera déduite sur ce que mesdits sieurs vouront donner quand l'on jura ledit jus. »
(1) A. Dubois, op. fit.
1(X)
De ce qui précède, il résulte qu'un délégué de la municipalité d'Abbeville est allé à Paris, chez l'au- teur du mystère de la Passion et lui a acheté pour la ville qui le députait, non seulement la partie matérielle du drame, les manuscrits, qui peut-être étaient écrits d'avance, mais encore le droit de représentation ; il a même été stipulé que cette somme était payée une fois pour toutes, puisque l'on n'aura plus à verser « quand l'on jura ledit jus ». Il est probable que ce drame a été composé exprès par Arnoul Gréban pour Abbeville, sur la demande qui leur avait et 3 précé- demment faite.
A côté des auteurs, il y a les copistes et les metteurs en scène. « Toutes les fois qu'il s'agissait de jouer un mystère ancien, les acteurs chargeaient un poète expérimenté d'en revoir le texte, d'y introduire la division par actes et par scènes, et d'y faire, s'il y avait lieu, les changements nécessités par la diffé- rence des temps et de la langue. Une première fois, ce travail a été fait pour les Actes des Apôtres par un chanoine du Mans, Pierre Curet ou Cueret, dont le nom est cité par La Croix du Maine, mais la révision de Curet n'avait évidemment servi qu'à une seule représentation et n'avait pas laissé de trace. Il fallut que les habitants de Bourges (1) eussent recours aussi à quelque habile « facteur » ; ils s'adressèrent d'abord à Jehan Bouchet, dont la renommée était alors à son comble, mais le vieux procureur s'excusa, en alléguant son grand âge et son peu d'entente des choses dramatiques ; ils confièrent alors l'arrange- ment du mystère à un docteur en théologie appelé
(1) En 1536.
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Joîinn Clinponneau (1). » Ce qui se pn^^nil ,'i Boupo-os avait également lieu eu Pieardie.
Ainsi, à Compiègne, le 14 uovembrel490, « a
esté ordonné faire mandement de 24 sols parisis
à messire Jehan Noël, à quoy a esté tenu à luy pour le reste qui lui estoit du d'avoir faict les livres pour jouer le mistère (2) » de la Passion ; et à Amiens, en 1498 on paie « à Nicolas Leroux, notaire en la Cour spirituelle dWmiens, la somme de 4 livres pour avoir escript par kayers la Passion de Nostre Seigneur Jésus-Christ (3) » ; en 1499 « à Pierre de Follies, prebtre, demeurant en l'abbaye de Saint - Martin- aux - Jumeaux, en Amiens, la somme de 22 sols qui lui estoient dus de reste pour son salaire d'avoir besongné à faire et à esc rire 9000 lignes de rymmes de la Passion de Nostre Seigneur Jésus-Christ (4). » Des lignes de rimes !î
Nous avons, malheureusement, peu de rensei- gnements sur les auteurs nés dans notre province ou l'ayant habitée. Les extraits qui précèdent nous fournissent les noms de Michel le Flament, Christophe, Siméon Sauvage, Antoine Lemaire et Jean Obry, mais c'est tout ce que nous savons sur eux.
Nous ne sommes pas mieux instruits en ce qui touche Louis Chocquet, poète à Sainte-Maxence, auteur d'un mystère représenté le 14 octobre 1538, dans la ville de Compiègne, pour célébrer l'entrée
(1) Notice sur Jehan Cliaponneau, par- Em. Picot, p. 2.
(2) Archives municipales de Compiègne ; document cité par M. Sorel.
(r3) Dubois, op, rit.
'A) ib. ib
% (
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rie la reine de Hongrie; même silence aussi relati- vement à Sébastien Petit, auteur du jeu d'Elysée, d'Acab et de Jézabel donné à Soissons le mercredi après Pâques de l'an 1579.
Les frères Parfaict consacrent quelques lignes (1) à Arnoul et Simon Gréban qui, d'après eux, sont « nés à Compiègne en Picardie. Arnoul Gréban, chanoine de la ville du iSIans, commença le Mystère des Actes des Apôtres, par personnages. Simon son frère, moine de vSaint-Richer-en-Ponthieu (2) et secrétaire de Charles d'Anjou, duc du Plaine, acheva ce poème. Ce dernier vivait encore en 1460, car il composa plusieurs épitaphes sur la mort de Charles MI, roy de France, en forme d'églogues et de pastorales. Il mourut au ^lans, et y fut inhume en l'éghse cathédrale de Saint -Julien, devant l'image Saint-Michel, aucjuel lieu, dit La Croix du Maine, se voyait sa tombe avant les premiers troubles et séditions pour la religion. »
Pasquier, dans ses Recherches ne les oublie pas, « tout cet entreget de temps, dit-il, jusque l'avène- ment, du rov François F"" du nom, nous enfanta plusieurs poètes, les uns plus, les autres moins recommandés. Arnoul et Simon Gréban, nés en la ville du Mans (3) dont Marot parle dans une épigramme qu'il adresse à Hugues Sabel, son con- citoven :
Les frères Gréban pnt Le Mans honoré.
(1) Histoire du Théâtre François, t. 2 p. 234 et suiv.
(2) M. A. Royer reproduit cette orthographe. C'est Saint- Riquier qu'il faut lire.
(3j II y a là, d'après les frères Parfaict, une erreur manifeste de Pasquier. Le vers de Marot signifierait seulement qu'habitant Le Mans, les frères Gréban l'ont illutré par leurs œuvres.
« Je crois, ajoute Pasquier, que les deux Gréban frères furent grandement célébrés par les nôtres, car Jean Le Maire en sa préface du Temple de Venus, les met au nombre de ceux qui avaient mieux écrit en notre langue. Le semblable fait Geoffroy Thory en son Champ Flory. » C'est aussi ce qui a lieu dans le prologue des Actes des Apôtres (édition de 1540) d'où nous détachons les vers suivants :
Simon Gréban, bon poète estimé
Même en son temps, print la peine d'écrire, ^
Comme le vois moult doulcement rithmé.
Un frère il eust, Ainoul Gréban nommé,
Gentil ouvrier en pareille science
Et inventeur de grande véhémence.
Mais les Gréban sont-ils picards? Ce point qui jusqu'ici semblait hors de doute, paraît au contraire devoir être résolu dans le sens de la négative, grâce au travail dont^BL Gaston Paris et Gaston Raynaud font précéder le mystère de la Passion d'Arnoul Gréban.
Nous croyons devoir faire remarquer que si Compiègne revendique les Gréban par l'organe de M. Sorel; ^IM. Haureau et D. Piolin, du Mans, ont renoncé pour leur ville à l'honneur d'avoir vu naitre les deux poètes (1). Un autre Manceau, du XVI' siècle celui-là, La Croix du Maine s'exprime ainsi (2) : « Simon Gréban, secrétaire de Monsieur le Comte du Maine Charles d'Anjou, natif de Com- piègne en Picardie, qui fut cause qu'il s'appela Simon
(1) Par contre, M. Arthur de Marcy, de Compiègne, attribue les Gréban au Mans.
(2) Bibliothèque Franroiso, 158i.
loi
rl(' (\v.ni»i(\ii'iu\ t'iviv «rAriv^uld Gi'.:^jan, chiinDliio de réglisc (lu Man^. 11 a continu:'^ le livro des Actes cl.' s Apôtres commencé par son frère Arnoul... il a osei'ii plusieurs élégies, complaintes et déplora- fions... M'^pitnphos sur la mort du roy de Franee Charles MI... la si)lière du Monde qu'il appelle autrement les vertus de l'Espère du Monde, impri- mée avec un vieil almanach, etc.. Il a traduit, par je commandement du roy de France Philij^pe-le-Bel, un livre intitulé le Ciœur de Philosophie (1) im- primé a Paris par Philippe-le-Noir Tan 1520, mais je ne sçay s'il y aurait point taulte au livre imprimé. Car s'il estoit ainsi qu'il eust flori soubz le règne du dit Philippe et de Charles VII ce seroit chose trop mi- raculeuse; (jui est cause que je pense qu'il y ait faulte en l'impression du livre, qui dit sur la fin que ce livre du Cœur de Plhlosophie aye esté traduit par ledit Simon Gréban, par le commandement (hi Ivov Philippe-le-Bel; car c'est chose toute asseurée qu'il florissait sous le régime de Charles VII lequel mourut en l'an 1461. Nous avons plusieurs de ses compositions escrites à la main et non encore impri- mres (.2). »
Après avoir rappelé ce passage, MM. Paris et Raynaud se demandent « qui a pu induire La Croix du Maine cà reconnaître dans ce Simon de Com- j)iègne qui dédiait son ouvrage à Philippe-Ie-Bel,
(i) La Croix (lu Maine, disent MM. Paris et Raynaud, entasse iri confusion sur confusion, L'Epêre du Monde qu'il donne comme un ouvrage distinct du Ciieur de Philosophie n'est qu'une partie de ce livre, la seule à vrai dire où il soit parlé de Simon de Compiègne.
(2) La Bibliothèque du siour de La Croix du Maine, Paris, Abei L'Angelier, 1584, in-f°, p. 56.
'*-■-» a* >» -. ..^^. ..
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Simon Gréban qui, de son propre aveu, florissai^ sous Charles VII ? C'est ce qu'il est inqwjssible de deviner : le livre qu'il avait sous les yeux ne prête en aucune façon à cette confusion. Cette identitication absurde est cependant la seule preuve qu'il appuno à l'appui de son dire. Pour rendre possible un rapprochement que rien au monde ne justifie, il s'est avisé de supposer une faute à l'impression, mais cette hypothèse est tout à fait inadmissible. Non- seulement le L/6VV c/j PMÏo^jp'uj porte après le titre : Translaté de latin en franc. lis à la retjaeste de Philippe-le-Bel, rotj de France ; non-seule- ment Vexplicit répète la m mu- formule, non- seulement dans sa dédicace, évidemment remaniée par celui qui a procuré l'édition de \'érard, mais authentique i)ar le fond, Simon do Compiègne s'adresse à son « souverain seigneur, Philippe-le- Bel, roy de France », nuis le style, malgré le maladroit rajeunissement qu'il a sabi, porte, autant que les idées, le cachet du temps de Philippe IV ou de Louis XI. On no peut pas davantage sju- tenir, comme l'avait imaginé Pr )S.)or Muvhan 1, et comme l'a fait M. A. S^rel, que Sini )n Greban n'aurait été que le réviseur d'un liv['e [)lus an -icn, du à maître Aignon et dédié par lui â Philippe-le- Bel. C'est bien Simon de Compiègno qui [)arle dans la dédicace, et quant à la notice où il est \ydv\é de ce « maistre Aignan » à côté de « maistre Svmon de Compiègne qui fut moine de Saint-Richier-en-Pon- thieu », il faut l'entendre en ce sens que Simon de Compiègne traduisit une partie de sa compilation, celle qui est relative au C un put et nu K d."ndi''r, du
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latin d'un maître Aignan qui vivait peu de temps avant lui, et dont Touvrage est arrivé jusqu'à nous (1) »
En présence des arguments fournis de part et d'autre, devons-nous renoncer aux Greban pour la Picardie ou simplement dire avec le philosophe : Que sais- je f
Notre province, d'ailleurs, compte d'autres poètes que l'on ne peut lui contester. C'est ainsi que les frères Parfaict citent encore JeanMolinet ou Moulinet, qui naquit à Desvrennes « en Picardie, fit ses études à Paris et devint, par la suite, gard'e de la biblio- thèque de Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, et chanoine de la Collégiale de ,Valen- ciennes, ville du Haynaut. Il composa entre autres ouvrages, un recueil de choses arrivées de son temps, depuis 1474 jusqu'en _15Q5, qui n'a point été impri- mé (2). »
On a de lui (3) : Histoire du Rond et du Quarré, à cinq personnages, et imprimé par Antoine Blanchard, sans lieu ni date; les Vigiles des Morts, par person- nages, imprimées à Paris' par Jean Janot, sans date.
(1) Le Mystère de la Passion cVArnoul Greban, publié par G. Paris et G. Raynaud. Introduction, p. X et XL
(2) Les frères Parfaict, op. cit.
['i) Du Verdier, Bibliothèque françoise.
LES ACTEURS
L n'y avait guère au xv° siècle de pro- fession d'acteur à proprement parler; ceux qui acceptaent de jouer un rôle dans un mvstère étaient des habitants de la ville où la fête se donnait, avant leurs travaux professionnels et occupant leurs loisirs à apprendre les vers qu'ils devaient réciter non-seulement pour la réjouissance de leurs conci" toyens, mais aussi pour leur agrément personnel. Quelques-uns le faisaient bien par pur dévouement ; mais quel que soit le motif qui les guidait et malgré la rétribution qu'ils recevaient il n'y avait pas, au début surtout, de comédiens par métier. Aussi ne serons-nous pas étonnés de voir des prêtres remplir, tantôt le rôle du Christ, comme à Metz où l'un d'eux faillit périr sur la croix (tant ceux qui jouaient avec lui avaient pris la chose au sérieux et croyaient que cétait arrivé) tantôt, comme à Amiens, les rôles les plus singuliers, même ceux de diables ! Dès 1402 ou 1403, nous trouvons établi le vieil usage des représentations à Amiens. Dom Grenier
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signale (1) le passage suivant de lettres de rémission
qui ne laisse aueun doute à cet égard : « comme
la veille de Saint-Firmin, les jeunes gens de la ville d'Amiens ont accoustumé de sov jouer et esbattre et faire jeux de personnaiges, Jehan le Corier se feust accompaigné avec plusieurs entants de ladite ville qui faisaient un jeu de personnaiges... L'un desdits jeunes gens déguisés tenant, comme un messager, un glaviot en sa main,... etc. »
A Xoyon (1475) la Pa^sio.i est jouée par des habi- tants auxquels, par permission du chapitre, se joignent des chanoines et des chapelains.
A Abbeville (.29 janvier 1402) Guillaume Bournel, lieutenant de monseigneur le seneschal de Ponthieu, sire Jehan Landier, Maiheu àd Pont, Bernarl de Mav et Maiheu de Beaurains sont commis à la conduite et gouvernement du jeu de la Vengeance. Sont-ils là simplement comme organisateurs et metteurs en scène, n'ont -ils pas plutôt, tous ou presque tous, ajouté à ce titre, ainsi que cela arrivait souvent, celui d'acteurs chargés des prin- cipaux rôles, afin de mieux surveiller la représen- tation i C'est ce qu'il est impossible de préciser d'une façon absolue ; mais la seconde hypothèse nous semble assez vraisend)lable.
A Xoyon (30 mar.s 1 17<S) ce sont les enfants de chœur qui jouent rAnnont-iation.
A Amiens (28 octobre lll.'l) les confrères du Saint- Sacrement donnent la Passion et la Résurrection.
En 1443, le 5 août, à la venue du Dauphin de
(1» Introdurlion à IJIistoire de Picardie, p. 402.
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Vienne, Jehan Lemarmier, Adrien le Painctre et Guillaume Sauwalle se font remarquer par leur talent.
En 1448, les eompagnons de la paroisse Saint- Firmin jouent un mystère devant la Cathédrale.
1450, Motin et ses compagnons d'une part, Jehan Sagnier, Guillaume Sauwalle et leurs camarades, d'autre part, donnent des représentations.
1456, Guillaume Sauwalle, Colinet, Mouret q} Bertremieu Midi (1) jouent en chars dans la ville.
Le 27 juin 1480, Jacques le Messier et ses compa- gnons donnent la Me de Saint-Denis. \'ers cette époque, il se forme une véritable association entre les artistes qui se réunissent en troupe. Ainsi, eu 1483, lors du passage de la Dauphine, nous voyons Robert Le ^Manguier , Mercher et autres des paroisses Saint-Souplis, Saint-Leu, Saint-Firmin, Saint-Germain, Saint-Remv et Saint-Martin jouer quelques pièces; le meilleur acteur, au dire du Cori)S de ville, est Pierre Dury. Ce dernier avec Pasquier de Bettembps et autres, montre l'histoire de Salomon et la création de la maison de Franco [)ar Frani hus.
En lt87, Pierre de Dury, Jacfjues Han h>n, Jehan Destrée et autres, célébrait la i)rise de 'i'hei\)uanne et la rencontre advenue auprès de Bethune par M. Deskerdes et aultres capitaines, à l'encon re du duc de Gueldre, du comte de Naussot et aultres tenant le parti du duc d'Autriclie (2). »
En li:jy, Jehan Delaby, Miquiel Deleane, Guerard
(1) Tous ces noms sont cités par M. A. Dubois.
(2) Dubois., op. '-il.
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de Fiers et autres racontent T histoire de Saintes Marguerite.
En 1494, les compaignons d'Abbeville viennent en représentation à Amiens. C'est la première troupe nomade que nous rencontrons, mais en réalité ce n'est de sa part qu'une excursion, presque une politesse à une ville voisine, sans doute à charge de revance : nous verrons le même fait se reproduire plus d'une fois.
En effet, l'année suivante, Amiens reçoit les acteurs de Tournay; ceux-ci ont accompli un plus long trajet, c'est un véritable voyage, pendant lequel ils ont dû s'arrêter en diverses localités pour la plus grande joie des habitants.
Les grands vicaires jouent le mystère de Saint- Joseph, le 3 mars 1597 à la charge par eux d'ob- server en toutes choses la plus grande décence. C'est ce qui résulte du texte suivant, cité par Dom Grenier : « Magni vlcarii Ecclesiœ Ambianensis petierunt et obtinueriuit a dominis licenticun ludencU in choro hujus ecclesiœ Imlum Joseph, proviso quod ipsi vicarii nec non pmeri choriprofetœ Ecclesiœ non discurrant per vicos et plateas civitatis Ambianensis de nocte neque die, faciendo dissolutiones cdiquando per eosdeni fieri solitas. » Cette pièce se jouait, comme nous l'avons dit plus haut, sur le parvis de la Cathédrale ainsi que le prouve cet autre texte : « Domini licentiam et congerium donaverunt vicariis ecclesiœ ludendi hoc anno die doniinica Lœtare Jérusalem supjra parcisium ludum seu mysterium de Joseph . »
En 1499, « Pierre Bonnart, preotre, faict, au jeu
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de Dieu, le personnage de Lucifer. » (1) Ce n'est pas sans étonnement que l'on voit un membre du clergé chargé d'un rôle aussi peu en rapport avec le carac- tère dont il est revêtu !
A Doullens, la même année, Pasquier de Béthem- bos, Nicolle Capperon, Pliilippe INIarchant, prêtres, obtiennent un vif succès avec la Passion et la Résurrection de Jésus-Christ.
A Senlis, en 1501, les habitants jouent le mystère de la Sainte-Hostie ; en 1527, Jean de la Motte, Pierre de Brave et autres jouent la vie de Saint- Roch.
A Soissons, en 1530, Albin de Avenelles, chanoine et chantre de la Cathédrale, Adrien Lecocq, chape- lain, Crépin Hourdes, prêtre religieux de Saint- Crépin-le-Grand et autres, fondent la Confrérie dite des douze apôtres, composée, nous dit Dom Gre- nier, de quatre-vingt-six personnes, dont quatorze représentant Jésus-Christ, Saint-Jean-Baptiste et les douze apôtres, et soixante douze, le nombre des disciples ; que les premiers assistaient à la procession le jour du Saint-Sacrement, en habits conformes aux personnages qu'ils représentaient. L'évêque leur permet de faire célébrer solennel- lement, le dimanche dans l'octave du Saint- Sacrement, la mémoire de la Passion, à condition qu'après l'office, ils se retireraient modestement, deux à deux, pour dîner honnêtement sans ivro- gnerie, sans murmures et à frais communs, tant des absents que des présents; enfin, il leur accorde
{l) Dubois, op. cit,
115
quarante jours d'indulgence, aux jcHirs des fêtes de la Confrérie qu'ils s'approcheront des sacre- ments (1). Dans la même ville, (en 15G5) Pierre Lesueur meurt subitement en scène.
A Péronne (en 1533) quatre bourgeois et des prêtres jouent « la vie de Madame vSaincte-Barbe ». En 15G3, ils seront organisés en Confrérie des Apôtres ou de la Passion.
Enfin, à Saint-Quentin, (en 1567) les confrères et compagnons de l'Hôpital Saint-Jacques, jouent, pour célébrer la fête de ce saint, l'histoire de sa vie.
Ce qui précède nous permet d'établir une liste des principaux acteurs de la Picardie au xv' et XVI** siècles. Ce sont, pour :
Abbevillk
146^. Guillaume Dournel;
Jehan Landier ;
Mahieu de Pont;
Bernard de Mav ;
Mahieu de Beaurains. 1491. Les Compaignons d'Abbeville ;
Amiens
1^02 ou 1403. Jehan le Corier. 1413. Les Confrères du St-Sacremenl. 1443-1450. Guillaume Sauwalle. 1443. Jehan Léman nier. Adrien le Painctre. 1448 Les Compagnons de la Paroisse St-Firmin-le- Confesseur.
(I Doin rtienier, Introduction k i"Hi>foir'^ de la Pirprdie.
1 1 :>.
14r>0. Jehan îSaguit'r.
1480. Jacques le ^lessicr. Pierre Du ry;
Pasquier de Béthembos ; Robert le Manguier ; Mercher.
1481. Jehan Renault ;
Les Compaignons des paroisses Saiut-Leu, >Saint-Firmin, Saint-Germain, Saint-Remy, Saint-Martin, etc. 1187. Pierre de Durv ; Jacques Randon; Jehan Destrée. 1489. Jehau Delahy ; Michel Deleane; Guérard de Fiers.
1498. Pierre Bonnard, prêtre.
Les membres de la Confrérie de Xotre-Dame-du- Puy ne doivent pas, non plus, être oubliés ; nous ne faisons que les mentionner ici pour mémoire, devant consacrer un chapitre spécial à leur puissante société.
DOULLENS
1499. Pasquier de Béthembos; NicoUe Capperon ; Philippe Marchant, prêtre.
NOYON
1475. Des habitants de la ville, les chanoines et
les chapelains. 1478, Les enfants de chreur.
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Péronne
1533. Quatre bourgeois et des prêtres.
1563. Confrérie des Apôtres ou de la Passion.
Saint-Quentin
1567. Les confrères et compaignons de l'Hospital St-Jacques.
Senlis
1501. Des h'àhiianis^ no nmdli habitantes; 1527. Jehan de la Motte. Pierre de Brave.
SOISSONS
1530. Albin de Avenelles, chanoine ;
Adrien Le Cocq, chapelain;
Crépin Hourdei, prêtre. 1565. Pierre Le Sueur.
Les acteurs étaient luxueusement vêtus, ainsi que nous l'ont prouvé les descriptions de leurs costumes; plusieurs d'entre eux faisaient les frais de ces cos- tumes et, sans doute aussi, payaient ceux de quelques- uns de leurs camarades moins fortunés. Enfin, nous avons vu que les plus riches ne reculaient pas devant la dépense d'un buffet où les spectateurs pou- vaient se rafraîchir aux frais de la troupe.
Ce goût des habitants de la province pour le théâtre se manifestera encore très vif au xviii^ siècle où les comédies en chambre obtinrent un assez grand succès ; mais au xix*" siècle il dipsaraîtra complète- ment des villes de Picardie.
Subventions et dépenses diverses Droit des pauvres. — Censure
ouu avoir la satisfaction d'entendre des mystères, les villes subventionnaient des troupes. Un chapitre précédent -^ nous a appris qu'Amiens, par exemple, possédait au début du XYf siècle ses décors, ses échafauds nommés hoiuxls^ etc.; nous allons maintenant constater un fait nouveau : les municipalités paient les acteurs. Pour cette étude, que nous ferons le plus rapidement possible, nous citerons quelques textes relatifs à plusieurs localités, les groupant par région et suivant pour chaque pays l'ordre chronologique.
Abbeville, 1451. — Les artistes chargés de jouer le Mvstère de Saint - Quentin reçoivent cent sols parisis.
1451. — Un compte de l'église, ainsi conçu : A capellanis hujus ecclesiœ pro parte sua hourdi, liidi Passionis et dont lusoribus dicti ludi dati IIII lib. XVI sol,,., item lusoribus ludi Passionis, nous fait connaître la part prise par le Chapitre, à côté de la ville, aux dépenses résultant du jeu de la Passion;
1 10
l^itin, rii 14(j.'2, la numioipalitô vote5(Mivros pinir l'aire représenter la ^'engeance de la Passion.
Amiens, 1413. — L'échevinage accorde aux con- frères du Saint-Sacrement « une amende de LX sols parisis pour eulx aider à supporter les grands frais qu'ils avaient eus et soutenus à faire, es lestes de Pentecoustes dernières passées, le mystère de la Passion X. S. J. C. et de la Résurrection, meisme pour les frais et despens des hourds où furent logiés Messieurs les bailli, mayeur^ esclievins et plusieurs conseillers de ladite ville. »
1427 _ i^e 11 août 1127, dit M. Dusevel, il est" alloué 20 livres parisis <j aux confrères et com- pagnons pour avoir remontré au peuple le mystère de la Passion de Xotre Seigneur Jésus Christ, afin de donner exemple au peuple de la très cruelle mort et souffrance qu'il veult endurer pous le salut de humain lignaige ».
1413. — Le 5 août les acteurs qui ont joué devant le dauphin de Vienne reçoivent 3,2 livres parisis.
1448. — Le frère Michiel, jacobin, touche 24 livres pour le mystère de sainte Barbe qu'il est autorisé à jouer. La même année les compagnons de la paroisse de Saint-Firmin-le-Confesseur sont gratifiés de deux kannes de vin, à raison du mystère joué devant la cathédrale.
1450. — Une kane de vin à Mot in et ses com- pagnons, 11 sols à Jehan Sagnier et ses camarades; voilà la dépense de cette année.
1456. — Guillaume Sauwalle et autres touchent 16 sols pour jeux sur chars.
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1473. — Le jea de Odengier coûte deux kanes de vin, soit 6 sols.
1480. — Même dépense avec le mystère de saint Denis.
1483. — Dix histoires par personnages sont payées aux acteurs douze livres ; de plus, les meilleurs artistes reçoivent, comme récompense extraordinaire, 10 sols ; des jeux sur chars sont rétribués GO sols; quatre ans plus tard, d'autres pareils coûteront 72 sols.
1489. — Le mvstère de sainte Colombe ne revient qu'à 12 sols.
1494. — Quatre kanes de vin sont offertes aux compagnons d'Abbeville ; Tannée suivante, ceux de Tournay n'en recevront que la moitié ; les acteurs sur chars toucheront 50 sols.
1499. — « A sire Pierre Bonnart, prebtre, qui au jeu de Dieu fait le personnaige de Lucifer et à ses compaignons qui firent les pei'sonnaiges des diables au dit jeu, donné po'i.r boire 35 sols. » Nous ter- minons par cette citation curieuse la partie rela- tive à Amiens ; passons à
Compiégne ,' 1475. — Pendant trois jours on représente la vie de sainte Barbe ; pour permettre aux acteurs de « supporter les frais des hours et habillemens qu'il leur avoit convenu », le corps municipal leur accorde 60 sols parisis.
1476. — La seconde représentation de ce. mystère a lieu entièrement aux frais de la ville et lui coûte 4023 livres, 6 sols, 8 deniers.
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Laon, 14G3. — Huit livres parisis prises sur la bourse commune sont données, comme gratification, aux acteurs qui ont joué la Passion.
Noyon, 1478. — Le chapitre gratifie « de riches vètemens et des joyaux d'une béguine » les enfants de chœur qui représentent l'Annonciation.
Péronne, 1445. — Le 15 mai, les habitants sont prévenus que l'on jouera bientôt le ^Mystère de la Nativité. Les registres de l'Hôtel-de-Ville portent, en eftet, à cette date, la mention suivante ; « auquel jour, sur la requeste baillée par les compaignons qui ont préparé faire ung jeu du Mystère de la Nativité Nostre Seigneur, en la ville, le lundi des festes de Pentecouste, par laquelle ils requerroient que on leur donnast 10 livres pour aidier à payer les frais et despense dudict jeu , on a esté d'accord que la ville leur donnera cent sols pour aidier à payer leurs despens et est le mieulx que l'on pooit faire, veu les affaires que la ville a de présent. »
1483. — Le 8 mai, les maieur et eschevins « sur la requeste faicte par tous les joueurs du jeu Monsieur Saint-Sébastien, lesquelz requièrent à Messieurs que leur plaisir soit leur donner pour convertir aux grans frais qu'il leur convient supporter à l'occa- sion d'icelui jeu aulcune somme d'argent, vue la dicte requeste et qu'ils ont bien joué et faict honneur à la ville et aussi pour la révérence du benoist Sainct-Sébastien, leur ont donné X livres.
15G3. — Enfin, et cette fois ce n'est plus la ville mais le chapitre de Saint-Fursy qui fait preuve de générosité, il • sera distribué cinquante livres aux
111)
apôtres de la Passion du Saint -Sacrement (1) » Ainsi, sauf deux exceptions à Péronne et à Abbe- ville (et à vrai dire elles ne font que confirmer la règle générale) nous voyons les villes venir au secours des organisateurs des fêtes et accorder une subvention, limitée sans doute à chaque représen- tation, mais ayant tous les caractères des subventions modernes dont le but est d'aider les directeurs à couvrir les frais de leurs théâtres, frais qui alors étaient considérables puisque le mystère de sainte Barbe joué aux dépens de la ville de Compiègne lui coûta plus de 4000 livres ; or, très souvent, les recettes provenant de la location des places était infé- rieure, et de beaucoup, à cette somme : d'où la nécessité de voter quelques fonds en faveur des artistes de bonne volonté, qui demandaient, non à réaliser de grands bénéfices, mais à rentrer dans leurs déboursés.
En dehors de la subvention proprement dite, il y avait d'autres dépenses que les villes prenaient à leur charge et qui s'adressaient non plus à tout l'en- semble de la représentation, mais spécialement à un objet déterminé. Ainsi, en 1445, Messieurs décident qu'ils dîneront sur leur « hourt faict au jeu de Dieu le jour que on juera ledict jeu, aux despens de la dicte ville. » En 1455 et 1459, même résolution : à cette dernière date, le Mystère de Saint-Christophe dure trois jours, pendant lesquels Guillaume Magot
(1) Nous donnons ce texte tel que nous le trouvons dans YHistoire de Péronne, de M, Dournel, mais sans en garantir la lecture ; il nous semble, au contraire, qu'il y a là au moins deux mystères distincts : la Passion et le Saint- Sacrement.
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« [)atichier t) a rhonneiii- de nourrir les autorités municipales : Y addition s'élève à cent sols ; en 1460, le même traiteur se contente de 74 sols, lors de la représentation du Mystère de Sainte-Barbe.
A Compiègne, le 10 novembre, a été ordonné de faire mandement de GO sols parisis pour poissons par lui baillez aux personnages d'apostres qui ont avdé à jouer le ^Ivstère de la Passion Nostre-Sei- gneui-, au jour de la Penthecouste dernier passé... Et à Mallieu ^>nesse, tonnelier, 16 sols parisis pour plusieurs tretteaux par luy baillez tant à faire le Paradis comme le Gouffre, jouer icelui mystère (1) » ; d'autres fois il faut payer aux étuciers le nettoyage des personnes chargées du rôle de diables ; ces acteurs qui se noircissaient la figure et les mains allaient ensuite se laver aux frais de la ville (2).
Il ne faudrait pas croire que les villes seules aient fait la dépense des mystères ; de riches personnages s'offraient aussi ce luxe. Ainsi, le 13 octobre 1476, jour de son mariage, ^lichel Roye donne à ses invités le plaisir d'assister à une représentation de ce genre.
Le droit des pauvres était-il perçu en Picardie? nous en doutons. Certes, il existait, en France, à l'époque qui nous occupe, et l'on connaît l'arrêt du Parlement (27 janvier 1541) par lequel il est permis
(1) Archives municipales de Compiègne — Sorel op. cit
(2> t< A VVaitier de Vismes, estuveiir, pour ceux qui firent les diables à Thistoire du jugement... au hourd du marché, lesquels s'en allèrent netoyèr et estaver aux estuves dndict Waitier. » (Comptes des Argentiers (rAl)l)eville, année 14()6, cités par M. Louandre.l
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à Cliarles Le Rover et autres, entrepreneurs du jeu et mystère de VAncie/i Testament de jouui- à Paris les pièces de leur répertoire, et dans lequel il est dit : « et à cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres la somme de 1000 livres tournois, sauf à ordonner une plus grande somme, t> Par arrêt du 10 décembre suivant (1), cet impcM fnt rendu proportionnel en ce sens qu'il devait être prélevé seulement sur les bénéfices de la troupe et non sur la recette brute.
Mais ces textes semblent ne s'api)liquer (ju'à Paris et do nulle manière à notre province.
Il est, d'abord, îi remarquer qu'il n'est fait uni le part mention chez nous de la perception de ce droit ; en outre, le motif invoque dans l'arrêt ci-dessus n'existait pas en Picardie; le i)ublic n'était pas dis- trait des offices par cette bonne raison que le jour où un mystère était joué, on chantait la messe de grand matin et les vêpres pendant l'entr'acte de midi.
Plusieurs délibérations, notamment celles du cha- l)itre de Laon (1(3 mai 14(34, 14r)5, et 2(3 aont 147(3) sont formelles sur ce point : « on chantera la messe avant huit heures et les vêpres avant une heure. » Le motif de l'impôt en faveur des pauvres n'existant pas, il était logique que l'impôt lui-même ne fut pas établi. ,
(1) Jules Bonnassies. Les spoclacics forains ri lu romcclio française. — Paris, 1875, in-12.
!.
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Quant à la censure^ elle fonctionnait, déjà sévère., mais cependant libérale, si nous en jugeons d'après les livrets admis par elle. Il est vrai que notre époque est beaucoup plus prude et se scandalise bien plus facilement que le xvf siècle, sans être pour cela plus morale.
Les preuves de Texistence et du fonctionnement de la censure abondent. Dom Grenier, après nous avoir dit que les habitants de Guise représentèrent le mystère de saint Jacques, ajoute que : « les habi- tants de Vadencourt (1) firent une supplique au cha- pitre de Laon pour jouer publiquement une prière en rhonneur de sainte Foy. Le chapitre exigea que cette pièce serait, pendant trois mois, entre les mains du butillier, afin d'être examinée. »
A Senlis, le chapitre sachant que l'on devait jouer le mystère de la Sainte-Hostie, députe deux de ses membres « ad visitaridiun ludain seu niysteriain Hostiœ Sacrœ queni ludere intendant nunnidli habi- tantes hiLJus villœ », (2 septembre 1501). Vingt-six ans plus tard , il autorise « ludendi vitam sancti Rochi absque insole ntiis faciendis. » De même à Péronne, en 1533, on ne laisse jouer la vie de sainte Barbe qu'après en avoir examiné le manus- crit et avoir fait promettre aux prêtres qui figurent dans le drame de montrer leur rôle « permissuni est presbyteris ludere^ pronusso quod presbyteri luden- tes ostendant suuni rotulum doniinis. »
Jusqu'ici, c'est le clergé seul qui exerce la cen-
(1) Il s'agit ici de -Vadencourt, près Guise (Aisne\ et non du hameau du même nom, commune de Maissemy, arron- dissement de Saint-Quentin (Aisne).
123
sure. Eu 1567, uous la voyous aux mai us du corps muuicipal do Saiut-Queutiu qui, à la date du 20 juiu, permet aux coufrêrcs do riiopital Saint-Jacques de jouer la fête de ce saint « à la charge que les dicts suppliants leur monstreront ce qu'ilz doibvent jouer, pour sçavoirs'il yaaulcunes choses deffendues (1). » Que la censure ait été plus ou moins large, c'est ce que nous ne pouvons dire puisque nous serions forcément amené à la juger d'après les idées de notre temps plutôt que d'après celles de l'époque où elle Jlor'issaié déjà; mais ce Cjui est certain et incon- testable, ce qui nous sufifit, c'est son existence aux mains du clergé et des municipalités, c'est-à-dire des autorités même de qui on dépendait, et qui accor- daient ou refusaient les permissions de jouer les, mystères. Le sort des pièces était entièrement remis à leur discrétion.
(1) Registres de la Chambre du Conseil de la ville de Saint- Quentin. — iVo/fs et documents sur la ville de Saint-Quentin dans la seconde moitié du XVI^ siècle, par Georges Lecociî- — Amiens, 1879, br. in-S".
DEUXIEME PARTIE
ALLÉGORIES. FARCES ET MORALITÉS
SPECTACLES POPULAIRES
ALLÉGORIES
"*»&•
ES grands mystères ne furent pas la seule réjouissance du peuple; outre les fêtes ordinaires, les feux de la Saint- Jean, etc., dont nous n'avons pas à parler ici, il trouva bientôt dans le théâtre d'autres distractions qui exigeaient une moindre dépense de temps et d'argent que les longs drames qui viennent de nous occuper; ce sont les farces^ les moralités et les allégories. Ces dernières étaient simplement des tableaux vivants expliqués par des inscriptions; quelquefois le commentaire était donné par une actrice, réminiscence du conteur que nous avons déjà rencontré , notamment au prologue de la Passion d'Arnoul Gréban.
Bien que ces allégories fussent presque toujours à la louange d'un roi ou d'une princesse, on comprend que le nombre des échafauds sur lesquels on les représentait pouvait s'accroître ou se restreindre selon la fantaisie ou le bon vouloir des villes. Il v avait bien une idée commune présidant à l'organi- sation générale, mais rien n'empêchait d'ajouter
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ou de retrancher des tableaux. En réalité, le res- pect dû au personnage que l'on recevait, le temps qu'on avait devant soi, les fonds dont on pouvait disposer étaient les seuls guides en semblable ma- tière.
Les allégories durent être en honneur dans toute la Picardie et nous avons déjà signalé les tableaux vivants. Cependant c'est surtout à Abbeville que, grâce à M. i.ouandre, nous les voyons d'un usage fréquent; aussi nous allons suivre pas à pas l'his- torien du Pontliieu et lui faire plus d'un emprunt.
La première allégorie que nous puissions citer ne remonte pas au-delà de la fin du xv*" siècle.
En 1493, le 17 juin, Charles MI faisait une entrée triomphale dans Abbeville merveilleusement décorée pour la circonstance. Huit échafauds, construits en plein air, montraient des alléjjorics par tableaux vivants.
Sur le premier de ces échatauds, dit ^L Louandre, on remarquait une jeune fille habillée en moyen estât, figurant une marchande, ou pour mieux dire la cité d'Abbeville accompagnée de trois autres filles Humble Service, Jocundité, et Léaidté. Ces person- nages tenaient des écriteaux sur lesquels on lisait Ave Maris Stella. — Domine, salvum fac Regem) au sommet du théâtre on avait mis en inscription :
.1 vc Ilex Xoslcr
O Charles, roy surtout très catholique Je qui me dis estre AhhaiisviUa A son retour joyeusement m'applique Toy présenter Ave Maris Stella (l)
(!) Nous donnons le texte de ces vers d'après M. Louandre
1-29
Le second cclicifaud montrait une jeune tille coiffée d'un diadème. D'une main elle taisait voir une étoile de mer tournant sans cesse, de l'autre des marins en prière placés au-dessous d'elle. Ou lisait :
Avo Maris stolhi
A toy salut, estoille de la mer,
Mère de Dieu, souveraine et très forte, etc.
Plus loin, rAnnonciation ; « des filets d'iiypocras, d'eau de Damas et de vin clairet jaillissaient de chaque fleuron d'un lis qui décorait la scène. Eve, accompagnée d'une multitude de pauvres femmes, qui faisaient semblant de travailler avec beaucoup de peine, apparaissait au rez-de-chaussée. » On voyait :
S Limons ilhid Ave
En reoordant le salut angelique Que Gabriel prononcha de sa bouche, Entretiens nous en estât pacificquo A ceste fin que guerre ne nous touche
Voici maintenant la Vierge tenant un cierge d'une main, deux clefs de l'autre. Sous elle des prison- niers dont plusieurs aveugles. Comme légende :
Solvo vincla rcys
Aux prisonniers deslie leurs loyens. Aux aveugles restitue lumière. Garde le roy de tous maux terriens. Requiers qu'il aist par toy grâce i)lainière,
Nous arrivons au cinquième théâtre où nous attend un autre spectacle, non moins curieux. Jugez-en : la Merge « pr assoit le bout de sa mamelle, et Je toit
\
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lait T> sur un berceau richement décoré aux armes du Dauphin. C'était TexpUcation de
Monstra te esse mat rem
Monstre toy estre amyable mère ; Pour le Dauphin rechois notre requeste, Prie celhii lequel sans paine amère Fust ton fils de virginal acqueste.
La Vierge se montre à nous sous un nouvel aspect, couverte d'un manteau rouge. Sur la frise on lit :
Virgo singularis
Vierge dicte sur toutes singulière, Plus que nulle très doulce et amyable, Entretiens nous, par ta digne prière, Avec le roy en amour charitable.
Un autre échafaud nous fait admirer « une fille bien acoutrée, debout sur une montagne de fleurs et de verdure, tenant un enfant somptueusement vêtu, et la tête ceinte d'un diadème de grande valeur, avec ces mots en lettres d'or : Ego suin vita. Sous la montagne et sur ses flancs, on remarquait une foule de pèlerins et de voituriers auxquels la jeune pu- chelle^ qui représentait la Vierge, montrait le che- min qui conduit au salut. » Ce théâtre avait pour inscription :
Vitam presta piwam
Ottroye nous vie parfaicte et pure, Dresche le roy en chemin qui soit seur, Là où il puist, en joyeuse ouverture, Avoir Jésus pour son vrai directeur.
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Enfin, on voyait dans le Paradis, la Trinité, neuf chœurs d'anges, tout un orchestre céleste, avec cette légende :
Sit laus Deo Pair y
Louons de cœur la sainte Trinité Que nostre roy est en cest territoire, Auquel Dieu doinct vivre en prospérité Et obtenir des ennemys victoire.
Amen.
Il nous semble convenable de placer ici le récit d'un petit acte qui fut donné à la même date et qui ne doit qu'à cette circonsiance sa place en ce cha- pitre. Cela nous évitera d'y revenir.
Ainsi que le lecteur le verra, c'est une poésie de circonstance, qui fut très vraisemblablement com- posée par un auteur du pays. Nous laissons ici la parole à M. Louandre :
« ... Il y eut encore après le départ de Charles VIII, le soir, sur le marché, divers spectacles et des mystères qui devaient être représentés devant lui ; mais ce prince ne fit que passer. Les registres des délibérations de la ville contiennent une espèce d'intermède fait en cette occasion. Chief souverain, Abbevîïle, Bon Désir Jocundité, Humble Service figurent dans ce petit drame. Abbeville ouvre la scène et dit :
Oncques depuis que je suis née N'eus telle récréacion, Voichy une belle journée Plaine de consolation. Louange et jubilacion En soit au benoit créateur !
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Quand j'ai de mon chief vision, Lequel est mon vrai protecteur, Bon désir, seigneur débonnaire, Comment le dois-je recepvoir! Vous connaissez mon ordinaire..,
Bon Désir répond :
Je te Tamaine par la main, Doulce Ab}3eville, prends léesse; 11 estdoulx, begnin et humain, Fort, puissant, remply de proesse. C'est le chief de toute noblesse : Ton espérance doit en lui Estre mise pour ferme adresse ; Grand honneur te fait aujourd'hui Ta maison de jocundité Lui doit ouvrir premièrement. Et ta salle de beaulté Ornés de beau parement...
Le chief souverain remercie Abbeville , et la conversation continue sur le même ton et avec les mêmes agréments. »
Franchissons rapidement un espace de vingt-et un ans. Nous serons encore dans la même localité, c'est encore un roi que l'on va magnifiquement accueillir, mais cette fois il sera accompagné d'une jeune prin- cesse de la maison d'Angleterre, qui venait de traverser la ^Manche pour régner en France.
Nous voilà donc en 1544, à l'époque du mariage de Louis XII, avec Marie, sœur du roi d'Angleterre. Abbeville, qui reçut les deux époux (c'est dans ses murs qu'on leur donna la bénédiction nuptiale)
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Abbeville assista encore à de nombreuses réjouis- sances. M. Louandre, le guide excellent que nous suivons fidèlement dans cette partie de notre étude, nous apprend que « la reine entre dans la ville au bruit des cloches et du canon. Les rues où devait passer le cortège avaient été nettoyées avec le plus grand soin, et, de distance en distance, on avait dressé des théâtres où les comédiens de la fosse aux ballades représentaient plusieurs beaux -et joyeux mystères et des allégories en l'honneur de la reine et du roi. Sur l'un de ces théâtres, l'on avait construit un navire avec ses mâts, ses hunes, ses avirons et son gréement complet, pour lequel on avait employé deux cents brasses de cordes. — Ici, c'est un serpent à sept têtes qui jetait en abon- dance du vin blanc, à l'heure un petit devant et après que icelle dame passait. Là, c'était un lis entouré de roses, duquel lis sortait comme dessus vin blanc et vermeil. Plus loin, on vovait un beau verger, nommé le Verger de France, et de ce verger sortaient deux enfants habillés en lans- quenets, qui portaient à la main des bannières de taffetas blanc fleurdelisées, et conduisaient deux porcs-épics au devant d'une belle jeune fille qui représentait Marie d'Angleterre. Sur un autre théâ- tre, Eve, vêtue d'une longue robe, se promenait dans le paradis terrestre, et en sortait par une porte dorée. » C'était ainsi une longue suite de merveilles, accumulées pour le plaisir des yeux : triste consolation offerte à une jeune fille sacrifiée par les besoins de la politique et mariée à un vieillard goutteux !
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Encore une allégorie, en 1527, pour l'entrée du cardinal d'Yorck, ministre de Henri VIII (1).
Enfin, c'est le dernier exemple que nous ayons à citer.
Lors du passage de la reine Eléonore à Abbeville, on joue encore une allégorie.
Le Seigneur souverain s'adressant à la reine lui tint ce langage :
Abbeville beaucoup famée, Et de nous grandement aimée, Toute prompte à gendarmerie. Donne grands coups d'artillerie, Nous recepvant en ses atours. Elle ne a chasteau ni tours Que poumons n'aist toujours gardé Est ofgneusement regardé.
La reine réplique par ces deux vers :
A bon droict dit grand bien d'elle, Regardez, elle vous salue.
Abbeville, sous les traits d'une jeune fille, s'avance vers eux et les complimente; à quoi la reine répond :
Si ne me aimiez de corps et d'âme Vous n'eussiez faict tels appareulx ; Vos mystères, qui n'ont pareulx, Me plaisent fort et me récréent.
Elle demande l'explication qui leur est aussitôt donnée des diverses allégories qu'elle aperçoit.
(1) Nous avons volontairement omis à la date de 1430 le théâtre élevé sur la place St-Pierre, contre les murs du prieuré de ce nom, lors de l'entrée d'Henri VI, roi d'Angleterre. Ce théâtre montrait plusieurs sirènes. C'est là un simple tableau, plus ou moins féerique, que l'absence de légende, devise ou inscrip- tion ne nous permet pas de classer parmi les allégories. Nous ne pouvions cependant le passer absolument sous silence.
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A la fin du xvi* siècle, nous trouvons encore une allégorie, et cette fois, à Amiens. A l'occasion de l'entrée en cette ville du roi Henri I\' (1594) on vit, nous dit La Morlière, « hercule combattant, cha- maillant et mettant à mort l'hydre fameuse par tous les livres. » Un passage des Mémoires histo-. riqucSj manuscrit de Décourt, cité par M. Dusevel, nous donne de plus amples détails sur cette repré- sentation et nous montre, pour la première fois, l'in- tervention du Collège dont nous aurons à parler avec tant de détails, un peu plus loin.
Decourt raconte qu'on « avait élevé des théâtres dans tous les quartiers par lesquels Sa Majesté devait passer. La décoration de ces théâtres était de l'invention de Louis Andrieu, chanoine et principal du Collège de cette ville. Le roi s'arrêta au premier, qui était vis-à-vis la maison des douze pairs de France, et où se trouvaient deux belles tilles, habillées en nymphes : l'une représentait la France, l'autre la ville d'Amiens ; elles répétèrent quelques vers à sa louange ; il s'arrêta ensuite à un autre théâtre, proche des halles, où il y avait cinq jeunes gens qui récitèrent des vers sur ses principaux exploits ; à un autre, dans le Marché-au-Blé, Sa Majesté se vit représenter en Hercule domptant la ligue et l'hé- résie. Celui qui faisait l'hercule répéta des vers sur ce sujet. On y voyait, dans une cartouche, cet ana- gramme sur le nom du roi :
Henricus Borbonius Héros, robur, vincis.
Enfin Sa Majesté fit halte à un autre théâtre qui
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était à l'église Saint-Martin. D'un côté, on voyait Apollon avec les neuf Muses, qui chantaient ses plus beaux triomphes; de l'autre était Bacchus ; il cou- lait d'une de ses mamelles une fontaine de vin, et de l'autre du lait. »
Tel est ce genre de distraction qui pouvait un instant charmer les yeux par l'éclat des décors, la richesse des costumes, la beauté plastique des figu- rantes, mais qui ne devait présenter, somme toute, qu\m attrait médiocre et un intérêt relatif.
FARCES ET MORALITÉS
^,,^^-s^ lEN que nous ayons parcouru la plus .^^J; grande partie de l'Histoire du Théâtre ^^^^ dans notre province pendant les xv' et xvi^ siècles, il nous reste encore à nous occuper de divers sujets et tout d'abord des farces et moralités, auxquelles nous ajouterons, au fur et à mesure que nous pourrons les rencontrer, les autres spectacles qui se présen- teraient à nous sans mériter un chapitre spécial. Nous verrons ensuite quels étaient les auteurs et les acteurs des pièces données au public, enfin nous nous arrêterons aux particularités dignes de retenir un instant notre attention.
Principales représentations
Nous allons procéder en cette étude, comme nous avons fait précédemment pour les mystères : 1449, Amiens. — Jehan Lemonnier et Jehan le
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Bourgeois font « jeux de personnages et par signes. » 1456, Amiens. — Jeux de farce pour célébrer la défaite des Turcs.
1464, Amiens. — Le 16 janvier, lors de l'entrée de la reine Charlotte de Savoie « si furent toute la nuict,.. chansons et jeux de personnages pour la joye d'elle, dont toute la ville fut fort rejoye. »
1468, Amiens. — Le Maître des farces s'appelle Jehan Ostren. C'est à cette époque que l'on voit le théâtre, dit M. Dubois, se rapprocher de la vie intime, représenter des scènes du monde au milieu duquel on vit. Le genre pastoral, le vaudeville, si on peut appliquer ce mot à cette époque, sont inaugurés en 1481.
1481, Amiens. — Le 2 janvier, on donne Viiiche- net et Rosette à la Taverne de famille; le 27 février, Peu de grains et largement eau.
1482, Laon. — Il est payé « deux escus d'or aux Compaignons de Saint-Quentin pour leurs peines et salaires d'avoir, durant la feste bourgeoise des vingt jours, venu dudit lieu de Saint-Quentin en la ville de Laon et illuy joué plusieurs jeux de per- sonnaiges. »
1483 et 1484, Laon. — Les a compaignons et autres joueurs de personnaiges » de Saint-Quentin viennent à Laon pour la fête des rois des Brayes.
1489, Laon. — « Certain nombre de compaignons de la ville de Soissons vindrent jouer de personnages du xx^ feste de cette ville. »
1490 , Laon. — « Certains compagnons tant d'église que séculiers estant en nombre de vingt- quatre personnes de la ville de Saint-Quentin et
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ceulx de Soissons en nombre de douze personnes vindrent jouer plusieurs moralisez, farces et autres esbattemens durant trois jours. »
1496, Laon. — Les acteurs de Saint-Quentiu viennent encore pour la fcte du roi des Braves.
1497, Laon. — Visite des joueurs de Péronnc, Saint-Quentin et autres villes « lesquelz estoient venus de chacune des dites villes dix ou douze personnaiges. »
1498, Laon. — Nouvelle visite de la troupe de Saint-Quentin.
1500, Laon. — Représentations données par les Compagnons de Noyon (douze personnages) et Chauny (dix).
1501, Laon. — La ville reçoit « une compagnie de la ville et cité de Noyon de douze personnages, une autre compagnie de la ville de Chauny de dix personnages et deux compagnies de la ville de Saint-Quentin de vingt-quatre personnages. »
1502, Amiens. Vingt-deux sols six deniers sont donnés « à six compaignons et une fille pour avoir joué aulcuns esbattements devant ^Messieurs. »
1611, Laon. — Chauny, Soissons et Saint-Quentin contribuent encore à la célébration de la rovauté des Braves.
1516, Laon. — Même fait touchant Soissons, Chaunv et Ham.
1517, Laon. — Le 15 janvier, il est donné à Jehan Prévost, roy de la feste des Bourgeois de Laon 100 sols pour les ménestrels, etc., 40 sols à « une compaignye de gens d'église de Soissons, nommée Rhétoricque » et autant « à une autre compaignye de
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Bohain qui vieudrent jouer des jeuz de personnages » à cette fête.
1518, Laon. — Cette ville reçoit la visite des troupes de Chauny, Soissons, Saint-Quentin, Wailly et Liesse.
1524, Laon. — Réception par le corps de ville des deux bandes de Soissons, celle de Chauny et celle de Vaillv.
1525, Laon. — Les praticiens viennent de Soissons t cuydant faire les esbatemens par eulx accous- tumez, ce qui leur a esté deffendu pour ce qu'en la dite ville on ne faisoit aulcun esbatement » et re- çoivent, comme indemnité, 40 sols.
18 juin 1529, Montdidier. — A la suite du traité de Cambrai, la ville accorde une gratification à Jacques Platel, Jacques Harlé et autres qui jouèrent, ce jour-là, plusieurs moralités et farces pous récréer le peuple à l'occasion de la paix.
15 janvier 1529, Laon. — M. Mathon signale à cette date les documents : « Payé à Jacques Delobbe, prêtre, 50 sols pour les compagnons et adventuriers de Chauny qui ont venus jouer à la feste du roi des Brayes, vendredi après la feste 1529. Antoine Barat, demeurant à Soissons, 50 sols; Guillaume Hilleba, demeurant à Pinon, 50 sols tournois ; ceux de Vailly, enfans de Malvisson, 50 sols. — Nous, les enfan» de Malle — Buissons de Vailly, 50 sols tournois, pour et à cause d'avoir servi le roi des Brayes au jour accoustumez , Robillard clerc adoc comis done quittance. — Nous, adventuriers de Chaulny, 40 sols parisis pour nos gaiges accoustumez de venir au XX' visiter le roy des Braies. Georges du Fraisne,
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capitaine de la bande. — Robert Boucher, sergent, pour la bende des praticiens de Soissons, 40 sols parisis. Antoine Barat, 50 sols tournois. »
1531, Laon.- — A « Pierre Charnier, praticien en court lave à Soissons 50 sols tournois pour le droit et gaige d'avoir joué » à la royauté des Brayes. Les enfants de Malvisson de Vailly et la bande de Chauny sont aussi présents.
1537, Laon. — Quatre troupes reçoivent douze livres.
1538, Laon. — Des farces sont jouées en la ville, toujours pour la même fête.
1538, Amiens. — Le 15 février, une troupe d'en- viron quatorze joueurs de moralités demande la permission de jouer, à la Pentecôte, la vie de saint Firmin ; elle l'obtient à charge de montrer ce jeu au corps de ville. D'après dom Grenier, une telle condition n'était pas imposée quand les bourgeois devaient être acteurs dans la pièce.
1539, Compiègne. — « Donné vingt sols à no mère sotte Jehan Jennesson et à ses enffançons sotz, sottelettes et sotteletz... pour aider aux frais par eulx faictz à jouer plusieurs belles moralitez et farces joyeuses pour réjouir la population.
1539, Laon. — Visite des troupes de Chauny, Soissons et Vaillv.
1540, Laon. — Deux bandes de Soissons, une de Chaunv, une de Reims et une de Vaillv viennent célébrer la royauté des Brayes.
1541, Laon. — Cinq bandes viennent en excursion à la même occasion.
1541, Amiens. — Le 29 octobre «les joueurs de
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farce de cette ville ont baillé requestes, veus lesquelles il est permis âFillibertetsescompaignons de achever l'histoire de l'Anchien Testament qu'ils ont com- menché jouer en dedans le premier jour de janvier prochain venant, et pareillement a esté permis aux aultres farceurs de jouer l'histoire de l'Apocalypse, à la charge que lesdits joueurs ne polront jouer aux chandèles, ni durant le service qui se fait en l'église, assavoir messe et vespres et ne polront prendre pour chascune personne plus grant pris que de deux deniers. »
1542, Amiens. — Demande, dans les mêmes termes, pour jouer les actes des Apôtres.
1545, Amiens. — « Les principes de la Religion, dit ]\I. Dubois, ne sont plus mis en avant avec autant d'assurance ; on n'y retrouve plus la foi naïve des siècles passés. Déjà l'élément religieux ne suffit plus à l'intérêt de la scène, il faut quelque chose qui sente moins la dévotion. Les Antiquailles de Rome, que l'on représente en janvier 1585 à l'Hotel-de- Ville, annoncent l'apparition de l'élément profane. » Les textes que nous citons plus haut, notamment celui relatifà la ville d'Amiens en 1468 et que nous avons emprunté au même ouvrage du même auteur, montrent assez que M. Dubois se trompe ici et qu'il y a beau temps que l'élément profane a fait son apparition.
7 avril 1547, Amiens. — Des joueurs de farce sollicitent, mais en vain, l'autorisation de donner une représentation en chambre.
1549, Abbeville. — A maistre Charles Ducrocq, sire Nicolas Robert et sire Nicolas Cache, la somme
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de XL VI livres tournois pour leur aydier à sup- porter les fraictz qu'ils ont mis en jouant ung moral subz ung charriot, au parvis les rues de cette ville.
1555 et 1559, Amiens. — Nous avons déjà eu recours plusieurs fois aux documents publiés par INI. Dubois. Mais notre concitoven est meilleur cher- cheur que commentateur car il dit :
« Le théâtre va bientôt paraître à Amiens, premier théâtre où rien ne manquera, il est organisé, non point par les habitants de la ville, car ils ne l'ose- raient, mais par des étrangers.
« Voici la délibération de l'Echevinage qui l'auto- rise :
« Echevinage du 2 janvier 1555.
€ Sur la requeste présentée audit Echevinage « par Anthoine Soene, enfant de Ronain en Dau- « phiné, et ses compaignons joueurs d'histoires, « tragédies morales et farces ad fin qu'il leur fut « permis de jouer en ceste ville lesdites moralités « et farces; sur icelles et advis audit echevinage il « leur a été permis de jouer en chambre, moralité « honneste et non sentant aucun point d'hérésie, « l'espace de six jours seulement à la charge qu'ils « ne joueront pendant le service divin, aussi que « par devant jouer aucune moralités ni farces ils « seront tenus de nous les exhiber et apporter pour « les veoir et visiter, mesme qu'ils ne pourront « sonner le tambourin, mais bien poulront attacher « ccffixes es carfour et à l'huis de la porte ou ils t joueront lesdites moralités et farces. »
« L'étranger, celui qui ne fait que passer, est
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plus hardi que l'habitant d'Amiens : il ose repré- senter des tragédies et des farces tandis que le citadin qui se trouve sous l'œil de l'administration hésite : il ne demande, ainsi qu'on va le voir, que l'autorisation de représenter un mystère.
« Echevinage du 15 juin 1559 :
« Audit Echevinage les joueurs et enfants de ceste « ville ont représenté certaine requeste par escript « tendant ad ce qu'il pleust à Messieurs leur octroyer « permission de jouer en chambre de ceste ville, les « festes et dimences seulement, le mystère de M. Saint « Jehan Baptiste, veue laquelle requeste leur a esté « permis de jouer en chambre lesdits jours de festes « et dimences seulement à la charge qu'ils ne joue- « ront aucune chose mal sentant de la fov et durant « le Saint Service divin. »
« Ils ne sont point toujours admis cependant, car les 7 septembre et 4 janvier 1559 on leur refuse l'autorisation de jouer en chambre l'Ancien Testa- ment les fêtes et dimanches. »
Or il y a longtemps que le théâtre existe à Amiens, théâtre auquel rien ne manque, décors, mise en scène, riches costumes, bruyantes et brillantes annonces, c'est celui des mystères sur lequel nous nous sommes déjà expliqué dans la première partie de ce travail. Il n'est pas exact non plus de dire que l'étranger est plus hardi que le citadin et que celui-ci hésite sous l'œil de l'administration, puis que nous avons vu avec Dom Grenier les bourgeois d'Amiens dispensés du contrôle de la censure qui pèse sur les étrangers et devant laquelle ils n'auront à s'incliner que plus tard.
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1559, Amiens. — Le 3 août, autorisation est ac- cordée à Roland Guibert et ses compagnons de jouer moralités, farces, jeu de viole et de musique, pendant l'espace de dix jours seulement, à condition de jouer d'abord en la chambre du Conseil et à la charge de faire voir les moralités, un jour au moins avant de les donner.
1560, Amiens. — Délibération importante qui prouve que les magistrats municipaux n'accordaient pas à la légère les autorisations qu'on sollicitait de leur bienveillance :
« Veu la requeste de Jacques Macron et ses autres compaignons joueurs de moralitéz, histoires, farces et violles, tendant par icelles ad ce qu'il leur fust permis de jouer en ceste ville l'Apocalyse et autres histoires, moralitéz et farces honnestes et non scan- daleuses, par tel espace de temps que bon leur sem- bleroit.
« Sire Adrien Vilian a esté d'advis que avant leur accorder ladite permission, ils doibvent monstrer les jeux qu'ils entendent jouer, pour les commu- niquer aux docteurs, attendu que par la Sainte Escripture, il est défendu que telle mannière de gens jouent publiquement la parole de Dieu.
« Watel a esté d'advis de leur octroyer ladite permission pour huit jours, attendu que les joeux qu'ils vœuillent jouer sont imprimés avec privilèges du Roy, à la charge toutefois qu'ils ne joueront rien contre l'honneur de Dieu et de l'Eglise, et de leur déclarer que s'il est trouvé qu'ils ayent enfreint, qu'ils en respondront.
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« Dubéguyn a esté d'advis de ne leur donner aulcune permission, attendu qu'ils ont jà estez reffusés par deux fois depuis huit jours
« Oy lesquels advis a esté conclud et arresté que il sera dict aux suppliants qu'ils aient à mettre es mains de M. Jehan Rohault, avocat de la ville, l'apocalyse et tous les autres jeux qu'ils entendent jouer pour iceux communiquer à M^ Noé, ]\P Adam ou à autre docteur, affin se on n'y trouve à dire auront leur permission iceux jouer en chambre durant l'espace de huit jours, sans pouvoir jouer les festes et dimanches durant les vespres. »
1560, Amiens. — Le 5 décembre , Philippe Douchin et ses compagnons ne peuvent obtenir de jouer des moralités, histoires bouffonnes, les forces d'Hercule, etc.
18 septembre 1561, Amiens. — « Veue la requeste présentée à Messieurs au dit eschevinage par Jehan Poignant dit l'abbé de la Lune et ses compaignons, joueurs de tragédies, moralités et farces , tendant par icelle ad ce qu'il plaise à Messieurs leur permettre jouer des dits jeux en ceste villô en toute honnesteté et modestie suyvant les lettres de permission qu'ils en avoyent du roi par lesquelles il permit aux dits suppliants jouer des dits jeux par toutes les villes, bourgs et bourgades de son royaulme en monstrant et exhi- bant seullement les dites lettres du dit sieur le roy et sur tout prins les advis des eschevins présents a esté ordonné que ce aujourd'hui au dîner de la bonne venue de Pierre Roussel eschevin, qui se fera en l'hostel commun de la dite ville, seront
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les dites lettres communiquées à Messieurs les lieutenants civil et criminel et aux advocats du roy pour eulx oy, en ordonner comme de raison et ce nonobstant les advis de Mahieu Ledoux, Philippe de Béguin et Pierre Roussel, eschevins, qui ont dit qu'ils ne sont d'advis de permettre aux dits suppliants de jouer en ceste ville encore qu'ils ayent lettres du roy, pour éviter aux séditions. »
31 juillet 1567, Amiens. — Délibération assez sem- blable à la précédente ainsi que l'on peut en juger par ce passage :
« Sur ce que Samuel Treslecat et ses compai- gnons, joueurs et réciteurs d'histoires, tragédies et comédies, se sont présentés par devers Messieurs et ont requis permission de jouer et réciter en ceste ville lesdites histoires, tragédies et comédies, suivant qu'ils en ont la permission de Monseigneur le prince de Condé, gouverneur et lieutenant-général pour le Roy en ce pays de Picardie, dont ils ont fait ap- paroir.
a Après que Messieurs ont mis cette affaire en délibération audit échevinage, ils ont conclu et dé- libéré de ne permettre quant à présent aus dits joueurs de jouer et réciter leurs dits jeux en icello ville pour obvier à toutes noises et débats qui sou- \'€nt se sont faites en pareilles assemblées et aux malladies qui en peuvent advenir par les chaleurs où nous sommes, attendu mesmement les édits du Rt)y, les arrêts de la Cour, la cherté des vivres, la pauvreté du menu peuple d'icelle ville qui y poulvoit perdre du temps, les troubles et levées de gens de guerre qui se font de par delà et pour plusieurs aultres bonnes
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raisons et considérations qui ont esté amplement déduictes audict échevinage. »
26 janvier 1571, Saint-Quentin. — « Messieurs ordonnent que deffences seront faictes aux joueurs en chambre quy sont en ceste ville de plus jouer. »
Ceci doit-il s'entendre simplement de joueurs ris- quant et perdant leur fortune aux cartes, aux dés ou autres jeux de hasard, ou plutôt de farceurs en chambre ? Les deux hypothèses semblent également admissibles ; mais nous penchons pour la dernière, en présence du texte daté d'Amiens 1547 que nous citons plus haut.
7 décembre 1576, Saint-Quentin. — « Messieurs ont faict et font deffences aux joueurs de comédies et histoires de ceste ville de jouer en icelle; la- quelle deffence a esté prononcée ledict jour à Jacques Crespeau et Adrian Mairesse.
2 juillet 1579, Amiens. — Vie de saint Jacques jouée par les habitants, après avoir fait visiter la pièce par les docteurs en théologie. Ce qui prouve que la ville est alors moins libérale qu'en 1538.
6 juillet 1581, Amiens. — Décision semblable pour la vie de Tobie.
1583, Montdidier. — Le clergé s'alarme des liber- tés des acteurs et les chasse de la ville ; mais cet exil semble n'avoir été que de très courte durée.
9 février 1596, Amiens. — Les comédiens français sont autorisés à jouer jusqu'au dimanche suivant, sans sonner la caisse.
Juin 1625, Montdidier. — Les représentations en l'honneur du passage de la reine d'Angleterre attirent un grand concours de spectateurs.
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Auteurs et acteurs.
Bien petit est le nombre des auteurs dont les noms Bont parvenus jusqu'à nous. Nous avons vu à la date de 1456 que la ville d'Amiens paya seize sols à Guillaume Sauwalle, Colinet Mouret et Betremieu Midi pour avoir fait et joué sur chars quelques pièces qui divertirent le peuple. Ce sont donc des compositeurs, et aussi des comédiens.
Beaucoup de localités, et non pas des plus gran- des, avaient des acteurs, des « bandes de compai- gnons » dont les noms nous sont malheureusement inconnus. Citons surtout Bohain, Ham, Liesse, Novon et Péronne.
L'importance politique et industrielle de ces villes a singulièrement varié depuis trois siècles; mais, bien qu'alors leur rôle, au point de vue littéraire, fut modeste il a encore diminué, sinon disparu complè- tement : Bohain, Liesse et Noyon n'ont plus do scène; que dire de celles de Ham et de Péronne! Cette décadence — toute relative d'ailleurs — est fort regrettable ; elle est la conséquence de la substi- tution des troupes nomades aux bandes locales : celles-ci avaient du bon. Quoi qu'il en soit, bornons- nous à constater le fait et à émettre le vœu de voir redevenir florissant et prospère en toutes nos villes de Picardie, si intelligentes et si bien faites pour saisir les beautés de nos chefs-d'œuvre littéraires, le Théâtre jadis en honneur chez elles et depuis trop longtemps délaissé !
Voici la liste des acteurs dont nous avons pu
retrouver les noms :
10
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Abbeville
1549. Charles Diicrocq; Nicolas Cache; Nicolas Robert.
Amiens
1449. Jehan Le Bourgeois ;
Jehan Lemannier. 145G. Betremieu Midi;
Colinet Moiiret;
Guillaume Sauwalle. 1468. Jehan Ostren. Vers 1490. Jehan Fresne;
Robert Granthomme. 1541. Fillebert.
1555. Anthoine Soene, enfant de Ronain, en Dau- phiné.
1559. Roland Guibert.
1560. Philippe Douchin; Jacques Macron.
1561. Jehan Poignant, dit VAbbé de la Lune. 1567. Samuel Trelescat.
Chauny 1529. Jacques Delobbe;
Georges du Fraisne , capitaine de la bande des Adventuriers.
COMPIÈGNE
1539. Jehan Jennesson.
MONTDIDIER
1529. Jacques Harlé ; Jacques Platel.
151 PiNON
1529. Guillaume Hilleba.
Saint-Quentin
1567. Jacques Crespeau; Adrien Mairesse.
SOISSONS
1517. Compaignye des gens d'Eglise nommée la
Rhétoricque.
1525. Les Praticiens.
1529. Antoine Barat;
Robert Bouche.
^^\ILLY
1529. Les enfants Malvisson ou Malleduisson.
En résumé, il existe des troupes (1) à Abbeville (1549); Amiens (1449); Bohain(1517); Chauny,où nous voyons les compaignons (1500) et les adventu- riers (1529) ; Compiégne (1539) ; Ham, (1516) ; Liesse (1518); Montdidier (1529); Noyon (1501); Péronne (1497); Pinon (1529); St-Quentm, où dès il480 sont organisés les compagnons gens d'église et autres joueurs de personnages, et qui compte deux bandes en 1501 ; Soissons, qui en 1489 possède une troupe de douze compaignons tant d'Eglise que séculiers, aura bientôt plusieurs bandes : la rhétoricque et les praticiens; Vailly (1518).
Les troupes étaient assez nombreuses et compre- naient en moyenne douze acteurs.
(1) La date entre parenthèses après le nom des villes, indique Tannée où pour la première fois nous apparaissent les joueurs de farces ou moralités.
152
C ensuite.
En règle générale, la censure exerçait dans toutes les villes de Picardie son rigoureux contrôle sur les farces et moralités. Dom Grenier nous dit, il est vrai, qu'en 1539, à Amiens, les étrangers seuls y étaient soumis; mais nous voyons qu'en 1579 elle s'impose également aux bourgeois.
Particularités diverses.
Les représentations avaient lieu le plus souvent en plein air, devant un grand concours de peuple. Cependant, elles se donnaient aussi dans des mai- sons, notamment dans les tavernes, et même en chambre, ainsi que cela résulte de deux délibé- rations (Amiens 1547 , Saint-Quentin 1571) que nous avons rappelées plus haut.
Lorsque les comédiens et les spectateurs n'étaient pas garantis par une salle close et bien fermée, ils jouaient de jour. On peut signaler, à titre d'exemple assez rare, ce fait qu'à Amiens, en 1464, pour célébrer l'entrée de la reine Charlotte de Savoie, il v eut « toute la nuict chansons et jeux de personnage» dont la ville fut fort réjoye. »
Enfin la partie dramatique était parfois accom- pagnée de musique comme nous le voyons si souvent de nos jours dans les concerts.
Basteleurs, Jongleurs. — Sociétés burlesques
- — •\/\r\j\r^
ONSiEUR Charles Louandre consacre aux sociétés burlesques qui ont tant amusé nos pères les lignes suivantes que nous lui empruntons :
* Ces sociétés, où se révèle l'esprit profondément ironique et le cynisme du moyen-âge, Couards^ Turlupins y bandes joyeuses de l'abbé Maugouverne, etc., avaient dans le Ponthieu de nombreux initiés. On trouve à Montreuil les Enfants de la Lune\ à Abbeville le Prince des Sots, mais quels étaient ses fonctions ? on l'ignore. A Paris, le Prince des Sots présidait une troupe de baladins nommés les Enfants sans souci. A Amiens, les fonctions de ce prince, dit M. Dusevel, consistaient à jouer tout le monde, mais surtout les maris trompés. Il parcourait les rues de la ville, la tête affublée d'un capuchon orné d'oreilles d'âne et tenant une marotte à la main. Ses suppôts l'accompagnaient montés sur des manne- quins d'osier en guise de chevaux, dont ils tenaient la queue au lieu de bride : l'enseigne ou drapeau de cette troupe portait cette inscription :
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Stultorum infini tus est minier us (1).
« On peut conclure de là que telles étaient aussi à Abbeville les principales attributions de ce^Der- sonnage.
« Le prince des sots de cette ville donnait quelques fois de très grants et très notables dîners à ses con- frères d'Amiens. Le prince des amoureux de Paris envoyait aussi son poète ou son messager inviter à sa fête, qui se célébrait le fmai, les sociétés joyeuses d'Abbeville.
a On trouve, dans l'hôpital de Rue, une confrérie de vingt-cinq personnes dont le chef avait le titre de Souverain Evêque de Rue] à Abbeville, un autre évêque, VEcâque des Innocents) il était élu soit par les enfants de chœur de l'église collégiale de Saint- Vulfran, soit par les chanoines eux-mêmes. Cet évêque, dans le Ponthieu comme ailleurs, imitait les évêques véritables qui jouissaient du droit de battre monnaie, et qui en faisaient des distributions lors de leur première entrée dans leur église. »
Les fêtes qu'offraient les princes des sots étaient très goûtées dans toute la Picardie; il n'est pas une ville qui n'ait eu ses Fous ou autres associations du même genre.
Nous pourrions en fournir de nombreux exemples, mais nous préférons nous borner à la citation que nous venons de faire; car si ces associations ont contribué au divertissement du peuple par leurs réjouissances publiques, elles n'appartiennent guère plus au théâtre que le carnaval et autres fantaisies
(1) Histoire d'Amiens, t. I", p. 513.
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plus OU moins gaies, plus ou moins lugubres sur lesquelles il ne nous appartient pas d'insister ici ; nous devions les signaler d'un mot, dans leur en- semble générique, et c'est ce que nous venons de faire. Ne nous y attardons pas pas davantage et arri- vons aux « basteleurs et jongleurs. »
Il s'agit, cette fois encore, de gens qui ne ressor- tissent pas directement, absolument au théâtre, mais qui cependant ne sauraient être oubliés puisqu'ils donnaient des spectacles, grossiers et vulgaires si l'on veut, pour la plus grande joie de nos aïeux. Ce sont les prédécesseurs de nos modernes acrobates, équilibristes et faiseurs de tours que l'on rencontre avec leurs baraques dans les foires, s'ils sont riches (richesse bien relative !), et le plus souvent au grand air, en plein soleil, sur les places publiques, ne tirant d'un chacun d'autre rétribution que les quelques sous jetés par la bonne volonté ou la pitié des spectateurs.
La Picardie a été le berceau de ces malheureux. C'est à Chauny que nous allons surtout les voir dans leur curieuse organisation, grâce à une étude fort originale que leur a consacrée M. Edouard Fleury dans notre revue du Verniandois (1873 et 1874).
Rabelais raconte que « Gargantua allait voir les basteleurs, trajectaires (faiseurs de tours, joueurs do goblets) et thériacleurs (charlatans, vendeurs de drogues) et considérait leurs gestes, leurs ruses, leurs soubressaulx et beau parler, « si ngidiè renient de ce ulx de Chauny en Picardie, car ils sontjde nature grands jaseurs et beaux bailleurs de balivernes en matière de cinges verds. »
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Cinges verds ! N'est-ce pas là l'origine de ce so- briquet : les Singes de Chauny, que les habitants de cette ville durent à l'habileté et à la souplesse extraor- dinaires de quelques-uns des leurs, sobriquet qui se perpétua longtemps et dont la cité n'a pas encore oublié le souvenir.
Ainsi, au xvi^ siècle, les jongleurs étaient cé- lèbres; depuis de longues années, d'ailleurs, ils jouis- saient d'une grande réputation, et, dans le catalogue de la collection Joursenvault on lit :
« Analyse d'une quittance de Mathieu Lescureur, basteleur, demeurant à Chauny, par laquelle, le 12 septembre 1414, ^lathieu Lescureur reçoit 45 sols tornois pour ce qu'il a joué audit Chauny devant ]\I. de Guyenne et le duc d'Orléans, de jeux et esba- tement, lui et trois de ses enfants. »
Cette quittance si précieuse fut achetée par l'Etat et conservée dans la Bibliothèque du Louvre. Elle périt avec toutes les richesses de cette Bibliothèque lors de l'incendie de la Commune (1871); mais elle avait été copiée et son texte a été publié par ^L Fleury à qui nous l'empruntons :
« Je Hugues Périer, secrétaire de Mgr le duc d'Orléans, certiffie à tous qu'il appartiendra que aujourd'hui, en ma présence, M^ Pierre Sauvage, secrétaire de mond. Seigneur, a baillié et délivré à Mathieu Lescureur, basteleur, demeurant à Chauny, la somme de quarante-cinq sols tournois que mondit Seigneur lui a donnée pour ce qu'il a joué audit lieu de Chauni devant Mgr de Guyenne et mondit Sei- gneur, de jeux et esbattement, lui et trois .sesenfans»
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de laquelle somme de XLV s. dessus dite led. Mathieu s'est tenu pour content et en quicte ledit maistre Pierre et tous aultres. Tesmoin mon seing manuel cy mis à Noyon, le XIP jour de septembre l'an mil cccc et quatorze. Perrier. »
Le nom du basteleur est à remarquer. Ainsi que le dit fort justement M. Fleury « un défaut de cons- titution naturelle ou de caractère, une infirmité ou une qualité remarquables imposèrent pour toujours un nom propre ou distinctif de famille à des gens qui, jusque-là, n'avaient eu qu'un nom de baptême auquel ils ajoutaient souvent celui de leur ville natale ou de leur province. » C'est à sa souplesse, à son agilité que Mathieu Lescureur (l'écureuil) dût ce nom qui, après lui, resta dans sa famille.
« Aujourd'hui môme, si Chauny ne fournit plus Paris et la Province de saltimbanques et bateleurs, une autre commune du département de l'Aisne a hérité de cette spécialité de « Cinges verds. » C'est Bonneil, petite commune de l'arrondissement et du canton de Château-Thierry, village qui a eu aussi son surnom et dont les habitants ont reçu le sobri- quet assez mal sonnant de Les Scdots de Bonneil.
« Depuis longtemps, paraît-il, de ce village sortaient des bandes ou familles de gens qui courent les foires de toute la contrée, et même vont au loin, montrant des spectacles ambulants, promenant des chevaux de bois, des lanternes magiques, faisant tirer des loteries et des blanques. Pourquoi ces habitudes nomades et de saltimbanquisme à Chauny pendant le moyen-âge, à Bonneil dans les temps modernes?
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Explique qui pourra cette originalité, cette bizarrerie de nos mœurs locales. (1) »
Les basteleurs de Chaunv se réunirent en société, ou corporation sous le titre de Trompettes Jon- gleurs. Estienne Pasquier, en ses Recherches de France^ (2) après avoir donné l'étymologie et le sens primitif de ce mot ajoute « ... et de fait, il semble que, de notre temps, il y en eut encore quelques remarques, en ce sens que le mot de « jouingleur » s'estant par succession de temps tourné en bastelage, nous avons veu, en nostre jeunesse, les jouingleurs se trouver en certain jour, tous les ans, en la ville de Chaulny 'en Picardie pour faire monstre de leur mestier devant le monde à qui mieux mieux, et ce que j'en dis icy ce n'est pas pour vilipender aucuns rimeurs, mais pour monstrer qu'il n'y a chose si belle qui ne s'anéantisse avec le temps. »
Cette assemblée était motivée par un hommage que la confrérie devait, au nom de l'abbaye de Saint-Elov-Fontaine, au bailli de Chaunv.
Donc, le premier lundi du mois d'octobre de chaque année, une foule considérable se pressait aux portes de la ville. « On y voyait autant d'animaux que d'hommes. Là s'entassaient les viéleux, les joueurs de cornemuse et de trompettes, les conducteurs d'ours, de chiens, de singes, les sauteurs de corde, les avaleurs de piques, les escamoteurs, tous en costumes du métier, tous
(1) Edouard Fleury. Les Singes de Chauny, 1873.
(2) 1561-156».
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vêtus d'oripeaux à paillons ou de guenilles en loques, tous criant, chantant, hurlant, échangeant des témoignages de joie en se retrouvant après l'absence, toute cette Bohème du temps que le burin de Callot bientôt, et plus tard la plume de Victor Hugo devaient immortaliser. (1) » Quand tout le monde était au grand complet, rangé sur deux files, les portes de la Ville s'ouvraient et le cortège entrait. En tête, les trompettes, fifres et vièles, puis un chien, le meilleur danseur de la troupe, ensuite deux dignitaires de la corpo- ration portant un énorme pâté, enfin tous les basteleurs. C'était dans Chauny un spectacle curieux, qui attirait une foule considérable. Quand on avait défilé à travers les rues, que l'hommage du pâté avait été fait au lieutenant du roi, le divertissement commençait. Le chien savant, celui que nous venons de voir ouvrir la marche, s'avançait revêtu de son costume de gala, et suivi de son maître qui devait copier tous ses gestes, tous ses mouvements. C'était une danse bizarre, insensée , des poses inattendues et grotesques , tout ce qui peut amuser et faire rire les badauds assemblés.
Mais tout a une fin en ce monde. Le pauvre chien fatigué s'arrêtait, se couchait, et alors commençait la seconde partie de la fête.
Ce qui se passait alors n'était pas absolument d'un goût exquis et pourra choquer les délicats; mais pour peu aimable que soit la musique inaccoutumée,
(1) Ed. Fleury, oj). cit.
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étrange, qui se faisait alors entendre, est-ee une raison pour ne pas la signaler au lecteur ? Evidem- ment non. « Lorsque la foule, qui savait ce qui allait se passer, se taisait d'anxiété et attendait fré- missante, le maître du chien se posait devant le Bailly, le saluait profondément