HACOB BURCKHARDT

■J

LA CIVILISATION EN ITALIE

AU TEMPS DE U RENAISSANCE

uuuu.» «V '"•"--"

of '"^eïijoev^/

N<-'

[i LijRARY

7^ J " '

LA CIVILISATION

KN ITALIE

AU TEMrS DE LA RENAISSANCE

Ce volume a été déposé au uunistèrc de l'intérieur en 1885.

^6/y^'

^i.is. iTP. iM.ii ï-Nonuii I c", 6, RUE CAr.ANcitnii. SViill.

LA CIVILISATION

EN ITALIE

Ail TËIIPS »Ë LA RE^AI$SA^CE

I

JACOB BURCKHARDT

tRADUCTION DE M. SCIHMITT, PROFESSEUR AU LYCEE CONDORCET SUR LA SECONDE ÉDITION ANNOTÉE PAR L. GEICER

TOME PREMIER

PARIS

LIBRAIRIE PLON PLON-INOURRIT ki C'' , IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, nUE C4BANCIE11K 6*

Tous Jroitt retervét

■'■^^'"^.rtf:^^

vy v*VT v"*/'-'-

JUL 2 0 1965

MU

Droit» de reproduction et de traduction

réservc's jiour tous pajs.

AVANT-PROPOS

Au mois d'octobre 1875, je reçus l'honorable mis- sion de publier la troisième e'dition, devenue nécessaire, du présent ouvrage. L'auteur ei 'M. le professeur h. Kugler, qui avait à l'origine être chargé de ce soin, m'avaient autorisé, il eU vrai» à remanier le livre à mon gré; néanmoins, convaincu comme je l'étais que je ne pourrais pas faire mieux, j'ai cru devoir respecter le caractère général de cet ouvrage et me contenter de faire des changements de peu d'importance. J'ai donc laissé subsister le texte presque en entier, me bornant à ajouter fiéqucmment des mots isolés ou même plu- sieurs lignes; ce n'est qu'à titre d'exception (particu- lièrement p. 236 ss., 243 ss., 261 ss.) que j'ai inter- calé des passages d'une certaine étendue. Il est résulté de cette manière de procéder que, partout nos idées p >' sur le sujet traité par l'auleur se sont modifiées par " - suite de recherches plus récentes, les notes que j'ai rema-^^ /^^ niées, en prenant pour base les recherches en question, ne cadraient plus exactement avec le texte. (Compa- rer surtout p. 114 ss., p. 183 ss., p. 215 ss., p. 236

8 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MECANISME.

d'appui, elle élait juste assez forte pour empêcher toute unité dans raveuir, sans toutefois pouvoir en créer une elle-même '. Entre l'Empire et le Saint-Siège il y avait une loule de corps politiques, villes et souverains despotiques, soit anciens déjà, soit récents, dont l'exis- tence appartenait à l'ordre des faits purement maté- riels •. C'est que l'esprit politique moderne apparaît pour la première fois, livré sans contrainte à ses pro- pres instincts ; ces États ne montrent que trop souvent le déchaînement de l'égoïsme sous ses traits les plus horribles, de l'égoisrae qui foule aux pieds tous les droits et qui étouffe dans son germe toute saine cul- ture ; mais quand cette funeste tendance est neutralisée par une cause quelconque, on voit surgir une nouvelle forme vivante dans le domaine de l'histoire; c'est l'Etat apparaissant comme une création calculée, voulue, comme une machine savante. Dans les villes érigées en républiques, romme dans les États despotiques, cette vie se manifeste de cent façons différentes et détermine leur forme inieiieure, aussi bien que leur politique extérieure. Nous nous bornerons à examiner le carac- tère avec lequel elle se montre dans les États despoti- ques, parce que c'est que nous le trouverons plus complet et mieux accusé.

La situation intérieure des territoires obéissant à des souverains despotiques rappelait un modèle célèbre, celui de l'État normand de l'Italie inférieure et de la

' MAcniWELLi, Discorsi, 1. I, C. Xit. E la cagione, che lu Italia non tia quel medetimo termine, ne liabbia anch' ella à una Republica b un pren- eipe che la governi, è solamcnte la Chiesa; perche havendovi habiialo e teitulo Imperio temporale non è stata si p'teiile ne di tal virtu che l'hubbia potuto occupare il restante d' Italia efanene prcncipe.

' Les souverains et leurs partisans s'appellent ensemble lo stat»; plus tard, ce nom a pris la signification d'existence de tout ua territoire.

CHAPITRE PREMIER. - I.N T HO [; UCTION. 3

Sicile, tel que l'avait transformé Temoereur Frédéric II Ce prince, qui. dans le voisinage des Sarrasins, avaii grandi au milieu des trahisons ' et des dangers de toute sorte s'était habitué de bonne heure à juger et à traiter les choses d'une manière tout objective : il est le pre- mier homme moderne sur le trône. Ajoutez à cela la connaissance exacte et approfondie de l'intérieur des Etats sarrasins et de leuradminislralion. et cette guerre avec les papes dans laquelle les deux partis jouaient leur existence, et qui les forçait tous deux de faire appel à tous les moyens et à toutes les ressources imaginables Les mesures prises par Frédéric (surtout depuis 1231) tendent à l'établissement d'une autorité royale toute- puissante, au complet anéantissement de l'État féodal a la transformation du peuple en une multitude inerte' désarmée, capable seulement de payer le plus d'impôts possible. Il centralisa tout le pouvoir judiciaire et l'ad- immstration d'une manière jusqu'alors inconnue dans i Occident. 11 est vrai qu'il ne supprima point les tribu uaux féodaux mais il établit l'appel aux tribunaux de 1 Empire; H défendit de nommer aux emplois par la vo.e élective; les villes qui se permettraient de recourir aux élections populaires étaient menacées de la dévas- tation, et leurs habitants devaient perdre leur condition dho^mes libres. L'impôt sur la consommation fut et.l)h; les . ontribulions. basées sur un cadastre et sur la routine musulmane, furent exigées avec cette rigueur avec cette cruauté sans laquelle on ne peut obtenir de' l^igent des Orientaux. Ici Von ne voit plus un peuple.

.vec beaucoup de ^n.^Z^:^:^,^^l^^^^ ^"' ^^^'^

4 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

mais une foule de çujels taillables et corvéables à merci, qui, par exemple, n'oblenaient le droit de form;iriage qu'en vertu d'une permission spéciale, et à qui il était absolument interdit d'aller faire leurs études hors de chez eux, surtout dans la ville guelfe de Bologne. L'Uni- versité de Naples, que Frédéric favorisait par tous les moyens possibles, donna le premier exemple en matière de contrainte scolaire, tandis que l'Orient laissait, du moins, la jeunesse libre sous ce rapport. Par contre, Frédéric restait entièrement dans la tradition musul- mane, en trafiquant, pour son propre compte, avec tous les ports de la Jilerranée, en se réservant le mono- pole d'une foule de produits, tels que le sel, les mé- taux, etc., et en privant ainsi tous sos sujets de la liberté commerciale. Les kalifes falimites, avec leur doctrine de l'incrédulité, avaient été, du moins au com- mencement, tolérants à l'égard des croyances de leurs sujets; Frédéric, au contraire, couronne son système de gouvernemen» par une inquisition contre les héréti- ques, qui paraît d'autant plus condamnable si l'on admet qu'il ait persécuté dans les hérétiques les repré- sentants des idées libérales dans les villes. 11 choisit, pour composer sa police et pour former le noyau de son armée, les Sarrasins qui avaient quitté la Sicile pour venir se fixer à Lucérie et à Nocera, exécuteurs impi- toyables des volontés du maître et indifférents aux fou- dres de l'Église. Les sujets, qui avaient perdu l'habitude de porter les armes, assistèrent plus tard à la chute de Manfred et à l'usurpation de Charles d'Anjou, sans rien faire pour s'y opposer; quant au prince français, il hérita de ce mécanisme gouvernemental et s'en servit pour son propre compte. A côté de l'empereur ceotralisateur surgit un usurpa-

CHAPITRE PREMIER. INTRODUCTION. 5

teur d'une espèce toute particulière : c'est son vicaire et son beau-fils, Ezzclino da Romano. Il ne représente pa> uu système de gouvernement et d'ad ninistration, attendu que toute son activité se dépense en luttes qui ont puur objet de lui assurer la domination dans la p-irtie orieulale de l'Italie supérieure; mais, comme exemple politique, il a son importance aussi bien que sj!i protecteur impérial. Jusqu'alors toutes les con- quêtes et toutes les usurpations du moyen âge avaient eu pour prétexte un droit d'hérédité réel ou prétendu, ou bien d'autres droits, ou elles avaient été la suite de lutles entreprises contre les infidèles et les excommu- niés. Ezzelino, au contraire, est le premier qui essaye de fonder un trône par des massacres généraux et par des cruautés sans fin, c'est-à-dire par l'emploi de tous les moyens, sans autre considération que celle du but à atteindre. Aucun des imitateurs d'Ezzelino n'a égalé ce dernier, sous le rapport de l'énormité des crimes com- mis; César Borgia lui-môme lui est resté inférieur à cet égard. Mais l'exemple était donné, et la chute d'Ezzelino ne fut ni le signal du rétablissement de la justice pour les peuples, ni un avertissement pour les criminels de l'avenir.

C'est en vain qu'à cette époque saint Thomas d'Aquin, sujet de Frédéric, tout en proclamant la royauté la meilleure forme de gouvernement et la plus régulière, établit la théorie d'une monarchie constitutionnelle, le prince s'appuie sur une Chambre haute nommée par lui et sur des représentants choisis par le peuple; c'est en vain qu'il reconnaît aux sujets le droit de révolte '. Ces théories ne franchissaient pas l'enceinte des salles

' BacmàNN, Politique de iaint Thomtt d'Aqutn, Leipzig 1873, surt. p. 136 SS.

6 L'ÉTAT AU POINT DE VUE !> U MÉCANISME.

oïl elles étaient exposées, et Frédéric, ainsi qu'Ezzelino, continuaient d'élre pour l'Italie les plus grandes figures politiques du treizième siècle. Leur image, déjà repro- duite sous des traits à moitié fabuleux, se détache des « Cent vieilles Nouvelles «, dont la rédaction primitive date certainement de ce siècle '. Frédéric y apparaît déjà avec la prétention de disposer en maître absolu de la fortune de ses sujets, et il exerce, par sa personna- lité même, une influence considérable sur les usurpa- teurs tentés de l'iraiter; Ezzelino y est nommé et repré- senté avec ce respect mêlé de terreur qui est la marque la plus sûre d'une iraaginalioii vivement frapnée. Sa personne devint le centre de toute une littérature qui commence à la chronique des témoins oculaires et qui va jusqu'à la tragédie à moilié mythologique*.

Aussitôt après la chute de ces deux hommes, on voit surgir en grand nombre les tyrans particuliers, dont l'usurpation est facilitée surtout par les querelles des Guelfes et des Gibelins Ce sont généralement des chefs gibelins qui s'emparent du pouvoir; mais avec cela les circonstances au milieu desquelles s'accomplit l'usurpa- tion sont si nombreuses et si variées qu'il est impos- sible de méconnaître dans tous ces faits particuliers un caractère général de fatalité. Relativement aux moyens à employer, ils n'ont qu'à marcher sur les traces dc^ partis, c'est-à-dire à exiler, à exterminer, à ruiner ceux qui les gênent.

» Cento Novelle antiehe, id. 1525. Pour Frédéric, nov. 2, 21, 22, 23, 24, 30, 53, 59. 90, 100; pour Ezzelino, nov. 31, siirt. 84.

* Sc\nDr,OM0S, De vrbiiPalav.antiq., dans le 7Vj«n»irwc!e GRiEVirs, VI, m, p. 259.

CHAPITRE II

LA TYRANNIE AU QUATORZIÈME SlflCLE

Les agissements des grands et des petits tyrans du quatorzième siècle montrent assez que des impressions de ce genre devaient porter leurs fruits. Leurs méfaits étaient monstrueux, et l'histoire les a enregistrés en détail; mais, quand on examine le mécanisme politique de leurs États, on ne peut s'empêcher de reconnaître que eette étude présente un intérêt supérieur.

Le calcul raisonné de tous les moyens, calcul dont pas un prince étranger à l'Italie n'avait alors l'idée, et le pouvoir presque absolu que les souverains de la Péninsule exerçaient dans l'intérieur de leurs États, produisirent des hommes et des situations comme ou n'en voyait pas ailleurs '. Pour les plus avisés parmi le^ tyrans, le principal secret de la domination consistait à laisser, autant que «jossible, les impôts tels qu'ils les avaient trouvés ou or{;a:)ist'S à l'origine : c'esl-à-dire un impôt foncier ba^é sur un cadastre, des impôts déter- minés sur la consommation et des <^roits sur l'impor- tation et sur l'exportation. A cela venaient s'ajouter les revenus particuliers de la maison régnante; la seule possibilité d'élever le chiffre de l'impôt tenait à l'aug- mentation du bien-éire général et a l'extension des

* SiSMO.\Di, Hiêl. des rép. ilai'ei:Hes, IV, p. 420; VIII, p. 1 S».

8 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

relations commerciales. Il n'était pas question d'em- prunls, comme on en voyait se faire dans les villes; plutôt que d'emprunter, on se permettait de temps à autre un coup de force bien combiné, qui était supposé devoir laisser intact l'ensemble de l'édifice politique, comme, par exemple, la destitution et la spoliation des employés supérieurs des finances, qui rappelait les pro- cédés des sultans».

Au moyen de ces ressources, le prince cherchait à faire face à toutes les dépenses, c'est-à-dire à entretenir sa petite cour, sa garde personnelle, l'armée qu'il sou- doyait, les édifices publics, et à payer les bouffons aussi bien que les gens de talent qui faisaient partie de son entourage. L'illégitimité, entourée de dangers per- manents, isole le souverain; les relations les plus hono- rables qu'il puisse nouer sont celles qu'il entretient avec des hommes doués de grandes qualités intellec- tuelles, quelle que soit d'ailleurs leur origine. Au trei- zième siècle, la libéralité des souverains du Nord s'était bornée aux chevaliers, aux serviteurs et aux trouvères de noble extraction. Il n'en est pas de même du tyran italien, qui rêve de beaux monuments, qui a la passion de la gloire, et qui, par suite, a besoin de s'entourer d'hommes de talent. Vivant au milieu des poètes ou des savants, il se sent sur un terrain nouveau, il est presque en possession d'une nouvelle légitimité.

Tout le monde connaît sous ce rapport le tyran de Vérone, Can Grande dolla Scala, qui entretenait toute une Italie dans la personne des illustres réfugiés qui peuplaient sa cour^ Les écrivains étaient reconnaissants;

' Franco Saochetti, .VoveKe (61, 62).

* Dante a sans doute perdu la faveur de ce prince, tandis que les bouffons l'ont toujours gardée. Comp. l'histoire curieuse

CHAPITRE II. LA TYRANNIE AU QUATORZIÈME SIÈCLE. »

Pétrarque, doQt les visites à ces cours ont été blâmées si sévèrement, a fait le portrait idéal d'un prince du quatorzième siècle '. 11 demande au seij^neur de Padoue, auquel il s'adresse, beaucoup et de grandes cli > r , mais en termes qui font supposer qu'il le croit capaijie de répondre à son attente. ' Tu dois être, non le maître de tes sujets, mais leur père ; tu dois les aimer comme tes enfants, que dis-jc! comme toi-même *. Tu dois aussi leur inspirer de l'affection pour toi, non de la crainte, car la crainte engendre la haine. Tes armes, (es satellites, tes soudards, tu peux les tourner contre l'ennemi ; contre les sujets, tu ne peux rien avec une garde du corps; ce n'est que par la bienveillance que tu peux les giiguer. Sans doute, je ne parle que des ci- toyens qui désirent la conservation de l'État, car celui qui ne rêve sans cesse que des changements est un rebelle et un ennemi de la chose publique. » Puis, entrant dans les détails, il expose la fiction toute mo- derne de la toute-puissance de l'État : le prince doit être libre, indépendant des courtisans; mais, avec cela, iF doit régner sans faste et sans bruit, pourvoir à tous les besoins : créer et entretenir des églises et des édi- fices publics, veiller à la police des rues', dessécher les

qu'on lit dans Pétrarque, De rerum memorandarum , lib. II, 3, 4G.

' Petrarcv, Episiolœ seniUs, lib. XIV, 1, à François de Carrare

(28 nov. 1373) Celle lettre a souvent été imprimée à part, sous ce

titre : De Itepublica vptitne administranda, p. ex., Berne, 1602.

* Ce n'est que cent ans plus tard que la femme du prince devient

aussi la mère du pays. Com,). V Oraison funèbre de Blanche-Marie l'isconf', par Jérôme Crivelli, dansMtrvvTOi\i, Scriptores rerum Ilalicarum, xx^" C01.42D. C'est ù la suite d'une plaisanterie du traducteur qu'une sœu;- du pape sixte IV porte dans Jac. Volaterrauus (Murât. XXHI, col. 109) le nom de mater Rccleii(e.

' Il exprime accessoirement le vœu, qui se rattache à un entre- tien antérieur, que le prince défende de nouveau qu'on laisse les porcs se vautrer dans les rues de Padoue, attendu que c'est un

10 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU M ÉC.'^. M SME.

marais, favoriser la production du vin et des céréales ; faire rendre partout une exacte justice, (îxer et répartir les impôts de telle sorte que le peuple en reconnaisse la nêccssifé et qu'il voie que le prince puise à regret dans la bourse d'autrui, travailler au soulagement des pauvres et des malades, enfin protéger les savants dis- tingués, et vivre avec eux, dacs l'inlérèt de sa gloire future.

Mais, quels qu'aient été les côtés lumineux de ces États en général et les mérites de quelques-uns d'entre eux, le quatorzième siècle n'en recounaissail ou n'en pressentait pas moins la fragilité de la plupart de ces tyrannies et le peu de garanties qu'elles offraient. Les constitutions politiques, comme celles dont nous par- Ions, ont naturellement des chances de durée en rap- port avec l'étendue des États; aussi, les autocraties les plus puissantes tendaient-elles toujours a absorber les plus faibles. Quelle hécatombe de petits princes a été sacrifiée en ce temps-là aux seuls Visconti! Mais à ce danger extérieur correspondait presque toujours une fermentation intérieure, et le contre-coup de cette situation sur le caractère du souverain devait néces- sairement, dans la plupart des cas, être funeste au der- nier point. La fausse toute-puissance, la soif de jouir et l'égoïsme sous toutes ses faces, d'une part, les enne- mis et les conspirateurs, de l'autre, faisaient de lui, presque inévitablement, un tyran dans la mauvaise acception du mot.

Si, du moins, les princes avaient pu se fier à leurs plus pri)!hes parents! Mais dans des situations tout était illcgilime, il ne pouvait s'établir un sérieux droit

spectacle désagréable, qui est surtout dégoûtant pour les étras» gers et qui rend les chevaux ombrageux.

CHAPITRE II. LA TYRANNIE AU QUATORZIÈME SIÈ( JE 11

d'hérédilé, soii pour la succession au pouvoir, soit pi)ur le partage des biens; aussi, dans les moments de ciise, an cousin ou un oncle résolu écartait, dans rmtérét de la maison elle-même, le fils miueur ou inrapablc du prince qui n'était plus. De même il y avait des discus- sions continuelles à propos do l'exclusion ou de la reconuaissauce des bâtards. Il arriva ainsi qu'un grand nombre de ces familles comptaient dars leur sein des membres mécontents, qu'on voyait assez .souvent recou- rir à la trahison ouverte et se venger eo tuant leurs proches. D'autres, vivant dans i'exil, se résignent à leur sort et considèrent leur situation sous un point de vue tout objectif, comme, par exemple, ce Visconti qui péchait au filet dans le lac de Garde '. Le messager de son rival lui ayant demandé comment et quand il comptait revenir à Milan, il lui répondit : >< Par le même chemin par lequel j'en suis sorti, mais pas avant que les crimes de mon ennemi aient dépassé mes pro- pres méfaits, r Parfois aus^i, les parents du souverain immolent ce dernier à la morale publique, violée d'une manière par trop scandaleuse, afin de sauver ainsi la maison elle-même ». Dans certains États l'autorité résido dans l'ensemble de la famille, de telle sorte que le } rince régnant est tenu de s'éclairer des conseils des siens ; dans ce cas au^si le partage du pouvoir ou de l'influence provoquait facilement les plus sanglantes querelles. Chez les auteurs florentins du temps, on rencontre

' PETRir.CA, Brrum trfmorandar. liber III, II, 66. Il S'ajjil dC

Mattlieii I" Vi=couli et de Guido délia Torre, qui régnait alors à Milan.

' Malleo ViLLAM, V, p. 81 ; le Meurtre de Uaïkieu II (Maltioio) Viêe«Hli par safrèret.

12 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

l'expressioQ de la haine profonde que cet état de choses avait excitée. Les pompeux cortèges, les costumes magni- fiques par lesquels les tyrans voulaient peut-être moins satisfaire leur vanité que frapper l'imagination du peuple, suffisent pour provoquer leurs sarcasmes les plus amers. Malheur au parvenu qui tombe entre leurs mains, comme ce doge de fraîche date, Agnello de Pise, qui avait l'habi- tude de sortir à cheval avec le sceptre d'or et qui, rentré dans son palais, se montrait à la fenô(re « ainsi qu'on mon- tre des reliques », appuyé sur des tapis et des coussins de brocart d'or-, il fallait le servir à genoux et lui parler comme à un pape ou un empereur '. Mais souvent ces vieux Florentins parlent d'un ton grave et élevé. Dante * reconnaît et désigne à merveille ce qu'il y a de bas et d'inintelligent dans l'avidité et l'ambition des princes de nouvelle création. « Que disent leurs trompettes, leurs grelots, leurs cors et leurs flûtes, sinon : A nous, bourreaux! à nous, oiseaux de proie! » Ou se représente le château du tyran sur une hauteur isolée de toute autre habitation, plein de cachots et d'oreilles de Denys *, comme le repaire de la méchanceté, comme l'antre de la misère*. D'autres prédisent toute sorte de malheurs à ceux qui entreront au service des tyrans, et finissent par plaindre le tyran lui-même, qui est inévitablemcut

Filippo ViLLANi, Istorie, XI, 101. Pétrarque aussi trouve que les tyrans sont parés » comme des autels aux jours de fête •. On trouve une description détaillée de l'entrée triomphale de Cas- tracani à Lucques dans la vie de ce prince, écrite par Tegrimo. MuRAT. XI, col. 1340.

^ De vulgari eloqmo, I, 0. xn : ...qui non heroico more , seA plebeo scquuntur superbiara, etc.

' Les détails ne se trouvent, il est vrai, que dans des écrits da quinzième siècle, mais ils sont certainement inspirés par d'anciens souvenirs. L. B. Alberti, De re eedi/., V, .1. Franc, di Giorgio, Tratlato, dans Della Valle, Leltere sanesi, III, 121.

* Franco Sachetti, nov. 61.

CHAPITRE II. LA TYRANNIE AU QUATORZIÈME SIÈCLE. 13

l'eanemi de tous les hommes bons et inlelligenf<;, qui oe peut se fier à personne et qui peut lire sur le front de ses sujets l'espérance de sa chute. « De même que les tyrannies s'élèvent, grandissent et se cousolideot, de méni" grandit en silence dans leur sein le germe fatal d'où sortiront pour elles le trouble et la ruine '. « Les auteurs ne font pas assez ressortir un contraste plus frappant : en ce temps-là Florence était occupée du développement le plus large des individualités, pen- dant que les tyrans n'admettaient d'autre individualité que la leur et celle de leurs plus proches serviteurs. Déjà le contrôle le plus minutieux s'exerçait sur les citoyens, et la surveillance s'étendait jusqu'aux passe- ports *.

Cette existence inquiète et maudite prenait une cou- leur particulière dans l'imagination des contemporains, par suite des superstitions astrologiques ou de l'incré- dulité de certains souverains. Lorsque le dernier Carrara, prisonnier dans sa ville de Padoue que la peste avait changée en désert, ne pouvait plus garnir de soldats les murs et les porter, tandis que les Vénitiens enve- loppaient la place, ses gardes du corps l'entendirent souvent la nuit invoquer le diable et lui crier de venir lui donner la mort.

Le développement le plus complet et le plus instructif de cette tyrannie du quatorzième siècle se trouve incon- testablement chez les Visconli de Milan, à partir de la mort de l'archevêque Giovanni (1354), Tout d'abord on

' Maiteo ViLLAM, VI, 1.

* Le bureau des passe-ports qui existait à Padoue au milieu du qnato! zièine siècle est désii^né par Frjnco Sarhetti. nov. 117, comme qudli dellf bullciie. Dans les dix dernières années du règne de Ir.ùc 10 II,oIori que régnait le contrôle le plus minutieux, le sysitéaie des passe-port devait être déjà très-perfectionné.

14 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME,

recoQnait à ne pouvoir s'y méprendre dans Bernabo ua air de famille avec les plus cruels des empereurs romains '. Son principal bul politique, c'est la chasse au sanglier; celui qui ose empiéter sur les droits de l'auguste chas- seur périt dans les plus affreux supplices; le peuple tremblant est obligé de nourrir pour lui cinq railb chiens de chasse, et répond sur sa tête du bien-être de ces ani- maux. Il fait rentrer les impôts par tous les moyens de contrainte imaginables, il donne à chacune de ses filles une dot de cent mille florins d'or, et amasse un trésor énorme. A la mort de sa femme, il adressa une notifica- tion « à ses sujets »; ils devaient, disait-il, partager sa douleur comme ils partageaient ordinairement ses joies, et porter le deuil pendant un an. Ce qui est carac- téristique au plus haut point, c'est le coup de main par lequel son neveu Giangaleazzo .s'empara de sa per- sonne (1385); c'est un de ces complo(s heureux dont le récit fait encore battre le cœur des historiens d'un autre siècle *. Giangaleazzo, méprisé de sa famille à cause de son araourpour les sciences et de ses sentiments religieux, résolut de se venger : il quitta Milan sous le prétexte d'un pèlerinage, surprit son oncle qui ne se doutait de rien, le mit en lieu de sûreté, pénétra dans la ville avec une troupe d'hommes armés, s'empara du pou-

CORio, Storia di Milano, fol. 247, ss. Sans doute des historiens italiens plus modernes ont fait observer que les Visconti attendent encore leur historien, c'est-à-dire un auteur qui tienne le juste milieu entre les louanges exagérées des contemporr.ins (de Pétrarque, par ex.) et les diatribes violentes d'adversaires politiques postérieurs (Guelfes), et qui puisse porter sur eux un jup.ement définitif.

* Celui de Paul Jove, par ex. : Elojta rirorum bdliea virtule illus- tiium. Bàle, 1575, p. 87. Dansla l^iia de Bernabô, Giangal (Tifa, p. 86,ss.) est pour Jo\e posl Theodoricum omnium prœslaniissivius. Compar« aussi .lovius lita XII vicecomitum Mediolani principum, Paris, 1549,

p. 165, ss.

CHAPITRE II. LA TYUANME AU QUATOKZIÈME SIÈCLE. '.5

voir et fil piller le palais de Beriiabo par le peuple.

Chez Gian[jale;izzo se montre dans toute sa force le goiU des tyrans pour les choses colossales, il a dépensé 300,000 (iorins d'or à faire construire di^s digues {j'San- tesques, afin de pouvoir détourner à voloulé le .Miucio de Mantoue et la Breiita de Padoue, et priver ces villes de tout moyen de défense '; il serait même possible qu'il eût son^é à dessécher les lagunes de Venise. 11 fonda* « le plus merveilleux de tous les couvents », la chartreuse de Pavie, et le dôme de Milan, « qui surpasse eu grandeur et en magnificence toutes les églises de la chrétienté "; peut-être le palais de Pavie, que .son père Galéas avait commencé et qu'il acheva, était-il de beau- coup la pluN splendide résidence princière de l'Europe d'alors. C'est qu'il transporta sa bibliothèque et la grande colleclion de reliques qu'il avait réunies et pour lesquelles il avait une vénération toute particulière.

Il serait extraordinaire qu'un prince de ce caractère n'eût pas, dans le domaine politique, recnerché les plus belles couronnes. Le roi Wenceshis lui conféra le titre de duc (1395); mais il ne rèv.iit rien moins que la cou- ronne de roi d'Italie ' ou la couronne impériale, lorsqu'il tomba malade etmourut (1402). On préteud qu'outre les contributions régulières, qui s'éievaient à 1,200,000 flo-

CORIO, fol. 272, 285.

' Cag.nola, dans les .hchices, stor. Ill, p. 23.

* C'est ce que disent Corio, fol. 286, et Poggio. Hisf. Florent., IV, dans MuRATORi, x.\, col. 290. Ca^jnola parle ailleurs des vues de Giangaleazzo sur la couronne impériale; il en est aussi question dans le sonnet qu'on trouve dans Trcchi, Poésie ital. inédite, II, p. 118 :

Stao le citti lombarde con le cblare la maa per darle a voL.., etc. Koma \\ chiama : César mio Dovello lo >ono igauda, et i'aninil pur tits : Or mi eoprite col Tosiro mantello, etc.

hO L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

Fins d'or, ses différents Étals lui ont encore payé, e uae seule année, 800,000 florins d'or à tilre de subside extraordinaires. Après sa morl, l'empire qu'il avait fond oU moyen de toute sorte de violences, tomba en ruine et, en attendant, ses héritiers purent à peine en con server les éléments primitifs. Qui sait ce que seraien devenus ses fils Jean-Marie (f 1412) et Philippe-Mari (f 1447), s'ils avaient vécu dans un autre pays et sans con naître la maison d'où ils sortaient? Mais, issus d'une tell race, ils héritèrent aussi l'immense capital de cruaul et de lâcheté qui, de génération en génération, s'étai accumulé dans cette famille

Jean-Marie est, lui aussi, célèbre par ses chiens ; mai ce ne sont plus des chiens de chasse qu'il a , ce sont de bétes dressées à mettre des hommes en pièces , et don les noms nous ont été conservés comme ceux des our de l'empereur ValentinienI*". Lorsqu'au mois de mai 1409 pendant que la guerre durait encore , le peuple affao» lui fit entendre un jour dans la rue le cri de : Pace puce! il fit charger la foule par ses soudards , qui tuèren deux cents personnes. A la suite de l'événement , il fui défendu, sous peine du gibet, de prononcer les mots de pace et de guerra; même les prêtres reçurent l'ordre d( dire désormais : Dona nobis tranquiUUatem , au lieu d( pacem. Enfin quelques conjurés saisirent le moment o\ Facino Cane, le grand condottiere de ce fou couronné était mourant à Pavie, pour assassiner Jean-Marie à Milan, près de l'église de Saint-Gothard; mais, le même jour, Facino fit jurer à ses officiers de soutenir le frère du duc , Philippe-Marie , et demanda lui-même que sa femme se mariât avec ce prince, quand il ne serait

* CORIO, fol. 301 SS. COinp. ÂMMIBM MàRCBLLIN, XXIX, S.

CHAPITRE II. LA TYR\NME AU QUATORZIKME SIÈCLE 17

plus'. C'est ce qui ne tarda {^uère à arriver : Béaliice de Tende épousa riiéritierdc.Ican-Marie. Nous aurons occa- sion de reparler de Philippe-Marie.

Et c'est à une pareille époqne que Nicclas de Hienzi rêvait de fonder un nouvel empire d'Italie sur le fiaîi'c enthousiasme des fils dégénérés de la Rome d'autrefois! A côté de princes comme ceux-là, qui appliquent une sauvage énergie à poursuivre, non pas des chimères, mais des réalités, et qui arri\ent à leur but parce qu'ils se servent de tous les moyens, même les plus condam- nables, il est impuissant, lui, le rêveur mystique, qui souille la pureté idéale de ses aspirations par des cruau- tés dont l'atrocité même accuse sa faiblesse, et il dispa- raît misérablement de la scène il avait si fièrement débuté.

'Voir Paul Jove, Elogia, p 88-92, Jo. Maria PMUppus, et l'ouvrade cité p. 14, n. 2, p. 175-189.

CHAPITRE m

LA TYRANNIE AU QUINZIÈME SIÈCLE

La tyrannie au quinzième siècle présente un tout autre caractère. Un grand nombre de petits tyrans , et même quelques-uns des plus considérables , tels que les Scala et les Carrara, ont cessé d'exister; les puissants se sont arrondis et ont donné à leurs États une organisation plus savante; sous la main de la nouvelle dynastie f.ragonaise, Naples obéit à une direction plus énergique. Mais ce qui caractérise surtout ce siècle, ce sont les elforts des condottieri pour arriver à la souveraineté indépendante, et même à la couronne : c'est un nouveau pas vers le triomphe de la force ; en même temps c'est une prime élevée, qui peut tenter le talent aussi bien que la scélératesse. Pour se ménager un appui, les petits tyrans entrent volontiers au service des États puissants et deviennent leurs condottieri, ce qui leur procure un peu d'argent et, d'autre part, leur assure l'impunité de plus d'un méfait, peut-être même l'agrandissement de leur territoire. En somme, grands et petits sont désor- mais obligés de se donner plus de peine, de joindre l'intelligence et le calcul à la force, et de s'abstenir de cruautés inutiles; ils ne peuvent plus commettre d'autres méfaits que ceux qui leur permettent d'arri- ver à leur but; ceux-là, les juges désintéressés dans la

CHAriTRB III. - LA TYRANME AU QUINZIÈME SIÈCLE. 19

question les leur pardonnent, ici l'on ne trouve point de trace de cet amour, de ce respect qui faisait la lorce des princes légiiimes de l'Occident; le souverain italien a , tout au plus , une sorte de popularité qui se borne à sa capitale; ce qu'il lui faut pour réussir, c'est le ta- lei.t, la prudence , le calcul. Un caractère comme celui de Charles le Téméraire, qui se lance avec une passion furieuse dans des entreprises qui n'ont aucun caractère pratique, était pour les Italiens une véritable énigme. « Mais les Suisses ne sont que des paysans, et, quand même on les tuerait tous, leur mort ne constituerait pas une réparation pour tous les seigneurs bourguignons qui pourraient périr dans la lutte ! Lors même que le duc posséderait la Suisse sans avoir à la conquérir, il n'y ga- giierait pas cinq mille ducats de revenu annuel, etc." » Ce qui , dans Charles le Téméraire, rappelait le moyen âge, c'est-à-dire ses fantaisies ou ses idées chevaleresques, l'Ita- lie depuis longtemps ne le comprenait plus ». Le prince qui allait jusqu'à donner des soufflets à ses lieutenants, et qui pourtant les gardait à son service; le prince qui maltraitait ses troupes pour les punir d'un échec subi, et qu'on voyait ensuite blâmer ses conseillers intimes en présence des soldats, devait être, pour les diplomates du Sud, un homme condamné. Quant à Louis XI, cet habile politique qui . en matière d'astuce, en aurait remontré lux princes italiens, et qui se posait en grand admira- teur de François Sforza, sa nature vulgaire le place, sous le rapport de la culture de l'esprit, bien au-dessous de ses modèles. Dans les différents États italiens du quinzième siècle,

Dr. r.iXGlXS. nèpé-hes des ambassadeurs milanais, Paris et G"ntrc 1858^ Il p. 200 ss (.V 213.) Comp. II. 3 (n. 144). et II. 212SS. (d. 218)! Paul JOVE, Elogia, p. 156 SS. Caroius Burguni^x dux

20 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

1p bien et le mal se trouvent mélangés dans une bien singulière proportion. La personnalité des princes de- vient si remarquable, souvent si imposante, si caracté- ristique ' pour la situation qu'ils ont et pour le rôle qu'ils doivent remplir, qu'il est difficile de les juger d'après les règles d'une morale inflexible.

L'illégiliraité est le vice originel dont le pouvoir des princes est entaché; il s'y attache une sorte de malédic- tion contre laquelle rien ne peut prévaloir. Leur recon- naissance ou leur investiture par l'Empereur n'y peut rien , parce que le peuple ne tient nul compte du mor- ceau de parchemin que les souverains sont allés cher- cher dans quelque pays lointain ou qu'ils ont acheté à un étranger de passage dans leurs États*. Si les Empe- reurs avaient été bons à quelque chose, ils auraient empêché l'avéucment des tyrans; voilà ce que disait la logique du simple bon sens. Depuis le voyage de Charles IV à Rome, les Empereurs n'ont plus fait que sanctionner en Italie l'état violent qui s'était formé sans eux, sans toutefois pouvoir le garantir autrement que par des chartes sans valeur. La conduite tenue par Charles en Italie, les deux fois qu'il y a séjourné (1354 et 1368), est une des plus honteuses comédies politiques qu'on ait jamais vues. On peut lire dans Malteo Villani* comment les Visconti l'ont promené sur leur territoire

C'est ce mélange de force et de talent que Machiavel appelle virtù et qu'on peut aussi concevoir comme étant compatible avec \^ sceleratezza, p. ex., Discorsi, l, 10, à propos de Sept. Sévère.

* Voir sur ce sujet Franc. Vettori, Arch. stor., VI, p. 293. L'investiture faite par un homme qui réside en Allemagne et qui d'un empereur romain n'a que le nom, ne saurait faire d'uu scélérat le vrai seigneur dune ville.

' M. ViLLAM, IV, 38, 39, 44, 56, 74, 76, 92; V, 1, 2, 14-16, 21. 22, 36, 51, 54. Sans doute il reste 5 examiner si, par suite de l'antipa- thie qu'inspiraient les Visconti à cet historien, il n'a pas raconté

CHAPITRE ni. LA TYRAWIE AU QUINZIÈME SIÈCLE. 21

et Tcu ont fait sortir finalement, l'escortant toujours et partout ; comme il se démène, vrai marchand forain, pour se faire payer sa marchandise, c'est-à-dire les privilèges qu'il vend à ses clients; quelle pitoyable figure il fait à Rome, et comment il repasse enfin les Alpes avec sou escarcelle pleine, sans avoir donné un coup d'épée ! Malgré cela, des patriotes exaltés, des poètes, qui rêvaient le rétablissement de l'ancienne grandeur de l'Italie, fon- daient sur son apparition de grandes espérances, qui naturellement furent ruinées par sa déplorable conduite. Pétrarque avait, dans mainte lettre, engagé l'Empereur à passer les Alpes pour rendre à Rome son ancienne splendeur et pour restaurer l'empire de l'univers. Quand Charles IV fut venu en Italie, naturellement sans penser le moins du monde à d'aussi grands projets, il espéra voir SCS rêves se réaliser et ne se lassa point d'entretenir le prince de ses idées ambitieuses, soit par ses discours , soit par ses lettres ; mais il finit par se détourner de lui quand il crut voir l'autorité humiliée par la soumission de Gliarles IV au Saint-Siège '.

Du moins, lors de son premier voyage (1414), Sigis- mond avait la bonne intention de chercher à intéres- ser le pape Jean XXIII à son concile ; ce fut dans cette circonstance que, l'Empereur et le Pape étant sur la grande tt)ur de Crémone pour admirer le panorama de la Lombardie, le tyran local Gabrino Fondolo, leur hôte,, eut envie de les jeter tous deux en bas. La seconde fois, Sigismond apparut tout à fait en aventurier -. il ne fit acte d'Empereur qu'en couronnant le poète Beccadelli;

bien des faits en les présentant sous des couleurs plus sombres que ne l'était la réalité. Dans un certain passage (IV, 74), il donne de grands éloses à Charles IV. Voir Appendice l à la fio du volume.

52 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME

pendaril plus de six mois il resla à Sienne comme dans une prison pour dettes, et ensuite il ne put qu'à grand- peine arriver à se faire couronner à Rome.

Que faut-il enfin penser de Frédéric III? Ses visites en Italie ont le caractère de voyages de vacances ou de parties de plaisir effectuées aux dépens de princes qui voulaient avoir leurs droits confirmés par lui, ou qui étaient fiers de recevoir somptueusement un Empereur. Tel fut le cas d'Alphonse de Naples, à qui la visite impé- riale coûta jusqu'à cent cinquante mille florins d'or '. Lors de son deuxième retour de Rome (1469), Frédéric passa une journée entière dans sa chambre, à Ferrare*, occupé à distribuer et à contre-signer des promotions. Il alla jusqu'au chiffre de quatre-vingts : il nomma des cava- lîeri, des dottori, des conti, des notaires ; il créa des conti de différentes nuances, par exemple : un conte palatino , un conte avec le droit de nommer des «/o^^ori jusqu'à con- currence de cinq; un conte avec le droit de légitimer des bâtards, de créer des notaires, de réhabiliter des notaires déclarés indignes, etc. Seulement son chancelier de- manda, pour l'expédition des brevets dont il s'agit, des honoraires qui furent trouvés un peu exagérés à Ferrarc *. On ne parle pas des réflexionsauxquelles se livra le seigneur Borso, qui se fit nommer, à cette occasion, duc de Modène et de Reggio, moyennant une redevance annuelle de qua- tre mille florins d'or, lorsqu'il vit son protecteur impérial

' On trouvera de plus amples détails dans Vespasuno Fioren- TiNO, éd. Mai, Spicilegium Romanum, vol. I, p. 54. Comp. 150 et Pa- NORMITA, De diclis et/aclis Alphonsi, lib. IV, n" 4.

* Diario Ferrarese, dans MURAT., XXIV, col. 217 SS.

' Haveria voltilo scortigare la brigala. Jean-Marie Filelfo, qui vivait en ce tenips-l;1 à Bergame, écrivit une violente satire m vulgui eguitum aura notatorum. Comp. la Biographie de Fileyo, dans FàVRB, Mélanges d'histoire lilléraire, 1856, I, p. 10.

CHAPITRE III. LA TYRANNIE AU QUINZIÈME SIÈCLE. 23

signer des brevets avec un îel entrain, et toute sa petite cour se pourvoir de titres. Les humanistes, dont la parole taisait autorité à cette époque, étaient divisés selon leurs intérêts. Tandis que les uns ' célèbrent l'Empereur avec l'enthousiasme conventionnel de la Rome impériale, le Poffge» ne sait plus du tout ce que signifie le couronne- ment-, chez les anciens, dit-il, on ne couronnait qu'un général victorieux , et c'était une couronne de laurier qu'on lui posai' sur la tète*.

Avec Maximilicn l" commence une nouvelle politique impériale à l'égard de l'Italie, une politique qui se rat- tache à l'intervention de peuples étrangers. Son début, l'investiture de Ludovic le More avec suppression de son malheureux neveu, n'était pas de ceux qui portent de bons fruits. D'après la théorie moderne de l'interven- tion, quand deux compétiteurs se disputent un pays , un troisième peut venir prendre sa part du butin, et c'est ainsi que l'Empire pouvait aussi demander sa part. Mais il ne fallait plus parler de droit et dautres considéra- tions de ce genre, Lorsqu'en. 1502 on attendait Louis XIl à Gènes , qu'on détruisait la grande salle du palais des doges, et que partout on peignait des fUeurs de lys, l'his- torien Senarega* allait demandant de tous côtés ce que

« Annales Estentes, dans MCRiT., XX, col. 41.

* POGGii Hist. Florent, pop., lib. VII, dans MURiT., XX, col. 381. Cette manière de voir se rattache aux sentiments antimoanr- chiques de beaucoup d'humanistes de cette époque. Comp. les renseignements précieux donnés par Bezold, la théorie de la sou- YCraineté populaire pendant le moyen âge, Hist., l. XXX VI, p. 365.

' Un certain nombre d'années après, le Vénitien Léonard Giusti- niani critiquait le terme d' imperaior comme n'étant pas classique; par suite, il déclarait qu'il ne pouvait s'appliquer aux empereurs d'Allemagne, et traitait lea Allemands de barbares à cause de leur ignorance des usages et de la langue de l'antiquité. L'humaniste H. Bebel défendit les Allemands contre ces accusations. Comp. L. Geiger, dans la Biogr. génér,, 11, 196.

* SBMiREOA, Dtrtb. Gtnuent., dans MoRiT., XXIV, col. 676,

24 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

signifiait cette aigle qu'on avait toujours épargnée au mi- lieu de tant de révolutions, et quels droits l'Empire avait sur Gènes. Personne ne savait lui répondre autre chose que la phrase sacramentelle : Gênes est une caméra tm- perii. En général, personne en Italie n'était capable de répondre pertinemment à de pareilles questions. Ce n'est que lorsque Charles-Quint fut à la fois maître de l'Es- pagne et de l'Empire qu'il put, avec les ressources que lui fournissait l'Espagne , faire prévaloir aussi ses droits d'Empereur. Mais ce qu'il gagna ainsi profita, comme ou le sait, non pas à l'Empire, mais à la puissance espagnole. A l'illégitimité politique des princes du quinzième siècle se rattachait l'indifférence à l'égard de la légiti- mité de la naissance, indifférence qui choquait tant les étrangers, Commines, par exemple. L'un était en quelque sorte la conséquence naturelle de l'autre. Pen- dant que dans le Nord, notamment dans la maison de Bourgogne, on attribuait aux bâtards des apanages particuliers, nettement délimités, des évéchés, etc., pen- dant que dans le Portugal une ligne bâtarde ne se main- tenait sur le trône qu'au prix des plus grands efforts, il n'y avait plus en Italie une seule maison princière qui n'eût eu et qui n'eût supporté tranquillement dans la ligne principale quelque descendance illégitime. Les Aragonais de Naples étaient la branche bâtarde de la maison, car ce fut le frère d'Alphonse I" qui hérita de l'Aragon lui-même. Peut-être le grand Frédéric d'Urbin n'était- il pas un vrai Montefeltro. Lorsque Pie 11 se rendit au Congrès de Mantoue (1459), huit bâtards de la maison d'Esté vinrent à sa rencontre ', et parmi eux se trouvaient Borso, le duc régnant lui-

' Ils sont énumérés dans le Diario Fenaresc; voirMuriAT., XXIV, col. 203. Compar. PU H Commentarii, éd. Rom. 1854, II, p. 102.

CHAPITRE m. LA TYRANNIE AU QUINZIÈME SIÈCLE. 25

même, et deux fils illégitimes de son frère et pré- décesseur Leonello, également illégitime. 11 y a plus : ce dernier avait eu une épouse légitime; c'était une fille illégitime d'Alphonse I" et d'une Africaine". Sou- vent aussi l'on recoonai.'-Siiit des droits aux bâtards, notamment quand les fils légitimes étaient mineurs et que la vacance du trône créait de sérieux dangers; on admettait une sorte de droit d'ainesse, sans examiner SI la naissance du prince qui prenait la couronn.; était légitime ou non. Partout, en Italie, l'intérèl direct de l'État, la valeur de l'individu et la mesure de son talent sont plus pui'^sants que les lois et les coutumes du reste de l'Occident. N'était-ce pas le temps les fils des papes se taillaient des principautés dans la Péninsule? Au seizième siècle, grâce à l'influence des étrangers et de la réaction politique qui commençait à se faire sentir, la question de la légitimité fut traitée moins légè- rement ; Varchi trouve que la succession des fils légitimes est u commandée par la raison et qu'elle a été, de toute éternité, conforme à la volonté du ciel* «. Le cardin.;! Ilippolyte Médicis fondait son droit à régner sur Flu- rence sur le fait qu'il était issu d'une union peut-être légitime, ou du moins qu'il était fils d'une femme noble et non d'une servante ' (comme le duc Alexandre). A cette époque commencent aussi les mariages de senti- ment ou mariages morganatiques, qui, pour des raisons morales et politiques, n'auraient guère eu de sens au quinzième siècle.

' Marin .Sanldo, Vila de' duehi di Venezia, dans MCRAT., XXII, col. 1113.

- VARcni, Slor. Fior'rt., I, p. 8.

^ SoiiuNO, Pflaz. di Borna. iùr,3, chez Toiniuaso (Ur, Rdaiioni délia cont ai Borna (dans Albeki, Retaiion dtgli ambascialori ccneti, II, ser. t. m, p. 281).

26 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

La plus haute expression, la forme la plus admirée de nUégilimité au quinzième siècle, c'est le condoiliere, qui devient prince souverain, quelle que soit d'ailleurs son origine. Au fond, la prise de possession de l'Italie inférieure par les Normands au onzième siècle n'avait pas été autre chose; mais, à Tépoque dont nous parlons, des projets de ce genre commençaient à entretenir la Pénia- fiule dans un état d'agitation qui allait devenir permanent. Un condottiere pouvait s'élever au rang de souverain même sans usurpation, quand, par exemple, celui qui le payait lui donnait des terres à défaut d'argent et d'hommes •; du reste, même quand un chef de merce- naires renvoyait momentanément la plupart de ses sol- dats, il avait besoin d'un Ueu sûr il pût prendre ses quartiers d'hiver et cacher les provisions indis- pensables. Le premier exemple d'un chef de bande indemnisé de la sorte, c'est John Hawkwood, qui reçut du pape Grégoire IX les villes de Bagnacavallo et de Cotignola ». Mais quand avec Albéric da Barbiano des armées itahennes et des chefs italiens entrèrent ca scène, il devint bien plus facile de gagner des princi- pautés, ou, si le condottiere était déjà souverain quelque part, d'agrandir ses possessions. L'ambition effrénée des condottieri éclata pour la première fois dans le duché de Milan, après la mort de Jean Galéas (1402); les deux fils de ce prince (p. 16) ruinèrent surtout leur puissance en cherchant à détruire ces tyrans mili- taires; aussi le plus grand d'entre eux, Facino Cane, légua-t-il en mourant à la maison régnante sa veuve

> Pour ce qui suit, corapar. Canestrini, dans l'introduction du t. XV des Archiv. stor. s Voir sur ce peMOunage Sbbpbsrb-Tonbli,!, Vif «(• Po^w, App.,

p. 8-16.

CHAPITRE III. LA TYRANNIE AU QUINZIÈME SIÈCLE. Î7

future, un grand nombre de villes et quatre cent miile florins d'or; de plus, Béatrice de Tende (p. 17) entraîna à sa suite les soldats de son premier mari '. C'est de cette époque que datent ces rapports, immoraux au delà de toute mesure, entre les gouvernements et leurs condottieri, qui donnent au quinzième siècle un carac- tère si étrange. Une vieille anecdote \ une de ces anecdotes qui sout vraies partout et nulle part, peint ces rapports à peu près de la manière suivante : les citoyens d'une ville (c'est de Sienne qu'il s'agit proba- blement) avaient un général qui les avait délivrés d'une incursion ennemie; tous les jours ils se deman- daient quelle récompense on devait lui décerner ; ils fini- rent par déclarer qu'ils ne pourraient jamais le récon- penser assez, même s'ils l'investissaient de l'autorité suprême. Alors Tun d'eux prit la parole et dit : Tuons- le, ensuite nous l'adorerons comme un patron de la ville. El il fut traité peu après comme le sénat de Rome traita Romulus.En effet, les condottieri avaient surtout à se défier de ceux qu'ils servaient; quand ils combattaient avec succès, ils devenaient dangereux, et on les faisait dis- paraître comme Robert Malatesta, qui fut dépêché dans l'autre monde aussitôt après la victoire qu'il avait rempor- tée pour le compte de Sixte IV (1482); mais parfois, au pre- mier revers, on les punissait comme les Vénitiens avaient puni Carmagnola (1432) ». Ce qui caractérise la situation

' Cagnola, Arehiv. stor.. III, p. 28; tl [PiUppo Maria) da Ui (Beair ) tbbe molto ttxoro e dinari e lutle le gienU d'arme del dicto Pacino, cke obedivano a Ut.

* In/etmra, dans ECCARD, Seriptores, II, col. 1911. Machiavel lUiscoru, I, 30) pose au condottiere victorieux Talternative de remettre, aussitôt après la yictoire l'armée au maître qui le paye oa de gagner les soldats, de s'emparer des places fortes et de

punir le prince di quella ingralitudine. che e-uo gli uterebbe.

* Compar. Barth. Facios, De tir. UI., p. 64, qui rapporte que C a

28 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

au point de vue moral, c'est que souvent les condottieri étaient obli;;cs de livrer comme otages leurs femmes et leurs enfants, et que, malgré cela, ils n'inspiraient ni ne ressentaient la confiance. 11 aurait fallu qu'ils fussent des héros d'abnégation, des caractères comme Bélisaire, pour ne pas amasser dans leur cœur des trésors de haine; il aurait fallu qu'ils fussent foncièrement bons pour ne pas devenir de francs scélérats. Et c'est sous cet aspect que nous apprenons à connaître beaucoup d'entre eux; nous trouvons chez eux le mépris le plus profond des choses les plus sacrées, la cruauté et la trahison poussées à leurs dernières limites ; ils sont presque tous gens à mourir en se riant des foudres de l'Église. Mais en même temps, chez plus d'un, la per- sonnalité, le talent se développent à un degré merveil- leux, et leurs soldats reconnaissent et admirent cette supériorité. On trouve ainsi les premières armées des temps modernes la valeur personnelle du chef, indé- pendamment de toute autre considération, est le prin- cipal, le tout-puissant ressort. La vie de François Sforza * est une preuve éclatante de ce fait ; il n'y a pas de préjugé de caste qui eût pu l'empêcher de devenir l'idole de tous et de se servir de cette popularité dans les moments difficiles. On a vu parfois les ennemis déposer les armes à son aspect, se découvrir et le saluer

été à la tête d'une armée de 60,000 soldats. Les Vénitiens ont-ils aussi empoisonné Alviano (1516), parce que, comme le dit Prato dans les Archiv. Stor., III, p. 348, il a secondé les Français avec trop d'ardeur à la bataille de S. Donato? La république se fit léguer par Colleoni toute sa succession, et, après sa mort (1475), elle se l'adjugea en vertu d'une confiscation en règle. Compar. Malipiero, Annali l'eneti, dans les Archiv. stor., VII, I, p. 244. Elle aimait à voir les condottieri placer leur argent à Venise. /6/rf„ p. 351.

* Cagnola, dans les Archiv. ttor., m, p. 121 ss.

i

CHAPITRE m. - LA TYRANME AU QUINZIÈME SIÈCLE, 29

respectueusement, parce que chacun le regardait comme le « père commun des soldats ».

Cette famille Sforza est surtout inléressante parce qu'on croit la voir, dès l'ori^jine, s'acheminer vers le trône '. C'est sa grande fécondité qui fut la cause pre- mière de sa brillante fortune : le père de François, Jac- ques Sforza, qui était déjà très-célèbre, avait vingt frères et sœurs, qui tous avaient été élevés à la dure dans la ville de Cotignola près de Faenza, et qui avaient grandi sous l'impression d'uue de ces éternelles vendettas roinagnoles qui armait leur famille contre les Pasolini. Toute la maison n'était qu'un arsenal et qu'un corps de garde ; la mère et les filles elles-mêmes étaient de véri- tables guerrières. Jacques n'avait que treize ans lors- qu'il parlit secrètement à cheval pour aller rejoindre, tout près de Panicale, le condottiere pontifical Boldrino. C'était celui qui, tout mort qu'il était, commandait encore jusqu'à ce qu'il trouvât un successeur digne de lui; en effet, le mot d'ordre sortait d'une tente toute garnie de drapeaux, dans laquelle on conservait le corps embiuméde l'illustre chef. Lorsque, grâce à ses exploits de condottiere, Jacques fut arrivé à une haute situa- tion, il associa les membres de sa famille à sa fortune et s'assura ainsi les avantages que vaut à un prince une nombreuse dynastie. Ce sont ses parents qui empêchent l'armée de se disperser, pendint qu'il est enfermé dans le Castel Nuovo à Naples, et c'est sa sœur en personne qui s'empare des négociateurs du roi et qui, en déte- nant ces otages, le sauve de la mort.

Ce qui prouve que Jacques Sforza se croyait assuré d'ua

'C'est, du moins, ce que dit Paul .Tove, dans sa l't(a majr^ 5/orri« (Rome, 1539. Livre dédié au cardinal Ascauio Sforza), une des plus iutéressuntes de ses biojjrapbies.

SO L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

avenir sérieux et durable, c'est qu'en matière pécuniaire il respectait scrupuleusement les engagements qu'il avait pris, ce qui lui faisait trouver du crédit chez les banquiers, môme après la défaite; c'est que partout il protégeait les paysans contre la licence des soldats, et qu'il ne per- mettait pas de détruire les villes conquises; mais ce qui le montre mieux que tout le reste, c'est qu'il maria sa crlèbre concubine (Lucie, mère de François) à un autre, afin de rester libre de s'allier à une famille princière. L<; mariage de ses proches était subordonné à des cal- culs du même genre. Il ne donna jamais dans l'impiété ni dans la vie désordonnée des autres condottieri ; les trois maximes qu'il recommanda à son fils François lors- qu'il le lança dans le monde, étaient celles-ci : Ne louche jamais à la femme d'autrui ; ne frappe aucun de tes gens, ou, si cela t'arrive, envoie-le bien loin; enfin, ne monte jamais un cheval ayant la bouche dure ou sujet à perdre ses fers. Mais avant tout il avait pour lui la personnalité, sinon d'un grand capitaine, du moins d'un grand soldat, un corps robuste, rompu à tous les exercices, une figure de paysan bien populaire, une mémoire remarquable grâce à laquelle il connais- sait et retenait ce qui avait rapport à tous ses sol- dats, à tous leurs chevaux, à tous les détails de leur vie de mercenaires. Le cercle de ses conuais.xances ne s'étendait pas au delà de l'Italie ; mais il consacrait tous ses loisirs à l'étude de l'histoire et faisait traduire pour son usyge des auteurs grecs et latins.

François, son fils, qui .surpassa encore la gloire de son père, a travaillé dès l'origine i\ fonder une fjraude domina- lioii; aussi at-il gagné te puissant duché de MiUiu, gr.'iceà l'éclat avec lequel il a conduit ses armées et à .sa mauvaise foi, qui ne connaissait point de scruiiuics (1447-1450).

CHAPITRE III. LA rVRANNIE AU QUINZIÈME SIÈCLE. SI

Son exemple fut contagieux. Sylvius Énéas ' écrivait à cette époque : « Dans notre Italie amoureuse de chan- gements, où rien n'est solide et il n'y a pas une puis- sance séculaire, les valets peuvent facilement devenir rois, n Un individu, qui se nommait lui-même « l'homme de la fortune », occupait alors plus qu'aucun autre l'ima- gination de tout le pays : c'était Giacomo Piccinino, le fils de Nicolo. Tout le monde se posait cette question brûlante, si lui aussi réussirait ou non à fonder une prin- cipauté. Les États considérables avaient un intérêt évi- dent à l'empêcher, et François Sforza trouvait aussi qu'il y avait avantage pour lui à clore la liste des condottieri devenus souverains. Mais les troupes et les chefs qu'on envoya contre lui, lorsqu'il avait voulu, par eiemple, s'emparer de Sienne, reconnurent que leur intérêt était de le soutenir*. ■> S'il tombait, se disaient-ils, il nous fau- drait retourner à la charrue. » Tout en le tenant enfermé dans Orbitello, ils lui firent passer des provisions, et il parvint à sortir avec honneur de ce mauvais pas. Mais il ne put toujours échapper à son destin. Toute l'Italie étuit attentive à ce qu'il allait faire lorsqu'en 1465, reve- nant de voir Sforza à Milan, il se rendit à Naples, auprès du roi Ferrante. Malgré toutes les garanties, malgré les engagements les plus solennels, ce prince le fit assas- siner dans le Castel Nuovo *. Même les condottieri qui possédaient des Etats obtenus par voie de succession ne

' ^N. Sylvius, Commentar. de diclii et factis Alphonsi, Opéra éd. 1538, p. 25). Sorilate gaudent Italia nihil habet Habile, r.ullum in ta veltu regnum, facile hic ex servis reges ridemus.

* Pli II, Comment.. I, 46. Compar. 69.

* SisMONDi, X, p. 258. CoRio, fol. 412, sforza est considéré comme complice du meurtre parce que la popularité et le rcnotn militaire de l'iccinino lui avaient fait craindre des danijeii pour

ses propres fils. Sioria Bresciana, dans MuR^T., XXÏ, Col. 902.

Cjii.me lu raconie Malipiero, Ai-k. oeueti archic. stor., VII, I, p. 210, des exilés florentins tentèrent Collçoni, le grand condolliere

32 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

se sentaient jamais en sûreté ; lorsque Robert Malatesta et Frédéric d'Urbin moururent le même jour, l'un à Rome, l'autre à Bologne (1482), il se trouva que chacun en mourant faisait recommander ses États à l'autre '. Tout semblait permis contre une classe de gens qui se permettait tant de choses. Tout jeune encore. François Sforza avait été marié à une riche héritière de Calabre, Polyxène Ruffa, comtesse de Monlalto, qui lui donna une fille; une tante empoisonna la femme et l enfant, et s'empara de la succession ».

A parlir de la mort de Piccmino, la formation de nou- veaux Éials de condottieri fut manifestement considérée comme un scandale qu'on ne devait plus tolérer; les qua- tre « grands États « de Naples.de Miian.les États de l'ÉgUse et Venise semblèrent organiser un système d'équilibre qui ne comportait plus ces corps politiques irréguliers. Dans les États de l'Église fourmillaient de petits tyrans qui avaient été condottieri ou qui l'étaient encore, les princes neveux s'arrogèrent, à partir de Sixte IV, le droit exclusif de se livrer à de telles entreprises. Mais à la moindre perturbation les condottieri reparaissaient. Sous le triste règne d'Innocent VIII, un certain capitaine Boccalino, qui avait été autrefois au service delà Bourgogne, fut sur le point de se donner aux Turcs avec la ville d Osimo, dont il s'était emparé' ; on fut trop heureux de pouvoir se débarrasser de lui en lui donnant une grosse somme

vénitien, en lui offrant de le faire duc de Milan, s'il chassait de Florence leur ennemi Piero de Médici<>.

' Allugretti, Diarit Saitesi, dans MunAT., XXIII, p. 811.

* Oraiiones Philelphi, éd. l'enet. 1492, fol. 9, dar.s 1 oraison funèbre de François.

' Marin Sanudo. l'ite de' duchi de l'en., d-ans IMciwT , XXII, coi. 1241. Compar. Reumont, Laurent de Médicis{l.eipiiQ, 1874', II, p.'iii. 827, et les passages qui y sont cités.

CHAPITRE III. L'. rvnWME AC QUINZIÈME SIÈCLE. 33

d'ar{]fCDt, que lui fit accepter Laurent le Ma{jiiifique. En 1495, lors de la perturbation (jéiiérale qui suivit ta campagne de Charles VIII, un condottiere du nom de Vidoverode Brescia ' essaya de se rendre souverain; d<j;\ antcTieuremeut il s'était emparé de la ville de Césène, en mettant à mort un grand nombre de seigneurs et de bourgeois; mais le château tint bon, et il dut renoncer à son dessein; en revanche, suivi d'une bande que lui avait cédée un autre sacripant, Pandolphe Malatesta de Rimini, fils de ce Robert dont il a été question plus haut et coudottiere au service de Veuise, il enleva la ville de Castelnuovo à i'archevèque de Raveime. Les Vénitiens, qui craignaient pis et qui d'ailleurs étaient pressés j.ap le Pape, ordounèrenî à l^andolphe, ^ daus uae bon ^e intention '),de se saisir de son bon ami à l'occasio.i; celui-ci s'empara en effet de sa personne, ^ bien qu'avec douleur »; il reçut l'ordre de le faire mourir au gib.t. Pandolphe eut !a délies lesse de le faire étrangler d'abord dans sa prison et de le montrer ensuite au peuple. Le dernier exemple remarquable d'usurpations de ce gen 3 est fourni par le célèbre Castellan de Musso, qui, lo s des désor ires qui cclatèrent dans le Milanais après : bataille de Pavie (1525), se tailla une principauté Sur le/ bords du lac de Côme.

' MaLIPIERO, /inn. l'eneti. Arehiv stvr , VII, l, p. *07.

I.

CHAPITRE IV

LES PETITS TYRANS

En général, on peut dire, à propos des tyrans du quin- zième siècle, que le désordre était à son comble surtout (ans les principautés de moindre importance. Là, dans de nombreuses familles dont tous les membres voulaient tenir leur rang, s'élevaient notamment de fréquentes querelles de succession : Bernard Varano de Camerino fit disparaître (1434) deux de ses frères ', parce que ses fils avaient envie de leur héritage. Quand un simple tyran local se distingue par un gouvernement sage, mesuré, exempt de violence, en même temps que par son zèle pour la culture intellectuelle, c'est, en général, quelque rejeton d'une grande maison ou quelque indi- vidu entraîné dans la politique d'un État considéra ble. Tel était, par exemple, Alexandre Sforza», prince de Pesaro, frère du grand François et beau-père de Frédéric d'Urbin (f 1473). Bon administrateur, prince juste et abordable à tous, il jouit, après une longue carrière militaire, d'un règne paisible et tranquille, réunit une magnifique bibliothèque et passa ses loisirs i s'entretenir de questions scientifiques et de sujets de piété. On peut en dire autant de Jean II Bentivoglio de Bologne (1462-1Ô06), dont la politique était subor-

* Chron. Euguhinum, dans MORAT., XXI, COl. 972. *VBSPA8liN0 FlORBNT, p. 148.

CHAPITRE IV. LES PETITS TYRANS 85

donnée à celle des maisons d'Esté et de Sforza. Par contre, quels sanglants désordres, quelles cruautés ne trouvons-nous pas chez les Varanni de Camerino, les Malatesta de Rimini, les Manfreddi de Faenza, et sur- tout chez les Bagiioni de Pérouse! Nous sommes admi- rablement renseignés sur l'histoire de cette dernière famille vers la fin du quinzième siècle, par les chroniques de Graziani et de Matarazzo ', qui sont des sources pré- cieuses.

Les Bagiioni, dont on disait qu'ils naissaient l'épée au côté, étaient une de ces familles dont la puissance n'avait pas revêtu le caractère d'une véritable princi- pauté, mais reposait plutôt sur une primatie locale, sur de grandes richesses et sur une influence souveraine dans la nomination aux emplois. On reconnaissait un membre de la famille comme chef de tous les autres; mais une haine profonde et cachée divisait les membres des différentes branches. Les Bagiioni avaient contre eux le parti de la noblesse, dirigé par les Oddi; tout ce monde ne sortait qu'armé (vers 1487), et toutes les mai- sons des grands étaient pleines de bravi; tous les jours il y avait des scènes de violence-, à l'occasion des funé- railles d'un étudiant allemand assassiné, deux collèges prirent les armes l'un contre l'autre; quelquefois même les bravi de différentes maisons se livraient des batailles en pleine place publique. Les marchands et les ouvriers avaient beau gémir, les gouverneurs et les neveux pon- tificaux gardaient le silence ou s'éclipsaient. Enfin les Oddi sont obligés de quitter Pérouse; 5 partir de ce moment la ville devient une citadelle assiégée, sous Tautorité absolue des Bagiioni, qui convertissent le

ÉieMe. ttor., XVI, parte I et II, éd. Booaini, Fabretli, Polidori.

Z^ LÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME,

d')me lui-même en caserne. Les complots et les coups de main donnent lieu à de terribles représai'ies : en 149!, cent trente individus qui avaient pénétré dans la ville furent sabrés et ensuite pendus aux portes du palais Baglioni; en revanche, on érigea trente-cinq autels sur la grande place, et pendant trois jours on dit des messes et l'on fit des processions pour purifier l'endroit avait eu lieu ie massacre. Un neveu d'Inno- cent VIII fut poignardé en plein jour dans la rue; un neveu d'Alexandre VI, qui avsit été envoyé pour récon- cilier les deux partis, ne recueillit que des insultes. Par (ontre, les deux chefs de la maison régnante, Guido et Ridolfo, avaient de fréquentes entrevues avec une nonne dominicaine, qui passait pour sainte et qui faisait des miracles, la Sœur Colomba de Rieti : celle-ci les enga- geait, naturellement en vain, à faire la paix, en les menaçant des plus grands malheurs s'ils ne l'écoutaient pas. A ce propos, le chroniqueur fait remarquer les sen- timents de piété que professaient, dans ces années ter- ribles, les Pérugins honnêtes et éclairés. Pendant que Charles VIII approchait, les Baglioni et les proscrits campés dans la ville d'Assise et aux environs se firent une guerre telle, que dans la vallée toutes les maisons furent rasées, que les champs restèrent sans culture, que les paysans ruinés durent se faire brigands et assas- sins, et que des cerfs et des loups peuplèrent les brous- sailles dont la campagne s'était couverte et ils se régalaient des cadavres des victimes, de « chair de chré- tien «.Lorsque Alexandre VI s'enfuit dans l'Ombrie pour échapper à Charles VIII qui revenait de Naples (1495), l'idée lui vint à Pérouse qu'il pourrait se débarrasser poar toujours des Baglioni : il proposa à Guido une fête quelconque, un tournoi ou queli^ue chose de semblable.

CHAPITRE IV. LES PETITS TYRANS. 87

afin de pouvoir les prendre tous d'un seul coup de filet; mais Guido fut d'avis que le plus beau de tous les spec- tacles serait de voir réunis tous les hommes armés que Pérouse comptait dans ses murs; là-dessus le Pape renonça à son projet. Bientôt après les proscrits tentè- rent un nouveau coup de main, et cette fois les Baglioni ne durent la victoire qu'à leur intrépidité personnelle. C'est dans celte circonstance que Simonetto Bagiionc, âgé de diï-huit ans seulement, se défendit sur la place avec une poignée d'hommes contre plusieurs centaines d'ennemis; il tomba frappé de plus de vingt blesssures, mais se releva quand Astorre Baglione vint à son secours, se remit en selle avec son armure en fer doré et son casque orné d'un faucon : ' il s'élança dans la mêlée, beau, fier et irrésistible comme Mars lui-même ».

En ce temps-là, Raphaël, âgé de douze ans, étudiait la peinture sous la direction de Pierre Pérugin. Peut-être a-t-il immortalisé des souvenirs de cette époque dans les petits tableaux, œuvres de sa jeunesse, il a repré- senté saint Georges et saint Michel ; peut-être eu reste-t-il une trace impérissable dans le grand tableau de saint Michel, et si Astorre Baglione a trouvé sa transfigura- tion quelque part, c'est certainement sous les traits de cet archange.

Les adversaires des Baglioni avaient succombé ou s'étaient enfuis sous l'impression d'une terreur panique, et ils étaient désormais hors d'état de renouveler une attaque de ce genre. Après quelque temps il y eut une réconciliation partielle , et un certain nombre d'entre eux purent rentrer dans leurs foyers. Mais Pérouse n'en devint ni plus tranquille, ni plus sûre; la désunion qui régnait parmi les membres de la famille régnante ne larda pas à éclater, et une série d'épouvantables forfaits

38 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

commença. En face de Guido, de Ridolfo et de leurs fils Jean-Paul , Simonetto , Aslorre , Sigismond , Genlile, Marc-Antoine , etc. , s'éleva un parti dirigé par deux petits- neveux, Grifon et Charles Barciglia; ce dernier était à la fois neveu du prince Varano de Camerino et beau-frère d'un des proscrits d'autrefois, Jérôme dalla Penna. En vain Simonetto , qui avait de sinistres pres- sentiments , demanda t-il en grâce à son oncle la per- mission de tuer Penna : Guido la lui refusa. Le complot mûrit et éclata tout à coup , au milieu de l'été de 1500, lors du mariage d'Astorre avec Lavinia Colonna. La fêle commence et se prolonge pendant quelques jours au milieu de lugubres présages qui deviennent toujours plus nombreux et plus menaçants, présages que Matarazzo rappelle dans un admirable tableau. Varano , qui était présent , fit éclater l'orage ; avec une astuce diabolique, il présenta à Grifon l'appât du pouvoir suprême , et lui fit croire qu'il existait des relations coupables entre sa femme Zénobie et Jean-Paul; enfin, il désigna à chaque conjuré la victime qu'il devait frapper. (Les Baglioni avaient tous des demeures séparées; ils occupaient, pour la plupart, l'emplacement du château actuel.) On donna quinze hommes à chacun des bravi qu'on avait sous la main ; le reste fut chargé de monter la garde. Dans la nuit du 16 juillet , les portes furent forcées , et Guido , Astorre , Simonetto et Sigismond tombèrent sous les coups des assassius; les autres purent s'échapper.

Lorsque le corps d'Astorre fut trouvé gisant dans la rue aTecceluide Simonetto, les spectateurs, « et surtout les étudiants étrangers », le comparèrenc à celui d'un ancien Romain, tant les traits de ia victime avaient de grandeur et de noblesse; ils retrouvaient encore chez Simonetto cet air d'audace et de fierté qu'il avait eu

CHAPITRE IV. LB8 PETITS TYRANS. 89

pendant sa vie, comme si la mort elle-même n'avait pu le dompter. Les vainqueurs se préseiilèieut chez les amis de la famille, mais ils trouvèrent tout le monde en larmes et faisant des préparatifs de départ pour la cam pagne. Cependant les Baglioni échappés au fer des as- sassins réunirent des soldats, et le lendemain, conduits par Jean-Paul, ils pénétrèrent dans la ville, d'autres de leurs partisans , menacés de mort par Barci{jlia , se joignirent à eux. Lorsque Grifon tomba , près de San- Ercolano, entre les mains de Jean-Paul, celui-ci laissa à ses gens le soin de le tuer; Barciglia et Penna parvin- rent à se réfugier à Camerino, auprès de Varano, l'au- teur de tout le mal. En un clin d'œil Jean-Paul fut maître de la ville, presque sans avoir perdu de monde.

Atalante, la mère de Grifon, femme encore jeune et belle, qui la veille s'était retirée dans une terre avec Zénobie, la femme de son fils, et deux de ses enfants, et qui, à plusieurs reprises, avait repoussé en le maudis- sant son fils qui voulait la faire revenir, arriva avec sa bru et chercha son fils mourant. Tout le monde s'écarta devant ces deux femmes-, personne ne voulait passer pour le meurtrier de Grifon, afin de ne pas encourir la malé- diction de sa mère. Mais on se trompait; elle-même con- jura son fils de pardonner à ceux qui lui avaient porté les coups mortels, et il expira en emportant sa bénédic- tion. Le peuple s'inclina avec respect devant les deun femmes lorsqu'elles traversèrent la place avec leurs habits tout ensanglantés. C'est celte Atalante pour laquelle Raphaël a peint plus tard la célèbre Mise au tombeau. C'est ainsi qu'elle mit sa propre douleur aux pieds de Celle dont la douleur maternelle a été la plus sublime et la plus sacrée.

Le dôme près duquel s'étaient passés la plupart de

40 L'ÉTAT AU POINT DE VUK DU MÉCANISME.

ces tragiques événements fut lavé avec du vin et béni de nouveau. L'arc de triomphe élevé à l'occasion du mariage était encore debout, avec les peintures qui re- traçaient les hauts faits d'Astorre et les vers élogieux du bon Matarazzo, qui nous raconte tous ces détails.

Il se forma au sujet des Baglioni toute une légende, qui n'est que le reflet de ces horreurs. On prélendit que de tout temps les membres de cette famille avaient péri de mort violente ; que vingt-sept d'entre eux avaient succombé le même jour; qu'une fois déjà leurs maisons avaient été rasées, et qu'on avait pavé les rues avec les tuiles qui les avaient couvertes, etc. Sous Paul III, leurs palais furent en effet rasés '.

En attendant, ils paraissent avoir conçu de sages pro- jets, mis à la raison leurs propres partisans et protégé les fonctionnaires contre les crimes des nobles Mais plus tard, la malédiction qui pesait sur eux éclata de nouveau, comme un incendie étouffé seulement en apparence. Sous Léon X, Jean-Paul fut attiré à Rome et décapité (1520); l'un de ses fils, Horace, qui ne posséda Pérouse que tem- porairement, dans un moment de trouble et d'extrême confusion, c'est-à-dire comme partisan du duc d'Urbiu, qui étatt également menacé parles papes, souilla encore une fois sa propre maison par les plus atroces cruautés. Un de ses oncles et trois de ses cousins furent tués; sur quoi le duc lui fit dire de s'en tenir là*. Son frère, Malalesta Baglione, est le général florentin qui s'est immortalisé par la trahison qu'il a commise en 1530, et dont le fils Rodolphe est le dernier rejeton de la famille;

' Déjà Jules II s'était facilement emparé de Pérouse en 1506 et avoit forcé Jean-Paul Baglione à lui rendre liommifïe; c»lui-ci ne profila pas lio l'ocia.sion (comme le dil ?.!.cliiaMl, D! cor si, l, chap. XXV li) (le ,>e rendre iiuniorlel en assassinant le î'ape. ViRCHi, tilor.Jiorent., I, p. 245 Ss.

CUAPITRE IV. LES PETITS TYHANS. 41

t'est celui qui a si};nalé son règue aussi court que* cruel par le meurtre du légat et des foactionnaires de Pérouse (1534).

iSous retrouverons encore de temps en temps les ty- rans de Himiui. On a vu rarement la scélératesse, l'im- piété, le talent militaire et la culture intellectuelle réunis au même degré que dans Sigismond Malatesta (-{-1467) '. Mais quand les uiéfaits s'accumulent comme dans cette maison, ils finissent par emporter la balance et par en- traîner les tyrans dans l'abîme. Pandolfe, le petit-fils de Sigismond, dont nous avons déji parlé, ne se mainte- nait plus que parce que Venise ne voulait pas laisser tomber ses condottieri, malgré tous leurs crimes; lors- qu'en 1497 ses sujets , qui avaient des raisons suffisantes pour cela », le bombardèrent dans son château fort de Rimini et le laissèrent ensuite s'échapper, un commis- saire vénitien ramena ce scélérat souillé du sang de so i frère et de tant d'autres. Au bout de trente ans, les M - latesta étaient de misérables exilés. L'époque de 1627 fut , comme celle de César Borgia , funeste à ces petites dynasties ; un très-petit nombre d'entre elles vécurent au delà; encore celles qui survécurent n'en furent-elles pas plus heureuses pour cela. A Mirandole , régnaient de petits princes de la maison de Pic , vivait en 1533 un pauvre savant, Liho Gregorio Giraldi, qui avait fui la dévastation de Rome pour venir s'abriter au foyer hospitalier du vieux François Pic (neveu du

' Compar. entre autres Jovunus Pomancs, De immanitate, cap. XVII.

*Malipieho, jinn. l'eneti, Archio. ttor., VII, I. p. 498 ss. Il avait fait «lieicher partout celle qu'il aimait et qui avait été enfermée dans un couvent par son père; ne l'ayant pas trouvée, il menaça le |ipre. brûla le couvent et d'autres bâtiments, et tourna même sa fureur contre les personnes.

45 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

célèbre Jean) ; le résultat de leurs entretiens au sujet du tombeau que le prince voulait se faire élever, fut un traité dont la dédicace est datée du mois d'avril de cette année-là*. Mais quel trisle post-scriptum se lit à la fin de l'ouvrage : « Au mois d'octobre de la même année, le malheureux prince a été assassiné pendant la nuit ; son neveu lui a ravi à la fois la vie et la couronne , et moi- même j'ai pu à grand'peine conserver une existence désormais vouée à la plus profonde misère! »

Une demi-tyrannie sans caractère, comme celle que Pandolphe Petrucci exerça, à partir de 1490, dans la ville de Sienne alors déchirée par les factions, ne mérite guère d'être étudiée. Aussi nul que méchant, Pandolphe gouverna avec le secours d'un professeur de droit et d'un astrologue, et sema de temps à autre la terreur parmi ses sujets en en faisant tuer quelques-uns. Eu été, son plaisir était de rouler des blocs de pierre du haut du mont Amiata, sans se préoccuper de savoir qui et quoi ils écrasaient. Après avoir réussi les plus rusés ont échoué , c'est-à-dire à échapper aux pièges de César Borgia.il n'en mourut pas moins abandonné et méprisé. Mais ses fils purent exercer longtemps une sorte de demi-tyrannie.

' Lil. Greg. Giraldus, De sepukris ac varia sepeliendi ritu. Dans Opéra éd. Bas., 1580, 1, p. 640 ss., nouvelle édition de J. Faes, Uelmstadt, J676. Dédicace et posl-scriplum de Gir. ad Carolum Alilit Germanum, sans date dans cette édition, les deux sans le passa{;e qui se trouve dans le texte. Déjà en 1470 une catastrophe en miniature avait eu lieu dans cette maison (Galeoito avait fait jeter en prison son jeune frère Antoine- Marie). Coiupar. Diario Fer- rarese, dans Murât., XXIV, col. 225.

CHAPITRE V

LES GRANDES MAISONS RÉGNANTES

Parmi les dynasties importantes, celle de la maison d'Aragon mérite d'<^tre étudiée à part. Le système féo- dal, qui subsiste ici depuis les Normands sous la forme de baronnies indépendantes, donne à l'État un caractère particulier, pendant que dans le reste de l'Italie, sauf la partie méridionale des États de l'Église et quelques autres régions , la propriété foncière pure et simple est seule admise , et que l'État a supprimé les privilèges hérédi- taires. Alphonse le Grand, qui règne à Naples à partir de 1435 (-f 1458), est loin de ressembler à ses descen- dants réels ou supposés. Grand et magnifique en toutes choses, tranquille au milieu d'un peuple qui l'aimait, généreux envers ses ennemis , modeste malgré le sang royal qui coulait dans ses veines , aimable et distingué dans la vie ordinaire', sachant se faire admirer jusque dans la passion tardive qu'il éprouva pour Lucrèce d'Ala- gna, il eut un seul défaut, défaut qui souvent sert à faire valoir des qualités brillantes, la prodigaUté avec loulcs les coQ'iéqueûces qu'elle entraîne fatalement. On vit des employés aux tinances devenir tout-puissants, malgré leurs malversations, jusqu'au moment où. le Roi

' JovtiN. PONTAN. 0pp. éd. Basiteœ, 1538, 1. 1 : De liberalitale, cap. XII,. ZXIX, et De obedientia, I, 4. Ccmpar. SiSMONDl, X, p. 78 SS. PaNOR- Unk, De dictit el/aetit Alphonti, lib. I, 61 ; IV, 42;

44 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME

fut poussé par la baaqueroule à s'emparer de leur for- tune ; on prêcha une croisade afin d'avoir uu prétexte pour imposer le clergé; les Juifs durent donner leur vieil or, faire des dons volontaires et payer des impôts régu- liers afin d'échapper à de nouvelles mesures menaçantes pour eux, telles que des prédications ayant pour but leur conversion; à la suite d'uu grand tremblement de terre qui désola les Abruzzes, les survivants furent obligés de continuer à payer l'impôt pour ceux qui avaient péri. Par contre, il supprima des impôts vexatoires et mes- quins , tels que l'impôt sur les dés , et chercha à alléger les charges qui pesaient durement sur les petites gens. Alp onse était d'ailleurs Thôle le plus magnifique de son temps, quand il avait à recevoir des visiteurs illustres ou les am'ijassadeurs de princes étrangers (page 22) ; il était heureux de donner toujours, de douner à tous, même à des ennemis; enfin, sa libéralité n'avait plus de mesure quand il s'agissait de récompenser les travaux littOraires.

Ferrante (Fernaud) *, qui lui succéda, passait pour son bâtard; on dirait qu'il l'avait eu d'une dame espagnole ; mais il éiait peut-être le fils d'un Marrano de Valence. Était-ce le sang dont il était issu ou bien les complots tramés par les barons contre son existence qui le ren-

Tristano CaRacciolo, De Fernando qui postea rex Aragonum fuit ejtisque posteris, dans Murat., XXII, col. 115-120. JovuN. PO.NTancs, De prudentia, I. IV; De magnanimiiate, 1. I; De liberalitate, cap. XXIX, 36; De immanilate. cap. VUI. Cara. PORZIO, Congiura de' haroni del regno di Napoli contra il re Ferdinando , I. Pisa, 1818 (nouvelle édition de Stanislas d'Aloe, Naples, 1859), passim. Comines, Charles Vlli, chap. xvM, avec le tableau général des Aragonais. Un document important, qui prouve avec quelle activité Ferrante s'occupait du peuple, c'est : Régis Ferdinandi primi instruclionum Itber, H8fi-148*, publié par Scipione Vopicella. Naples. 1861, d'après l'autorité duquel il est permis de juger ce prince un peu plus favorablement.

CHAPITP»; V. - LES GRANDES MAISONS RÉGNANTFS. 45

dirent sombre et cruel? toujours est-il qu'il se signale entre tous le< princes d'alors par son épouvantable tyrannie. D'une activité infatigable, reconnu comme une des plus fortes têtes politiques, réglé dans sa vie, il applique toutes ses forces, la sOreté d'une mémoire implacable et la profondeur d'une dissimulation sans exemple à la destruction de ses ennemis. Bles*é, autant qu'un prince peut l'être, de la conduite des chefs et des barons, qui étaient ses parents par al'iance et qni n'en étaient pas moins lif^ués ivec tous ses ennemis eîté- neurs, il se fit une habitude des cruautés les plus mons- trueuses. Pour se procurer les moyens de soutenir cette lutte et de subvenir aux frais de sls gu;:rres extérieures, H recourut au système tout mahométan qu'avait em- ployé Frédéric II. Le gouvernement seul faisait le com- merce de l'huile et des hIéN; Ferrante avait centralisé le commerce en général entre les mains d'un grand mar- chand, nommé François Coppola, qui partageait les. profits avec lui et qui imposait ses volontés à tous les armateurs; les emprunts forcés, les exéculions et les confiscations, la simonie, les contributions extraordi- naires prélevées sur les corporations religieuses étaient les autres ressources. Outre la chasse, il ne ména- geait rien ni personne, il se livrait à deux genres de plaisirs : il aimait à avoir dans son voisinage ses enne- mis soit vivants et enfermés dans des cafyos bien solides, soit morts et embaumés, avec le coslume qu'ils portaient de leur vivant '. Il ricanait quand il parlait des prisonniers à ses confidents-, quant à sa collection de momies, il n'en faisait même pas mystère. Ses victimes étaient presque toutes des hommes dont

'Paul loTE, Histor., I, p. 14, dans le discours dun ambaisadeur milanais; Diario Ferrante, dans MCRAT , XXIV, COi. 29i.

48 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

il s'était emparé par trahison, souvent même à sa table royale. Il déploya une méchanceté vraiment infernale à l'égard de son premier ministre , Ânto- nello Petrucci , qui avait blanchi dans le service et qui était affiiibli par la maladie : Ferrante continua d'accepter les présents de ce vieillard qui de jour en jour tremblait davantage pour sa vie, jusqu'à ce qu'en- fin un semblant de participation à la dernière conju- ration des barons fournit à son maître un prétexte pour le faire arrêter et exécuter, ainsi que Coppola. La manière dont tous ces faits ont été racontés par Garac- ciolo et par Porzio fait dresser les cheveux sur la tête.

Dans la suite, le fils aîné de Ferrante, Alphonse, duc de Calabre, fut associé par son père au gouvernement de l'État. D'après le portrait qu'en fait Comines, c'était tt l'homme le plus cruel, le plus pervers, le plus vicieux et le plus commun qu'on eût jamais vu n, un débauché sanguinaire, qui avait sur son père l'avantage d'êtr moins dissimulé et qui ne craignait pas non plus d'étaler au grand jour son mépris pour la religion et pour ses pratiques '. Ce n'est pas chez ces princes qu'il faut cher- cher le caractère élevé et vivant de la tyrannie d'alors-, ce qu'ils empruntent à l'art et à la culture de leur temps, c'est le luxe ou l'apparence de la civilisation. Les vrais Espagnols eux-mêmes se montrent, en Italie, presque toujours dégénérés-, mais c'est surtout la fin de cette maison de Marrano (1494 et 1503) qui montre chez ses membres un manque total de race. Ferrante meurt torturé par l'inquiétude et par le remords-, Alphonse

' Il avait admis dans son intimité des Juifs, p. ex. Isaa'' Abra- ranel, qui s'enfuit avec lui à Messine. Compar. Zmz, Sur Ihitt. et la

Unir. (Bevl., 1845), p. 529.

CHAPITRE V. LES GRANDES MAISONS REf.NANTES. 47

soupçoDiic de trahison son propre frère, Frédéric, \e. seul honnête homme de toute la famillle, et l'offense de la manière la plus indigne; enfin il perd la tête et s'enfuit en Italie, lui qui avait passé jusqu'alors pour un des meilleurs capitaines de la Péninsule, laissant son fils, le jeune Ferrante, livré sans défense à la vengeance des Français et à la trahison de tous. Une dynastie qui avait régné comme celle-là aurait au moins vendre chèrement sa vie, si elle avait voulu rendre possible une restauration dans l'avenir. Mais « jamais homme cruel ne fut hardi n, ainsi que Comines l'a dit à ce pro- pos, dans un sens un peu étroit, il est vrai, mais non sans justesse.

La souveraineté apparaît avec le caractère vraiment italien, dans le sens du quinzième siècle, chez les ducs de Milan, dont la domination se montre, dès Jean Ga- léas (p. 15), sous les traits d'une monarchie absolue. Le dernier Visconti, Philippe-Marie (1412-1447), est sur- tout remarquable au plus haut point; c'est, de plus, une figure admirablement retracée par les historiens du temps '. Ce que la crainte peut faire d'un homme riche- ment doué, qui se trouve dans une haute situation, se trouve, pour ainsi dire, mathématiquement complet chez lui : l'État n'a qu'un but, la sécurité du prince, et tous les moyens dont il dispose tendent à ce but unique ; seulement, l'égoisme féroce de ce souverain ne dégénéra pas en cruauté. Il habite le château de .Milan,

' Pelri Candidi Decembrii l'ita Phil. Mariœ Vteecomitis, dans McraT., XX, dont Jove dit non sans raison {Viiœ XII Vicecomiiwn, p. I861 : Quum otnhsU lamdibu* quœ in Philippo cetebrandœ/ueranl. vida notarei. Gui- rino donne de grands éloges au prince. Rosmim, Guarino, II, p. 75. Jove, dans l'ouvrage cité, p. 186, et Jov. Poxtvnos, De Ui*» raiitaie. II, cap. xxTiii et xxxi, font surtout ressortir la aobM conduite da prince à l'égard d'Alphonse prisonnier.

48 L'ÉTAT AU POINT HE VUE DU MÉCANISME.

dans renceinte duquel on voyait les jardins, les allées et les manèges les plus magnifiques ; il n'en sort guère, et reste de longues années sans mettre le pied dans la ville; ses excursions ont pour but les villes de la cam- pagne, où s'élèvent ses superbes châteaux-, la flottille de barques, que traînent des chevaux rapides et qui le promène sur des canaux spécialement creusés à cet effet, est organisée en vue de toutes les exigences de l'éti- quette. Toute personne qui venait au château était l'objet d'une surveillance minutieuse; défense de sta- tionner près d'une fenêtre, afin qu'on ne pût corres- pondre par signes avec le dehors. Ceux qui devaient faire partie de l'entourage immédiat du prince étaient soumis à toute une série d'épreuves savamment calcu- lées ; quand ils les avaient subies avec succès, il leur con- fiait les plus hautes fonctions diplomatiques ou en fai- sait des laquais, car l'un était aussi honorable que l'autre. Et c'est cet homme qui a soutenu des guerres longues et difficiles, et qui a traité constamment de grandes affaires politiques, c'est-à-dire qui a sans cesse envoyer dans toutes les directions des hommes munis de'=! pouvoirs les plus étendus. Ce qui faisait sa sécurité, c'est que tous ces gens-là se défiaient les uns des autres, c'est que les condottieri étaient surveillés par des espions, c'est que les négociateurs et les hauts fonc- tionnaires ne savaient à quoi s'en tenir et ne pouvaient jamais s'entendre, parce que le prince semait habile- ment la division entre eux, et surtout parce qu'il avait soin d'accoupler chaque fois un honnête homme et un coquin. Même dans son for intérieur, Philippe Marie est tranquille et concilie deux courants d'idées diamé- tralement opposés : il croit aux astres et à une aveugle fatalité, et en même temps il invoque la p lotcclion de

CHAPITRE V. LES GRANDES MAISONS RÉGNANTES [9

toute une légion de saints '; il lit dos auteurs .mciens, goûte les poésies de Dante et de Pétrarque et se fait lire des romaus de clievalerie français. Enfin, ce même homme, qui ne voulait jamais entendre parler de la mort et qui faisait disparaître du château jusqu'à ses favoris mourants, afin que le trépas de personne ne vint attrister un séjour voué à la joie, ce même homme a hâté volontairement sa fin en laissant se fermer une plaie et en refusant de se laisser pratiquer une saignée, et il est mort avec noblesse et dignité.

Son beau-fils et enfin son héritier, l'heureux condot- tiere François Sforza (1450-1466, p. 30), était peut-être de tous les Italiens l'homme tel que le quinzième siècle les préférait. Jamais on n'avait vu un triomphe plus éclatant du génie et de la force individuelle; même ceux qui n'étaient pas disposés à reconnaître le nouveau souverain ne pouvaient s'empêcher d'admirer en lui un favori de la fortune. Milan était flatté d'avoir à sa tête un prince aussi célèbre; lorsqu'il était entré dans sa capitale, le peuple l'avait porté à cheval dans la cathédrale, sans souffrir qu'il mît pied à terre». Voyons le bilan de sa vie, tel que l'a dressé le pape Pie 11 *, qui se connaissait en pareille

' Serait-ce par hasard à lui que Ion doit les quatorze statues de marore des sauveurs de la ville, qui ornaient les abords du châ- teau de Milan? Voir V Histoire des Frondsberg. fol. 27.

» Il était tourmenté quod aliquando . non esse . necesse esttt.

•CORiO, fol. 400; CiCNOLi, dans \ts Archiv. stor., III n 12£

♦p.. II Comment., Hf, p. 130 compar. II, 87, 106. Caracciolo peint sous des couleurs encore plus sombres les vicissitude, de la fortune de Sforza, De varieiate fortunœ, dans .Murât , .\XII col 74 - Par contre, un autre ouvrage célèbre la fortune de Sforza Cest Orat.o parentalis de divi Francisci Sphortiœ felicitate. par FiLELro cet ecnvdin, toujours prêt à faire léloge des maitres les plus dmrs qui le payaient, a chanté les faits et geste, de Franchis dans une Sforziade qui n'a pas été impiimée. Même Decem'orio (TOir ci-dessus p. 47. n. 1), ladversaire moral et littéraire de rileifo, a vanté dans sa biographie ((V/a Franc. S/oniœ dansMuRi- I.

50 I/ÉTAT AU POINT DE VUE RU MÉCANISME.

matière. « En 1459, lorsque le duc vint à Mantoue poar assister au congrès des princes, H était âgé de soixante ans (ou plutôt cinquante-huit); à cheval, on l'aurait pris pour un jeune homme; il avait une majesté imposante, il était calme, affable; une distinction souveraine éclatait dans toute sa personne; il offrait la réunion la plus com- plète des avantages extérieurs et des dons de l'esprit; jamais il ne connut la défaite : tel était l'homme qui d'une humble condition s'éleva jusqu'au trône. Sa femme était belle et vertueuse, ses enfants étaient gracieux comme les anges du ciel; il était rarement malade; le succès cou- ronna ses vœux les plus chers. Pourtant il paya son tribut à la mauvaise fortune : sa femme tua par jalousie la maîtresse qu'il aimait; ses anciens compagnons d'armes amis le quittèrent pour servir le roi Alphonse; il lui fallut en faire pendre un autre, Ciarpollone, qui s'était rendu coupable de trahison; son fcère Alexandre excita les Français contre lui; un de ses fils se laissa entraîner dans un complot et fut arrêté; il perdit par une défaite la marche d'Ancône, qu'une victoire lui avait donnée. Personne ne jouit jamais d'un bonheur .absolument sans mélange. Celui-là seul est heureux qui n'a pas trop à souffrir des alteiutes delà fortune. » C'est par cette définition négative que le savaot pontife ter- mine son portrait. S'il avait pu entrevoir l'avenir ou >oulu examiner les conséquences du pouvoir absolu en général, il aurait été certainement frappé du danger résultant de l'absence de garanties que présentait la famille du duc. Ces enfants beaux comme des anges, qui

roRi, XX) le bonheur de^^orza. Les astroto{;ues disaient : L'étoile lie François Sforza presa.je du bonhcu:' 5 un seul liomiue, mais des malliciirs sans nombre à sa pos. lilé Arlum, De bello l'eneto Ibri l'II, dans GRiEVius, Thés, anliq. el hisl. llalicm, V. pars IlL Lompar. aussi Bàrth. FacU dt tir. ill., p. 67.

CHAPITRE V. LES GRANDES MAISONS RÉGNANTES. 51

de plus, avaient reçu l'éducation la plus complète et la plus soignée, une fois parvenus à l'âge d'homme, dégé- nérèrent entièrement sous l'influence d'un égoïsrae sans bornes.

Marie Galéas (1466-1476), prince remarquable par des qualités tout extérieures, était fier de sa belle main, des grandes sommes qu'il payait à ses serviteurs, du crédit dont il jouissait, des deux millions de florins d'or que son trésor contenait, de son brillant entourage, de l'armée qu'il entretenait, de sa belle fauconnerie. Il aimait à s'en- tendre parler parce qu'il parlait bien, et jamais peut-être sa parole n'était plus abondante que lorsqu'il pouvait dire à un ambassadeur vénitien de*? choses blessantes '. Mais parfois il lui prenait de singulières fantaisies : c'est ainsi qu'il voulut, dans une seule nuit, faire peindre toute une salle à fresque. Il eut aussi d'horribles accès de cruauté, frappa quelques-uns de ses propres parents et se livra à de monstrueux excès. Quelques exaltés, à la léte desquels était Jean-André de Lampugoano, trou- Yèrent qu'il avait tous les défauts d'un tyran; ils le tuèrent » et livrèrent l'État aux mains de ses frères, dont

' MILIPIBRO, Afin. Veneti, Archiv. ttor., VII, I, p. 216 SS et 221-224.

On trouve sur le meurtre de Marie-Galeas Sforza ôe% docu- ments remarquables, rédigés par G. d'Adda, dans VArchuio siorico lombardo giornale délia società Storica lombarda, vol. Il (1875), p. 284-294: 1<> une épitaphe latine du meurtrier L3inpu,n;ano, qui perdit la vie en exécutant son projet, et à qui l'auteur fait dire : Hic lubent quieico. œternwn inquamfacinus mnnumenlumve ducihut. principibus, regi- but qui modo iunt quique mox futura Irahantw ne quid advenus juitiliam faciani dicantve; 2" une lettre latine de Domenico de' Belli, enfant de onze ans, qui était présent au meurtre; 3" le Lamento de Marie- Caléas. dans lequel, après avoir invoqué la Vierge .Marie et raronté le crime dont il a été victime, il provoque les plaintes de sa femme et de ses enfants, de ses fonctionnaires et des villes* ita- liennes, qu'il nomme les unes après les autres et adiesse ses sou- p rs à tons les peuples de l'univers, même aux neuf Muses et aux dieux de l'antiouit»'. afin d'attirer lur les meurtriers les malédic- tions de toute la terre.

L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

l'un, Ludovic le More, s'empara de toute l'autorité, sans tinir compte de son neveu, qu'il oublia dans un cachot. C'est à cette usurpation que se rattachent l'intervention des Français et le malheur de toute l'Italie.

Comme prince, le More est la figure la plus caracté- ristique du temps; mais, d'autre part, il est le produit naturel de son époque, et, à ce litre, on ne saurait le con- damner d'une manière absolue. Les moyens dont il se sert attestent l'immoralité la plus profonde, mais il les emploie avec une parfaite naïveté ; on l'aurait probable- ment fort étonné si l'on avait voulu lui faire comprendre qu'il existe une responsabilité morale portant non-seule- ment sur le but, mais encore sur les moyens; peut-être même se serait-il fait un mérite tout particulier d'avoir évité autant que possible les exécutions sanglantes. A ses yeux, l'incroyable respect que les Italiens profes- saient pour sa force politique, était un tribut légitime '; il prétendait tenir la guerre dans une main et la paix dans l'autre; il aimait à faire rappeler sa puissance sur des médailles et dans des tableaux ses ennemis étaient tournés en ridicule; il disait encore en 1496 que le pape Alexandre était son chapelain, l'empereur Maxirailien son condolliere, Venise son chambellan, le roi de France son courrier, qui était obligé d'aller et de venir au gré de sa fantaisie». Même réduit à la dernière extrémité (1499), il calcule encore avec un sang-froid parfait les chances qui lui restent d'échapper au danger, et la- bonté natu- relle au cœur huiiiaiu lui m'^pire une confiance ([ui l'ho- nore. Il décline l'offre du cardinal Ascanio, son frère, qui lui propose de défendre jusqu'au bout le château

' Chroit. l'cnclum, dans Murat., XXIV. Col. 65.

*jM*liI'1kivo, Ann. ieneli, Aicliio. stor., vil, 1, p. 492. Coaipar. 482,

.02.

CHAPITRE V. LES GRANDES MAISONS RÉGNANTES. aJ

de Milan, parce qu'ils ont eu autrefois de graves démêlés ensemble. < Monsigoor, lui-dit-il, pardonnez-moi si je n'ai pas confiance en vous, bien que vous soyez mon frère »; déjà il avait choisi pour commander le château, celte « garantie de son retour », un homme auquel il avait toujours fait du bien et jamais de mal *; celui-ci n'en livra pas moins le château.

A riniérieur, le More s'efforça de régner en s'inspi- rant des intérêts de ses sujets; aussi croyait-il pouvoir compicr, à Miian et en dernier lieu à Côme, sur i'affcc- tioii duni il était l'objet. Cependant, depuis l'année 1496, il avait imposé le pays outre mesure, et à Crémone, par exemple, il avait fait étrangler secrètement, par mesure politique, un citoyen notable qui s'était pk.inl des nou- veaux impôts; aussi depuis ce moment tenait-il à distance ceux qui venaient lui présenter des requêtes; il était séparé d'eux par une barre *, ce qui obligeait les gens à parler très-haut pour se faire entendre. Mais à sa cour, qui était la plus brillante de toute l'Europe depuis que la cour de Bourgogne n'existait plus, on voyait régner l'immoralité la plus profonde : le père livrait sa fille, le mari sa femme, le frère sa sœur *. Le prince du moins resta toujours actif, et, comme fils de ses œuvres, il se trouva tout naturellement rapproché de ceux qui devaient également leur situation à leurs hautes facultés intellectuelles, tels que les savants, les poètes, les musi-

' Son dernier discours à ce gouverneur, Bernardino da Corte, tout émajllé de fleurs de rhétorique, bien que d'ailleurs il réponde aux idées qn arait alors Ludovic, se trouve dans Senarega, Mlrat., IMV. col. 567.

Diario Ferrarese, dans MCRiT., XXIV, COI. 336, 367, 369. Le peuple croyait qu'il thésaurisait.

* CoRio, fol. 448. On retrouve le contre-coup de cette situation surtout dans les nouvelles relatives i Milan et dans les introduc< tions de Bandello.

: : L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

ijs et les artistes. L'académie fondée par lui ' a pour i i sioa de servir le prioce et non de former des jeunes (IIS; aussi a-t-il l)esoin, non de la gloire des membres c.o! la composent, mais seulement de leurs lumières et f;e leurs travaux. Il est certain que dans le principe Bra- isante fut maigrement rélribué *; cependant Léonard de Vinci reçut régulièrement jusqu'en 1496 un traitement considérable; d'ailleurs qu'est-ce qui aurait pu le retenir à cette cour s'il n'avait pas voulu y rester? Le monde lui c'ait ouvert comme peut-être à n'importe lequel des artistes d'alors, et si quelque chose prouve que Ludovic le More était une nature supérieure, c'est précisésnent le long séjour de ce grand maître à la cour de Milan. Si plus tard Léonard de Vinci a servi César Borgia et François 1", c'est qu'il a peut-être été séduit aussi par le caractère extraordinaire de ces deux hommes.

Ludovic le More fut emprisonné par les Français (avril 1500) lorsqu'il revint ds l'Allemagne, il s'était réfugié. Il laissait des fils qui avaient été élevés par des étrangers et qui étaient incapables de se conduire d'après le testament politique de leur père. L'aîné, Maxi- milien, ne lui ressemble plus du tout; le plus jcuae, François, n'était du moins pas incapable de s'élever à une certaine hauteur. Milan, qui à cette époque changea si souvent de maître et qui souffrit cruellement de ces fluctuations politiques, chercha du moins à se garantir contre les réaclions; en 1512, lorsque les Français se retiraient devant l'armée de la sainte Ligue et de Maxi- milien I", ils accordèrent aux Milanais des lettres réver-

' Amohetti, Memorie storicke suda vita, ece. di Lionardo da l'inêl, p. 35 ss., 8? ss. Il faut aussi rappeler les efforts faits par Ludoyie ie More pour assurer la prospérité de l'université de Pavie.

Voir ses sonnets dam Trucchi, Poaie inédite

CHAPITRE V. LES GRANDES MAISONS RÉGNANTES. 5S

sales auï termes desquelles ceux-ci n'avaieut pris aucuoe part à leur expulsion, et pouvaient, sans commettre le crime de rébellion, se donner à un nouveau vainqueur '. Au point de vue politique, il importe aussi de considérer que, lorsque des changements de cette nature se pro- duisaient, la malheureuse ville devenait ordinairement la proie de quelques bandes de malfaiteurs (appartenant quelquefois aux premiers rangfs de la société), et subis- sait ainsi le même sort que Naples, par exemple, lorsque les princes d'Aragon furent obligés de s'enfuir.

Dans la seconde moitié du quinzième siècle , nous trouvous deux principautés j'articulièremenl remar- quables par la sagesse et par le talent des souverains qui les gouvernent : ce sont celles des Gouzague de Mantoue et des Montefeltro. La famille des Gonzague était assez unie; depuis longtemps elle n'avait pas été ensanglantée par le meurtre, et elle pouvait montrer ses morts. Malgré certaines (races de légèreté de mœurs, le marquis François de Gonzague' et sa femme Isabelle d'Esté ont été, en soLume, un couple respectable et uni; ils ont élevé des fils remarquables en un temps leur État, important malgré sa petitesse, courait souvent le^ plus grands dangers. Ni l'Empereur, ni les rois de France, oi Venise n'auraient eu l'idée de s'attendre à ce que

' Prito, dans /Irehlv sior.. III, 298; coinpar. 302.

' en 1466; fiancé avec Isabelle, alors âgée de six ans, en 1480; son avènement a lieu en 148<, son mariaye en 1490, sa mort en 1519: Isabelle mourut en 1539. Ses fils sont : Frédéric (1519-1540^, devenu duc de Milan en 1530, et le célèbre Ferranie de Gonzague. Ce qui suit est extrait de la correspondance d'Isabelle et des annexes, ArcUh. $ior., Append., t. II, p. 206-326, publiées par d'Arco. Compar. l'ouvrage du môme auteur : Délie arii et degti arli- Jici di Uaniova. Mant., 1857-58, 2 vol. Le catalogue de la collection a été imprimé plusieurs fois. Le portrait et !a biographie d'Isa- belle se trouvent aussi chez Didot, ildt Manucc, Paris, 1875. Voir LXI-LIVIII. Compar. aussi plus bas, 2<part., chap. il.

56 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

François suivit, comme prince et comme condottiere, une politique tout à fait honnête et loyale; mais du moins, depuis la bataille du Taro (1495), il sentit en lui le patriotisme ilalien et sut communiquer ses sentiments à son épouse. A partir de ce moment, tout acte de fidé- lité héroïque, tel-que la défense de Faenza contre César Borgia, par exemple, apparaît à cette femme remarquable comme une réhabilitatiou de l'Italie. Nous n'avons pas besoin d'appuyer notre jugement sur l'autorité des écri- vains et des artistes, qui payaient largement la protec- tion de la belle princesse; ses lettres nous prouvent assez qu'elle se possédait en toute circonstance, qu'elle avait un remarquable talent d'observation, et qu'elle était d'une amabilité sans égale. Bembo, Bandello, l'Arioste et Bernardo 1 asso envoyaient leurs travaux à cette cour, bien qu'elle fût petite et sans influence, et que souvent la caisse fût vide. Depuis que l'ancienne cour d'Urbin n'existait plus, on ne retrouvait nulle part une société plus élégante que celle-là ; même la cour de Ferrare était éclipsée par elle en un point capital , la liberté des allures. Isabelle se connaissait très-bien en œuvres d'art; aussi pas un amateur ne lira-t-il sans un vif intérêt le catalogue de sa petite, mais précieuse collection.

Urbin possédait un prince des plus remarquables dans la personne du grand Frédéric (1444-1482); peu importe d'ailleurs qu'il soit un vrai Montefeltro ou non. Comme condottiere, et il l'est resté encore trente ans après avoir obtenu la couronne, servant tour à tour les rois et les papes, il avait la moralité politique de ses pareils, ce djnî ils ne sont qu'à moitié responsables; comme sou- verain d'un petit pays, il n'avait d'autre politique que de dépenser dans son duché la solde qu'il avait gagnée à Tel. anger, et d'imposer ses sujets aussi peu que possible.

CHAPITRE V. LES GRANDES MAISONS RÉGNANTES. 57

C'est de lui et de ses deux successeurs , Guidobaldo et François-Marie , qu'on disait : «« Ils bâtirent de beaux édifices, favorisèrent la culture du sol, vécurent daos le pays même et payèrent une foule de serviteurs; le peuple les aimait '. > Ce n'était pas seulement l'État , mais en- core la cour qui présentait, à tous les égards, le spec- tacle d'un mécanisme régulier et savant. Frédéric entre- tenait cinq cents serviteurs; les dignitaires de la cour étaient aussi nombreux que ceux qui entouraient les souverains les plus puissants; mais on ne gaspillait rien, tout avait son but, toutes les dépenses étuicnt exacte- ment contrôlées. A Urbin, on ne jouait pas; on n'y en- tendait ni blasphèmes, ni rodomontades; c'est que la cour devait être en même temps une école d'éducation militaire pour les fils d'autres grands seigaeurs, et le succès de cet établissement était une question d'honneur pour le duc. Il y avait des palais plus ijcaux que celui qu'il se fit construire ; mais, au point de vue de la dispo- sition, il n'y en avait pas de plus classique : c'est qu'il réunit sa célèbre bibliothèque , le plus précieux de ses trésors'. Comme il se sentait en parfaite sécurité dans un pays tout le monde trouvait, grâce à lui, de l'ar- gent à ga;;ner et personne ne mendiait, il sortait toujours sans armes et presque sans escorte ; aucun autre rince n'aurait pu, comme lui, se promener dans des jardins sans clôture, prendre son frugal repas dans une salle ouverte à tous les regards , pendant qu'on lui lisait

'Franc. Vettori, dans /irehh. stor. Apptnd , t. VI, p. 321. Relativement à Frédéric, consulter spéii.ilement . Ve^pasiano dorent., p. 132 ss., et PnrNDiLACOUA, l'ila di l iitortno da Filtre, p. 48-52. V. avait essayé de ralmer I ambitieux Frédéric, son élève, f-n lui disant : Tu qunque Cœsar eris. On trouve de j récieux renieifjm - menis sur lui dms Favre, par ex., Mélanges d'hist. liu., l, 125, a. 1.

* Compar. plus bas, 3* partie, cbap. u.

58 L'ÉTAT AU POINT DB VUE DU MÉCANISMI.

des pages de Tite-Live (ou, pendant le carême, des ou- vrages de piété). Dans la même après-midi, il écoulait la lecture d'uu auteur ancien , et allait ensuite au couvent des Clarisses pour s'entretenir, à travers la grille du parloir, de sujets religieux avec la supérieure. Le soir, il aimait à diriger les exercices corporels des jeunes gens de sa cour dans la prairie voisine de San Francesco, d'où l'on découvrait une vue splendide, et s'occupait à déve- lopper chez eux la vigueur et Tagilité. 11 prenait à lâciie d'être affable envers chacun et abordable pour tous ; il allait voir dans leurs ateliers les ouvriers qui ti avaiiiaient pour lui, donnait continuellement des audiences et fai- sait droit dans la journée, si c'était possible, aux requèles des solliciteurs. Aussi, quand il passait daus les rues, le peuple se jetait à genoux devant lui et criait -. Dio ti mantegna, signore! Le monde éclairé l'appelait la lumière de l'Italie '.

Son fils, Guidobaldo *, qui possédait de grandes qua- lités, mais qui eut à lutter constamment contre la ma- ladie et le malheur, finit cependant par remettre sou État entre des mains sûres; il laissa le pouvoir à sou neveu, François-Marie, qui était en même temps neveu du pape Jules II, et ce prince empêcha du moins le duché de tomber sous une domination étrangère. Ce qui est re- marquable, c'est l'habileté avec laquelle ces deux princes savent se dérober successivement aux coups de César Borgia et de Léon X; ils ont la certitude que leur retour sera d'autant plus facile et que leurs sujets le désireront

' CastiglioN'E, Corligiako, L, I.

* Petr. BcMBDS, De Guido Ubaldo Feretno deque Elitabelka Goutaga Vrbini ducibut. Venetis, 1530. Voir aussi les ouvrages de Bembo, p. ex., Bâie, 1556, I, p. 529-624. On y trouve entre autres 1.t lettre de Frcd. Frego:>us et le dùcours dOduiiis sur la vie et U mort de GLido.

CllAPITRI V. ^ LES GRANDES MAISONS RÉGNANTES.

d*autaDt plus que le pays aura moins souffert par suite d'une inutile résistance.

Si Ludovicle More faisait les mêmes calculs, il oubliait, par contre, tous les autres motifs de haine qui rendaieut son retour difficile. La cour de Guidobaido a été immortalisée comme l'école de la suprême élégance par Balthazar Castiglione, qui a composé l'êglogue de Tir- ets (1506) en l'honneur de cette société brillante, et qui plus tard (1518) a choisi les personnages de son Courtisan dans le cercle de Ja savante et spirituelle duchesse (Elisabeth de Gonzague).

Le gouvernement de la maison d'Esté se distingue par un singulier mélange de despotisme et de popularité '. Dans l'intérieur du palais se passent des scènes épouvan- tables : une princesse, soupçonnée d'avoir commis le crime d'adultère avec un fils d'un autre lit, est déca- pitée (1425) *; des princes, légitimes aussi bien qu'illégi- times, s'enfuient de la cour et sont menacés, même à l'étranger, par les coups des assassins envoyés à leur poursuite (1471); qu'on ajoute à cela des complots con- tinuels tramés au dehors : le bâtard d'un bâtard veut détrôner le seul héritier légitime (Hercule 1"); plus tard (1493), ce dernier empoisonna, dit-on, sa femme, après avoir découvert qu'elle voulait l'empoisonner lui-même; il commit, à ce qu'on prétend, ce crime à 1 instigation de Ferrante, frère de l'épouse criminelle. La dernière de ces tragédies, c'est le complot ourdi par deux bâtards contre leurs frères, le duc régnant Alphonse 1" et le cardinal Hippolyte (1506), complot qui fut découvert à temps et puni de la réclusion perpétuelle. D'autre part,

' Ce qui suit a été écrit surtout d".iprès les Annalet Estemes, dans lîCRVTORi. \X". et le Diano Fei rarese, dans MUHAT., XXIV. * Coœpar. Bindello, I, nor. 32.

60 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

le système fiscal est admirable dans ce duché, et il doit l'être, parce qu'il est le plus menacé de tous les États grands et moyens de l'Italie, et qu'il a besoin d'arme- ments considérables et de nombreuses places fortes. Sans doute le bien-être du pays dut s'accroître à mesure que le chiffre des impôts s'éleva; aussi le marquis Nicolo (4- 1441) exprimait-il le vœu formel que ses sujets devinssent plus riches que les autres peuples. Si l'ac- croissement de la population prouve l'accroissement réel de la richesse publique, il faut, en effet, considérer comme un fait important qu'en 1497, malgré l'agrandis- sement considérable de la capitale, on ne trouvait plus de maisons à louer '. Ferrare est la première ville moderne de l'Europe ; c'est qu'on voit pour la première fois, sur un signe du prince, s'élever des quartiers immenses et réguliers; c'est que se forme une popu- lation d'élite, grâce à la concentration d'un monde de fonctionnaires sur un même point et à la présence de nombreux industriels attirés par toute sorte de privi- lèges; de riches exilés, surtout des Florentins, viennent demander l'hospitalité à Ferrare et y construisent des palais. Mais, d'autre part, les impôts indirects étaient écrasants. Il est vrai que le souverain montrait une cer- taine sollicitude pour son peuple, à l'exemple d'autres princes italiens, de Marie Galéas Sforza, entre autres : en cas de disette, il faisait venir des blés étrangers et les distribuait gratuitement, à ce qu'il parait; mais en temps ordinaire il se dédommageait par le mono- pole, sinon du blé, du moins de beaucoup d'autres denrées alimentaires, telles que les viandes salées et

jDiono Perr., loc. cit., col. 347.

* Paul .lovius, l'ita Alfonsi ducis, p. et., ed Flor., 1550, et le même sujet, traité en italien par Giovanbattista Gelli, Flor., 1553.

CUAPITHE V. LES GRANDES MAISONS RÉGNANTES. CI

le poisson ; il se réservait aussi le droit de vendre seul les fruits et les légumes, qu'il faisait cultiver avec soin sur les remparts et sur les glacis de Ferrare. La source la plus importante de ses revenus était la vente des charges publiques, dont les titulaires étaient renouvelés tous les ans; c'était un usage répandu dans toute l'Italie; seulement c'est sur Ferrare que nous avons les renseignements les plus exacts. A propos du commencement de l'année 1502, par exemple, on dit : La plupart des charges ont été achetées à des prix salés (salati). On cite des fonctionnaires de différents ordres, des receveurs des douanes, des administrateurs des domaines (massari), des notaires, des podestats, des juges et même des capitaines, .c'est-à-dire des gouver- neurs des villes de province. Au nombre de ces « man- geurs de gens « qui ont payé cher leur charge et que le peuple déteste « plus que le diable «, on nomme Tito Strozza, qui n'est pas, nous voulons bien le croire, le célèbre poëte latin. A la même époque, les ducs avaient l'habitude de faire en personne un tour dans Ferrare, ce qu'on appelait andar per venlura, pour se faire donner des présents, au moins par les gens aisés. Toutefois ce genre de contribution était payé, non en argent, mais en nature.

Le duc était fier ' de se dire que dans toute l'Italie on savait. qu'à Ferrare les soldats touchaient régulièrement leur solde, que les professeurs des universités étaient toujours payés à jour fixe, qu'il était rigoureu.'ement interdit aux soldats de rançonner les bourgeois et le paysan, que Ferrare était imprenable et que le châ'eau rentermait une somme énorme d'argent monnayé. Il

* Paul JOVILS, loc cit.

«2 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

n'était pas question de caisses séparées; le ministre des finances était en même temps ministre du palais. Les construclionsexécutées par Borso(1430-1471), Hercule I* (jusqu'en 1505) et Alphonse I" (jusqu'en 1534) étaient très-nombreuses, mais généralement peu considérables; le fait s'explique par les habitudes d'une maison qui, malgré son amour du luxe (Borso ne se montrait jamais que vêtu de brocart d'or et couvert de bijoux), ne veut pas s'engager dans des dépenses illimitées. Du reste, Alphonse savait par expérience que ses élégantes petites villas, le Belvédère avec ses jardins ombreux, Montana avec ses belles fresques et ses beaux jets d'eau étaient soumises aux vicissitudes des événements.

Il est certain que les dangers perpétuels au milieu desquels ils vivaient développèrent chez ces princes une grande valeur personnelle; dans une situation aussi dif- ficile il fallait être de première force pour assurer son existence, et chacun était obligé de prouver par des faits qu'il était digne de commander. Leurs caractères ont tous des côtés peu favorables, mais on retrouve dans chacun quelques éléments de ce qui constituait l'idéal des Italiens. Quel prince de l'Europe a travaillé autant qu'Alphonse I", par exemple, à orner son esprit? Son voyage en Angleterre, en France et dans les Pays-Bas a été, à vrai dire, un voyage d'études dont il revient avec une connaissance approfondie du commerce et de l'industrie de ces pays '. 11 est insensé de lui reprocher son goût pour les travaux de tourneur auxquels il se livrait pendant ses heures de rfcréation, attendu qu'il

On peut aussi rappeler à re propos le voyage fait par Léon X, lorsqu'il était cardinal. Compar. Paul. Jovii iita Leoni» X, lib. I. Son but était moins sérieux, il voulait surtout se distraire et voir le monde; le motif qui le f;uidait était tout moderne. A cette ipoque-là, pas un prince du Nord ne voyageait dans un but pareil.

CHAPITRE V. LES GRANDES MAISONS RÉGNANTES. 63

était aussi très-expert dans l'art de fondre des canons et qu*il aimait à s'entourer de toute sorte de maîtres. Les princes italiens ne sont pas réduits, comme leurs contemporains du Nord, à vivre avec une noblesse qui se considère comme la seule classe importante de la société et qui arrive à imposer ce préjugé au prince lui- même ; ici le souverain peut et doit connaître et employer tout le monde; de même la noblesse, bien qu'i5;olée de la foule par la naissance, ne fait attention, dans les relations sociales, qu'à la personne et non à la caste, comme nous le verrons plus bas.

Les sentiments des Ferrarais à l'égard de la famille d'Esté offrent un singulier mélange de terreur secrète, d'affection raisonnée et de fidélité moderne; l'admira- tion de l'individu fait place à un sentiment tout nouveau, celui du devoir. En 1451, la ville de Ferrare érigea sur la grande place au duc Nicolo.mort en 1441, une statue équestre en bronze; Borso ne craignit pas ((454) de placer dans le voisinage sa propre statue en bronze, qui le représentait assis; de plus, dès le commencement de son règne, la ville décréta qu'on lui élèverait une :> colonne triomphale en marbre », et lorsqu'on l'enterra, sa mort produisit sur le peuple le même effet que « si Dieu lui-même était mort une seconde fois' «. Un Ferra- rais qui avait dit publiquement du mal de Borso à l'étran- ger, à Veoise, est dénoncé à son retour et condamné par le tribunal au bannissement et à la confiscation de ses biens; peu s'en faut même qu'il ne oit tué par un honnête citoyen à 'a porte du tribunal la orde au cou, il se rend chez '"> duc et obtient à force de supplications la remise de sa peine.

» Dior, ferr., dans MuRAT., XXIV, col. 232 et 240

6i L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

En général, ce duché est pourvu de nombreux espions, et le duc en personne examine tous les jours la liste des étrangers, que les hôteliers sont rigoureusement tenus de présenter au palais. Chez Borso ', ce n'est que l'effet de son humeur hospitalière, qui ne veut laisser partir aucun voyageur de distinction sans le traiter avec honneur; par contre, Hercule I"* ne faisait cette vérifi- cation que par mesure de précaution. A Bologne aussi, sous Jean II Bentivogho, il fallait à cette époque que chaque étranger de passage prît un bulletin d'entrée pour avoir le droit de sortir de la ville '. Le prince devient populaire au plus haut degré quand tout à coup il frappe sans pitié un fonctionnaire qui a abusé de son pouvoir, quand Borso en personne arrête ses premiers, ses plus intimes conseillers, quand Hercule I" destitue ignominieusement un percepteur qui, pendant de longues années, s'est gorgé de l'argent des contribuables; dans ces cas-là le peuple allume des feux de joie et sonne les cloches. Une fois cependant Hercule permit à l'un de ses fonctionnaires d'aller trop loin ; il s'agit de son préfet de police {capitaneo di giustizin), Gregoris Zampante de Lucques (car il eût été impossible de confier à un indigène des fonctions de ce genre). Même les fils et les frères du duc tremblaiep'. devant cet agent ; les amendes qu'il infli- geait n'allaient jamais à moins de quelques centaines ou quelques milliers de ducats, et il faisait mettre les accusés à la torture même avant de les avoir entendus. 11 se laissait corrompre par les plus grands criminels et, à force de mensonges, obtenait leur grâce du duc. Le peuple aurait volontiers payé au prince 40,000 ducats et

' Jovian. Pontan., De Uberalitau, cap. xxviii.

GiRil.Di Hecatommithi, VI, nov. 1 (éd. 1565, fol. 223 a),

Vasari, XII, 165, Vila di Mickelangeto.

CFIAPITRE V. -• LES GRANDES MAISONS RÉGNANTES. 65

même davantage s'il avait destitué cet ennemi de Dieu et des hommes; mais Hercule en avait fait son compère et l'avait nommé cavalier. Zampante faisait bon an mal an 2,000 ducats d'économies; il est vrai qu'il ne man- geait plus que des pigeons élevés chez lui et ne s'aven- turait plus dans les rues sans une nombreuse escorte d'arbalétriers et de sbires. H était temps de le faire disparaître; aussi deux étudiants et un Juif baptisé, qu'il avait cruellement offensés, le tuèrent dans sa maison pendant qu'il faisait la sieste, et, sautant sur des chevaux tout prêts, ils traversèrent la ville au galop, en criant : (^ Sortez de vos maisons, bonnes gens, courez; nous avons tué Zampante. » Les hommes envoyés à la poursuite des meurtriers ne purent les rejoindre : déjà ils avaient franchi la frontière voisine. A la suite de l'événement, il y eut naturellement un déluge de pamphlets sous forme de sonnets ou de chansons.

Ce qui, d'autre part, est tout à fait conforme à l'es- prit de cette maison, c'est que le souverain impose à la cour et à la population la considération dont il honore des serviteurs utiles. Lors de la mort de Ludovic Casella, conseiller intime de Borso en matière littéraire (1469), les tribunaux, les boutiques, les salles de l'Université furent fermés pendant vingt-quatre heures à l'occasion des funérailles; chacun fut obligé d'accompagner le corps jusqu'à San Domenico, parce que le prince dé- fait suivre le convoi. On vit en effet « le premier prince de la maison d'Esté qui eût assisté à l'enterre- ment d'un sujet », vêtu de noir, suivre en pleurant le cercueil; derrière lui venaient les parents de Casella, conduits par des seigneurs de la cour; des gentils- hommes portèrent le corps du roturier de l'église dans I. #

63 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

le caveau il fui enseveli '. En général, c'est dans ces États italiens qu'on trouve le premier exemple de ces manifestations officielles d'un peuple s'associant par ordre aux sentiments de ses princes '. Respectables en principe, ces démonstrations sont généralement équi- voques, surtout chez les poètes. Une des poésies de jeu- nesse de l'Arioste ', composée à l'occasion de la mort de Léonore d'Aragon, femme d'Hercule I", contient déjà, outre les inévitables fleurs de rhétorique que tous les siècles prodiguent en pareil cas, quelques traits tout à fait modernes : « Cette mort a porté à Ferrare un coup dont elle ne se relèvera pas de sitôt; la bienfaitrice de la ville sur la terre intercède maintenant pour elle dans le ciel, car ce monde n'était pas digne de la pos- séder. La mort ne s'est pas approchée d'elle avec cette faux sanglante dont elle menace les vulgaires humains elle est venue aimable {onesta) et souriante, de manière à n'avoir plus rien de terrible. » Parfois nous rencontrons l'expression de sentiments d'une tout autre nature : des nouvellistes qui ne vivaient que de la faveur de certaines maisons princières nous racontent les amours des princes, quelquefois de leur vivant *, et cela d'une ma- nière qui a paru aux siècles postérieurs le comble de l'indiscrétion, mais qui passait alors pour un innocent témoignage de reconnaissance. Des poètes lyriques allaient jusqu'à chanter les passions extraconjugales de

> Déjà en 1446 les membres de la maison de Gonzague avaient suivi le convoi mortuaire de Vitlorino da Felire.

•Un exemple très-ancien de ce fait, c'est Bernab6 Visconti, p. 14.

' Intitulé chapitre xix, et élégie 17 dans les Opère mino^i, éd. Lemonnier, vol. 1, p. 425 Sans doute le poëie, âgé de dix-neuf ans lie connaissait pas la cause de cette mort (p. 59).

* Voir Appendice 2 à la fin du volume.

CHAPITKB V. LES GRANDES MAISONS RÉGNANTES. 67

leurs nobles protecteurs; c'est ainsi qu'Ange Politieii célébra les amours adultères de Laurent le Magnifique, et Gioviauo Poutano celles d'Alphonse de Calabre.Ce der- nier poëte met involontairement à nu i'àme basse et cruelle du prince aragonais ' ; il faut que, même sur ce terrain, il soit le plus heureux ; sans cela, malheur à ceux qui seraient plus heureux que lui! Les plus grands peintres, Léonard de Vinci par exemple, faisaient les portraits des maîtresses des princes; c'est un fait qui n'a rien que de naturel.

Quant aux princes de la maison d'Esté, ils n'atten- daient pas que d'autres leur décernassent l'immortalité, ils se lu décernaient eux-mêmes. Borso (p. 63) se fit représenter dans le palais Schifanoja, traversant les diverses phases de sa vie de souverain, et Hercule célé- bra (pour la première fois en 1442) l'anniversaire de son avènement par une procession que les auteurs du temps comparèrent à celle de la Fète-Dieu; toutes les bouti- ques étaient fermées comme un jour de dimanche; au milieu du cortège marchaient tous les princes de la maison d'Esté, même les bâtards, vêtus de brocart t'or. L'idée que toute puissance, que toute dignité émane du prince, qu'elle est de sa part une distinction person- nelle, était depuis longtemps symbolisée à cette cour par un ordre de l'Éperon d'or, qui n'avait plus rien de

Entre autres dans les Ueliciœ poetar. Italor. (1608), U, p. 455 ss. : êd Alphonsum ducem Calabriœ. l'ourtant je ne crois pas que l'obser- vation ci-dessus puisse s'appliquer à ce poëme, qui décrit très- longuement les plaisirs qu'Alphonse a (joùtés d.ns l'amour de Drusula; Pontanus retrace plutôt les impressions de l'amant heu- reux, qui, dans son ravissement, se âgure que les dieux eux-mêmes envient sa fidélité.

* Le fait a déjà été attribué (13G7), dans PoUstore, Morat., XXIV, col. 843, à Nico4ô l'alné, qui nomuie douze chevaliers en Ihou- aenr du douze apôtres t.

68 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

commun avec la chevalerie du moyen âge. A l'éperon Hercule I* ajouta encore une épée, un manteau brodé d'or et une dotation; tout cela entraînait certainement l'obligation de rendre au prince des hommages régu- liers.

La protection accordée au mérite, qui a fait la gloire de cette cour, s'étendait à l'Université, qui était une des plus complètes de l'Italie, et aux serviteurs de la cour et de l'État; elle entraînait à peine pour le prince des sacrifices particuliers. Comme riche gentilhomme campagnard et comme haut fonctionnaire, Bojardo ap- partenait de droit à cette dernière classe; lorsque l'Arioste commença à percer, il n'y avait plus, du moins dans le véritable sens du mot, de cour de Milan et de Florence; celle d'Urbin allait disparaître, sans parler de celle de Naples; il se contenta d'une place à côté des musiciens et des historiens du cardinal Hippolyte, jus- qu'au moment Alphonse le prit à son service. Plus tard il en fut tout autrement de Torquato Tasso, que ta cour était vraiment jalouse de posséder et de garder.

CHAPITRE VI

IBS ADVERSAIRES DK LA TYRANNIE

En présence de cette centralisation du pouvoir sou- verain, toute résistance intérieure était inutile et impuis- sante. Les éléments de la constitution d'une cité répu- blicaine avaient disparu; les idées de puissance absolue étaient seules à l'ordre du jour. La noblesse, privée de tout droit politique malgré les possessions féodales qu'elle pouvait avoir encore, avait beau se diviser et se costumer, elle et ses bravi, en Guelfes et en Gibelins, faire porter à ces derniers de telle ou telle façon la plume de la toque ou les bouffants du haut-de-chausses ', les penseurs tels que Machiavel ' n'en savaient pas moins que Milan et Naples étaient des villes trop « corrompues » pour pou- voir former des républiques. On trouve chez eux de sin- gulières appréciations sur ces deux prétendus partis, qui depuis longtemps n'étaient plus que le souvenir vivant de vieilles haines de famille soigneusement entretenues à l'ombre du pouvoir absolu. Un prince italien, auquel Agrippa de Nettesheim * conseillait d'en finir avec ces divisions, répondit : « Mais leurs querelles me rappor- tent par an jusqu'à douze mille ducats d'amende ! »

' BcRiGOzzo, dans .IrcMv. ttor., m, p. 433.

Dùcorti, I, 17, sur Milan après la mort de Philippe Vijconti.

' Dt interl, et wanilalt leitntiv., cap. LY»

70 L'lsT\T AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

Et lorsqu'en 1600, par exemple, après le retour du More dans ses États, les Guelfes de Tortone appelèrent dans la ville une partie de l'armée française qui se trou- vait dans le voisinage, afin de donner le coup de grâce aux Gibelins, les Français commencèrent par piller et par ruiner ces dernier';, mais ensuite ils en firent autant aux Guelfes eux-m^.^les, jusqu'à ce que Tortone fut entièrement dévastée '. Dans la Roraagne aussi, dans ce pays les passions et les haines étaient éiernellp*;, ces deux noms avaient entièrement perdu leur signi- fication politique Par un effet des aberrations politi- ques du temps, les Guelfes se croyaient parfois obligés d'affirmer leur sympathie pour la France, et les Gibelins de se tourner vers l'Espagne. Je ne vois pas que ceux qui exploitaient cette singulière erreur en aient beau- coup profité. La France a toujours été contrainte d'éva- cuer l'Italie à la suite de chaque intervention, et ce que l'Espagne est devenue après avoir tué l'Italie, on ne le sait que trop.

Mais revenons à l'autocratie italienne telle qu'elle existe à l'époque de la Renaissance. Une âme absolu- ment pure aurait peut-être admis, même à cette époque, que toute puissance émane de Dieu et que les princes ita- liens seraient nécessairement devenus bons avec le temps et auraient oul>lié leur origine violente, à con- dition de trouver chez tous leurs sujets un concours loyal et dévoué. Mais c'est ce qu'on ne peut pas deman- der à des imaginations ardentes et à des esprits exaltés. Ainsi que les mauvais médecins, ceux-ci ne voyaient la fin du mal que dans la suppression du «ympiOme, et s'imaginaient qu'il suffisait d'assassiner le prince pour

Prato, dans Irchir. stor., \\\, p. 241.

CHAPITRE VI. [.ES ADVERSAIRES DE f.A TYRANNIE 71

s'assurer aussitôt la liberté, ou bien leur pensée n'iillait pas même aussi loin, et ils voulaient simplement donner «atif^faction à la haine {jénérale, venger une famille plon- gée dans le malheur ou punir une offense personnelle. De même que la domination du souverain es^t absolue et placée au-dessus des lois, de même le moyen dont se s Tvent ses adversaires n'est subordonné à aucune consi- dération morale. Boccaceledit ouvertement' : « Doi^-je donner au despote le nom de prince ou de roi et lui obéir comme à un suisérieur? Non, car il est l'ennemi commun Contre lui je puis employer les armes, les con- spirations, les espions, leguct-apens, la ruse; car il s'agit d'une (vuvre sacrée, nécessaire. Il n'y a pas de sacrifice plus agréable que le sang des tyrans. » Ici nous ne pouvons pas nous arrêter aux détails; disons seulement que, dans un chapitre célèbre de ses discours*, Machiavel a traité la question des conjurations antiques et mo- dernes à partir de l'époque des tyrans grecs de l'anti- quité, et qu'il les a jugées froidement, d'après les plans suivis par leurs auteurs et leurs chances de succès. Ou'on cous permette seulement deux observations, l'un'" portant sur les meurtres accomplis pendant le service divin, l'autre sur l'influence de l'autiquité.

Il était presque impossible d'atteindre le tyran au mi- lieu de ses gardes et de le frapper , sinon quand il se

' De eatibru virorum illustnum, 1. II, cap. XV.

» Discorti, lu, 6. Il fait allusioD à cette description dans les Sioriejlor., L, viii, cap. I. Les Italiens ont aimé de très-bonne heure les récits de conjurations. Luidprand (de crémone, '/oi. Germ., SS 111,264-365) traite des sujets de ce fienre.en donnant plusde dé- tails qu'aucun autre écrivain du dixième siècle; au onzième siècle, nous trouvons (dans Balut. Mitcell., I, p. 184) l'histoire de IMcssine délivrée des Sarrasins par le Normand Roger qu'elle a appelé à son secours; c'est, dans ce genre, une œuvre caractéristique M060), sans parler du récit dramatique des Vêpres siciliennes (1282).

72 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

reudait solennellement à Téglise; dans aucune autre circonstance , on ne pouvait trouver réunie toute une famille princière. C'est ainsi que les habitants de Fa- briano ' tuèrent (1435) leurs tyrans, les Ghiavelli, pen- dant une grand'mcsse; il avait été convenu que le massacre commencerait quand le prêtre prononcerait ces mots du Credo : Et incarnatus est. A Milan , le duc Jean-Marie Visconti fut assassiné à l'entrée de l'église de Saint-Gothard (1412), le duc Galéas-Marie Sforza dans l'église de Saint-Étienne (1476) (p. 61), et Ludovic le More n'échappa en 1484 aux poignards des partisans de la duchesse Bonne, veuve du duc de Milan, qu'en entrant dans l'église de Saiat-Ambroise par une autre porte que celle l'attendaient les sicaircs. Ce n'étaient pas des impiétés préméditées; les meurtriers de Galéas, avant de frapper ce prince , prièrent le saint auquel l'église était dédiée, et assistèrent à la première messe dans le temple même qu'ils devaient ensanglanter. Ce- pendant, lors de la conjuration tramée par les Pazzi contre Laurent et JuUen de Médicis (1478), une cause de l'avortement partiel du complot fut que le capitaine Jean-Baptiste de Montesecco, que les conjurés avaient choisi comme instrument de leur dessein, refusa de frap- per dans le dôme de Florence les victimes désignées, attendu qu'il s'était engagé à les tuer au milieu d'un festin; deux prôtres, « qui avaient l'habitude des lieux sacrés et qui n'avaient pas peur d'ensanglanter une église », s'entendirent pour prendre sa place '.

En ce qui concerne l'autiquilé, dont nous rappellerons

> Cor.io. fol. 333. Voir ihid., fol. 305, 422 ss., 440.

Citalio\) empruntée à Gallls, d^iiis Sismondi, XI, 93. Sur l'ensemble, compar. Br,7 ^T, Laurent de Médien, I, p. 387-397, sui^ tout 396.

CHAPITRE VI. LES ADVERSAIRES DE LA TYRANNIE. 73

encore plus d'une fois l'influence dans les questions mo- rales, et particulièrement dans les questions politiques, les princes eux-mêmes donnaient l'cxeniple , attendu que, dans l'idée qu'ils se faisaient de l'État aussi bien que dans leur conduite, ils prenaient souvent pour ty; e l'Empire romain d'autrefois. De même leurs adver- saires s'inspiraient de l'exemple des tyrannicides anti- ques, dès qu'ils raisonnaient leurs attentats. Sans doute il est difficile de prouver la contagion de ces exemples en ce qui concerne la chose principale, c'est-à-dire la résolution d'agir; mais il n'en est pas moins vrai qu'eu invoquant l'antiquité , ils songeaient à autre chose qu'à iaire des phrases sonores et des déclamations pompeuses. Nous possédons les renseignements les plus curieux sur les meurtriers de Galéas Sforza , Lampugnani, Olgiati et Visconti' ils avaient tous les trois des motifs tout personnels pour se débarrasser du tyran, et pourtant la résolution de le frapper est venue peut-être d'une raison plus générale. Cola de' Montani , humaniste et profes- seur d éloquence, avait fait naître dans le cœur des jeunes nobles milanais qui suivaient ses cours un désir confus de gloire et un vague besoin de faire de grandes choses pour la patrie , et il avait fini par parler à Lampu- gnani et a Olgiati de la néces.sité de délivrer Milan de la tyrannie. Bientôt il devint suspect, fut banni, et dut laisser les jeunes gens à leur fanatisme sans pouvoir le diriger. Environ dix jours avant d'agir, ils jurèrent so- lennellement, dans le couvent de Saint-Ambroise , de frapper Galéas ; « puis, dit Olgiati, j'allai devant une image de saint Ambroise, dans une chapelle écartée, je levai les yeux vers le saint et le suppliai de nous assister,

' Conio, fol. 422 ALLFcnETTO, Diari Santti, dans MORiT., XXIII, col. 777. Voir plus haut, p. 51.

74 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MECANISME.

nous et tout son peuple ». Le céleste patron de la ville doit protéger le complot , aiosi que saint Etienne dans l'église duquel il sera mis à exécution. Ils mirent encore beaucoup d'autres personnes à moitié dans le secret , tinrent leurs conciliabules nocturnes dans la maison de Lampugnani, et s'exercèrent à frapper avec des gaines de poignard. Le complot réussit; mais Lampugnani fut immédiatement tué par l'escorte du duc, et les autres furent arrêtés, Visconti témoigna du repentir; quant à Olgiati, malgré les tortures, il persista à dire que son action avait été un sacrifice agréable à Dieu, et, pendant que le bourreau lui écrasail la poitrine, il répétait encore : « Courage, Girolamo! Ton souvenir vivra longtemps; la mort est douloureuse , mais la gloire est immortelle ' ! » Malgré le caractère idéal des projets formés et des résolutions prises , on trouve dans la manière de mener la conjuration le souvenir du plus criminel de tous les conspirateurs, de celui qui n'a absolument rien de com- mun avec la liberté , de Calilina. Les annales de Sienne disent formellement que les conjurés avaient étudié Sal- luste , et le fait ressort indirectement de l'aveu même d'Olgiati'. Nous retrouverons encore plus loin ce nom

' Il faut remarquer l'enthousiasme avec lequel le Florentin Alamanno Hinuccini (né en 1419) parle dans ses lUcordi (publiés par G. Aiazzi, Florence, 1840) des meurtriers et de leur action. A propos d'une apologie du tyrannicide, qui remonie à peu près à la même époque, mais qui n'a pas été écrite par un Ita- lien, voir Kervyn de Lettenhove, Jean Sans peur et l'Apologie du tyrannicide, dans le Bulletin de F Académie de Bruxelles, XI (1 861 \ p. 558- 571. Sans doute, un siècle plus tard, on avait en Italie de tout autres idées sur ce point. Compar. la condamnation du crime de Lampugnani, dans Egnatius, De exempUs ill. vir. l'en., fol. 99 b. Compar. ibid., 318 b.

* Con studiare el Catelinario, dit Allegretto. Que l'on compare, dans le propre récit dOlgiaii, qui (ignre dans Corio, la plirase suivante, par ex. : Quisque nostrum magis tocios potissime et injinitoi alii t tollicilare, infestare, alter alteri bénévolat ufacere oœpit. Aliquidah-

CHAPITRE VI. LES ADVERSAIRES DE LA TYRANNIE. 7$

terrible Cependant, à ne considérer que le but, il n'y avait pas pour les complots secrets de modèle aussi sédui- sant que celui-l;i.

Chez les Florentins , chaque fois qu'ils se débarrassè- rent ou voulurent se débarrasser des Médicis, le tyran- nicide était un idéal ouvertement proclamé. Après la fuite des Médicis (l494), on enleva de leur palais le croupe en bronze de Donatello», représentant Judith et sa victime Holopherne, et on le plaça devant le pa- lais des sei{jueurs, à l'endroit l'on vit plus tard le David àc Michel-Ange, avec cette inscription : Exem- plum salut is publicœ cives posuere, 1495 •. On invoquait surtout l'exemple de Brutus le jeune, que Dante' met encore avec Cassius et Judas Ischarioth au plus profond de l'enfer, parce qu'il a trahi l'Empire. Pierre -Paul Boscoli, qui échoua dans sa conspiration contre Julien, Jean et Jules de Médicis (1513), avait professé l'admiration la plus fanatique pour Brutus et avait prorais solennel- lement de l'imiter s'il trouvait un Cassius ; en effet, Au- gustin Capponi se chargea de le seconder. Les dernières paroles qu'il prononça en prison * sont un des documents les plus précieux que nous ayons sur les idées religieuses d'alors; elles montrent quels efforts il avait faits pour chasser ses idées païennes et mourir en chrétien. 11 faut qu'un ami et que son confesseur lui affirment que saint Thomas d'Aquin condamne les conspirations en général ;

quibus p rum donare; simul magis noctu edere, bibere , vigilare, nostra umnta bona polliceri, etc.

' Vàsari, in, 251. Note sur V. di Donatello. Il se trouve aiijon.dhui dans un bâtiment nouvellement construit, qui est destiné à devenir une académie de .Micbel-An«e

» Infano. XXXIV, 64. "

* Reproduites par le témoin auriculaire Luca délia Robbia Archiv *tor.. ., p. 273 Compar. Paul Jovios, li(a Leonii X. L. III dans les

f in Uluttret. '

76 L'ÉTAT AU POINT DE VUi. DU MÉCANISME-

mais plus tard, le même confesseur a avoué à Tami en question que saint Thomas faisait une distinction, et qu'il permettait de conspirer contre un tyran qui s'était imposé au peuple. (Voir p. 5.)

Lorsque Lorenzino de Médicis eut assassiné le duc Alexandre (1537) et se fut mis en lieu sûr, il parut une apologie du meurtre ', apologie probablement authen- tique, ou du moins inspirée par lui, dans laquelle il vante le tyrannicide en lui-même comme l'œuvre la plus méri- toire; il se compare sans hésiter à Timoléon , le fratri- cide par patriotisme , dans le cas Alexandre aurait iippartenu réellement à la famille des Médicis et aurait ainsi été son parent (même éloigné). D'autres l'ont com- paré à Brutus, et Michel- Ange lui-même avait encore bien longtemps après des idées de ce genre; c'est ce qu'il est permis de conclure de son buste de Brutus (dans la galerie des Uffizi). Il a laissé ce buste inachevé, comme presque toutes ses œuvres; mais ce n'est certainement pas parce qu'il a vu un forfait dans le meurtre de César, comme le prétend le distique gravé sur le marbre.

On chercherait en vain dan» les principautés de la Renaissance un radicaUsme général comme celui qui s'est développé en face des monarchies modernes. Sans doute chaque individu protestait dans son for intérieur contre le pouvoir d'un seul, mais il cherchait bien plus à s'accom- moder de ce régime ou même à en profiter qu'à se réunir à d'autres pour l'attaquer. Il fallait que les choses fussent poussées à l'extrême , comme à Camerino , à Fabriano ,

' D'abord, en 1723, comme supplément à l'histoire de Varetii, ensuite dans Roscob, Viia èi Lorenio d*' Mediet, Tol. IV, annexe 12, souvent réimprimé. Compar. Riuvont, HiHoirt dt la Toscane depui$ Imfin d* la république florentine. Gotha, 1876, I, p. 67, note. Compar.

aussi la relation qui se trouTC dans les Lettert di Principi (éd. Venez., 1577), III, fol. 162 Sf.

CHAPITRE VI. LES ADVERSAIRES DE LA TYRANNIE. 11

i Rimini (p. 41), pour qu'une population entreprit de détruire ou de chasser ses princes. Du reste, on ne savait que trop bien généralement qu'on ne ferait que changer de maître. L'étoile des républiques était visiblement en traio de pâlir.

CHAPITRE VII

LES RÉPUBLIQUES : VENISE ET FLORENCB.

Jadis les villes italiennes avaient développé au plus haut poiat cette force qui fait de la ville un État. 11 ne fallait qu'une chose pour cela : c'est que ces villes for- massent une vaste fédération , idée qui revient toujours en Italie, sous une forme ou sous une autre. Les luttes du douzième et du treizième siècle amenèrent la formation de grandes et puissantes ligues de villes, et Sismondi (II, 174) croit que le moment des deruiers armements de la Ligue lombarde contre Barberou>sc partir de 1168) aurait été favorable à la fédération des vi les italiennes. Mais déjà les villes considérables avaient pris des habitudes qui rendaient une pareille fédération impossible : sous le rapport de la concur- rence commerciale , elles employaient tous les moyens les unes contre les autres et écrasaient leurs voisines plus faibles de toute leur puissance ; aussi finirent- elles par croire qu'elles pouvaient subsister sans cher- cher la force dans l'union, et préparèrent-elles les voies au despotisme. Le despotisme vint à la suite des luttes intestines , quand le besoin d'un gouvernement fort se fit sentir dans les cités les troupes mercenaires ven- daient leur appui au plus offrant, et les partis aa pouvoir avaient depuis longtemps déclaré imprati-

CHAPITRE Vil. - LES REPUBLIQUES : Vi.XiSE, FLORENCE. 79

cable l'arraeraent de tous les citoyens '. La tyraonie dévora la liberté dans la plupart des villes; de temps à autre les tyrans étaient renversés , mais ils se rele- vaient toujour:5 , et la tyrannie reparois^ail plus vivace que jamais, parce que la situation iulérieure la favo- risait et qu'il n'y avait plus de forces vives pour la com- battre.

Parmi les villes qui conservèrent leur indépendance, il en est deu\ dont 1 existence forme, dans l'histoire de l'humanité, un chapitre des plus intéressants : Florence, la ville du mouvement , qui nous a \éQué le souvenir lie toutes les idées , de toutes les aspirations indivi- duelles ou générales qui, pendant trois siècles, se sont fjit jour dans ce centre intellectuel, et Venise, la ville de l'immobilité apparente et du silence politique. Elles pré- sentent les plus forts contrastes que l'on puisse imaginer, t )Ut en étant chacune unique dans son genre.

Venise se proclamait une création extraordinaire et mysiérieuse ; elle prétendait devoir sa gra ndeur à d'autres causes que l'industrie de l'homme. II circulait une légende sur 1.1 fondation solennelle de la ville : le 25 mars 413, à midi, les colons venus de Padoue avaient posé la pre- mière pierre du Rialto, qui devait être un asile inatta- quable et sacré dans l'Ilalie déchirée par les Barbares. Plus tard, les écrivains ont attribué à ces fondateurs tous les pressentiments de la grandeur future de Venise : Marc-Antoine Sabellico, ([ui a célébré cet événement en n^aguifiques hexamètres, fait dire au prêtre qui bénit la ville nai'isaute : « Quand nous tenterons un jour de grandes choses, c'est alors, ù Ciel, que nous aurons besoin de ton appui. Aujourd'hui, c'est au pied d'an

' Sur le dernier point, voir Jac. Nardi, f«Va di /Int. Giacommt (Lucques, 1818), p. 18.

80 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

pauvre autel que nous t'implorons; mais, si nos vœux ne sont pas stériles, un jour viendra cent temples de marbre et d'or s'élèveront en ton honneur'! » A la fin du quinzième siècle, la ville, partout baignée par la mer, apparaissait comme l'écrin du monde d'alors. Le même Sabellico l'appelle ainsi* quand il la décrit avec ses antiques coupoles, ses tours aux arêtes obliques, ses façades de marbre incrusté, sa magnificence un peu étroite, la riche ornementation des palais et la loca- tion de tous les coins marchaient de pair. Il nous con- duit sur la place qui s'étend devant San Giacometto, près du Rialto, place s'agite une foule immense, les affaires de tout un monde se traitent sans paroles bruyantes, sans cris, au milieu d'un bourdonnement confus, où, sous les portiques» qui l'entourent et sous ceux des rues voisines, sont établis des banquiers et des orfèvres sans nombre, ayant au-dessus de leur tête des boutiques et des magasins plus riches les uns que les autres; il montre de l'autre côté du pont le grand Fon- daco des Allemands, encombré d'habitants et de mar- chandises, et, devant ce vaste quartier, la flotte qui couvre constamment le canal; puis, en remontant, les

> Genethliaeum Ventta urbit carmina d'ADt. Sàbellicus. Le 25 mars fut choisi €tiendo il cielo in tingotar dispotitioiie, ti corne da gli oitro- nomi è slato ealculato piu voile. Compar. SaNSOVINO, Venetia citta nobi- listima e iingolare, detcritia in 14 libri. Venetia, 1581, fol. 203. Pour tout ce qui suit, nous renroyons particulièrement à Jokannis Baptittœ Egnatii, viri doclissimi, De exemplis illutlrium virorum l'eneltr eivilatii atgue aliarum geniium, Taris, 1554. La plus aDCienue Chro- nique vénitienne, Joh, Uiaeoni Chron. Venetum et Gradenie, dans Pertz, Monutn. SS. VII, p. 5, 6, dit que la fondation de la partie insulaire de la Tille ne date que du temps des Lombards, et qu« le Rialto est d'une époque encore postérieure à celle-là.

* De Venetœ urbis apparat* panegyricum carmen quoi oraeulum interi» hitur.

' Toute la contrée a été transformée par suite des conttnic- tioDS nouvelles du commencement du seirième sièclt.

i

CHAPITRE VII. LES RÉPUBLIQUES : VENISE, FLORENCE, SI

mille baleaux chargés d'huile et de vin, et, parallèle- ment à celte ligne de navires, la rive fourmillent les portefaix et les entrepôts des marchands ; enfin, du Fiialto jusqu'à la place de Saint-Marc, les boutiques de parfumerie et les hôtelleries. C'est ainsi qu'il promène le lecteur de quartier en quartier jusqu'aux deux lazarets, qui fout partie de ces établissements de haute utilité qu'on ne trouve nulle part organisés avec autant d'intel- ligence. En général, les Vénitiens se distinguaient par uae grande sollicitude pour les personnes en temps de paix comme en temps de guerre; ils soignaient les blessés, même si c'étaient des ennemis, avec un dévoue- ment qui faisait l'admiration des étrangers '

Les établissements publics de Venise, quels qu'ils fussent, pouvaient servir de modèles-, les pensions étaient réglées d'après un système raisonné, qui s'éten- dait jusqu'aux héritiers des pensionnaires. La richesse, la sécurité politique, l'expérience avaient mûri les idées des Vénitiens en pareille matière. Les hommes, blonds*, à la taille élancée, à la démarche grave et silencieuse, à la parole réfléchie, ne se distinguaient guère les uns des autres par le costume et par l'extérieur; ils laissaient les bijoux, surtout les perles, à leurs femmes et à leurs filles. En ce temps-là la prospérité générale de Venise était encore vraiment brillante, malgré de grandes pertes essuyées dans les guerres contre les Turcs; même plus tard les ressources accumulées dans la ville et le préjugé de toute l'Europe lui suffirent encore pour

' Alexandre BenEDICTUS, De rébus CaroU VIII , dans EcCiRO, Seriploru, II, col. 1597, 1601. 1621. hôns \a Chron. l'eneium. Mirât., XXIV, col. 26, sont énuméi-ées les vertus politiques des Vénitiens : b^ntà, innoeenia. telo di carilà, pielà, tnisericordin.

* Beaucoup de nobles portaient les cheveux coupés court; ?. Eranni coUoquia, éd. Ti5liri,a. 1558, p. 215 : Mite* et eai tliu$ianu$.

82 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

ister longtemps aux coups les plus terribles, tels que la découverte de la route des Indes orientales, la chute des mameluks en Egypte et la guerre de la Ligue de

Cambrai.

Sabellico, qui était dans les environs de Tivoli et qui était habitué au franc parler des philologues d'alor^, remarque ailleurs ' avec quelque étonnement que les grands seigneurs qui assistaient à ses cours du matin refu- saient de s'engager dans des discussions politiques avec lui : « Quand je leur demande ce que les gens pensent, disent et attendent de tel ou tel mouvement qui se produit en Italie, ils me répondent tous d'une seule voix qu'il n'en savent rien. . Mais, par la partie déchue de la noblesse, on pouvait apprendre bien des choses, en dépit de l'inquisition d'État-, seulement les secrets se vendaient moins bon marché Pendant le dernier quart du quinzième siècle il y eut des dénonciateurs parmi les plus hauts fonctionnaires « : les papes, les princes italiens, même des condottieri au service de la République, hommes de fort médiocre condition d'ailleurs, avaient leurs délateurs, pour la plupart attitrés-, la délation était devenue si commune que le Conseil des Dix croyait devoir cacher au Conseil des Pregadi les nouvelles poli- tiques de quelque importance-, on supposait même que Ludovic le More disposait d'un nombre de voix respec- table dans ce dernier Conseil. Il est difficile de dire si les exécutions nocturnes et la prime élevée donnée aux dénonciateurs des victimes (par exemple, soixante ducats de pension annuelle) ont beaucoup profité à la noblesse;

Eûisiolœ, lib. V, fol- 28. ._

MIC V u lui 668 679. - Chron. lenelum, dans hVRkT., XXIV, COL 56: - D^lHoFerrarese. ib.,CoL2iO. - Com. ar. aussi la DOtice : Dispaeei di Antonio GiuHiniani (Flor., 1876), 1, p. 31)2.

CHAPITRE Vil. - LES RÉPUBLIQUES VENISE, FLORENCE. 8S

ce jui esi certain, c'est que la pauvreté de beaucoup de iio;)les était une cause de démoralisatioa qu'on ne pou- vait pas supprimer tout d'un coup. En 1494, deux nobles demandèrent que le sénat votât une somme annuelle de deux mille ducats pour venir en aide aux gentilshommes pauvres sans emploi; cette motion était sur le point de passer au Grand Conseil, elle aurait pu trouver une majorité favorable, lorsque le Conseil des Dix intervint à temps et relégua les deux pétitionnaires à perpétuité d.ins l'ile de Chypre, à Nicosie '. Vers cette époque, un certain Soranzo lut pendu à l'étranger comme sacrilège, et un Contarini fut condamné aux fers pour vol avec effraciion; un autre membre de la même famille parut en 1499 devant la Seigneurie et se plaignit d'être sans emploi depuis de longues années, de ne posséder que seize ducats de revenu pour entretenir neuf enfants, d';: voir avec cela soixante ducats de dettes, de ne pouvoir se livrer a aucun genre d'occupation et d'être absolument sans asile. On comprend que certains nobles riches bâtissent des maisons pour assurer des logements gra- tuits aux nobles pauvres. On construisit ainsi des mai- sons et même des rues entières pour l'jimour de Dieu ; les testaments de l'époque imposent fréquemment aux léga- taires des œuvres de charité de ce genre*.

Cependant les ennemis de Venise auraient eu tort de fonder des espérances sérieuses sur de pareils embarras. Il est permis de croire que l'essor du commerce, qui assurait môme au moindre artisan un sal.iire rénuiuêra- teur, et que les colonies de l'est de la Méditerranée dé- touruaieut de la politique les forces qui auraient pu

' ^UupiEao, dans Archu-. ttor., vu, „, p. 691. compar. 69-1 713 et 1, 53i. '

» Xm:Q SaNCDO, l'ite de Uucki, .Vurat., XXII, col. 1194.

84 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

créer des dangers pour la République. Il n'en est pas moins vrai que Gênes, tout en possédant les mêmes avantages, a eu l'histoire politique la plus orageuse. L'inébranlable solidité de Venise est due à un concours de circonstances qu'on n'a trouvées réunies nulle part ailleurs. Inattaquable comme ville, elle n'était de tout temps intervenue dans les affaires étrangères qu'avec la plus grande circonspection; elle était demeurée à peu près étrangère aux divisions du reste de l'Italie, et n'avait conclu des alliances que pour des motifs passagers et en se faisant payer son appui le plus cher possible. Aussi le fond du caractère vénitien était-il une fierté tout aris- tocratique ; la république se retranchait dans un isolement dédaigneux et trouvait une force considérable dans la solidarité de ses citoyens , solidarité que la haine du reste de l'Italie ne faisait que développer davantage. D'autre part, les habitants de la ville même étaient liés par des intérêts majeurs aux colonies aussi bien qu'aux villes de terre ferme , attendu que les habitants de ces dernières (c'est-à-dire de toutes les villes jusqu'à Bergame) ne pouvaient acheter et vendre qu'à Venise. Une situation aussi avantageuse ne pouvait se maintenir que par le repos et par l'union au dedans-, c'est ce que sentait cer- tainement l'immense majorité des citoyens. Venise était donc un terrain peu favorable aux conspirations , et, s'il y avait des mécontents, ils étaient tenus à l'écart les uns des autres par la division du peuple en noblesse et bour- geoisie, qui rendait tout rapprochement fort difficile. Dans le corps de la noblesse lui-même , une des causes principales de toute conjuration, l'oisiveté, se trouvait supprimée pour ceux qui pouvaient devenir dangereux , c'est-à-dire pour les riches , par suite de leurs grandes affaires commerciales , de leurs voyages et des guerres

CHAPITRE Vil. LES REPUBLIQUES : VENISE, FLORENCE. 85

incossuntes de la ville avec les Turcs. De plus , l'autorité avait pour eux des méaagemeiits parfois coupables ; aussi ua Caton vénitien présageait-il la ruine de la puis- sance de sa patrie, si cette crainte qu'avaient les nobles de se blesser entre eux subsistait en dépit de la justice *. Quoi qu'il en soit, cette grande liberté d'allures donnait, en somme , à la noblesse de Venise une bonne et salu- taire direction.

S'il fallait absolument donner satisfaction à l'envie et à l'ambition , on trouvait des victimes officielles, des autorités constituées et des moyens légaux. Le long mar- tyre moralauquel le doge François Foscarisuccomba(1467) sous les yeux de tout Venise est peut-être l'exemple le plus terrible de ces vengeances , qui ne sont possibles que dans des États aristocratiques. Le Conseil des Dix , qui se mêlait de tout , qui avait le droit absolu de vie et de mort , qui disposait en maître des deniers publics et des armées, qui renfermait dans son sein les inquisiteurs d'Etat et qui fit tomber Foscari ainsi que tant d'autres chefs puissants, ce Conseil des Dix était renouvelé tous les ans par la caste dominante, par le Grand Conseil, dont il était par conséquent l'image vivante et fidèle. 11 est probable qu'il n'y avait guère de grandes intrigues à propos de ces élections , attendu qu une puissance qui devait durer si peu et dont l'exercice entraînait de grandes responsabilités, tentait peu d'ambitions. Malgré les allures ténébreuses et les procédés violents du Con- seil des Dix et d'autres autorités vénitiennes, le véritable Vénitien ne fuyait pas leur juridiction; il l'acceptait de bonne grâce, non-seulement parce que la République avait le bras long et pouvait , à défaut du vrai coupable,

Chron. Venelum, MURAT., XXIV, col. 105.

86 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

s'en prendre à sa famille, mais encore parce que, dans la plupart des cas, c'était la justice et non la passion qui prononçait '. Il n'est guère d'État qui ait exercé à dis- tance une plus grande autorité morale sur les siens. Si, par exemple, il y avait des dénonciateurs parmi les Pre- gadi, cet inconvénient était largement compensé par le fait qu'à l'étranger tout Vénitien était pour son gouver- nement un espion zélé. Il va de soi que les cardinaux vénitiens qui se trouvaient à Rome instruisaient la Répu- blique de ce qui se passait dans les consistoires secrets présidés par le Pape. Le cardinal Dominiqne Grimani fit intercepter dans le voisinage de Rome (1500) les dépêches qu'Ascanio Sforza envoyait à son frère Ludovic le More, et les expédia à Venise , soo père, qui, à la même époque, était sous le coup d'une grave accusation, fit valoir ce service de son fils devant le Grand Conseil, c'est-à-dire devant tout le monde '.

Nous avons indiqué plus haut (p. 27, note 3) comment Venise traitait ses condottieri. Si elle voulait chercher encore quelque garantie particulière de leur fidélité, elle la trouvait dans leur grand nombre , qui rendait la tra- hison aussi difficile qu'elle en facilitait la découverte. A la vue de la composition des armées vénitiennes , on se demande comment une action commune était possible avec des troupes aussi disparates. Dans l'armée qui fit ta guerre de 1495, on voit figurer» 15,526 chevaux, tous

' Chroti. l'enetum, MuRiT., XXIV, col. 123 ss., et Malipiero, en d'autres end; oits, Vil, l, p. 175, 187 ss., racontent le cas frappant de l'amiral Antonio Grimani, qui, accusé d'avoir refusé de remettre le commandement en chef à un autre, se fait mettre les fers aux pieds avant de venir à Venise et se présente ainsi devant le Sénat. Relativement à son sort ultérieur, compar. Egnjiti; s, fol. 183 a ss., 189 b ss.

* C/iron. Icn., loc. cil., col. 166

*MiLiPiEBo, loc. cit., VII, I, p. 819. D'autres relevéi de ce genre

CHAPITRE VU. LES RÉPUBLIQUES : VENISE, FLORENCE. 87

divisés en peti(>; détachements; seuls Goozague de Man- loue et Gioffredo Borgia en ont, le premier 1 ,200, le se- cond 740; puis viennent six chefs avec 600 à 700 chevaui, dix avec 400, douze avec 200 à 400, environ quatorze avec 100 à 200, neuf avec 80, six avec 50 à 60, etc. Ce sont ou bien d'anciens corps de troupes vénitiens , ou bien des détachements sous les ordres de la noblesse des villes ou des campagnes; mais la plupart des comman- dants sont des princes italiens, des g juverocurs de villes ou leurs parents. Qu'on ajoute à cela 24,000 hommes d'infanterie, dont la provenance et la direclioa n'avaient, parait-il, rien de particulier, plus 3,300 hommes appar- tenant probablement à des armes spéciales. En temps de paix, les villes de la terre ferme avaient peu ou point de garni>;on. Venise comptait moins sur le dévouement de ses sujets que sur leur bon sens; on sait que, lors de la guerre de la Ligue de Cambrai (1509) , elle les délia de leur serment de fidélité, et les laissa libres de choisir entre les inconvénients d'une occupation ennemie et les avantages de la domination toute paternelle qu'elle exer- çait sur eux; comme ils n'avaient pas eu lieu de man- quer à leurs devoirs envers Saint-Marc et n'avaient, par conséquent, pas de puniiior. à craindre, ils s'empressè- rent de reprendre un joug aussi facile à porter. Disons , en passant, que cctle guerre était le résultat de plaintes séculaires contre l'ambition de Veni^e. Celle-ci commit parfois la faute dans laquelle tombent les gens trop pru- dents, qui croient leurs ennemis incapables d'entreprif ^ qu'ils irouveui eux-mêmes téméraires et a'osurdes' C'i:t

se trouvenl dans Ma; in Sancdo, l'ite de l'uchi, Mlrit, XXII, col. 990 (de I iinnéc 142G), col. in^s (de l'année 1440), dans CoRio, fol. 4;:5- 438 de 1483 , dans Guazzo, Hi,Ij,u, fol. loi ss. ' GuicuAUDKN [Rxjidi, n" 150, cit peut êtie le i;.eniier à remarquer

88 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

par suite de cet optimisme , qui est peut-être le défaut des États aristocratiques plutôt que des autres, que Venise était restée dans une complète ignorance des préparatifs faits par Mahomet II pour s'emparer de Constantinople, et même des armements de Charles VIII, jusqu'au moment se réalisèrent des événements qu'elle n'avait pas crus possibles'. Il en fut de même de la Ligue de Cambrai, qui était en contradiction ma- nifeste avec l'intérêt de ses principaux organisateurs, Louis XII et Jules II. Mais la haine de toute l'Italie contre les Vénitiens conquérants s'était incarnée dans la personne du Pape; aussi ferma-t-il les yeux sur l'entrée des étrangers dans la Péninsule; pour ce qui concernait la politique suivie par le cardinal d'Amboise et son maître à l'égard de l'Italie , Venise aurait di\ depuis longtemps reconnaître et redouter leur sottise et leur méchanceté. La plupart des autres membres de la Ligue furent entraînés par l'envie qui s'attache à la richesse et à la puissance , dont elle est le châtiment tout en restant un mobile absolument immoral. Venise sortit de la lutte avec honneur, mais non sans dommage. On ne pourrait concevoir une puissance dont les bases sont si compliquées, dont l'activité et les intérêts s'éten^ dent si loin, sans voir de haut l'ensemble de la situation, sans faire constamment la balance des ressources et des charges, de l'augmentation et de la diminution de sa ri- chesse. Venise pourrait bien revendiquer l'honneur d'être le berceau de la statistique ; Florence le partagerait peut- être avec elle, et en seconde ligne vienriraient les princi- paulés italiennes régulièrement organisées. L'État féodal

que le besoin de vengeance peut même étouffer la voix de riutérôt personnel.

1 M airiERO, loc. cil., VII, i, p. 328.

CHAPITRE VII. LIS RÉPUBLIQUES : VENISE, FLORENCE. 89

du moyeu âge produit tout au plus des aperçus généraux des droits et revenus du prince (terriers) ; il conçoit la production comme une chose immobile, ce que, du reste, elle est, à peu de chose près, tant qu'il s'agit du sol lui- même. Les villes de l'Occident , au contraire , ont été probablement amenées de bonne heure à regarder comme essentiellement mobile leur production , qui était tout industrielle et commerciale-, il en est résulté que, même à l'époque la Hanse florissait, leurs états de pro- duction étaient simplement des bilans commerciaux. Flottes, armées, tyrannie et influence politique, tout cela était inscrit par Doit et Avoir comme dans un grand- livre. Ce n'est que dans les États italiens que les consé- quences d'une organisation politique raisonnée, les sou- venirs de l'administration mahométane, une grande force de production et une puissante activité commerciale se réunissent pour fonder une statistique sérieuse *. L'État despotique créé par Frédéric II au sud de l'Italie (p. 3 ss.) avait eu pour base la concentration du pouvoir en vue d'une lutte son existence même était enjeu. Venise, au contraire , se propose pour but de jouir de la puis- sance que donne la fortune , de grossir l'héritage du passé, de multiplier les industries lucratives et de s ou- vrir sans cesse de nouveaux débouchés.

Les auteurs s'expriment à cet égard avec une parfaite impartialité'. Ils nous apprennent qu'en 1422 le chilTre de la population de la ville s'élevait à 190,000 âincs; peut-être est-ce en Italie qu'on a commencé à compter non plus par feux , par hommes en état de porter les armes, par individus indépendants, etc., mais

Voir Appendice n" 3, à la fin du volume.

* Surtout Marin Sim'do, dans les l'ite de' Duchi di l'enezia, Mv&XT., XXll, pasiim.

90 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

par âmes (anime), et à voir dans ce calcul la ba?e la moins équivoque de toutes les autres supputa- tions. Lorsque les Florentins ' désirèrent, vers la même époque, s'allier avec Venise contre Philippe- Marie Visconti, on les éconduisit, vu qu'on avait la conviction , fondée sur des raisons toutes commer- ciales , que toute guerre entre Milan et Venise , c'est- à-dire entre acheteurs et vendeurs, était une folie. 11 suffisait que le duc augmentât son effectif pour qu'il fût obligé d'élever le chiffre des impôts et que, pnr suite, la consommation diminuât dans le duché. « 11 vaut mieux laisser succonher les Florentins; habitués à vivre sous le régime de? villes Ubres, ils émigreront chez nous avec leurs métiers à tisser la soie et la laine, ainsi que l'ont fait les Lucquois chassés de chez eux. » Mai»! le document le plus curieux, c'est le discours adressé par le doge Mocenigo mourant (1423) à quelques sénateurs qu'il fit venir devant son lit». Ce discours renferme les éléments essenliels d'une statistique de toutes les ressources de Venise. Je ne sais pas s'il en existe un commen- taire détaillé; citons seulement, à titre de curiosité, les faits suivants. Après le remboursement de 4 millions de ducats, montant d'un emprunt fait à l'occasion d'une guerre, ia dette publique (// monte) s'élevait encore à 6 millions de ducats. Tout l'argent en circula-ion pour les besoins du commerce formait , parai!-il , une somme de 10 millions, qui produisiit 4 millions par au. (Ce sont

•Pour bien connaître le contraste frappant qui existe enire Florence et Venise, il faut surtout li'e un pamphlet de quelques Vénitiens (1742] c Mitre Laurent de >1éil o;> et l:i rci)onse qui y a été faite par Lciiedetto Dei; on trouve ce do-ument dans PAGMM, Dclln décima, Florence, 1763, II!, p 135 SS.

«nansSANUDO, hc cit., col. 958-9G0. (.c qui a rappo.t au com- ^ merce se trouve dans Schereb, Hist. génér. du commerce, 1,326, note.

CHAPITRE Vn. LES RÉPUBLIQUES ; VENISE, FLOnENCB. 91

les mots du texte.) Il y avait 3,000 barques, 300 navires et 45 g;)lères ; les barques étaient montées par 17,000 ma- rins. (Il y avait plus de 200 hommes par galère.) A ce chiffre venaient s'ajouter 16,000 ouvriers travaillant à la con- struction des navires. Les maisons de Venise avaient me valeur estimative de 7 millions, et rapportaient un demi- million de loyer'. Il y avait 1,000 nobles possédant de 70 à 4,000 ducats de revenu. Les revenus publics ordi- naires sont évalués, pour l'année 1423, à l,t0O,0O0ducaîs; par suite des crises commerciales qui résultèrent dfs guerres , ce chiffre était tombé au milieu du quinzième siècle à 800,000 ducats •.

Si, par des calculs de ce genre et par leur applicnti'>a à la vie matérielle, Venise est la pr 'mière à montrer un des grands côtés du .système politique moderne, par contre, elle est dans une certaine infériorilé sous le rap- port de ce genre de culture que l'Italie mettait alors nu-de^«us de tout. Ce qui lui manque, c'est le goût des belles-lettres et surtout la passion de l'antiquité clas- sique V Les dispositions pour les études philosophi- ques et pour l'éloquence, dit Sabellico, étaient aus.si grandes à Venise que les aptitudes commerciales et politiques; mais les indigènes ne les cultivaient pas, et,

' Il s'ajîit de toutes les maisons, et non pas seulement des bâti- ments qui appartiennent à l'État. Il est certain que ces dernif"$ rapportaient souvent des sommes énormes; compar. Vasari, XUI,

83, l'ila diJac. Sansovino.

Ce renseignement se trouve dans Sanudo, col. 963; à ce propos, l'auleiir dresse aussi le taLleau des revenus des au très puissances ia- liennes et européennes. Voir un compte public de 1490, col. 1245 i.

'Il paraît que cette antipathie pour rantiquité allait chez le Vénitien Paul II jusqu'à la haine; il appelait le:> humanistes sans exception des hérétiques. Platina, l'ita PauU, p. 32.{. Compar. en général : Voigt, la Rtnaitsance de l'antiquité classique (Berlin, 1859), p. 207-213. Le mépris de l'antiquité est considéré par I.il. Creg. GinALPLs Opéra, t. II, p. 439) couilue une des causes de la prospérité de Venise,

92 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

chez les étrangers, ces talents n'étaient pas honorés comme ailleurs. Filelfo, qui avait été appelé à Venise, non par l'État, mais par des particuliers, repartit bientôt désillusionné, et Georges de Trébizonde, qui, en t459, déposa aux pieds du doge la traduction des Lois de Platon, fut nommé professeur de philologie avec un traitement annuel de 150 ducats ; il dédia sa rhétorique à la Seigneurie '; mais il ne tarda pas à être trompé dans ses espérances et dut quitter cette ville inhospita- lière aux lettres. C'est que la littérature elle-même a généralement un caractère pratique. Aussi quand on parcourt l'histoire de la littérature vénitienne, que Fran- çois Sansovino a mise à la suite de son livre bien connu*, ne trouve-t-on guère pour le quatorzième siècle que des ouvrages de théologie, de droit et de médecine à côté de quelques histoires; même au quinzième siècle l'huma- nisme est faiblement représenté dans une ville de l'importance de Venise, jusqu'au moment apparais- sent Ermolao Barbaro et Âlde Manuce. Par suite, il n'y a que peu d'amateurs qui s'occupent à collectionner des manuscrits et à former des bibliothèques. Lorsque Venise reçut de précieux manuscrits provenant de la succession de Pétrarque, elle les garda si mal qu'ils eurent bientôt disparu; la bibliothèque que le cardinal Bessarion légua à l'État (1468) failUt être dispersée et détruite. Pour les questions scientifiques, n'avait-on pas la ville de Padoue, les professeurs de médecine et de droit touchaient des émoluments princiers pour les

SaNODO, loc. cil., col. 1167.

* Sansovino, Vcnezia. lib. Xllî. Ce livre contient les biograobies des doges par ordre chronologique; ces différeules biograpbiec sont suivies de courtes notices sur les écrivains contemporains, mais ces notices ne ^out régulières qu'à partir de 1312; elles portent le titre de Scritlori ventti.

CHAPITRE VII. LES RÉPUBLIQUES ; VENISE, FLORENCE. 93

mémoires qu'on leur faisait rédiger sur des questions de droit public?

De même, Venise n'a eu pendant longtemps que de rares poètes ; mais au commencement du seizième siècle, elle se rattrapa '. Même le goût des arts qui caractérise l'époque de la Renaissance a été pour elle une impor- tation étrangère, et ce n'est que vers la fin du quinzième siècle qu'elle devient artiste elle-même , dans toute l'acception du mot. On trouve même chez elle d'autres traces plus frappantes de paresse intellectuelle.

Le même État qui était si bien maître de son clergé, qui se réservait la nomination à tous les postes impor- tants et qui bravait la curie à chaque instant, montrait une piété officielle d'un caractère tout particulier*. Il acquiert au prix des plus grands sacrifices des corps de saints et d'autres reliques provenant de la Grèce con- quise par les Turcs, et le doge vient les recevoir en grande pompe *. On résolut (1455) de débourser jusqu'à 10,000 ducats pour avoir la célèbre robe sans couture, mais on ne put l'obleDir à ce prix. II ne s'agissait pas ici d'un engouement populaire, mais d'une décision raisonnée de l'autorité supérieure, décision qu'elle aurait pu fort

' Venise fut à celte époque un des principaux centres d'imita- tion de rétrarque. foinpap. G. Ci\espan, Del Peirarchitmo, dans Petrarca e l'enczia 1S74\ p. 187-253

Coiiîpai-., lÎEiNRiC. fie Heivodia, ad a. 1293 (p. 213, éd. Potthast), qui raconte ce qui suit : Les Vénitiens voulurent se faire céder par les habitants de Forli le corps de .(a ques Forli, qui opérait uu grand nombre de miracles Ils promirent en échanrje bien des avantages et offrirent entre autres de supporter tous les frai» qu'entraînerait la béatification de .lacques; mais leur demande fut repousiée.

* Sanldo, loe. cit., col. 1158, 1171, 1177. Lorsque le corps de saint Luc fut rapporté de Bosnie, il y eut une discussion avec les Béné- dictins de Sainte-Justine à Padoue, qui croyaient déjà le posséder; il fallut que le Saint-Siége tranchât la question. Compar. CiH- CBARDiN, Ricordi, n* 401.

94 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU W ÉCANIS.'iî E.

Liai se ui |j.'iiser de prcndie cl qui eeriainement n'aurait pas été prise à Florence. Nous ne parlerons pas de la piété de la multitude et de sa confiance dans les indulgences accordées par un Alexandre VI. Mais l'État lui-même, après avoir absorbé l'Église plus qu'elle ne l'était ailleurs, renfermait réellement une sorte d'élé- ment religieux, et le doge, qui symbolisait l'État, figu- rait dans douze grandes processions ' {andate), dans les- quelles il jouait un rôle à moitié sacerdotal. C'étaient ordinairement des fêtes célébrées en mémoire d'événe- ments politiques; elles coïncidaient presque toujours avec les grandes fêtes de l'Église; la plus brillante de toutes, le fameux mariage du doge avec la mer, tombait le jour de l'Assomption.

La plus huule personnalité politique, le développement le plus complet et le plus varié se trouvent réunis dans l'histoire de Florence, de cette ville qui mérite, sous ce rapport, d'être appelée le premier Etat moderne du monde. Ici l'on voit un peuple tout eutier s'occuper de ce qui, dans les États gouvernés par des ijrin. es, u'mié- resse qu'une famille. Le merveilleux esprit florentin, cet esprit à la fois juste, fin, épris du beau, avide de crétr, transforme sans cesse l'état politique et social ; sans cesse il le décrit et le juge. C'est ainsi que Florence devint la patrie des doctrines et des théories politiques, des expériences et des brusques changements, mais en même temps aussi elle devint avec Venise le berceau de la statis- tique et, avant tous les Étais du monde, celui des éludes historiques dans le sens muderue du mot. La vue de l'antienne Rome et la connaissance de ses historiens

'Sansovino, l'cnezia. lib. XII, Dcir andaie pubifehe dd pruicipCf Eg.natius, Fui. 4Ua. Sur la crainte qu'iu&pirait l'iDleidilpootiiicAl. TOir £qi\ati(j's, foi. 12 a ss.

CHAFITRK VII. LKS KEPUBLIQUES . VENISE, FLORENCE 95

développaicijt ces uudaQcos naturelles, et Giovanni Villani avoue ' que c'est lors du jubilé de l'an 1300 qu'il conçut l'idée de son graud travail et qu'il se mit à l'œuvre aussitôt après son retour; mais, parmi les deux cent raille pèlerins qui étaient allés, cette annéc-Li, visiter la ville ttcrnelle, combien en est-il qui avaient peut-être autant de (aient et autant de goût pour les étU'îes historiques que lui, et qui pourtant n'ont pas écrit l'histoire de leurs villes? Car tous n'auraient pas pu, comme lui, terminer leur livre par ces paroles con- solantes : « Rome décline, tandis que ma patrie s'élève-, elle est prête à accomplir île grandes choses; c'est pour- quoi j'ai voulu retracer tout son passé; je compte con- tinuer mon œuvre jusqu'à l'époque actuelle et y faire entrer tous lesév' uc'meuts que je verrai encore, n Aussi, sans parler du témoignage qui résulte de son existence même, Flormce a-t-c!!e obtenu un témoignage bien plus précieux encore : ses historiens l'ont rendue célèbre entre tous les Étals do l'Italie '.

Ce n'est pas l'histoire de cet État remarquable qu« nous voulons raconter; nous nous I)oruerons simple- ment a quelques observations sur l'indépendance d'esprit et l'objectivité que cette histoire a fait naitre chez les Florentins».

Dans aucune ville d'Italie on ne trouve d'aussi bonne heure et aussi longtemps des partis puissants, profon- dément divisés, acharnés les uns contre les autres, que nous ne connaissons sans doute que par les récits d'un âge postérieur, mais chez lesquels nous reirouvon?

' G. ViLLAM, VIII, 36. L'année 1300 est en niéine temps la

date adoptée djOS la Divine Comiiilie. ' C'est ce qui est déjà con^iaté en 1470 par VespasiaDO Florent., 551. * Voir Appendice n* 4, à la fin da Tolume.

96 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

cependant la supériorité de l'esprit florentin. Que\ grand politique que Dante Alighieri, la victime la plus illustre de ces crises intérieures, Dante, mûri par Florence elle- même et par l'exil! H a jeté dans ses tercets ', comme dans un moule de bronze, les sanglantes railleries que lui inspirent ces éternels changements de constitution ; ses vers resteront proverbiaux partout se feront de sem- blables expériences; il a maudit, il a regretté sa patrie avec une violence qui a profondément remuer le cœur des Florentins. Mais sa pensée s'étend au-delà de l'Italie et du monde, et si sa passion pour l'Empire tel qu'il le concevait n'a été qu'une erreur, il faut avouer cependant que cette illusion juvénile de la spéculation politique dans son enfance a chez lui une certaine gran- deur poétique. Il est fier d'être le premier qui marche dans cette voie •; sans doute il suit les pas d'Aristote, mais il n'en reste pas moins indépendant et original. Pour lui, l'idéal de l'Empereur est un juge suprême à la fois juste et bienveillant, ne relevant que de Dieu-, c'est l'héritier de la domination romaine, qui avait pour elle le droit, la nature et le conseil de Dieu. La conquête de l'univers a été une conquête légitime, un jugement de Dieu prononçant entre Rome et le reste de la terre -, Dieu a reconnu cet empire en devenant homme pendant qu'il existait, en se soumettant pendant sa vie au pouvoir fiscal de l'empereur Auguste et en acceptant à sa mort le jugement de Ponce Pilate. Si nous ne pouvons suivre qu*avec peine ces arguments et d'autres semblables, sa passion n'en reste pas moins saisissante. Dans ses lettres*,

* Pcrgàtorio, VI, fin.

* De Monarchia, (nouvelle édition critique de Witte, Halle, ISSS- 1871), traduction en allemand par 0. Hubàtscb, Berlin, 1872,

1,1

* Dantii Aligherti Mpistolat, eum noiit, G. Witte, Padua, 1827. Sur U

CHAPITRE VII. LES RÉPUBLIQUES : VENISE, FLORENCE. 97

il est un des premiers de tous les publicistes; c'e.«t peut- être le premier laïque qui ait publié de son propre chef des écrits de polémique sous la forme épistolaire. U débuta de bonne heure dans cette voie; peu de temps après la mort de Béatrice, il nt paraître un pamphlet sur l'état de Florence ; cet écrit est adressé ^ aux grands de la terre »; de même les lettres qu'il publia plus tard pen- dant son exil ne sont adressées qu'à des empereurs, des princes et des cardinaux. Dans ces lettres et dans le livre " sur la langue vulgaire « , on voit reparaître sous différentes formes ce sentiment de tant de souf- frances, qu'en dehors de la ville qui l'a vu naître l'exilé peut trouver une nouvelle patrie intellectuelle par la langue et par la culture, une patrie qu'on ne peut plus lui ravir. Nous reviendrons encore sur ce point.

Nous devons aux deux Villani, Jean et Mathieu, moins des considérations politiques remarquables par la pro- fondeur que des jugements dictés par le bon sens et que les bases de la statistique de Florence, sans compter des indications précieuses sur d'autres États. Ici le commerce et l'industrie avaient fait naître des idées d'économie politique à côté des idées de politique pure. Nulle part on n'était aussi exactement renseigné qu'à Florence sur les situations financières en général, à commencer par la curie pontificale d'Avignon, dont on ne peut admettre l'encaisse énorme (25 millions de florins d'or à la mort de Jean XXII) que sur la foi de ces documents'. Ce n'est

manière dont il concevait l'Empereur en Italie et le Pape, voir la lettre écrite pendant le conclave de Carpeniras (1314. sur la première lettre, voir : Hta nuoia, c;ip. xxxi, Epist., p. 9.

Giov. ViLLiNi, XI, 20. Coinpar. Matt. Viluni, IX, 93, qui raconte que lean XXII, Astuto in tuile tue cote e mattime in /are il dana'o, a laissé 18 millions de flo) 'r*" en arc:nt comptant et 6 mil- lions en pierres précieus*'

U t

98 L'ÉTAT AU POINT BB VUE DU MÉCANISMl.

que que nous apprenons la vérité sur dos emprunts colossaux, celui, par exemple, que le roi d'Angleterre contracta auprès des maisons Bardi et Peruzzi, de Flo- rence, qui perdirent (en 1338) un actif de 1,355,000 flo- rins d'or, appartenant à eux et à leurs commanditaires, et purent uéanmoinsse remettre à flot '. Ce qu'il y a de plus important, ce sont les indications » que la même épo- que nous fournit relativement à l'État : revenus publics (dépassant 300,000 florins d'or) et dépenses (les dépenses ordinaires ne s'élcvant qu'à 4,000 florins d'or); popu- lation de la ville (renseignements très-incomplets, basés sur la consommation du pain par bocche, c'est-à-dire par bouches, accusant ainsi un chiffre de 90,000) et de l'État (excédant de trois cents à cinq cents garçons sur un total de cinq mille huit cents à six mille enfants pré- sentés tous les ans au apti^tère'); enfants qui suivaient les écoles, dont huit à dix mille apprenaient à lire, mille à douze cents apprenaient le calcul dans six écoles; plus, environ six cents écoliers qui suivaient dans quatre établissements renseignement de la grammaire (laiine) et de la logique. Vient en'îuile la statistique des églises et des couvents, des hôpitaux (qui conlienneiît en tout plus de mille lits); l'industrie de ia laine, sur laquelle on trouve des renseignements de détail de la plus grando

' Ces renseignements et d'autres semblables se trouvent dans Gio\. ViLLANi, XI, 87; XII, 54, qui perdit son argent dans celte banqueroute et qui fut rais en prison pour délies Compar. aussi

en général RervYN de LeTTENHOVE, l'Europe au sHile de l'Iiilippe h Bel : les Argentiers Jlorenlins, dans le Bulletin de l'Acadeinu- de BruxelUi (1861), vol. XII, p. 123 ss.

* Giov ViLLAM, XI,,^2, 93, - DansMvcHuvELLi.-S"'or.yîo)crtJ., lib.ll. cap. xLii, on lit que 96,000 personnes mourureni de la pe>ie (1348) roir.par. plushaut,p.89, et lappcndioe w '6 \{.\ (in du volume.

' Le curé mettait un haricot noir de côté pour ch ;que garçon et un haricot blanc pour chique (îlle; c'est ù cela que se bornait contrôle.

ï

CHAPITRE VU. LES RÉPUBLIQUES VENISE, FLORENCE. 99

valeur; la monnaie, l'approvisionaeraent de la ville, le personnel des fonctionnaires, etc. *. On apprend inci- demment d'autres t-'ait*, par exemple, comment, lors de la création des nouvelles rentes sur l'État (monte), en 1353 el les années suivantes, les prédicateurs franciscains par- lèrent en chaire en faveur des rentes, et les prédicateurs dominicains et augustins contre elles '; enfin nulle part en Europe les conséquences économiques de la peste noire n'ont été et n'ont pu être étudiées et exposées comme à Florence*. Un Florentin seul pouvait nous apprendre comment on s'attendait à voir baisser le prix de toutes choses, vu le chiffre di la mortalité, et comment, au contraire, le prix des denrées et les salaires augmen- tèrent du double; comment le bas peuple ne voulait d'abord plus travailler et ne songeait plus qu'à bien vivre; comment on ne pouvait plus se procurer des domestiques «ans payer des ga;îes exorbitants; comment les paysans ne voulaient plus cultiver que les meilleures terres et laissaient sans culture celles qui étaient de qualité inférieure, etc. ; enfin, comment les legs énormes qui, pendint la peste, avaient été faits en faveur des pauvres parurent ensuite sans objet, attendu que les pauvres étaient ou morts ou devenus riches. A propos d'un legs considérable fait par un riche particulier 5aus enfants en faveur de tous les mendianis de la ville (il laissait six deniers à chaque mendiant), on essaya de faire la statistique complète de la mendicité à Florence *.

' Il y avait à Florence un corps de pompiers permanent. (Giov. VitLi.M, xn.35.)

•Matleo ViLLAM, III, 106.

' Matleo ViLLAM, I, 2-7, compar. 58. Quant à la peste elle- même, il faut placer en première ligne la célèbre description qu'en fait Boccace au commencement du Décavfiron.

*Giov. ViLLAM, X, 164.

100 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME

Cette habitude de considérer les choses au point de vue de la statistique a été, dans la suite, étendue par les Florentins aux objets les plus variés; leur gloire est surtout d'avoir, en général, laissé entrevoir, dans les travaux de ce genre, le rapport des faits de la vie ordi- naire avec les faits historiques dans le sens élevé du mot, avec la culture générale et avec le développement des arts. Un relevé de l'année 1422 ' nous fait connaître du même coup les soixante-douze comptoirs qui entourent le marché neuf, le chiffr-? du numéraire en circulation (2 millions de florins d'or), l'industrie alors nouvelle des fils d'or, les étoffes de soie, Philippe Brunellesco, qui exhume l'architecture antique, et Léonard Arétin, secré- taire de la République, qui ressuscite la littérature et l'éloquence anciennes-, enfin la prospérité générale de la ville, qui n'était alors tourmentée par aucune agitation politique, et le bonheur de l'Italie, qui s'était débarras- sée des mercenaires étrangers. La statistique de Venise, dont il a été parlé plus haut (p. 90 et 91), et qui date presque de la même année, nous révèle sans doute une opulence bien plus grande et un théâtre bien plus vaste; c'est que depuis longtemps Venise couvre les mers de ses vaisseaux, tandis que Florence n'envoie sa première galère à Alexandrie qu'en 1 422. Mais qui ne reconnaît dans le relevé florentin une pensée plus haute? De dix en dix ans nous trouvons des relevés de ce genre, et même des tableaux récapitulatifs, tandis qu'ailleurs on rencontre tout au plus quelques indications sommaires. Nous appre- nons à connaître approximativement la fortune et les affaires des premiers Médicis : de 1434 à 1471 ils n'ont pas dépensé moins de 663,765 florins d'or en aumônes, en

> Ex annalibus Ctretani, daDS PABRONf, Magni Cotmt VUa, AdOOt. «4, vol. Il, p. 63.

CHAPITRE VU. LES RÉPUBLIQUES : VENISE, FLORENCE. 101

construction d'édifices publics et en contributions; la pari de Côme seul se monte à 400,000 florins ', et Laurent le Magnifique est heureux que cet argent ait été si bien employé. En 1472, nous retrouvons un tableau eitrémement important et complet dans son genre du commerce et des iudustries de la ville *, parmi lesquelles il s'en trouve plusieurs qui reoirent à moitié ou même tout à fait dans le domaine de l'art : la fabrication des étoffes lamées d'or et d'argent et des étoffes damassées, la sculpture sur bois et la marqueterie [intarsià); la sculpture des arabesques en marbre et eu grès; les por- traits en cire, l'orfcvrerie et la joaillerie. La disposition naturelle des Florentins à mettre en chiffres tout ce qui est relatif '• la vie matérielle se montre même dans leurs livres de ménage, d'affaires et d'exploitation rurale, qui sont fou remarquables parmi ceux des autres Euro- péens du quinzième siècle. On a eu raison de commencer à en publier des extraits '; seulement il faudra encore de longues études pour pouvoir en tirer des résultats généraux bien nets. En tout cas, on rccounait ici, comme en tout le reste, l'État que des pères mourants priaient dans leur testament * de punir leurs fils d'une

' Ricordi de r.aurent, dans F vbrom, !.aur. Xfcd. Magnifiei Vita, Adoot. S et 25. Paul .lovius, Elogia. p. 131 SS. Connus.

* ParBenedetto nei.dans le passage cité plus haut, p. 90 et note 1, même paj^e; il faut considérer qu8 ce relevé doit servir à établir la quantité de ressources disponibles en cas d'attaque ennemie. Pour l'ensemble, compar. Reumont, Laurent de Médicis, II, p. 419. Voir le projet financier d'un certain Lodovico r.hetti, avec des indi- cations précieuses, dans ROSCOB, VUa di Lor. de Medid, t. Il, annexe i.

* P. ei., dans Archhio sior., IV (?). Compar.. d'autre part, le Livit du commerce, ouvrage infiniment simple et répondant h des rela- tions commerciales encore dans l'enfance, par Ott Uuland (1445- 1462,1. stuttg., 1843. Four une époque postérieure, Ciimpar. \t Joui- nnlde Lucas Rem. 1494-1541, publié par B. Greiff, Augsbourg, 1861

* LlBHi, Hisloirs des sciences mathém., Il, 163 SS.

102 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

amende de 1,000 florins d'or s'ils n'exerçaient pas une profession régulière.

Pour la première moitié du seizième siècle il n'y a peut-être pas une ville au monde qui possède un docu- ment comparable au magnifique tableau que Varchi a fait de Florence '. Florence produit encore un chef- d'œuvre de statistique descriptive comme elle eu a pro- duit tant d'autres, avant que sa grandeur et sa liberté disparaissent pour toujours ».

A côté du calcul appliqué à tous les faits de la vie matérielle nous trouvons une suite continue de iableaux da la vie politique. Non-seulement Florence Voit se suc- céder plus de formes et de nuances politiques, mais encore elle les raisonne et les discute infiniment mieux que d'autres États libres de l'Italie ou de l'Occident en général. Son histoire est le miroir le plus parfait du rapport qui existe entre des classes d'hommes et des individus, d'une part, et un tout mobile et changeant, de l'autre. Les tableaux des grandes démagogies bour- geoises de France et de Flandre, tels que Froissart les retrace, les récits des chroniques allemandes du qua- torzième siècle sont sans doute parlants; mais, sous le rapport de la haute intelligence des faits et de l'élude approfondie des causes qur les ont amenés, les Floren- tins sont infiniment supérieurs à tous les autres. Domi- nation de la noblesse, tyrannie, lutte de la classe moyenne contre le prolétariat, démocratie pure, démocratie incomplète, démocratie pour la forme, pri- matie d'une maison, théocratie (avec Savonarole),

' Varchi, Stor fiorent., lll, p. 56 ss., à la fin du livre IX. Il y a quelques erreurs évidentes de chiffres qui pourraient bien pro- venir de fautes d'écriture ou d'impression.

* V. Appendice 5, à la fin du volume.

CHAPITRE Vil. LES RÉPUBLIQUES . VENISE, FLORENCE. 103

jusqu'à ces formes hybrides qui préparaient les voies au desjiotisme des Médicis, tout est décrit de telle façon que les mobiles les plus secrets des acteurs de cei drames politiques sout dévoilés et mis à nu '.

Enfin, dans ses Histoires florentines (jusqu'en 1492), Machiavel conçoit sa ville natale tout à fait comme un être vivant, et la marche de son développement comme le développement normal d'un individu-, il est le pre- mier entre les modernes qui ait découvert ce point de vue. Il ne rentre pas dans notre dessein d'examiner si et sous quels rapports Machiavel s'est plus inspiré de sod iinaijinalion que de la réalité, comme il l'a fait dans la biographie de Castruccio Castracane, de ce type de tyran dont il a fait uo portrait de fantaisie. Ln lisant les His- toires florentines, on trouverait peut-être des objections à élever contre chaque ligne, et néanmoins la haute valeur, la valeur unique &i l'œuvre subsisterait tout entière. Et ses contemporains et coutinuateurs : Jacques Pitti, Gui- chardin, Segni, Varchi, Veltori, quelle pléiade de noms illustres! Et quelle histoire que celle qui est retracée par ces maîtres! Le spectacle grandiose et émouvant

' En ce qui concerne Côine (1433-1465) et son petit-fîls Laurent le Magnifique 'mort en 1492), l'auteur renonce à porter tout jugement sur la politique intérieure de les princes, t'est surtout l'éloge de tous deux, notamment de Laurent, dans William Roscok [Li/e of Lorento de Mediei, called the Magnijicent, d'abord Liverpool, 1795, 10* édition, Londres, 1851), qui paraît avoir provoqué une réac- tion. Cette réaction se montra d'abord dans Sismondi [Histoire des républiques italiennes, XI), dont Roscoe réfuta les jugements sou- vent trop absolus [Illustrations historical and critical of the li/e o/ Lor. d. Med., London, 1822); plus tard dans Gino Cappom lArchiv. stor. ital., 1 (1842), p. 315 ss), qui motiva et développa son apprécia- tion dans Storia dclla icpublica di Fircnze. 2 vol. Flor., 1875. On peut

renvoyer le lecteur au livre de Reumont, Laurent de Médicis, sur- nommé le Magnifique, 2 voI., Leipzig, 1874, ouvrage dont l'auteur possède pleiuement son vaste sujet et les faits sont jugés avec une parfaite impartialité.

104 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

que présentent les dernières années de la République, il est tout entier, devant nous. Que, dans ces masses de documents qui nous font assister à la fiu de l'existence la plus belle et la plus originale que nous présente l'his- toire du temps, l'un ne voie qu'une collection de curio- sités de premier ordre; que l'autre constate avec une joie maligne la chute de tout ce qui est noble et grand; qu'un troisième analyse cet événement comme un grand procès judiciaire, qu'importe? Le fait lui-même n'en demeurera pas moins jusqu'à la fia des jours un objet digae des médittitions du penseur.

Le grand malheur de Florence, la cause des (roubles qui l'agitaient sans cesse, c'était sa domiiialion sur des ennemis vaincus, mais autrefois puissants, tels que les habitants de Pise ; il en résultait forcément un régime de compression perpétueiie. 11 n'y aurait eu qu'un moyen de remédier au mal, moyen héroïque sans doute, que Savonarole seul aurait été à même d'employer; c'eût été de dissoudre en temps utile le duché de Toscane et d'eu faire une fédération de villes libres; idée qui plus tard, lorsqu'elle n'était plus qu'un rêve enfanté par le délire de la fièvre, coûta la vie à un Lucquois patriote (1548)'. L'omission de cette transformation salutaire, ia sym- pathie toute guelfe des Florentins pour un prince

- Franc. Biirlamacchi, père du chef des protestants de Liicques, IWicliel B. Compar. Archiv. stor. ilal., ser. I, t. X, p. 435 ss., Docu- vienti, p. 14e SS. ; d'autre part, Carlo Minotoli, Sioria di Fr. B Luccn, 1844, et les précieux articles de Leone del Prête dans le GiornaU tlorico degli Archivi loscani , IV (1860), p. 309 SS. On sait combien Iililan a facilité la formation d'un grand État cespoiifiue par la dureté que cette ville a montrée au onzième et au douzième siècle à l'égard de ses sœurs. Lorsque la f.imille des Visconii s'éteignit en 1447. Milan détruisit les espérances de liberîé de la hnulc lialie surtout parce qu'elle ne voulut pas entendre parler d'une fédéra- tion de villes ayant toutes les mêmes droits. Comp;ir. Corio, loi. 358, SS.

CHAPITRE VII. LES RÉPUBLIQUES : VENISE, FLORENCE. 105.

étranj^er. et rhabiiude des intervoation<étran{îères, qui en fut la suite, ont été la cause de tous les malheurs do la République. Mais peut-on s'empêcher d'admirer ce peuple qui s'exalte sous la conduite d'un moine inspiré et qui, le premier eu Italie, épargne ses eunerais vaincu-, taudis que les exemples du passé ne lui parient que de vengeance et de destruction? Sans doute la fljmme qui jaillit à cette explosion soudaine de patriotisme, d'enthousiasme religieux et de nobles sentiments, semble s'éteindre bien vite quand ou la voit à distance; mais elle reparait, féronde et salutaire, lors du siège mémorable de 1529-1530. Sans doute, comme le disait alors Guichardin, c'étaient des « fous » qui appelèrent cet orage sur Florence; mais il avoue lui-même qu'ils ont fait ce qui était réputé impossible, et, s'il prétend que les sages auraient su éviter la tempête, il donne simplement à entendre que Florence aurait se livrer aux mains de ses ennemis sans combattre et sans protester. A ce prix elle aurait sauvé ses magni- fiques faubourgs , ses superbes jardins , la vie et la fortune de citoyens sans nombre, mais son histoire serait privée de cette page glorieuse qui atteste sa gran- deur morale.

Dans les grandes choses, les Florentins précèdent sou- vent les Italiens et les Européens en général, et leur servent de modèle; il en est de même pour bien des erreurs et des défauts. Lorsque Dante comparait Flo- rence remaniant et corrigeant sans cesse sa constitution i un malade qui change de position à chaque instant pour échapper à la souffrance, il mettait le doigt sur l'éternelle plaie de sa patrie La grande erreur moderne, qui consiste à croire qu'on peut /aire une con- stitution, c'est>à-dire la créer en se basant sur le calcul

103 L'ETAT AU POINT DE VUE DU MECANISME.

de. foices e( des lendances existantes', reparaît tou- jours à Florence dans les périodes d'agitation, et Machiavel iui-inéme u'a pu s'eu alTranciiir. 11 se forme des uovalcurs politiques qui, par la division et la répar- tition savante du pouvoir, par des procédés électoraux bien raffinés, par des aulorilés plutôt nominales que léeiles, etc., veulent fonder un état durable et contenter, paut-ètre aussi tromper indi tinciement les grands el les petits. Ils s'appuient naïvement sur l'exemple de l'anti- quité et finissent même par lui emprunter officiellement ies noms des partis, tels que ottimati, arislocrazia', etc. Ce n'est que depuis cette époque qu'on s'est habitué à ces expresnons et qu'on leur a donné un sens conven- tionnel, européen, tandis qu'autrefois les noms de partis étaient locaux et désignaient exclusivement une chose particulière ou naissaient des jeux du hasard. Or, com- bien le nom ne sert-il pas à figurer et à défigurer la chose ! Quoi qu'il en soit, de tous ces architectes politiques*, Machiavel est sans contredit le plus grand. Il considère ies forces existantes comme étant toujours vivantes, actives, calcule les chances de succès avec la puissance et l'autorité du génie, et ne cherche ni à se tromper lui- même, ni à tromperies autres. On ne trouve pas chez lui

' Le troisième dimanche de l'A vent de l'année 1494, Savonarole prêcha sur la manière d'arriver à faire une nouvelle constitution : Toici ce qu'il proposait : Les seize compagnies de la ville devaient élaborer chacune un projet; les gonfatoniers choisiraient les quatre meilleurs, et la Seigneurie le meilleur de tous. Compar. P. ViLLANi, Savonarola. traduction en allemand. I, p 193-200. De plus, Savonarole a écrit un remarquable Traiiaio circa il regimento di Firenze (réimprimé à Pise en 1817). Mais tout se passa autre- ment, et cela sous l'influence du prédicateur lui-même.

* Cela arriva pour la première fois après l'expulsion des Médicis. V. VARcm, I, 121, etc.

' MiCUAVELLl. Slorie fior., 1. HI, cap. i. Un savio dalor di leggi pourrait sauver Florence.

CHAPITRE VII. LES RÉPUBLIQUES : VENISE, FLOREiNCt. 107

la moindre trace de vanité ou de suffisance , du reste, il écrit non pas pour le public, mais pour des gouverne- ments, pour des princes ou pour des amis. Chez lui, le danger de faire fausse route ne vient jamais de ce que son génie est faillible ou de ce qu'il se trompe dans ses déductions, mais de ce qu'il est entraîné par une imagi- nalion ardente, qu'il ne gouverne qu'avec peine. Sans doute son objectivité politique est parfois cl frayante dans sa sincérité, mais elle est née à une de ces époques de crises dangereuses les hommes ne croient plus guère au droit et ue peuvent plus supposer la justice. L'indignaiioii vertueuse d'un écrivain contre son temps ne nous émeut pas exlraordioairement, nous qui, dans notre siècle, avons vu tant de puissances à l'œuvre. Machiavel était du moins capable de s'oublier lui-même dans l'étude des faits. Eu général, il est patriote dans le sens le plus rigoureux du mot, bien que ses écrits (sauf des exceptions insignifiantes) ne respirent nullement l'enthousiasme patriotique et que les Florentins aient fini par le considéicr comme un criminel'. Quelque iéger qu'il fiil, à l'exeniple de la plupart de ses contem- porains, dans sa conduite et dans .'es discours le salut de l'Etat n'en était pas moins sa pensée dominante.

Son programme le plus complet sur l'organisation d'un système politique à Florence se trouve consigné dans le mémoiir qu'il a adres.sé à Léon X* et qu'il avait écrit après la m.)rt de Laurent de Médicis le jeune, duc d'L'rbin (mort en 1619), à qui il avait dédié son livre du Prince. Le mal est dé)a profond et invétéré, et les moyen? qu'il propj.se pour l'arrêter ne son! p;is toiH

^ Varcui, Stor.fiorent., I, p. 210. i ' Discorso sopra il riformar lo slato di Firenie, dans les Opère mmori,

p. 207.

108 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

jours moraux; cependant il est on ne peut plus intéres- sant de voir comment il espère faire passer la succession des Médicis à la république, voire même à une démocralie moyenne. On ne saurait imaginer un édifice plus ingé- nieux de concessions au Pape, à ses partisans les plus dévoués et aux différents intérêts de Florence; on croit voir le mécanisme d'une horloge. On trouve dans les jûiscorsi beaucoup d'autres principes , des observations, des parallèles, des perspectives politiques pour Flo- rence, etc., entremêlés d'aperçus de toute beauté; il proclame, par exemple, la loi d'un développement con- tinu des républiques, développement qui n'est possible, il est vrai, qu'au moyen de secousses successives; il veut que le système politique soit mobile et perfectible, attendu qu'à cette condition seulement on pourrait éviter les condamnations et les bannissements sommaires. Par une raison semblable, c'est-à-dire dans le but de couper court aux violences privées et à l'intervention étrangère, « la mort de toute liberté », il voudrait voir les citoyens détestés du public, traduits en justice {accusa) au lieu de les livrer simplement à la médisance, comme autrefois. 11 peint de main de maître les résolutions forcées et tar- dives qui, en temps de crise, jouent souvent un si grand rôle dans les républiques. Une fois, sa fantaisie et les difficultés de la situation politique l'entraîneut à faire l'éloge le plus complet du peuple, qui sait choisir son monde mieux que n'importe quel prince et qu'on peut ramener de l'erreur « par la persuasion » '. Quant à l'empire de la Toscane, il ne doute pas qu'il n'appar- tienne à sa ville natale, et il considère (dans un discours particulier) la nécessité de reprendre Pise comme une

' Cette idée se trouve dans Mo0tesquieu, qui l'a ceitaineinent eiapruBlée à Macliiarel.

CHAPITRE VII. LES RÉPUBMQUES : VENISE, FLORENCE 109

question vitale; il regrette qu'on ait laissé Arezzo debout après la rébellion de 1502; il accorde même, d'une manière générale, que le«i républiques italiennes doivent avoir le droit d'étendre leur activité au dehors et de s'agrandir, afin de ne pas être attaquées elles- mêmes et d'assurer leur repos intérieur; mais il ajoute que Florence s'y est toujours mal prise, et qu'elle s'est fait des ennemies mortelles de Pise, de Sienne et de Lucques, tandis que Pistoie, qui avait été « traitée en sœur », s'était soumise volontairement '.

11 serait injuste d'établir un parallèle entre les quel- ques autres républiques qui existaient au quinzième siècle et cette ville de Florence, qui a été de beaucoup le centre le plus important se soit élaboré l'esprit italien et même l'esprit moderne de l'Europe en général. Sienne souffrait des maux organiques les plus graves, et sa prospérité relative en matière d'art et d'industrie ne doit pas nous faire illusion à cet égard. Sylvius Énéas* jette un regard d'envie sur ces " heureuses » villes impé- riales d'Allemagne l'existence n'est pas empoisonnée par des confiscations de toute sorte, par les violences des autorités et des factions'. Gênes ne rentre guère dans la

' Comparer un document un peu postérieur (1532?), le mémoire, terrible dans sa sincérité, de Guichardin sur la situation et l'orga- nisation inévitable du parti des Médicis, Letiere di principi, III, fol. 124 ;ed Venez., 1577).

* jEM. Sylvii Apologia ad Martinum Mayer, p. 701. ■«- Sur le même sujet, voir Machiavel. Discorsi, i, 55 et ailleurs.

' La demi-culture moderne et 1 abstraction ont eu souvent une influence souveraine sur les affaires politiques; c'est ce que prouvent les divisions qui marquèrent l'année 1535 iDella Ville, letiere sancsi, 111, p. 3t7i. Un {jrand nombre de marchands, excites par la lecture de Tite-Live et des Dîscoiti de Machiavel, demandent trës-séneusement des tribuns du peuple et d'autres ma{^strat( comme ceux de Rome pour rép imcr les abus commis par les grands et les fonctionnaires.

110 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

sphère de nos études, attendu qu'avant l'époque d'Andié Doria elle a'a guère pris part à la Renaissance, ce qui faisait passer les Génois aux yeux de l'Italie pour des contempteurs de toute haute culture intellectuelle '. Les luttes des partis ont ici un caractère tellement sauvage, elles étaient accompagnées de perturbations tellement violentes que l'on comprend à peine comment les Génois ont pu s'y prendre pour retrouver une existence supportable après toutes les révolutions et toutes les occupations dont ils ont souffert. Peut-être ont-ils pu vivre parce que presque tous ceux qui faisaient partie du gouvernement déployaient en même temps une grande activité commerciale *. Gênes est un exemple frappant de la force- de résistance que le travail et la richesse peuvent opposer à l'incerlitude de l'existence politique; elle nous montre aussi que la possession des colonies lointaines est compati'ole avec la situation inté- rieure la plus précaire.

Lucques ne joue qu'un rôle insignifiant au quinzième siècle.

Pierio ValerunO, De infelicitate litteratorum, à propos de BartO- lommeo délia Rovere. (L'ouvrage de P. V. écrit en 1527, est cité, dans ce qui suit, d'après l'édition de Menken, AnaUcta de calamitat» litteratorum, Leipzig, 1707.) Il ne peut être question ici que du pas- sage qui se trouve p. 348, passage qui ne renferme pas, il est vrai, l'allégation qui figure dans le texte, mais il est dit que B. d. R. veut détourner des études son fils, qui a beaucoup de goût pour les travaux intellectuels, pour le forcer d'entrer dans les affaires.

* SENAREGA,Z)e refe.Cenuens., dans MURAT., XXIV, COl. 548. Sur cette incertitude, compar . surt. col. 5j 9, 525, 528, etc. Voir dans Cagnola, Archiv. stor., III, p. 165 ss., le discours très-franc de Battista Guasco, chef des vingt-quatre envoyés génois qui vinrent trouver Fran- çois Sforza lorsque Gènes se donna à lui; l'ambassadeur déclare que Gênes se livre au duc parce qu'elle pourra espérer de vivre plus tranquille et plus sûre. La figure de l'archevêque, doge, corsaire, etc., plus tard cardinal Paolo Fregoso, se détache vigou- Kcusement au milieu de celles du temps.

CHAPITRE Vni

POLITIQUE EXTÉRIEURE DES ÉTATS ITALIENS

De même que la plupart des États italiens, considérés au point de vue de leur organisation intérieure, étaient des machines savantes, c'est-à-dire des créations voulues nées de la réflexion, reposant sur des bases visibles et bien calculées, de mi^me leurs rapports eutre eux et avec l'étraOi'îPr devaient ^tre soumis à des règles positives. Le fait qu'ils doivent presque tous leur existence à des usurpations a«sez récentes est aussi fatal pour leurs relations extérieures que pour leur situation intérieure. Pas un ne reconnaît l'autre sans réserve; le même hasard qui a présidé à la création et au maintien d'un État peut servir contre l'État voisin. Il ne dépend pas toujours d'un despote de rester inactif ou d'agir. Le besoin de s'agrandir, de faire montre d'activité en général, est particulier à tous les souverains illégitimes. C'est ainsi que l'Italie devient la patrie d'une « politique extérieure " qui a remplacé peu à peu, même dans d'autres pays, l'application du droit nalur 1 La manière d:î traiter les questions internationales est fout objec- tive, elle est sans préjugé^ et sans scrupu'cs ; oWe arrive ainsi à prendre parfois un air de grandeur et d'éclat, tandis que la vue de l'cnsciiiîtie produit l'irapressioa qu'on ressent eu face d'un abime.

112 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

Ces intrigues, ces ligues, ces armemeots, ces tenta» tives de corruption et ces trahisons forment ensemble l'histoire extérieure de l'Italie d'alors. Pendant long- temps Venise surtout fut l'objet des récriminations générales : on l'accusait de vouloir conquérir toute l'Italie ou l'abaisser insensiblement de manière à forcer les États, réduits à rimpuissnnce, à se jeter les uns après les autres dans ses bras '. Cependant, en y regar- dant de plus près, on s'aperçoit que ces cris d'alarme ne sortent pas du sein du peuple, mais de l'entourage des princes et des gouvernements, qui sont presque tous profondément détestés de leurs sujets., tandis que Venise, grâce à son régime un peu paternel, jouit de la confiance de tous». Aussi Florence, avec ses villes sujettes toujours frémissantes, était -elle vis- à-vis de Venise dans une situation plus que fausse, même si l'on fait abstraction de la rivalité commer- ciale des deux villes et des progrès de Venise dans la Piomagne. Enfin la ligue de Cambrai réussit réellement à affaiblir un État que l'Italie aurait soutenir de toutes ses forces réunies.

Tous les autres États ont à craindre et craignent en effet des usurpations réciproques, et sont toujours prêts à se porter aux dernières violences. Ludovic le More, les Aragonais de Naples, Sixte IV, sans parler des princes

' Ainsi parle encore bien plus tard Vauchi, Sior. fiorent., l, 57, * En 1467, Marie-Galéas Sforza dit bien le contraire à l'agent vénitien (c'est-à-dire que des sujets de Venise s'étaient offerts à faire avec lui la guerre à leur pairie); mais c'est de la jactance pure. Compar. MaLIPIERO, Annali veneti, Arch. star., VII, i, p. 216 SS. En toute circonstance, des villes et des campagnes se donnent volontairement à Venise, sans doute après avoir souffert du régime despotique, pendant que Florence est obligée de tenir dans une dépendance servile des républiques voisines habituées à la liberté, ainsi que le fait remarquer Guichardia {fticerdi, n' 29).

CHAPITRE VIII. POLITIQUE EXTÉRIEURE. 113

moins considérables, inquiétaient sans cesse l'Italie et créaient ain<i pour elle les plus grands dangers. Si du moins l'Italie seule avait été victime de ce jeu funeste! Mais la force des choses amena les peuples à rechercher l'intervention et l'appui de l'étranger, particulièrement des Français et des Turcs.

D'abord les populations sont généralement engouées de la France. De tout temps Florence avoue, avec une naïveté qui fait frémir, sa vieille sympathie guelfe pour la France '. Et lorsque Charles VIII apparut réellement au sud des Alpes, toute l'Italie l'accueillit avec un en- thousiasme que ce prince et ses gens eux-mêmes trou- vèrent tout à fait singulier *. Dans l'imagination des italiens (qu'on se rappelle Savonarole) vivait l'image idéale d'un sauveur et d'un prince grand, sage et juste; seulement cet idéal n'était plus, comme chez Dante, l'empereur, mais le roi capétien de France. Avec .sa retraite, l'illusion s'évanouit ; pourtant il a fallu da temp< aux Italiens pour reconnaître jusqu'à quel point

> Ce qu'il y a peut-être de plus fort dans ce genre se trouve dani des instructions aux ambassadeurs qui \iii\i irouver Charles VII en 1452 (dans Fabro.ni, Cosmus, adnot.107, vol. II, p. 200 ss), instruc- tions dans lesquelles on recommande aux ambassadeurs florentins de rappeler au Roi les rapports intimes qui, pendant des siècles, ont existé entre Florence et la France, et de lui rappeler aujsi que Charlemagne avait délivré Florence et l'Italie des Barbares (Lom- bards;, et que Charles M^avec l'Église romaine, /uron/ondatori detla parte guel/a. Il quai fundamenlo fu cagione délia ruina délia contraria part» t iniroduste lo slalo délia félicita in che noi siamo. Lorsque le jeune Lau- rent ât une visite au duc d'Anjou, qui séjournait momentané- ment à Florence, il se vêtit à la mode française. Fabkom, -ol. II. p. 9.)

*CoMi>BS, Charles VIIl, chap. x. On regardait le> Français comme saints •. Comp. ch. xvii. Chron. lenetum, dans MLRiT., XXIV, col. 5, 10, 14, 15. .Matarazzo, Chron. di Perugin, Arch. tior.. l'y!, n, p. 23. Nous passons sous silence mille autres propos, rompar. surtoat les publications authentiques de Filorgerie et Desjardins, plus bas, p. 115, note l, et l'appendice n* 6.

IH L'ÉTAT AU POINT DE VUE* DU MÉCANISME.

Clinrles VI H, Louis XII et François l*' méconnaissaient leur véritable sifuaiion vis-à-vis de l'Italie et par quels motife secondaire- lisse laissaient diriger. Les princes cherchè- rent à se servir de la France autrement que le peuple. Lorsque les g^iierres entre la France et l'Angleterre furent terminées, lorsque Louis XI jeta ses filets diplo- matiques dans toutes les directions, lorsqu'on vit Charles de B^Hirgogne se bercer de projets aventureux, les cabi- nets italiens vinrent de tous les côtés au-devant d'eux, et l'intervention française devint inévitable; elle devait avoir lieu tôt ou tard, même sans les prétentions de la France sur Naples et sur Milan, aussi sûrement qu'elle avait eu lieu depuis longtemps à Gênes et dans le Pié- mont, par exemple. Les Vénitiens l'attendaient dès 1462 '. En lismt la correspondance du duc Marie Galéas de Milan *, on est frappé de voir dans quelles angoisses mortelles vécut ce prince pendant la guerre de Bour- gogne, lorsque, allié en apparence avec Louis XI aussi bien qu'avec Charles le Téméraire, il avait à craindre de voir ses États envahis par les deux adversaires. L'équi- libre des quatre principaux États italiens, tel que Lau- rent le Magnifique l'entendait, n'était après tout que le rêve d'un esprit net, mais optimiste à l'excès, qui était au- dessus des coupables erreurs d'une politique purement expérimentale aussi bien que des superstitions guelfes des Florentins, et qui espérait en dépit de tout. Lorsque Louis XI lui offrit des auxiliaires pour le soutenir dans sa guerre contre Ferrante de Naples et Sixie IV, il lui répondit : « Il m'est impossible de sacrifier la sécurité de

' Pu II Commentarii, X, p. 492.

'GiNGiNS, Dépêches des ambassadeurs milanais, etc., I, p. 26, 153, 279, 283, 285, 327, 331. 345, 359; II, p. 29, 37, 101, 217, 306. Charles avait parlé un jour de donner Milan au jeune Louis d'Orléans.

CHAPITRE VIII - POLITIQDB EXTÉRIEURE. lIS

toute ritalie à mon intérêt; plût à Dieu que les rois de France n'eussent jamais l'idée d'essayer leurs forces dans ce pays! Si l'on eu vient là, l'Italie sera perdue '. « Pour d'autres princes, au contraire, le roi de France est tour à tour un moyen ou un objet de terreur-, ils le pré- sentent comme un épouvantail dès qu'ils ne voient pas d'expédient plus commode pour sortir d'un embarras quelconque. Enfin les papes croyaient pouvoir négocier avec la France sans danger pour eux-mêmes ; c'est ainsi qu'Innocent VIII avait encore la faiblesse de croire qu'il pouvait bouder et se retirer dans le Nord, pour ensuite revenir en conquérant avec une armée française V

Ainsi les esprits sérieux prévoyaient la conquête étrangère bien avant l'expédition de Charles VIII ». Et

' Nicolô Valori, Cl/a di Lorento, Flor., 1568, traduction en italien de l'original latin imprimé pour la première fois en 1749. (Cet ori- ginal se trouve aussi dans Galletti, Plrl. l'Ulani f.ibrr de civil. Flo- rentim famoiis civibu», Florence, 1847, p. 161-183; on y trouve le pas- sage que nous citons. i II faut pourtant remarquer que celte bio- graphie, la plus ancienne de toutes (elle n été écrite peu de temps après la mort de Laurent;, est plutôt un panégyrique qu'une his- toire, et particulièrement que les paroles mises i. i dans la bouche de Laurent ne figurent pas dans le livre du clircniqutur français et n'ont guère pu être prononcées. En effet, Comines, qui fut envoyé par Louis M à Florence et à Rome, dit \M>tnoiiet. liv. VI, ch. v) : Je ne pouvais pas lui offrir une armée, car je n'avais rue ma suite. (Compar. Recmont, Laurent, i, p. ii>7, 429; II, p. .598. Dans une lettre envoyée de Florence à Louis XI ,23 août 1478), il est dit nettement : Omni*$p€S nosira reposila est in faroribus Sua àlajes- tatis. A. DeSJ,4RDI>S, Mégocialiont diplomatiques de la France avec la

ToMcane (Paris, 1859), I, p, 173. Laur< Ut lui-même écrit dans un sens analogue dans Kervyn de Lettenuove, Lettres et négociations de Philippe de Comines, I, p. 190. On voit donc que Laurent est un sup- pliant qui demande humblement du secours, el non un prince orgueilleux qui refuse le secours qu'on lui offre.

' Fabrom, Laurentius Magnificus. adnot , 285 ss. .Même on trouve dans un de ses brefs ces paroles textuelles : Fleetae si ncqueo superos, Aeheronta morebo. Nous :'imons à croire qu'il ne fait pas allusion à une alliance avec les Turcs. 'Villari, iVona di Saronarola, U, p. 48.)

* P. ex. Jovian. pontamjs dans son Chm-on. Danj le dialogue

116 L'ÉTAT AU POINT DE VUE DU MÉCANISME.

c'est seulement lorsque Charles eut repasssé les Alpes que tout le monde vit clairement que l'ère des inter- ventions venait de commencer. A partir de ce moment, les malheurs s'enchaînent, on s'aperçoit trop tard que la France et l'Espagne, les deux principaux interve- nants, sont devenues dans l'intervalle de grandes puis- sances modernes, qu'elles ne peuvent plus se contenter d'hommages platoniques, mais qu'elles sont obligées de lutter à outrance pour assurer leur influence et leur domination en Italie. Elles ont commencé par ressem- bler aux États italiens centralisés, même pap les imiter, seulement dans des proportions colossales. L'esprit de conquête prend son essor et, pendant un temps, ne connaît plus de bornes. On sait que la lutte se termina par la prépondérance absolue de l'Espagne, qui, en sa qualité d'épée et de bouclier du parti hostile à la Réforme, réduisit la papauté elle-même à une longue dépendance. Alors les philosophes, contraints au silence , durent se borner, dans leurs tristes réflexions, à montrer que tous ceux qui avaient appelé les Barbares avaient mal fini.

Au quinzième siècle, on vit des princes entrer ouver- tement en relation avec les Turcs; ils voyaient dans ces rapports d'un nouveau genre un moyen d'action poli- tique qui en valait un autre. L'idée d'une « chrétienté d'Occident « solidaire avait parfois singulièrement baissé pendant la période des croisades, et Frédéric II l'avait

entre Eaque, Minos et Mercure {Opp. éd. Bas., il, p. 1167), le pre- mier dit : Vel quod haud mutlis post sœculis fxiiuium auguror, ut Italiti, cujus inleslina le odia maie habeiit Minos, in iiiiius rcdacta dilionnn résumai imperii majcstaiem. Éaque répond à Mercure qui dit de prendre garde aux Turcs : Quamquam limenda hœc sunl,