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JEUNES PERSOWES
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i§35
JOURNAL
DES JEUNES PERSONNES.
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A NOS JEUNES LECTRICES.
Vous n'êtes plus des enfants, mesdemoi- selles, et les contes de fées, qui ont pu faire la joie et le bonheur de vos premières an- nées, seraient aujourd'hui sans intérêt pour votre raison. Arrivées à Tâge de l'adoles- cence, âge rempli d'espérances et de douces illusions, presque au moment d'entrer dans le monde qui vous attend , et que votre imagination vive, H riante vous présente sous les plus aimables couleurs, vous avez besoin pour y paraître avec avantage, et surtout pour vous garantir de ses dangers, que votre éducation perfectionnée , votre raison mûrie, votre jugement plus formé, vous apprennent à voir les chose»; sous leur véritable jour. Déjà la sollicitMde mater- nelle a jeté dans votre âme des germes de piété par l'éducation chrétienne de ■'os pre- mières années; cette éducation a été soi- gnée. Vous possédez des talents ; ces ta- lents, il ne faut pas les négliger, cette éducation, il faut la continuer, la perfec- tionner, car si la vertu fait seule le bonheur de la vie , l'instruction en fait le charme.
C'est dans cette iuteiition que nous pu- blions ce journal qui vous est exclusivement destiné.
Il a pour objet d'élever votre ùme, d'é- \.NP(ÉE 1833. —1.
clairer votre esprit et de former votre cœur, en ne mettant sous vos yeux que des exemples et des leçons de sagesse; nous vous présenterons les grands enseigne- ments de l'histoire, les faits intéressants sous des formes attrayantes qui les grave- ront plus aisément dans votre nu-moire. Nous ne vous laisserons point étrangères à la littérature, et sous une couleur dramati- que ce journal vous fera connaître le génie des grands écrivains dont le nom est im- mortel. Dans votre éducation les sciences ont été peut-être oubliées; sans doute elles avaient paru trop sévères à^vos jeunes in- telligences; nous essaierons de vous les rendre accessibles en aplanissant les difli- cultés de leurs abords.
Nous nous plairons à vous entretenir des merveilles du ciel qui racontent la gloire de Dieu, suivant la belle expression de l'É- criture, et des merveilles de la terre où se montrent également à chatpie pas la puis- sance et la sagesse du Créateur, phénomè- nes de tous les lieux, de tous les instants, que presque toujours nos yeux voient sans les comprendre, mais qui nous remplissent d'adiniraiiOn et de reconnaissance pour leur auteur.
Des narrations de voyages vous feront connaître les mœurs et les usages des pays lointains ; des traductions des meilleurs au- teurs étrangers vous donneront un aperçu de leur mérite*, les premiers écrivains, les premiers poètes de notre «-poque viendront vous instruire et vous distraire par des nou- velles, des anecdotes qui iie vous offriront que des exfuiples à sujvï-e, des mo^Iè|es à imiter.
Nous vous parlerons aussi des choses fri- voles -, mais sous cette apparence de futilité nous vous montrerons un but utile; c'est ainsi qu'en causant avec vous d'objets de mode et de toilette, nous ferons en sorte que vous y trouviez de quoi exercer la dex- térité de vos mains et prouver la délica- tesse de votre g'ût.
Désirant vous amuser autant que vous in- struire, nous ne négligerons pas ces deux arts qui embellissent U vie, le dessin et la
musique; nos livraisons vous donneront des lithographies, ces études que vos crayons pourront reproduire, des romances, îles barcarolles qui fourniront un thème aux modulations de votre voix.
Ce n'est pas tout encore, car notre jour- nal serait incomplet si, en vous offrant ce qui peut vous disposer à servir d'exemple et d^ n4odèle dans 1^ monde, nous mettions en oubli ces connaissances d'économie do- mestique qui font la bonne ménagère; nos numéros contiendront quelques articles sur ce sujet dont vous sentirez sans doute l'u- tilité, mais dont vos mères surtout appré- cieront l'importance.
Tel est, mesdemoiselles, le plan d'un journal qui vous est consacré; nous avons cru devoir vous l'expospr dans cet'e pre- mière livraison; nous tâcherons de le jus- tiOer dans toutes les autreSr
■;
f J^^t't- $t^ti;lû«lct
LA PRIÈRE.
Sous la branche bénite et verdoyante encor,
Devant le reliquaire et le crucifix d'or.
En silence, à l'écart, sur ta chaise inclinée.
Les mains jointes, tu vas commencer ta journée,
Et, répétant les mots d'une sainte oraison,
Supplier le Seigneur de bénir ta maison ;
Que d'un ange du ciel elle soit visitée;
Par la Foi, l'Espérance et l'AumAne habitée;
Et du fond de ton cœur priant avec amour,
Tu réclames pour tous le pain de chaque jour;
Tu dis, comme en des temps bien meilleurs que les nôtres.
Le symbole de foi que disaient les apôtres;
Tu demandes pour prix de tes pieux bienfaits
Le pardon des péchés que tu crois avoir faits.
Pour des moHs bien-aimés ta fidèle prière
Implore le séjour de paix et de lumière.
Tu vas nommer tout bas ceux qui sont en péril,
Ceux qui sont dans les fers, ceux qui sont dans l'exil;
Et lorsque, s'élevant vers ton front qui se penche,
Pour la seconde fois ta petite main blanche
Aura fait sur ton sein le signe de la croix,
Et qu'un de nos enfants, le plus jpjine des trois,
Accourra pour te dire avec sa vojx (jui pleure :
• Vous venez de parler m bon Dieu plus d'mie Jieyre;
fOhl pourquoi restçzTvpiis si long-^emps à genoux?»
Je lui dirai : -Mon iiis, «lie pr^it pour npus. >
Le comte Julbs db Rességuieb. ^
JUANA.
Don Fernando Velasquez, jeune ^eigneur de Grenade, avait une sœur d'une beauté éblouissante; on la nommait Juana; elle avait vingt ans, Fernando vingt quatre. Ils étaient orphelins et possesseurs d'une très grande fortune,
Un soir, étant assis tous les doux sur une des terrasses du Généralif, Juana dit à son frère :
« Depuis quelque temps, Fernando, vous êtes triste et rêveur; vous ne chassez plus dans la Siéra; vous oubliez vos limiers et vos chevaux d'Afrique; vous n'allez plus à Malaga visiter nos vignobles; vous avez perdu le souvenir de nos orangers de Ma- jonjuc; qu'est-ce donc, mon frère?-
Fernando répondit :
• 11 m'a pris un désir insensé de visiter la France et Paris.
— Un désir insensé !... mon frère a peut- être trouvé le mot propre en cette occa- sion. C'est mal de ne plus aimer l'Espagne ! Et moi, que vais-je devenir?
— Ma sœur , il faut vous marier ou me suivre à Paris.
— Ni l'un ni l'autre, don Fernando; par- tez pour la France; je serai l'intendant de vos affaires. Allez, mais souvenez-vous de votre sœur et revenez la voir avant six mois. »
Don Fernando mit un genou en terre de- vant Juana, et il baisa sa belle main avec respect et reconnaissance. En sortant du Généralif, Juana retiiarqua cette devise arabe sur le fronton d'une porte d'ébène : C'était écrit. 'Ohl oui, s'écria-t-elle, il était écrit que vous me quitteriez, mon ami!...» et d(S larmes tremblèrent comme des per- les au bout de ses longs cils noirs. Fer- nando la pressa contre sa poitrine et jura de revenir avant la lin de l'automne.
Le lendemain une voiture attelée de six muk's sortit du palais de Vclasquez. Juana était dans son oratoire; elle écouta long- temps les clucliettis de l'attelage et les i'ouel,^ des ppstiUous, et quand le bruit se
fut perdu dans le vide, elle pria pour le voyageur de toute la ferveur desoiiàmc.
P.iris, is mai. • A MA SOEL'R JUANA.
• La dernière pensée que j'ai laissée on Espagne était à vous; la première qui m'est venue en entrant à Paris avait votre (igure, Jnana. Un voyage heureux, un temps ma- gnilique, une ville royale. Il y a vingt-qua- tre heures que je suis ici , et j'ai déjà vu plus de choses qu'un Parisien n'en voit dans six ans. Le peuple est le plus spirituel de la terre, mais je ne le crois que spirituel. On rencontre des hommes qui parlent seuls et qui animent de gestes leurs monologues; on voit de jeunes lilles, légères comme des oiseaux, et dont le son de voix est harmo- nieux comme la voix de l'orgue. J'irai dans le monde et même à la cour ; M. l'ambassa- deur m'y engage, et j'ai grand désir qu'il m'en fasse une obligation.
«Mais, Juana, rien ne me fera oublier mes promesses ; je serai auprès de vous dans six mois. Vous êtes une sœur charmante, vous avez de la grâce et de la raison comme un esprit d'en haut. Oh! soyez mon bon ange toujours.
• Adieu , ma soeur. Que ces mots vous par- viennent dans un de ces moments où vous pensez à tout l'attachement que votre frère vous a voué.
• Je baise vos mains, Juana, et je me re- commande à vos prières.
• Fernando Velasquez. »
Cette lettre fut suivie de bien d'autres que nous n'avons jamais retrouvées.
Dans le courant du mois de juillet Juana écrivit celle-ci à Fernando.
Grenade, 10 juillet. « Voilà vingt ans environ qu'à pareil jour mon père et le vôtre planta lui-même deux palmiers au bord de la fontaine de notre
I jardin de Grenade. 0 mon amiî hier j'éiai» à la fontaine, et je vis un des deux palmiers bien jaune et bien languissant; et, par mal- heur, c'est celui qui se nomme Fernando. Je sais que vous vous moquez de ces cho- ses, vous bel-esprit du siècle, vous tête forte et savante... mais moi, faible femme, je me brise à de pareils présages. Pourquoi tarder si longtemps à m'écrire? est-ce que l'on a brûlé toutes les plumes à Paris, ou bien serait-ce que Fernando a la main droite engourdie ? car j'aime mieux encore suppo- ser toutes ces extravagances que de sonder la réalité. Quoi! m'oublicr! non, c'est im- possible. Moi, je rêve de vous la nuit, et toute la journée je vous cherche je ne sais où. Hier encore j'entrai dans votre cabinet pour vous parler; hélas! vous y étiez, mais sur votre piédestal, mais avec votre (igure de marbre et vos cheveux de marbre; le buste de Fernando, voilà tout! Ce fut une pitié ! j'allai à vous, froid personnage, et je vous contai les ennuis de mon cœur... que vous n'entendîtes pas, ou que vous ne voulû- tes pas entendre. Votre tète resta immobile, vos yeux ne me regardèrent pas, et il n'y eut pas moyen de vous faire ouvrir les bras.
• Si vous dites que je suis folle, peut être avouerai-je que vous avez raison. L'antre jour il me prit à votre occasion un grand mouvement d'orgueil : don Lara et Rodri- gue de Médina me rencontrèrent à la me.sse; en sortant de l'église ces messieurs me sa- luèrent et me donnèrent de vos nouvelles. Ils arrivaient de Paris. Je pris le bras de Médina qui est notre cousin, et je l'accablai de questions. • Fernando, disaient ces mes- sieurs, est le cavalier le plus élégant du monde élégant : il a un attelage de quatre chevaux gris que nul ne peut devancer à la promenade. Il va à la cour du roi de France, et Madame ne donne pas une fête qu'il n'y soit invité. En vérité, dona Juana, il vous ramè- nera une sœur française, la plus distinguée que l'on puisse rêver. » Ces messieurs par-
laient ainsi, et moi je levais la tête avec une insolente coquetterie. Vous voyez, don Fer- nando, les gros pe'che's de contre-humilité que vous me faites commettre.
• Une lettre de vous, en grâce, ou je me plains au roi d'Espagne et des Indes, pour qu'il vous fasse ramener par les gendarmes de son frère très-chrétien. Que Dieu vous garde et qu'il vous rappelle quelquefois que vous avez une sœur !
« A vous, monseigneur, votre servante et votre bien-aimée.
« JUANA. •
Or, la belle Espagnole resta dans son in- quiétude pendant quinze jours encore. En- lin Fernando écrivit; il était humble, il demandait grâce à sa sœur ; il donnait mille raisons justiGcatives et toutes plus mauvai- ses les unes que les autres; il finissait par laisser entendre qu*il avait été gravement malade... et pourtant la gazette de Madrid annonçait que le brillant dnc Fernando Ve- lasquez était de toutes les chasses royales de Rambouillet, de Compiègne. Le cœur de la pauvre Juana saignait; elle se disait : « Voilà mon frère qui se prend d'un amour exclusif pour la terre de France. -Elle fonda une neuvaine à Notre-Dame de Cordoue, et elle voua une petite statue d'argent à saint Jacques de Compostelle. j Qu'elle était ravissante cette jeune fille dans le détail des aiïaires domestiques de son frère! avec quelle touchante sollicitude elle veillait sur cette fortune que le prodi- gue ébréchait à Paris! C'était beauté de voir Juana visitant à cheval ses fermes de Murcie, ou s'eiuburquant pour les îles Ma- jorques ; on l'eût prise, ainsi entourée de ses fermiers et de ses iutendaiits, pour la femme forte de TÉcriture, la femme économe et pleine de sagesse.
Le mois d'août passa brûlant sur l'Espa- gne , et septembre arriva avec ses pampres et. ses fruits. Fernando avait promis de re- venir à la fin d'octobre ; le cœur de l'Espa-
gnole battait de joie à une telle pensée. Elle avait embelli le palais de Grenade de tout ce que son frère pouvait aimer; elle avait fait venir à son insu les meubles les plus frais de Paris. Le cabinet de Fernando était rempli de mille bagatelles luxueuses des magasins d'Alphonse Giroux. Juana avait acheté des marines de Gudin et des paysa- ges de Watelet. Elle voulait que son frère retrouvât son appartement de la Chaussée- d'Antiu dans son palais de Grenade. > Je le séduirai bien, disait-elle; je veux être co- quette comme une femme de France; je veux employer des charmes magiques, je me ferai fée ou péri. J'aime mon frère et je veux le garder; on me changerait son cœur là-bas... Fernando est simple et bon... ils me le rendraient diflicile et brusque... 11 est vrai comme l'Evangile: qui sait s'ils ne lui apprendront pas des faussetés? Et puis, il n'aurait qu'à se marier en France, à y trans- porter sa fortune , à vivre chez les parents de sa femme... Dieu! cette pensée me fait peur. »
Alors elle écrivait à Fernando des lettres où elle versait toute la poésie de son âme; elle lui faisait de l'Espagne une terre en- chantée... elle lui parlait de la belle réputa- tion qu'il avait laissée dans son pays et de la grande existence dont il y jouirait. Quel- quefois elle lui nommait des jeunes person- nes de ses amies de la plus haute naissance et de la plus haute beauté. Hélas! hélas! Fernando recevait tous ces parfums de la pa- trie; il les respirait et il reuierciait, voilà tout.
Un jour on vit annoncer à Juana qu'un étranger arrivant de Paris demandait à lui parler. «Des nouvelles de mon frère! s'é- cria-t-elle; qu'il entre! •
On intrijdnisit l'étranger; Juana alla au- devant de lui jusqu'à l'entrée de la galerie, et elle le reçut avec un empressement qui dut bien surprendre cet liomme. Il pouvait avoir quarante ans environ; il était vêtu d'un large habit unir, il portait dos culottes courtes et avait des boucles d'argent à ses
souliers. Son abord était froid , sa figure était froide, son regiird était froid. On eût dit que cl? corps était animé par une de ces nammes qui ne brQlcnt pa*. Du reste il sa- luait avec gravité, ^t il s'érioncaii en homiile haMtur à beaticoup rédécliir.
« Vous arrivez dortc de Pari^, monsieur, et vous m'apportez des nouvel les de mon frère? Soyez le bienvt'nu ; mais de grâce, monsieur, donnez hioi les léttt-és de dOH Ferhando.
- Madàtne , mademoiselle... répondit l'élr.lnger, je n'ai pas riioiinour de connaî- tre M. lé dut vbtrë frèhe.
— Mais n'importé, monsieur, vous devez avoir des conniiissionsdesapart pour moi... vous venez île Paris?
— Ma commission est un dévoir pénible... màdemoisplle.
— Ciel! Fernando est malade... Vous êtes peut-être un médecin! (s'écria cette adorable jenne fille)... parlez, parlfez..;
— Je suis homme de loi, mademoiselle.
— .4h! vous me rassurez; soyez béni! Vous voulez doue...
— Vous prier dé mé reihéttré les litres de propriété de la (erre que M. le duc pos- sédait à 5la!aga.
— Mais, Inonsieur... niuu Irère n"a pas vendu sa terre...
— Non, mademoiselle, il l'a perdue.
— Grand Dieuî... C'est faux, monsieur.
— hélas! mademoiselle... je le voudrais : voici sa signature. Cette terre appartient iuijnUrd'Iiui à M. le coUile de***, dont j'ai rhbhnenr d'i^trti le |)^Oéureur-fôndc et qui m'envoie de Paris tout é.\'près pour procéder à la vente île cette propriété. M. le comte ne vedt pas la garder ; il entre dans ses ar- raiigenienls d'acheter en France une terre avec le pri.x dé celle ci.
-^ Assez... é'eSt assez, tnonsieur; Je ne vous demande pas quelles sont les affaires domestiques de votre maître. •
Juana prit le papier que lui présentait l'homme de loi et lut en pâlissant la signa- ture de soh frèi-é.
Le procureur-fondé ajouta :
« C'est une perfidie de la fortune!... le jeu est une passion si déplorable! •
Alors Juana, se relevant avec dignité :
• Qui vous a dit cela , monsieur? Je trouve fort mauvais que vous portiez un ju • gement si hardi sur le noble duc mon frère.
— Dieu me garde d'attaquer son ciirac- îere... mademoiselle... je le plains seulement de se livrer à une passion...
— Une passion ! ; .. il n'a que de très belles cl louables passions. Vous dites que vous êtes en droit de vendre laterredel^lalaga... (une terre patrimoniale!...) eh bien! soit, mbiisieur; je voUs offre Un acquéreur.
— Etqui*St-il, niiidenioiselle?»
Juana dit québjues mots à voix basse, et l'homme dé loi, après les avoir entendus, s'inclina profondément et se retira.
La fin d'octobre approchait ^ Fernando écrivait plus rarement à sa soeur; il se vit forcé cependant à de terribles aveux. Il at- tribuait son malheur à un jeu de bourse orageux... et, ci'oyant sa dette énorme ac- quittée, il n'en parla plus. Quant à sou re- tour en Espagne, il en écrivait à sa sœur avec une extrême irrésolution. Un monde d'aliaires,degrands intérêts, sa santé même, tout, disait-il, le mettait dans la dure né- cessité de passer encore deux mois à Paris, mais il devait arriver à Grenade à la fin de décembre, et il le jurait par tous les saints. Le lemps march.iit ainsi.
Ce fut seulement dans les premiers jours du printeiiips qti'un jeune homme arrivé de France à Cadix sur un bâtiment marchand traversa k pied la Sierra-IVevada ; il avait fait un long voyage; il était venu des bords de la nier, d'IiOtellerie en hôlellerie, et à pelitesjournées, jusque dans les montagnes de îMurcie. Il passa sur les hauteurs qui do- uiiiKiit la plaine grenadine; et quand le magnilique tableau du pays u)aure se dé- roida devant lui, il s'arrêta et jeta sur l'é- tendue un long et mélancolique regard. >>0h! di^aU-il, voilà I& patrie..., pourtant
je ne descendrai pas dans la plaiùê, je hé traverserai pas Grenade, où je n'ai plus mon palais; on me montrerait du doigt comme un objet de pitié. Non, je n'irai pas ; allons plutôt retrouver ma sœur, qui s'est retirée sur la côte orientale de l'Espagne dans une habitation solitaire auprès de la mer ; je me jetterai à ses pieds, je frapperai la terre âVee mon front, je lui dirai : «Soeur angé- lil^ue, j'ai tout perdu dans des nuits infer- nales; perdu mes forets de Galice, perdu mn terre d'ancêtres, perdu mes orangers dé Majorque, perdu mes fermes d'Aragon... perdu mon palais de Grenade , sainte de- meure où je fus élevé sur les genoux dénia mère. J'ai tout perdu, ma sœur ; mais vous, trésor de beauté et de vertu, vous me res- tez; je vous servirai, je serai l'esclave qui gardera votre porte; vous avez conservé, vous, votre riche patrimoine; vous êtes res- tée dans la haute position de votre nais- sance... que Dieu en soit loué! Vous vous marierez..* vous deviendrez une très grande dame... Eh bien! ma sœur, me repousserez - vous, n'aurai-jé pas un abri sur le sablé? n'aurai-jè pas un réduit sous les gouttières de votre palais?... »
Et ce jeune homme se prit alors à pleurer dans st-s mains amèrement.
Cependant il continua sa route, ne i«e- tournaiît plus la tête vers Grenade ; il mar- cha quelques jours encore, suivant à pas lents les fossés des chemins et toujours seul et résigné. Et couiuie il approchait de l'ha- bitation de dona Juana Velasquez, voilà qu'il vit venir de loin une voiture et des cava- liers. 11 se détourna et se tinta l'écart pour laisser passer cet équipage ; mais les cava- liers s'arrêtèrent, et l'un d'eu.x lui demanda: • JJ'auriez-vous pas rencontré un jeune voya- geur qui se nomme don Fernando Velas- quez, et qu'on nous a dit avoir été reconnu traversalit, il y a quelques jours, les mon- tagnes voisines de Grenade?.
Et le jeune homme baissa la tête et ré- pondit : «C'est moi. »
Un cri retentit, et au même instant une femme s'élanra de la voitUrt et tomba dans les bras du voyageur.
• Mon frère ! oh ! mon frère !.
— Ma sœur
-^ Comme vôiié Voilà changé, Fernan- do!... Comme vous êtes maigre et pâle ! In- grat, vous Vous êtes délié de juana.»
Ce fut sanfe doute uhte ^cèhe ravissante de grâce 'et de douce pitié què ée moment où Juana frémit dans les bras de Fernando, et où lé prbdii*ùé {)lcùf^èUr la \iêi[fedè sa siifeur. Léisîrà^aliérfe, qui iib^tâiéVlt tous là livrée de Véïas^liéz, hiirertt pied à tét-r'é et vibrent baiser les mains de leur ancien maître.
« Que faites-vous? disait ce jeune homme; voilà votre maîtresse... moi je ne suis plus ricn..;«
Mais ces braves gens s'obstinaient à l'ap- peler mailrc et seigneur.
Et lorsque le (rère et la sœur furent mon- tés dans la voiture, Juana dit aux siens :
• A Grenade!
— rSon, non! dit Fernando; que devien- drons-nous dans celle ville?
— Mon ami, nous rentrerons dans votre palais. «
Ce fut en effet au palais de Velasquez que s'arrêta l'équipage. Quand Juana se trouva seule avec sou frère dans la grande salle des chevaliers, elle lui parla ainsi :
• Pas un mot sur le passé ; j'ai tout ou- blié, mon frère ; vous conservez celte maison de nos ancêtres et toutes \os terres; c'est à la Providence que vous devez cela ; mais je lui dois plus que vous. Elle m'ouvre un asile magnitique et où je serai heureuse jus- qu'à la lin. Vous savez que depuis long- temps Dieu m'appelait à la vie du cloître; j'ai cédé à cette voix intérieure. Hier l'évê- que de Grenade a reçu mes vœux, et je vous attendais au monastère de Sainte-Marie de- la-Mer. »
Comme Fernando, à genoux devant elle, frappait avec désespoir son front contre le pavé, Juana lui dit en le relevant :
• Quelle pitie d'être faible ainsi ! Ne voyez-vous pas, Fernando, que le plus heu- reux (le nous deux n'est pas celui qui reste? Mon frère, la vie du monde est amère... je ji'eu voudrais pas pour une couronne ; tâ- chez (le passer des jours moins orageux à l'avenir. Mariez-vous; vous trouverez parmi les femmes de Murcie une délicieuse com- pagne; vivez ensemble. Adieu, venez me voir au cloître quelquefois avec votre autre .luana. >
Nous finissons cette histoire en apprenant au lecteur que Juana avait vendu tous ses biens pour acquitter les dettes de son frère,
et heureusement sa fortune considérable avait suffi. Nous ajouterons que Fernando devint un modèle de sagesse, qu'il épousa une riche et belle héritière de Castille, et que jamais six semaines ne s'écoulèrent sans qu'il n'allât visiter le parloir du couvent de Saiutc-Marie-de-la-Mcr.
Enfin nous certifierons, sur les preuves qui nous ont été données, que Juana la sainte est aujourd'hui heureuse sur la terre autant qu'on peut l'être en regardant et en espérant le ciel.
Jules DE Saint-Félix.
UNE VISITE.
Et pourtant aujourd'liui la faim est son partage, La faim qui llciril l'àmc autant oue le visage; Par qui lliommc souvent importun, odieux. Est contraint de rougir et de baisser les yeux.
Andké Chékier.
• N'ai-je pas, itiesdemoiselles , entendu vos mères vous dire qu'elles vous laissaient libres et souveraines maîtresses demain loute la matinée?... maîtresses de l'emploi de vos heures et du choix de vos plaisirs; libres de sortir avec elles, en carrosse, à pied, quand et comme vous l'entendrez, et de les conduire où le caprice et la faiilaisie vous entraîneraient vous-mêmes, si toute- fois les demoiselles, k Paris, ont des fantai- sies et des caprices. Je ne sais, mais il me semble que vous êtes im peu embarrassées de votre pouvoir et de votre liberhi; c'est ce qui arrive souvent. Taudis que vos pa- rents et les anciens de la sociélé sont gra- vement oecupc's . dans les angles du salon , a\er la datiie de rerur et le roi de trèfle,
voudriez-vous, mesdemoiselles, me faire une petite place à cette grande table ronde, autour de laquelle vous délibérez, parmi les Heurs et les bougies , des broderies à la main et des album sous les yeux? Si vous m'adriiettez avec voijc consultative dans ce grand conseil, peut être émeltrai-je quel(|ue idée neuve, quelque opinion salutaire, qui cciaireronl la discussion et fixeront vos doutes. Dans les occasions solennelles le plus mince avis n'est pas à négliger. C'est pour(jMoi je hasarde le mien.
Meii'i , Mie voila parfaitement installé ; et maintenant la discussion peut s'éterniser; ce n'est |)as moi qui l'abrégj'rai.
Je vniis dirai, mesdemoiselles, que j'ai sur moi la liste complète de (ont ce qu'il j
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a (le curieux cl de nouveau à voir demaiu matin dans Paris. Oh ! le jour est très bien choisi. J'ai de plus des cartes ou billets pour tout cela ; vous n'aurez dore qu'à dé- sirer. Voici l'ordre et la marche des plai- sirs; nous allons les comparer et les dé- battre, et puis vous choisirez.
D'abord, grande et belle oiatinée musi- cale au Conservatoire ; symphonie de Bee- thoven , de ce génie colossal, de ce roi des orchestres, reconnu et couronné dans toute l'Eurcipe... depuis qu'il est mort, et mort de faim, pour changer. — Airs, duos et qua- tuors de Mozart et de Rossini : Mozart , le plus savant, le plus poète et le plus peintre des musiciens; Rossini, le divin maître du drame musical, dont les notes sont des pa- roles passionnées, et qui, un soir, écrasa l'envie à coups de timbales et de trombon- nes. — Un Credo de Ckerulmi qui a pris au.v anges leur nom et leurs accords. — Concerto et sonate , exécutés par Baillot et Kalkbrenner, qui ont de l'âme et de l'élo- quence jusqu'au bout des doigts, et qui ne connaissent de difficultés que celle de se voir égalés. — Quelques fragments des ad- njirables Concerts historiques donnés par M. Fétis, l'homme d'art et de conscience, qui part sur les ailes de l'enthousiasme à la recherche des chefs-d'œuvre oubliés, les éprouve et les interroge avec la sonde du goût et de l'érudition, devine et recompose le style et l'alphabet des part liions antiques, nous les traduit, avec scrupule, sur nos in- struments mudcrues, assouplit les roulades de nos chanteurs à ces naïves moilulalions, et, ni)Us eiilrjùiaut avec lui dans ses théo- ries lumineuses et enflauimt-es, méritera d'être ajtpvlé à la fois le Wintkelmann et le Chaiiipul!ion de la musique.
Eu sicond lien , supeibe course de che- vaux, au bois de Boulogne , à l'occasion du gros (tan de ces deux gros Anglais , dont l'un s'en ira triste et ruiné et l'autre riche et triste. La diflVreiice est peu de chose, et ce n et.iit guère la peine de paner. Mais il«
ont les dix plus petits groom et les dix plus sveltes juments du momie civilisé, et ce sera plaisir de les voir ou plutôt de ne les pas voir fendre l'espace dans un tourbillon olympique. Et cependant, je vous redirais au bruit des fanfares et des acclamations, cette délicieuse rêverie de Jules de Saint- Félix :
Slon cheval! mon cheval! j";iime]3 promenade Qn.Tiid le soi]' est venu sous les platanes verls. Quand on entend le bruit de quelque sérénade Sous le balcon mauresque, aux volets entrouverts. Au galop! au galop! tout seul, dans la campagne... La solitude est bonne à guérir un cliagrin , Et moi, etc. , ctc
Troisièmement, ouverture du salon! et, qui plus est, entrées de faveur à des heures d'exception! Il est vrai que les billets excep- tionnels se sont multipliés et ont circulé avec une telle agilité parmi la bonne com- pagnie que dans les séances privilégiées il y aura, tout compte fait , autant de robes déchirées, autant de coups de pied distri- bués que les dimanches et fêtes ; on ne pourra donc se retirer que sur la qualité; c'est un avantage qui n'est jamais à dédai- gner. Puisse l'ouverture du salon devenir un grand événement 1 Heureux les temps , heureux les peuples qui se passionnent pour les arts; c'est le signe certain cine les mau- vaises passions s'en vont.' Le prisme des arts est comme l'arc-en-ciel qui annonce la fin des oriiges. Et certes, il y aura de quoi se passionnera l'exposition actuelle, pour peu qu'on y mette de la bonne volonté. Ouvrons le livret : voici Ingres! Ingres, l'homéri- qui', le callu)rK)ue, le chevaleresque, ce Goethe de la pein'ure. qui a iineàme pour tontes les théogonies, un culte pour tout ce qui est beau, qui touche tout avec svu pin- ceau raphaëlique, et qui n'a foi qu'en i'.irt, sans autre parti pris que l'amour et la per- fection de la forme. Voici de La Roche, qui jette les émotions du drame liistori<jne sur ses toiles bifilantes ; Scl'.nelz et Holi^rt, ces splendides miroirs de la belle nature ita-
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lienne; Delacroix, Schciïer, Boulanger, ces maîtres du fantastique, de la couleur et du geste , dont les compositious surabondent de poésie; Champniartin, dont les magnili- qucs portraits, avec leurs chairs vivantes, leurs naïves attitudes, leur style gran- diose, 4)ronieltent à Vécole française un Van Dick et un Titien ; puis, madame de Mir- bei, qui renferme un imnieiise talent dans le cadre de ses miniatures, charmantes et vig.Mireuses rivales des plus beaux ta- bleaux.
La sculpture ne restera pas en arrière de chefs-d'œuvre, car voici quelques marbres de notre grand statuaire David, qui s'est chargé d'iuunortaliser ce nom une seconde fois.
Eniin, mesdemoiselles, au nombre de vos plaisirs se présente demain une séance extraordinaire à l'Académie Française, pour la réception d'un nouvel académicien. Je tiens de personnes bien informées qu'il y sera prononcé deux discours où les plus hautes théories de l'art et de la philosophie se dérouleront avec e'clat, revêtues d'un style enchanté, et à cette éloquence si belle succédera la poésie plus belle encore. Ce seront des vers comme de la musique et de la [leinlure , des vers où le cœur et l'imagi- nation se prendront comme dans un réseau d'argent, tellement que le public sortira très tard de l'Académie, en se plaignant de s'en aller trop tôt... Je vous ai déjh. dit que c'était une séance extraordinaire.
Eh bien! mesdemoiselles, que préférez- vous de tout cela? quel plaisir choisissez- vons? Je vois que les avis sont partagés et qu'il vous faudrait aller au scrutin. Si vous m'en croyez, vous serez bien vite d'accord ; laissez là pour demain concert, course, ex- position et académie, et cherchez un plaisir d'une tout autre nature. Demandez que toute votre journée soit consacrée à faire des visites... Ne vous récriez pas ainsi et laissez-moi achever. Je sais parfaitement qu'en général cette sorte d'agrément con-
siste à être désolée de rencontrer des per- sonnes qui sont désespérées de vous rece- voir ; aussi est-ce de visites toutes particu- lières que je veux vous parler. Ce sont des visites sans aucune cérémonie, des visites qui font grand bien à ceux qui les reçoivent, et dont on .sort content de soi et léger, des visites qu'on ne vous rendra pas; enlin,des visites chez des familles pauvres. Tenez, mesdemf)iselles. Dieu vous bénira d'user ainsi de la liberté qui vous est doniu'e,et de sacrifier les jouissances du luxe et des arts à l'accomplissement d'une œuvre de chan- té; s'il est vrai qu'il y ait sacrifice pour des jeunes personnes connue vous. J'ai aussi sur moi une liste de ces autres plaisirs. Vous pourrez suflire à tous, en vous les parta- geant, en vous levant de bien bonne heure et en ne passant que dix minutes à votre toilette. Sans doute vous pourriez me dire :
• Allons toujours demain au Conservatoire ou au Musée, et on ne nous refusera pas après-demain d'autres jouissances. •
Mais non, vous ne le direz pas; vous sa- vez, mesdemoiselles, que vingt quatre heu- res c'est une éternité pour ceux qui souffrent, et peut-être la mort. Tout le reste se re- trouvera dans huit jours ou dans trois mois, qu'importe? Mais seriez-vous sûres de re- trouver les malheureux que vous n'aurez pas vu demain? Et si je vous parle delà sorte, c'est que j'ai sur moi la relation d'un fait tout récent, d'une visite miraculeuse, qui prouve que pour certaines choses on aurait tort de dire : Ce qui est différé nest pas perdu. Les tables de jeu sont en pleine activité, les trois wist en ont encore pour une boiuie demi-heure à se gronder, et le thé n'arrivera qu'après; voulez-vous qu'en attendant je vous lise cette petite narra- tion? cela n'engage à rien. Vous le voulez? Je commence donc ;
Dans une de ces noires et longues mai- sons des faubourgs, où il y a cent locatal-
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res et point de portier, vivait (si cela s'ap- pelle vivre) une famille bien pauvre sans doute, car elle n'avaft pour tout logement qu'une petite chambre sous les toits, avec un cal)iriet noir. Un vieillard, un jeune homme et nue jeune veuve avec une petite fille en- core h la mamelle, couchaient dans la cham- bre sur trois lits de hauteur inégale, mais trop pareils d'ailleurs! un matelas jeté dans le cabinet sériait de lit k un alitre vieillard, (ju'ori présumait être quelque parent. De- puis un an quMls étaient dans cette maison, ils y avaient acquis la réput.ilion d'une la- borieuse et honnête famille d'ouvriers. Lfe jeune houiiné avait un vrai talent comme irraVeur sur diéiaiix, la jeune feiilme faisait des dessins dé bi-oderie tant que durait le join-, et ils gagnaient ainsi de quoi faire sub- sister les deux vieillards iulirmes, dont l'un était leur pfei-é. Jàiiiaisilè rie s'étaient mêlés aux autres locfttail-es pbdr la pliitiart ou- vriers comme eux, et cependant tons les aimaient et lés vénéraient à causé dfe leur cordiale politesse quand on les rcncoritrait, et des mille petits services, même d'argent, qu'ils trouvaient moyen de rendre à leurs voisins, tant onestricheavecdutravail et de l'ordre, quelque pauvre qu'on soit! En ré- compense, il leur était pardonné de ne sor- tir le dimanche que pour aller à l'église et de travailler le lundi.
Mais un grand malheur vint à tomber aU milieu de tout ce malheur. Le jeune gra- veur, frappé depuis longtemps d'une incu- r ible mélancolie qu'il dominait ou qu'il ca- chait il force de coUrage et de tendresse, fut pris enfin d'une fièvre ardente qui l'en- cb;iîiia dans son lit. Le médecin, après une scrupuleuse inspection des symptômes, pro- nonça gravement cet oracle : • Il faut au malade beaucoup de distraction et une grande tranquillité d'esprit, pas autre cho- se. • Excusez du peu !
La maladie ne fit donc qu'empirer et dé- généra même en fièvre cérébrole. Les petites ip&t^nts du ttiériftce furent bien vite ^puS
sées. Les voisins venaient à toute neure de- mander des nouvelles de François; mais ils ne demandaient pas si l'on avait besoin de quelques avances d'argent, soit qu'ils n'eus- sent eux-mêmes aucune épargne, soit qu'ils ne soupçonnassent point que la famille Fréneau fût dans la gêne, parce qu'elle ne se plaignait jamais. Et pourtant il n'y avait plus de crédit chez l'apothicaire ni chez, le boulanger, et potir la première fois le terme du loyer n'était point payé. On entend dire suilvebt : Ces pauvres gens n'ont plus rien, ces ptiuvres getis meurent de faim... et l'on répète cela soi-même Comme des locutions Vagues, sans proportion avec ce (lu'elles représentent. Mais qu'un médecin ordonne devant Vous à un niklade ti*ois fcuillerées de soupe hiaigrè ou une tasse de bourrache, et (jue la femme ou là fille du malheureux, agîtes àvoii' retolli'hë toùtfeS èei poches et tiiiis Ses tiroirs, se préhne à pleurer, parce qu'elle n'y a pas trouve quatfe sous pour al- léi' t;hez la fruitière oii chez l'herboriste... alors le spectre de la misère vous apparaît, et vous commencez k comprendre ce que voulait dire: mourir de faim.
Et voilà six semaines que la famille Fré- neau se débattait dans cette agonie de pau- vreté absolue, lorsiprun carrosse s'arrêta devant l'allée de la maison. Cinq minutes après, François, qlii était à moitié délirant, cria :
• Ma sœur, on frappe à la porte de la chambre ;è'estsané doute qu'on vient cher- cher mon corps ; ouvrez vite. »
Un des deux vieillards y alla; et une dame accottipagtlée d'une jeune personne, probablement sa fille, demanda :
« Est-ce bien ici que demeure la famille Fréneau? des ouvriers qui...
— Oui, madame, répondit le vieillard ; et une petite rougeur lui monta au front, c'est ici... Qui annoncerai-je? »
Les deux étrangères se regardèrent en souriant légèrement et entrèrent sans plu» de céréfntmié.
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' Mes braves gens, dit la Jamc, jai ap- pris il la paroisse la position...
— Madame, dit l'autre vieillard en se le- vant de sa misérable cliaisc avec dignité, permettez-vous à mon vieux Sébastien de s'asseoir?... Assieds-toi, Sébastien, ces da- mes le permettent.»
Sébastien resta debout.
Elles étaient tout interdites et mille fois plus honteuses que les pauvres qu'elles ve- naient soulager. Pendant les paroles du vieillard, elles avaient pu jeter un coup d'œil rapide autour de la chambre, et elles avaient renia ripié une granile propreté au milieu de la plus grande misère, et même quelques objets qui semblaient être des sou- venirs d'un ancien luxe, tels que deux grands portraits tout noircis, une soucoupe de porcelaine du Japon que la jeune femme portait aux lèvres du malade, et une Imi- tation de Jésus- Christ^ en maroquin rouge, que le père avait posée sur la cheminée au moment de leur entrée. Du reste, un dénû- meni complet. Ces contrastes navrèrent le cœur des deux étrangères en même temps qu'ils exerçaient leur imagination.
Ce fut le grave vieillard qui rompit le si- lence :
« Madame, reprit-il, je vous remercie de votre visite, et puisse Dieu vous en récom- penser ! Vous voyez que nous ne sommes pas ce que nous paraissons être. Qui som- mes-nous? d'où venons -nous? comment avons-nous pu en arriver là? ce sont des choses qui sont entre le ciel et nous. Mais vous voyez enlin que nous avons la paii- vrelé, moins la ressource de l'auiiiônt'. .Mou fds nous suiitt naît tous par son travail ^ le voilà gisant sur son lit de mort peut-être! Que Dii'u le re|)ieniÉe ou me le rende, notre avenir .sera toujours allVeux!... Mais, ma- dame, puisque vous êtes bonne et charita- ble, je ne rougis pas de vous demauder une grâce; ma lille |)cut donner des leçons de peuiluie et ne musique ; nous ne couiiais- vjns personne; si vous pouviez lui procu-
rer quelques écolières... voilà une charité «pic nous pourrions recevoir. «
Tandis que le vieillard parlait ainsi, sa lille et la jeune personne s'étaient rappro- chées et avaient lié conversation^ une vive sympathie les attirait l'une vers l'autre, tant l't'ilucation est le premier ou plutôt le seul lien et la seule égalité!
Et le jeune malade, entendant cette voix étrangère et ravissante de douceur, répétait dans son délire :
■ Ah ! voici enfin les anges qui parlent : Que leur parole est suave! Quand donc pourrai-je les voir? •
Et en ce moment, la fièvre s'étant un peu apaisée, il entr'ouvrit ses yeux qui se fixè- rent sur le visage de seize ans tourné obli- quement du coté de son lit.
• En voici un! s'écria-t-il en se soulevant à moitié ; oui, c'est un ange, et c'est le plus charmant sans doute ; je ne les croyais pas si beaux !
— Isaure! Isaure, dit vivement la dame, viens près de moi. ■
Isaure se laissa encore appeler trois fois. La figure pâle, mais singulièrement expres- sive du malade, ses yeux noirs et fixes, son accent et son air étrangers, tout, juscju'à ses flatteries délirantes, tout l'avait absorbée et jetée dans une sorte d'extase douloureuse et céleste dont sa mère eut peine à la ré- veiller.
Elles se levèrent enfin et la dame tira de son sac quelques papiers pour prendre, au fond, un petit souvenir.
• Veuillez, dit-elle à la sœur du malade, écrire ici le nom et l'adresse que je pourrai indiquer aux personnes qui me demaiiileront une excellente maîtresse de musique et de peinture, et vmillez en même temps accep- ter ce rouleau pour trois mois d'avance des leçons que vous aurez la bonté de donner à ma tille. •
Mais la jeune fenune. au lieu de rt4>on- dre. lisait avec une inconeevaltle émotion un leuilkt des Pctites-Affirhee au jour qui était
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tombe tiu sac île la tlame et sur lequel ses ypux s'otaieiit toiirîiés par hasard, [.'article qui l'occupuit si foiteineiit portait ce ({ui suit :
• Le consul de Portugal prévient pour la dernière fois les ho'ritiers collate'raux du roiiite de Méiindos, s'il s'en trouve encore, qu'ils aient à se présenter, demain 7 dé- cembre 1832, avant midi, pour tout délai, dans les bureaux du consulat, afin dejnsti- iicr de leurs droits et titres à cette succes- sion ; faute de quoi tous les capitaux et biens qui la composent seront dévolus aux léga- taires, en vertu du testament dudit comte de Melindès, de'céde' à Java le 7 décembre 1829, lequel testament dispose que si, dans l'espace de trois ans, à partir du jour de la mort, il ne se présente aucun héritier aux degrés successibles, les légataires qui y sont nommés entreront en pleine possession de tous les biens, qui montent à près de trois millions.
• Le consul de Portugal rappelle ici que pareil avertissement a été renouvelé tous les mois, depuis trois ans, dans tous les journaux de l'Europe et toujours sans ré- sultat. •
• Madame! oh! c'est Dieu qiii vous a con- duite ici! Voulez-vous permettre que votre voilure...
— Non , dit la dame, je vais vous accom- pagner moi-même li l'htitel du consulat. Je brûle de comprendre ce que j'ose à peine entrevoir. »
La jeune femme prit dans une malle un portefeuille de moire violette, embrassacon- vulsiveinent son père, son frère et le vieux Sébastien, et sortit de la chambre avec ses deux protectrices.
Et dans la voiture elle disait : « Oh ! si vous ('liez arrivé plus tard iTuti jour!... Oh ! malheureux cpie nous sonmies, n'avoir pu lire aucun journal depuis trois ans ! misère profonde ! Ol- ! l'exil et i'isolemenl !... Oh ! vous êtes deux célestes messagères ! Mon frère vivra; son mal c'était du chagrin... ■>
Environ deux mois et demi après cettt» visite, un riche équipage, avec une livrée et des armoiries portugaises, s'arrêta devant la grande porte de Saii)t-Tliomas-d'.4quin , le vieux- Sébastien, sur le siège, avec un bouquet superbe et une figure aussi riante que son bouquet. Beaucoup d'autres érpii- pages suivaient : c'était le mariage d'Isaure de Saint-Brice et de don Francisco, marquis de Saldagna, seul héritier, avec sa sœur, du comte de Melindès.
Telle est, mademoiselle, ma petite anec- dote; et si Charles Nodier vous la contait vous y prendriez un plaisir extrême,
■ Toutes: Donnez, donnez votre liste de familles pauvres; c'est laque nousSrons demain... Eh! mais, Pauline, vous ne dites rien ; pourquoi donc?
Paulink : Moi, j'ai déjà vu beaucoup de pauvres, je n'ai jamais vu d'académiciens , j'irai donc à l'Institut. Il y a des romans de charité comme d'autres romans, et je crois qu'il restera encore du bien à faire et que tous les malheureux ne seront [las morts après-demain. »
Un grand silence. Personne n'ose regar- der personne.
Au bout d'un quart d'heure : « Ah ! mes- demoiselles, c'est la Gazette du soir qu'An- toine apporte. Voyons, quelles nouvelles?.. Oh! oh! voilà qui est singulier et comme fait exprès :
• La séance de l'académie est remise à huitaine... La course de chevaux est ajour- née à cause du mauvais temps... Les billets de faveur pour le salon ne seront adnus qu'après-demaiu... Le grand concert n'aura lieu que la semaine prochaine, la salle ayant besoin de quelques réparations. •
Vous voyez, mesdemoiselles, que le ciel est juste pour vous connue pour les héros de mon histoire qui n'est pas un roman, et qu'il ne fait pas attendre ses récompenses...
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Ah! mon Dieu! ni ses chfttimfsU : lisez loul bas , là :
Bruxelles, le... lass. « M. le maréchal-de-camp, Daron de V*",
est mort cù matin dans nos murs presque subitement. »
Le baron de V*" était le père de Paulin*.
VILE Descuamps.
SON SOUVENIR ET SA MÉMOIRE.
Quand un chef de famille est frappé pe^r un de ces lleaux dominateurs et inattendus dont les premiers symptômes sont tout de suite l'image effrayante de la mort, ce qu'il a d'enfants autour de lui appelle aussitôt ce qu'il a d'enfants éloignés; et celte réunion, augmentée des êtres que la plus étroiteami- tié admet à tous les moments , forme pour ainsi dire un cordon sanitaire de soins si prompts, de veilles si actives, de prières si ferventes , que Dieu, touché à la fois de tant de courage et de craintes, le rend inacces- sible au passage de la mort en prolongeant de son doigt miséricordieux une vie adorée, une vie mdispcnsable.
Et combien elle était indispensable sa vie à elle! carce chef de faniille, c'était une femme. Elle disposait des cœurs, dr-s carac- tères; elle conciliait tout, chacun pliait sous sa douce domination. Chez elle on ne songeait qu'à lui plaire, qu'à l'aimer, et elle vons le rendait si bien qu'on n'avait pas le temps de s'inquiéter ou plutôt de s'appe- santir sur ces petits nuages de société, iné- vitables dans le cercle d'une intimité nom- breuse. On se trouvait heureux les uns à côté des autres, parce qu'elle vous faisait heureux. Elle disait toujours que plus elle vieillissait, plus elle voulait s'entourer de la jeiincssi' ; que les joies , que les voix , les toilettes et même les pleurs «le vingt ans rafraîchissaient son regard, son sourire,
sou cf£ur et son âge; aussi tout était tou- jours bruyant autour d'elle.
Un cruel jour enfin le silence le plus si- nistre remplaça subitement le bruit du bon- ))eu( et de l'habitude. Ces mêmes voix ne parlèrent plus que bien bas ; ces mêmes joies firent place aux angoisses de l'âme ; ces mêmes toilettes furent foulées aux pieds, et ces mêmes pleurs coulèrent pour une vraie cause. Elle fléchit sous une do ces attaques qui la mit huit jours à la disposition de la terre. J'ai dit que Dieu ne l'y laissa pas tomber.
Rien de plus touchant, de plus solennel que son retour à la vie. Elle revit le jour, et après le jour les êtres à qui elle l'avait donné, et qui, a l'aide du ciel , le lui ren- daient à leur tour. Mais , hélas 1 elle n'avait plus que la moitié d'une existence ; son cœur seul vivait encore tout entier : elle le consacra tout d'abord à louer Dieu sur les tètes chéries qui l'entouraient, et quand il fallut joindre deux mains i»oiir la prière, elle chercha la main d'un de ses enfants , l'uni.ssant à la sienne, puisqu'elle n'en avait plus qu'une. L'action de grâce fut gi'nérale, et depuis l'amour liliat, depuis la sainte amihé jusqu'au dévouement des serviteurs, chacun mêla son hymne reconnaissant à la voix faible encore qui, pours'e.ssayer, s'a- dressait à rtternel.
Pieux et premiers motsentenduspar-delà
in
les airs et qui arrivent droit aux régions célestes, quel que soit le ton dont on les prononce ; secrets confies et accueillis à une pareille distance, cris de l'ànie, plaintes, réclamations ou cantiques de louanges, vous n'avez pas besoin de clairon ni de trompette pour vous précéder si haut ! Vous n'avez même pas besoin que des paroles remuent des lèvres pour vous faire comprendre; la pensée seule suflit pour vous [lorter au Sei- gneur qui vous attend toujours, puisqu'il vous a devinés avant qnc vous ne vous soyez révélés.
Ce jour si terrible arriva pomme elle se préparait à peupler son joli . .làteau des con- vives de septembre, le plus beau mois de l'année; celui qui sonne l'ouverture des chasses et des vacances ; celui où les enfants viennent payer le sacrifice des mères avec des lauriers; celui où le militaire vient re- connaître ses foyers ; celui où le magistrat vient retremper, aux impressions de la na- ture ef de la vie domestique, son cœur que de terribles sentences et des crimes plus ter- ribles encore ont fermé k la pitié pendant le plus long cours de l'année. De tels apprêts de fête disparurent sous ce coup fatal, et lorsqu'elle fut relevée du péril, on mena au château la vie uniforme, silencieuse et douce, une vie de convalescence pour tous, car chacun revenait d'un grand danger. L'usage des portes, des pas, des paroles, était me- suré, pesé, calculé : on eût dit un couvent en retraite pour la sainte seiiiaine. Des occupa- tions, il y en avait pour tout le monde ; on se partageait d'une tendresse avide les soins que ramenait cba(iue heure du jour et de la nuit.
C'est lii (jue la constance dans les atten- tions, la patience dans les détails, ne se ra- lentirent pas un seul instant; c'est là que s'accrut le bonheur d'être lille, et celui d'ê- tre mère; c'est lii aussi que se révéla dans toute sa force une amitié toujours invulné- rable au sonnneil, et dont les yeux vigilants n'acceptèrent point de relais pendant trente- quatre nuits; une amitié toujours si ingé-
nieuse pour inventer ce qui peut adoucir les souffrances; une amitié telle que Dieu la lit sans doute aux cœurs des anges, avant de la transmettre à la terre.
Que n'imaginait-on pas pour la soustraire aux brûlantes heures du soleil et pour que la brise des soirées ranimât sa tête abattue? Le matin, l'appartement était fermé à tous les rayons ; son lit suspendu en hamac était ombragé des branches de verdure dans les- quelles elle reconnaissait les arbres qu'elle avait aimés et soignés; des eaux limpides et glacées étaient sans cesse renouvelées comme pour désaltérer les yeux et apaiser l'atmo- sphère. Rien n'était épargné pour tromper l'aspect du lieu ; certes il y avait de la magie dans ces soins-là : elle eût pu se croire dans son parc.
Le soir, ses croisées étant ouvertes, le ciel lui apparaissait dans toute sa splendeur ; elle eût pu compter les étoiles; et quand la lune blanchissait les fronts mélancoliques pen- chés vers elle, des chants plus mélancoliques encore jetaient sur ses douleurs de vagues et douces rêveries. Scène touchante! scène inoubliable de respect, de tendresse, d'es- pérance ! trait historique de l'histoire de nos cœurs, vous ne m'échapperez jamais! on vous eût pris pour le gracieux tableau de la convalescence de Bayard : oui, car son visage à elle respirait aussi la sérénité et la paix ; eh ! de quoi aurait elle eu peur? elle n'avait rien à se reprocher.
Il y avait du charme et du bonheur dans cet emploi du temps. On semblait redoiitir un changement dans la manière de vivre à laquelle l'âme aussi bien que les goûts s'é- taient attachés. Cet état dura longtemps et cependant cessa trop tôt encore. Une nou- velle catastrophe ne pouvait être qu'un mal- heur irréparable ; l'irréparable arriva donc, et tous les liens rompirent à la fois.
Les suprêmes sacrements lui furent dis- tribués comme les aumônes si nécessaires qu'elle avait elle-même distribuées sur la terre : elle reçut des consolations pour mou-
ir,
rir, ooMiiite elle avait doniu' aux «tutres (îcs consol. liions pour vivre; car file pratiqua toujours ce que la parole de Dieu a le plus reoomuiamle aux houiuips : la charité.
Quand un chef de famille touibe et dispa- raît (le la vie, les marnes sanj;Iots réunissent encore autour de son cercueil les e/ifaiits, les aniis, les parenis, les connaissances qui l'ont entoure vivant et qui ont ete l'objet de ses plus vives tendresses, de ses plus douces affections, de ses boutes. Tous ceux-là, heu- reux de lui être quelque chose, ne se sont pas toujours aimés, mais se sont toujours même assez gracieusement vus et supportés, parce que le point central, le point du cœur, celui de l'habitude, les rasscnd)lait sous la société de cet être essentiel et les enchaînait dans une sorte de f.imiliariié (pii leur tenait lieu (r.iiilre chose: car il n'est p:!S(lit qu'on se Convienne beaucoup parce qu'on se voit tous les jours.
Mais quand la pierre du tond)eau se pose, lourde et éternelle, sur ce corps chéri et sur toutes ces convenances observées, chacun s'éloigne, emportant avec soi sa part et sa nuance de douleur ; chacun ensuite reprend la marche de sa vie, de ses affaires, et on pieure plus ou moins séparément. Les pa- rents porleul le deuil, les amis ne le portent pas. Ij's uns ont rohligation des billets et des visites, les autres n'ont plus qu'à s'oc- cuper de leur chagrin ; ils s'en abreuvent au milieu des actions de leurs jours et des rêves de leurs nuits, car ils dorment épui- sés de larmes, et leurs rêves ('puisent encore leur réveil.
Un mot cruel, mais indispensable, celui de succession, se déroule alors à la pensée pleine encore des images de la mort, et un trst.imeni, le plus triste, le plus profond de tous les manuscrits, est ouvert à la famille qui y trouve d'abord un prétexte de distrac- tion forcée; pnis , un cilcnl d'esprit qui aplanit celui du cœur; puis enfin, trop mal- lieureuseuu'ut et trop fré(iuoniment, lui «u-
I jet de discorde. On ne se voit plu'* que |'<.iir calculer, se <piereller. et une lois la dé- pouille du chef partagée, on linit par ne plus se voir du tout.
Il est p(turtant une époque où l'on se rapproche encore ; c'est celle qui marque l'aïuiiversaire du jour où l'on a cru êtrein- C(nisolable. Lii, le drap funèbre ne couvre plus un corps soigné, embrassé, refroidi la veille; mais il couvre un cercueil imagi- naire, et le souvenir seul creuse une tombe. On retrouve dans la noire parure du temple et dans de lugubres chants tout l'abîme des séparations et le retentissement des derniers adieux. On fait sincèrement un nouveau bail avec la tristesse; on amoncelle tous les maux qu'on a soufferts depuis celui-là, et l'on croit qu'avec un tel nuage sur la tête on ne s'en relèvera pas. Absorbé de peines ou oublie que Dieu en lançant ses coups ter- ribles nous laisse toujours un côté pour rc- conunencer une vie active, un sourire et d'autres malheurs, puisque jusqu'à notre dernier souffle nous sommes appelés h sui- vre le cours de nos intérêts, de uns senti- ments et de nos larmes. Dieu pour cela ne retire pas de notre mémoire les années de bonheur qu'il y a fait entrer; il lu' chmge pas notre crrur, il apaise seulement la vio- lence d'un désespoir insensé, sans respect pour la grandeur de ses ordres.
Il est donc des âmes amies qui entretien- nent lamerlunu' des regrets dans le moindr»; regard, dans la moindre parole, (]ni se com- prennent euliti et (pii comptent dans la journée plus d'une heiue sonnant eu (piel- que sorte lui anniversaire pour leur sympa- thique douleur! Celles-là n'ont pas besoin d'être ramenées à la pensi-eet à la prière des morts par ce qu'on appelle service de bout (le l'an , chagrin convenu et à jour fixe , ni par le spectacle solennel d'un sarcophage superbe et vide, comme le cteurde bien des h(uumes qui viennent l'entourer et y pro- noncer pour la dernière fois peut-être le nnm et l'Iivmne de l'élu !
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Celui ([ui a tenu biMUCoiip de pince dans la vie en occupe, liélas! bien peu dans la mort. Heureux cent fois ceux qui ne se quit- tent pas (juand il les a quittes ; heureux s'ils s'agenouillent ensemble sur l'étroit gazon qui couyre sa cendre, et si une seule cou-
ronne est lornit'c par pblsieuis in.ii:i^! Ceux-là entendent du sein de la terre une voix de bc'ne'diction et de paternité qui s'é- tendra sur leurs générations.
Mme A. D***.
ARTS
D'UTILITÉ ET D AGRÉMENT.
PROCLDÉ POUR OBTENIR I.'EMVREIME DES FEUir.LES.
On prend un quart ou une demi-feuille de papier un peu fort; on la frotte d'un peu d'huile sur une de ses surfaces, et, lorsque l'huile a pénétré, ce même côté est passé sur la flamme d'une chandelle ou d'une lampe jusqu'à ce qu'il soit bien empreint de noir de fumée partout. On prend ensuite une feuille de la plante qu'on désire repro- duire, et on pose la farc inférieure sur le côté noirci de la feuille de papier; on place par- dessus un morceau de papier blanc o>i im- primé; puis on frotte avec le doigt sur ce dernier papier, en le passant soignetisement sur toutes les parties de la feuille et de. son |)étiole, afin qu'elle prennebien le noir par- tout; la première opération est alors ter- minée. On relève la feuille de la plante, et on la place, le côté noirci en dessous, sur une feuille de papier blanc; on mot un au- tre papier par-dessus; puis, frottant de
nouveau, comme la première fois, mais avec pins de soin encore, la feuille se trouve des- sinée sur le papier blanc avec toutes ses nervures, aussi parfaitement que par le meilleur dessinateur. On obtient de char- mantes empreinlcs par ce moyen ; mais fai- tes avec du noir de fumée elles sont sujet- tes à s'effacer par le frottement. Au lieu de noir de fumée on peut employer de l'encre d'imprimerie; les empreintes ont alors l'a- vantage d'être ineffaçables. Non-se«ilement on obtient des empreintes de feuilles isolées, mais encore celles de rameaux garnis de feuilles et de fleurs, et d'une manière satis- faisante même pour les botanistes.
BRODERIES.
Nous donnons dans ce numéro les deu.t premières planciies d'un Alphaiel de lettres gothiques à broder ^i\<n\\ la suite sera jointe il une des prochaines livraisons.
Année 1833.— I.
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LA BONNE FEE.
COME DE FÉES Qil ^E S EST PAS l S.
Bien loin, bien loin d'ici, dans la lune si l'on veut, il existait un pavsqui rossomblail beau- coup au nôtre, dont tes habitants avaient nos goûts, nos habitudes, en nn mot, n'auraient ■ diffe'ré de nous sous auciuis rapports, sans la foi qu'ils conservaient encore à quelques anciennes superstitions, quelques vieux pré- jugés auxquels nous avons renoncé depuis des siècles, pour les remplacer, soit dit en- tre nous, par plus d'une erreur nouvelle. Quoi qu'il en soit, les gens dont je parle croyaient aux fées, et cette croyance était tellement bien établie chez eux dans toutes les classes qu'il aurait été aussi hardi que dangereux de ne pas sembler y croire soi- même. Quelques esprits forts, et ils étaient en très petit nombre , se gardaient donc bien de se montrer plus sages que la mul- titude, et se contentaient desourire tout bas, ainsi que doivent prudemment faire ceux dont la raison devance leur temps.
Parmi ces êtres privilégiés il se trouvait une femme aussi remarquable dans son âge uiùr par son esprit et les qualités de son âme qu'elle l'avait été dans sa jeunesse par sa beauté. On la nommait Alézia. Veuve du premier écuyer du roi, elle-même occupait une place chez la reine, qui la distinguait entre toutes les ftMiinies lie la cour. M le rang, ni la fortune, ni la faveur n'avaient pu faire un ennemi à celle dont la bonté détournait l'envie. Aiczia comptait pour amis tous ceux qui étaient assez heureux pour I «[iprocher, pour la connaître, et elle arrivait à l'Age de «piarante ans sans qu'aucun chagrin (la perte d'objets chéris exceptre ) eût Iroiiblé sa douce et belle vie.
Il ne lui était reste de son mariage qu'une petite liliequi dès sa douzième année annon- çait devoir être bientôt aussi belle que l'avait été sa mère. Alézia consacrait tout le temps dont elle pouvait dis|)oser au soin d'élever celte enfant ipi'elle idolâtrait, bien que Néomi, toute jeune qu'elle était encore, montrât le germe de plus d'ini défaut que sa mère s'efl'orrait d'attribuer à la légèreté de l'enfance. Ale/ia se flattait de voir disparaî- tre avec le temps l'horreur qu'avait Néomi pour tout ce qui exigeait la moindre atten- tion, l'étourderie qui l'entraînait à négliger tous ses devoirs envers les autres, et sur- tout je ne sais quel penchant malicieux d'es- prit qui plaçait sans cesse le mot satirique sur ses lèvres enfantines. Ce dernier tort était celui qu'Alézia pardonnait le plus dif- ficilement; tout spirituel qu'était souvent le mot de la petite, lorsqu'elle médisait de l'un onde l'autre, Alézia ne riait jamais; Texcel- lente mère aurait bien plutôt pleuré.
Un jour elles causaient toutes deux au coin du feu, car iNéonii recherchait l'entre- tien de sa mère autant par bon guût natu- rel que par suite de l'extrême tendresse qu'elle lui portait.
• Ainsi vous croyez, maman , qu'il faut s'alleiulre à éprouver beaucoup de chagrins ici-b,ts? (lisait Néomi.
— Surtout lorsque le sort nous place dans les rangs élevés de la société. Dieu peut-être a voulu (juc ceux iju'il dispensait des peines (le corps souffrissent davantage des peines de l'àme.
— Mais pourtant, vous-même , niainan , voiLs êtes heureuse? voub a\ ez toujours été heureuse?
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*- Ah ! dit Alézia en souriant , c'est iiue j'ai une bonne fee qui me dirige.
— Une bonne fée! s'écria Néonii. dont la jeune et vive imagination était plus em- preinte que toute autre de la croyance géné- rale. Vous avez une fée? où donc ? dans quel lieu allez-vous la trouver?
— Dans mon boudoir bleu, répondit-elle; je m'y enferme , tu le sais, quelqucluis dos heures entières.
— En effet, dit Néonii qui respirait à peine tant elle craignait de perdre une pa- role.
— Je pense à moi , je réfléchis sur mou caractère, je passe en revue toutes mes ac- tions, enfin je tâche de me connaître, de uie connaître parfaitement.
— Et la fée vient?» Alézia sourit sans répondre.
« Et si j'en faisais autant que vous, ma man, si j'allais dans le boudoir bleu, la fée viendrait-elle?
— Pour toi comme pour moi, dit Alézia. Mais je ne te crois pas capable de rélléchir, ne fût-ce que pendant cinq minutes; juge si tu pourrais passer plus d'une heure...
— Je le pourrai, je le pourrai , ma chère maman. Je vais m'accouluincr à penser de suite, longtemps : je suis sûre (ju'avant l'an- née prochaine vous pourrez m'enfermcr dans le boudoir.
— Écoute, Néomi, dit Alézia, dont le cœur de mère était vivement ému ; si tu fais cet effort sur toi-même, je promets de con- sentir à ta demande. Et dans quatre ans... dans quatre ans, enteuds-tu bien, tu liras le papier que je vais écrire. »
Il y avait quelque chose de solennel dans le ton d'Alézia <\u\ frappa la jeune lille d'un grand étonnement et ne lui permit pas de répondre. Alézia prit une plume, traça quelques mots, puis cacliefant : « Je scelle avec le cachet de ton père, de celui qui ne vit plus que dans notre uiéinoire., bien .sûre qu'il sera .sacré pour toi jusqu'au jour que je t'd^sigue. D'aujourd'luu en quatre ans tu
pourras le Lnser. Prends, uia lille;» et elle lui remit ce qu'elle venait d'écrire.
Jamais la légère Néoini ne s'était sentie aussi vivement énuie. Elle baisa respectueu- soinont le cachet de la lettre et se jeta dans les bras de sa mère, les yeu.v humides de larUH'S. Alézia la serrait sur son cœur aveo un sentiment de tendresse inexprimable au- (pie! se mêlait je ne sais quelle impression triste, doidniireiise, lorsqu'on vint l'avertir que la reine la demandai! .
« Adieu, chère enfant, • dit Alézia en cou- vrant salillcde mille baisers ; et elle partit.
La reine montait en calèche pour suivre une chasse. A peine était-on arrivé à une descente du chemin , qui passait pour fort dangereuse , que les chevaux s'emportèrent; la voiture fut renversée, brisée, et des qua- tre femmes qui s'en précipUèrent Alézia seule resta étendue sans vie.
On u'es.saiera point de peindre la douleur de la reine , celle de toute la cour, et l'af- freux désespoir de Néomi. La mort d'Alézia laissait la pauvre enfant sous la tutelle d'un oncle qui, ne pouvant ni la prendre chez lui ni s'occuper de son éducation , la mit au couvent. Pendant près d'iuie année Nt'omi se nnuitra insensible à toutes les con.solatious et ses pleurs ne tarirent point; mais enfin l'amitié de ses conqiagncs , les soins afl'ectueux des religieuses, la tendresse que lui témoignait la reine, qui se regardait comme engagée k lui tenir lieu de mère, et surtout sa grande jeunesse , triomphèrent de son ch igrin. Sa gaîté reparut ; elle reprit gnût il tous les plaisirs de son âge, et bien- ti't l'éldurderie de son caractère , la malice de son esprit, n'étant plus combattues par la douce raison d'Alézia, elle deviril avec un cœur excellent une haïssable petite per- sonne.
Elle n'.ivail pasalteiiitsa (luuizième année lorsque la reine et suii li.teur la firent sor- tir du couvent [)our la marier à un des plus riches et des plus aiiiiabbîs seigneurs de la cour Jetée sans guide dans le tourbillon du
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Dioiiilc Cdv Sun mari «-tait aii'^^i foi-i jciiiic, Ja vie dissiiK^p «jnVIle mf-nnit lui laissait à i peine le temps «I»» rospiror, bion loin de lui ilo:\n('r celui «le f.iire la moindre observa- tion snr les antres on sjir elle-même. Ne laissant échapper aucnne occ^ision de pa- raître, de briller, ce qu'on est convenu d'ap- peler «les plaisirs se siicc«'daient si rapide- ment dans ses journées qu'elle n'avait pas même le loisir de se rappeler qu'à douze ans elle avait posséilo «inelque instruction et quelques talents. Aussi avait-elle com- ph'tement renoncé à cultiver tontes ces douces distractions de l'existence d'une femme. Il lui sul'lisait «pron la citât pour son esprit; et comme en effet elle en avait beaucoup, et du plus méchant, il était rare que certains bons mots de Néomi, de ces mots qui emportent lapièce, ne courussent pas les cercles, excitant les rires et le res- sentiment. Aussi, moins d'un an après son mariage, la fille de l'aimable Alézia était- elle devenue la terreur de la cour, dont elle croyait faire l'admiration. Plus d'un signe aurait dû l'en avertir; mais Néomi voyait- elle quelque chose? Pourvoir, il faut re- garder; or, elle n'en avait ni ie goût ni le temps.
Une dame de la reine mourut, et la reine, qui conservait une douce mémoire de sa chère Alézia, désirait nommer Néomi, qui demandait avec instance une place qu'avait tircupi'e sa mère. Jamais peut-être elle n'a- vait rien souhaité aussi vivement, lorsqu'on dépit de ses vfeu3C, en dépit «le celui de la reine, t<)utes les femmes poussèrent de tels cris, toute la cour se montra si oppost'c à cette faveur, que la reine se vit forcée de nommer une autre dame.
Ce coup fut affreux pour Néomi, d'autant plus que certains bons amis ne lui laissèrent pas ignorerquc le haro avait été universel, et prirent même soin de lui nommer celles et een\ (pii s'( taient motitrés les plus élo- quents contre elle. Au di'sespoir, Ni'omi se renfi rrna «lie/ elle: ce fut le jir'^mier jour
depuis un an qu'elle ne fit pas mettre ses chevaux pour faire des visites, pour courir les marchands, la douleur la forc^ant à perdre sa niatiniie. Comme depuis son ma- riage elle habitait l'Iiijtcl «ju'avait habité sa mère, le hasard lit que, toute en larmes, elle se réfugia dans le boudoir bleu, qui jusqu'alors n'avait pas plus lixé son atten- tion que toute autre pièce de son apparte- ment. Ce joiu-là, néanmoins, la vue de ce boudoir la frappa d'un coup pour ainsi dire électrique, fit vibrer à la fois mille cordes engourdies dans sa mémoire, au point qu'il lui sembla revoir sa mère, entendre cette douce voix qui touchait si sûrement le cœur, recevoir le pa|)icr qu'elle avait serré avec soin. puis totalement oublié.» Et la fée! la fée! » s'écria-t-elle. N«'oini courut à la porte, mit le verrou, vint s'asseoir sur le divan et s'efforça de penser. Elle eut d'abord beau- coup de peine; le défaut d'habitude est une si terrible chose! Mais comme il fallait penser à elle, l'idée de chercher la cause de l'animosité qu'elle excitait à la cour lui vint. Elle examina sa conduite, ses discours, et ne tarda pas à se rappeler mille proi)os offensants tenus par elle sur toutes les per- sonnes qu'on lui avait citées comme ses [)lus ardents détracteurs. Combien de fois sa mordante parole avait-elle couvert de ri- dicule les meilleures personnes du monde! Combien de fois avait-elle troublé la vie, «létniil le bonheur de gens dont elle n'avait jamais eu à se plaindre! Néomi frissonna à rider d'avoir dt'jà fait tant de mal à ses sem- blables, et les sages avis, les douces remon- trances de celle que, pour son malheur, elle avait perdue, se retraçant à son esprit, ell«' prit la ferme résolution de s'observer, de se vaincre, en un mot de se corriger.
Deux heures de méditation avaient sufli pour lui f.iire prendre cette heureuse réso- lution, et «luoiqu'elle n'eût pas vu la ft'C, elle ne douta pas «jue cette bienfaisante amie de sa mère ne l'eût iiispirt'e et ne la soutînt dans'^a diflicile entreprise. Depuis ce
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jour, Néomi n'en [)assa |)Ii!s liii seul sjîin visiter le boudoir bien, sans y rester un assez long temps, mettant plus d'intenH .î présenter, pour ainsi dire, ses actions et son ciractère au miroir de sa conscience, qu'elle nVn avait niis jusqu'alors à regarder sa jolie (igure dans une irlace. Depuis ce jour aussi, l'habitude de penser lui rendit le goût de la lecture et des arts Un esprit aussi cultivé que brillant lui lit bientôt dédaigner l'esprit que tout le monde peut avoir; car je ne sais quel instinct apprend aux gens médiocres à médire assez passablement pour se faire écouter. A la grande surprise comme à la grande
Jiji;; de .NetiUii , Imis les cienis ri", iuicuf à elle. En paix d\er \,i société, en paix avec elle-même, elle rendait grâce à la Ice de sou bonheur, attendant avfc la plus vive impa- tience le moment où il lui serait perinis d'ouvrir le papier que lui avait reuus sa mère. Sans doute ce peu de mots l'instrui- rait du lieu où il lui serait permis de voir enlinsa bienfaitrice. Encore quelques jours, les quatreans fixés par Aléziaétaient écoulés. Le moment arrive enfin. Kéomi court dans le boudoir bleu, brise le cachet, et lit : La bonne fée, c'est la réflexion '
Madame de Bawb.
LA MARIÉE.
De roses de l'hymen tu marches couronnée.
Vierge! D'heureux parents suivie, environnée,
Prête à subir les nœuds qui doivent te lier,
A la foi d'un époux tu vas te confier !
Oh ! combien sur les cœurs tes traits ont de puissance
Et que ton doux regard révèle d'innocence!
0 fortuné mortel ! pour loi, dès ce matin,
Sont sortis à la l'ois du coffre de satin
Ces atours élégants, cette blanche ceinture,
Ce bandeau parfumé, cette riche parure.
Ce bouquet nuptial, ces perles et ces nœuds,
Ce collier de sajjhirs étincelant de feux;
Pour toi le tissu d'or, la moire éblouissante,
Revêtent ce matin sa taille ravissante,
tt pour toi sur son cœur, une tremblante main
A fixé l'églantine et la fleur de jasmin.
Heureux époux! aussi, ton œil charmé r.idmire. Et je te VOIS hâter, avec un doux sourire. L'heure, l'heure trop lente où ies uuds solennels
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r>oiv(Mit rniiii à loi par *los nœuds éternels. Partons ilonc. et reçois celle vierge timide; Sois toujours son appui, son prolectenr, son guide ; Prends part à ses plaisirs, prends part à ses douleurs, Sois (ichMe et jamais ne fais couler ses pleurs !...
Jeune fille, avançons: voici raiiguslc enceinte Où tu vas l'c-iicliaîner par la promesse sainte DVtre à lui, de l'aimer à la vie, k lu mort, Oe partagiT toujours sa fortune et son sort... Mais (|ui m'expliquera le trouble qui l'ajrite? Et saiirai-je pourquoi, chancelante, interdite, Tu semblés en tremblant aborder ce séjour? Car, je le sais, tes vœux ont appelé ce jour; Cette siiiiple chapelle avec goût préparée, Naguère, il m'en souvient, loi-même l'as parée; Ces guirlandes d'hymen, ces riches ornements, Je les ai vus éclore entre tes doigts charmauls... Pourquoi?... Mais d'autres soins occupent la pensée; Dans la nef spacieuse où lu m'as devancée, Grave et les yeux baisses, seule tu ne vois pas Les Ilots du peuple immense, accouru sur tes pas. Qui l'entoure et le presse, et qui suit, idolâtre. Le voile dont les plis cachent ton front d'albâtre, El la fleur d'oranger tremblant dans les cheveux ; Tu passes; cependant, objet de mille vœux, Tu passes, on admire, et la beauté jalouse D'un regard élonné le suit, ô jeune épouse!
C'en est fait! tes serments onl engagé ta foi ; Aux vœux du prêtre saint j'ai mêlé ma prière. Car mes pas l'ont suivie au seuil du sanctuaire, Kl mes yeux un instant se sont lixés sur toi.
Mon regard s'est love pendant la pompe sainte Et j'ai lu sur tes traits le trouble et la contrainte ; Tu méditais, rêveuse, et j'ai vu ton œil noir Sur le missel doré s'arrêter sans le voir. Quand le vœu redoutable a consacré ta chaîne. Ta voix à mon oreille est parvenue à peine; Pâle, tes doigts distraits ont effeuillé tes fleurs. Et la paupière humide a recelé des pleurs.
Vierge, alors tes pensers poursuivaient-ils l'image Du foyer paternel sans retour déserté,
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Ou bien, en acceptant ton nouvel esclavage, Rpgreltes-tu d«>jà ta douce liberté?...
Regrettes-lu ce temps où, chérie et folâtre, L'ingénieux auiour d'une mère idolâtre T'entourait de plaisirs sans cesse renaissants, Simples comme ton âme et comme elle innocents? Alors montait vers Dieu ta première pensée: Ton cœur lui consacrait chaque heure commencée; Sous son joug révéré tes jours coulaient sans bruit. Comme parmi les Heurs Tonde serpente et fuit. Quel nuage eût troublé ta belle adolescence? Tes jeux et tes plaisirs étaient ceux de l'enfance; Souvent, assise au soir entre tes vieux parents. Je t'ai vu égayer leur veille par tes chants : Tout ce qui t'entourait s'animait de ta joie; Habile à marier l'or, la laine et la soie. Ton aiguille avec art combinait leurs couleurs. Et suus tes blanches mains faisait naître des fleurs. Quelquefois de ta harpe au loin retentissante, Tes doigts faisaient vibrer la corde frémissante, Et plus souvent encore à tes brillants pinceaui; La nature elle-même envia leurs tableaux.
Doux travaux, plaisirs purs, plaisirs de la famille!... Soupire en les quittant, soupire, jeune fille l Ces jours si près encor sont les jours d'autrefois, Et tu vas maintenant passer sous d'autres lois. Rentrons! de ton hymen la journée est finie; Tes parents attendris en pleurant t'ont béuie; Us se retirent seuls... — Ne les rappelle pas; De ton maître nouveau, soumise, suis les pas; Mais dis en franchissant le seuil de sa demeure: • Ma liberté fut douce et vaut bien qu'on la pleure ! •
M"« Fëlioie d'atzac.
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U^E PROMENADE
SLR LES BOULEVARDS.
Quand vient le jour du mardi-gras, quel bruit s'élève dans la grande cité ! quelle ru- meur inconnue! Comme chacun se préci- pite au dehors si le temps est doux, le so- leil brillant! La foule sort des maisons, se répand dans les rues, sur les places publi- ques. On se presse, on se heurte, la joie est sur tous les visages. La jeune lille aban- donne son portefeuille, ses crayons et sa nmsique encore ouverte sur le pupitre du clavecin; un petit chapeau rose orne sa tète, une robe de soie dessine sa taille. Sa mère, sa tendre mère, joyeuse de lui pro- curer un instant d'anmsement, l'accompa- gne; elles passent ensend)le rapidement. La jeune ouvrière quitte aussi ses broderies et descend du quatrième étage où elle habite pour prendre au bout de l'année un jour de divertissement; elle a mis son petit bonnet blanc orné de rubans roses et son fichu de tulle brodé, et sa belle robe de toile peinte. Elle suit timidement la femme du riche marchand qui la protège ; car sa mère pau- vre, active, souvent bien éloignée d'elle, ne peut la suivre et l'accompagner en tous lieux. Le marchand lui-même ferme sa bou- tique et remet ses espérances et ses prati- ques au lendemain. Ses cnfaiits marchent à ses côtés, bien et cliauilement vêtus. Ce jour enfin, chacun semble vouloir prendre repos et s'arrêter un moment dans le che- min souvent si pénible (le la vie. Ils sortent, ils passent, ils afilnent sur les remparts de la vieille cité. On ne voit que visages riants «ur ces plates- formes couvertes autrefois de giit>rii<^r< iiiqniPls rt vigilants qui regar-
daient au loin dans la plaine les tristes ra- vages des ^ormands uii des Anglais dévas- tateurs '. Là où brillaient les lances et les ? armures du moyen-âge, on ne voit que ges- tes d'amusement, qu'éclats de rire causés par la vue d'un pauvre pierrot qui roule sur le pavé ou d'un polichinelle qui cherche son nez dans le ruisseau.
Deux longues liles de voitures marchent à pas lents sur les deux côtés de la chaussée du milieu ; ici une calèche ouverte, remplie de dames enveloppées de cachemires et de fourrures précieuses ; cette calèche est sui- vie par une citadine qui renferme Phonnêle bourgeois de la rue Saint Denis avec ses six enfants; derrière la citadine une large ber- line où se promène, appuyé sur des cous- sins moelleux, un vieillard cacochyme cpii n'a pensé toute sa vie qu'il soigner un corps qui se détruit chaque jour en dépit de l'or qu'il prodigue à la Faculté. Un gros chien dort il ses pieds, un autre plus petit passe sa tête par la portière. Après arrive une carriole de boucher pleine de masques gro- tesques qui font des mines aux passants,
(i) Nous IIP savons pas posilivcmcnt auquel de nos roi'? <iii (loii atlribiipr la prciniiTO ciôliiie (1rs murs (le l'aris. c'olàdiic des maisons qui avainil ele i)i- lies en dehors de la cilO, des deux C(ilcs de la rivière de Si iue. Corrozei, lioiifoiis, du Breul cl Malingre la rn|i|)orient ù l>liili|i|ie-.\ui<usle; luain il esl ai>é de prouver qu'elle esl liieii plus ancienne. Sous le roi Jean, on lil de nouveaux fossi's pour pré^-rver les faulioin'js des insullcs des Atij^lais; Charles V y .ijoula des murs et des remparis; Henri III eoniiiieiK^a inic nouvelle enrcinic; llrtiiii IV, Louis Mil la continuè- reni. «1 l.onis M\ l'acheva iHitioire de Paris, par W riffaniol de 1,3 Force;.
lo
puis mit! cle^'atite voilure venue trAiigle- tcrre iiialgie rimpôt oxoibitant de la douane ; cette voiture est attelée de deux chevaux de pure race que le mors et la main vigoureuse d'un habile cocher ne peu- vent contenir, et (jui sont pourtant forcés de suivre le misérable cheval de coucou loué pour la représentation . Ici c'est un fiacre surchargé d'arlequins, de gilles et de poissardes, un vrai déluge de chiffons qui débordent jusque sur le cocher ; là , une charrette chargée de légumes se trouve prise dans le tourbillon de la folie générale. "En vain le bon paysan qui la conduit se débat -il contre l'ordre public et la police ' municipale, en vain objecte-t-il qu'il veut ' s'en aller aux champs; personne n'a d'oreil- les pour l'écouter, «Suivez laiiie! suivez la file!» Ces mots désespérants pour lui sont dans toutes les bouches, se lisent dans tous les regards.
Des deux côtés les maisons semblent pa- voisées pour un jour de fête \ aux fenêtres, aux balcons, on ne voit que des têtes rian- tes et gaies, de jolies toilettes, des couleurs rose, bleue, verte, rouge*, les boutiques sont plus parées. La marchande de modes étale ses plus jolis chapeaux; la 1 ingère ses rubans, ses petits sacs et ses fichus blancs comme neige, et qui semblent avoir été cou- sus par les fées.
Les marchands de fleurs, de cristaux, de bronzes, de porcelaines, ont nettoyé leurs vitraux, et les arts de la peinture, de la sculpture et de la dorure y montrent à l'envi leur éclat séduisant ; le dirai-jc enfin? rien n'est joli, rien n'est entraînant comme l'as- pect des boulevards en ce jour. On dirait que dans cette grande ville tout le monde est heureux et que cette surface de gaîté folle ne renferme pas des misères sans nom- bre, des crimes affreux, des remords cui- sants, des joies insensées, de la douleur pour tous les jours, et plus encore pour le Vndemain.
Chacun passait cl repassait, se montrant
ou se regardant avec une égale satisfaction, et personne ne remarquait un pauvre jeune enfant assis tristement sur des marches de pierre, proche de la rue Lepelletier, au- dessous de l'élégante boutique d'une lin- gère ; sa petite tête était penchée sur sa poi- trine, de longs cheveux blonds descendaient sur ses épaules-, il avait une petite veste de vieux drap bleu, un pantalon de toile sans couleur appréciable, point de bas, mais de gros souliers ferrés. A côté de lui était son théâtre ; il consistait en une planche sur la- quelle dansaient au moyen d'une licclle deux poupées habillées de clinquant. 11 était venu là espérant attirer les regards de la foule, mais il était souffrant et il ne se sen- tait plus le courage de se tenir debout, de battre de son tambourin et de remuer les genoux pour faire danser ses acteurs. Son visage était très pâle et ses lèvres rouges ; le pauvre enfant, il sentait de vives dou- leurs dans sa poitrine et il portail sa main sur son côté-, puis il regardait tristement cette foule indifférente qui s'écoulait devant lui comme les flots d'une rivière, l'un pous- sant l'autre sans jamais s'arrêter. Dans cette foule il voyait beaucoup de jeunes enf.uits qui tous avaient des mères qui les proté- geaient, que dis- je! qui les accablaient de soins et de plaisirs de toute espèce. Il y en avait dans les voitures, et ils étaient ornés de toutes sortes de profusions ; il y en avait à pied , et ils étaient roulés dans de bon- nes pelis.ses de soie , avec des jouets à la main-, il les voyait passer, les considérait, et lui, pauvre petit, pas un œil ne s'arrêtait sur lui; sa p<-1ile tête appuyée contre la montre de la boutiiiiie de la lingèn- contras- tait avec les écharpes de gaze, les rubans, les mouchoirs brodés et les fines dentelles qu'on voyait au dedans, tandis qu'il était presque nu!... Où était donc sa mère? hé- las! elle est bien loin derrière les monts. Né dans un misérable village d'Italie, un jour ses parents lui dirent : « Va veis la grande ville, on t'y accueillera bien; tu re-
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viendras avec un peu d'argent, puis tu aclu-- teras un petit morceau de terre que tu cul- tiveras à ton tour. Nous avons fail ciMunie cela dans notre jeunesse el nous S(juiines revenus vers nos parents. •
L'enfant était parti eu sniipirant ; son père Pavait embrasse, sa nii're lui avait laissé emmener le chien de la maison; mais le pauvre chien était niorl en route, et lui, eniant, éliiit là abandonné de toute la terre. Tous ces fous qui couraient sur le boule- vard avaient bien autres choses à faire que d'apercevoir ee pauvre petit être souffrant ; persoiuie ne lui donna uuuue un sou. Il st'u- lait uii feu briîlant dans sa gorge, car il avait une très forte lièvre. De grosses lar- mes vinrent dans ses yeux ; il se leva en chancelant , regarda ses poupées , les char- gea péniblement sur son épaule, puis es- saya de regagner sa demeure située sous le toit d'iine maison de la rue Montmartre, Le propriétaire de celte maison appelait ce trou une chambre, qui n'était eu réalité qu'im angle du toit où l'on aurait pu coucher un cliien.
Cependant l'enfant arriva avec bien de la peine devant la porte de cette maison. Eu entrant il alla à la loge du poriier; car la portière avait quelquefois compassion de lui, bien qu'elle l'appelât un petit vaga- bond, un enfant perdu, et que cette com- passion s'exhalât plutôt en diatribes contre les parents de cet enfant misérable qu'en soins effectifs. Néanmoins, avec une sorte d'espérance, il frappa au carreau; il n'y avait personne, ils étaient allés aussi s'amu- ser, et ils avaient chargé un voisin que l'en- fant ne connaissait pas de garder leur porte.
• Madame Bénard n'y est donc paj? dit- il d'un son de voix mélancolique.
— Non, petit... dit l'officieux ; ils sont allés au bal à la barrière de Clichy, chez le père Lathuille.
— Ah!... si je n'avais pas été si malade, dit l'enfant en s'asseyant sur la borne, j'au- rais été y montrer mes marionnettes.
— Elles ne sont pas belles, tes inacion- uetles, elles n'ont pas seidement de cha- peaux, » reprit le voisin ; et il referma brus- (piement le carreau de la loge.
Alors le pauvre enfant, se voyant encore piivé de cette ressource, se détermine à monter dans sa mansarde. Il franchit six étages, non sans s'arrêter à chaque marche; puis il se jeta en arrivant sur un tas de paille (pli lui servait de lit et de chaise, l)aus un coin il y avait une cruche de terre dont l'anse était cassée , un vieux pot à l'eau (pi'il avait ramas.sé dans la rue, et une éciielîe où étaient restés quelques os dé- pouillés.
Il était environ quatre heures; un soleil qui annonçait le printemps brillait sur Pa- ris ; un rayon passait par la vitre ouvrant sur le toit et éclairait d'une vive lumière ce misérable réduit.
L'enfant pâlissait toujours davantage; il essaya de boire un peu d'eau, mais il se sentit le cou serré comme par une griffe et il ne put rien avaler. Il remit la cruche et se recoucha; puis il se releva et il regarda le soleil qui tombait sur ses yeux bleus mourants... «Où est ma mère maintenant? dit il; mes jeunes frères? je suis tout seul ici !... Oh! comme j'ai mal!...» Et ses pe- tites dents blanches comme de l'ivoire cho- quaient entre elles, car il avait le frisson.
« Si ma mère savait que je suis malade, reprit il, elle viendrait... Ah! il y a si loin!... Oh! comme j'étouffe !... Mon Dieu, ayez pi- tié de moi!.. Il faut que je prie le bon Dieu ; notre curé m'a dit quand je suis parti f que je prie Dieu si j'étais malade; il m'a ) donné une petite croix , je m'en vais la baiser. •
Et le jeune enfant tire de son sein une petite croix de cuivre attachée à un mau- vais cordon ; il la pnrte à ses lèvres el la baise affectueusement; son regard brille un moment, puis s'éteint tout à coup; ses pe- tits doigts s'ouvrent, la croix s'échappe... L'enfant venait d'expirer.
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Cependant les cris, la joie bruyanfo con- tinuaient sur les boulevards et dans les rues adjacentes. C'était le bœuf gras qui passait, c'étaient des hommes ivres, c'étaient les mas- ques qui se répandaient dans les tavernes de haut et de bas étage, buvant, mangeant, sans se soucier de l'éternité et du jugement de Dieu qui s'approchait. En face de la bou- tique de la lingère devant laquelle était as- sis le petit Italien, un superbe équipage s'était arrêté. Une femme suivie d'une jeune fille pleine de grâce et de beauté en était descendue; la jeune fille venait voir le trous- seau qu'on préparait pour son mariage. La Jingère avait apporté devant elle des cor- beilles pleines des choses les plus recher- cliées. Ici c'étaient des mouchoirs brodés en or, en soie, en coton, d'autres garnis de ri- ches dentelles, des bonnets charmants, des bas fins co nme s'ils eussent été tissus par Arachné; les dessins les plus merveilleux y' étaient tracés ; là des douzaines de chemi- ses dont la batiste éblouissait les yeux, des oreillers doublés de soie, des couvertures de lit surbrodées; tout cela plié, arrangé, attaché avec des rubans roses, des rubans bleus, des rubans lilas. La jeune fille choi- sissait, éprouvait, rejetait; elle était dans toutes les jouissances de la jeune fiancée. Cependant l'heure s'avançait, la nuit s'ap- prochait; sa mère le lui rappelle; la jeune lillc quitte la boutique. En sortant elle voit sur la marche au dehors un petit chapeau
qui semble destiné à une poupée; elle k: montre en souriant à la marchande.
« Madame, dit-elle, est-ce que vous vous amusez à faire de ces petits chapeaux?
— Assurément non, mademoiselle, reprit la marchande. Je pense que ce chapeau ap- partient à des marionnettes qu'un petit Sa- voyard qui était assis là il y a une heure faisait danser. Il repassera sans doute de- main et je lelui rendrai. «En disant ces mots, la marchande ramassa le petit chapeau et le mit obligeamment dans un coin.
La jeune fiancée sourit; elle s'éloigna lé- gère comme une biche sans y penser da- vantage. Elle ne savait pas l'histoire du pauvre enfant j mais vous qui la savez, quand vos mères, joyeuses de l'époux qu'el- les vous auront choisi, s'occuperont des présents que leur tendresse vous destine, gardez quelque chose pour le pauvre petit orphelin qui se meurt inconnu. Ah! si on l'avait cherché, on l'eût trouvé; un vête- ment chaud, une chemise de toile gros- sière, une paire de bas de laine, prélevés sur toutes les abondances de cette boutique, l'eussent empêché de mourir; et vous, de- venues mères à votre tour, vous verrez vos jeunes fils croître bénis de Dieu à cause de la bénédiction donnée par le faible enfant dont la Providence vous avait abandonné le soin.
Princesse de Craon.
LA GRAND'MÈRE DE LOUISE.
Ce soir-là, des milliers d'étoiles ctince- laient au ciel ; le vent soufflait avec vio- lence; la gelée rendait le pavé glissant et dangereux; les passants allaient vite et s'en- veloppaient de leurs manteaux. Il gelait à dix degrés.
Cependant, après son dîner, au lieu d'al- ler s'asseoir dans un bon fauteuil, au coin d'une cheminée flamboyante, madame de Beausencours s'informa si l'on avait attelé les chevaux de sa voiture, et sortit, malgré les observations d'une vieille femme de
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chanibre à liKjiit'Ilf des scrvioi-s de trmle ans (ioirnaicnt If droit de franc-pjrlcr. droit dont elle usait de reste, je vous l'assure, la digne personne.
Pourquoi madame de Beausencours, sep- tuagénaire et d'une santé faible, montrait- elle à surtir lin pareil empressement ? Pour- quoi l'beureet le mauvais temps nesavaient- ils point la retenir? C'est, voyez-vous, que sa petite fille Louise, sa gentille Louise, sa bien -aimée Louise doit aller au bal ce soir pour la première fois de sa vie. Or, la vieille dame, peu importe l'offre qu'on lui eût faite, n'aurait poiut consenti, non pas certes, à demeurer et à se priver du plaisir de voir Louise en toilette de bal, Louise des rubans dans les cheveux, Louise heureuse de sa robe blanche, de sa ceinture blanche, de ses gants blancs, de ses souliers blancs. Oh! de quel sourire satisfait et ingénu s'en- tr'ouvrentàcette heure les lèvres de cette jo- lie fille de quatorze ans! Qu'elle se sent heureuse, maintenant que la voilà prête, maintenant qu'elle plie et qu'elle déplie l'é- ventail dont ses mains ne savent point en- core tout-à-fait se jouer ainsi qu'il le faut! Cet éventail, sa grand'mère le lui a donné; il est d'ivoire et d'or, comme l'exige la mo- de ; il est également découpé à la manière des éventails du siècle de Louis XV. Il a servi, l'élégant éventail, à la grand'mère de Louise, à cette vieille femme si cassée, si ridée, et qui dans ce temps-là s'en servait pour cacher des yeux noirs, des joues fraî- ches et un sourire malicieux et naïf. Mon Dieu! quels souvenirs elle va se rappeler là! Qu'ils sont vieux! (ju'ils sont éloignés ces souvenirs !
Enfin, voici la maison de sa fille, madame de Souverny. La vieille dame retrouve pres- que de la vitesse pour monter l'escalier ({ui conduit à la chambre de Louise; elle en- tr'ouvre la porte... Hélas!
Louise n'est point joyeuse., Louise n>sl ponii en piniredc bal. Louise pletwc. s;i jo-
lie tèie appuyée sur les deux niiins, ses che- veux blonds en désordre.
• Pourquoi ces larmes, mon enfuntPpour- quoi CCS joues rouges? pourtjuoi ces gros soupirs (]ui soulèvent votre poitrine? Quels chagrins si grands pouvcz-vous avoir, chère petite? contez-les à votre grand'mère. »
Disant cela, la bonne vieille dame s'as- seyait, et elle attirait doucement à elle la pauvre et triste Louise ipii murmura :
< Je ne vais point au bal.
— Voilà, certes, une bien fàciieuse nou- velle, ma fille, une nouvelle toul-à-fail fâ- cheuse. Et qui donc vous prive de ce plai- sir?
— Ma mère ne veut plus le permettre. » .\ ces paroles, les sanglots de Louise redou- blèrent, et elle cacha dans le sein de sa grand'mère son visage tout baigné de pleurs.
• Voyons, voyons donc, ne te désole pas ainsi, ma Louise. Et pourquoi ta mère ne veut- elle point te conduire au bal? elle n'y va donc pas, elle?
— Si, grand'maman.
— Alors je ne comprends pas...
— C'est parce que je suis enrhumée et que je tousse beaucoup. »Et les sanglots de Louise éclatèrent plus que jamais.
«Après tout, reprit madame de Beausen- cours, ce u'esl point un si grand malheur qu'un bal perdu, surtout au commencement de l'hiver. Ce bal n'est point le dernier, et une fois guérie de ton rhume, tu pourras te dédommager de ton chagrin d'aujourd'hui. »
Mais ces consolations ne pouvaient rien sur la douleur de Louise, et madame de Beausencours le comprit bien. Aussi clian- gea-t-elle de thèse, et au lieu (Keng.iger sa petite-fille à la résignation, au lieu de bià- mei' ses plaintes, elle se mil à les parlager et à y compatir.
Par malheur, la comoassion d'niuî grand' ?nére est chose facile à s'accroître, et la bonne vieille dami^ ne tarda point à éprou- ver réellement le désespoir de sa petite-lille, et à leprouNer même avec autant de f rco
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que Louise. Comme Louise elle ?e drsuhiit, comiiip. Louise elle accusait seoièlcmcut de rigueur madame de Souverny. • C'est mal, en vérité, de ne pas conduire Louise au bal, surtout pour uu prrioxte aussi frivole : c'est mal, c'est l)iou mai, car elle ne tousse pres- que point, et ces larmes et ce gros chagrin la rendront plus malade.
« Et rien ne peut la consoler, la pauvre petite, rien. Voici bientôt une heure (pi'elle verse des larmes!... Pourquoi faut-il donc qu'on hii ait parlé de ce bal? pourquoi le faut-il? Car saus cela elle serait à dormir paisible et sans regret; elle n'aurait point conte à toutes ses jeunes amies qu'elle al- lait ce soir au bal ; elle ne leur atirait point fiit voir ses robes de bal; elle ne se trou- verait point exposée demain à leur compas- sion moqueuse.
• A la place de la mère de Louise, certes elle n'en aurait point a^i de la sorte. Et si on lui eût demandé conseil... Mais le mal est fait, et il ne faut plus y revenir puisqu'il ne reste pas <ic remède.
• De remède ! Si, ma foi ! il en reste un, un bien facile; la pendule n'a point encore sonné dix heures : ce serait de conduire elle- même, elle, sa grand'mère, Louise au bal dont on l'a privée. Non, non, cela ne serait pas bien ; cela mécontenterait sa mère, et la mécontenterait ajuste titre.
« La mécontenter! est-ce que cela est bien sûr? Est-ce qu'elle aurait le cœur d'en vouloir à sa mère parce qu'elle mène au bal s.i petitc-lille qui pleure? Non. non, quel- ques bonnes paroles arrangeront cela. • l « Ecoute, Louise, dit-elle tout liant, non ' saus hésitation, écoute: mon enf.iut, tu le regrettes donc bien, ce bal? Tu serais donc bien heureu.M; si Pou t'y conduisail ? •
Lui' v.iguH espéiauce, rien qu'une vague espérance se glissa lians le cœur de Louise, et cependant ses larmes s'arrêtèrent et ses yeux étiucelèrent ^iv. joie. Mais la tristesse revint aussitôt rembrunir sou visage, <'t faire de nouveau couler ses larmes, car
personne ne pouvait l'y conduire, à ce bal.
. Ecoute, répéta madame de Beausen- cours dont la vue de ces larmes brisait le cœur, écoute... Mon Dieu! que je fais mal de te proposer cela ! Veux-tu que je t'y con- duise, moi? '
Louise sauta au cou de sa grand'mère. Elle riait, elle pleurait, elle battait des mains, et cette joie acheva d'étouffer les remords de la vieille dame.
— Habillez-la, Marie, dit-elle aune femme de chambre que Louise avait sonnée ; ha- billez-la, je la conduis au bal.
— Au bal ? demanda la femme de cham- bre avec surprise.
— Au bal ; c'est une affaire conclue entre sa mère et moi. »
La digne vieille femme sentit ses joues sep- tuagénaires rougir à un tel mensonge, et si Louise, qui déjà posait des rubans dans ses cheveux, n'eût point témoigné tant de sa- tisfaction, madame de Beausencours aurait voulu rétracter .sa promesse. Mais il était trop tard et l'on partit pour le bal.
Le trajet fut silencieux et triste. A me- sure que la voiture approchait de la maison où le bal avait lieu, le sentiment de sa faute remplaçait dans le cœur de Louise la satis- faction dont l'avait d'abord étourdie le plai- sir de voir exaucer ce qu'elle désirait tant. Madame de Beausencours, revenue égale- ment de la première ardeur d'une r('Solulion subite et hardie, ressentait de riniiuiélude et de la crainte. La vieille femme et la jeune fille arrivèrent donc au bal avec de la gène et (les dispositions peu joyeuses. L'accneii un |ieu froid de madame de Soineriiy ajouta beaucoup encore à cette gène et à cette tristesse.
• Mon Dieu, maman, j'ai fait mal, mur- uuira la tremblante Louise à l'oreille de sa nu're. Tu m'en veux, n'est-ce pas?
— Vous avez obéi à votre grand'mère, Louise, et je ne puis vous en vouloir. •
Mais cela était dit avec un calme si ré- serve" (jue Loîiiso en devin* piiis pensive et
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plus triste encore. On eut beau venir l'in- viter à danser, ses danseurs eurent beau faire des frais de conversation, rien ne put dissiper le nuage qui assombrissait sa physionomie, et des larmes revinrent plus d'une fois dans ses yeux durant le reste de la soire'e.
Elle (init enfin, cette soirée; il fallut at- tendre dans une antichambre froide et pla- cée que la voiture arrivât, el le vent qui s'engouffrait dans cette antichambre glissa comme un manteau de glace sur les blan- ches épaules de Louise.
Le lendemain, elle toussait avec violence^ ses yeux brûlants pouvaient ii peine s'ou- vrir, et sa mère veillait au chevet de son lit.
Le lendemain, sa grand'mère inquiète, pâle, et se reprochant avec amertume son imprudente condescendance, venait inter- roger avec inquiétude le souffle entrecoupé de Louise. Le médecin ne répondait que
d'une manière évasive aux questions dont l« pressait madame deSouverny, aux cpiestions dont le pressait madame de Beauscncours.
Le surlendemain, un prêtre fut introduit dans la chambre de Louise, un vieux prêtre qui pleiuait en bénissant la jeune fille ex- j)irante.
Et quand il fut nuit, il fallut entraîner hors di' Pappartement la pauvre vieille ma- dame de Beausencours, qui voulait mourir aussi et qui s'écriait avec désespoir :
• C'est moi qui l'ai tuée ! c'est moi qui l'ai tuée ! »
Pauvre Louise! Je l'ai connue, moi, con- nue jeune, belle, naïve, aimée, promise à un avenir de bonheur... Et maintenant! maintenant!... Tout cela pour ne s'être point résignée à la perte d'un bal...
Pauvre enfant! A quatorze ans un bal pa- raît une si jolie chose !
S. Henry Bf.rtuold.
HISTOIRE NATURELLE.
L'ARAIGNÉE.
TRADL'IT DE L A^^CLAIS.
Julie se promenait par une belle matinée avec madame de Mirzan, sa tante, dans nu charmant jardin, oii celle-ci lui donnait une leron d'histoire naturelle; elle lui avait déjà parlé (le l'étonnante métamorphose de la Chenille et du ver à soie, et l'avait surtout vivement intéressée par mille de'fails cu- rieux sur les abeilles, sur l'industrie et l'é- conomie de ce petit peuple laborieux el in- tellii^ent. Julie, émerveillée de tout ce qu'elle avait entendu , di.^ai: ii sa tante :
« Jamais aucune histoire ne m'a autant anuisée que celle que vous venez de nous raconter sur ces chères petites créatures, ma tante ; si elles ne sont pas douées de raison, je suis certaine qu'elles ont plus d'instinct (pie les autres animaux.
— Il est sûr, dit madame de Mirzan, qu'aucun d'entre eux ne surpasse l'abeille, dont l'éconoiiiie nous donne une ]ccoi\ si utile, et dont les travaux nous pructirenl un aliment aussi sain que délicieux; mais
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si tu lisais l'histoire des plus petits insectes, tu verrais que la Proviflcnce les a pourvus sans partialité d'un instinct pioporfioiinc à leurs besoins. Je pourrais t'en citer l)eau- coup. Tiens, en voici un justement qui se présente ; airètons-nous un instant devant ce buisson de roses, et observe avec quelle admirable dextérité l'araignée...
— Une araignée ! s'écria Julie reculant de frayeur. J'en ai tant de peur, matante!
— Ne l'alarme point, mon enfant, dit madame de Mirzan ; je ne veux pas mettre cet insecte sur toi , et je suis certaine qu'il te fuirait plutôt que de t'approcher.
— Oh! dit Julie, les araignées m'inspi- rent une telle aversion!
— Pour quelle raison , ma chère petite? Prenons l'autre côté de l'allée, et causons Jroidcment sur ce sujet. Voyons, dis moi d'oii peut venir ton antipathie pour ces pe- tits êtres inofTensifs?
— Je ne sais, matante; ces insectes sont si laids! Je frissonne rien que d'y penser.
— Mais, mon enfant, reprit madame de Mirzan ; situ n'as pas de meilleures raisons pour les détester, tu dois convenir que c'est un préjugé (ju'iin peu de résolution pourrait te faire surmonter.
— Oh I ma tante, il m'est impossible de souffrir la vue d'une araignée. J'en ai pris un dégoût invincible dès ma plus tendre enfance , et je suis sûre que si l'on en met- tait une sur moi je deviendrais folle.
— S'il en est ainsi , ajouta sa tante, il est de ton devoir de détruire une prévention qu'un accident pourrait le rendre si fatale.
— Oli ! dit Julie, lorsqu'on a une aversion si grande pour cpielque chose, il est impos- sible de la vaincre. «
— Et si je te persuade que cela est pos- sible? dit mad.iiiie (le Mirzan. Veux-tu me promettre de faire, tous tes ellorl.s pour sur- monter celle qu(! tu éprouves pour les arai- gnées?
— Si vous le désu'ez, ma tante.
— Ainsi donc , dit madame de Mirzan , je
vais te raconter une anecdote qui te persua- dera, j'esfère . que tu peux vaincre ton an- tipathie. Tu as peut-être entendu parler de Pierre-le-Grand, czar de Moscovie?
—Oui, reprit Julie; ma gouvernante m'en parlait encore l'autre jour. No fut-il pas le fondateur de la ville de Saint-Pétersbourg? — Et de plus, ajouta madame de Mirzan, il créa dans son empire beaucoup d'institu- tions utiles qui lui valurent le surnom de Grand. Mais pour revenir à mon anecdote, ce grand homme avait, dans son enfance, une telle antipathie pour l'eau qu'il n'en pouvait souffrir l'approche ni même la viu;. Cette antipathie, qui aurait été un obstacle invincible à toutes ses entreprises guerriè- res et aurait donné à ses ennemis les plus grands avantages sur lui, fut heureusement vainciu' par l'adresse d'un de ses courtisans. Un jour, le |)rince Gallitzin, son gouverneur et son favori, le persuada de faire une pro- menade à cheval dans la campagne , sans l'informer qu'il se trouvait un ruisseau sur leur passage. Après avoir pris un peu d'exer- cice, le gouverneur se récria sur la chaleur étouffante du temps et ajouta : « Que n'y a- t-il ici une rivière ! je n'hésiterais pas ii m'y plonger.— Quoi ! dit le jeune czar, voudriez- vous vous tuer?» Gallitzin répondit : -Sire, je me suis souvent baigné avec le czar votre père, et Votre Majesté me voit encore en vie. Rien ne saurait être plus sain durant les chaleurs. • Le czar demeura surpris et ajouta sérieusement : «J'ai entendu dire que beaucoup de personnes se noient. — Oui , dit le favori, mais ce n'est pas dans une eau qui monte à peine jusqu'aux genoux. Sauf votre bon plaisir, Sire, je vais envoyer (juel- (pi'uu à la découverte d'un ruisseau , alin (jue vous jugiez vous-même qu'il est possi- ble de se baigner sans se noyer.» On trouva facilement ce ruisseau. Le czar tout trem- blant s'avança vers le bord et arrêta pour- tant son coursier à une certaine distance. Gallitzin donna l'ordre à quelques honnnes de traverser l'eau à cheval, en avant et u
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rrculons. A cette sue , lo czar so linsard;) à s'avancer plus près. Alors Gallitzin lança liii-nicme son cheval dans le ruisseau , en cominanilant à sa suite de faire connue lui , et le czar étonné de ce qu'il observait eut enfin le courage de s'aventurer lui-même. Enchanté de ce qu'il avait fait, depuis ce temps il s'accoutuma à l'eau jusqu'à ce qu'il eût entièrement vaincu cette antipathie in- commode dont une frayeur dans son en- fance avait été la cause. Tu vois donc , ma chère Julie, qu'il n'est pas impossible de surmonter une aversion. Puis-je réclamer maintenant l'effet de ta promesse?
— Oui, dit Julie, mais j'éprouve un tel dégoût des araignées! Je les ai toujours fuies, et Bose. la femme de chand)re de ma- man, sachant combien elles m'inspirent de terreur, veille sans cesse ii ce qu'aucune ue m'effraie.
—Ces précautions, mou enfant, n'ont fait qu'accroître: ton antipathie. En évitant con- slaniment la vue de l'objet qui te répui^ne , ton imagination t'en a peint la difformité beiiucoiip plus hideuse qu'elle n'est en réa- lité. Maintenant rorenons l'autre cAlé de Tallée.
— Mais, ma tante, l'araignée 1 II faut que nous passions si près d'elle ! vriimenl je n'ose me hasarder...
— Allons, mon enfant, ne cède pointa une niaiserie que ta raison doit condamner. Mets-loi bien en tèle que tu ne vas pas à la rencontre d'une hyène ou d'un rhinocéros, mais regarder un insecte inolVeusif dont il te serait facile de terminer l'existence en un instant, et dont tu ne peux qu'admirer Tin- génieuse adresse.
— Puis-je être ee'taine, ma tante, dit Julie, que vous reinpèeh''rez de ;rriinper sur moi?
— Jeté le prnm»'t=.
— A la bonne heure aI<M-s . unis '.iis--i\'- nioi passer de ce côté-ci. •
Elles s'avancèrent tontes deux vers h- buis<:"u oïl la pauvre nraigné<>. se di'utant
(teii de la terreur qu'elle inspirait, avait déjà à moitié ourdi sa toile. Lorsque Julie la vit courir avec tant d'agilité d'un bout ;i l'atitre de la branche sur laquelle elle tendait son piège délicat et subtil, elle fit un saut en arrière et fut quelque temps sans pouvoir se décider à approcher; enfin, encouragée par sa tante , elle s'avança assez près pour pouvoir observer les progrès de ce travail industrieux. D'abord son cœur battit; puis elle prétendit qu'elle avait le frisson , qu'elle n'avait jamais de sa vie regardé une arai- gnée si longtemps. Peu à peu elle se sentit plus calme, et etifin elle trouva que cet in- secte n'était pas aussi laid qu'elle se l'était imaginé. Elle ajouta que le corps était par- faitement bien tacheté, et que, quant ;i la toile, elle ne concevait pas d'où pouvait venir le (il avec lequel on la tissait.
• L'araignée, dit madame de Mirzan, pos- sède à l'extrémité du corps cinq ouvertures par lesquelles elle distille ii volonté une matièfe visqueuse dont elle forme un (il qu'elle allonge en proportion de la distance qui se trouve entre elle et l'endroit oii elle l'attache d'abord; lorsqu'elle ferme ces ou- vertures, le fil ne peut plus s'étendre et elle reste suspendue dans l'air. Observe, Julie, qu'elle se sert de ce fil pour monter, en le saisissant avec ses pattes qui ressemblent à des forceps.
• — Cela est vraiment curieux , dit Julie ; j'aimerais ii voir de quelle manière elle commence sa trame; celle-ci est à moitié liiiie: la connnenee-t-elle par le milieu .'
— Cela serait impraticable, dit madame de Mirzan; ne vois-tu pas qu'elle est sus- l)eudue entre les deux. branches? L'araignée n'aurait pas alors de liei^de repos.
— C'est vrai, dit Julie, mais en vérité je ne puis concevoir par quelle partie de la . t'iile l'insecte eonnuenee.
rVst une question . répliqua la tante , qui a dû d'abord embarrasser de plus judi- cieux observateurs «pie loi. Julie, et que l'expérienee est p.ir-.Tnue ii résoudre entiè
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ri^niont Lorsque r,ii'ai^,i)i'e (hi jardin ootii- iiit'tice sa toile, elle se place à l'extrémité «l'une bniiche et y attache plusieurs fils qu'elle allonge jusqu'à deux aunes et plus, en les laissant flotter dans l'air. Ces lils ba- lances par le vent, tantôt d'un côte , tantôt d'un autre, finissent par être portés soit sur une maison , soit sur une perche , et quelquefois sur la branche opposée , où ils se collent au moyen de leur glu naturelle. L'araignée les tire alors pour s'assurer s'ils sont solidement fixés, et ils deviennent pour elle un pont sur lequel elle passe et repasse selon son bon plaisir. Elle court alors jus- qu'au milieu do ce fil , où elle en ajoute un autre à l'aide duquel elle descend juscpi'à ce qu'elle rencontre un corps solide où elle puisse l'appuyer, ou bien elle l'abandonne au gré du vent et laisse au hasard le soin de le diriger. De la même manière elle tire du centre de nouveaux fils qui, comme tu le vois , sont traversés par d'autres; je laisse le reste à ton observation . qui t'éclaircra plus agréablement.
— Mais, ma tante , à quoi lui sert cette toile lorsqu'elle est terminée?
— Elle lui sert à prendre des mouches dont elle se nourrit, dit madame deMirzan.
— Alors, poursuivit Julie, vous convien- drez, ma tante, que, si l'araignée est indus- trieuse, elle est aussi très cruelle.
— Dis-moi, mon enfant, ce que tu entends par le mot cruauté?
— Je pense qu'il est cruel de causer la mort à d'innocentes créatures.
— Par cruauté , continua madame de Mirzan, j'entends, moi, cette inclination vi- cieuse qui nous pousse à faire le mal pour le plaisir de le faire, ou de priver de la vie un être quelconque sans nécessité. Or, l'arai- gnée saisit la proie que la nature a rendue nécessaire à son existence; elle ne peut donc être taxée de cruauté plutôt que d'au- tres animaux , sans eu excepter l'homme fui-môme, pour les besoins du(pjcl d'in- nombrables êtres sont journellement con-
Annke t833. — I.
damnés à souffrir. Nous pouvons compatir aux tourments do la pauvre mouche qui se laisse prendre au piège de son ennemie; mais il serait injuste de condamner l'arai- gnée qui n'agit que selon les lois que la Providence a établies et auxquelles sa na- ture est soumise. Cependant, quoique tu l'accuses de cruauté, elle n'en a pas moins pour ses petits une tendresse telle qu'elle braverait tout danger plutôt que de s'en sé- parer. Elle enveloppe soigneusement ses œufs dans une toile d'une force étonnante qu'elle attache à un mur ou à une feuille, et les surveille avec une attention continuelle. Si le danger est imminent, son premier soin est de faire tomber par terre le dépôt sacré et de s'échapper avec lui. Il y a une espèce d'araignée qui a recours à un moyen fort in- génieux pour préserver ses œufs. Elle sus- pend à un fil le petit sac qui les renferme dans quelque étroite ouverture, soit d'un mur, soit d'un arbre, et elle place aussi de la uiêuie manière devant ces œufs une petite botte de feuilles sèches qui , se balançant à l'entrée, empêche les oiseaux et les guêpes de découvrir les œufs qu'ils recherchent pour leur nourrilure. Lorsque, les jeunes araignées sont écloses, la mère les porte sur son dos et montre sa tendresse par mille soins touchants. Mais , viens, mon enfant, ajouta madame de Mirzan, continuons notre promenade. Notre araignée a terminé sa toile , et je crois que tu es convaincue main- tenant qu'on peut en regarder une sans tom- ber dans un accès de folie.
— Vous m'avez en effet persuadée , ma tante, et je me sens tellement guérie de la peur des araignées qu'avec le temps, je crois, il me sera possible d'en voir une courir sur ma main avec moins de crainte que je n'en éprouvais autrefois à l'entendre nommer.
— Tu vois, ma chère amie, dit madame de Mirzan, ce que peut produire un peu de ré- solution et de réflexion sage; mais je con- viens qu'il faut y joindre aussi l'habitude, (jni en pareil cas, est plus puis.sante que la
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faison elle-même. En t'accoutumani à exa- • J*^ux du jardin en se promettant de conti-
miner cet insecte, ce qui te répugne en lui te deviendra familier et ton dégoût cessera en- tièrement. » A cesmots elles sortirent toutes
nuer un autre jour leurs leçons d'histoire naturelle.
J. DE MMLLT.
ARTS
D'UTILITÉ ET D'AGRÉMENT.
PELOTE KT ESSUIE - PLLMR^ ES EQ^ME DE PAPILLON.
Parmi les inventions de toute espèce qui apparaissent thai|ue jour , nous avons dis- tingué de gros papillons de velours noir, couleur pensée ou autres couleurs foncées, brodés avec de la soie plate; le corps sert de pelote, et de doubles ailes sont destinées à essuyer les plumes. Un peu d'adresse sullit pour exécuter ces petits ouvrages.
La planche figure 1" représente ce papil- lon; les figures 2 et 3 sont les patrons qui se .font en carton mince ou en papier fort, et à l'aide desquels on découpe chaque partie. On fdit les deux grandes ailes séparéa)ent. La ligne ponctuée, figure 2, indique la gran- deur dont il faut couper l'étoffe, et la ligne pleine celle du patron ou la grandeur de chaque aile, l'ourlet formé; on garnit les bords en cannetille' par-dessous et entre l'ourlet. On les borde ensnite avec de la soie plate en plusieurs doubles et de couleurs diverses suivant les dessins de la figure 1". La broderie des bords se fait au point bou- clé, et les petits fleurons du dedans des ailes au passé.
On réunit ensujte les deux ailes, et on y
(1) La caniiPtille est un pclil ruban de fil dans le lU?u duquel sonl deux polils CU tl^ fçr • on eu irouvc clicz toutes IC' marchande:* di: uiudos <jul rciiipluit-nt pour niainlcnir les bords dos chapeaux et les boucles de ruban Elle »Tt ici » dofux;r et maintenir aux ailes |C6 tuTutes que l'on dcifirc.
attache par-dessous deux fausses ailes en drap ou en velours qu'on maintient par une petite pièce aussi en velours, garnie de can- netille, telle que l'indique la figure 4 qui est ici vue ei\ dessous. Cette pièce attachée par le milieu , ainçi qi^e l'indique la ligne ponctuée, en se pliant plus ou moins sur elle-même, fixe 1^ pose du papillon. Les grandes ^iles doivent ^e faire à double ; celles dp dessous, un peu plus petites, peu- vent ne pas être brodées.
On coupe, pour faire le corps, un petit morceau de toile de la forme de la figure 3 ; on le remplit de son o" de ouate, et quand il a acquis |a rondeur* et la dureté néces- saires, on le recouvre avec du velours pa- reil aux aije^, ayant soin de mettre la cou- ture en dessous, l^es anneaux se marquent avec de la soie de coulfur tranchée dont on passe plusieurs tours, p^ q]\e l'op arrête aussi en dehors. Deux perles fixées avec une soie forment le^ yeux, et des pistils de fleurs artificielles jreinpiacent les f^ntennes. Elles sont représt-nlées figure 5, et elles s'at- tachent avec un point.
Le> deux petits ailerons se font avec du velours d'une couleur tranchée, et on les fixe avec de la gomme épai^sp sur un petit fil de laiton ; la ligure (i en est le modèle. Lorsqu'ils sont attaché;^ sur les grandes ailes on place le corps du papillon, en le cousant en dessous d'une manière $ulid^ ayant soin 4e le poser bien droit.
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C'est avec les doubles ailes qu'on essuie les plumes, ^t le corps tient lieu de pelote pour y piquer des épingles ou des aiguilles.
NOUVELLE MANIÈRE DE FAIRE DE BOMSES ESTOMPES.
11 faut prendre les tiges moelleuses du to- pinambour ou du sureau qu'on fait sécher à l'ombre; lorsqu'elles sont bien sèches on les coupe par morceaux de longueur convena- ble; puis on les taille pour ri|$age, et on
obtient un tini et lui moelleux dans les des- sins qu'on ne peut se procurer avec les es- tompes ordinaires. On en recommande sur- tout l'usage aux personnes qui dessinent à la mine de plomb.
BRODERIES.
Nous donnons dans ce numéro les deux dernières planches qui complètent Valpha- bet de lettres gothiques à broder.
L'ARBÏIE DES Fï:ES
Fragment d'unpqëme inédit de Jeanne d'Arc
( C'esi Jeanne d'Arc qui parlo.)
Non loin de Domremy, frais séjour dont la Meuse
Semble entraîner l'image en fuyant éciinieuse.
On montre aux voyageurs les merveilleux rameaux
D'un hêtre dès longtemps fameux dans nos hameaux.
Nos vieillards racontaient sous ses ombres prospères
Avoir entendu dire aux pères de leurs pères
Qu'on n'avait j^niais s\\ \\\ qui l'ayait planté-.
Ni de quel âge était le vipjl arbre euçjjanté.
Un seigneur, dont on v()it eiiçor dans la val|fjp
Le manoir en ruiijv et |a tour écrpului",
Jadis priait d'amour sous ri/rl)|-e spapieuf
La dame aux cheveux d'or qui descendait des cicux.
Tous deux y suspendaient de niagi'.iiie:> tiopl)ée^;
Aussi l'arbre étonnant se nommp arbre des fée;j.
Le cerf aux ranjpaux blancs, la gazelle aux yeux bleus
Y conduisaient, dit-on, le char mir.aulcux
De ces leinmes de l'air que tant d'illustres reines,
Que tant de chevaliers uummèrent leurs m;}rraiues
Mais depuis que le prêtre y vint lire à genoux
L'évangile d'un saint renommé parmi nous,
Pour y danser en rond les sylphides des nues
Sous l'arbre exorcisé ne sont plus revenues^
Il a changé de maître, et, depuis leur adieu,
Il a gardé leur ppai, mais n'appartient qu'à Dieu.
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C'ost là qu'un villnseois qui perd sa fiancée
Croit revoir ii uiiiiuit la jnine tri* passée;
l.a palonibo qui virnt s'y poser un moment
\ toujours (les petits eclos nouvellement ;
Ml les rosiers voisins, par un charmant prestige,
.N'Mis nHr<.'iil en tous temps des houd'US sur leur tige.
O fut là que ma mère, on me l'a raconté. Endormie un instant, par un beau soir d'été, Vit en songe une étoile, et sous nos toits rustiques Un jeiuie aiglon parmi nos oiseaux domestiques.
A peine, à peine encor je comptais neuf moissons, A peine j'avais vu neuf fois de leurs toisons Se dépouiller pour nous nos brebis tant aimées, Et neuf lois se rouvrir nos ruches parfumées, Que j'offrais sous cet arbre à la reine du ciel L'épi, la blanche laine et les gâteaux de miel ; J'y cultivais des fleurs avec un saint délice. Lorsque des pèlerins, revenant de Galice, Demandaient a le voir, c'est moi qui, les pieds nus, Y conduisais toujours les pieux inconnus; Et je portais le livre et la croix d'aubépine Des voyageurs de Dieu jusqu'à l'autre colline.
Un soir d'hiver, la neige avait blanchi la terre, Lorsque, tel qu'un fantôme, en ee lieu solitaire, Un vieillard m'apparut; et les lambeaux de lin Qu'une épine sauvage attachait sur son sein, Sa plainte, et de frimas sa barbe hérissée, Et s\ir sa tête chauve une neige glacée, M'effrayèrent d'abord; mais au bruit de mes pas: «Je suis un pauvre aveugle ; oh! ne me fuyez pas.' Ces méchants Sarrazins, vaimpieurs dans l'Idumée, Ont passe sur mes yeux une lame enllammée; El depuis deux grands jours, de ma route écartée. J'erre sans nourriture, et mon cliieu m'a quitté. — Ah! le mien est à toi, vieillard, je te le donne. Prends i et lu ne dois pas eraiiidre (pril l'abandonne. Il aime, il est lidèle, et je veux des demain Que ses yeux vigilants éclairent ton chemin. M.iis vuMis; une iougi-if à n(>< champs arrachée. Que deux étés brûlants sur la plaine ont séchee,
S'alluilirra dans l'àliv; •■! IHiidi- a Uofs tifdis
Coulera sur tes picils (It'f.iillatits rt roidis.
Ouvrez, mes sœuri,, ouvrez; voîre voix eiifanfiiip
Charmera le vieillard venu de Palestine.
Votre voix seulement ; car des clartés des cieux
Lu acier flamboyant priva ses pauvres yeux.
Mais offrons-lui d'abord le miel de nos abeilles,
Le laitage durci dans l'osier des corbeilles,
Quelques fruits de nos champs conservés toujours verts
Sur des nattes de jonc qui trompent les hivers.
Ces biens sont moins à nous qu'au pauvre qui supplie.
La charité les donne et Dieu les multiplie. »
Le vieillard me bénit ; je l'entendis trois fois Remercier tout bas INotre.-Dame-des-Bois ; J'apportai devant lui sur la table champêtre La liqueur du pommier dans la coupe de hclrc. Et bientôt je vis naître aux lèvres du vieillard Cet imparfait sourire où manque le regard. Oh! comme avidement, durant la longue veille De ses pieux récils j'écoutais la merveille! « Avant d'être privé de la clarté du ciel, J'ai vu, nous disait-il, les hauteurs du Carmel, Les vallons de Sichem, le Liban, Césarée, Et la tour de David et la porte dorée, Et l'antique Emmaiis, célèbre par res eaux. G saint temple! ô Jourdain! prophétiques roseaux! Sion deux fois captive a perdu tous ses charmes... Pleurons, ma lille!... - Et moi je demandais des armes. Nos preux qu'eu Orient la victoire a trahis Rappelaient à mon cœur les maux de mon pays; Ma mère se troubla, mes sœurs s'épouvantèrent, Et les fuseaux roulants sous leurs doigts s'arrêtèrent.
Si d'un nid de colombe un berger possesseur
V dépose en secret l'œuf de l'oiseau chasseur,
Près du faucMii naissant iluucement élevée,
.\vec lui joue et dort rinuocente couvée;
Mais aussitôt qu'au lieu de timides concerts
Un cri royal trahit ce jeune roi des airs,
Ses frères du berceau, sa mère blanche et douce
Dcserlent palpitants sou empire de mousse;
Ainsi tremblaient mes sœurs. Le vieillard, à genoux,
Priait, et dès l'aurore il était loin de nous.
Je le cherchai Ionglcuq>s ^ur sa couche affaissée
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Une vierge tl'ivoire avait été laisse'e, Et je ne doutai point (car dans les ancitMis jours C'est ainsi (^iie le ciel nous éprouvait to'.ijours) D'avoir accompagne sous notre toit modeste Qiielijue an;;e mendiant, quelque aveugle céleste Qui parcourait la terre et venait dans nos champs Savoir si les mortels ne sont pas tous me'chants
Alex. Soumet, de l'Acad. Française.
MALVINA LA BELLE
ov
PLAISIR ET VANITÉ.
• Ah ! mon Dieu ! je crois qu'il va pleu- voir! disait Emmanuel de Vertbourg à sa sœur Malvina; on ne pourra pas danser ce soir sous les grands tilleuls. Quel malheur!
— Beau malheur, vraiment ! répondit Mal- vina ; n'est-ce pas quelque chose de bien agréable que de sauter avec des paysans, de figurer en face d'un de ses domestiques ! En vérité, mon frère, je ne comprends pas que maman vous laisse aller à un bal comme ce- lui-là, après vous avoir mené avec moi au bal de la cour. Si les princes savaient avec qui vous dansez ici tous les dimanches, ils ne vous inviteraient plus à venir voir le bœuf gras dans la cour des Tuileries; j'en suis bien sûre.
—Eh bien ! le bœuf gras nesepromènc-t-il pas pour tout le monde? reprit Euunanuel; ne dirait-on pas à t'entendre qti'on ne peut voir ses Turcs crottés et son Amour en tri- cot de soie qu'à la cour? On le voit aussi bien de la fenêtre de ma tante sur les boule- vards, et même à pied dans la rue. Ah! il n'est pas si fier que toi, le bœuf gras ; il se montre au peuple comme ai; roi. •
En disant ces mots, Emmanuel regardait sa petite cousine, Sophie , connue pour lui dire: «Tu ne seras pas si ridicule que ma sœiir, toi, et j'espère bien que tu viendras à la danse ce soir.»
Sophie n'a que neuf ans -, mais elle a com- pris le regard de son cousin : - Est-ce qu'on nous grondera, demanda-t-elle à Malvina, si nous dansons avec les paysans ?
— Je n'enisais rien, répond-elle: maman te laisse faire tout ce que tu veux , et je ne pense pas... Ah reste, ajouta-t-elle avec un air de dédain, je n'ai pas besoin d'avoir peur d'être grondée pour faire ce que je dois, mais toi, c'est différent.»
Ce qui voulait dire : «Tu n'es pas la lille du marquis de Vertbourg; tu n'as pas l'ha- bitude, comme nous, d'aller chez les petits princes, et tu peux t'abaisser à t'amuser sans cérémonie. »
En effet, Sophie, quoique lille de l'unique sœur de madame de Vertbourg, n'était pas destinée à une position aussi brillante que celle de sa cousine. Cinquième enfant d'uD
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général mort jeune, dont la veuve avait pour toute fortune la pension de quinze cents francs , la petite Sophie avait été presque adoptée par sa lante. Elle la faisait élever à ses frais avec sa chère Malvina, l'espoir, l'in- térêt de toute sa vie. Jamais préférence ma- ternelle n'avait paru mieux justifiée; car Malvina, à peine âgée de dix ans, était déjà d'une beauté et d'une intelligence remarqua- bles ; sa tournure, la manière dont elle sa- vait déjà mettre sa pèlerine brodée et sa pe- tite capote anglaise, enfin sa démarché iièrë et gracieuse, lui donnaient l'air d'une jolie femme vue par le petit côté d'une lorgnette.
Les amis de madame de Vertbourg ne ta- rissaient point d'éloges sur l'esprit, lés ta- lents naissants de Malvina. On vaiitait la bonté de son cœur, et l'on avait raison, car elle était charitable; une partie de la petite somme qu'elle recevait chaque mois était remise par elle au curé de Vertbourg pour être distribuée aux pauvres du village; elle faisait, à l'exemple des princesses, plusieui"^ petits ouvragés qu'on mettait en loterie, et cela toujours au prolit de quelques malheu- reux. .Mais, tout en rendant justice au senti- ment qui dictait tant de bonnes actions, madame de Vertbourg lie se dissimulait point la part que la vanité avait dans ces imitations généreuses. Trop bonne nièré pour s'aveugler sur les défauts de ses en- fants, madame de Vertbourg prévit tout ce que celte faiblesse vaniteuse pourrait coûter un jour au bonheur de sa fille, et elle re'so- lut de la combattre avec autant d'adresse que de persévérance.
Les sermons ennuient; aussi madame de Vertbourg n'en lit-elle point à Malvina. Loin de la contrarier dans ses goûts et sa petite gloriole , elle la laissa s'établir dans l'idée que, se sentant fort supérieure au.v enfants de son âge, elle avait droit aux déférences, aux complaisances de chacun ; ni.'.is en la re- léguant ainsi dans un rang supérieur, elle savait bien à quel isolement elle la condam- nait.
• Matante, vint lui demander Sophie, est- il vrai que vous ne voulez pas nous peruiet- tre de danser ce soir avec les gens du vil- lage dans la grande cour du château?
— Moi, vous empêcher de vous aniuser, mes enfants, quand il n'y a pas d'inconvé- nient à votre plaisir! Èi qui donc a pu dire cela?
— Mais... je ne sais pas... ma tante; c'est moi qui croyait... a cduse des paysans... voyez-voiis... parce que...»
El la petite Sophie hè savait comment se tirer de sa réporjsè , dalis la i)onne inten- tion qu'elle avait de ne pas dénoncer sa cou- sine.
Madame de Vertbourg devina ce que la bohté de Sophie voulait lui cacher; ni.iis elle ne le lui laissa pas soupçonner, car rien n'est si pénible qiie de croire inutile le soin qu'on prend poui- un ami.
Le dîner n'était pas encore achevé lors- que le son aigre des violons et le bruit du tambourin se firent entendre. Les petits pots de crème, les gâteaux d'amandes , tout est abandonné par Emmanuel et Sophie pour courir à la daiise. tléjà Sophie iést invitée par le lils du fermier de sa tante; Emmanuel engage une jeune mariée du village, et les voilà qiii sautent à cœur-joie; ÉienlOt les bourgeois ueS environs arrivent; le bal s'augmente ; on apporte des chaises i)Our les belles danies et les maîtres du cliâteau. Ma- dame de Vertbourg veut voir la fête cham- pêtre ; elle prend sa fille par la main, et tous les habitants du cliâteau la suivent. Le pre- mier paysan qui aperçoit ce brillant cortège accourt avec tout l'empressement d^nn am- bitieux pour obtenir de sa jeurle cliâielaine l'honneur d'une contredanse ; mais Malvina, assez embarrassée, le refuse en disant qu'elle a mal au pied.
• Vraiment? dit sa mère avec un air d'in- quiétude, tu t'es fait mal au pied? Si cela est, il faut l'asseoir là et ne pas bouger de la soirée, sinon ton mal s'augmentera, et tu sf!ras boiteuse pendant huit Jours. >
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Malvina obéit , non pas sans quelqu»- re- gret ; car nne loge de polichinelle vient de se dresser près de l'avenue, et les rires qu'on entend de ce côte prouvent assez le plaisir des spectateurs. Malvina a trop d'esprit pour îi'èlre point sensible aux lazzis de Polichi- nelle, à la vengeance qu'il tire toujours de SCS ennemis, aux coups de bâton qu'il donne au commissaire, à sa scène romantique avec l'apothicaire, aux pleurs qu'il donne à sa femme après l'avoir assommée, à son duel avec le diable. Enfin elle se connaît trop bien en spectacles pour dédaigner la repré- sentation comique et tragique du fameux rolichinelle, de ce grand-père du mélo- drame.
Mais ce mal au pied, ce prétexte ingénieu- sement imaginé pour éviter de danser avec un rustre, ne permet point à Malvina de suivre la foule qui se porte vers le théâtre ambulant. Le succès de Polichinelle est si complet que la danse en est un moment in- terrompue. Madame de Vertbourg, cédant aux instances d'Emmanuel, qui prétend n'en avoir jamais vu de plus amusant, se laisse entraîner devant Polichinelle; on se range pour lui faire place. Une grande et belle fille des environs prend Sophie dans ses bras pour qu'elle puisse voir plus commodément le spectacle; Emmanuel est grimpé sur les épaules du garçon jardinier, et leurs excla- mations, leurs cris de joie à chaque triom- p!ie de Polichinelle viennent retentir aux oreilles de Malvina.
Restée seule avec sa gouvernante et un domestique de la ferme sous les tilleuls abandoiuiés, elle fait de tristes réilevions sur le plaisir que sa vanité lui fait perdre; pleurant presque de dépit, elle est vingt fois tentée de den)ander au uoniesliipie, qui cause avec sa bonne, di' la porter jusqu'à la ca- bane de Polichinelle pour apercevoir de loin ce bHau s()ectacle. L'idée de se voir portée dans les bras d'un journalier la relient ; elle préfère rejoindre sa mère eu contrefaisant Id boiieusc. Mais I-i gouvernante, qui a reçu
les ordres de sa maîtresse, s'oppose à ce que Malvina essaie de marcher, et la pauvre en- fant se rassied, le cœur gros de regrets et d'ennui.
Enfin Polichinelle est corrigé, le diable et ses cornes rouges sont rentrés dans la boîte, et les ménétriers ont repris leur ar- chet.
Comme après une première représenta- tion à la Comédie-Française, chacun raconte ce qui l'a le plus frappé ; Malvina seule n'en peut rien dire, car elle n'a rien vu. Que fait- elle alors? ce que font tous ceux qu'un ob- stacle humiliant a privé d'un plaisir; ils en médisent.
« Ah! que c'était divertissant! s'écria Emmanuel ; comment n'es-tu pas venue voir Polichinelle, toi qui aimes tant la comédie?
— C'est parce que j'aime la comédie, ré- pondit Malvina, que je ne puis m'anmser de ces mauvaises farces. Voir donner des coups de bâton à tous les acteurs et entendre ba- ragouiner des mots que personne ne com- prend; en vérité, cela ne vaut pas la peine d'aller se mettre dans la foule.
— Et le ballet de la mère Gigogne avec tous ses enfants? Tu ne trouves pas cela joli? tu es bien difficile. •
Malvina haussa les épaules pour toute ré- ponse.
Eu ce moment une calèche à quatre che- vaux traversa la grande cour.
. C'est le duc de Reindall, • dit madame de Vertbour^:;, et elle se leva pour aller au- devant de lui. Elle revint bientôt donnant le bras au vieux duc et accompagnée de trois jolis eiil.iuls, dont le plus grand s'empres.sa d'aller inviter Malvina pour la première con- tredanse.
Fière de danser avec le petil-lils d'un nia- rc'chal de France, elle s'apprêtait à accepter l'invitation lorsque sa mère lui dit :
• Vous oubliez, Malvina, que vous êtes souffrante, et qu'après avoir eu tout k l'heure mal au pied pour refuser Jean-Pierie vous nppr>u\crncctpter de danser avec Alir.cric. »
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Malviu.! l'Uiil dt'jii levée, sa main («tait dans celle d'Almeric <iui voulait la coiulnire. sans |)er(iic de temps, à la place d'honneur du bal; il fallut retirer sa main et se ras- seoir, le visage rouge de colère et les yeux pleins de larmes.
Alme'ric, force de renoncer à Malvina. se tourna vers Sophie, et tous deux vinrent se placer à la belle contredanse, près des maî- tres du château. Alors Malvina, cherchant à dissimider riiumeur qu'elle éprouvait, prit un air souriant pour répondre aux questions que lui adressait le duc de Reindall sur l'ac- cident qui lui avait blessé le pied; elle pro- fita de cette occasion pour flatter le vieux duc sur la jolie Noemi, la favorite de toute ]a famille, enfant gâté par sa bonne, plus encore par son grand-père, et dont les ca- prices étaient insupportables à tout le inonde.
• Puiscpie vous êtes si indulgente pour elle, dit le duc, eh bien! soyez sa petite maman et rendez-la un peu plus sage, car elle fait enrager toute la maison. Pourtant elle n'a pas encore huit ans; que sera-ce quand elle en aura dix? Ah ! ma belle Mal- vina, vous êtes plus heureuse qu'elle, a'Ous avez conservé votre mère ; aussi êles-vous bien élevée. »
Ces compliments chatouiliaient douce- ment l'duiour-propre de .Malvina, et le plai- sir d'être trailée coinme une grande per- sonne lui lit oublier une minute ses chagrins d'enlant. Mais le retour des danseurs et l'as- 'pect de leur joie la replongèrent dans sa tristesse. Ils venaient supplier madame de Vcribourg de leur pernietlre de rester en- core à la danse. Cependant la luiit était ve- nue ; on allumait une guirlande de lampions de couleur qui allait rendre le bal encore plus éelatant ; le granil rond, la boulangère, la fricassée même allaient redoubler la gaîté des danseurs. Il n'y avait pas moyen de les arracher à tant de plaisir. Madame de Vert- bourg céda aux instances des enfants réunis. et Malvina. voyant qu'elle était condamnée à rester étrangère à ces plaisirs pendant !<■
reste de la soirée, dem mda à s'aller cou- cher.
A peine fut-elle partie cpril s'entama une longue conversation sur son compte entre sa mère et le duc de Reindall, dans laquelle madame de Vertbourg avoua que les bals de cour avaient tourné la tête à sa lille; que, depuis qu'elle avait eu la faiblesse de l'y conduire, la pauvre enfant ne s'amusait plus de rien ; qu'il lui fallait des admirateurs couronnés, des princesses pour bonnes amies, des palais pour salles de bal, et que cette maladie d'orgueil faisait une petite sotte de l'enfant la plus douée des qualités qui rendent aimable.
On va voir quel fut le résultat de cette conversation.
Le vieu'f duc ay.int promis de venir pas- ser un mois au château, il arriva peu de jours après le bal, seulement accompagné de la petite Noémi, car Alméricet son frèie étaient rentrés au collège à la même époqup. Ferdinand, l'aîné des frères de Sophie, des- tiné à entrer incessamment à l'Ecole Poly- techni(|ue, vint voir sa tante avant de se consacrer entièrement à l'étude. C'était un de ces écoliers d'élite dont l'avenir n'est ja- mais incertain, tant les jeunes gens braves, intelligents et fidèles à leurs devoirs, sont toujours sûrs d'être employés ! On avait beau savoir qu'il était sans fortune, per- sonne ne s'inquiétait de son sort, et lui- même, confiant dans son courage, répondait aux curieux qui le qnestionnaietit sur ses moyens futurs d'existence: - Eh! n'ai-je donc pas ma boime volonté et le nom de mon père ? Cela est assez pour faire fortune.»
Ferdinand avait de plus un visage noble, une tournure distinguée, et toute la grâce que donne l'adresse; il montait à cheval, faisait des armes cl tirait au pistolet avec une supériorité marquée sur tous ses cama- rades. Ces agréments, joints à une vive ten- dresse pour sa cousine, avaient inspiré à celle-ci une sincère préférence pour lui. D'ailleurs, il avait toujours protégé son eu
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fance; c'est lui qui la promenaii dans son petit chariot, c'est lui qui griujpait aux ar- bres pour cueillir le fruit qu'elle di-sirait, et c'est encore lui qui se laissait accuser et punir de la faute qu'elle avait commise. Tant de bous souvenirs devaient lui répon- dre de raflectiou de Malvina, et (]uand il pensait à cette alfection il se sentait capable des plus grandes actions pour tâcher de l'augmenter.
On rêve à tous les âges, les petites tilles surtout; leur imai;inalion précoce leur fait se créer un avenir pour y vivre en idée; iMalvina (avant sa lièvre vaniteuse) s'était vue en espoir la femme de Ferdinand, et les épaulettes, dont elle parait en rêve l'uni- forme de sou cousin, suflisaienl à son am- bition ; mais depuis qu'elle avait dansé avec des iils de roi, celui d'un simple général lui semblait bien peu de chose. Ferdinand fut donc très froidement reçu par elle.
«Sais-tu ce que ta sœur a contre moi? demanda-t-il a son cousin.
— INon, vràinient, dit Emmanuel, et je crois même qu'elle n'est pas lâchée contre personne; mais elle est comme cela à pré- sent; aussi nous l'appelons la belle dé- daigneuse.
— Ah ! c'est mal de l'injurierainsi, reprit Ferdinand d'un ton offensé.
— Que veux-tu? elle nods ennuie toute la journée avec ses grands airs ; elle ne veilt plus jouer à rien. L'autre jour, quand nous avons été à Paris, maman nous avait loué une loge à l'Ambigu ; eh bien ! Malvina n'a jamais voulu venir, parce que, maman ayant besoin delà voiture, nous ne pouvions y aller (m'en tiacre; elle a dit qu'elle n'était pas faite poui* avoir les pieds dans la paille, et (pi'clle aimait mieux ne pas sortir que de monter dans un (iacre, et cent bêtises comme cela-, aussi nous l'avons laissée toute seule à la maison avec la vieille Margu-'rite, et maman a dit que nous avions bien fait.
— Pauvre Malvina! dit Ferdinand avec
l'accent d'un profond chagrin; moi qui l'ai- mais tant ! • 'i
Et Ferdinand la regrettait alors comme si elle était morte; en effet la vanité sépare les amis prescjne autant que la mort
Madame de Vertbourg s'aperçut bientôt du changement opéré dans les manières de Malvina avec son cousin; elle l'attribua d'abord à la manie si commune aux petites filles de prendre encore enfant l'attitude et la retenue d'une jeune personne; mais le caractère qui se développait dans sa (ille ne lui permit pas de se tromper sur la véri- table cause de cette froideur dédaigneuse.
Elle lit venir un matin Malvina, et sans lui adresser le moindre reproche sur son peu d'aménité avec sa famille, elle lui an- nonça qu'elle avait une grande confidence à lui faire. Malvina rougit de plaisir, carie sérieux de sa mère en lui parlant ainsi té- moignait assez la raison qu'elle lui sup- posait.
« Si j'en juge moins par ton âge que par ta conduite et tes goûts, continua madame de Vertbourg, tu n'es plus un enfant, ma chère Malvina, et je puis te consulter sur l'avenir que je te pré|)are. Tu vas avoir onze ans ; dans quatre ou cinq ans tu seras bonne à marier, et j'ai pensé que je ne saurais m'ooouper trop tôt du choix que tu dois faire. Tu aimes la cour : eh bien ! je veux te traiter en princesse, c'est-à-dire engager ta main dès à présent à l'homme que tu dois épou- ser. L'acte sign(',t II resteras avec moi comme font toutes les demoiselles d'un grand nom que l'on marie par suite d'arrangements de famille, jiisipi'aii moment où tu seras en âge d'aller habiter avec ton mari et assez raisonnable pour tenir convenablement sa maison. •
A ces mots de mariage, de cour, de prin- cesse, Malvina sentit sa tète s'égarer ; elle se vit di'ja parée de diamants, de robes éclatantes; elle s'entendit appeler madame; et, sans même attendre (jiie sa mère lui eût api'riâ le nuiii du inari qu'elle lui destinait.
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Malvina répondit de sa soumission aux vo- lontés de sa mère, et lui prolesta dans toute la franchise de son âme qu'elle serait trop heureuse de lui obéir.
• A toute autre enfant qu'à toi, reprit madame de Verlbourg,je n'aurais point fuit une pareille proposition ; car on obtient ra- rement de tels avantages sans de grands sacrilices, et j'en connais beaucoup que Tennui de vivre avec un vieux mari, les de- voirs attachés à un rang élevé, intimide- raient, et qui préféreraient un mari jeune, aimable, avec une fortune médiocre, à l'hon- neur de briller à la cour à côté d'un vieil- lard ; mais cela dépend des goûts, et j'en réfère au tien. Tu connais le duc de Reindall? Eh bien ! il veut se remarier, et il te propose de t'épouser secrètement dès demain, à la condition de te laisser près de moi jusqu'à ce que tu sois grande. Tu seras duchesse, mais tu n'en porteras le titre qu'à l'époque où nous déclarerons ton mariage Réfléchis bien à cette grave proposition 5 je ne veux pas que tu m'y répondes aujourd'hui, mais après-demain; j'attendrai ici ta décision*, et, favorable ou non, je te promets de m'y conformer. •
Une proposition sérieuse de mariage faite à une petite lille! être duchesse à dix ans! c'était de quoi faire tourner la tète à des plus sensées que Malvina 5 aussi passa-t-elle dans une sorte de délire les deux jours et les deux nuits qu'elle devait employer à ré- fléchir. Dans son impatience de voir réaliser le projet qui comblait ses vœux, elle se ren- dit de bonne heure chez sa mère et la trouva occupée à lire un grand papier timbré qu'elle présenta à sa lille.
• Voici le contrat qui a été dressé par le notaire du duc de Reindall j les clauses en sont fort convenables-, comme tu ne con- nais encore rien à ces sortes d'intérêts, c'est nio: qui ai été chargée de les discuter, et tu n'as plus qu'à signer. »
Malvina ne se lit puint répéter ces mots, et, sans la moindre objeciiou, elle prit la
plume que lui présentait madame de Vert- bourg etse mit à inscrire son nom au bas de chaque page. Comme elle s'appliquait à tra- cer de sa plus belle écriture les lettres de son nom, le duc de Reindall entra, vint l'embrasser en l'appelant sa chère petite femme; puis il mit sa signature griffonnée à côté des lettres moulées du nom de Mal- vina de Vertbourg. A peine avait-il fini qu'Emmanuel vint dire bonjour à sa mère; Sophie et Noémi l'accompagnaient ; toute conversation sérieuse devint impossible.
Le reste de la journe'e se passa à recevoir plusieurs visites de campagne, et le lende- main madame de Vertbourg apprit à Mal- vina que le duc de Reindall venait de partir pour Paris, après avoir reçu une lettre du ministre de la guerre. • Il m'a bien recom- mandé en partant le secret sur ce qui s'est passé entre nous hier; car si sa famille ap- prenait ce mariage avant qu'on pût le dé- clarer, elle chercherait tous les moyens de s'y opposer ; aussi réclame-t-il de nous le plus profond secret. Comme il est d'usage de faire un présent à sa fiancée après la si- gnature du contrat et qu'il ne peut t'offrir une corbeille de mariée que la veille du jour où vous recevrez la bénédiction luip- tiale, il m'a remis cette jolie montre que sa vieille amitié pour notre famille lui permet de te donner sans que personne le trouve extraordinaire. »
En disant cela, madame de Vertbourg passait au cou de Malvina une chaîne émaillée à laquelle tenait une petite montre des plus élégantes. Avec quel plaisir Mal- vina se para de ce premier don, qui lui en présageait tant d'autres! comme elle se tint droite et se donna tous les airs qu'elle croyait convenables à sa nouvelle situation ! avec quel noble dédain elle traita ses petites amies qui venaient lui proposer de jouer, et les maîtres (ragiéintMits dont les leçons lui semblaient maintenant inutiles! Pourquoi veut-on savoir peindre ou chanter? pensait- elle: pour s'attirer des compliments et
u
troiiMT un mari; jo n'ai pas besoin lio nie donner lanl de peine, moi dont le sort Itrillant est .issuré ■
PiMiiIunt qn'elle péril, lit son temps en projets de vanité' , Sophie et ses autres com- j)agnes travaillaient à se rendre aimables; niad.itnc de Vertbourg donnait eliaqne hiver de petits concerts où les plus fortes se fai- saient applaudir. Ferdinand, que ses éludes de mathe'matiqnes n'empêchaient point de cultiver les arts, »'tnit le Hossini de ces grandes soirées; il tenait le piano et chan- tait la partie nécessaire du trio ou du mor- ceau d'ensemble qu'on voulait exécuter. Malvina seule n'était poiw rien dans ces réunions musicales ; clic allait se placer au- près de quelques vieilles douairières, et se faisait moquer d'elle par les vieux comme par les jeunes ; car ou s'étonnait de ne pas lui voir faire une partie dans le concert. Sa paresse lui attirait autant d'humiliations que sa vanité lui faisait d'ennemis.
Cependant chaque jour elle devenait plus belle; mais tous ceux que sa beauté attirait près d'elle s'en éloignaient bientôt, ennuyés parle récit continuel des fêles pompeusesaux- quelles elle était admise, et la nomencla- ture des grands nomsdesgensqn'elU' voyait. Il y avait bien aussi quckpics dissertations sur le plus ou moins d'élégance de la femme à la mode, mais rien de plus; et celte con- versation insipide décourageait niLMue les plus intéressés à plaire.
Enlin, à quatorze ans Malvina passait déjà pour vaine et ennuyeuse; on la traitait en conséquence. Fcidin.iiid seul s'obstinait à vanter son esprit, suucaraclère élevé; mais on mettait ses éloges sur le compte d'un aveuglement bien naturel, et l'opinion n'en restait pas moins défavorable à .sa cousine.
« Elle a beau se contraindre, pensait Fer- dinand; je le vois k travers l'air de froideur qu'elle airecte, elle n'est point heureuse.» Et pénétré de cette douloureuse pensée, il s'aii- prochai' de Malvina, excitait sa bonté par /h ronf)d<^iKc de quelques chagrins à lui .
puis lui deiuuudjit sa f.aiiance; il (iuissait par lui peiiiihe avec tant de vérité l'état pé- nible oiielle abandonnait son àuie, le manque d'affeciion ipii rendait sa vie monotone et triste, qu'il arrivait k faire couler ses larmes.
• Il est trop vrai , lui dit-elle un jour, je ne suis point heureuse; mais connue je ne puis plus l'être, ne vous occupez jibis de mon bonheur. -■
C'était demander l'impossible. Fenluiaiid ne rêvait d'autre bonheur au monde (jue celui de Malvina ;elle le savait : il avait ac- quis ses talents, ses grades, enlin tous les avantages qui font un homme distingué, dans l'espoir d'être un jour aimé d'elle, et ce jour était arrivé.
Bien que Malvina fût resiée plusieurs an- nées sans voir le dnc de Reindail , qui vivait dans ses terres, elle n'en était pas moins fidèle à ses engagements avec lui ; quelques airs ridicules , quelques manières emprun- tées k de vieilles duchesses, auraient pu seuls trahir son secret; maison était accoutumé k la voir avec ces travers : ou les crut incor- rigibles. Ce[)endaut Malvina couuueuçail k s'apercevoir de l'exil volontaire où ses dé- fauts la plongeaient: sans amie pour contier ses peines, destinée k soulTrirrhumeurd'un vieux mari qui, ne pouvant être aimé, se- rait nécessairement jaloux, l'avenir l'ef- frayait; mais ce fut bien pis encore lors- qu'elle s'avoua le sentiment (pi'elle portait k Ferdinand.
• J'aurais pu être sa fenmie, pensa-t-ellc; j'aurais pu seconder sa noble and)ition, car il sera bientôt colonel, j'en suis sûre. Il est si brave, si distingué! il m'aime tant! Ah! je le regretterai toute ma vie ; mais il ne faut pas qu il le sache. •
Et des larmes amères baignèrent le visage de Malvina; mais, soutenue par sa fierté, elle sèche ses pleurs et va supplier sa mère de presser leur d(-part jiour le château qu'ha- bite le duc de Heindall. En vain sa mère lui représente que le vicu.v dur ne les attend qu'à la fin dt' l'été, Malvina veut s'éloigner
diî Paris et de tons les endioits qui lui raii- pi'llfMit la prrsenco de Fenliiiaiul.
• Coinrnent cela se peiit-ilP dit madatne de Verlbourg étonnée ^ toi (jui ne l'es mariée si jeune que pour vivre à la cour, pour y jouir d'un rang supérieur aux autres, tu veux aller l'enfermer dans le château d'un vieillard goiUleux et renoncer aux plaisirs du grand monde ! Je ne te comprends plus.
— Helas! je ne me conipreruls plus moi- même, dit Malvina en levant les yeux au ciel; mais il faut que je parte. »
Madame de Verlbourg, vaincue par les priè- res de sa fille, ordonne qu'où prépare tout pour leur prochain départ.
Déjà les malles sont faites; pendant qu'on les attache sur la voiture, madame de Vert- bourg fait servir le déjeuner. On avertit Mal- vina : elle ai rive la pâleur sur le front, les yeux rouges et la respiration pénible.
• Ah ! mou Dieu ! s'écrie sa mère, tu as été malade celle nuit; tu as la lièvre, j'en suis sûre; il ne faut pas te mettre en route dans cet état-ià.
— Tranquillisez-vous, je ne suis point malade, dit Malvina en s'efforcant de sou- rire; je n'ai qu'un peu mal à la tête; le grand air me fera du bien.
— Si cela est, prends une tasse de café, dit madame de Verlbourg, et la migraine passera.»
Mais la pauvre Malvina est trop vivement oppressée pour qu'il lui soit possible de rien avaler.
Eirce moment on entend la sonnette du portier.
• Quelle visite peut nous arriver à cotte heure? dit madame de Verlbourg; j'ai dé- fendu qu'on lais.sàt entrer personne.
— Pardon, dit une voix que Malvina a trop bien reconnue; mais je passais devant votre porte pour aller chez mon colonel; j'ai vu des chevaux de poste ii voire voilure, on m'a dit cpie vous partiez pour la Bourgogne, et, ne pouvant le croire, j'ai vimiIu s;ivoir... de vous... même... !>i..->
Ferdiiiand ne peut achever... il a vu la pâleur de Malvina... L'expression doulou- reuse répandue sur toute sa personne lui annonce un malheur,., il n'ose choisir dans tous ceux qui se présentent à son idée... mais un cruel pressenfi.ment lui dit que Mal- vina est perdue pour lui. 11 est obligé de s'asseoir; car ce jeune oflicier, si brave con- tre le danger, tremble à la seule pensée de se séparer de sa chère Malvina.
Madame de Verlbourg le rassure sur la longueur de leur absence, et laisse entendre à Ferdinand qu'une affaire importante, qui a pour but le mariage de Malvina, est le mo- tif de ce brusque départ. En voyant l'effet que produit cette nouvelle sur Ferdinand , Malvina se sent prête à se trouver mal; un inslant de plus, et elle n'aura pas la force d'allerjusqn'à la voiture. Dans cette anxiété, elle se lève, rend le portefeuille qui contient les dessins que Ferdinand a faits pour elle, et marche vers l'escalier... mais les pleurs qui s'échappent de ses yeux, .ses sanglots qu'elle ne peut retenir, elle ne veut pas eu donner le spectacle aux domestiques qui remplissent le vestibule. La porte de la chambre de sa mère est ouverte; elle y en- tre, se jette sur un canapé, cl elle s'aban- donne à tout l'excès de sa douleur.
«Dans quel état te vois-je, mon enfant ! quel chagrin peut l'accabler ainsi dans le moment où tes vœux vont être comblés.' dit madame de Verlbourg qui avait suivi Malvina sans que sa lille s'en liit aperçue; est-il permis ù la duchesse de Ueiiulall de se livrer comme une enfant à un chagrwi imaginaire, car il ne peut être fondé ' Songe que tu vas revenir dans deux mois pour être présentée à la cour; que lu y seras brillante, admirée; tpie nulle femme n'aura déplus beaux diamants, de meilleur<>, uiaisun , de plus jolis chevaux; qn'eidin lu seras la pins élégante de toutes les duchesses.
Ah! ma mère! s'écria Malvina en ca- chant .sa tète dans .ses miiins^ naugujentez pas ma douleur par cette cruelle ironie!
AC
Vous lisez trop bien ilans mon Sme pour ignorer la cause de mon malheur; vous sa- vez couime moi que ces plaisirs de vanilt ne peuvent plus me rendre heureuse, que mon cœur a besoin d'ariectiou... et que déjà depuis longtemps je meurs de regret d'a- voir sacrifié ma vie à l'espoir de. briller. Ah ! si je pouvais adresser un reproche à une mère aussi |)arfaite que vous, j'oserais vous demander pourquoi, loin de combattre le misérable orgueil qui m'aveuglait, vous avez attendu que le malheur vint m'éclai- rer? Mais ce malheur, je l'ai voulu, je le supporterai ave-c courage ; jamais d'autre que vous ne saura mes regrets. Le ciel me donnera la force de remplir mes devoirs ^ je vivrai à Reindall, loin de la cour, loin de ce monde qui me rappellerait ce que je perds pour lui ; enliu je ne reverrai plus Ferdinand. •
A cette pensée, les larmes de Malvina re- doublent; sa mère garde le silence; elle pleure aussi, mais le sourire de la joie anime ses traits.
• Partons': dit Malvina en se levant bruf- quement, partons î ■
Son regard se porte alors sur sa mère ; elle est frappée de re.vpression de bonheur qui brille à travers ses larmes; elle ne se sent plus à plaindre. Quel enfant peut croire au malheur en voyant sourire sa mère?
«Se peut -il? s'écrie Malvina éperdue; quoi ! je pournis encore être heureuse?
— Oui, mon enfant, dit madame de Vert- bourg en serrant Malvina sur son cœur ; mais il fallait te tronqier pour cela; il fal- lait satisfaire ton ambition vaniteuse pour l'en montrer le néant; il fallait trouver un vieil ami spirituel pour se prêter à figurer un contrat comme celui que nous t'avons fait signer; enfin il fallait un charmant cou- sin et une mère bien courageuse pour te laisser pleurer si longtemps.
On renvoie les chevaux de poste, Ferdi- nand reste à dîner chez sa tante; deux ans après il était colonel, et Malvina était sa femme.
M"" Sophie Gay.
LES ÉNIGMES HISTORIQUES.
Les événements publies avaient décidé la marquise de Clermont à passer l'hiver de 1830 dans sa belle terre d'Auvergne; mais redoutant pour elle et pour ses filles, Louise et Marie, l'ennui de la solitude, elle enga- gea madame d'Allainviile, sa bonne et an- cienne amie, il prolonger de (juelques mois encore le séjour qu'elle avait fait à Monlclar pendantune partie de l'été. Madame d'Allain- viile accepta rette proposition avec empres- sement; elle était SI heureuse au milieu d'une famille qu'elle aimait comme la sienne, et ses enfants, Claire, Marguerite, Ernest et Gustave, se trouvaient si bien de cet air vif et pur de l'Auvergne, et d'un genre d'exis-
tence qui offrait un aliment à leur cœur et a leur esprit ! Les jeunes gens travaillaient sérieusement avec un précepteur. Ils em- ployaient toute la matinée aux études et aux exercices qui faisaient partie de la solide et brillante éducation que leur voulait don- ner une mère judicieuse. De leur côté , les quatre jeunes filles cultivaient leurs talents et se livraient aux occupations de leur sexe. Les promenades même n'avaient point lieu en conunun; pendant que Gustave et Lrnest faisaient leur apprentissage d'hommes en bravant dans de longues excursions et les vents, et la pluie, et la neige ; pendant qu'ils luttaient en riant contre la nature de d^-
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ceuibre dans les montagnes, et qu'ils reve- naient près de leur mère qui , essuyant avec sollicitude des cheveux chargés de givre et d'huiiiiilile , approuvait, mais en souri;int, ces uiàles et utiles exercices, les jeunes fdies resserraient le cercle autour de Tiin- mense cheminée , appuyaient leurs petits pieds sur la solide galerie de fer poli . et se mutinaient doucement contre leur mère qui redoutait pour des teints délicats l'âpre ardeur d'un feu de châtaignier, ou bien s'en- veloppant d'épaisses fourrures , laissant à peine entrevoir leurs frais çt charmants visages, elles prolitaient de ces rares et courts instants de soleil d'hiver pour aller jusqu'au village voisin. Ces jours-lk quelque infortune était soulagée, quelques larmes silencieuses étaient essuyées, et le soir, pendant que la jeunesse se réunissait à la veillée it filait en chantant, plus d'un vieil- lard courbé sous sa haute cheminée parlait à sa compagne vieille et pauvre connue lui des anges du ciel qui étaient venus les con- soler et les secourir. Le bienfait matériel était compté sans doute, on en jouissait, on en calculait l'emploi ; mais ce qui était sans mesure , ce qui faisait couler des larmes de joie, ce qui arrachait des élans de recon- naissance et des prières ardentes à Dieu , c'était cette pitié touchante et sincère qu'on leur avait témoignée, cet intérêt pour leurs maux qui ne s'était pas borné à les soulager, qui en avait provoqué , écouté le récit ; c'étaient les larmes divines d'humanité i\ue. ce récit avait fait couler. Oui, le vieillard en était sûr, il avait vu des larmes dans les yeux des belles et nobles demoiselles. Alors il serrait l'une contre l'autre ses mains trem- blantes, il souriait , il se livrait à ses sou- venirs. Ces chères et bonnes demoiselles ! il les avait vues naître , il rappelait à sa compagne mille traits de leur enfance, mille traits charmants de^bonté et d'espièglerie : et ils riaient l'un et l'autre, et ils étaient heureux ! Oh ! ce que c'est aux yeux de Dieu d'avoir inondé de joie des cœurs habi-
luellemenf froissés narle malheur ! qu'il y a loin de là à ne savoir donner que de l'argent ! Le soir, tout le moufle se réunissait au salon-, Gustave et Ernest avaient trouvé le temps, au milieu d'études plus sérieuses, de cultiver les arts : ils avaient l'un et l'autre une voix facile et légère-, mais Gustave était sur le piano d'une force remarcjnable, et Ernest faisait de charmants dessins pour les albums de ces demoiselles. Celles-ci contri- buaient aussi par leurs talents variés à l'a- grément des soirées de Montclar ; mais ce- pendant, malgré toutes ces ressources , il s'y glissait quelques instants de vide et d'en- nui. Un certain soir, par exemple, le piano n'était pas d'accord ; après quelques jours d'humidité, une gelée subite avait fait casser plusieurs cordes à la harpe, et celles qu'il fallait remplacer manquaient précisément alors dans la j)rovi6ion qu'on avait apportée de Paris; et ces malheureuses cordes de- vaient arriver avec une caisse déjà en re- tard, qui reufermait un nouvel assortiment de papiers, de couleurs et de pinceaux ; en- fin, mille tribulations de ce genre s'étaient accumulées sur la petite colonie de Mont- clar ; et pour rendre complète leur influence chagrine sur ces dispositions, le bon voisin n'arrivait pas!... Celui que l'on qualifiait ainsi était un ancien ami de M'"« de Cler- mont. Pendant plusieurs années il avait été de tous les voyages d'Auvergne Une fois, à la fin de l'automne, il témoigna le regret d'être obligé de retournera Paris, dont le genre de vie ne convenait plus ni ù ses goûts ni à son âge. Madame i!e Clermont le rendit alors bien heureux en lui proposant de s'é- tablir, soit au châtetu , soit dans un petit pavillon situé à l'extrémité du parc. Il choi- sit le pavillon, dont la position isolée assu- rait sa complète indépendance, et (jui n'é- tait pas assez éloigné du cliàlcau pour que ce fût un obstacle aux fréquentes excursions qu'il voulait pouvoir y faire.
D'un caractère aussi gai que facile, d'une érudition immense qu'il savait rendre pleine
A?^
decharme> à ses jeunes amies, il étail a !.i fuis le guide (le leurs études et l'àtne de leurs amusements. Ce qui augmentait dunC la tristesse et reniiui de cette maleucou- Ireusp soirée, c'est que l'ouragan qu'on en- tendait muijir, et la neige qui tombait en tourbillons press('S, donnaient la juste crainte d'èlre irrcv'ocablemenl privesdesa présence. Ce fut donc avec des excîanialinns de sur- prise et de joie (lu'on accueillit son arrivc'e inattendue. Il fut entouré, questionné, ca- ressé, grondé d'être venu par ce mauvais temps; mais sous ces reproches doucement hypocrites il perçait une telle satisfaction de le voir tju'il se trouva plus que payé de ce peiit acte de courage.
Il s'assit à la table ronde, et bientôt l'ex- |)res<;ion de tous les yeux fixés sur lui avec une iiiip:itieiKV intenogative lui apprit aussi clairement que des paroles qu'on attendait de sa fertile imagination les moyens de pas- ser une amusante soirée. C'était précisément à celii qu'il avait rc'vé au coin de son feu solitaire. Il voulait pour ses jeunes amies, qu'il chérissait avec une tendresse de père, un divertissemetit à la fois agréable et utile ; et lorsqu'il crut l'avoir trouvé, il ne résista pas, malgré le vent et la neige, au désir de leur annoncer cette bonne nouvelle.
«Vous avez toutes éliidié l'histoire, dit-il aiiY quatre jeunes personnes, et vous, Gus- tave et Ernest, vous avez su mener de front avec vos autres travaux cette branche im- portante de l'éducation : vous êtes donc tous en état de jouer avec plaisir et profit le jeu que je vais vous proposer ; c'est celui des Enigmes hisloriqurs. l-'uu de nous ra- contera un trait frappant d'histoire, soit an- cienne, soit moderne, avec toutes les parti- cularités inféres«antes que sa nu'inoire lui fournira; mais il ne nommera aucun des personnages, n'indiquera ni les lieux ni l'é- poque ; ce seront ses auditeurs qui devront les deviner, bourdonner à ce jeu une régu- lante plus piipiante, et pour que chacun ait sa part île gloire incontestée, je vous pro-
pose de procéder par !a vnie d'un scrutin se- cret... Un mouieiil, un 'iiomeiit ; je vois que cette proposition vous enchante; laissez- moi achever. Chacun écrira sur un bulletin particulier les noms et les faits qu'il attri- buera aux acteurs du drame raconté devant lui, et mettra dans Turne le bulletin plié, ciicheté et revêtu de sa signature. Nous al- lons conmieiicer par élire un président, chose indispensable, quoique insuflisante peut-être, pour donner de l'ordre et de la dignité à nos discussions; puis un secrétaire qui devra lire les bulletins. |
La fin de ce discours fut accueillie par de vives et joyeuses acclamations ; en un in- stant du papier, des plumes, des pains àca-' cheter couvrirent la table, et un vase de bronze de forme anti(pie fut enlevé de la cheminée et devint l'urne destinée à conte- nir les bulletins. La présidence fut offerte à runaniiiiitéà madame de Clermont, (jui l'ac- cepta cl reçut comme signe de sa nouvelle dignité nue petite sonnette en cristal. Louise qui lisait quelquefois le journal, l'avait ap- porté en triomphe. Cet à-propos eut beau- coup de succès; madame d'Allainvilie rehisa le titre et les fonctions de secrétaire, et pro- posa pour la remplacer son lils Kniest qui fut accueilli comme tel à condition qu'il ne se dispenserait pas pour cela de joindre son bulletin à celui des autres, et de raconter un trait à son tour.
Le président ouvrit la séance, et monsieur de Saiiit-Pern ayant obtenu la parole com- mença ainsi :
•Un des royaumes de l'Europe moderne (1)' était déchin- depuis longtemps par de san- glantes guerres civiles (2) : la fortune avait successivement de sa main cqu'icieuse donné et retiré l'avantage à eh.iciin des i)artis. De cruelles réactions suivaient tous les succès, et la hache du bourreau moissonnait ce quo l'épée avait ('pargiié dans les combats. Un
(I) Los cliiffrrs lie renvoi se rapiioriciu aux noies pxplicalivPï de celle énigme qui jcroiil «loniices plu» la ni.
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éveneiiiciu qui seinbLiil décisif vint uori» r un coup mortel aux royalistes. Attaques à l'improviste dans des retranchements à peine c'bauehes, ils furent complètement bat- tus (3). Le roi (4) s'ciiiuit prccipitainnient pour échapper à la captivité ou plutôt à la mort ; la reine (5), qui se trouvait séparée de son époux sans avoir ni le temps ni la possibilité de le rejoindre, gagna seule el à pied une forêt voisine, entrahiant avec elle son (ils âgé de neuf ans (6). Après une lon- gue journée, la nuit la surprit dans les bois et vint ajouter à l'horreur de sa position. On était heureusement dans la plus belle saison de l'aimée; elle s'assit au pied d'un arbre, mit le petit prince sur ses genoux et s'in- clina doucement sur lui pour le pi*^ser\ er de lafraîcheurdeianuit. L'enfant rassuré (quel est celui qui tremble dans les bras de sa mère?; net.irda pas à s'endormir, et la mal- heureuse princesse resta livrée à toutes les terreurs de sa position. Doik-c d'une âme énergique et supérieure, elle eût su braver des dangers qui n'auraient menacé qu'elle seule ; mais elle était mère et son fils les par- tageait. Sortir de la for^t c'était s'exposer à tomber dans les mains d'ennemis sans pi- tié; aussi s'arrêta -t-elle au parti d'y rester jusqu'à ce que les mouvements de la guerre fussent apaisés dans les lieux voisins, si elle pouvait trouver moyen d'y soutenir son existence et celle de son lils nvi'e de'; fruits et des racines.
• Dans ce but, s'étant mise au point du j jour il chercher qiu'Ique ;dui commode con- tre les injures du temps, car ce ciel pur pouvait s'obscurcir, elle découvrit tout a coup plusieurs individus étendus dans une clairière où ils semblaient avoir passé la nuit. L'expression soudaine de leurs vis.iges, les regards d'inquiète attention qu'ils je- taient autour d'eux lui apprirent que le bruit de ses pas l'avait trahie Ce fut eu vain qu'elle tenta de s'éloigner doucement; ils se levè- rent en tumulte, accoururent et l'entourè- rent. L'air de noblesse et de majesté répatulu
Année i8S3. — I.
sur toute sa persuuiic, le mélang»'. d'inUé- pidité et de sollicitude pour son lils qui ani- mait ses traits, tout inspira aux brigands un respect involontaire. Mais bientôt leur cu|)idité fut vivement excitée par l'espoir d'un riche butin. Soit que la reine voulût avoir sur elle une ressource prête dans un cas de fuite précipitée, ou, ce qui est plus probable, que l'habitude de vivre sans cesse en représentation dans ce temps de trouble au milieu d'une noblesse opulente et fas- tueuse fiit la cause de cette particularité, elle était couverte de diamants et d'orne- ments précieux. L'hésitation des brigands ne fut pas longue; ils la dépouillèrent de ses bijoux avec une violence sauvage, et le petit prince ne fut pas traité avec plus d'é- gards. Le partage de celte capture ne tarda pas à soulever une querelle bruyante et ani- mée. La reine en protita pour se jeter avec son lils dans la partie la plus épaisse du bois; ils marchèrent tant que le prince en con- serva la faculté ; enliii, le voyant exténué de fatigue, elle le prit dans ses bras, et, trou- vant des forces surnaturelles dans sou âme énergique, elle contirma d'errer dans la fo- rêt ; enliii, épuisée de fatigue el de besoin, elle croyait au moins avoir échappé à ce dernier danger, lorsqu'elle aperçut un bri- gand qui venait à elle l'épée à la main. Cet homme, qui avait ét(! chargé d'aune expédi- tion nocturne, allait rejoindre ses camarades. Dans l'impossibilité de fuir, la reine trouva en ce danger pressant une de ces inspira- tions sublimes que les grandes occasions savent donner aux âmes fortes et élevées; elle s'avança vivement vers le brigand, ten- dit vers lui ses bras fatigués qui portaient le jeune prince, et lui dit avec une énergique assur.ince : Mon ami, sauve le fils de ion roi. Cet homme, chez lequel une vie de désordres et de crimes n'avait pas détruit tout sentiment généreu.v, fut [)rofondément énui d'une si frappante infortune el d'une si noble conliance. Il laissa tomber son épée aux pieds rlu prince, le prit avec respect
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entre ses bras, ef <e voua tout enliiT au ser- vice (le ces illustres infortuiu'S, Il les con- duisit au village voisin dans une petite mai- son (ju'ii habitait avec sa fi-iuiuo. En l't'fat où ils étaient, dépniillcs de leurs rirhes or- nements, les vêtements souillés et en lani- Iteuux par suite des violences des voleurs, et le visage altéré par la fatigue et l'anxit'lé, ils étaient méconnaissables. D'ailleurs l'im- périeuse nécessité ne leur laissait pas d'autre choix à faire. Le généretix brigand, dont on regrette ipie IMiistoire no nous ait pas trans- mis le nom, coiirut prendre des informations sur les suites de la bataille, après avoir re- connnan lé ii sa femme d'avoir le plus grand soin de ses hôtes, mais sans toutefois lui conlier ce qu'ils étaient. Dans la matinée du ir<ii<;iéme jo'ir, cette fennne raconta par ha- sard i|ue des gens artués venaient d'arriver dans le village et s'informaient avec empres- sement si Ton avait vu la reine et le prince. Par une de ces réflexious dont son âme éle- vée était capable, la reine pensa que le dé- vouement devait être plus actif encore que la vengeance, et que c'étaient des amis qui la cherchaient. Dans cet espinr, et pour con- cilier pourtant la prudence avec le courage, elle se déguisa conjpltlement à laide de vê- tements à Sun hôtesse, et s'étant adroitement approchée de ces étrangers, elle reconnut le sénéchal [1) accompagné de son écuyer et d'un gentilhomme du parti qu'il avait prié de lui servir d'interprète et de guide.
• La reine fut bien heureuse de retrouver cet ami lidèle; c'était un faible secours, mais une puissante consolation. 11 lui ra- conta qu'après d'imililes efforts il s'était vu forcé de céder au torrent et de recourir à la fuite pour conserver sa liberté ] (jue cepen- dant il avait rallié ses gens autour de son étendard, mais que, reconnaissant l'impos- sibilité de tenir la campagne avec une troupe aussi fad)le, il avait donné ordre à son lieu- tenant de la diriger sur un château dont l'armée royaliste s'était emparée antérieure- ment(8]'; que, quant à lui, ayant appris de
quelques gens du parti qu'on avait vu la reine s'enfuir avec son lils vers la foret, il ne douta pas (pi'el le n'y eût cherché un asile, et (jiie, comme ni l'un ni l'autre n'étaient nommés parmi les prisonniers du vain- queur (9), il résolut de faire tous ses efforts pour les retrouver, et n» prit que deux per- sonnes pour raccompagner alin de ne point exciter de soupçons.
• Après de nouvelles tribulations et des dangers sans nombre, l.i reine aborda en lin sur une terre amie (10) que la marche des événements lui lit abandonner plus tard. Ramenée par la fatalité sur le théâtre de ses premières infortunes, so;i courage et son amour maternel ne suflirent plus pour sauver son lils; ce n'était plus le faible en- fant que ses bras savaient défendre et pou- vaient proléger; c'était un jeune héros qu'un cruel vainqueur fitassassiner sous se>s yeux, après avoir osé frapper de son gan- telet de fer ce noble et royal vi<age(t l).
« Le meurtre du fils ne précéda pas de longtemps celui du père; l'infortuné roi fut massacré dans sa jirison par un grand sei- gneur qui ne dédaigna pas de faire ruflice du bourreau (12). La reine, après une dure détention de cimi années, put aller pleurer en liberté loin de ces lieux souillés du sang de son époux et de son lils. Elle leur sur- vécut de sept axis encore^ les passa dans la solitude et la douleur, et mourut au châ- teau d'un gentilhomme qui lui avait donné depuis ses malheurs de constantes preuves de dévouement et de Iidélité(t3). •
M. de Saint-lVrn linit là son récit et en- gagea en souriant .ses jeunes auditeurs à préjiarer leurs notes. Il s'éleva alors des réclamation.s: chacun croyait avoir reconnu les |»ersonnages principaux, mais on se trouvait embarrassé pour désigner, et dif- férents lieux de la scène, et quelques per- sonnages seroiidaires. Pourtant les bulle- tins furent remplis aussi bien que possible, et remis cachetés au président qui les jeta dans l'urne et annonça que le dépouillement
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aurait lieu le lendemain, en ajoutant qu'un prix serait accordé à la meilleure expli- cation.
M"" DE Semlhes.
Nota. — Nous donnrrons dans 1p prochain numéro les noies explicaiives do Wiiigme pour celles do nos jeunes lectrices qui nauraienl pu trouver les tails historiques dont il s'agit; mais, à l'exemple de M. de Pern, aOn d'encourager leurs recherches, nous pro- mettons aussi un prix à 1 explication la plus prériso, la plus compléie et la mieux rédigée, pourvu qu'elle soit fournie par une de «o* abonnres (condition de ri,'ueur), et qu'elle nous parvienne, franc de port du 20 au 25 mai. Les réponses qui arriveraient avant on après ces deux dates seront considérées comme non avenues.
Les lettres recevront un numéro à mesure de leut arrhréè ; elleâ seront ouvertes par le comité da rédaction le 25 mai, et le prix sera décerné à l'ex- plication qui reiuiira les conditions que nous venons d'indiquer. A ineiile égal, le prix appartiendra à la [)ri()ritc d'arrivée constatée par le numéro d'ordre. I.a jeune abonnée qui l'aura obtenu recevra les Lcl- 1res de madame de Sevigné, i\ vol. in-8, avec por- traits, vues et fac-similé. Nous comptons trop sur la bonne foi de nos abonnées pour ne pas croire que les explications qu'elles nnas nnv^rronl seront le fruil de leurs propres recherches et non le résultat d'un secours élran^'Cr. Ndus ferons coniiaitre, si elle le désire, la jeune persoiuie qui au'a obtenu le prix.
Nous repétons que les lêlires affranchies seront seules reçues ; elles devront porter sur la suscription ; Enigme historique.
(flôtè des Directeurs.)
LA RÉSURRECTION*.
Hier, hier encor, d«* profondes ténèbres Tenaient enseveii.s les parvis du .saint lieu; Les autels se voilaient, et des flammes fiinèHres Eclairaient le tombeau de Dieu.
Hier, hier encor, à genoux sur !a pierre. Les peuples prosternifs, tristes, siltncieux, Faisaient mouler leurs pleurs et kur vive prière Comme lui pur encens vêts les oieux.
Et voici que des chants et de joyeux cantiqiu's Succèdent dans le temple aux hymnes de douieius ; Tous les voiles de deuil tombent dés saints portiqties, Et la nef se pare de fleurs.
Jésus, environné d<* gloire et, de lumière, Soulève, triomphant, le marbre du cercueil ; Sur ses gardes tremblants il jette sa poussière Et les cunlond dans leur orgueil.
(I) Nous croyons être ajrénWes \ nos jeunes lectrices, en publiant le.s stances suivantos que, parmi d'autre* morceaux très reinarqual>le8,nous avoDS eniendu lin; le jour de p.'kiuos à l'Académie de Saiiit-Uyacinthe. (S. des I)ir..j
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• Je le veux, • a-t-il dit. A sa voix menaçante,
Le blanc linceul de mort dont il ëtait couvert
S'est transformé soudain en robe éblouissante,
Quand son tombeau s\st entr'ouvert.
Précédés des docteurs, des s«Tibes, du grand-prétre, Sur ce tombeau brisé, venez, enfants d'Aaron, Venez tous: à vos yeux un ange va paraître, Plus pur que les lis de Saron.
Quoi ! vous osez nier cet éclatant miracle, Vous qui du Dieu vivant avez fait un proscrit? Bt vous allez frapper jusqu'au sein du Cénacle Les disciples de Jésus-Cbrist?
Qi\e leur sang à longs flots dans vos villes ruisselle 1 Frappez, et sous vos coups qu'ils tombent écrasés 5 Eteignez, s'il se peut, la dernière étincelle Du feu dont ils sont embrasés. <
Employez tour à tour promesses et menaces ; Pour corrompre leur foi faites briller votre or; Quand vos cruelles mains d'égorger seront lasses. Alors frappez, frappez encor.
Ce voile ensanglanté que vous voulez étendre Sur l'Evangile saint, flambeau de vérité. Ne saurait l'obscurcir et lui fera répandre, Plus vive et plus loin, sa clarté.
Des persécutions cette église naissante Bientôt renversera les sanglants étendards ; Ou la verra placer sa croix resplendissante Sur la couronne des Césars ;
Cette croix que l'impie outrage et deshonore, Cette croix révérée où mourut l'Immortel, Signe auguste et sacré que l'apostat arbore Ht pidr.ine sur son autel.
l*o<ir nous, prions autour de cette croix divine,
Seul appui qui soit tort contre l'adversité;
Que tout orgueil s'abaisse et que tout front s'ioclioe
li#'vaiit !♦■ Christ ressuscité.
.■i3
Après les jours ilf «ieuil lo jour de dplivranrp. Buvons tous coninici lui diiiis la coupe de fiel : Car il réserve à ceux qui souffrent sa souffrance Leur part des délices du ciel.
Emporte-nous, mon Dieu, dans toii olau sublime ; Que notre âme te stiive aux cieux, et que la foi Morte dans tous les cœurs en ce jour se ranime. Et ressuscite comme toi !
A.deR. De l'Acadétnie religieuse de Sainle-H;acinthe.
LE PREMIER MAI.
CHRONIQUE PROVENÇALE.
Autrefois, il y a déjà longtemps, avant qu'aucune de mes jeunes lectrices fût née, par-delà le passé dont il leur est permis de demander compte à leurs mères, il y avait, sur la terre que nous habitons, un peuple qui conservait fidèlement les usages de ses ancêtres, qui ne dédaignait pas ce que les siècles précédents avaient pratiqué, qui ne rejetait pas les vieilles traditions du sol, les mœurs héréditaires de la famille, les sou- venirs dont la succession lui avait été trans- mise à travers les âges, comme s'il s'agis- sait d'une mode capricieuse inventée la veille. Les hommes de ce temps-là ne mé- prisaient pas leurs pères uniquement parce que ceux-ci s'habillaient d'une autre façon, ou, ce qui est encore moins, parce qu'ils en- tendaient autrement la politique.
Or, comme on croyait alors qu'il n'y avait jamais trop d'occasions de remercier Dieu, de se réjouir, de resserrer les liens de reconnaissance et d'amour qui unissent l'homme à la Divinité, et de multiplier ses rapports avec ses semblables, il y avait dans ce pays beaucoup de f^,tes que l'on célébrait
invariablement au retour annuel de cer- taines journées. Chaque âge, chaque sexe, chaque métier, chaque condition de la vie avait son jour de repos et de liesse, pour lequel on se préparait longtemps à l'avance, dont ou s'entretenait longtemps après, qui suspendait les travaux et les devoirs habi- tuels; où ceux dont le tour était venu jouis- saient, pendant toute la durée d'un soleil, d'une prééminence accidentelle qui ne fai- sait pas de jaloux, et devenaient privilégiés pour le plaisir.
Parmi ces fêtes, il en était une surtout dont les savants eux-mêmes ne pouvaient rendre l'origine obscure et la destination douteuse. C'était celle qui avait lieu le pre- mier jour du joli mois; non pas une fête de roi eu vérité, ni même une fête de saint, encore bien que deux patrons et des plus révérés pussent s'en disputer l'honneur. Dieu, sans doute, y intervenait, mais seule- ment par ses œuvres les plus radieuses et les plus touchantes, par le témoignage re- naissant de sa puissance et de ses bienfaits. C'était au tfuipsoii la terre ouvre les trésors
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(le sa fécondité, quand les iji anches de larbre nourricier se diapreiit de couleurs riantes coiunie l'espérance, quand les sil- lons se hérissent de verdure, quand les fleurs printanières exilaient leur suave par- fum, quand les bosquets se j^aruissenl d'om- brage, et que l'arbuste aux touffes odorantes invite le rossignol à se balancer sur ses pré- coces rameaux.
Et à qui aurait-on pu consacrer cette époque riche de promesse et d'avenir, si ce n'est à l'heureux âge qui eu reproduit toutes les grâces naïves? A qui le printemps de Tannée pouvait-il mieux convenir qu'au printemps de la vie? Aussi était ce à la jeunesse qu'un usage immémorial avait li- vré la première journée de Mai. Le titre de celte concession n'était pas rapporté, mais il se trouvait écrit dans un livre dont on ne déchire pas les pages, dans celte grande charte de la nature, où une autre ni;iin que celle des hommes a tracé d'ineffaçables ca- ractères. Et les puissances du monde l'a- vaient respecté. Nous avons des édits en latin, publiés par les empereurs, qui ordon- nent de laisser aux provinces de la Gaule leurs coutumes de Mai, leurs festivités printanières; leur jeune population s'épa- nouissant eu liberté aux rayons d'un doux soleil, paljHtante de vie et d'espoir, connue la campagne même où elle allait s'ébattre.
Alors les écoles se fermaietit , et mille divertissements variés rassemblaient, hors de portée de la férule magistrale, la milice cloîtrée des éludes. A personne il n'app.ir- tient de les décrire ; car qui pourrait suivre, dans ses fantaisies de joie, l'imagination bouillante du jeune Age? N'essayons pas, nousautre.s,dediriger ou d'étudier sa course rapide; laisson.s-le se former ses jeux: il y sera d'un merveilleux génie. D(uinotis-liù le temps, l'espace et l'air; il se charge du reste; il n'a pas besoin de programme pour s'amuser.
Ne croyez pas pourtant qu'il fut ingrat envers la nature dont il tenait cette fête;
c'était à elle, au contraire, que tout se rap- portait; c'était aux branches récemment voilées de feuillages que chacun empruntait sa parure. Quand tous les regards se ré- créaient au spectacle de la végétation nou- velle, honte à qui se laissait prendre sans verd, à qui négligeait de revêtir ladé|)ouille innocente du bucage. Et puis, c'était la terre aussi qui fournissait les présents du jour. C'était farbre arraché de ses entrailles qui, conduit en triomphe par la ville ou porté inystérieusement devant le seuil d'un logis bien-aimé, allait se dresser, chargé de Heurs et de banderoles, en témoignage d'un res- pect public ou d'un saint et pur attachement. Et les danses se formaient tout le soir au- tour (le ce nouvel habilant des cités conquis sur les forêts, (jui devenait durant une an- née entière l'objet d'un culte touchant.
Je ne vous dirai pas que tout cela se fît sans bruit, sans quelque désordre; car les garçons s'étaient en divers lieux emparés de cette journée, comme ils font de tout, hélas! Cependant on trouvait encore dans certaines provinces les traces de la primi- tive égalité. En Provence notamment, sous le plus beau ciel que nous connaissions, les jeunes filles avaient une part brillante dans la solennité. L'antique ville de Marseille gar- dait une coutume, faiblement imitée depuis par l'institution seigneuriale des rosières, doublement féconde pour la morale et pour le plaisir. Quand le premier Mai approchait, il se fai-sait dans chaque quartier une élec- tion de la jeune lille la plus sage, la plus modeste, qui avait le mieux rempli tous ses devoirs*. Par qui était elle désigné? quelles personnes avaient le droit de vote? à (pielle majorili- la iininination était-elle valable? comment avait lieu le ballottage? Voilà ce que ne disent pas ces maudits historiens si exacts e! si minutieux pour font ce qui con- cerne les révtilutions, les guerres, les mas- sacres ou les intrigues. Toujours est-il qu'il
(1) CcUe cogluinc existe encore dans divers quar- tiers, mais avec quelques modiÛcaUons. (S. des Dm}
y avait élection ; partant brigues, sollicita- tions, jalousies, dénonciations, désappoin- tements, rancunes, et tout le reste. Quand le choix e'tait fait et que la fête des fleurs e'tait venue (ainsi noniniait-on le premier jour de Mai en ce climat plus chaud), la jeune fille qui avait réuni le plus de suf- frages était assise , la tête couronnée de roses, sur un siège orné de guirlandes et placé à l'entrée de la principale rue. Le pavillon de soie qui lui servait d'abri por- tait écrits ces mots : • Honneur à là belle de Mai ! >
C'était là une de ces royautés inoll'ensives comme il s'en faisait dans le même temps plusieurs centaines en France, sans rien dé- ranger de l'Etat ni augmenter les impôts. Mais cette royauté avait aussi ses épines; elle restait toute la matinée sujette à con- testation. Jusqu'à midi chacun pouvait venir accuser de quelque méfait la reine précaire exposée sur son trône, protester contre son avènement ; et si la chose qu'un lui reprochait se trouvait prouvée, si en- suite les personnes ofTensées p;ir cette faute ne lui accordaient pas une sentence de par- don, elle était publiquement dépouillée de Sd couronne, dégradée de son titre, obligée de quitter son siège royal; heureuse alors celle qui avait luie mère dans le sein de qui elle pût cacher sa honte !
Or, il arriva une année, je ne puis en- core vous dire laquelle, t.int ces faiseurs d'annales sont négligents, il arriva, dis-jo, que Marthe R.indnuin fut installée dès l'au- rore sur le tiône de fleurs érigé dans le quartier Saint-Jean. Marthe était la seule fille qu'eût gardée pour sa consolation la veuve d'un hountHe patron de caravelle, qui, depuis dix ans passés, ayant fait voile vers l'Orient, n'avait i)as reparti, ni lui ni son vaisseau, dans le port Saint-Lambert. Pour cette journée la mère de Marthe avait quitté le sombre vêlement des veuves et se tenait radieuse auprès de sa fille, avec plus de joie an coput que tous les tn-sors de
l'Asie n'auraient pu lui eu donner. Devant elle était rangée toute la population du voi- sinage, divisée en plusieurs groupes: ici les matrones dont le front porte empreints bien des soucis avec quelques rayons de bonheur; là les hommes au teint bruni par !e travail, nu visage sillonné par la peine; d'un côté, les vierges fraîches et pudiques; de l'autre, lesjeunes gens au maintien hardi, aux moiivemerifs brusques , à la parole briiyanfe. On riait, on chuchotait, on mé- disait pent-être; niais surtout on admirait «la belle de Mai ■< gi-aciense et vermeille, baissant ses grands yeux noirs vers la terre, honteuse d'*5tre regardée, heureuse d'être vue.
Il était neuf heures, et nul accusateur ne s'était encore présente, ce qui donnait bon espoir; car l'enrie se lève matin. Tout à coup le sacristain Cachot, qu'on avait vu s'entretenir qiiel.jue temps avec ses voisins, tous habitués de l'église Saint-Jean, ayant leur place marquée autour des piliers, piliers eux-mêmes de la paroisse, le sacristain de- nianda ta parole au syndic. « Je viens, dit- il , dénoncer Marthe comme coupable d'ir- révérence envers Dieu. A la fête de Pâques je l'ai surprise inatfenlive et distraite pen- dant le service divin; et comme je lui eri- JQignaisdesc comporter avec plus de respect pour le lieu saint, elle a eu la témérité de me faire la moue, à moi serviteur de Dieu en son temple ! »
Ce discours ne causa pas une violent-.! agifaliuii dans l'assemblée. Tous les regards se porterrnt vers le curé de Saint-Jean, qui avait place auprès et au-dessus du syndic. Le prêtre prit un air sévère, comme pour ne pas faire tort au U'ié g.irdieii de son église, et dit en étendant la main vers la jenne fille : • Dieu pardonne. .
L'j'xemple de parler étant donné, Tous- saint le Grabeleur, homme de mœurs dures et brutales, dont la fcnime se reposait en terre des chagrins di; sa vie, que ses enfants n'abordaient jamais sans craindre une ré-
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primandc, se lit jour à travers la fouU' vA s'exprima ainsi : « Moi, je (iouoncc Martlio comiiio 1111 eufaiil indocilt-^ dmiiènimiit jo l'ai «Milondue rcjiondre par une dIijccUuii à la volonté de sa mère. Je ne puis dire (jiie le sujet de la contestation fîil grave, car la more et la (ille ont [laru réconciliées à mon approche^ mais toute résistance à l'autorité
des parents peut avoir des suites » Il
ne put aller plus loin ; un cri partit en même temps de mille bouches. Toutes les femmes là présentes avaient dit sans se consulter : - Les mères pardonnent. »
Alors parut Gertrude Barbet, qui était arrivée jusqu'à sa quarantième année sans quitter le nom de lille, encore qu'elle eût été bien souvent recherchée en mariage, disait-elle, et par gens (\u\ , tic désespoir, en avaient épousé d'autres. « On peut, dit-elle d'une voix aigre, avoir quelque indulgence pour l'étourderie, même pour l'insubordi- nation \ mais il est un péché qui ne doit obtenir aucune grâce : c'est l'orgueil, qui a perdu l'homme, comme vous savez tous. Or, j'accuse d'orgueil Marthe Randouin; elle s'est vantée d'être, au dire de chacun , la plus belle lille du quartier: il y a ici plu- sieurs témoins qui l'allirmeront : et comme le trône de Mai doit surtout servir de ré- compense à la modestie, je demande que Marthe en soit déclarée déchue. "
A ces mots, il se lit, du côte où les jeunes filles étaient rangées, une rumeur telle qu'il s'en élevé à peine dans une grave as- semblée d'hommes d'État. " Elle l'a dit, elle l'a dit! .s'écriaient les plus emportées ; il faut châtier son insolence. » Toutes les voix semblaient s'accorder pour détrôner la pauvre Marthe qui osait à peine regarder ses compagnes. Tout à coup Marie fait signe qu'elle désire être écoutée; Marie, la seule lille peut-être dans Marseille qui puisse disputer à Marthe la palme de la beauté. • Mes anus, dit-elle, votre nidignation est juste, et Paudacc de celle qui se préfère ai)\ autres mérite bien d'être humiliée.
Nous allons donc aller aux voix pour pro- noncer l'arrêt de l'orgueilleuse ; mais comme roflénse est dirigée surtout contre celles de nous que la nature a partagées le plus mal , il est convenable que la moins jolie parle la première. » Toutes se regardèrent alors en silence; il ne se fit p;is un seul mouvement pour s'avancer. C'était au con- traire à qui s'enfoncerait le plus vite dans les rangs, et aucun murmure ne démentit ces mots prononcés par la généreuse Marie: «Les jeunes filles pardonnent. •
Marthe pouvait croire enfin qu'elle avait passé par la plus difficile des épreuves, (prelle finirait le jour avec sa royauté, et que la couronne de rose se fanerait sur sa tête à la danse du soir. Les ménétriers pré- paraient déjà leurs instruments pour célé- brer son triomphe, et toute l'assistance se disposait à marcher en cérémonie vers l'é- glise, lorsqu'on vit accourir deux jeunes écoliers qui se tenaient par la main. Malgré celte apparence de bon accord , un reste de colère animait leurs yeux ; il y avait du dés- ordre dans leurs vêtements comme s'ils sortaient d'un combat, et quand ils furent plus près, on reconnut sur leur visage quelques traces de coups récemment portés. Us s'appelaient Robert et Justin , deux amis d'enfance, deux compagnons d'études, insé- |)arables jusque-là dans leurs plaisirs comme dans leurs travaux.
Tous deux marchèrent ensemble jusqu'au milieu de l'assemblée. • Cette jeune fille, dit Robert, n'est pas digne d'être procla- mée la belle de Mai. — Elle est coquette, • ajouta Justin.
Le syndic ordonna que chacun reprît sa place pour entendre l'accusation. • Hier au .soir, dit Robert, à six heures, j'ai demandé à Marthe Randouin s'il lui plairait de trou- ver ce matin devant sa porte un arbre que j'aurais planté. — Hier au soir, dit Justin, à sept heures, j'ai fait la même demande à .Marthe Randouin.
— Elle ma repondu oui, dit Robert.
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— Elle m'a lait iiièii'.e réponse , dit Justin. •
Roltort raconîa que pendant la nuit il avait plant(' nn olivier devant la niuison de Marthe, à droite de la porte.
Justin raconta que pendant la nuit il avait planté un oranger devant la maison de Marthe, à gauche de la porte.
• Et tous deux, reprit Robert , nous nous sommes rencontrés au point du jour auprès de notre arbre pour l'arroser. Sur quoi chacun de nousa cherché querelle à l'autre, croyant voir en face un rival discourtois qui venait sans aveu se mettre à la traverse de son bonheur.
— Et connue nous nous battions de tout notre cœur, continua Justin, est survenu
monsieur le viguier de la ville qui nous a fait séjiarer par des sergents et nous a or- donné de lui expliqu'^r notre différend. D'où, voyant que Marthe avait fait même promesse à l'un et à l'autre, nous avons bien compris qu'elle nous trompait tous les deux.
— Le cas est grave, dit le syndic. Que les jeunes gens s'approclient, puisque l'offense est envers eux. »
Après une courte délibération, le syndic déclara que Marthe Baudouin, pour avoir usé de coquetterie à l'eiicontre d'une re- cherche honnête et loyale, était déchue du trône de fleurs.
Car les hommes ne pardonnent pas.
A. Dazin.
LA FETE-DIEU.
Comme au uiups où voguaient nos saiiiles ihéories Quand les vierges de SpnrUi y joignaionl leurs concerts, Et que leurs mains, brisant des guirlandes fleuries, Jetaient des roses dans les airs.
Ji'i,cs DE Resseciier, Tablcaux pocliques.
La Fête-Dieu! A ce nom seul s'éveillent en foule les pensées .saintes, les beaux sou- venirs, les images fraîches et gracieuses, et il semble déjà qu'on respire je ne sais quel parfum céleste, mélange ineffable de l'en- cens d'Arabie et de la senteur des roses ! La Fcte-Dieti! c'est, sinon la plus haute, du moins la plus belle et la plus riante de tou- tes les solennités de notre religion; c'est comme une prodigue effusion de l'amour di- vin hors du temple, c'est le sanctuaire transporté un moment avec ses puissants mystères au milieu des demeures des liom- iiies, et Dieu lui -même se mêlant parmi nous et visitiint son peuple.
Un philosophe du sii-cle dernier nr pou-
vait s'empêcher d'admirer le costume sim- ple et pittoresque de nos pauvres moines; chez lui le feu sacré de l'artiste perçait à travers les glaces de l'incrédulité, comme un vieux volcan d'Islande (jui jette encore des llammcs sous le |)oids des neiges amon- celi'cs.
Quel hoiMine de goùl et d'imagination, si peu croyant qu'il soit, pourrait donc rester insensible aux poétiques beautés de cette fête? Quel cœur d'airain se fermerait à la pieuse allégresse qui se répand ce jour-là par toutes les cit(-s et jus(iue dans les plus humbles bourgades de I;i chrétienté? Ces maisons ornées de riches tapisseries ou simplement couvertes 'riiti lin d'une blan-
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cheur éclatante, ces nies joncluies de (iliiii- tcs odorantes, ces arceaux tie verdure; ces fragiles autels de inuiissc et de feuillages où doit venir se reposer le Dieu fort, gra- cieuse architecture, ouvrage de l'iiidus- trietise éinulaliuu d(;s tidèles ; ce bruit de cloches annoueant lu sortie du temple, ces cantiques de jeui-e^ lilU^s voili-es qui ou- vrent la marche; ces bauuières llottaiites, couiriie dans un tournoi ; celte image d'un Dieu crucilie, surmonlee aujourd'hui d'une courouue, non plus d'épines, mais de lleurs; ces prêtres véiiérahles usés par le jeune et la prière, ({ui trouvent dans le conlentenicnt de leur cœur un reste de force pour se mè 1er à la sainte théorie; ces deux foules dont Tune suit en chantant hosanna! hosanva! et fait corl(=ge au Roi des rois; dont l'autre, pressée sur deux rangs, s'agenouille et s'in- cline au passage de la radieuse eucharistie, et toute celte pompe éclairée, illuminée par un de ces éclatants sojeils de juin qui ré- pandent si chaudement, si amoureusement sur la nature des flots de lumière el de poé-
sie : (juel tableau phis ravissant! quelle scène plus digne de charmer le cœur et les yeux de tout homme (im a le sentiment du beau !
Oui, pour l'artiste, oui, pour le poëte, lors même qu'il a le malheur de ne pas croire, et dans nos temps de doute et d'hé- sitation, hélas! quelle mdrmité plus com- mune? oui! c'est là sans doute un grand, un niagniliqiie spectacle ; mais ce n'est qu'un spectacle: pour le chrétien seul c'est utie fêle cl la plus belle de loules les fètes. Au fond de chacune des solennités si majes- tueuses el si louchanles de noire religion réside un sens intime, une ineiïable beauté cachée dont la beauté extérieure du culte n'est que le faible symbole, et cju'on ne peut découvrir qu'au llambeau de la foi.
Heureux, heureux les regards qui ont lu et compris le mot de l'énigme sacrée ! Heu- reuses , heureuses les lèvres qui se sont approchées de la céleste coupe !...
A. S. Sai.nt-Valry.
LA TENDRESSE DUNE SOEUR.
Au milieu d'un grand salon de travail donnant sur un jardin, autour d'une longue table couverte de boîtes, de pelotes, de cor- beilles, de sacs à ouvrage, sont réunies plu- sieurs jeunes personnes. La plus âgée d'en- tre elles, Lavinie, se prépare à faire une lecture , tandis qu'en écoutant les autres s'occupent de dillérenls travaux à i'ai- guille.
Lavinie a dix-sept ans; sa physionctmie est calme et douce ; la linesse et la grâce de ses moiiveiiienls et de ses atlitiides la dis- tinguent de ses compagnes; son esprit est déjii formé , car elle n'est plus une enfant, et à la (in de cette année, que ses parents
ont hxee comme le terme de son éducation, elle commencerait à aller dans le monde si sa tendresse |)our sa sœur Emma, qui n'a pas seize ans et qu'elle ne vent p.is (juitter, ne la faisait rester encore un an près d'elle après avoir terminé ses études.
• Je vous en plie, mesdemoiselles, dit-elle en (tuvrant son livre, faites aujourd'hui le moins de bruil possible et prêtez-moi toute votre attention.
— Qu'allez-voiis donc lire ?
— Quelques pensées qui nous intéres- sent toutes; elles traitent de la tendresse d'une sœur.
— Oh ! bieu, bien, > s'écrièrent-elles # la
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fois ; et chacune s'établit pour écouter à son aisp.
« Est-ce bien lonj^? demanda mademoi- selle Anaïs , jeune personne aux cheveux blonds, il l'air passablement fade et prëten- tieuï, et toujours très occupée d'elle-même.
— Je m'arrêterai si j'ennuie. ..
— Conunencez donc! conunencez donc !» reprirent les autres vivement.
Avant que le silence se rétablît complè- tement , Lavinie s'adiessant à sa sœur qui était à l'antre bout de la table :
• Emma!...» et elle lui envoya un petij. baiser sur le bout de ses iloigls.
PuiQia l'en renie rci a par un sourire affec- tueux et un signe de tète.
Tout le monde étant prêt, la jeune lec- trice toussa légèrement (préliminaire obligé de toute lecture) et couinicuça:
LA TENDRESSE D'UNE SOEUR.
Un frère est un ami donné par la nature. LECOirvÉ.
«Tendresse de sœur! c'est-à-dire afFec- tion, dévouement, sollicitude, tout ce que le cœur a de plus tendre et de plus paisible. Deux sœurs qui s'aiment î... ce sont deux êtres qui n'ont qu'une âme, deux existences qui n'ont qu'une vie.
« Figurez-vous bien, vous, jeune homme qui n'avez qu'un frère, compagnon de vos plaisirs et dépositaire de vos peines, figu- rez-vous ce que serait une sœur! une sœur! prévoyant vos chagrins et vos dangers, oc- cupée de votre sort, toujours prête à vous entendre, souriant à vos joies et souffrant de vos peines qn'elle partage, ayant tou- jours nue ])aroleqni s'adresse à voire cœur, qui le touche, qui le réjouisse ; si glorieuse d'enlendre vos éloges, si malheureuse de vos fautes!... Oh! jeune homme! c'est un malheur de n'avoir pas une sœur, car sa tendresse est la seule qui puisse se compa- rer à celle d'une mère 1
• Et vous, jeune fille, vous qui peut-être, cherchant une amie de votre âge, avez dii vous attacher à uoe étrangère, je vous
plains... Le ciel pouvait créer pour vous un être qui eîit tant fait pour votre bon- heur !
• Une. sœur! c'est nous-même^ c'est le cœur qui souflre et bat avec le nôtre ; c'est l'àme qui craint et espère avec la nuire , c'est un lien d'union indissoluble.
« Et qui peut altérer la tendre affection de deux sœurs, surtout si elles sont à peu près du même âge?... Habituées dès Ten- fance à s'aiuier l'une l'autre, à ajiuer en- seinble les ctre$ à qui toutes deux doivent de l'alfcction , elles ont vécu de lu mciue vie... Leur imagination s'est développée sous la niêine influence , leurs impres- sions ont été les mêmes, ei toujours du même pas dans leurs jours d'enfant, elles se retrouvent ensemble à leurs jours de jepne fi}le.
« Une tendresse de sœur ! c'est le senti- ment Ip plus intime et le moins raisonné... Tout est volontaire... C'est le cœur qui parle et non le devoir qui commande. Oh ! deux sœurs qui s'aiment!... Elles ont be- soin l'une de l'autre à tous les moments de leur vie... A l'une séparée de l'autre, la joie est incomplète ou le malheur trop pesant.
• La femme qui ne saurait comprendre tout ce que la tendresse d'une sœur ren- ferme de trésors est bien à plain<lre, car elle a méconnu ce que le ciel, dans un mb-' ment de faveur, lui avait donné de plus as- suré |)our adoucir l'amertume de sa vie. »
Lavinie s'arrêta quelques instants.
« Ces réflexions si simples et si vraies, dit-elle, me rappellent un fait très intéres- sant, et qui fera suite à notre lecture : c'rst l'histoire de Marguerite et de Louise... Tu sais, Emma?
— Oh ! oui... ces pauvres sœurs qui s'ai- ment tant!»
« Nos parents ont une maison à Cam- brai. Deptiis bien des années, depuis vingt ans et plus, nous avions pour portiers de fort braves gens, Giraud et sa femme, dont
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les enfants avainit grandi »t s'éiovaicni , ■ pour ainsi dir»', avec nous. Louise et Mar- giUTite étaient nos aînées d'nn an smlf- ment, et comme lenrs parents les gardaient anprès d'eux, et qu'elles «on» Ijomu's et douces, maman leur permettait souvent de venir nous voir; aussi, Emma et nmi, nous sommes -nous beaucoup atlacliees à elles, surtout depuis qu'elles sont si mal- heureuses.
• Il y a bientôt dix-Iuiit mois que Louise. la plus jeune, fut atteinte de la petite vé- role ; Marguerite s'établit près d'elle et ne voulut pas la quitter un seul moment ; pen- dant vingt-deux jours et vingt-deux nuits elle lui prodigua les soins les plus assidus, résistant à toutes les prières, aux ordres même qui voulaient l'éloigner de sa sœur. Quand on vit du mieux, quand le médecin annonça que la malade était hors de dan- ger, Marguerite se trouva bien consolée. Mais, pauvre Louise !.. le mal s'était porté sur les yeux, et depuis ce temps elle est aveugle...
«Aveugle, mesdemoiselles, vous figurez- vous quel malheur! quand on connaît tout ce qui nous entoure et qu'on ne doit plus le revoir!... quand on a su lire... quand on aime à s'occuper et qu'on ne doit plus tou- cher un livre ni un ouvrage... Et puis être subordonné à toutes les volontés... tout at- tendre de la complaisance des autres, ne plus faire un pas, un mouvement, la moin- dre action, qui ne soient dirigés par une main étrangère; voilà surtout ce qu'il y a de plus pénible.
« Louise fut bien affligée ; mais pour ne pas augmenter le chagrin de ceux qui l'entou- raient elle se tut. Marguerite fut ujoins maîtresse d'elle-même; le malheur de sa sœur la mettait dans un désespoir alTreiix. Ne cessant ses pleurs que lorscpTelle pou- vait la distraire et l'égayer... Oh ! si vous l'aviez vue la conduire, la servir... et s'oc- cui)ant d'elle ronstanmient . prévenant tous leK désirN df la jiauvre iidirmc. roiiime pour
lui éviter de SiiuHrir les priv.ilions qui pou- vaient naîln' de son élat. Hnlin elle n'avait |dus qu'un soin, celui de sa sœur. On eût dit (jue, depuis que L(tuise avait perdu de ses facultés. Mari^uerite lui devait une par- lie des siennes. Lorsque uiainau nous per- niellail de nous réunir dans le jardin, c'est alors que nous étions touclu-fs de la bonté et de la sollicitude de Marguerite... Llle n'a- vait rien conservé de la distraction d'une jeune fille qui recherche un j>laisir; elle avait pris la raison d'une mère qui soigne un enfant en bas âge... la tenant toujours au bras, lui expliquant tout ce qu'elle en- tendait autour d'elle; et bien souvent, en riant avec la pauvre Louise (on a remarqué, vous savez, que les aveugles sont ordinai- rement très gais), je voyais les yeux de Mar- guerite tout pleins de larmes.
« Cette affection active, reçue et accordée par deux êtres qui la comprenaient si bien , avait adouci ce malheur tombé sur un vie coumiencée si paisiblement, lorsque tout à coup le fléau qui mit tant de familles en deuil désola notre ville. Nous vînmes à Pa- ris pour être plus à portée des secours du talent, et parmi les nombreux événements que cha(]iu' courrier venait nous apprendre, nous reçûmes la nouvelle de la mort de Gi- raud et de sa femme; tous deux avaient été emportés à deux jours de distance par un accès de choléra foudroyant.
• Ils avaient laissé quelque peu d'argent, mais fort peu de chose, et comme les deux jciuies lilles ne pouvaient continuer le ser- vice de la loge, aussitôt que ma mère apprit leur nouveau malheur, elle leur fit donner une petite chandjre dans le haut de la maison.
«Voilà donc Marguerite, seule à di.x huit ans. chargée de pourvoir à ses besoins et à ceux de sa sœur, jiaiivre aveugle qiu ne peut même pas l'aider dans les petits .S(tins de leur intérieur. Rien ne la rebuta (piaiid elle se vit ainsi sans assistance, car l'épidémie avait éloigné un grand nombre de personnes
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qui eussent pu leur être titiies, telles (pie mou père et rua iiièiv, qui certaiiicineiit ne les auraient pas abandonnées.
• Il y a quelque jours j'ai reeu une lettre de Marguerite
• Écoutez comme ce passage montre bien le sentiment qui la fait agir :
• C'est sans doute ii l'intérêt que vous me portez, mademoiselle, que je dois ce que madame de Beaumal voulait faire pour moi; aussi je vous prie de la remercier mille fois, en excusant mon refus. Je sens tout le prix de sa bonté; certainement dans toute autre circonstance j'aurais été bien heureuse de donner des soins à mesdemoiselles de Beau- mal ; mais ma pauvre sœur ne peut pas res- ter seule, elle a besoin de moi •, elle n'est pas d'une bonne santé, elle tomberait ma- lade d'ennui sans moi. On m'a dit, made- moiselle, que vous me sauriez mauvais gré de ne pas être entrée cliez cette dame ; oh ! moi je suis bien sûre que non, car je sais combien vous aimez mademoiselle Emma, et vous comprendrez pourquoi je ne veux pas laisser ma pauvre sœur aux soins des étrangers qui se contenteraient de lui don- ner le plus nécessaire, (jui ne penseraient jamais à la distraire, parce qu'on s'ennuie des iulirmes et des malades. Je sais tout cela ; c'est pourquoi je sens que ma place est auprès d'elle, et vous savez bien, made- moiselle, qu'on lit dans la sainte Ecriture : Le frère qui s'appuie sur son frère ne sau- rait périr. Dieu aura pitié de nous. »
« La dame qui nous écrit en même temps nous dit que Luui^c ne manque de rien; elle a des vêtements d'hiver neufs et bien chauds ; toutes les petites choses que sa santé exige lui sont données avec la même exactitude que lorsqu'elle était soignée par sa mère; et comme elle ne sait rien de ce qui se passe autour d'elle, elle ignore que Marguerite se prive de tout, (prclle porte encore malgré le froid une petite robe d'été, qu'elle veille jusque fort tard dans la nuit pour faire plus d'ouvrage.
•Mais aussi Marguerite a le bonheur d'être récompensée par raiïection et la reconnais- sance de Louise qui, si elle ignore les sacri- fices que fait sa sœur, apprécie bien du moins tout ce qu'elle lui doit.
• Emma a demandé à uiaman de vouloir bien envoyer à cette bonne Marguerite une robe chaude pour remplacer celle qu'elle porte...
— Et Lavinie , interrompit vivement sa sœur, a prié papa de lui faire donner une voie de bois, et d'en retenir le prix sur ses menus-plaisirs. •
Cette courte altercation entre les deux sœurs cherchant mutuellement à se faire valoir avait quelque chose de doux, et un mouvement de sympathie se communiqua à l'assemblée.
« Je voudrais que tu devinsses aveugle , » s'écria en s'élançant dans les bras de sa sœur aînée une enfant de douze ou treize ans qui avait écouté le récit avec une vive émotion.
La jeune lille lui souritet l'embrassa.
• Mais, interrompit la grande demoiselle blonde, cette Marguerite pouvait être beau- coup plus utile à sa sœur en s'éloignant qu'en restant auprès d'elle.
— Plus utile ! Et ses soins ! qui pouvait les remplacer?
— Des soins! tout le monde peut en donner. — Tout le monde ne peut donner ceux
d'une sœur, répondit une des jeunes (illes qui soupira au souvenir de la sienne dont elle était séparée.
— Oh : bien sûr ! bien sûr ! » s'écrièrent plusieurs voix.
Et les petites iilles sautèrent au cou de leurs sœurs aînées, et les plus grandes se donnaient la main atrectueusemeni comme pour se répéter une mutuelle assurance de leur dévouement.
• -Mais je ne vois rien d'extraordinaire à cette belle action, dit Aiiaïs en se levant. Votre Marguerite pouvait fort bien surveiller les soins qu'on devait dcnnrr à sa .«œur, s'c-
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titer une \'ie de fatigue, et personne ne leût blâmée.
— C'est vrai, elle aurait même fait son *evoir, ajouta Emma avec ironie.
— N'est-ce pas assez?»
Toutes regardèrent Auaïs avec une triste
|)iTié, Les yeux étonnés de Lavinie rencon- trèrent ceux d'Eiiuna, qui ajouta