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DE
F01VTAI]\EBLEAU
FONTAINEBLEAU, IMPRIMERIE DE E. JACQUIN.
LA FORET
DE
J^omt m quatre Cl)rtnt$,
SUIVI
DjE POÉSIES DIVERSES,
V\K
fi ^Jh. OCÙcc'kx, ©untnïr
SIENL'ISIER A FONTAINEBLEAU.
Flumina amcm, sylvasque inglorius. VlRO.
A FONTÂIÎSEBLEAU , chez l'Auteur. A PARIS, chez DELAUÎNAY, libuiire , au PaliUb-Royal.
MDCCCXXXVI.
(X JKouôieuv CLOVIS MICHAUX,
tJlLeiixvtcj 7)cj muâ'icutâ occ'ickcâ uiïetaiteé , Itociitcnv t)io 0 LoL. a u^oniaincmcaiv .
Monsieur ,
Je cultivais silencieusement la poésie : vous êtes venu me donner confiance et courage; vous avez joint les conseils aux encouragemens ; permettez à ma reconnaissance de vous offrir l'hommage de ce Poème, et de le faire paraître sous les aus- pices de celui qui en a été l'unique confident.
En acceptant ce faible tribut, vous me donnerez une marque d'intérêt qui ne me sera pas moins chère que toutes celles que vous m'avez déjà prodiguées.
Je suis avec le plus profond respect. Monsieur ,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur, ÛQuttXUi) ,
PREFACE.
*^-^<^
A une époque oh toutes les nouveautés sont reçues avec indulgence, je me hasarde à livrer ce faible ouvrage a la publicité. Né dans une classe de la société qui ne me permettait pas tVètre en rapport avec des personnes en état de comprendre Tcnthousiasme de mes sentimens intimes, j'ai éprouvé le besoin de sou- lager mon cœur en écrivant.
Dans une épître que j adressai un jour U Mailre Adam, mon célèbre confrère, je lui disais:
Notre verve fécoïKle
En couplets , on rondoniix , en vers malins abonde. Et jamais nos refrains , maussades ou joyeux , A l'auguste vertu n'ont fait baisser les yeux.
Fidèle à cette profession de foi, et encouragé par Faccueil dont mon prospectus a été honoré , j'ose me présenter au public avec confiance ; car je n'ai pas
Il PUEFACF.
clianté des objets étrangers ù mes ancclloiis. Né avec le goût de la poésie lionnclc, j'ai toujours sacrifié à l'autel de cette chaste divinité. Aussi, après avoir té- moigne de mon respect pour toutes les vertus néces- saires il la société , je me suis pris à douter s'il pouvait s'élever la moindre improbation contre ma résolution d'écrire.
Puisque j'étais destiné à faire des vers, il fallait bien commencer par quckpie chose. Ce poème est loin d élre un chef-d'œuvre, je le sais, mais combien de littérateurs distingués ont débuté par des ouvrages qui n'étaient pas non plus des chefs-d'œuvre ! Si je n'ai pas commencé plus tôt, c'est que je ne devaispas écrire avant d'apprendre à parler.
Je crains de rencontrer quelques .censeurs sévères qui trouveront que , d'ouvrier vouloir tout à coup se transformer en homme de lettres, c'est une transition un peu brusque : j en conviendrai , cependant la chose n'est pas sans exemple, et, puisque je puis déjà m'énorgueillir d'illustres suffrages,, on excusera sans doute ma témérité.
J'aurais attendu quelqiic temps encore avant de
PRÉFACE. m
publier mo!i ouvrage , si je n'eusse l'Lc engagé à le faire par la personne qui m'éclaire de ses conseils et m'honore de son amitié. T)icu mit la reconnaissance clans le cœur tic Thommc, afin que par clic il pût s'acquitter (le SCS oMigalions ! .... Les âmes honnêtes me comprendront sans qu'il soit nécessaire de m'ex- pliquer davantage.
Il existe déjà plusieurs poèmes sur la forêt de Fon- tainebleau; je ne les connais point; ils sont très- courts, dit-on, et n'ont pas été faits par des hommes nés sous ses beaux ombrages , et entièrement dévoués à l'objet de leur culte. Pour moi, qui remplis ces deux conditions, si je suis resté au-dessous de mon sujet, ce n'est pas le zèle qui m'aura manqué; cette considération doit peut-être me mériter queîqu'in- dulgence de la part de mes lecteurs.
Quelques observations m'ont été faites sur ce que je ne disais que si peu de chose du château ; j'ai du agir ainsi, puisque mon intention est de chanter cette belle résidence royale , dans un poème historique qui lui sera particulièrement consacré.
M(DÏPII(EIS
Sur M. DURAND, Menuisier a Fontainebleau
ET SUR SON POÈME ; Par M. CLOVIS MICHAUX.
L'esprit souffle où il veut. St-Jeam.
M. Durand m'a fait l'iionneuv de me dédier eon poème. Ce té- moignage de sou estime m'autorise à rendre compte au lecteur, des relations qui se sont établies entre l'auteur et moi. Peut-être le public n'apprendra-t-il pas sans quelque intérêt , les circons- tances auxquelles j'ai dû la bonne fortune de révéler un poète à lui-même, ou du moins délai donner foi dans son talent, dont il n'avait pas l'entière conscience. Le monde ne manque pas de gens qu'on risquerait fort de blesser en les remettant à leur place : en m'elTorçant de mettre à la sienne l'auteur du Poème sur la Foret de Fonlainebleaa , j'ai fait un acte de justice qui, je l'espère, n'a offensé personne. Je me suis donné cette mission comme un plaisir, et je l'ai accomplie comme un devoir.
En -1832, appelé à Fontainebleau par mes fonctions publiques, j'eus occasion, dès les premiers jours de mon arrivée, d'avoir recours à iM. Durand, menuisier en celte ville. Cet ouvrier me laissa "une opinion très-favorable de sou intelligence et de la dou-
VI KO'nCE.
ceur lie ses maiiièics. Mais , bii'ii qu'à ri/ispection <le quelques ouvrages de ma modeste biljliotlu'Cjuo, il eût hasardé de me parler de son goût pour les vers, bien qu'il eût même tliatouillé mon amour-propre , en m'assurant qu'il avait lu quelques-uns de ceux dont je fus coupable, j'eus le tort de ne voir en lui qu'un artisan fort civil, et je ne perçai pas l'enveloppe. IMusieurs fois depuis, M. Durand me prêta le secours de son industrie; mais ses premières ouvertures n'eurent pas de suite, et je n'eus garde, je le confesse, d'en réveiller le souvenir, dans la ciciiiite de subir c|uelqu'une de ces perfides confidences , dont l'expérience ne m'avait que trop appris à fuir le péril.
Nous en étions là, lorsqu'au mois de juin 1835, M. Jamin , auteur d'une intéressante Nolice sur Fontainebleau, me fit l'iion- neur de me demander mon avis sur une pièce de vers , au sujet de laquelle sa modestie lui persuadait de se récuser comme juge. Cette pièce lui avait été confiée par M. Durand, menuisier, qui en était l'auteur. Elle avait pour titre : le Bouquet du Roi ^ fragment d'un Poème sur la Foret de Fontainebleau. J'en remis la lecture à mon premier instant de loisir. Je l'entrepris , il faut encore l'avouer , avec toute la prévention défavorable qui peut s'attacher au nom d'un écrivain dont on n'attend rien de bonj et tout le monde me rendra la ju.sticed.e convenir que les piobabilités étaient de mon côté. Mais dès le début, je recozuius des vers bien faits; puis, chemin faisant, je trouvai du nombre, deTharnionie, des pensées, du sentiment, des images; c'était de la poésie. Mon émotion crois- sant de proche en proche avec um surprise, j'arrivai h la fin du morceau en jetant un cri d'admiration. Me déliant de mon propre jugement, je courus faire part de cette impression inespérée, k l'un des hommes que je connais pour avoir non seulement le jilus riche fonds de ce qu'on nomme, esprit, niais le sentiment le plus
rsOTICE. yn
vif et le plus sûr du })eau dans les arts. ,i) lllul, admira, et quand il apprit !e nom et la profession d-t l'auteur, il ne put retenir ses laiines. L'épreuve me païut décisive.
On pense bien que je ne tardai guère à me présenter chez l'auteur. Je le trouvai à table, dans son arrière-boutique. Ce n'est pas au menuisier que j'ai affaire aujourd'hui , dis-je en en- trant, c est au poète. M. Durand me regarda , avec un étonnemeut mêlé de quelque end^arras. Oui, ajoutai-je,y'a/vM de vos œuvres; et je viens vous demander le mot de l'eniffne. Qui etes-vous? quand et comment vous c'tes-vous reveille' poèù-? Wors , avec une modestie qui n'est pas toujours , bien (ju'on en dise, la compagne inséparable du talent, M. Durand voulut bien me confier sur sa vie, et sur ses sentiments intimes, les détails les plus circonstanciés. Je crois en devoir à mon tour la confidence au public. Ils font assez d'hon- neur à celui qu'ils concernent, pour que je ne me lasse aucun scriij)ule de cette indiscrétion, ou pour que l'intention me serve au moins d'excuse.
Voici le résumé de ce premier entretien :
Jean-Raptiste-Alexis Durand est né à Fontainebleau, le 1 3 mars 171)3. Dès l'Age de quatre ans il perdit son père, mort ouvrier ])rasseur. ba. mère, qu'il a le bonheur d'avoir conservée jusqu'ici , réleva d'une manière conforme à sa modeste condition. i:lle l'envoya dans une petite école, et M. Durand .se rend le témoi- gnage qu'il répondit l'ort mal aux soins du maître. A l'âge de onze ans, il savait à peine lire et écrire. A cette époque, sa mère lit des sacrifices pour le placer chez M. Rabolin , maître de
(l) A coj UaiU, loutr la villr ilc F.uiiauit blcMH iL'C.iiiii.iili a et ii.iniiiirra I\!. DlloNiII.vau'.
vni NOTICE.
])ension, ( aujourd'hui employé à la Mairie clc ioiitaincbleau ([ui lui enseigna despieiuiers éléments de l'arithmétique et de la gram- maire IVancaise, ce qu'un enfant de onze ans, assez mauvais écolier, peut en apprendre en dix-huit mois. Les études du jeune Durand ne se prolongèrent pas au-delà de ce terme. A douze ans et demi , adieu les livres ! l'enfant lut envoyé à Paris chez un menuisier ébéniste, après la mort duquel il revint à Fontainebleau continuer son apprentissage chez son oncle maternel, menuisier du roi. Il avait alors quatorze ans; et il rapportait de Paris un goût vague des beaux arts, puisé ou développé dans les musées, qu'il avait visités à ses jours de loisir. Quant aux théâtres, la modicité de ses économies partagées avec sa bonne mère, ne lui avait pas permis de les fréquenter.
A l'âge de seize ans, moins encore pom- se conformer à l'utile coutume des tours de France, qu'à son amour naissant pour les voyages, le jeune artisan partit avec un compagnon, débuta par travailler à Anvers, et dans quelques autres villes du Nord, revint près de sa mère et de-là se dirigea sur la Bourgogne. C'était en ')8'i2. La fatale campagne de Russie vint révéler à la jeunesse française tous les dangers de la patrie, Alexis Durand , âgé de -17 ans, entre comme volontaire dans le premier'régiment des gardes d'honneur, part pour l'Allemagne, arrive à Dresde, assiste à la bataille de Leipsick, où son cheval est tué sous lui , et dans la re- traite , à la bataille d'Hanau, lui-même est blessé d'un coup de lance. Incorporé eu 'I8'I4, comme maréchal-des-logis dans le 7." régiment de hussards, il se trouvait en Champagne lorsqu'il apprit l'abdication de l'Empereur et la soumissioi} de Paris. Son pays n'avait plus besoin de lui; il reprit, comme compagnon menuisier, son tour de France interrompu, gagna la Bretagne t-t s embarqua à Nantes pour Bordeaux.
•
NOTICE. nt
1815 arrive; rEmpereiir débarque, niarclie vingt jours et rentre aux Tuileries. Le menuisier, rappelé sous les drapeaux, accourt pour prendre place dans les rangs de la garde nationale mobilisée, où l'attendait le grade de sous-lieutenant, apprend dans les environs de Soissons l'irréparable désastre de "Waterloo, et dépose encore une fois Tuniforuie du soldat pour le tablier de l'artisan. Retourné à Bordeaux, il parcourt en travaillant les principales villes du Midi de la France.
C'est à cette époque que commence, sinon la vie littéraire , au moins la vie studieuse de M. Durand. 11 avait vingt ans. Tour- menté d'un vif désir de savoir le latin, il se mit à l'apprendre à ses heures de repos. Dès ce moment, il ne voyagea plus qu'avec le Rudiment de Lliomond et un Gradus ad Parnassuin dans son havre-sac. Parvenu à déchiffrer VEpitome et quelques pages du Seleclœ, il osa aborder de fi'ont Virgile, puis Horace, et parvint avec le temps à se les rendre familiers.
En 1818, étant à Lyon, il prit des leçons de dessin, et s'appliqua en particulier à acquérir quelques notions d'algèbre , de géométrie et de musique. 11 commença à cette époque l'étude de la langue italienne , et se trouva bientôt en état de lire le Tasse, etl'Arioste devenu l'un de ses auteurs favoris. Cette même année , il s'embarqua à Marseille pour Savone , d'où il revint en France après un séjour de deux, mois, avec le projet de par- courir toute ITtalie dans un second voyage, 11 l'exécuta en 1620 , j)ar la belle roule du Simplon. L'impression qu'il reçut du spec- tacle des Alpes fut si jnofonde et si vive, qu'après quinze ans, il n'en parle pas sans émotion. Dès ce moment sa vocation fut décidée. 11 se sentit appelé à observer et à peindre la nature. Pour cela , il lui restait bien encore quelques préliminaires à franchir ; car, à Milan, ayant composé des couplets de fèto pour le consul
NOTICE.
«le Fjoiitc (.liez liqiitl il liavaillalt , notie menuisier reçut de lui, à travers (juelques coinpliinenls , l'utile et tliaritable conseiUrap- prendre les règles de l'ortliograplie et celles de la versilitation française.
Cependant le poète futur allait asseni!>lant des parquets et fa- briquant des lambris, de Modènc à Parme , de Florence à Rome , n'oubliant jamais de visiter sur sa route les biblioibèques et les musées. Arrivé dans la eapitale des beaux arts , s'il fut frappé de la splendeur de ses monuments modernes, il ne le fut i)as moins de la grandeur de ses ruines et de ses souvenirs. 11 se ré- jouissait d'aller visiter Naplcs, et son terrible voisin le Vésuve ,^ et surtout le tomJjeau de Virgile; mais une armée Autrichienne marchait alors dans la même direction, sinon dans le même but , car elle allait renverser à Naples cette liberté naissante qui , selon l'expression de M. Casimir Delavigne, tremblait, un glaive dans la main. Force fut donc à l'artisanjioYageur non seulement d'ajourner cette excursion, mais dereprendre au bout de cjuinze jours lechemin de la France, par ordre de l'autoi'ité {)apale, à qui le seul titre de Français faisait alors ombrage. Embarqué par les soins du consul de France à Home, l'enfant de Fontainebleau ])rit terre à Gênes, et voulu repasser à pied ces Alpes, dont les gigan- tesques beautés avaient jeté tant de poésie dans son ame.
Deretour dans sa ville natale en 1821, M. Durand , après avoir travaillé trois nouvelles années comme ouvrier cliez son oncle , se maria et s'établit menuisier maître en iH24. La forêt de Fon- tainebleau devint dès-lors l'objet favori de ses contemplations. Il se ])rit à l'aimer de toute la chaleur d'un cœur d'artiste. Il conçut eniln la pensée d'en faire le sujet d'un poème.
Dès-lors , les jours de re[)os , que tant tVlioinmcs de labeur
NOTICE.
XI
consacrent à l'intemjîéiance, furent voues par lui au culte de sa belle forêt. Appliqué toute la senuiine aux travaux de sa pro- fession, il quitte son atelier, chaque dimanche matin, pour n'y rentrer que le soir. Que le soleil brille, que l'orage gronde, que le neige couvre Tlierbe desséchée, il part et ne revient souvent que lorsque les derniers rayons du jour ont cessé d'éclairer les sentiers de la forêt. Il l'aime dans toutes ses phases, dans le mou- vement successif de toutes ses métamorphoses, riche d'iuie mer de verdure, battue des vents ou dépouillée de ses ombrages. Plus elle semble attristée, plus elle lui paraît imj)osante et digne d'être aimée. 11 franchit d'un pas rapide ses vallons pittoresques, traverse à la course ses majestueuses futaies, escalade ses rochers amoncelés, du milieu desquels s'élancent les bouleaux et les pins. C'est dans l'excitation de ces excursions solitaires qu'il médite et qu'il com- pose ; heureux le soir quand il rapporte au logis une vingtaine de vers, fruit d'une journée de fatigue et d'émotions!
C'est toutefois depuis deux ou trois ans à peine , qu'il a la con- fiance d'être initié aux mystères de la composition poétique. Jus- que-là, il n'avait guères pi'oduit que des ébauches dont la révé- lation lui attira plus de dégoûts que d'cncouragenicnts , et dont aujourd'hui la faiblesse le lait sourire. 11 ne sufllt ])as on cflet de sentir vivement pour être appelé jiocte, peintre ou musicien; il faut encore avoir api)rofondi les secrets de son art, et savoir manier en maître l'instrunrent qui sert d'interprète à la ])ensée. M. Durand s'avoue à lui-même qu'il y a trois ans, il n'était encore maître qu'en menuiserie. Son poème est donc l'oeuvre de ces deux dernières années, et d'une centaine de promenades dans la forêt qui l'a ins|)iré; mais l'auteur se sent arrivé au jtoiut où l'artiste prend chaque jour des forces nouvelles, et il espère mieux lairc à l'avenir.
xii éîiOTICE.
Acceptons en l'augure. C'est le sentiment que j'exprimai à- M. Durand, lors de ce premier entretien, qui ne dura pas moins d'une heure et demie. Le rabot des ouvriers se faisait entendre dans l'atelier. Je pensai que les travaux réclamaient la présence du maître, et je crus devoir prendre congé de lui. En me recondui- sant, il me dit avec émotion : vous m'avez fait passer ime heure comme je n'en compte aucune dans ma vie j vous êtes, la seule personne à qui j'aie fait la confidence entière de mes travaux , comme vous êtes la première avec qui j'aie eu le bonheur de m'en- trctenir de littérature et de poésie.
M. Durand m'avait parlé de sa bibliothèque. J'étais curieux d'en faire la revue, et de juger de l'étendue des secours dont son possesseur pouvait être redevable aux auteurs anciens ou modernes. J'étais d'ailleurs impatient de connaître le poème dont il m'avait promis la communication , et ma seconde visite suivit de près la première. Invité à monter avec lui au second étage de sa maison , j'entre dans une petite chambre, où mes yeux n'aperçoivent d'abord que les quatre murailles exactement nues. Toutefois en avançant je découvre quelques rayons adossés contre le profil du corps de la cheminée, et, sur ces quelques rayons, quelques livres dés- habillés , dépareillés , au nombre d'environ soixante à quatre- vingts , au milieu desquels se trouvaient : quatre éditions de Yirgile, deux d'Horace, un Tasse, un Arioste, une traduction du Paradis perdu de Milton, un Boileau, un J. B. Rousseau, un Racine dépareillé, la Hem-iade et quelques tragédies de Voltaire, les Jardins et la traduction des Géorgiques de Dellile , le tout mêlé à quelques ouvrages en prose, la plupart incomplets.
Telle est la bibliothèque de M. Durand 5 c'est à ce petit nombre d'excellents modèles qu'il a demandé des inspirations et des con- seils. A l'cx( option de Yirgile et d'Horace ; il ne connaît que de
NOTICE. xni
aiom les poètes lalins, non plus que les autres écrivains île ranclenne Rome, sauf pourtant Ciccron, dont il a lu le ti'aité sur la Vieil- lesse, et J. César, dont il sait par cœur les Commentaires . Hors la Gerusalemme liberata et V Orlando J'urioso , toute la littérature italienne lui est également inconnue, mêmie les poèmes du Dante, de Pétrarque , de Métastase, d'Alficri, bien que leur langue lui soit aussi familière que la langue latine.
Il est presque inutile d'ajouter qu'il connaît moins encore les autres littératures étrangères. M. Durand toutefois a lu un bon nombre de livres français , et ucn a rien oublié. î\Iais il n'a pas même lu une traduction d'Homère. J'ai honte de le dire ; il n'a pas lu tous les chefs-d'œuvre de Corneille ! C'est de Virgile qu'il a appris et que, selon lui, on doit apprendre Tart d'écrire en vers. Sa manière ferme , nombreuse et facile est pour lui le type de toute poésie : il admire surtout le rythme du vers hexamètre latin, ter- miné si heureusement par un dactyle et un spondée , et il a re- marqué que presque tous les beaux vers français doivent leur force à cette même chute prosodique. Boileau lui a révélé le secret d'une facture sévère , Racine celui de la mélodie , J. B. Rousseau celui de la richesse des rimes. Il trouve la manière de Voltaire brillante, mais trop négligée. Molière! (J'en demande pardon ^ pour lui aux mânes de ce grand homme ) ; il goûte médiocre- ment Molière, non pas comme peintre, mais comme poète. Il s'est fait de la poésie une idée si relevée, qu'il est tenté de croire quelle déroge, quand elle descend jusqu'au plaisant et au familier ; du moins elle ne lui semble plus dès-lors qu'un badi- nage. Voilà pourquoi il a une faible estime pour la comédie écrite en vers , ainsi que pour la satire et l'apologue. Il fait toutefois une exception en faveur de Lafontalne , parce que, dlt-11, La- fontaine sait e'trr simplement sublime.
XIV NOTICE.
Telles sont qa('lijuc<;-uncs des apprrcldlioiis littéraires do notre poète. Comme elles sont de nature à le bien faire connaître , je n'ai pas cru devoir dissimuler même ce qu'elles peuvent avoir d'erroné ou de téméraire. Mais je laisserais incomplète la peinture de ses goûts et de ses prédilections, si je ne disais que son poète favori, celui qui occupe la première place dans son estime, même avant Yirglle et l'Arioste, cesiOssian. La traduction de ses poésies galli- ques par M. Baour-Lormian , ne le quitte jamais. Osslan , comme peintre , est son premier modèle.
Il me restait à voir le poème, principal objet de ma visite. Il faut pour cela, me dit l'auteur, redescendre à l'atelier. Nous descendons. Sur une planche élevée, entre deux rabots, était un petit coflret, à vieilles garnitures de ctiivrc, sans serrure. L'auteur l'atteint, et le dépose sur un établi. Le coffret est ouvert. Qu'y aperçois-je? des feuilles volantes, ployées ou roulées, des chiffons couverts d'écriture à l'encre et au crayon, le tout jeté pêle-mêle , et dans un désordre parfait. Vous n'avez pas d'autres manuscrits? demandai-je à l'auteur , point de copies mises au net? — Nori, je jette là mes vers h mesure que je les rapporte de la forêt; mais rien n'est recopié de suite, et je serais aujourd'hui fort embarrassé de vous faire voir un seul chant de mon ouvrage. Il faudrait mettre la main sur les fragments dont il se compose, et les ras- sembler; je m'en occuperai puisque vous le désirez et que je vous en ai fait la promesse ; donnez-moi seulement quelque délai. Mon plan est dans ma tête, et louvrage est là; il ne s'agit que de Ty chercher et de compléter quelques parties encore inachevées. — Et , en disaiit cela , sa main retournait, déroulait, et rejetait ces lambeaux dont la confusion n'étonnait que moi.
Quelle cpic fut mou impatience de prendre connaissance de
NOTICE. XT
Tiruvrc (le mon poèlc , il me f.illiit njoiirncr rc plaisir, jus- qu'au moment où M. Durand , ayant pris la peine de tirer du cliaos les quatre chants de son poème , m'en remit successivement les coi)ies.
J'exprimerai ici sans reserve l'impression que je reçus de cet ouvrage. Je ne m'attendais pas à trouver bien sévère et bien ré- j^ulier le plan d'un poème dcscrii)lif. La comjiosition de ces sortes d'ouvrages n'admet guère les proportions harmonieuses de l'e'popèe ou du drame. C'est par l'exécution et les détails qu'il faut ici juger l'auteur. Sous ce rapport , quel qu'en soit le mérite, le premier chant me parut inférieur aux trois autres. On y trouve plus de ce vague et de ce décousu, défauts inhérents au genre descriptif. L'absence d'intérêt n'y est pas peut-être suffisamment rachetée par l'éclat du style et la richesse des détails.
Le talent du poète s'élève dans le second chant, et c'est là que se trouve le morceau si remarquable du Bouquet du Roi , qui aura servi de fondement à sa réputation.
Le troisième chant me sendda incontestablement le plus beau de tous. Là se rencontrent tous les genres de mérite qui distin- guent la manière du jioète , mélodie du style , grandeur des images, élévation des sentiments. Tous les auiis des beaux vers y remar- queront san.*; doute le récit de l'incendie des drapeaux delà garde impériale, épisode neuf et hardi , où l'auteur a déployé toutes ses ressources. Le tableau de la 6'or//m(/7u'o/2 m/7/Vazre est empreint d'une tristesse solennelle qui me parut atteindre à la plus haute poésie.
L'auteur soutient ce ton élevé dans le quatrième chant, et ter- mine dignement la longue carrière qu'il s'était tracée, sans autre
XVI NOTICE.
yuidc que sa belle cl riclie imagination. En somme , je jugeai le poème bien supérieur à celui du professeur de rhétorique Castel , que du reste M. Durand n'a jamais lu.
Un examen attentif n'a fait que conllrmer Toplniou que m'avait laissée la première lecture de l'ouvrage de M. Durand. Maigvé des longueurs et des négligences, cet ouvrage , fruit de la nature et de la solitude, me parut empreint d'un mérite réel si incon- testable , et d'un mérite relatif si prodigieux , que la publication m'en sembla désirable dans l'intérêt de l'art comme dans l'inté- rêt de l'auteur. Je l'engageai à revoir son œuvre d'un œil sévère , à en serrer davantage le tissu, à le colorer ça et là plus chaude- ment , et je décidai sa modestie à affronter hardiment les regards du public.
Alors la Chronique de Seine-et-Marne publia le fragment du Bouquet du Roi, précédé de celte lettre que j'avais adressée au rédacteur en chef :
« C'est avec une joie bien vive que je viens, monsieur, vous » faire part d'une découverte , cjui intére.s.se non seulement la j) ville de Fontainebleau , mais tous les véritables amis de la » littérature et des arts. Je n^ic trouve heureux et lier d'avoir à )) révéler au public l'existence d'un homme fait pour honorer )) sa patrie. Fontainebleau, cjui l'ignore , possède un poète dans n ses murs , et ce poète est un de ses enfans. Je ne parle pas » ici d'un homme qui fait des vers , tant de gens s'en mêlent ! n je parle , entendez-le bien , d'un véritable poète , c'est-à-dire n d'un écrivain qui , doué d'une imagination rêveuse, sensible, )i féconde , verse sur des tableaux dessinés à grands traits , tout » le coloris et toutes les richesses du langage poétique ; homme » d'autant plus poète, qu'il l'est, pour ainsi dire, à son insçu , et
NOTICE. Tv.i
)•) pour obéir à l'InsliiiCt ])ulssaiit (jiii est ou lui. îl est l'd'uvre de » la seule nature. Il ne doit absolument rien à lediuation sco- » lasti({ue; il n'a point été au collège; il ne s'est pas formé au » sein des sociétés lettrées et des académies. Il n'a puisé ses inspi- » rations qu'au foyer de son ame. Il a reçu seulement île la lecture » de quelques grands poètes , rétlucelle électrique qui a développé )i sa belle organisation littéraire. Cet homme, qui n'a point été » au collège , sait le latin et l'italien , (ju'il a appris seul , dans ses )) courts loisirs. AujourdUmi , vous trouverez Virgile et le Tassr* , » niclés aux outils de sa profession. Cet homme est M. Durand, » menuisier a Fontainebleau, etc. »
Une souscription venait d'être ouverte par mes soins au Cercle liKc'raire de Fontainebleau, pour Vimpression du poème, et li Chi^onic/ue invita ses lecteurs à y prendre part. Le public répoiidit à cet appel avec l'empressement le plus flatteur pour M. l>urand, et le plus honorable pour le département de Seine- et- Marne. Huit (cnts exen)plaires du Bouquet du Roi, tirés à part, fran- chiront en partie les limites du département. AI. le lieutenant- général comte Durosnel , député de l'arrondissement de Fontai- nebleau , eut la bonté de mettre ce morceau sous les veu.x du Roi , et S. M. voulut bien se placer en tête des souscripteurs en s'inscrlvant pour cinc[uante exemplaires , dont le prix fut inuné- diatcment compté à l'auteur. Dès-lors le succès de la souscriptiou fut déi:idé, et l'ouvrage fut mis sous presse.
Cependant M. Durand allait recueillant par avance les encou- ragemens elles suffrages les plus honorables. Lorsqu'Adam Billaut annonça l'intention de publier le recueil de ses poésies, presque tous les poètes de son temps s'enq^ressèrent de lui apjjorter le tribut de leur nuise fralernolle, et maître Adam n'eut garde d'oublier d'en enrichir soji volume. C'était l'usage alors, et les
u
wni NOTICE.
auteurs se rendaient volontiers cette innocente civilité mutuelle. Autre temps, autres mœurs. Mais je croirais faire tort au mo- derne Adani Billaut, si je ne consignais ici , en attendant Tarrét du public, quelques uns des te'moignages flatteurs que lui a valus le seul fi arment de son poème, public sous le titre du Bouquet du Roi. J'en clioisirai quatre parmi tous les autres.
Voici ce que m'e'crivait le 5 novembre dernier , mon honorable collègue, M. Mauge, procureur du roi a Pitbiviers, auteur d'un recueil à'E/c'gies, ricbes de la plus pure poe'sie, et empreintes de cette tristesse communicative qu'on ne trouve guère au même degré' qi;e dans les Nuits d'Young :
« Je trouve en arrivant les vers admirables de votre nouveau » maître Adam. Je m'euipresse de vous remercier mille et mîlle » fois de cette communication. Je m'inscris de grand cœur au « nombre des sousci-ipteurs, parce que rien ne me cause de »' plus douces émotions que les cliants barmonieuK de la poésie. » Quoi de })lus toucbant ctue de voir, sous la bure de î'bumble ar- » tisan, palpiter un coeur de poète et briller tous les trésors d'une » imagination prédestinée ! Oli î c'est bien là une preuve de plus » c(ue la poésie est fille du ciel , comme la religion et la liberté. » Le poète qu'anime le sentiment inné du beau et du bien , doit » nécessairement être un bonnête bomme, et votre compatriote » m'inspire à ce double titre le plus vif intérêt. Je vous félicite de » tout jmon cœur de votre heureuse découverte. Grâces vous 3> rendues .' je serais bien trompé si la publication du poème de » M. Durand trouvait des obstacles dans lindiflérence littéraire » qui caractéiise notre épocjue. Il me semble cj^ue s'il eu était )» ainsi, il faudrait porter la souscription à un prix plus élevé. 11 » y a encore assez d hommes enflammés du icu sacré, pour fjue » la poésie n'en soit pas réduite à enterrer ses vestales. »
NOTICE. XIX
De sou côté , un Lojnine dont ramitlé m'est glorieuse autant qu'elle m'est tlière , et dont s'bonoie à la fois la littérature, le barreau "de Paris qui Ta compte parmi ses premiers orateurs, et la haute magistrature qui se Test acquis depuis la révolution de -1830, M. Berville m'écrivait :
« C'est avec un bien vif intérêt que j'ai lu , mon cher ami , le » fragment que vous m'avez adressé. Vons avez eu raison de le )) dire : l'auteur est un véritable poète , et la révélation d'un » talent aussi complet, au milieu des distractions perpétuelles )) d'une professio]! mécanique , est en efiet u.ie sorte de phéno- » mène littéraire. Ce n'est pas à dire, sans doute, que l'ouvrage ■» soit exempt de fautes. Je ne sais point flatter, et j'avouerai sans » peine qu'on y rencontre de loin à loin des traces d'inexpérience. )) Cela n'est pas étonnant : ce qui l'est , c'est d'en rencontrer si )) peu; c'est de voir à quel poiiU le goût naturel, aidé seulement » il'une légère culture, a pu révéler si bien à un sinq)le artisan, » les secrets de la facture poétique. I\îaître Adam , tant cité , tra- » vaillait dans un genre facile; il a fait quelques bonnes pièces )) fugitives, entre beaucoup de lall)les ou de médiocres; ce n'est » pas merveille. I\ï. Durand écrit dans le genre élevé , et il écrit » bien 5 voila ce qui est remarcjuable. Il lui sera bien facile, avec » un j)eu d'étude encore , de j)crIectioinier ce qui est du rnclicr , 3J défaire disparaître cj[acl([ues îongueui'S, quelques prosaïsmes )) de pensée : mais il n'y a qu'une organisation éminemment heu- » reuse qui ait pu lui donner ce tour poétique, ce sentiment du )) rythme et de la coupe des vers , ces formes habituellement » élégantes , qui distinguent le morceau que je viens de lire.
» J'ajouterai cju'il n'a pas fallu peu dlmagination pour trouver, rt dans un arbi e de la forêt, la matière d'un épisode de deux cents )) vers , et d'un épisode intéressant. Peut-être même une cri-
NOTICE.
» tique sévère troureialt-tllK de l'abus dans rétendue de re iiior- )) ccau : mais cet abus est , de tous, celui (ju'on pardonne le plus » volontiers ; c'est celui de la facilité et du talent.
» Remarquez, mon ami , ( je ne puis m'en taire en finissant) )> que c'est parmi les classes laborieuses qu'on retrouve aujour- )) dhui ces impressions vraies , pures , honnêtes , ces sentiniens )i doux, simples, naturels, qui font le clianne des arts ^ et dont )) notre hitévàtu.re Jcnhiuiiable semble avoir pris à tâche de s'é- T. loigner de plus en plus. Le peuple n'est point complice de nos » aberrations morales et littéraires : tandis qu'on se donne à )) plaisir le cauchemar ou la torture dans nos salons et sur nos » théâtres, qu'on s'épuise en convulsions , que l'imagination ma- )) lade n'enfante que fantômes hideux ou monstres dégoutans, lui, )) nous envoie un poète , et c'est un poète géorgique ; c'est un )) homme qui s'est inspiré de la nature , a vécu avec elle et ne » craint pas de parler son langage. Cela ranime l'espérance , et » console un peu de celte littérature épileplique dont on nous w régale depuis qael(£ues années. »
Yoici maintenant en quels termes s'exprimait sur le compte du menuisier-poète , un autre de nies plus honorables amis , l'un des meilleurs poètes de notre époque, M. de Ponger ville, brillant et harmonieux traducteur de Lucrèce et d'Ovide, et membre de l'académie française. Le suffrage d'un pareil juge peut tenir Heu de beaucoup d'autres. J'extrais de notre correspondance à ce sujet les passages suivans :
(( Mon excellent ami, malgré le temps contraire, vous avez '> trouvé un phénix dans vos forêts. Je reconnais dans votre » ardeur à signaler son existence , votre amour des lettres. Je vous » appiouve. Le poète au rabot^j aboie bien ses veis. Un sent que
TsOÏICC. XXI
» la nature ri nsplrc ; 11 sait cire Jiaïl avec grâce, et vrai sans
)j rudesse. Libre clans son allure , mais plein de res()ect pour la
» langue , il est toujours liarnionieux et pur. Veuillez dire à cet
)) lioMime de talent , que je serai llatté de nie ranger parmi les
)) plus sincères approbateurs de son poéticjue tiavail. J'ai lu ses
H vers à plusieuisde mes confrères de l'Inslitut. Tous en ont pensé
» comme vous ; et , il n'est aucun ami des lettres qui ne vous doive
» des Icllcitations sur votre lieurcuse trouvaille. Loin de dècou-
» rager votre Orphée , il faut l'eKliorterà continuer ; je le regarde
» comme un pliénomèue que je serai charmé d'annoncer au inonde
)) lettré. Notre illustre Arago éprouve moins de plaisir à publier
» la venue de sa comète , que je n'eu ressens, à faire remarquer
)) les rayons de votre astre poétique. Je vous envoie quelques
)) vers , où M. Durand trouvera l'expression de tout ce que
» m'inspire son talent vraiment remarquable, auquel il jie mamjue
)) peut-être que ce que la fréquentation des honunes de l'art donne
)) au plus habile. »
A cette lettre était jointe, pour l'auteur du Poème sur la Foret cls Fontainebleau, une épître en vers couime M. de Pongerville les sait faire , c'est-à-dire de main de maître. M. Durand y l'é- pondit sur-le-champ par des stances, composées dans une seule pro- menade à travers la foict qui lui sert d'Hélicon , et qui se distin- guent par la facilité gracieuse d'un [)remier jet. On trouvera ces lieux pièces à la lin de ce volume.
Enfin, l'Horace de notre <'po(jue, non moins grand poète, mais plus philosophe que l'ami de Méiène, le chantre national que, depuis six mois , la ville de Fontainebleau possède sans en jouir, car il a mis la solitude entre le monde et sa gloire, M. de Béranger avait la bonté de m'écrire les lignes suivantes :
xxii NOTICE.
o J'ai lu , avec autant iVôtonnement que d'iutérct , les quelques jî fragments du poème de M. Durand, que vous avez bien voulu » me comnmniquer. Plus que tout autre peut-être , j'ai eu les » conridences d'hommes de la classe ouvrière , qui consacraient » à des essais de poésie leurs courts moments de loisir. Jamais >3 aucun d'eux ne m'a fourui l'occasion d'applaudir à un talent » égal à celui du menuisier de Fontainebleau.
» Sans ravir à vos graves occupations aucun des moments » qu'elles réclament, vous payez avec bonheur votre tribut aux » Muses. Je ne m'étonne donc pas du plaisir qu'a dû vous causer » la découverte d'un poème, que son auteur n'avait consacré qu'au v délassement de pénibles travaux. Je conçois bien aussi que vous M en avez désiré la publication. La peine que vous avez eue à « triompher de la modestie de M. Durand, doit nous le faire es- » timer davantage.
» Grâce à vous , Monsieur, notre curiosité jouira donc bientôt » d'un ouvrage remarquable par de douces et nobles inspirations, » toutes puisées dans les habitudes chéries de l'auteur , ancien » soldat de l'Empire , né au milieu de cette belle forêt , si féconde » pour lui en poétiques souvenirs.
» Si une critique trop minutieuse tente de signaler dans le style
» de M. Durand quelques traces d'inexpérience , les gens d'un
» goût plus large et plus vrai ne verront, dans de rares imper-
>j feclions , qu'une raison de plus d'accorder leur suffrage au
5) mérite de l'ensemble du poème , à l'heureux accord des senti-
» inents et des Images , h l'exactitude élégante de la plupart des
» descriptions dont il se compose, jj
Cependant le fragment du Bouquet du Roi était arrivé sous les yeux de racadéuiicEbroïcieiîne, • dont le siège est à Evrcux;.
NOTICE. XX „r
Cette société llttéinlre, qui compte parmi ses membres MM. de CUâteaiUiiiaiit, de Lamartine, Ancelot, Soumet, jugea dume'rite de M. Durand sur ce spécimen, et sans attendre la publication de son ouvrage , l'admit spontanément au nombre de ses membres correspondants et lui en lit expédier le brevet. Si l'auteur n'a pas décoré de ce titre le frontispice de son livre, ce n'est certes pas qu'il n'ait vivement ressenti l'honneur que lui a fait l'aca- démie Ebroïcicnne; mais sa 'modestie lui a conseillé comme un devoir d'attendre le jugement du public , avant de se parer d'aucune qualificatioa littéraire. Il se réserve , en cas de succès, de faire d'un titre dont il est glorieux, sa première et sa plus douce récompense.
L'esprit souffle oh il K'eut , dit l'Ecriture. Cet axiome semble surtout applicable à Tesprit des beaux arts, ce sens intime qui manque à la plupart des hommes. Oui , c'est la natuie qui fait les artistes; l'étude ne peut que les perfectionner et les gi-andir ; jamais l'étude seule n'a créé un peintre, ni un poète. Mais, en revanche, l'instinct des arts, chez ceux-là même qui l'ont reçu de la nature , n'existe guère que comme un germe condamné à la stérilité , s'il n'est fécondé par une éducation brillante et forte.
Horace l'a dit :
Ego nec studium sine divite vend,
Nec rude quid possit video ingenium.
Trop heureuses les âmes privilégiées , nées pour planer sur tout ce qui rampe , et à qui l'étude a prêté des aîles ! Celles-là doivent bénir leur destinée ; elles ont eu pour elles le ciel et la terre.
Mais si le monde entoure de sou admiration ces Inlclligences à qui nul appui n'a manqué , quel sentiment doivent inspirer ces
xtiv NOTICn.
liommcs qui , destitues eu naissant tics secours de TeMucation, enchaînes dès leur enfance au joug d'une profession manuelle , ont cependant trouve en eux-mêmes assez de puissance pour s'élever jusf[u'à la vie idéale des beaux arts , et pour refaire ainsi leur destinée ?
Tel fut, parmi nous, cet Adam Billaut, ce menuisier à qui Nevers s'honore d'avoir donné la naissance; qui fut poète au inllieu des vlllebrec[uins et des rabots; poète souvent incorrect et trivial; jnals qui a laissé tomber de sa plume des chants bachiques pleins de verve, une belle ode au Cardinal de Richelieu, et des stances où l'élévation du style ne le cède qu'à celle des sentiments.
Tels furent, chez nos voisins, l'Ecossais Robert Burns , ce garçon de charrue, mort en 1796, illustré par un recueil, qui l'a placé au rang des meilleurs et des plus aimables poètes de son pays ;
Et ce Robert Blooinfii:ld , cordonnier à Londres où 11 exerçait encore sa profession en 1801, c[uidans un poème en cjuatre chants ayant pour titre the Farnier's boy ( le garçon de ferme ) , osa chanter après Thompson , les saisons et la nature , dans des vers moins brillants, mais gracieux et doux comme son nom. {\)
Tel est de nos jours, en France, ceReboul, boulangera Nîmes, poète remarquable par une verve chaleureuse et touchante, qui lui a valu le glorieux suffrage de M. de Lamartine.
0 combien de talents, avortés dans leur germe, faute de culture, sont morts sans doute dans les rangs obscurs de cette société , qui écrase les hommes qu'elle n'a pas devinés ! Un com-
(i) Br.ooMFiELD signifie Champ-Flevbi.
NOTICE. ïxv
patriote de Burnset de Bloomficld, Thomas Gray, dans son élégie sur un cimetière de village, l'a dit dans ces beaux vers qui trou- vent ici naturellement leur place :
Perhaps in this neglected spot is laid Some heart once pregnant with celeslialjîre , Ilands that the rod of empire rnight lieuse sway'd , Or wak'd lo ecstasy the living lyre.
Some mule inglorius Milton hère may rest.
Peut-être, sous la glèbe, ici gît ignoré Un cœur à qui le ciel souffla le l'eu sacré , Une main dont le sceptre eût gouverné l'empire , Ou qui l'eût fait rêver aux accents de sa lyre.
Quelque Milton muet y dort sans renommée.
L'auteur du poème sur la Forei de Fontainebleau appartient à cette classe laborieuse , que tout semble enlacer et retenir dans les liens de la vie matérielle et prosaïque. Mais ces liens n'ont pu le contenir. Tandis que ses bras musculsux se dévouaient au travail et au pain de chaque jour , sa pensée élevée aii-dessus des froides réalités de cette existence positive , lui fit contem- pler la nature avec amour , et dès qu'il s'en crut aimé , il put regarder la société sans aniertunie et sans envie. Ce qu'il sentait vivement , il l'écrivit pour se plaire à lui-même , et il l'écrivit dans la langue de l'iniagination et du cœur, cette langue que savent surtout parler les solitaires. Le monde jugera son œuvre.
Que si la critique demandait à quelle école appartient le chantre de la Forêt de Fontainebleau , je répondrais : à l'école delà belle nature et de la vérité-choisie. Malgré tous les elVorts des novateurs
xxvr NOTICE.
rétrogi'ades , il j a de bonnes raisons de croire que cette e'colc est dans la seule voie qui mène au salut. Le temps et les habiles en de'cideront.
En attendant , s'il m'e'tait permis de donner publiquement des conseils à M. Durand , i'oserais lui dire : persistez dans cette route où le bon goût vous a fait entrer. Vous êtes né poète; rem- plissez votre mission. Les arts, vous le savez, tiennent lieu de tout et consolent de tout. La poe'sie, le plus beau des arts^ vit de liberté , de religion , de patriotisme et d'amour. Laissez errer votre ame dans ces poétiques régions ; mais ne changez pas de condition parmi les hommes. Restez ce que la providence a voulu que vous fussiez , ce que vous êtes , un modeste artisan. Cepen- dant , comme le lierre se cramponne aux ruines, attachez-vous aux souvenirs et aux splendeurs historiques de la ville qui vous vit naître. Célébrez le tableau , après avoir peint le riche cadre qui l'environne. Que votre patrie soit votre muse, votre épopée, votre héros. Soyez enfin le Poète de Fontainebleau '^ ce titre peut et doit suffire à votre ambition. Courage ! Ne vous laissez pas refroidir par ce qu'on nomme rindilïérence du siècle et la tiédeur àv. monde. La poésie est-elle sans autels et sans adorateurs ? Quand tous les cuhes étaient détruits , le sien fut-il jamais déserté ? JNv a-t-il pas toujours eu , n'y aura-t-il pas toujours le bataillon sacré des amis des beaux arts , phalange impérissable qui se perpétue d'âge en âge , et qui s'apprête k vous ouvrir ses rangs ? Courage donc ! elle applaudit d'avance à vos efforts, elle se réjouira de vos succès. Trop heureux, pour ma part, de lui avoir signalé un diamant, parmi ces rochers que le pied du voyageur ioulait, sans en soup- toBuer les trésors !
CIIA]\T PREMIER.
LA FORÊT
DE
Cl)ant IJrcmicr.
VUE GÉNÉRALE
Tra soiitaric valli alla foresia Foltissima di plante anticlie... Tasso.
Oui , je m'étais promis une autre destinée
Mais puisque l'infortune , à me suivre acharnée , Préside obstinément à mes dcrnici-s beaux joui-s , Muses , filles du ciel , venez à mon secours !
2 «:n\\T
Vt'iioz 1110 rnppcli'r ce bol art qiio j'adoro.
>ie vous souvient-il plus qu'à peine à mon aurore , Épris des nobles chants des poètes fameux , J'osai vous supplier de m'inspirer comme eux ? A mes empressemens vous daignâtes sourire ; Et bientôt , l'œil au ciel et les doigts sur la lyre, .le fis, nouveau Linus , entendre mes accords Aux forêts , aux rochers de nos cliamjX'tres bords. Je reviens à vos pieds, divinités aimabh^; Daignez à mes accons vous montrer favoraljles.
Je chante la forêt et le riant séjour De la cité charmante où j'ai reçu le jour.
0 foi , Fontainebleau , toi , ma ciière patrie , Berceau de mes amours , séjour de mon amie , Salut ! je t'ai promis , par mon cœur excité , De peindre dans mes vers ton agreste beauté. En vain d'autres déjà t'ont choisi pour modèle ; Aux sermens que j'ai faits je veux être fidèle , Je le suis ; et semblable au jeune villageois Qui , lorsque le printemps \ienl embellir nos bois.
l'UF.MIFP,.
Vorrait avec roijfrol iiiio maÏTi ('(rani];rn^ l'aror tle fleurs lo sein Jo sa jeune bergère , Je suis jaloux qu'un autre ait célébré mes bois , Va je viens réclamer et mon luth et mes droits.
IMais tel qu'un nautonnier n'ose , malgré son zde , A l'orageuse mer confier sa nacelle; Il craint , l'infortuné , que les vents et les flots Ne brisent sans pitié navire et matelots , Et , dans ce doute affreux , tremblant pour sa fortune , Il consulte long-temps et le ciel et Neptune, Mais enfin , se livrant à son nobte transport , 11 déroule sa voile et s'éloigne du port : Ainsi , chantre novice aux rives d'IIippocrène , Je vais, la lyre en main , descendre dans l'arrMie; Non sans appréhender le hasard dangereux De blesser des censeurs le goût si rigoureux. \ingt autres , avant moi , dans la même carrière , Avec [>lus de génie ont monlu la poussière. Mais , de tels souvenirs glaceraient ma vigueur. Je ne considte rien que ma Muse et mon cœur. Guidé par eux , je vole on mon sujci m'appelle:
4 CHANT
Plus lo |H''iil osi grand, plus l'iMKrfpriso osl belle.
Vous , qu'un secret penchant , une puissante voix , ^ Malgré vous, à toute heure, attire nu fond des bois.
Vous aimez les tableaux agrestes et sublimes , "^ >ous aimez les rochers , les torrens , les abymes , Les vi(Mix troncs sillonnés par la foudre et les ans ; Mes riiants auront pour vous des attraits séduisans. Préférez-vous des lieux moins sombres , moins sauvages , De paisibles vallons , de fertiles rivages , Des bois rians et frais, où du vif écureuil , Du hideux sanglier, du rapide chevreuil , La course vagabonde ou la force ou l'adresse Attire vos regaixis , vous plaît , vous intéresse , Et pré'sente à vos yeux le charme non flatté Et de la solitude et de la liberté ? Venez , tous ces objets , dès mon adolescence , Ont captivé mon cœur ; et la reconnaissance M'oblige de chanter leur champêtre séjour. Que si vous vous plaisez, sur le déclin du jour , Quand votre ame est en proie îi la mélancolie, A rêver le bonheur , innocente folie
Je VOUS l(; dis ciicor , si lois sont vos inmchans , Je chante vos plaisirs , souriez à mes chants.
Non (jne je veuille ici , variant mon langage , Décrire chaque mont , peindre clwque bocage , Et , vingt fttis dans mes vers épuisant mon sujet , Sur vingt tons différens parler du même objet. Pareil au papillon qui dans nos champs voliige , Et s'arrête à son gré sur la fleur ou la tige , Je vais peindre , au hasard et sans, aucune loi , Les points dont le coup d'œil est le plus beau pour inui.
Avant de détailler les beautés (|u'il rassemble. De ce jardin sauvage examinons l'ensemble. Soït , enfant de ces lieux, qu'un penchant naturel Me prévienne en laveur du loyer paternel , Soit i)lutôt que ces bois , dont la beauté m'enlîaïunie , Par des charmes puissans aient captivé mon anie , Plus que tout autre lieu j'aime Fontainebleau, ^' Ses rochers , sa forêt , s(;s jardins , son château , Ses vallons , sa riante et noble solitude : Tout semble réuni pour les jeu\ , ^jour l'élude.
0 CHANT
Dans ee \abte tableau , qui préscnic à la fois 1^1 cabane du pauvre et le palais tles rois.
Mais des plus beaux objets la présence éternelle Finit par nous lasser , fût-ce un tableau d'Apelle ; L'homme rassasié détourne ses regards , Et cesse d'admirer le chef-d'œuvre des arts. Ainsi quand l'aquilon , dc'chaîné sur les ondes , Semble dans sa fureur ébranler les deux mondes , L'indigène habitant de leurs bords orageux , Chez lui s'enferme et joue à de slupides jeux, (1) 0 comble avilissant de l'indolence humaine ! Tel ne fut pas Thompson , lorsque l'humide plaine En torrens écumeux fondait sur son vaisseau ; La mort l'environnait ; lui , prenant son pinceau , Sans redouter les cieux qui tonnaient sur sa tète , Il créiiit, plein de joie, un hymne à la tempête. Voilà l'heureux mortel , voilà l'enfant des cieux , L'héritier du génie ; en tout temps , en tous lieux , Montrez-lui les forêts'/ le ciel , la terre et l'onde. Et , quelque soit l'excès de sa douleur profonde. Un céleste rayon vient pénétrer son cœur ,
i'I'.KMII.U.
El («'1 iiilniliiiii' (hîuilfia l<; honlicur.
Mais vous , qui ne pouvez exprimer sur la lyre Les vagues scnlimcns qu'un beau séjour inspire, Venez , je veux ici vous tlécouviir à tous Des traits (pii jusqu'alors étaient cachés pour vous.
L'œil a vu des forêts d'une vaste étendue, Que ré-clamc la hache ainsi que la charrue ; Des forêts renfermant , mais sans art et sans choix , Des bois, dos prés, des champs; des champs, des prc-s, des buis; Aucun mont n'embellit leur uniforme enceinte; Jamais le voyageur , de surprise ou de crainte , N'y ralentit sa marche ou ne hâte ses pas : j'en excepte ces lieux , pour moi remplis d'apjjas. Ces lieux où , frémissant d'une ivresse sublime , Pauvre mais ins[)iré , j'allais de cime en cime. Dévorant mes ciiagrius , mininurer quelques vers , \'A d'un vaste coup (!'(iL'il embrasser l'univers: ihù n(î reconnail |)oiiit l'impénélrable masse Où règne le î\Jon(-lilanc sur un Irùne de glace? Oui , ces lieux exceiilés, les [)lus belles forêts»
8 CIIVNT
Leurs rochers, leurs vallons , n'cgalèrcnl jamais
L'étonnanle beauté , le spectacle cluunjjètre ,
Des lieux chers à mon cœur , des lieux qui m'unf vu naître.
Qu'en un pays affreux , inculte , inhabité , Par des feux souterrains mille fois dévasté , Se trouve un mont désert , une forêt sauvage , Mille rocs de la foudre attestant le ravage , Ces objets imposans sont l'effet du climat ; Ils ne surprennent point ; jamais ce sol ingrat IS'eût rendu l'intérêt d'une utile culture; On sait à quel dessein le forma la Nature ; Ici , ces noire rochers , effroi des matelots , Sont un frein éternel à la fureur des flots ; Là, de ces blancs sommets, d'une hauteur extrême. Et que la neige ceint d'un brillant diadème , Tombent en mugissant mille t(3rrens fangeux , Dont l'onde salutaire , en son cours orageux , Porte au sein des États la fraîcheur et la vie : Partout à nos besoins la terre est asservie ; Mais on doit s'étonner au milieu des caiiluns Que Cérès et Bacchus comblent de tous leurb dons.
V
PhEiHIÎU.
l>c voir de nos iocFi<;is li; bizarre asscmblugc ,. rSob agrestes coteaux, dérobés sous l'ombrage, INos pins , enfans du nord , que le souverain roi IS'a point assujettis à la commune loi , Et nos monts orgueilleux dont la triple ceinture Se couvre de rochers , de ileurs et de verdure. 'J'anl de pompe et de grâce embellissent ces lieux Que tout y semble fait pour le jjlaisir Jes yeux.
Non , je ne doute pas qu'un enfant du génie , Par le charme divin d'une douce harmonie , Ait contraint les rochers et les monts et les bois De bondir , attentifs aux accens de sa voix : Il chantait , élevé sur les plus hautes cimes , El les objets , émus par ses accords sublimes , S'agitaient , s'animaient , venaient de toutes jKirts : Sans doute ils ont formé cc^ verdoyans rem[)arts. (i'est ainsi qu'aux accords du chantre de la Thrace , l.c tigre déposait sa sanguinaire audace , El que , sur le sommet du Rhodoite siui)ris , Les arbres s'inclinaient , par ses chants attendris.
40 CIJANT
O chariiKî des Ijeaux mis! doux cflcl d'une Isre! Par vous l'airain, l'acier, le marbre, tout respire : L'être qui vous possède est un dieu tle bienfaits , El s'il n'est pas heureux , qui le sera jamais ! On peut l'être pourtant , sans chanter la nature. Il est au fond des bois une volupté pure , Plus douce mille fois que les bruyans plaisirs : Le cœur n'y forme point d'extravagans désirs ; El si la rêverie est l'école du sage, I^ sagesse est le fruit d'un charmant paysage; Et d'ailleurs, en tout temps, aux sublimes esprits Les bois ont inspiré les plus nobles écrits.
Dans les siècles [)assés , quand l'antique ignorance De cent dogmes cruels ensanghmtait la France , Mille vastes forêts couvraient ces beaux climats. Un géomètre alors , armé de son compas , IN 'avait point profané leure magnifiques voûtes Des ennuyeux replis d'un dédale de routes. On marchait librement cl toujours au hasard. . Rien n'avait éprouvé les caprices de l'arl.
41
Plus lit'is (îlaicnt les munis, plus vaslc était l'abyiiie j L'œil à peine arrivait à la plus haute cime ; ^ Et d'énormes sapins , géants audacieux , , De leurs épais rameaux semblaient cacher K's cieux. Alors , une forêt silencieuse et sombre Inondait les humains de préjugés sans nombre. Aucun d'eux n'eût osé, d'un courage affermi , Y porter ou la flamme , ou le fer ennemi ; Il eût craint (jue des dieux la foudre vengeresse Ne vint , en Tt^îrasant , punir sa hardiesse. 11 semblait que d'un bois la sombre majesté Désignât le séjour d'une divinité. Bien plus , un vieux druide .. ignorant , sanguinaire , Des dogmes et des lois ministre mercenaire , Sur l'aveugle ignorance élevant son })OUYoir , Etouffait en naissant les clartés du savoir. A sa voix , sur les monts , dans les forêts profondes. S'élevèrent soudain iniili; Icniplos immondes, Où , (j'en frémis d'horreur ! ) une exécrable main , Pour honurer les dieux versait le sang humain. Et malheur à celui dont le culte frivole Eût insulté le [uètre ou son infàiue idole !
il
CHANT
Tels étaient nos aïeux , ces célèbres Gaulois , l>oiit la lierlé romaine a subi les exploils. Ainsi les bois, témoins des anticjues usages , Ont vu sous leurs abris passer les premiers âges ; Et dans les champs glacés , sous les cieux alricains , Les forêts sont encor le berceau des humains. Mais les ans changeront ces coutumes bizarres ; Plus le monde vieillit , plus les lorèis sont rares ; Et leurs dûmes toull'us en France , dès long-temps , Sont tombés sous les coups de la hache et du temps.
Vous avez tenu tête au noir torrent des âges Toi , ma belle forêt , vous , mes rians bocages ; Vous murmurez encor ; et , plus long-tem[)s que nous , De la faulx du trépas vous braverez les coups. Du moins , embellissez la fragile existence De l'être qui , cherchant les bois et le silence , Vient rêver à l'abri de vos rameaux épais. Donnez-lui la vertu, le bonheur et la paix; El [)uisse-l-il un jour , assis sous votre ombrage , Sentir battre son cœur en lisant mon ou\ra2e!
^liiis , hi'las ! l'iiommo en proir^ à ih vils inlrrôls No connaît (jiio clo nom les roclieis , les forêts. Esclave des cités , souvent même il ignore ï/efTot majestueux dos couleurs de l'aurore; Un si noble tableau ne le charmerait pas : Le seul aspect de l'or a [K)ur lui des appas. Aussi , (piand la raison vient éclairer son amc , Que, vieux et languissant, nul plaisir ne renflamme, Il cherclie à la campagne un remède à l'ennui : Il trouve la nature aussi morne que lui.
O rpi'à mes yeux ravis elle est bien plus cliarnianfe î Aux yeux de son amant voyez la jeimcî amante : Son air tendre, ce Iront où brillent toiu- à tour La gaité , le désir , l'innocence et l'amour , En elle tout séduit , tout ravit , tout enchante ; l>'(»ù lui %ient cet attrait rpii la rend si touchante? Son jeumî amant paraît , lui parle, lui sourit , El l'aimable beauté s'anime et s'embellit. Tels les bois et les monts , qu'im jour brillant décore , Pour les cu'urs prévenus s'embellissenl cntorc.
14 CnANT
El S(wblont réunir à noire rr-il on< linnlr , Tout co que la pudeur ajoute à la heaulv,
Henri , de ma forêt connaissait bien les charmes. Ce bon roi , fatigué de la Cour et des armes , Souvent quittait Paris et ses plaisirs divers , Pour voir Fontainebleau , qu'il nommait ses déserts. Déserts du bon Henri , recevez mon hommage : Tout français vous le doit. Ce prince , dont l'image Est gravée à jamais dans le fond de nos cœurs , Vous dut tant de beaux jours , tant d'aimables douceurs ! C'est ici , qu'il jouait aux jeux de son enfance ; (2) Et c'est là , qu'il rêvait au bonheur de la France. O ! si , trompant le fer d'un cruel assassin , Il eût réalisé le plus noble dessein; Par combien de travaux il eût orné vos scènes ! Comme il eût fécondé vos stériles arènes ! Votre éclat eût vaincu ce luxe audacieux Qu'avec tant de fierté Versaille offre à nos yeux. Mais quoi ! regretterai-je une magnificence , Qui doit sa vaine pompe à l'art , à la puissance! Ces palais de verdure , et ces eaux et cts fleurs
purMirc. . i6
()u\ clinnç.onl mille fois dr formes, do couleurs, Oik; la nvAin de resclave un instant les néglige, Et soudain vous verrez leur fastueux prodige Se flétrir et tf>mber connue ces arbrisseaux Ou(! l(^ ciel a privés de la fraîcheur des eaux.
Mais toi , qu'en se jouant dessina la nature , '/'Tu ne dois rien à l'art et rien à l'imposture,
0 ma belle forêt ! en vain les aquilons ,
De leur souffle glacé désolent tes vallons;
]\u vain le ciel en feu dévore U^s ombrages ;
Du ^ord et du Midi défiant les outrages.
Tu nous olïres l'aspect d'un vaste et beau jardin , ^ Oue dorent à l'envi les rayons du matin.
:\luse, arrêtons un peu; nos vagabondes rimes D'un aussi beau sujet ne peignent que les cimes : L'ensemble du modèle éH!liapi>c à tous les yeux. 11 esl ((îuips d'arrêter ce vol capricieux. Sans plus nous égarer , peignons un point chamix'tre Oue d'un simple coup d'œil on puisse reconnaître : (Uu)ihi;sons ici près, innnne un des i>lus heureuv.
16 CIUNT
Ce modoslo coloau qu'ctn nommo Mont-Pirrrrux. (ô)
Oui , celui qui rùva lo rhemiu circulaire
Arrondi sur le flanc de ce mont populaire ,
D'où je vois , les regards tournés à l'Orient ,
Un spectacle si beau , si ricliiî , si riant ,
A certes mérité , si le siècle était juste ,
Qu'au lieu le plus marquant on élevât son buste.
Que j aime sa j^enséo ! aucun point de nos bois
Ne permet d'embrasser plus d'objets à la fois.
Ici , du Mont-Aigu la chaîne romantique
Couvre sa nudité des pins de la Balticjue ,
Et m'oflie , par l'eflet de ses mille vallons ,
L'horizon dentelé des plus verts mamelons.
Là, deux monts éloignés dominent les bocages;
L'un , où je vais rêver , couvert d'épais ombrages ;
L'autre , dont vingt Élus couronnent les hauteurs , (4)
Comme un rassemblement d'arbres contemplateurs.
Les regards veulent-ils éviter les montagnes?
Dociles à nos vœux , les plus vastes campagnes
Déroulent , en fuyant aux portes du matin ,
D'une foule d'objets le spectacle incertain.
D'aspects moins attrayants les yeux sont-ils avides?
l'UEMlER.
Voyez ces rocs aigus et ces vocliors arides ,
Et ces bancs sablonneux , servant il'onibre an lableiin
D'où, coinm(3 une oasis, jaillit Fontainebleau.
Dans les l)rùlans déserts de l'inculte Arabie
Que long-leni])s illustra la reine Zénobie,
Parmi la solitude et les sables mouvans
Où régnent en C(»urrou\ le soleil et les vents.
Avec élonnement le voyageur admire
Les restes merveilleux de l'antique Palmyre ;
Ainsi , las des rochers, l'étranger aux abois
Voit surgir un Palais au milieu de ces bois.
Mais, qui pourrait te peindre, ù ma cité chérie,
Alors que des autans l'intrépide lurie.
Donnant un libre cours à ses fougueux efforts.
Déracine en grondant les chênes les plus forts?
Toi , soutenant l'éclat de la royale tète,
Calme dans ton vallon , tu braves la tempête;
Et tu sais nous offrir , dans ton noble repos ,
L'aspect majestueux d'une île au sein des flots.
Ainsi , forêt , cité , rochers , vallons , abymes ,
Quand un ciel éclatant s'arrondit sur vos cimes .
2
18 ciiwr
Je vois dans voire ensemble un groupe végétal Qu'environne l'azur d'un globe de cristal.
Tel est , ô ma iorèt ! ton riant caractère. Je l'ai vue , il est vrai , plus sombre , plus austère ; Mais nos arts ont enfin adouci ta fierté. Tes monts , que désolait une âpre nudité , (Leur sol aride, ingrat, nous fut long-temps rebelle) Sont couverts maintenant de verdure éternelle ; Et le tendre ramier vient chanter ses amours , Aux lieux où la Nature expirait sans secours. Outre cet avantage, ô Muse! il est encore Un aimable intérêt , dont le charme colore L'antre le plus affreux , les bois les plus déserts ; H embellit aussi le sujet de mes vers : Ce divin enchanteur est la Reconnaissance. O mon heureux pays ! tu lui dois la naissance , Si les faits que j'ai lus ne sont pas mensongers ; Mais les livres souvent sont de faux messagers. Nous avons toutefois quelques raisons d'y croire ; Le nom , les eaux , tout vient à l'appui de l'histoire ; Et tant qu'un autre fait ne sera pas prouvé.
l'i'.r.MiFit. 19
O'Iui-ci parmi nous doit etro consCTV(';.
0 toi , que la nature a couronné de roses , Toi , qui sus prodiguer la grâce aux moindres choses ; Peintre de l'éléphant , du loup , du vermisseau , Bon Lafontaine , ici prêlomoi ton pinceau.
Dans ces temps d'ignorance , où , saintement guerrière , L'Europe , du Bosphore inondait la frontière , Où chacun , imitant un dévouement si beau , Courait vaincre ou mourir au pied du saint tombeau, Ma forêt, qui n'était qu'un fief héréditaire , Comme tant d'autres lieux , demeura sobitaire : On fuyait ses halliere que l'on trouvait hideux ; Et Louis sept régnait , de par Innocent deux.
Un jour ( Fontainebleau n'existait pas encore) , Un jeune cavalier , vainement , dès l'aurore , S'épuisait à poursuivre un chevreuil aux abois. Déjà même , déjà , pour la seconde fois , Il était au moment de forcer son azyle , Quand , pur des bonds légei-s , le quadrupède agile,
20 CHANT
Au milieu dos rochers du riiunt le plus voisiu , Comme uu rapide <'(lair a dispnru soudaiu , Saus laisser de ses pas le plus faible veslipje. L'intrépide chasseur, étomié du prodige. Fait voler son coursier p;u- dessus tous les munis , Et d'un pareil essor , il franchit les vallons. Mais en vain ; de la bête il a perdu la trace; Et son mauvais destin , pour comble de disgrâce , Vient d'égarer ses pas en des lieux désolans , Parmi des rocs affreux et des sables brùlans Oui n'offrent nul espoir de trouver une source.
L'astre brillant du jour , au milieu de sa course , Répand sur les humains mille torrens de feux : Tout sèche , tout languit , tout brûle sous les cieux ; Et la voix du zépliir, languissante, épuisée, N'est plus qu'un feu subtil , une haleine embrasée , Qui des arbres à peine agite les rameaux. Le chasseur , accablé sous le poids de ses maux , Cherche plein d'espérance une onde salutaire ; Mais un funeste sort à ses désirs contraire Semble le déloiuner de l'objet de ses vœux.
IM'.F.IIIKI; . 21
il (IkicIk; xiiiiifinciit ; ciiliii l<; mallieiueux ,
Vaincu jiai- la l'ati^uc et par l'air qu'il respire,
Tombe de son coursier. Oublirais-je de dire
Ou'un clii«ii, ami fidèle, accompagnait ses pas ?
Élevé par son maîln^, il ne le quittait pas :
I*artageant si}s plaisii-s , ses dungei'S , son audace ,
11 partagi^ait aussi le tribut de sa chasse;
Et jamais ime injui-e, un traitement brut il ,
IN'avait découragé le fidèle animal.
Aussi , toujours alerte et toujours (,'n haleine,
A la moindre parole il volait sur l'arène,
Ou rampait hund)Iem(;nt sur la terre couché.
Par l'evcès du malheur encor plus attaché ,
Aujourd'hui (|ue son maître , en ces forêts [Wofondes ,
Implore vain» m -nt le doux bienfait des ondes ,
Dévoré comme lui de funestes ardeurs ,
Il st,'ml)!e du Mitli mépiiser les rigueurs ,
I*oui\n (pi'un lail)le mol , i\y\ regard , un sniuire,
\i«.'nne lui révélei- que son maître respire.
Cependaiit les ra\ons ilu céleste tlambeau Semblent à chaque insliuil brûler dun [\'u ntuneau:
22 riivîsr
Rien n'en peut modéiei- la splendeur tlévoianle ; El toute la nature en paraît expirante. Le jeune infortuné va terminer son sort. Mais , ranimant ses sens par un dernier elîurt , Il voit à ses côtés son compagnon fidèle Victime , ainsi que lui , de la chaleur cruelle ; Il connait jusqu'où va son instinct merveilleux , Et songe à l'éprouver en ce cas périlleux.
Entre les vrais amis il est plus d'un langage Dont le sentiment seul peut enseigner l'usage; Et les signes souvent disent plus que la voix. D'abord il le caresse , et lui montre les bois. L'aridité des cieux , l'affreuse solitude Dont le calme brûlant fait son inquiétude; Puis , posant sur son front sa languissante main , De sii bouche enflammée il fait tomber soudain Les flocons argentés d'une salive ardente. Du maître qu'il comprend voulant remplir l'attente , Blcaii, c'était son nom , s'élance comme un trait, Et dans le bois voisin s'enfonce et disparaît. « Va ! dit le malheuieux , avec un œil d'envie ,
2->
«f Ainsi que Ir bonheur je le devrai la vie.
« Si lo sort ne rend pas les secours imparlails ,
« Je récompenserai Ion zèle el les bienfaits.
« Mais reviens , ou bienlôt mes deslins sont horribles. »
Ciol ! d'où viennent ces cris ? quels aboiemens terribles ,
Provoquant toul-à-coup les échos indiscrets,
\)\m tuniidle clïVayant l'ont trembler les forets?
Le chasseur , s'elïorçant de calmer son vertige , Se lève et vers les cris lentement se dirige , Dans l'espoir consolant d'échapj)er au trépas. Â peine dans le bois a-t-il fait quelques pas, Qu'il voit son compagnon; ses efforts inlréjjiiles Font voler le terrain sous ses pattes rajtides; Il creuse sans relàciie au pieti il'un arbrisseau ; Et souvent dans la fosse alongeant son museau , H semble pressenlir le fruit de son ouvratic. f.e jeune inl'ortuné reprend gaimenl courage. Mais , quel objet charmant vient réjouir son cœur î
Une source jaillit « Pure el fraîche liqueur,
« Présent plus précieux (juc tout l'or du Polose, « Te voilà donc, enlin ! » Il dit , et se repose
2\ C1I\>T
Sui c(.'s bords inconnus, qu'un sombic dcscïsnoir
Lui nionlniil comme étant son funèbre manoir.
Cependant, ranimé par l'effet du breuvage ,
11 \eut quitter enfin sa retraite sauvage.
Les monts ont du soleil intercepté les traits ,
Et les ombres bientôt vont couvrir les forêts.
Ciel ! ([ue tout est changé ! les arbres , la verdure ,
Tout avec la fraîcheur a repris sa parure ;
Lhi air d'enchantement règne au milieu des bois ,
Et mille heureux oiseaux font entendre leins voix.
Lui-même, pénétré d'un charme involontaire ,
Il s'éloigne à regret de ce lieu solitaire.
Mais quand il reprenait son passe-temps si doux ,
L'onde mystérieuse était son rendez-vous ;
Il y venait suivi de son dogue fidèle ,
Dont ce bienfait rendit la mémoire immortelle :
Aussi long-temps aprc-s , quand naquit le château ,
On ne la nommait plus que Fontame-Bléau.
Mais depuis qu'on a vu son onde pure et claire
De l'onde siu^iasser la fraîcheur oïdinaire ,
Elle a, pour sa beauté, pris un litre nouveau ,
Et mérité le nom de Fontahif-Bclle-Emi.
PKEMlEK.
O vous! (jui clL-siicz voir Ut lieu qu'elle aiiobc, (5^ Venez et souriez à la mélaniorphosc. Ce n'est plus ce bois sombre où , privé de secours , iNoIre jeune chasseur [)ensa finir ses jours; C'est un vaste jardin , où l'art et le génie. Domptant d'un sol ingrat la rigueur infinie , Ont (Miiin égalé les chefs-d'œuvre divers , Que l'aimable Delille a chantés dans ses vers. Vous, dis-je, dont le cœur aime la rêverie , Venez interroger la nouvelle Égérie : Un souverain puissant rcmbellil et l'aima ; Mais il ne suivit point l'exemph; de Numa. l.à , parmi les gazons dont ce séjour abonde , Elle épanche à flots i)urs les trésors de son onde ; Puis, quittant à regret ses bords délicieux , Dans un gouiïre })rofond se perd à tous les yeux.
llélas ! dans cette image est le sort de la vie. L'homme; en tous ses projets guidé par la (blie , Au terme de ses jours arrive {)as à pas , Victime dévouée au goullVe du lréi>as.
ILOTES
DU CHANT PREMIER.
^^^-O
Page (), vers iO. (1) Chez lui s\')ifenve et jonc à de stupîdes jeux.
En 1815, je travaillais de mon état à Saint-Nazairc, petit village situé à l'embouchure de la Loire , et dont la plupart des maisons tournent le dos à la mer. Voici ce dont j'ai été témoin : un orage vient -il à éclater? c'est un jour de repos. Les liabitans, qui sont tous pêclieurs, rentrent chez eux, s'enferment et jouent tant que dnre l'orage. Cependant, j'allais m'asseoir sur un des rochers dont cette partie du rivage est hérissée, adn de jouir du spectacle sublime il'une tcnipctc. J'aimais à m'exposer aux innombrables boulfées d'écume (juc les raflales envoient juscpie dans les terres, à deux cents pas au-dessus du village.
Quand je rentrais à la maison, ou m'accueillait avec ces
28 NOTES
paioles dignes de toute t'iusoucium-e du sauvayc : Eh bien '. vous ai'cz \i( de Veau ?
Page \\, vers 11.
(2) Cent ici, tjii'il joaail aux jeux de non enfance.
Après la chasse , le jeu favori de Henri IV , était le Mail, qui était alors en fort grande vogue. I! y allait souvent jouer sur la colline qui s'élève en face de l'allée de Mainlenon, et qui proloiige cette avenue jusqu'au vallon qui la sépare des rochers de Bougligny. Cette colline , qui depuis ce temps a conservé le nom de Mail de Henri IV, offre un point de vue qui en fait un des sites les plus visités de la forêt : c'est à peu- près le même coup d'œil que sur le Mont-Pierreux. Cependant j'ai du choisir ce dernier \wwv en faire la description, attendu que je le préfère au point qui lui est opposé.
Page i 6 , vers i . (ô) Ce modeste coteau qu'on nomme Monl-I*ierr<nix. Le Mont-Pierreux, ou Perreux, (et je préfère la pieinièie
i)L CHANT l'un.uir.ii. 2!)
tlcnoiniiintion ])ar la raison ([uc IV-tymologic m'en paraît an moins motivée ), le Mont-Pierreux, dis-je , est la hauteur , au Nord-Ouest de la ville, ayant à ses pieds le Cimetière et l'Hospice dit de la Chambre, fondé par M™° de Montcspan.
Le chemin dont il est question est nouveau, et il est fait à l'instar des routes pratiquées dans les Alpes par ordre de Napoléon. On arrive au sommet de la montagne sans s'en apercevoir; et le soin c|u'on a pris de supprimer tout ce qui masquait l'aspect du levant, permet à l'œil de planer sur une des ])lus jolies perspectives qu'on puisse voir.
Page 1 G , vers 1 G .
(A) L'autre, dont vincjt Élus couronnent les hauteurs.
Il m'a semblé que le mot Élus , pouvait convenir d'une manière heureuse aux baliveaux ou arbres de réserve, qui sont sur la hauteur du Monceau.
Page 25 , vers 1 . (5) O mus ! (lui désirez voir le lieu quelle arrose. Celle fontaine existait encore m ISM. A cette époque,
ÔO NOTES m; CHANT PREMIKK.
l'architecte du château ht défricher toute la partie du terrain qui environnait la souixe , et fit de cet emplacement un vaste jardin pittoresque arrosé par le méandre de la mystérieuse fontaine. Les limites naturelles de ce jardin sont , au INord, l'aile neuve du château ; au Levant, la pièce d'eau dite l'Étangj et au Midi , la route de Moret.
La destinée de ce jardin est d'être bouleversée tous les cent ans environ. Il l'a été par François I", au commencement du i6^ siècle; par Henri IV, au commencement du 17'; par Louis XV, au commencement du 18'; et par Napoléon , au commencement du ^9^ Dans un siècle, on verra.
CHAI^T SECOIVD.
Cl)aut ôccantï.
LES BOIS.
Qi\x Ipgal ipsa Lycoris
ViRG.
A peine je touchais au printemps de mes joui-s , Qu'à toute heure , en tous lieux et dans mille discours, Las d'entendre vanter les Romains , leur génie , Je quittai mes forêts pour les champs d'Ausonie.
O'I CHANT
Rome , ce nom superbe étonnait ma raison
Je voulus , i)rofitant de ma jeune saison , Admirer ses palais, ses tombeaux, ses portiques, Où gisent des Césars les dépouilles antiques , Et rêver sur leur cendre au néant des grandeurs. Toi, qui guidas mes pas sur ces bords enchanteurs, Déité, ma compagne aux champs de l'Italie, Viens , descends dans mon cœur , douce Mélancolie ; Rapi^elle-moi ce jour , où de vagues désirs Me fesant dédaigner les vulgaires plaisirs , Et créant dans mon ame une ardeur vagabonde , Ont livré ma jeunesse à l'océan du monde.
Tu le sais , en quittant l'asyle jxiternel , Cent fois je fis en pleurs le serment solennel De n'oublier jamais les lieux de ma naissance : Adieu , disais-je , adieu , séjour de mon enfance , Frais vallons , bois touffus , noii"S rochers , monts déserts , Qui me rendez heureux , qui m'inspirez des vers , Et qui viles jadis , ô regrets pleins de charmes! Et mes premiers plaisirs , et mes premières larmes ; Adieu , plus n'entendrez ma lyre ni ma voix ;
SECOND. S5
Jn cp^iitlc vos rochers, j'abandonne vos bois ,
Et transfuge à regret de vos déserts sauvages ,
Je vais en gémissant sur de lointains rivages
Satisfaire un penchant qui règne dans mon cœur.
L'ardeur de voyager me domine en vainqueur.
Mais, soit qu'aux champs romains, soit qu'à ce bord célèbre
Où du tendre Virgile est l'asyle funèbre ,
De mes excursions je dirige le cours ;
Soit que , cherchant des lieux plus chéris des amours ,
Je baigne de mes pleurs cette roche fameuse
D'où, victime jadis d'une flamme amoureuse.
Sa lyre entre ses bras , la vierge de J^^sl)os
De dépit et d'amour se plongea dans les flots ;
Jamais ton souvenir, ô ma chère patrie ,
Ne pourra s'eflacer de mon ame attendrie.
Eh ! pourrais-je oublier les plaisirs, les bienfails
Que je dus , jeune encore , à tes ombrages frais !
Vallons délicieux , que le zéphir caresse ,
Rochers , forêts , torrens, (juc j'aime avec ivresse ,
C'est vous qui , m'arrachant au chaos des cités ,
Sûtes guider mes pas dans ces lieux t-cartés
Où l'homme, de son è(re osant sonder l'abyme.
50 CHANT
Reconnaît les erreurs dont il est la victime, Et , (les sots préjugés rejetant le poison , Ose enfin écouter son cœur et sa raison. C'est vous dont les tableaux , nourrissiuit mon délire , En faveur des forêts ont inspiré ma lyre ; Et peut-être sans vous , dans le rang dont je sors , Le froid de l'indigence eût glacé mes transports. Mais à peine ai-je vu cet océan d'ombrages S'agiter mollement au souffle des orages , Puis gronder , et mêler ses sîuivagcs concerts A la voix des autans déchaînés dans les airs , Puis , quand renaît le calme au sein de la nature , Imposer le silence à ses flots de verdure , Que, bien jeune, il est vrai, mais ravi, transporté. J'osai de ces tableaux esquisser la beauté,. Et, malgré les censeurs dont j'encourais le blâme , : Peindre les sentimens qu'ils font passer dans l'ame. O douce volupté! qu'alors j'étais heureux ! Un livre, une forêt suffisaient à mos vœux.
Cependant je partis ; pareil en ce voyage, Au vaisseau que les vents éloignent du rivage.
SIXOiNT).
Et qui , seul , au liasard , sans IVein ni matelots ,
Vogue, triste jouet du caprice des flots.
Ainsi le sort guida ma jeunesse incertaine.
Quel fruit ai-je obtenu de ma course lointaine ?
Ah ! j'ai vu qu't.'n tous lieux pour son séjour natal
L'honnne avait un penchant, de tout penchant rival ;
Et que [dus ce séjour est sauvage, chamjiètre,
Plus profond dans le cœur est l'amour qu'il fait naître.
Ainsi près du Jura, ce peuple agriculteur.
De ses antiques lois fidèle observateur.
Est célèbre surtout par celte sympathie
Qui l'attache aux rochers de sa chère Helvétie.
Le sort l'a-t-il conduit en de pompeux châteaux ?
Il regrette en son cœur ses agresti-s coteaux.
Tel est des bois sur'^nous le souverain empire.
Mais tandis qu'emporté par l'ardeur qui m'inspire Et le cœur captivé par d(;s objets touchans , A des bords étrangers je consacre mes chants, Ai-je donc oublié les rives de la Seine , Et les bois et les monts qui boulent son domaine ? Pourquoi sur mille objets égarer mes pinceaux?
58 CHANT
La Seine est si féconde en gracieux tableaux !
Je reviens donc à toi , fleuve aimable et tranquille ,
Fleuve qui des beaux arts baignes le noble asyle.
Et qui dans tes détours , sagement indiscret ,
Du cristal de tes eaux caresses ma forêt ;
Salut , enfant des monts chers au dieu des vendanges !
Que j'aurais de plaisir à chanter tes louanges ,
Si la divinité qui préside à ma voix
Ne venait me forcer de rentrer dans mes bois !
J'obéis donc au vœu de la docte immortelle ;
Mon luth va soupirer des accords dignes d'elle :
Volons, tandis qu'aux champs la bruyère et le thym
Sont humides encor des larmes du matin.
Du terrestre séjour franchissant la barrière , S'élève cependant l'astre de la lumière; Ses rayons éclatants volent de toutes parts ; La terre avec ivresse accueille ses regards ; De mille chants d'amour sa présence est suivie ; Il rend au monde entier la chaleur et la vie, . Et sa marche pompeuse au vaste champ des airs Annonce avec grandeur le Dieu de l'univers.
SKCONtJ. 09
Pour éviter les Iciix du monarque superbe Passons par ce chemin que vient tapisser l'iicrbe, Et dont le jeune bois m'offre un abri léger. Ce triste lieu naguère était plus passager ; (1) Il conduisait alors à la cité des larmes ! Il voyait chaque jour une foule en alarmes Pour des restes glacée implorer le Sauveur ; Il n'entend aujourd'hui que les pas du rêveur. La Mort n'y paraît plus; elle a cliangé d'asyle , Après avoir ici précipité la ville : La ville ici repose; et ses dix mille voix Ont un [>lus faible son que la feuille des bois ! Rien de l'éternité n'y trahit les mystères.... Un jour a dévoré les tristes caractères Empreints sur les tombeaux, et le reptile impur Dans ces débris humains trouve un asylc sûr. Déjà le bûcheron , d'une main peu mystique , Arrache les appuis de cet enclos rustique , Et le tertre funèbre arrosé de nos pleurs. Bientôt se couvrira de verdure et de fleui-s. Ainsi, tout disparaît; ainsi, la terre entière Ne présente à nos yeux (juiui vaste cimetière;
40 CHANT
Ainsi iKiuvies, puissans, justes ou criminels,
Aucun n'a révélé par des mots solennels
Les desseins qu'a sur nous le monarque suprême.
Quoi ! me réservc-t-il un châtiment extrême
Pour avoir exprimé , sceptique audacieux ,
Le désir innocent de le connaître mieux?
Grand Dieu , s'il était vrai que ta personne auguste
Ressem])lât au portrait sombre, cruel, injuste,
Tracé par des docteurs oracles des autels ,
Quel serait le destin des malheureux mortels ?
Quel est l'homme, habitant le trône ou la chaumière.
Qui blasphémant cent fois ne maudît la lumière;
Et , brisant en courroux l'œuvre du créateur,
N'appelât le néant pour son consolateur?...
Le néiuit, car enfin, si l'ame, après la vie.
Do tourmens éternels est encor poursuivie ;
S'il est des maux sans fin, n'importe en quel séjour,
L'homme, comme un bienfait, doit-il bénir le jour?..
Muse , de ces pensere fuyons , fuyons la source ! Le soleil est bientôt au milieu de sa course. Et dans notre forêt nous n'avons fait qu'un pas :
SECOND. 41
Ouitlons CCS liislcs lieux, d«jniaiiio du licpas. L'agreste Mont-Chauvet , où je me plais à lire , Saura nous inspirer un moins sombre délire. Que tous ces jeunes bois à mes yeux ont d'altrails ! C'est ici, sous l'abri de leurs ombrages frais. Que je viens, au printemps, dès l'aube matinale. Cueillir du blanc muguet la branche virginale , Ou bravant le venin d'un moderne Python , De la fraise épier le merveilleux bouton. Cette saison n'est plus ; déjà le pâle automne Ré[)and sur ma foret sa teinte monotone ; Et l'aflieux aquilon, par de longs sifflcmens, Arrache de nos bois les légers ornemens. Quel mont couvert de rocs s'oppose à mon passage? (2) Ainsi qu'en nos jardins la colline d'usage , ^Cet énorme rocher n'est point artificiel : Montons ; sur les hauteurs on est \A\\% près du ciel . En arrêtant ses pas sur la pointe des cimes , Qui n'a point éprouvé d'émotions sublimes ? Qui n'a dit aux humains : « Mon œil illimité » Plane sur vous, semblable à la divinité î » O.Monl-Chauvel ! sur loi , l'Iiommc le [)lus modeste
4S CIIAT^T
Se croit un habitant de la voûte céleste ;
Tant , solon ses désirs , tes rocs capricieux
Semblent sur leurs sommets le porter dans les cicux !
Je dois te célébrer, j'en ai fait la promesse; Ta fontaine souvent me tint lieu de Permesse -, Je m'y plais, que le ciel soit nuageux ou pur, A relire les vers du chantre de Tibur. Ta grotte, tes rochere, le chêne qui t'ombrage. L'isolement des lieux , tout retrace à notre âge Le Fons Blandusiœ du poète romain, (5) Je ne puis , comme lui , t'immoler de ma main Un timide chevreau dont le front jeune encore De son double croissant à peine se décore ; Mais deux fois chaque année, à l'automne , au printemps, Je viendrai près de toi rêver quelques instants , Et charmer de mes chants ton onde solitaire.
Il est d'autres beautés que je ne dois pas taire , Et qui font avec toi le charme de ces lieux. . Sur ces vastes coteaux laissons errer nos yeux. Vallons, bois et rochers , sauvage amphithéâtre.
SECOND,
Où le cerf orgueilleux , où la Ijiclie folâtre.
Dans le calme du soir viennent brouter en paix ,
Pittoresques débris couverts de bois épais,
Est-ce un feu souterrain , qui , du sein des abymes ,
A vomi les rochers qui couronnent vos cimes ?
Ou ces bizarres monts d'inégale hauteur
rs'e sont-ils en effet qu'un jeu du créateur ?
Je ne sais , mais enfin si ce coup d'œil unique
Kut ainsi disposé por un bond volcanique ,
Le hasard eut sans doute un merveilleux dessein.
On dirait un beau lac, un antique bassin
Victime , à l'Orient, d'impétueux ravages,
El dont l'onde infidèle aurait fui les rivages.
Si je reproduisais les difïcrens tableaux Qu'un si vaste sujet présente à mes pinceaux , Je livrerais ma toile à des couleurs sans nombre ; Mais déjà l'univere prend une teinte sombre ; Saluons le tableau qui sut me transporter. Quel objet surprenant vient soudain m'arrèter ? Je contemi)le étonné les divines images De ceux dont le génie a forcé nos hommages ;
44 CHANT
La croix cl le croissant viennent Irappcr mes yeux , (4)
L'une, hélas ! sur la terre , et l'autre dans les cieux....
Quel souffle dévorant, quel inconnu délire
Font vibrer , malgré moi , les cordes de ma lyre ?
Silence! téméraire , arrête ce transport ,
N'éveille pas l'orage en t'éloignant du port !
En vers mélodieux , faisons plutôt connaître
Celui qui cisela l'écorce de ce hêtre.
Que sur le cœur de l'homme un désir est puissant!
Muse , raconte-moi ce fait intéressant.
Dans ces temps orageux où Bellone en furie De l'amour des combats embrasait ma patrie , Quand le cri de la guerre et l'effroi du repos Aux rivages du Nil appelaient nos drapeaux , Un ami des beaux arts , jeune et rempli de charmes , Ebloui des hauts faits qui signalaient nos armes , Voulut , sans doute las de goûter le bonheur , Suivre nos combattans au chemin de l'honneur.
Il aimait, cependant; Adèle, jeune et sage, Voyait avec douleur les projets du volage,
SECOND. 45
Et lui (lisnil souvent : « Ingrat! je le vois bien, Ton cœur indifférent ne répond plus au mion. Ali ! reste parmi nous , reste , je l'en conjure; Un souffle créateur anime la nature; Le printemps vient de naitrc, et mille objets nouveaux Réclament tes crayons , ta lyre , tes pinceaux ; Ose-tu préférer , dans ta sombre manie , I^s lauriers de la guerre aux palmes du génie ? Ton cœur sensible et bon ne te dément-il pas ? Du sang? voilà le cri du guerrier aux combats! »
Edgard , bien qu'attendri , gardait son air farouche ;
La gloire est le seul mot qui sortait de sa bouche.
Il promit cependant de hâter son retour ;
Et, voulant dans ces bois consacrer leur amour.
L'amant et son amie ont imprimé naguère
Les chilTres que tu vois sur l'c-corce légère.
Puis Edgard, étouffant des regrets superflus.
Quitte enfin la beauté qu'il ne reverra plus.
L'amour de son pays, l'horreur de l'esclavage.
De l'homme le plus doux font un guerrier sauvage;
Rien ne peut l'arrêter; «H le bras (hi hércts
Du sanu de l'Africain fait ruisseler les lluls.
46 CiUNT
Los lauriers qu'il chérit vont ombrager sa tèle! Mais, voilà qu'au milieu de l'affreuse tempôte, Edgard chancelle et tombe ! en vain mille succès Aux plaines d'Aboukir ont vengé les Français ; L'amant e§t prisonnier , et la horde Numide Le plonge , tout sanglant, dans une groltc humide. Où jamais les regards de l'astre lumineux Du pUis faible rayon n'avaient Lancé les feux.
Ainsi s'évanouit le songe de la gloire.
Incertain sur son sort , il craint et ne peut croire; Que , fixant sa demeure en cet affreux séjour , On le prive à jamais de la clarté du jour. Eh ! qui jamais renonce à la douce espérance? Hélas , il eut le temps de regretter la France. Que de fois il maudit la gloire et ses lauriei-s !
Précipitant le cours de leurs travaux guerriers. Les Français , cependant , dans l'Europe asservie. De Bellone à leur gré dirigeaient la furie; Et , fiers d'exterminer , renversaient à la fois Les cités , les remparts , les. trônes et les rois.
SFXOND. AI
Loiiv cliof on pou do tomps eût dôvastô lo monde , Si le ciel, qu'irritait sa fougue vagabonde, N'eût résolu sa perte en plaçant pour écueil, Au fond de la IVussio, un piège à son orgueil. Dès lors , le conquérant, après vingt ans de gl<jire. Se voit piécipité du char de la victoire. Et la France salue à ses divins autels La paix, divinité dos vertueux mortels.
Le doux printemps renaît ; les fleurs et la verdure , A la voix de Zéphir, ont repris leur parure; A la ville, au hameau, dans les champs, dans les bois. Tout rentre sous le joug des amoureuses loix ; Le ciel semble sourire, et la terre embellie Uedcvient le séjour de l'aimable folie. Mais, tandis que je peins ces beaux jours passagei-s, (^ue fait notre héros sous des cieux étrangers? Las ! il n'espérait plus : enchaîné dans la fange. Souffrant de mille maux l'elTroyable mélange. Son ame, qu'irritiiit un destin si cruel, Avait cessé de croire au monarque éternel! Sur ses projets do gloire il lançait l'anathème;
48 CHANT
La mort lui paraissait la volupté suprême.
Quand, de son noir cachot perçant l'obscurité ,
Un messager de paix lui rend la liberté.
Oui peindra son bonheur, ses transports, son ivresse ,
Lorsqu'il revit les bois témoins de sa jeunesse?
Douces émotions , moments délicieux !
Vous êtes ce bonheur tant promis par les dieux.
iMais hélas ! il apprend , par un ami fidèle ,
Qu'il ne reverra plus sa vertueuse Adèle;
Son cruel abandon l'avait mise au tombeau.
Edgard , désespéré de ce malheur nouveau ,
Et déplorant le sort de la beauté qu'il aime,
Comme un fantôme errant , vient à cet endroit même ,
Où, croyant au bonheur, en des temps plus heureux,
Adèle avait gravé leurs chiffres amoureux.
De loin il reconnaît ces tendres caractères.
Et , craignant d'être en proie à de douces chimères.
Il approche, il regarde, et distingue trop bien
Le nom de son Adèle enlacé dans le sien.
Ce moment douloureux eut pour lui quelques charmes.
Et ses yeux attendris laissent couler des larmes.
Qui n'a point tressailli, ne tressaille toujours.
SKCOMt. V.)
Au nom cher et sacré de ses {ireiniers amours?
Le sort cruel, dit-il, a consommé son crime,
Et la plus chaste amante est enfin ma victime!
Comment puis-je expier mes coupables errcui-s?
Ombre de mon Adèle! ah! du moins dans l<s pleurs,
Je verrai sV-couler le reste de ma vie.
J'ai pu me séparer de ma première amie!
Mon cœur au doux plaisir est pour jamais formé ;
Je ne méritais pas le bonheur d'être aimé. Ainsi , faibles humains , par d'invisibles causes , Nous ignorons souvent le mérite des choses; Puis, quand mieux éclairés sur le prix des instants Nous voulons en jouir, hélas! il n'est plus temps.
Muse , quittons ces lieux , et , dédaignant les roules , Frayons-nous un chemin sous ces lugubres voûtes. Je brûle d'arriver vers le Bouquet du Roi. Ce bel arbre toujours eut des attraits pour moi. Déjà je le dislingue à sa fière stature : Les derniers feux du jour dorent sa chevelure. Le chantre Portugais , en voyant ce Nesîor , Trouverait qu'il rissemblc au monstre Adamasior.
50 ciiVM'
Toi , dont la nuit des temps cache le premier âge, Et dont avec transport j'aime l'antique ombrage, Géant de la forêt, noble Bouquet du Roi, (5) Que l'œil du voyageur admire avec effroi; Si le souflle inconnu , la végétale vie Qui dans un double corps tient ta sève asservie, Ne voile pas ton front, empreint de majesté. Du lugubre bandeau qu'on nomme cécité ; Si tel est , en effet , le bonheur de ton être , Patriarche des bois, tu dois me reconnaître. C'est que depuis le jour où la main du hasard Te créa l'ornement de l'agreste bazar, Villageois, citadins et nobles personnages, Nul ne fit près de loi plus de pèlerinages. Poussé par je ne sais quel démon familier Qui s'empara de moi quand j'étais écolier. Soit que le ciel , armé des feux de la torride , Fit du vaste empirée une fournaise aride , Soit qu'il se dérobât dans l'humide brouillard, Je venais, comme on vient visiter un vieillard. Qui, dans son ermitage, à la foule ravie Révèle c(uelques-uns des secrets de la vie.
SF.COND. 51
Et, (l'un filro sublime à nos yoiix revûlii ,
De l'homme infortuné ravive la \erln.
Toi, donc, qui réunis, sous une immense é-corce,
La taille, la beauté, la vieillesse et la force.
Si le ciel , un instant infidèle à ses luix,
Favorisait ton sein d'une éloquente voix.
Quel torrent précieux de vérités sublimes
Chez les humains surpris verseraient tes deux cimes !
Que de faits jusqu'à nous ne sont pas parvenus.
Qui seraient à l'instant dévoilés et connus!
Monarque des forêts, à la forme androgyne.
Tu nous révélerais l'incertaine origine
Du palais de nos rois, et de Fontainebleau.
Ce nom fut-il celui d'un chien nommé Bléau ,
Qui, pressé par la soif, lit, en creusant l'arène,
Jaillir les flots bruyans d'une claire fontaine ?
Tu nous affranchirais de cette obscurité.
Et toi, contemporain de ma belle cité.
Es-tu le premier né de la vaste Aimille
Qui, sous une humble écorce, autour de toi fourni ill(î?
Sans doute aucun rival n(^ vit à son berceau
Les temps où tu n'étais qu'un fragile arbrisseau.
52 CJIANT
Qu'est devenu celui qui déposa ton germe? Quel mortel à tes jours peut assigner un terme ? D'wn siècle qui n'est plus orphelin solennel , Comme ta vieille mère es-tu donc éternel ? Oh! j'en eus la pensée, à ton air, à ta forme, A l'immense contour de ton colosse énorme.
Cependant tu vieillis ; ton front d<3puis long-temps Porte l'affreux cachet du courroux des autans ; Soit que, pour conserver l'agréable et l'utile, Tu te sois dépouillé d'une branche infertile ; Soit qu'un malin esprit t'ait livré sans vigueur Au souffle rugissant de 1^ Aquilon vainqueur ; De ton épais feuillage une palme superbe, D'un effroyable coup fut atteinte, et sur l'herbe Tomba comme un débris précipité des cieux : L'endroit qu'elle occupait afflige encor las yeux. Mais ce léger revers facilement s'oublie. Et ta mâle beauté n'en est pas affaiblie.
Tel on voit, dans les rangs de nos jeunes soldats, L'n héros qui vingt ans, sous le l'eu des combats,
SECONI».
Des champs du Borysthùnt! aux campagnes do Rome, Promena triomphant les drapeaux du grand homme; Vieux , il est jeune encore et porte avec orgueil Des traces qui cent fois l'ont dû mettre au cercueil ; Ulm , Austcrlitz , léna , Wagram en lui respirent ; La patrie et l'honneur sont les dieux qui l'inspirent; Le roi, les grands, l'armée et le peuple inconstant Rendent à sa valeur un hommage écUUant.
Ainsi le poids des ans , le courroux des tempêtes , Et le spectre hideux qui moissonne les tètes , Ensemble t'ont porté les plus terribles coups : Ferme comme un héros tu les as bravé tous ; Et tu règnes en paix sur ta longue avenue, Les pieds au noir abyme, et le front dans la nue. Oh! que n'ombrageais-tu ces bois religieux, Dont la fable raconte un fait prodigieux! Aux temps où, consacré par de nombreux miracles, Un chêne à haute voix prononçait des oracles ; Chez ce peuple , où l'erreur prodiguait les autels, Ta gerbe eût obtenu l'hommage des mortels ; L'aigle de Jupiter, traversant rempirée,
54 ».ii.\.\T
,'Eût arrôté son vol sur ta cime adorée;
I El les Nymphes des bois, aux gracieux contours,
Auraient voulu t'oITrir le tribut des beaux jours.
Tous les Dieux mais, que dis-je, étrange conjecture!
fie les as-tu pas vus ces Dit^ux de l'imposture?
Non ceux que, de Byzance et du pays latin,
Pour le Dieu de Solyme a chassée Constantin ;
Mais les Dieux impuissans de nos aïeux barbares ;
Ces monstres adorés sous cent formes bizarres ;
Divinités des Francs et des rois chevelus ,
Et dont l'âge a brisé les temples vermoulus.
Certes , tu peux du moins , vieillard mélancolique , Avoir ouï les sons de la harpe gallique , Alors que des Romains le dernier proconsul Renversa dans nos bois le temple d'Irminsul; Ou bien quand des Normands la horde sîinguinairc Assiégea dans Paris Louis-lc-Débonnaire.
Le temps a tout détruit ; on n'a plus pour les bois La vénération qu'on avait autrefois; Les dieux n'y viennent plus recevoir nos hommages;
SKC.ONI). .).>
On n'y voit [)lus errer de sanglantes images;
De ses doux attributs l'arbre est désenchanté;
Son ombre est sans terreur , son fr(jnt sans majesté.
Toi seul as conservé ce sombre caractère
Qui semble receler un effrayant mystère.
Magnifique, éloquent, bien que silencieux.
Véritable pasteur de ces siuivages lieux ,
Ton aspect nous remplit de surprise et de crainte;
On hésite à percer la ténébreuse enceinte , '
Où jamais en été les rayons du soleil
Ne virent folâtrer le papillon vornieil.
Et pourtant, rien ne manque à ces belles rctrailes; Tous les sites charmans chantés par les poètes, Et ceux qu'ont reproduits les plus doctes pinceaux, INe sont rien, comparés à ces mouvans berceaux. On s'y croit transporté sous la vague profonde De ces vastes forêts des première jours du monde, Quand, pour venger les cieux, la foudre, en longs trials, N'avait [)oint nuitilé leurs gigantesques bras. 0 vieux héros des bois ! ta monstrueuse lige Aisément au rêveur fait croire ce prodige;
50
Soil qu'il mcdile, assis sous lu noire épaisseur
Du hôlre, ton voisin, ion rival en grosseur.
Qui se rit de la foudre, et, dans les cieux qu'il cache.
Balance les rameaux de son triple panache;
Soit que, cherchant des lieux à l'homme plus soumis,
11 salue en passant ces deux chênes amis
Qui , bien que séparés par une large route ,
Forment en s'embrassant une élégante voûte ,
Et dont les troncs meurtris , vides et crevassés ,
Semblent deux vieilles tours, filles des temps [tassés.
Tu règnes sur eux tous, vieux colosse sauvage.
Qui, pareil au palmier de l'africain rivage,
Noblement dégagé d'un branchage partiel ,
Réserves tes rameaux pour les baisei-s du ciel.
Aussi, qui mieux que toi mérite la couronne?
La plèbe des forêts, qui t'aime et t'environne.
T'a nommé justement son légitime roi ,
Et les Grands, tes voisins, s'inclinent devant loi.
Tu possèdes encore un noble privilège Où ma Muse entrevoit la main qui te protège. Placé sur le sommet d'un champêtre séjour.
SECOND. 57
Une heure avant nos champs tu vois le dieu du jour ; / Et, quand il a franchi l'Occident qu'il colore, De ses divins rayons tu resplendis encore : Tels on voit deux amans, à l'heure du dépari, Faire («clater leur feux dans un dernier regard.
Oh! que ce nom d'amant réveille en ma pensée De rêves dont mon âme est doucement bercée ! Ils ne reviendront plus ces jours où, sans effroi, La timide beauté venait, seule avec moi, Sur nos monts, redoutés de la pudeur craintive, Prêter au bruit des vents une oreille attentive. Rochers, témoins discrets de nos jeunes amoui-s, Bois, où je hasardai tant d'innocens discoui'S, Bel arbre, que mes vers ont essayé de peindre. Vous savez si jamais elle eut sujet de craindre. Toi , surtout , qui nourris deux robustes jumeaux , Nous visitions souvent tes antiques rameaux. Un jour que devant toi nous étions en extase , 11 nous vint à l'esprit de mesurer ta base. Jeunesse est curieuse , et c'est depuis long-temps ; ISous comptions , à nous deux , seize cl dix-huit printemps.
58 CHANT
Aussi, sans balancer, l'espiègle vive et franche, Avec un doux souris, me donne sa main blanche; Je l'unis à la mienne, et nos bras étendus Trois fois après ton sein demeurent suspendus. Enfln, j'arrive au but marqué par mon amie; Mais je n'y trouve plus cette vierge chérie; Qui, joyeuse et brûlant de me jouer un tour. Se tenait à l'abri de ton vaste contour. Je vole, mais en vain; mon agilité vive S'épuise et n'atteint pas ma belle fugitive; Quand, par un trait malin, revenant sur mes pas, La folâtre beauté vient tomber dans mes bras. Moment délicieux ! alors, et je l'avoue. Ma bouche osa presser les roses de sa joue ; Un aimable incarnat la colora soudain. Et son cœur ingénu palpita sous ma main.
O douces voluptés du printemps de la vie ! Illusion d'un jour, hélas! trop tôt ravie ! Ton souvenir échappe à mes regrets amers , Comme un vaisseau qui fuit sur la vague des mers.
SECOND. 59
Bel aibre, j'ai chanté Ion mngniOquc ombrage. (G) Puissent mes faibles chants, répétés d'âge en âge, Atteindre, grâce à toi , le moment où les dieux A la nature humaine ont fixé les adieux ! Oh! qui n'envierait pas tes nobles destinées? Superbe , vigoureux , fier et chargé d'années , Tu règnes sur nos bois , et tu plais aux humains Comme les vieux débris des monumcns Rom.ains.
ILOTES
DU CHANT SECOND.
Page 39, vers 4.
(1) Ce ùiste lieu naguère était plus passager!
Il est ici question de l'ancien Cimetière de la ville , lequel est situé à l'angle Nord de la plaine de THospice du Mont- Pierreux.
Son emplacement n'ottrant plus aucune trace de sa desti- nation mortuaire, on parle de le rendre à la végétation.
(r2 NOTFS
Pagfi 41 , vere 14.
(2) Qî/e/ »io»f couvert de rocs s'oppose à mon passage ?
Ce Mont est la liauteur appelée vulgairement le Nid de t/digle, et qui fait partie du Mont-Lssi. C'est dans une des Vallées de cette montagne que se trouvent beaucoup de chênes antiques et curieux : Le Charlemagne et sa nom- breuse famille débranches; les Quatre Jils Ai mon, énorme chêne , à cheval sur lui rocher.
Page 42, vers 10.
(ô) Le Fons Blandusia} du poète romain.
Outre la similitude de ce nom avec le nom latin de Fontai- nebleau , la Fontaine de Blanduse , à Tibur près de Rome , a encore fjuelque ressemblance avec notre fontaine du Mont- Chaui'et. On ne connait pas l'origine de cette dernière , et la plus ancienne inscription qu'on trouve sur les rochers qui l'environnent est de 1700. C'est là que se font tous les repas champêtres, attendu qu'on est sûr d'y trouver de l'eau fraîche en tout temps.
DU CIIANX SF.COND. G3
Page 4-4 , vers i .
(4) La croix et le croissant viennent frapper mes tjciix.
Du point où j'étais, je voyais la Belle-Croix, et le crois- sant de la lune cjui paraissait alors.
La Belle-Croix est placée à cent pas du Roclier Saint- Germain , célèbre par ses cristaux de grès.
Le fameux chêne Clovis est voisin de la Belle -Croix. Cet arbre, qui en formait deux autrefois, n'a plus querécorce; encore présente-t-elle au Nord une ouverture, par où plu- sieurs personnes peuvent s'introduire et se caclier ensemble dans le tronc du vieil arbre.
Page 50, vers 5.
(5) Géant de la forêt, noble Bouquet du Pioi ,
Tout le monde sait f[u'on a donné le nom de Bour/uet du Roi à l'un des plus vieux chênes de la forêt de Fontaine- bleau. Ce bel arbre a environ vingt pieds de circonférence.
64 NOTES UL (IIANT SFCONH.
Page 59 , vei-s 1 .
(6) Bel arbre, fat chanté ton matjnijique ombrage.
Les beaux avbies de la Forêt et leurs riches ombrages n'ont pas seulement été chantés par les poètes ; ils sont encore journellement reproduits sur la toile par une foule de peintres. Un jeune artiste, mon compatriote, M. Philippe Benoist , achève en ce moment un tableau de vingt pieds superllciels, représentant un des endroits les plus curieux de la Forêt, vulgairement appelé le Déluge.
La vérité et le coloris de ce beau tableau ne laissent rien, ce me semble, à désirer. La manière large et poétique dont M. Benoist a su retracer un des sites les plus sauvages de la Forêt, annonce un peintre qui doit faire honneur à notre ville natale , et je m'en réjouis d'avance.
CHAIVT TROISIEME
Cl)ant 2^rui$ihnr.
ASPECT DU CHATEAU.
Qiincque ipse miserrima vidi,
Kt fiiiorum pars fui
ViRO.
S'il est beau d'admirer, du sommet des montagnes, Le spectacle enchanteur des fertiles campagnes , De voir des champs , des bois , autour de nous épars , Comme un tableau mouvant offert à nos regards ,
08 (iivM
Qu'il esl doux , quand lo soir ramène le silence,
Et que l'astre des nuits sur riiuri/on s'élance ,
A la faible clarté de sou \)îx\c flambeau ,
De rêver sous les touis d\i\i aiui(|ue château î
Par le calme des lieux l'ame eu soi r(!cueilli(i
Se livre avec transport à la mélancolie.
L'aspect des vieux donjons ou du triste beffroi
Imprime à notre esprit un agréable effroi.
Soudain, aux souvenirs qui se glissent dans l'ame.
L'imagination se réveille et s'enflamme ;
On croit voir, et l'on voit, à l'heure de minuit ,
La troupe des lutins se promener sans bruit :
On les voit , revêtus de vètemens funèbres ,
Glisser furtivement au milieu des ténèbres ,
Ou dresser devant nous leur fîuitôme impostcnu-.
On frémit ; mais bientôt un rayon bienfaiteur
De l'astre qui des nuits est le plus doux prodige ,
De ces illusions dissipe le prestige.
Tel est sur les humains le magique pouvoir
Qu'ont, dans l'obscurité, les mure d'un vieux. manoir,
Auteure , qui gravement traitez ces badinages.
m
Oiu; cl(i luis jo IVtnnis en lisant vos ouvrages !
Ouo (le l'ois le i<;tour du l'astre du matin
Me suiprit éveillé le livn; dans la main !
Jeune , j(î dévorais ces mervjMlleux mensonges.
La moitié de la vie (îst en pnjie à des songea ;
Et je n'en parh; ici qu'avec émotion.
Mais c'est trop prodiguer mon atlmiration
A des frivolités que la raison condamne.
Le chantre de Roland , sur sa lyie profane ,
A jadis épuisé tous les enehantemens.
Eh ! pourquoi recourir à ces vains orncMnens?
A l'homme observateur que la sagesse é'clain; ,
Sans démons, sans lutins, mon château saura plaire.
Aussi bien , avançons ; déjà le jour s'enfuit ,
Et bientôt vont briller les flambeaux de la nuit.
Traversons à pas IcMits cette <niceinle déserte ;
Foulons ces verts gazons dont la tmre est couverte ;
Saluons cet asyle. où j(i vis quelques fois
Le souverain pontife; et le maître des rois. (1)
De ci; lerlre , élevé sur de lourdes arcades Que devaient embellir de bruyantes cascades,
70 t^HAM
Un lieu vaste et charmant s'élargit devant moi :
Ce modeste parterre est le Jardin du Roi.
A ce nom fastueux , quelle est notre surprise !
Où sont les grands elîets que ce titre autorise ?
l\ien ne rappelle ici les royales splendeurs.
Des arbres , des bassins , des gazons et des fleuis ;
Quelle simplicité! mais le sage préfère
A la pompe, à l'éclat, ce simple caractère;
Et, i)our mettre le comble à son enchantement,
Il ne faut rien de plus au poète, à l'amant.
Une rose est pour eux une douce merveille.
Quel est ce léger bruit qui frappe mon oreille? Approchons; j'aperçois, au centre d'un bassin, Sur un socle de pierre un long tube d'airain. Son sommet précipite une onde qui murmure ; Un vase la reçoit, la répand à mesure; Et , prodigue à son tour , la coupe au large bord Epanche sur les flots son liquide trésor. Ce groupe, qui pourtant, dit-on, n'est pas sans grâce. Est bien loin d'égaler le rocher qu'il remplace. Oli ! que je préférais ce roc marécageux ^
TIlOlSIKME. 71
Environne^ de joncs et do ros«;au\ liuigoux, '
Et ni'olïVaiU, par l'cflet de son bloc formidable,
Le tableau ravissant d'une île inabordable!
Un torrent inondait cet agreste séjour;
Et, pour le protéger contre les feux du jour,
Deux saj)ins, qu'animait la blanche tourterelle.
Déployaient de leurs bras la verdure éternelle.
On eût dit qu'employant de; redoutables mots
Un habile enchanteur l'eût fait jaillir des flots.
Quel mortel imprudent, quelle main téméraire
Osa désenchanter celte ile solitaire.
Et métamorphoser son charme séducteur
En un colifichet qui ne dit rien au cœur?
Siu- cet audacieux, dans son dépit extrême,
La Muse de Delille eût lancé l'anathême;
Tant ce rocher plaisait au chantre des jardins!
Mais de l'astre du jour les rayons incertains Sur le pâle horizon se dessinent encore. Par degrés, cependant, le mont se décolore. Et la clarté s'éteint sous la brise du soir. Assis sur le g.*\zon, oh! combien j'aime à voir.
11
HUNT
(Juand lonibri' mcnviionne el que l'Aquilon gionclc, Ces jardins, ce château, cette forêt profonde! De ce château surtout les milles pavillons Surmontés de longs ilards, rangés en bataillons, Me font l'elTet d'un camp qu'un demi-jour éclaire. J'aime fort le bon-mot de ce digne insulaire. Qui , voyant ces palais plus bizarres que beaux , Ecrivit sur l'un deux ; Rendez-vous de Cliâteaux. Ce mot peint d'un seul trait la confuse structure De ces corps isolées bâtis à l'aventure.
iMais, du côté plaisant quittons les vains attraits; Le spectacle des cieux m'offre de plus beaux traits. Je suis seul ; et Phébé par sa douce présence A plongé l'univers dans un morne silence. Contemplons à loisir la voûte où l'Éterner A gravé de son nom l'emblème solennel ; Où cent mille flambeiuix , qu'un vif éclat décore. Sur les pas de la nuit se sont hâtés d'éclore. Le nombre et la beauté de ces astres épars Etonnent ma pensée et charment mes regards. Tableaux majestueux, qu'un soleil pur iinime.
TKOISIKME. 73
Fuyez! le jour est beau, nuiis la nuit est sublime. Tout me dit qu'en ces lieux empreints de majesté , Plane invisiblement une divinité : Tout révèle à mon cœur, avec magnificence, Et sa bonté suprême et sa vaste puissance.
Oii ! si j'osais prétendre à ce divin rayon Dont le ciel anima les Muses d'Albion ! Si, dans mon infortune, un aimable génie Daignait de mes accords seconder l'harmonie ! Au maître , au créateur de ce bel univers , Avec ravissement consacrant tous mes vers, J'irais, je chanterais sur ma lyre inspirée. Cette voix qui, du haut de la voûte azurée, Commande au vaste empire , et dirige le cours Du torrent indomptable et des nuits et des jours. Mais pareils à ces fleurs , dont l'agreste nature Orne le sol ingrat d'un vallon sans culture. Mes chants mélodieux résonnent au hasard , Simples comme au hameau, sans parure cl sans art.
Toutefois, si ma Muse, en ses chansons modestes.
CHANT
No doit point aborder h^ rL^ions célestes,
Dii moins, j'aurai clianlé le sauvage tableau
Des forêts dont la cime orne Font;iinebleau :
J'aurai peint de nos lacs la surface paisible,
Et le roc ébranlé par l'Aquilon terrible,
Du limpide ruisseau le cours silencieux ,
Et rhonibI(3 fracas des torrents furieux.
Et quand le doux printemps, cette saison d(?s roses,
Parfumera nos bois de fieui-s fraîches écloses ,
Que, d'aimer et de plaire inspirant le désir.
Le front gai, le sein nu. l'amante,' de Zépliir
Exhalera partout son haleine embaumée.
Que du tilleul en fleur la branche parfumée
Formera sur nos fronts un agreste berceiui ,
Avec Tasse, Virgile, Ossian ou Rousseau,
Je viendrai visit<M- ces riantes prairies ,
Et repaître mon cœur d'aimables rêveries.
Voluptés du bel âge, ô fortunés momens Prodigués sans mesure aux fidèles amans. Souris, aveux, regards, illusions légères, ^ ous ne me bercez plus de vos douces chimères î
THOisiKwi:. 9!5
La naïve beauté , dans un trouble enchanteur ,
Ne me dit plus, hélas! le secret de son cœur.
Qu'il est bientôt passé le printemps de la vie !
Que son doux souvenir plaît à l'âme ravie !
Oh ! que ne puis-je encore éprouver un seul jour
Les plaisirs , les tourmens du véritable amour !
Beauté , qui sur mon ame obtiendrais cet empire ,
Tes beaux yeux doubleraient le charme qui m'inspire :
Mes vers, en attendant l'heure du rendez- vous,
Couleraient, jjour te plaire, et si purs et si doux !
Les regards d'une amante enflamment le génie.
J'ose vous invoquer, Atlala , Virginie,
Douces vierges d'amour , anges de voluplé ,
Prodiges de vertu , de grâce , de beauté ,
Vous n'êtes pas le fruit de ces riants mensonges
Qu'un cerveau fantastique enfante dans ses songes;
La France vous vît naître, et les heureux mortels
Qui vous ont, dans leurs chants, élevé des autels,
Ont obtenu de vous , non sans de douces larmes ,
Le prix du beau talent qu'ils n'ont du qu'à vos charmes.
Ainsi, favorisant de tendres souvenirs,
l^a nuit dans ces beaux lieux est l'erlile en plaisiis ;
76 CIIAM
L'n inslincl consolant y suit l'anie rêveuse , Et dans son infortune elle se trouve heureuse.
Mais l'aube matinale a blanclii riiorizon ; Une humide vapeur humecte le gazon ; La brise du malin cai-esse le feuillage; La voix de Philomèle éveille le bocage ; Le calme disparaît; tout s'agite à la fois, L'indolente cité , les champs , les eaux , les bois ; Et, déjà, l'Orient, qu'un feu léger colore, M'annonce le retour d'une nouvelle aurore. C'est l'heure des travaux : je vous fais mes adieux Palais , parc et forêt , séjour délicieux Que la nuit va bientôt dégager de ses voiles; Canal éblouissant aux feux de mille étoiles. Enormes peupliers dont les fronts orgueilleux Touchent du roi des rois le palais merveilleux , Solitaire jardin , bosquets, gazons, cascades. Coup d'œil majestueux, charmantes promenades. Tableau simple et touchant digne de l'âge d'ur; Que j'aurai de plaisir à vous chanter encor, Quand je disposerai de quelqu'hture imprévue !
Ti'.oisiKArr.
Mais de plus grands objets viennent frapper ma vue. Sur celle masse informe et parmi tous ces dards , ÎNc vois-je pas flotter l'un de nos étendards? Oui , voilà le drapeau d'Auslerlitz et d'Ârcole, (".et enfant glorieux de la romaine école , Dans les sanglants débats ce talisman vainqueur, Qui de tout vieux guerrier fait tressaillir le cœur. Qu'il se plaît à flotter sur le palais célèbre, Où , las de triompher dans le INord et sur l'Ébre , Le conquérant goûtait \os douceurs du repos ! ('onîme en ses jours de gloire, il est fier et dispos. Mais, de nos droits sacrés sentinelle attentive, 11 attend, ix)ur briser la paix qui le captive, Qu(î le Russe barbare ou l'imprudent Germain l-'n signe de menace ose lever la main ; Va, sans appréhender l'invasion qu'il brave. Il voit avec dédain les apprêts du Batave. lié! qui ne songerait à nos brillants exploits Kn voyant ce drapeau, qui lit trembler les Rois, ()m les soumit au joug de sa grandeur snprém(\ Flotter paisiblement sur le château qu'il aime? t^ar il chérit ers lieux, coinnu' ces vieux soldais
78
CHANT
Que naguère a meuriris la foudio des combats,
Et qui. preux chevaliei-s, sont venus à la ronde,
Camper dans cette ville en souvenirs féconde, (2)
Et saluer la cour et le double gradin
Qui virent les Adieux de l'homme du destin. (3)
Tant ce lieu réunit, éloquent répertoire.
De pompe, de revers, de génie et de gloire!
Oh ! quand régnent les temps où , par Dieu rappolé , Le soufile de la vie enfin s'est exhalé , Si l'ame s'affranchit de la demeure sombre, C'est là que d'un héros doit planer la grande ombre ; Car aucun des palais du soldat couronné Ne le vit plus heureux ni plus infortuné. Que la prospérité rapidement s'écoule! Ici , dans ce jardin, j'ai vu les rois en foule Suivre timidement l'orgueilleux souverain Qui les tenait courbés sous un sceptre d'airain. Jours glorieux ! c'était le beau temps des conquêtes. Les nuits retentissaient du tumulte des fêtes : Edifices, palais, jardins, bosquets nombreux. Tout, jusqu'aux bords des eaux, étincelait de feux.
Co fast(î, n(îs gi-andours, rclte magnificence Du moderne César proclamaient la puissance : Le vulgaire et les grands se traînaient sur ses pas ; On prenait pour ini Dion ](^ drmon des combats.
Qiiit de lois son coursier, pulvérisant la terre. Dévora le contour de ce vaste parterre, l't d'un rapid«î élan passa devant nos yeux Comme ces feux légers qui volent dans les cit*ux ! Par fois le <!on(juéranl , à pied, la tète nue. Foulait de IMaintenon la royale avenue; Où, suivi d'un essaim de belles, de béros, D(^ ce lac (Micbanteur il sillonnait les flots. Ce pavillon secret, cette île blancbe et ronde. Qui ressemble au palais du monarque de l'onde , A souvent abrité le grand dominateur. Le projet d'embellir ce domaine enchanteur Au milieu des combats tint son ame occupée. Quand l'Europe en fuieur eut brisé son épée, (^.onservant dans ses traits tout l'orgueil d'un romain. C'est ici qu'il signa , de sa terrible main , L'acte qui le plaçait , lui, colosse de gloire.
80 CHANT
Au rang des souverains dédaignc-s de l'histoire! Et quand , las de subir un ignoble néant , Il vint recommencer son œuvre de géant, Avec ce doux eflroi qu'on goûte aprt'S l'orage , Il revit les rochers témoins de son naufrage , Kl la table de pierre , où son noble dmpoau A trouvé dans la flamme un glorieux tombeau. Dévoûmenl mémorable! héroïque incendie ! Avec Napoléon, malgré la perfidie, (4) Vous passerez sans doute, à la postérité. Muse, faisons ici briller la vérité.
Toi , qui dans tous les temps, en fiiils d'armes féconde, As vaincu mille fois les monarques du monde^ O France ! ù ma patries! un désir plein d'appas Dans les camps, jeune encore, ayant guidé mes pas, Long-temps j'ai combattu les rivaux de la gloire. Et payé de mon sang l'honneur de la victoire. Le prix que j'en obtins est au fond de mon cœur. Aujourd'hui qu'Apollon , de son souffle vainqueur , A rallumé le feu de ma première ivresse , Je vais fouler encor les rives du Permesse.
THOrSlÈMF. 81
Moi qui naquis dans lombre el clans railvc'isilr,
Quels seraient et mon zèle et ma félicité.
Si , le ciel exauçant ma téméraire attente ,
Je pouvais animer la trompette éclatante !
Je dirais les combats, la gloire, les revers.
Des guerriers dont l'audace eût soumis l'univers ,
Si d'horribles frimas , triste sujet de larmes ,
N'eussent glacé leur sang et fait tomber leurs armes !
lofais, pour oser chanter ces merveilleux exploits,
Il me faudrait d'Homère et la lyre et la voix;
Tandis que je n'obtins d'une docte Immortelle
Qu'un luth harmonieux à ses bosquets fidèle.
Habile à moduler de folâtres chansons ,
Mais n'osant s'élever à de plus nobles sons.
Cependant j'ai juré que mes faibles ouvrages
Auraient l'unique but d'illustrer tes ombrages ,
O ma belle forêt ! un fait bien glorieux ,
A l'ombre de tes bois, s'est passé sous mes yeux :
Je vais en retracer la douloureuse image.
La France subissait le joug de l'esclavage. Du grand Napoléon le sceptre redouté
iSl2 CHANT
N'imposait plus ses lois à l'univers dompté. L'Europe triomphait , d'innombrables Tartarcs, Méprisables guerriers grotesquement barbares , Avaient abandonné les cavernes du Nord , Où naguère ils s'étaient dérobés à la mort , Et, trahiant avec eux toute la Germanie, Promenaient en cent lieux leur audace impunie. De hideux cavaliers, vil rebut des mortels, (5) Déjà souillaient l'azyle et les champs paternels; El le bois que j'aimais, envahi par la force. Vit leurs maigres coursiers dévorer son écorce ; Quand l'aigle , tout-à-coup planant sur l'horizon , Vint déjouer encor l'horrible trahison.
A peine un faible jour éclairait la prairie. Non loin de ma forêt, les fils de la patrie. Las de vivre., et voulant mourir ou se venger. D'un feu vif et roulant réveillaient l'étranger. Un instant il voulut résister à nos braves. Et , croyant dans ces bois nous créer des entraves , Des arbres l'un sur l'autre entassés avec art S'était fait à la hâte un monstrueux rcmpait.
TriOisifnir. fi"
D'où sa noble valeur comptait nos funérailles ;
Quand du sein de; nos rangs, le bronze des bataillcfi
Tonne , gronde , ravage , écrase avec fracas
Rochers, monts et remparts, tentes, coursiere, soldats.
Braves sur les hauteurs , vainement ces Vandales
Font pleuvoir sur nos fronts une grêle de balles ;
Nos favoris de Mars , toujours audacieux ,
Semblables aux Titans escaladant les cieux ,
]\ïontrent dans cet assaut un courage héroïque ,
Et chassent devant eux la tourbe germanique.
Ainsi que l'Aquilon de sa bruyante voix
Disperse dans les airs la dépouille des bois.
.Te les vis, ces enfans de la Scandinavie,
Mendier à genoux le bienHiit de la vie !
Ou Thersites nouveaux, réduits à se caclier.
Se disputer l'abri d'un arbre ou d'un rocher!
Ils ont dû rendre hommage à notre caractère.
Un ennemi vaincu pour nous n'est plus qu'un frère;
Tandis que tant de fois leur lâche inimitié
Nous a dans la défaite immolés sans pitié ! (6)
Cependant, nos guerriers s'avançaient en colonne.
8^4 CHANT
El livraioiit à rrgrot aux furours de Bollone
Ceux qu'un talal orc,'ueil poussait à nous braver*
U\ profondeur des bois seule put les sauver.
Le reste épouvanté fuit d'azyle en azyle ,
Et rougit de son sang le pavé de la ville.
Honneur à nos guerriers, dont le bras courageux
Délivra ma forêt de ces hôtes fangeux !
Mais, comme on voit la mer, au souffle de l'orage,
S'avancer , reculer , puis inonder la plage ,
L'Invasion enfin a de ses flots impurs
De la cité superbe enveloppé les murs.
Oui, Paris indigné voit un troupeau d'esclaves
Souiller insolemment le champ du dieu des braves ,
Et ces heureux soldats de la fatalité
Se regardent , smpris de leur félicité.
0 peuple infortuné ! trahison des plus noires !
Ce jour va nous ravir le fruit de cent victoires.
Vous tous- qui , las de vaincre , avez quitté le jour ,
Ombres de nos héros ! au céleste séjour
Où vous goûtez le prix de vos vertus guerrières ,
Vous, qu'on vit, affrontant les balles meurtrières,
Préférer le trépas au moindre des aflVonts,
Ti',()isji;»ii:. 85
Quelle noble loiiyeiu a du cuuvrii vos flolU^ î Mais hâtons ce lécil : des bardes plus célèbres Oseront déchirer le voile de ténèbres Qui couvre à nos regards cet indigne att(;ntat , Et de l'honneur bancals rétabliront l'éclat.
Celait dans la saison où , légère et (idèle , Plane déjà sin nous la frileuse hirondelle. Alors que, sur les vents, l'intéressant oiseau Vient, d'un monde incomui, retrouver son berceau. Le mois cher aux amours ne nouait pas encore; Mais , féconde en beautés , chaque nouvelle aurore Développait le sein d'un germe créateur. Tout prenait sous le ciel un aspect enchanteur. Du zéphir caressant l'haleine douce et pure Balançait les rameaux d'une tendre verdure. Inévitable effet des amoureuses lois , Des bruits mystérieux sortaient du fond des bois ; Et du chant des oiseaux l'allégresse infinie Remplissait ma forêt d'une vaste harmonie. Tout eniin répondait au soufile du [irintcnqis.
,S(> CII.VM-
Ce charme des beaux jours ne dura pas long-temps, A la voiM du grand Homme, une vaillante armée, De honte, de vengeance et de rage enflammée. Imitant dans son coure le fracas des torrens , Inonde le pays de ses débris errans. Ma forêt se transforme en un camp formidable. Les échos sunt frap[)és d'un bruit éi)OUYantablc : Ce sont des chars pesans arrivant tour à tour ; C'est le cri Jcs soldats; c'est le son du tambour; C'est le pied des chevaux frappant, creusant la terre; C'est l'aspect imposant de ces foudres de guerre Dont l'effroyable sein, dans un fougueux transport, Doit vomir à la fois le carnage et la mort; Et ces mille foyers qu'au bivouac on allume. Et dont l'ardente flamme en un instant consume Le genêt aux fleurs d'or, l'épine aux blancs rameaux. Et le corps tout entier de nos jeunes ormeaux. Au nombre de ces feux dont la flamme avec zèle Dévore le tribut de la saison nouvelle , J'en veux signaler un, dont le grand souvenir- Charmera les guerriers des siècles à venir.
IKOISIEMK.
Par de-là ce rocher de bizarre slructure , Où l'invisible main de la docte Nature Taille en grou[)es charmants le roc cristallisé, Est un vaste plateau solitaire et boisé , D'où l'œil du voyageur avec plaisir découvre Le fleuve dont les eaux baignent les pieds du Louvre , Et l'antique cité qui, du temps des Romains, Abandonna son camp sans en venir aux mains. (7)
Là s'offre à nos regards une table grossière (8) Que dégradent les flots d'un siècle de poussière ; Mais qui d'un fait sublime attend un grand renom, Et conte au voyageur et son âge et son nom. D'un seul fragment de roc son plateau se compose , Et , rectimgle parfait , sur cinq api)uis repose : Rangés à ses côtés , quatre sièges sans art Au passant fatigué font bénir le hasard. C'est là qu'un bataillon de la garde invincible. Ignorant l'attentat pour elle si sensible , Attendait , pour voler au secours de Paris , Que l'aurore eût montré son divin coloris. La déesse des nuits, d'un long crêpe voilée.
88 crlA^T
En silence ivynail sous la voûte étoilée :
Tout semblait reposer; seulement quelques voix
I •erraient de temps en temps la profomieur dis Ixjis -y Monotones clameurs du soldat qui surveille. Tandis (ju'aulour de lui tout se tait ou sonmieill<.>.
Cependant, précurseur des rayons du matin, Zépliir agile l'air de son souflle inceitain. Déjà, de rose et d'or une teinte légère Déploie à l'horizon sa beauté passagère; Bientôt l'astre de feu ^ qu'un bras divin conduit , Chasse en d'autres climats les ombres de la nuit , Kf , montrant aux humains son image adorée , D'une vive splendeur inonde l'empirée.
INos braves , pour volr-r où l'honneur les attend , N'avaient pas sans murmure attendu cet instant.
II fallut leur montrer une auguste défense. Enfin il est brisé le joug qui les offense , Et l'armée en avant s'ébranle avec fureur. Au cri victorieux de Vive CEnvpcrcur!
TIIOISIDMF.. ]|1
Voilà qu'un messager , plus rapide qu'lCule , '
Panù! à riiorizun , bondit , s'éhmce , vole ,
Arrive , el , souhaitant n'avoir jamais été ,
Nous ré\èle à grands traits l'aiTrcusc vérité.
Si l'orageux empire ou siègent les tempêtes
Avec un bruit terrible eût croulé sur nos tètes ,
L'épouvantable aspect d'un si vaste chaos
D'une moindre surprise eût frappé nos héros.
ÎNul ne prétend survivre à celte ignominie :
Le fer brille en leurs mains pour s'arracher la vie.
Que n'ont-ils à choisir un plus noble trépas !
Déjà ces tristes mots sont proférés tout bas :
« Souvenirs qui rendez ma douleur plus amère ,
» Adieu , ma bien-aimée ! adieu , ma tendre mère !
» Vous à qui j'espérais raconter nos exploits ,
» Ilélas ! je [)ense à vous pour la dernière fois.
» Je ne puis supporter le destin qui nous dompte ;
» Vous ne reverrez plus ce front couvert de honîe ;
» L'honneur est dans la tombe , adieu , ma mère , adieu ! »
Un chef, que son devoir retenait en ce lieu ,
Apprend avec effroi cet exc^s de courage;
Lui-même avait été surpris i»!euranl de rage ;
90 CHANT
V
Mais , bien qu'il panageâl la commune douleur , 11 se sentait plus grand , plus fort que le malheur :
« Grenadiers, nous dit-il, cnfans que la victoire » A cent fois ombragés des palmes de la gloire ; » Gucrriei-s, dont l'univers est justement jaloux ; » Quel affreux désespoir s'est emparé de vous ? » Vingt lâches potentats rêvent déjà leur proie ; » Voulez-vous leur complaire et les combler de joie ? » En mouiant, vous fuyez, vous nous livrez aux fers ! » Voulez-vous donc servir de fable à l'univers ? » Dites , que deviendra la France infortunée , » Quand tous ses défenseurs l'auront abandonnée ? » Soldats , que deviendront vos parens , vos amis ? » A la mort, à l'opprobre, à la honte promis , » Ils iront , enchaînés , arroser de leurs larmes » Les champs que tant de fois ont illustrés vos armes. » La froide Sibérie, en ses déserts glacés, » Tristes et languissans, les verra dispei-sés. » Alors ils maudiront la fatale imprudence » D'avoir désespéré du salut de la France , » Qui régnerait encor, si vingt- peuples jaloux
TP.OISIÈME. 01
» Ne s'étaient lâchement réunis contre nous. Ah î puisqu'il faut céder, puisqu 'enfin nos rivages Ont fléchi sous le joug de ces hordes sauvages ; Nous pré'serve le ciel d'aggraver notre sort Par un vil attentat , par une indigne mort ! La gloire des Français doit rester grande et pure. Que ses nobles drapeaux soient exempts de souillure. Un ukase, jaloux de nous déshonorer. Demain nous forcera de nous en séparer. A cette indignité nous ne pourrions descendre. Eh bien ! qu'à l'instant môme ils soient réduits en cendre ; Et qu'avant le coucher du céleste flambeau , Le sein de nos guerriers leur serve de tombeau. »
Mille confuses voix , des cris que rien n'entrave Ont soudain applaudi les paroles du brave. Enflammé par ce trait d'héroïque vertu , Chacun sent ranimer son courage abattu. Tous brûlent d'accomplir le noble sacrifice ; Et l'orateur guerrier choisit pour cet office La Table que ma Muse a déi)einlc en ses vei-s, Héunis sur un tertre ombragé d'arbres verts ,
02
CIIAXT
Nos gueniei-s, cependant, cssuyanl quelques larmes,
Dévoraient en secret l'affront fait à leurs armes :
Un courroux sanguinaire éclatait dans leurs yeux :
Voilà qu'un bruit confus de sons harmonieux
Fait passer dans les cœurs un instant d'allégresse.
Prolonge tes accords , aimable enchanteresse !
Ah ! puissions-nous puiser dans tes bruyants concerts ,
L'oubli qu'on attribue au Léthé des Enfers!
Au charme d'une erreur c'est en vain que j'aspire ,
La triste vérité nous tient sous son empire.
Ne vois-je pas déjà les apprêts douloureux
Du festin mémorable où vont siéger nos preux ?
Déjà , les sons flatteurs d'un air patriotique
Appellent nos héros vers la table rustique ;
Et l'un d'eux, sans effroi comme sans repentir ,
Sur le nouveau bûcher pose l'Aigle martyr.
C'en est fait, et la flamme a dévoré lemblème
Du dieu qu'avait armé la Victoire elle-même !
Etrange destinée après tant de hauts faits !
Ah ! consignons cet acte au nombre des bienfaits.
Nos yeux ne verront point une main sacrilège ,
D'un indigne Français tenant son pri^ ilège ,
TI'.OISir.MK.
Traînor avff mc'piis dans 1rs murs de Berlin l/yViglt^ qui dans sa serre a tenu le Kremlin !
Cependant, nos guerriers, que ce beau jour honore, Se recueillent au bruit du roulement sonore. Depuis leur noble chef jusqu'à l'humble tamljour , Devant la table sainte ils viennent à leur tour, El dans la rouge coupe , à tout moment tarie , Chacun reçoit sa part de la cendre chérie. Mais, ni l'isolement de ces lieux écartés Oue de profonds ravins cernent de tous côtés , INi de C(3S bois épais la ténébreuse cime , N'ont })u tenir caché ce dévoûment sublime. Les vainqueurs de Paris encor tout en émoi Au milieu de leur gardo en ont pâli d'effroi.
On dit même qu'à l'heure ou la Nuit sur la terre Vient dérouler sans bruit les voiles du mystère, Vers la tal)le, où fumait, le dernier jour de mars. L'holocauste immortel, agréable au dieu Mars, Si le moindre zéphir, qui dans les bois voltige. Agile d<N ormeaux rharnionieust^ ti"<'.
94 CHANT TROlSlKMr.
Le voyageur surpris entend dire ù l'écho « Ici fut inimmc l'Aigle de Marcnrjo! »
NOTES
DU CHANT TROISIEME.
^y-Q-^^
Page G9, vers iO.
(I) Le souverain Pontife et le maître des Rois.
A Fontainebleau, et partout ailleurs , on croît générale- ment que le Pape Pic VII ne sortit point de ses appartemens pendant tout le temps que dura sa captivité dans notre ville : c'est une erreur ; je le vis une fois, accompagné do deux, cardinaux , se promener dans le parterre, et tous trois jetant quelque pâture aux cygnes de la pièce d'eau dite le Tibre: Sa Sainteté ne me parut point triste. Ce nom du Tib/v devait lui rappeler tant de souvenirs I
9G NOTRS
Huit ans après, en septembre 1820, je revis, à Rome, le Souverain Pontife donnant sa bénédiction au peuple, à l'in stant même où une éclipse de soleil jetait beaucoup d'in- quiétude parmi la populace de cette antique capitale du monde; et, s'il est permis de lire la situation de Tame sur la physionomie, ce saint vieillard me parut bien moins heu- reux que lorsqu'il était victime de la persécution.
Page 78, vers 3.
(2) Camper dans cette ville en souvenirs féconde.
La prédilection de Napoléon pour Fontainebleau , et les adieux touclians qu'il y fit à sa garde avant de partir pour l'ile d'Elbe , ont jeté un attrait indéfinissable sur cette cité charmante. Aussi un grand nombre de vieux soldats sont-ils venus se fixer près du palais resplendissant encore du reflet de la gloire la plus gigantesque.
L»U CHANT TROISIÈME. 97
Page 78, voi-s 5.
(3) Qui virent les adieux de l'homme du destin.
Les adieux de Napoléon à sa garde devaient trouver Ici naturellement leur place; mais M. Clovis Michaux, Procu- reur du Roi à Fontainebleau, ayant traité ce sujet dans une pièce de vers qui réunit la plus grave poésie à la fidélité historique, je n'ai pas dû présenter un point de comparaison (jui ne pouvait que m'être défavorable.
Voici les vers de M. Clovis Michaux :
Sa vieille garde est là , couvrant la vaste cour;
Sa garde , compagne (idole Oui Tentoura quinze ans de respects et d'amour. Le conquérant déchu se place au milieu d'elle : Il va parler. Silence ! « 0 mes braves soldats, <( Dit-il , nobles débris de vingt ans de combats , « Il faut nous séparer. Notre gloire commune , « Nos triomphes sans nombre ont lassé la Fortune. il C'est assez prodiguer votre sang précieux : a Je suis content de vous : recevez mes adieux. (( Fidèles à riionneur, servez cette patrie « Qu'ensendjle nous avons illustrée et chérie. »( Puisse luire pour elle un meilleur avenir! (( Vous tous , soyez heureux 1 Gardez mon souvenir. (( Ne plaignez pas mon sort j consolé par la Gloire, (( DansTexil, jécilrai notre immortelle histoire;
7
98 KOTES
c( Vaincu, je redirai nos exploits triomplians.
« Adieu, mes compagnons! mes amis ! mes en fans !
(( Adieu ! Votre Empereur , à ce moment suprême ,
« Voudrait vous presser tous sur ce cœur qui vous aime.
« Approchez ce drapeau. Pour en voiler l'affront ,
(( Que mon Aigle expirante ombrage encor mon front :
» Que je baise , en partant, l'étendard tricolore,
« De votre Ge'néral approchez tous encore,
tt Enfans , entourez-moi pour la dernière fois. »
Des sanglots étouffés soudain brisent sa voix. Ses braves conmie lui se taisent, mais des larmes S'échappent de leurs yeux et roulent sur leurs armes. On veut baiser ses mains, toucher ses vêtemens : Le grand Homme s'arrache à leurs embrassements ; Il part; il va quitter le doux ciel de la France, Non sans d'amers regrets, mais non sans espérance. .. .
Ce morceau , extrait d'un poème de deux cents vers , ayant pour titre : Fontainebleau , se trouve inséré dans une excellente Notice historique et descriptive de cette résidence royale, par M. E. Jamin, secrétaire de la Conciergerie du château.
Page 80, VOIS 0.
{'{) Avec Napoléon malgré la perjîdie.
Après la dcrhcance (le Napoléon, des congés, signés par l'empereui" Alexandre, furent prodigués dans Tannée fran- çaise. Cette Uicsure adroite, jointe à la déseilion occasionnée par le découragement, désorganisait tous les corps, à la grande satisfactioii des puissances coalisées. C'est alors f[ue plusieurs drapeaux ont été brûlés dans la forêt de Fontaine- bleau ; ce fait a été l'objet d'indignes insinuations ; si je n'ai pas eu le talent de décrire dignement cette scène sublime , du inoins j'aurai eu le courage de combattre l'erreur et de soutenir la vérité.
Page 82, vers 8.
(5) De liUleux cavaliers, vil rebut des mortels.
Il n'est ici question que des cosac[ues indisciplinés , qui les premiers ont occupé Fontainebleau , et qui sont regardés, avec raison , connue la lie des armées Européennes. Une colonne de la jeune garde , ayant avec elle doux pièces
1 00 KOTES
d'artillerie, fit fuir celte muUilude île Tartares, qui se dis- persèrent dans la forêt, s'égarèrent et se rendirent à dis- crétion aux habitans qu'ils rencontraieut, pour être conduits à la Mairie; car, tout sauvages qi''étaient ces cavaliers errans, ils ne vivaient point de racines.
Page 85, vers 20.
(6) Nous a dans la défaile immoles sans pitié.
Dans la désastreuse campagne de •IH !3, la petite ville de Frvberg, en Saxe, fut occupée tour à tour par les Français et parles Alliés. Dans une de ces actions ,• elle demeura en notre pouvoir , après une vigoureuse charge de cavalerie. Des lanciers prussiens , en quittant la ville , immolèrent une ving- taine cie prisonniers français , dent plus de la moitié étaient blessés.
DU CIIAM TIUtiSIK'iIi;. 10)
Page 87, \eis 8. (7) Abandonna son camp sans en venir aux mains.
César dit j)()slliveiiicnt , en parlant de Melun :
Dcprchcnsis nnvilnis circilcr L cclcriterqne conjunctis nique eo rnilitibus iinposilis , et rei no^'iUite pertctrrilis oppi- dttnis , quorum magna pars eral ad btllurn c\'Ocala , sine conlcntione oppido polilur.
C'est-à-dire i
(( A la vue d'environ cinquante barques rassemblées a la <.(. liâte et diargecs de soldats, les liabitans, dont la plus (( grande partie avait e'té appelée à la guerre , furent si épou- <( vantés de cette nouvelle irruption , qu'ils laissèrent occuper « la ville sans résistance. »
Page 87, vers 9.
(8) Là s\)ffre ù nos rcijurds une table grossière.
La table du Grand-Maître est située sur la route Ronde , derrière le rocher Saint-Gennain, cuire lu roule de Paris
102 NOTKS 1>L CII-S.M ilVOlSlKMi:.
et celle de Melun. Son nom et Tépoque de sa fondation sont graves sur ses bords ; mais les beaux arbres qui l'om- brageaient n'y sont plus î
CIIAIVT QUATRIÈME.
«ro ». V (
i
#•1
•<i
Cl)aut tfluatrinnr,
LES nociŒus.
ÎN'audai maltina c sera
Vvv lialze e |icr peiulici orride c strano, Dove iioii via, dove scnlier non cra Dove ne scgno di vcsligia umane.
OllLAKDO FLRIOSO.
Toi qui fis résonner de tes sons îéniéraiies L'aride Mont-Chauvet et ses rocs solitiiires , Et qui, lorsque ton barde eut cnchaîn-é ta voix , Demeuras suspendue aux chênes de nos' bois ;
106 CHANT
0 ma har|)e ! souvcnl à la naissante aurore Sous l'aile du Zéphir tu soupirais encore , Quand du lierre indiscret les mille lejelons Sont venus t'enlacer de sauvî^ges festons. Quelle main , dégageant ta forme gracieuse , Feiti gémir encor ta voix harmonieuse? jN 'as-tu pas entendu sous nos rians berceaux S'agiter le feuillage et gémir les ruisseaux ? Et tu ne ferais plus dans la saison charmante Soupirer le guerrier, pleurer la jeune amante ! Toi qui, mélodieuse et sensible, toujours D'un magnifique chant saluas les beaux jours î Ah ! sous Napoléon , quand la France guerrière Parcourait en vainqueur la plus noble aurière , Du peuple triomphant partageant les transports , Tu mêlais à ses cris d'héroïques accords ; Et. tes sons belliqueux, consacrés à la gloire , Captivaient un instant ces fils de la victoire. Harpe mélancolique ! éveille, éveille-toi ! Brise un lien perfide el visite avec moi s
Ces monstrueux rochers et ces sables arides , Et ces ravins profonds , du globe affreuses rides ,
QLATIUI Mt:. 107
Tous ces rocs caverneux, hantés p;ir les démons ,
Et que l'homme a nommés : les Goryes d'Apres- Monts. ( 1 )
La harpe aime à viljrer sur les débris austères :
Viens ! et puisque ces lieux sont remplis de mystères ,
INous y provoquerons, par d(.'s chants agresseurs ,
Lliouime noir incu)nui , redoutable aux chasseurs.
L'Automne est ma saison : ses sublimes imag<'s Ont, depuis mon enfance, obtenu mes hommages; Jamais je n'entendis sous l'épaisseur des bois , Orgue majestueux , rouler sa grande voix, Sans qu'un IVémissement , une divine tlamuK; Me vinssent aussitôt s'emparer de mon ame , Et prosterner mon front , connue au pied des autels , Devant le Dieu puissant qui créa les mortels. Dans le calme, l'automne a [)lus d'attraits encore. Voyez celte forêt solitaire (!t sonore, Lorsque la f<'uil!e pâle, à son dernier nuimcnt , Du rameau se détache, et vient languissammenl Etaler sous nus pas, immobile et fanée , Le doulouri'ux lablt^ui de notre destinée. Ce vague ac'iien , niNstiuieux Kinceit ,
108 CHANT
I Ce besoin do lever qu'on ('-prouve au désert , j Ce murmure éloquent de la léuillt' jaunie , Il n'est point ici bas d»* plus douce harmonie!
Mais, en ses voluptés le cœur aime à changer. Parmi ces âpres monts courons nous engager. Quels sentimens j'éprouve en gravissant leurs cimes ! Que l'ame y goûte bien les sauvages maximes Du mortel qui , faisant d'une grotte un saint lieu , Y pense , y vit en paix , y converse avec Dieu ! C'est du moins le séjour de la docte Uranie : Les monts ont tant de fois inspiré le génie î Mais si pour mieux rêver j'abaisse mes regards, Quel effrayant tableau s'offre de toutes parts î Théâtre abandonné de notre vieille histoire , Mystérieux débris d'un vaste promontoire , Si j'en crois Israël, aux jours de Chanaan Vous serviez de rivage à l'antique Océan. Les générations passent comme des ombres ; Le passé, l'avenir sont deux abymes sombres; Et dans mille ans, peut-être, une dernière fois L'onde victorieuse enjïloutira ces bois.
QUATKUMr;. 109
Vous n'oliéisscz plus au souverain des ondes ,
Piitoresqucs roclicrs, sites, gorges profondes ,
Un être fantastique est le roi de ces lieux. (2)
La nuit mais racontons ce qu'ont vu nos aïeux.
La bruyante saison régnait siu- la nature ;
I Un soufilc rigoureux desséchait la verdure ;
î)u chêne languissant le feuillage en lambciiux
Retentissait des cris d'innombrables corbeaux ;
Déjà le son du cor imposant et sauvage
Annonçai? aux chasseurs le moment du ravage ;
Et les échos des bois se répétaient entre eux
Les pas précipités de cent coui"siers fougueux.
D'où venait ce tumulte? Henri, dont la mémoire
Tient un des plus hauts rangs dans l'immortelle histoire ,
Notre bon Henri quatre et sa joyeuse cour
De ses Déserts chéris visitaient le séjour.
Cependant h) courioux de vingt meutes barbares , Et le cri des piqueurs, et le bruit dos fanfares , Vont porter en tous lieux le carnage et l'effroi. Ihi cerf, de ces forêts infatigable roi ,
Coninii' lin ciilanl d'Role en sa l'uili' lapitle ,
110 CHANT
S'efforce d'jH happer à la horde inlrrpide ;
Dans un jeune taillis, où naguère il est né,
Il voit avec douleur qu'il est environné :
Connaissant par instinct tout ce qu'il doit attendre ,
Pressé de toutes parts il songe à se défendre ,
Et , cruel à son tour pour la première fois ,
H éventre en courroux plus d'un dogue aux abois ,
Quand d'un adroit chasseur la balle meurtrière
Part et vole, en sifflant, porter l'heure dernière
Au héros malheureux de ces tristes combats.
L'orgueilleuse fanfare insulte à son tréi)as.
Aussitôt vingt seigneurs, que ce triomphe anime ,
Environnent gaiement le corps de la victime ;
Puis, bravant l'Aquilon dans un large manteau ,
Reprennent satisfaits le chemin du château.
Voilà que devant eux un noir cavaher passe.
Et des accents du cor fait retentir l'espace ,
Puis , craignant le courroux du monarque chasseur ,
Gagne d'un bois voisin la sauvage épaisseur.
Un écuyer du roi vole pour le surprendre ;
11 l'aperçoit, le joint, mais il ne peut comprendre
Que , du noir inconnu qui le brave à deux pas ,
niVTI'.IF.lir. -111
Il veuille s'approcher et ne le puisse pas. Entre eux rt^nait toujours une même distance. L'écuyer ne vit pas couronner sa constance : Au moment où sa main croit saisir l'étrangci' , (lelui-ci disparaît comme un esprit léger. Des gorges d'Apre-Mont reconnaissant l'ombrage , Le chasseur épuisé revient pâle de rage.
Novembre était alors au milieu de son cours , Et l'astre éblouissant qui dispense les jours , Dans un nuage d'or enseveli sous l'onde , A la reine des nuits avait livré le monde ; yVvec une expansive et tendre volupté , Régnait en souriant cette pâle beauté. Sa louchante lumière, en mille endroits flottante. Imitait la blancheur de la neige éclatanf(\ Cent nuages bientôt de leur mélange impin- \ iiirent do^ vastes cieux ternir le front d'azur ; L'Aquilon soulevait des tourbillons de poudre, Le ciel se colorait des lueurs de la loudn; , Tout, ius(|u'à la IVavcui- de IVuseaii (|iii s'enfuit , Présageait au\ niorlt.'is tnic (tragousc luiii.
112 CHANT
Pressé par les torrens de la céleste voiilc ,
L'écuyer se retire .et vole sur la roule :
Quand, les yeux éblouis d'une vive clarté ,
Son coursier écumant se cabre épouvanté ,
Tremble, résiste au frein : le guerrier moins timide ,
S'élance, met le pied sur la fougère humide ,
Et d'un hardi coup d'œil interroge les lieux :
Soudain, avec fierté, se présente à ses yeux
Un long spectre, un géant, un monstre, un dieu peut-être.
Tant recelât imposant répandu sur son être
Lui donnait un aspect qui n'avait rien d'humain !
Une lance effroyable arme sa large main ,
D'un luguljre cimier son casque se décore ,
Et comme l'ouragan roule sa voix sonore :
« De quel droit troubles-tu mon auguste manoir ,
« Mortel audacieux ? dit le fantôme noir ,
« Je cherche en vain pourquoi mou glaive le tolère ,
« Et ne t'immole pas à ma juste colère?
« Quoi ! ni ces mille rocs , l'un sur l'autre entassés ,
« ISi ces marais fangeux sur ces monts dispersés ,
« ÎS'i l'invincible effroi que ce séjour inspire,
« N'auront pu contre toi protéger mon empire?
QIIATniKMr. 1 1 "ï
» Que riiommfi est sanguinaire ! au milieu di-s touibais
» Sa cruollt; valeur prodigue le trépas ;
» Et quand il a quitté la lice des batailles ,
» Des habitans des bois dt'chiranl les entrailles ,
» Il faut que leur sang coule au gré de ses désirs ;
» Comme s'il n'était point de plus nobles plaisirs !
» Mais Dieu garde à la France une époque plus chère.
» Un Prince, réprouvant et la chasse et la guerre ,
» Fera jaillir du sein de périlleux hasards
y> L'ordre, la liberté, la paix et les beaux arts.
» 11 viendra quelques fois visiter mes ombrages ,
» Non le fer à la main pour m'accabler d'outrages,
» Mais calme, mt-ditanl son projet favori ,
» Et rêvant au bonheur de son peuple chéri.
» Philippe , que ton règne est loin de nous encore î
» Pour toi, poursuivit-il, imprudent que j 'abhorre ,
» Fuis, et si tu reviens ensanglanter mes bois,
» Crains de me rencontrer une seconde fois. »
Après ces mots empreints et d'orgueil et de haine , Il fait gémir l'écho de sa fuite soudaine , Et le pâle écuyer, frissonnanl dans sa chair .
4i4 rnvNT
Prend l'arçon, monte en selle ef fiiif ronime un éclair. Nous, qui laissons le cerf et laMchc innocente En paix, dans leurs vallons, brouter l'herbe naissante. Muse, ne craignons rien du spectre Grand-Vencur, Loin do le provoquer nous chantons son bonheur. Parcourons ces rochers, ces bois, ces monts énormes. Dont un esprit fantasque a dessiné les formes , Site majestueux qui naguère inspira Les,a^rcst^ pinceaux du pâtre Lantara.
ki , que j'aimerais un tranquille ermitage ! Aucun lieu dans mes bois ne me plaît davaniage, A l'aurore surtout, quand sur l'humble gazon Des nuages brumeux flotte l'exhalaison , Quand l'humide vapeur, comme une blanche gaze. De ce mont gigantesque environne la base , Et retrace à mes yeux , par un doux talisman , L'admirable beauté du rivage Léman. Doux pays que le Rhône avec fracas inonde , Beau lac qui réfléchis dans l'azur de ton onde Des glaces dxi Mont-Blanc la magique splendeur , Comment put-il quitter votre aspect enchanteur ,
ylATI'.liMF.. 11-
L'immorlcl (''(riv;iin dont l'anio vé-hrinoiito Fit parhîi- lu raison |)nr la voiv d'imc amanio? Ali ! si pareil à lui, dans ce ciiarnianl séjour , J'eusse reçu du ciel le g;énie et le jour , Uavi d'y posséder un foyer de lumière , Le temple du bonheur eût été ma chaumière; Jamais, jamais loin d'elle on ne m'eût vu courir , Et le même berceau m'eût vu naître et mourir. Rousseau choisit du moins pour son dernier azyle Un bois silencieux, un bocage tranquille. Où , libre désormais de ses mau\ dévorans , Il se crut sous l'abri des bosquets de Clarcns.
Quelle variété m'offrent ces solitudes ! IMon ame aspire-t-elle à dos ial)le;ui\ moins rudes? Je dépasse, en laissant la plaine à l'Occident , L'ombrage qu'embellit mon arbre confident; Je franchis un ravin ; puis un jeune bocage Couvre de ses rameaux la roule où j(! m'engage; Bientôt, suivant le cours d'un sentier lortucuv , J'aperçois de Franchard les rochers monstrueux. ( .">) Ouoi ! toujours d(>s rochers la Thébaïile inculte
ne CHANT
Aux vives du Permossc usurpera mon culle ! Ne puis-jc, un seul instant, délasser mes pinceaux Sous les ombrages frais de mes riants berceaux ? On dirait qu'en ces lieux ma Muse est enchaînée.... Poursuivons, puisqu'ainsi le veut ma destinée. Le désert, il est viai, réveille les douleurs , Mais je n'ai pas ^té bercé pariDi les fleurs.
0 toi qui revêtis la nébuleuse écharpe , Toi qui fis résonner des accords de ta harpe Les murs de ton palais par la mousse couverts. Et du sombre Morven les sommets toujours verts; Guerrier, barde célèbre au ténébreux génie. Harmonieux enfant de la Calédonîe! Pour charmer les échos de sons mélodieux , Que n'ai-je ton génie et ta harpe et tes dieux ! Ces agrestes coteaux , ces pins , ce mont colosse , Sont-ils moins attrayants que tes rochers d'Ecosse ? Et dans ces murs , ornés par un autre Numa , ÏS'est-il pas un palais plus brillant que Selma ? Ce Mont-Aigu , chéri de la naissante aurore , Est-il moins élevé que le roc Jnistorc ?
OCATKUCMK.
117
0 Morven î ce séjour, pour ùlie ton égal ,
N'implore qu'un torrent et le fils de Fmgal.
Ce bois sombre , où gémit le soulïle des tempêtes >.
Tous les ans retentit du fracas de nos fêtes.
Et l'amante et l'amant jettent des yeux surpris
Sur l'humble vétusté de ces murs en débris.
Ces murs n'ont pas toujours servi de monastère,
Et leur antiquité cache quelque mystère.
Non loin de là, parmi l'entassement confus
Des plus tristes rochers que l'œil ait jamais vus ,
Près d'un marais fangeux dont la vase infertile
Aux regards des passants masque plus d'un reptile.
Est un a^yle frais, mystérieux vallon ,
Où jamais n'a grondé la voix de l'Aquilon ;
Un chêne au tronc noueux de ses rameaux l'ombrage ,
Et d'énormes rochers ferment ce lieu sauvage.
Vous à qui ce désert offre quelques appas ,
Venez dans ce réduit, je vais guider vos pas.
Voyez , parmi ces rocs , cette profonde voûte
Où, do[»uis deux mille ans, l'eau tombe goutte-à-goulte.
Et (ju'à l'heure dos nuits on cntenil s'affliger:
Savez-vous que, trahis par un vil étranger.
Une belle, un guerrier, jeunes, remplis de cliarnics. Ont baigné celte roche et de sang et de lannes ? A niuurir en ces lieux ils étaient destinés ! Wuse, dis les malheurs de ces infortunés.
Lutèce était vaincue î une ruse guerrière , (A) Livrant à l'ennemi son humide barrière , L'avait mise en défaut sur trois points à la fois. Vainement son vieux chef, intrépide Gaulois, Déploya d'un héros la valeur exaltée , 11 fléchit ; et des siens la fouïe épouvantée , Des forôts et des monts encombrant les chemins , Fuyait le choc affreux des cavaliers Romains. Cependant le vainqueur , après mille ravages , Avait de la cité quitté les doux rivages ; Aux campagnes d'Alise, un imminent danger Rappelait promptement le terrible étranger. Lutèce respirait sa liberté première ; Chacun de ses enfans, tranquille en sa chaumière. Maudissant les exploits d'un vainqueur odieux , De son départ soudain rendait "races aux Dieux.
(,>! ATr.iKur:. llî)
Deux gueriiei"S de Liitèce, à la Ijii liante armure, l'rès (les lieux où la Seine, avec un doux nuirmure. Baigne de ma forêt l'ombrage ravissant , Cheminaient sur le bord du fleuve mugissant. Gigantesques tous deux, tous deux jeunes et braves. L'un , naguère échappé des forêts Scandinaves , Farouche, sanguinaire avec un froid dédain , Et bravant le trépas comme un enfant d'Odin. L'autre , bieaque Gaulois, n'avait rien de barbaie , Humain, reconnaissant , d'une loyauté rare , Ne devant qu'au hasard son ami dangereux , Plus jeune, plus aimable, et non moins valeureux. ACHAUD ( le Franc. )
Ami, lui dit le Franc, sais-tu que ma vaillance S'indigne du repos qui fait rouiller ma lance ? Je croyais arriver chez un peuple guerrier , Oui , le fer à la main , dort sur un bouclier ; Et le premier combat livré sous ses murailles Voit de sa liberté les tristes funérailles ! Quelle était mon erreur ! et pour(|uoi n'ai-j(^ pas De quelques-uns des miens fait suivre ici mes pas? Vaillamment socondc, mon bias, sans paix ni Ireve,
J"20 r.iiAM
Du sang de ces Romains eût abreuvé mon glaive ,
Et , les sacrifiant à ma juste fureur ,
Changé leurs chants de gloire en des cris de terreur. (5)
Leui-s cadavres épars dans vos champs infertiles
Mais, ô vaine espérance! ô regrets inutiles! Sur les débris sanglants de son peuple égorgé Le grand Camutogène est mort , et non vengé ; Et la Gaule tremblante a reconnu pour maîtres Des tyrans que cent fois ont vaincus vos anct'tres; Quelle honte pour vous !
HARALDE ( Ic Gaulois. )
Achard, écoute moi. Je ne m'offense point qu'un guerrier tel que toi Nous accuse d'avoir négligé la victoire. Paris, tu le sais bien, n'a pas cédé sans gloire. Aucun de ses enfans , lâchement effrayé , ÎS'a déserté le poste à ses soins confié ; Tous nos jeunes Gaulois se sont battus en braves , Et pour être vaincus ils ne sont pas esclaves. Ils auraient triomphé, si l'injuste destin N'eût été favorable à ce peuple Latin. Cainulogène , ainsi qu'aux jours de son jeune âge^
oi \ikii;mI:;. 121
Fesail do rétrangcr un cnVayant carnage;
Le sang autour de lui ruisselai! à grands flots.
Quand le vol d'inie hache abattit ce héros.
II tomba dans mes bras, pfdo, froid, sans haleine,
En murmurant ces mots que j'entendis à peine :
« C'en est fait; le tréjjas va me fermer les yeux :
» Mais , avant que mon ame ait rejoint mes aïeux ,
» Tu ne souffriras pas, Ilaralde, je l'espère ,
» Que des flots d'ennemis écrasent ton vieux père.
» Dérobe à nos vainqueurs mes restes languissans.
» Près d'un temple où les Dieux reçoivent notre encens ,
» S'étend une forêt ténébreuse et profonde,
» Que ce fleuve limpide embellit de son onde ;
» Nous pouvons, de la Seine en remontant le cours,
» Vers ce bois solitaire arriver en deux jouis.
» Ma voix te guidera vers un secret azyle ,
» Où je veux, désormais solilaire et tranquille,
» Te donnant pour époux à ma chère Amanda ,
» Finir en paix les jours que le ciel m'accorda. »
Achard, vois ces deux monts que la vague orageuse (G)
Divise et rafraîchit de son onde fangeuse ;
Vois ce hardi coteau dont le iront escarpé,
1 22 CUAXT
D'impénétrables bois parait enveloppé ;
Eh bien, c'est à ses pieds, sur cette humble prairie,
Oue ce noble vieillard et sa HUe chérie
Ont , protégés par moi , remonté ce ruisseau
Oue tu vois s'écouler à l'ombre d'un berceau.
Avançons et bientôt , assis sous un vieux chêne ,
Tes regards étonnés verront Camulogène.
Si toutefois les Dieux n'ont , depuis mon départ ,
Dans l'éternel séjour rappelé ce vieillard.
ACUARD.
Quoi ! ce guerrier respire ! ô jour, ô sort prospère ! Lui que j'ai vu cent fois à côté de mon père , Le jour de la victoire à nos festins admis , Boire aux crânes sanglants des guerriers ennemis. Qu'alors dans les combats il était redoutable ! 11 se précipitait tel qu'un fleuve indomptable. Quand rapide et gonflé par les torrents des cieux , A travere les rochei-s il roule furieux. La mort suivait ses coups ; mais après la victoire , Son luth harmonieux savait chanter la gloire ; Nos Scaldes les plus doux enviaient ses accords , El tous l'ont regretté quand il quitta nos bords.
QL'.iTlliKME. 123
De revoir ce héros le débir me tourmente ; Ilâlons-noiis. Mais, quelle est cette beauté charmante Qui dans cette forêt vint cacher ses appas , Et doit avec amour te presser dans ses bras ? Jamais au vieux Gaulois je ne connus d'épouse !
HAHALUE.
Il est vrai que long-temps sa liberté jalouse , ÎSe rêvant que défis et combats meurtriers , Pccpoussa des liens dangereux aux guerrière ; Mais l'amour a domi)té ce courage farouche. Achard , ici , permets le silence à ma bouche ; Je dois sur ces secrets me taire, et ce héros Te les révélera, s'il le juge à propos. Pour la jeune Gauloise , elle est la beauté môme ; Et jamais des mortels le monarque suprême Wc mit tant de candeur et d'ingénuité Dans le cœur innocent d'une chaste beauté. (Son front a la fraîcheur et l'éclat de l'aurore; j Sa bouche est un bouton que l'aube vit é'clore ; I L'amour a nuancé l'azur de ses beaux veux , Et Vénus envierait son souris gracieux : Son ame, si naïve, est digne c!e ses charmes.
12'» r.IlANT
Ciel ! avec quel titinspoit j'ai vu couler ses larmes , Un jour qu'ayant vaincu rennenii terrassé , Je revins du combat hors d'haleine et blessé ! Amanda prit le soin de panser ma blessure ; Aussi ma guérison fut prompte; et je t'assure Que, me sentant presser par de si douces mains. Je faillis pardonner ma disgrâce aux Romains. Avant peu tu sauras si ma bouche est fidèle , Et si ce doux portrait ressemble à son modèle. Mais, songe qu'Amanda fut promise à ma foi !
ACHARD .
Va , tu jîcux sans danger t'en reposer sur moi ; Les yeux de la beauté ne me touchent plus guère, Je préfère à l'amour les périls de la guerre ; Je n'ai que trop long-temps, oubliant mes devoirs, Adoré les appas d'une belle aux yeux noirs : Il est vrai qu'Anaïde était vive et charmante : Les bouillons, soulevés par la mer écumante, N'ont pas de son beau sein l'éclatante blancheur. Ni la rose des bois son aimable fraîcheur. Vingt guerriers, à l'envi, briguèrent sa tendresse; Je l'obtins; ma valeur plut à l'enchanierebse ;
QUATRIÈME. 125
Mais, bien loin de se rendre aux drsirs du vainqueur, La pudique beauté n'accorda que son cœur. Jusqu'à ce que l'hymen permît un autre gage. Vainement j'employais le plus tendre langage. Vainement, chaque jour, j'offrais à ses regards D'un ennemi vaincu la dépouille et les dards; Elle accueillait mes dons avec un froid sourire. Souvent, pour appaiser l'ardeur de mon martyre. J'allais après le jour, solitaire et sans bruit. Errer furtivement autour de son réduit. Là, couché sur le roc ou sur l'humble bruyère, Tant que le firmament demeurait sans lumière. En butte à la fureur de l'ouragan fougueux , J'épiais tous les pas de l'objet de mes vœux; Trop heureux de saisir, à travers la nuit sombre. Un accent de sa voix , im reflet de son ombre ! Et quand je lui parlais des amoureux plaisirs. Toujours le mot d'hymen refoulait mes désii"S. Las enfin de livrer un combat sans victoire, Je fis l'affreux serment d'en sortir avec gloire.
L'automne mugissait; l'Aquilon sans repos
120 CITAIT
Dos lacs (lo nos rochers tyrannisait los flols;
Et tU^jà les frimais remplaçaient la venlure :
r/élait l'heure où la nuit descend sur la nature.
Seul, suivi seulement de mon dogue Branno,
Je revenais joyeux des marais de Grodno;
Un ours m'avait conduit dans cet affreux parago, '
Et sa noire fourrure honorait mon courage.
Plus que jamais en proie aux tourmcns de l'amour,
Vere les champs bien aimés je hâtais mon retour.
Quand un marais fangeux , vaste et profond sans doute ,
Vint, dans l'obscurité, me dérober ma route.
Je m'élance et, du lac bravant les froides eaux,
Je traverse en nageant sa forêt de roseaux ,
Et, malgré les dangers, en peu de temps j'arrive
Faible, pâle, tremblant et glacé sur la rive.
Je me trahie aussitôt , en ce pénible état.
Aux lieux où m'attendait le plus tendre combat.
Anaïdc au repos avait livré ses cliarmes :
Moi , feignant d'éprouver les plus vives alarmes ,
Je profère à grands cris ces douloureux accens :
Chasseurs ! pâtres ! guerriers ! mortels compatissans!
Venez, secourez-moi, ma blessure est mortelle
niKrr.if.Mi'. 127
s
Anaïdc pnrnîi , mo rorncillc, d |iirs d'illc
Tdiit j(tyrii\, j(! iM'iK'lnî avec hi \<>lu|ili.,
Va ravis les ravcnis (!(• coll*; â[tr(! bcaiih',
lit' hicii î ((' ([ni (Icvail rn'assurcr sa frndrossf ,
!\!<! priva sans rcloiii' du fniil de m >n adresse:
Klli; s(d)il le joui; des ainoiirouses lois,
Mais ce fui la [iremirre el la di'rnière fois.
M;\ ruse lui parut un eriuK^ é[)f)uvantal)le;
Son humeur clKuiue jour ('tait plus iudonipddile.
Osais-je, dans l'accès d'un délire aniouicux ,
Lui lappeler, loul bas, des luoiiiens i)ienliein'(Hi\?
I ne soudain!; liorriMU" s'(!niparait de son ame.
Peu fail [lour enduier ces caprices de femme,
.le, laissai la cruelle en proie à ses remords.
Kl vins, pour l'onhlier, combattre sur vos bovds;
Juiant (|U(! la b(>aulé, n"im[)orleen quel om[»ire,
A s(;s charnus jamais ne me verrait sourire.
llaralde, par Oïlin! je liemlrai mes sermeus.
C'est ainsi que parlaient ces d(Mi\ guerriers amans, Ces fidèles amis, lit-ros ilemi-sauvages, Ou'un bi/arre destin ji>la sur nos rivages ,
128 cri A NT
Se racontant les maux dont ils avaient gémi , L'un cherchant son amante , et l'autre un vieil ami. Dt'jà , malgré l'obstacle et les dangers sans nombre Que présentait ce bois marécageux cl sombre , Kn côtoyant les bords d'un limpide ruisseau , lis avaient dépassé la hauteur du Monceau. Ils arrivent bientôt à la source isolée Dont l'onde solitaire arrose la vallée.
En ces temps-là , privés de tout royal appui , Ces lieux n'étaient pas tels qu'on les voit aujourd'hui. La végétation, riche de mille entraves, Dans ses réseaux touffus arrêtait les plus braves ; Là , nul sentier pour l'homme , et le hideux serpent Y bruissait caché sous l'arbuste rampant. Mille oiseaux y formaient un discordant ramage : Du monde à son berceau c'était la rude image !
Haralde, reprenant la parole en ces mots : « Cet endroit nous vit prendre un instant de repos, » Puis, quand le vent du soir eut de sa douce haleine i» Embaumé de parfums ce sauvage domaine.
oi VTiili.iii:. 120
» Nous gravîmes les l'ocs de ce vaste cùleau ;
» Mais, la nuit sur les bois jetant son noir manleau,
v» Mes yeux n'ont pu saisir une route précise
» Qui puisse une autre fois me guider sans méprise.
» A travers ces rochers je ne reconnais pas
» Le tortueux sentier qui conduisit nos pas.
» Mais, puisque désormais notre cause est commune,
» Par un double chemin éprouvons la fortune;
» Marchons séparément vers ce but incerlain ,
» Et le premier de nous que son heureux destin
» Guidera sur les pas de la jeune orpheline,
» Poussant un cri joyeux du haut de la colline,
» De loin, à son ami signalera le port.
» Séparons nous. — Achard ajoute avec transport :
» Oui, d'un guerrier parfait tu m'offres le modèle,
» Dès ce jour je te voue une amitié fidèle;
» Mais en se séparant notre usage guerrier
» Veut que deux vrais amis changent de bouclier :
» Qui te fait hésiter ? et d'où nait ce murmure ?
» Bientôt chacun de nous reprendra son armure
» Donne, voici la mienne; Odin m'en fit présent, » Et son chiffre est gravé sur cet a( i(M- luisant :
1 ÔO CHANT
» Jamais lu ne portas de glaive moins fragile.
A ces mots, nos guerriers volent d'un pas agile; L'un à droite s'enfonce en des bois ténébreux , L'autre parmi des rocs et des ravins nombreux ; Et tous deux séparés par un mont dont la cime (7) Paraît s'environner d'un effrayant abyme.
A cet âge, avec joie on brave le danger
Le sort favorisa le fils de l'étranger. Ce guerrier vigoureux , appuyé sur sa lance, A travers les rochers comme un aigle s'élance. Il gravit , il s'attache aux buissons les plus forts , Et parvient au sommet après de longs efforts. Mais que devint Achard à ce spectacle horrible ? Car ce séjour affreux, désordonné, terrible. Offrait comme aujourd'hui, mystérieu.% chaos. L'aspect d'un mont-cadavre au milieu de ses os ! (8) Long-temps il admira cette «cène imprévue : Mais ce c|ui l'enchanta, ce cjui charma sa vue. Une femme , un esprit , un ange de beauté , Joignant à la candeur un air de volupté , Assise au pied d'un roc qui regardait l'aurore.
QUATRIÈME. 131
Tirait des sons plaintifs d'une harpe sonore ,
Et les embellissait du charme de sa voix.
Achard , avec respect , s'approche , et cette fois
Il dépose du Franc le langage farouche ,
Et les mots les plus doux se pressent dans sa bouche.
11 interroge ainsi cet ange au doux concert :
« Vous, par qui s'embellit ce sauvage d'.sert, » Et qui m'apparaissez sur sa plage inconnue » Comme un rayon du ciel éclatant sur la nue, » Astre de ces rochers où le sort me guida , » Vierge , beauté céleste , êtes-vous Amanda ? » — Oui, répond l'étrangère, en cachant quelques larmes, » Tel est mon nom ! mais toi, dont je connais les arnwis, » Es-tu le messager des divins bienfaiteui-s, » Ou le cruel agent de nos persécuteurs ? » Es-tu Gaulois ? Ce jour est-il un jour prospère ? » — Je suis, répond Achard, l'ami de votre père, » Le compagnon d'Ilaralde, et bientôt son vengeur. »
Le front de la beauté se couvre de rougeur
Ils observent tous deux le plus profond silence, Quand d'un pas chancelant et courbé sui sa lance ,
1 "-2 CHANT
l'avait lo vioux Oaulois. Son sôvèro coup d'œil Du Kianc qui l'observait blessa le vain orgueil ; Mais il sut composer sa voix et son visage : « — 0 vous , que je croyais au palais des nuages ! » Invincible guerrier, dont les vaillantes mains » Auraient pu sous Lutèce écraser les Romains , » Sans l'échec imprévu de ce jour que j'abliorrc ! » De plus affreux dangers vous menacent encore : » Votre azile est connu de farouches soldats ; » Pour votre liberté ne redoutez-vous pas? » lia ! quittez à l'instant ce refuge infidèle , » Fiez-vous à ma foi , mon courage et mon zèle » Eloigneront de vous des tjTans odieux ; » Ils ont même déjà pénétré dans ces lieux , » Et mon bras a plongé ces guerriers dans la tombe. » Mais un héros peut-être en ce moment succombe.. » Haralde , cet enfant cher à tous les Gaulois , » Qui défendit ses Dieux , ses foyers et vos lois , » Ce véritable ami , que j'aime comme un frère, » Percé de coups , tomba sous la lance étrangère. » Mais grâce à la vertu des simples de ces bois , » Je contins sa blessure et lui rendis la vi>ix :
Ql ATRIi;>II.. l-
» — C'en est fail , me dit-il , et le trépas m'enehaiin' ,
» Achard , vole au |)lulût trouver Camulogène,
» Dis-lui que je succombe, et, qu'avant mon dé[)art,
» A mes tristes adieux il vienne prendre part.
» Si , l'inflexible mort ayant clos ma paupiùre ,
» Vous me retrouvez froid et couché sur la pierre ,
» Je te cède mes droits sur ma chère A manda. »
Le plus affreux silence à ces mots succéda. Seulement la beauté, qu'un noir chagrin dévore, Pfdit; ainsi qu'on voit la [)lus brillante aurore, Quand l'immonde vapeur d'un brouillard odifux Vient affaiblir l'éclat de ses traits radieux. Aisément le vieillard discerna le mensonge , Et sur lui ce discours glissa comme un vain songe : Il dit au Franc ; « Jamais je n'ai fui l'ennemi ; » Contre tous les dangers mon cœur est affermi. » Je reste en ces rochers. Toi, guerrier Scandinave, » Je connais tes aïeux, ton père fut un brave ,
» Et sans doute tu suis l'exemple paliMiu'l »
Terrassé par ces mots, le guerrier criminel Allait se prosterner et s'accuser lui-mèm(},
1 54 CHANT
SI l'aspect enchanteur de la beauté qu'il aime , En égarant son cœur, ne l'efit ainsi porté A violer les droits de l'hospilalité.
C'était l'heure paisible où les Zéphirs plus calmes De ma belle foret n'agitent plus les palmes ; Le ciel était serein, et l'astre aux ailes d'or Parmi des flots d'azur resplendissait encor ; Soudain il se dérobe, et l'horizon plus sombre Pâlit , se décolore et disparaît dans l'ombre ; Et la noire Immortelle envahit l'univers. Seul, et préoccupé de son dessein pervers , Achard , que de sa couche un soin barbare exile , De la vierge Gauloise environne l'azile ; Attentif et prêtant l'oreille au moindre bruit , Il plonge ses regards dans le sein de la nuit ; Il entend un guerrier qui , frappant sur ses armes , Faisait gémir les bois de ses vives alarmes ; Il vole , et reconnaît Haralde à ce discoure : « Achard, est-ce bien toi qui viens à mon secours? » Un hideux sanglier m'a surpris sous l'ombrage , » Et tandis que le monstre éprouvait mon courage ,
» Un autre avec fureur sur moi s'est élancé ,
» Et dans des flots de sang m'a soudain renversé.
» Long-temps après, la nuit me ranima sans doute,
» Je me lève et, fuyant des lieux que je redoute ,
» Jusque dans ces rochers j'arrive par liasard.
» Mais toi, connais-tu bien l'azile du vieillard?
» Amanda?... — Oui, parmi ces roches menaçantes,
y> J'ai découvert cet ange aux formes ravissantes ;
» Je l'aime autant que toi ; tu possèdes son cœur ;
» Mais sa main ne sera que le prix du vainqueur.
» Défends-toi , car ici tu n'as pas à combattre
» Le monstre des forêts que ton bras vient d'abattre :
» Mais plutôt , puisqu'ainsi l'ont décidé les Dieux ,
» Meurs ! et délivre-moi d'un rival odieux î »
Il accable, à ces mots, Ilaralde qui succombe ,
Puis va sous un rocher lui creuser une tondje.
Car , pour se conformer à ses sauvages lois ,
Il devait inhumer l'infortuné Gaulois.
L'aurore, indifférente aux vertus comme aux crimes , Des monts de ma forêt vient colorer les cimes. Achard vole au devant de la jiune beauté.
I'~0 f.liAM-
Amanda l'inleiroge avecsévùiito :
D'un sang qui fume encor pourquoi l'aflieusc tache Aujourd'hui rougit-elle et ton glaive et tu haclie? Depuis hier un meurtre a-t-il souillé ta main ?
ACHARD.
Ce glaive s'est trempé dans le sang d'un Romain Qui se glissait dans l'ombre autour de ta demeure , Que mon œil a surpris , que j'ai puni sur l'heure , Et qui sert maintenant de pâture aux corbeaux.
AMANDA.
Si tu l'as justement plongé dans les tombeaux , Pourquoi , sombre guerrier , vois-je sur ton visage Un météore affreux de funeste présage ? Le trouble de tes sens ressemble à des remords î
ACHARD.
Amanda, c'est assez nous occuper des morts : Tes odieux soupçons blessent mon ame altière. J'ai le droit d'exiger ta confiance entière; Ton père doit bientôt subir la grande loi , " Et tu n'auras alors d'autre soutien que moi ; En vain lu compterais sur un ami d'imfance !
QIATKltMF.. 137
Ilaraldc est impuissant à prendre ta défense ; Il goûte les bienfaits de l'éternel repos.... Celte nu il j'ai moi-même inhumé ce héros. Veux-tu qu'à tes regards je découvre ses restes?
AMANDA.
Non , non , je crois assez à tes discours funestes ! Ilaralde est dans la tombe , et voici mon dessein : Tu pourras me plonger un poignard dans le sein;
Jamais ta volonté ne fléchira mon amc
Si lu veux qu'Amanda puisse approuver ta flamme ,
Respecte ma personne et cache ton amour
Tant que mon noble père ici verra le jour.
Mais quand par la douleur son ame poursuivie
Pour voler vers le ciel aura quitté la vie ;
Que mes yeux auront vu son corps inanimé.
Près du jeune Gaulois que nous avons aimé ;
Que mes pleurs un instant auront baigné leurs cendres ;
Je ne m'oppose plus à tes vœux les plus tendres.
ACUARD.
Alors, je ne suis plus que votre défenseur , Kl je vous aimerai comme on aime une soeur.
138 CHANT
Mais la mort vint bientôt frapper au loît rustique ; Le vieillard expira; pareil au chêne antique Qui porte vers le ciel ses rameaux encar verts , Et que vient renverser le souffle des hivers. Par les soins d'Amanda , sous la roche escarpée , Près d'IIaralde et paré de sa vaillante éi)ée , Repose ce héros, séparé des humains Par CCS mots : Ici gît renncmi des Romains.
Trois fois le dieu du jour dissipa les ténèbres Sans que l'ange tles bois quittât ces lieux funèbres ;. Immobile, on l'eût prise , au fond de ce ravin. Pour un froid monument, pour un marbre divin.
Le Franc, que dévorait un sentiment profane, Vient enfin rt-clamer la beauté qui se fane ; Mais, déjà parvenu dans les palais mouvans , L'aimable et doux fantôme erre parmi les vents ; Son ombre est dans les bras d'un amant et d'un père. Achard, à cet aspect , long-temps se désespère , Il remplit les rochers de ses gémissemens ; Puis , ayant réuni ces malheureux amans ,
QLATIUÈME. 439
Et baignant jour et nuit leur tombeau de ses larmes , Cette affreuse demeure eut pour lui quelques charmes. 11 espérait tranquille y aichcr ses vieux ans ; Dieu ne le peraiit pas : deux guerriers imposans Vinrent avec respect visiter la chaumière : « Ils sont là, dit le Franc, en leur montrant la pierre, » Et vous ne les verrez qu'en m'arrachant le jour! » Soudain il veut s'armer, mais dans le noir séjour Le fer des étrangers plonge enfin le barbare , Et du corps d'Amanda leur piété s'empfire. (9) Long-temps l'écho des bois gémit de ces malheurs , Et la roche funèbre en verse encor des pleurs !
C'est depuis cet instant, dit à son auditoire La chronique où ma muse a puisé cette histoire , Que du vieux nom de Franc, joint à celui d'Achard , Ce sauvage réduit fut appelé Fmnclinrd.
NOTES
DU CHANT QUATRIEIVIE.
^>-^'<m
Pnge 107, vers 2. (1) Et que r homme a 7iommcs : les Gorges d'Aprcs-Monfs.
Les sommets de ces Gorges ne seront jamais visités que par (les ]iictons jeunes et vigoureux ; ces lieux sauvages iliiVèrcnt des avitrcs rocliers de la foret, en ce qu'il n'v a sur les hauteurs aucune route pratic|uée qui en facilite l'explo- ration. Ensuite, point de verdure en automne j le genévrier même, ce saule des rochers, y est extrêmement rare. Les pentes et les hauteurs y sont hérissés de hlocs, sépaiés les
-142 NOTES
uns des autres, et qu'il faut escalader de pied ferme, au risque de rouler dans les intervalles qui sont remplis d'une herbe haute, fangeuse et cachant des marais infects.
Une autre particularité assez remarquable, c'est que toutes les cimes des rocheis sont cannelées horizontalement comme si , étant d'argile , elles eussent été entaillées par des, boulets dans la direction de l'Est au Couchant. Je ne crois pas qu'il existe en aucun lieu de la forêt un plus grand nombre de rocs plus bizarrement groupés; il y en a deux, surtout, qui sont séparés par une gorge de vingt pieds de profondeur du milieu de laquelle s'élève, fort k-propos , un bouleau, dont les branches vigoureuses servent à franchir l'intervalle qui n'est cependant que de quatre pieds; sur un de ces rochers , on trouve ces mots écrits avec un pinceau : Pont du Diable.
Page 100, vers 3.
(2) Un être fantastique est le roi de ces lieux.
Il est ici question du fameux Spectre qui dans l'automne de 1599, apparut à Henri IV et aux seigneurs de sa suite. Ce
DU CHANT QUATUIÈME. 143
fut le comte de Soissons que le Roi envoya contre cet inconnu mystérieux, mais il ne put jamais le joindre.
Cent ans après , jour pour jour , dit-on , Louis XIV étant à la chasse dans notre forêt , eut également une vision qui l'avertit d'un fait qui était particulier à ce monarque , et , bien qu'il tint cette vision fort secrète, néanmoins les mêmes faits lui furent répétés plus tard par un parent du fameux Nostradamus,
M. de Voltaire, dans ses mélanges de littérature ne dé- daigne point de parler de ces particularités , mais avec le ton dérisoire qui lui était familier quand il parlait des choses surnaturelles.
Le nom de cet illustre éciivain me rappelle une anecdote relative à notre forêt, et qui je crois n'est pas très-connue.
En 1725, Louis XV étant à Fontainebleau, on lui présenta quatre sauvages enlevés aux forêts du Mississipi; M. de Aol- laire , qui était alors fort bien en cour, interrogea long-temps ces enfans de la nature; l'histoire rapporte que lorsqu'on entra dans les vieilles futaies , l'aspect de ces bois leur rap- pellant leur lieu mtal, ils demandèrent à marcher, mais qu'ayant plusieurs fois tenté de s'échapper, on fut obligé de les remettre en voiture.
144 NOTES
Pnge 115, vers 20.
(5) J'aperçois de Franchard les rochers monstrueux.
Franchard est une maison de garde qui fut autrefois un monastère : dès le douzième siècle, un abbé de Sainte- Geneviève , et évêque de Tournay, écrivait au frère Guillauuie qui habitait alors cette solitude :
Solitudinis horror ferarum non honiinum inculta domicilia , terra arida, nec herharwn ferax , nec hurnoris abundans , adeo ut aqua ipsa quœ deforis cellani tuam giittatirn profilât , nec soporeni aplum giistui , nec visui jucunduni colorctn.
A cette époque deux ermites y avaient déjà été égorgés successivement, comme le prouve cet autre passage de la même lettre :
Latronum lirnor , qui duos deccssorcs tiios interfeceriint.
Ainsi l'ermitage existait , selon toute apparence , avant le château de Fontainebleau ; et Ton doit , ce me semble , coiisidérer comme une preuve de son antiquité la manière invariable dont son nom fut toujours écrit. Dans une charte de Philippe-Auguste , on lit :
Fratribiis canonicis ecclesiœ de Franchart.
Ce simple ermitage devint une véritable communauté qui fut abandonnée , lors d'une invasion que les Anglais
DU CIIAKT QUATRIÈME. 145
îirent dans le pays, et la maison détruite en ^712, par ordre de Louis XIV, dans la crainte que ce lieu ne devint une retraite de volcui-s.
Quelque temps après , on trouva dans les caves plusieurs cofi'res pleins de linges et d'iiabits qui tombèrent en poudre dès qu'ils eurent pris Tair.
Aujourd'hui ce n'est plus qu'un site champêtre, où se réunissent la ville et les environs le mardi de la Pentecôte , pour y chanter, danser et boire , sur la pelouse, à l'ombre des chênes , et paver un tribut d'admiration à la Roche qui Pleure.
Page 118, vers 3 .
(4) Luti'ce était vaincue ! une ruse guerrière.
Cet épisode se rattachant à la prise de Paris par un des lieutenans de César, il est à propos , je pense, afm de donner (juel({u'autorité à mon récit, de mettre sous les veux du lecteur la source où j'ai puisé.
L armée Romaine, aprrs avoir franchi la Seine à l'iin- proviste, se préseiUe devant Paiis :
10
i\G NOTES
Prima liice, et nos tri omnes cranl transportati ; cl hostiuni
acies ccrnahaluv Dat signum prœlii Ipsa dux
hostiuni Camidogenus suis aderat , atqiie eos cohortatur
Non eo quidem tempore quisquam loco ccssit, sed
circumventi omnes interfectique sunt : eadem Jorlunam tulit Camidogenus,
De Bello gallico. — Liber 7.
César fait tuer Camulogène dans cette bataille ; César peut s'être trompé ; j'ai lu dans une vieille histoire de Paris que le cliei Gaulois ne fut que blessé , et qu'il fut transporté dans une forêt voisine ; j'ai suivi cette version.
César* dit encore :
SiCf cuin suis fugienlibus perrnixti, quos non sih'ce mon- tesque texeruntj ab equitatu sunt inlerjecti. Hoc negotio con- fccto y Labienus reverlitur Agendicum.
Je ne donne pas l'explication de ces phrases, parce que mes vers en sont la traduction fidèle.
Page 420, vers o. (5) Changé leurs chants de gloire en des cris de terreur. César, et tous les historiens, s'accordent â représenter les
DU r.lIANT OI.ATUIIMF.. 447
Francs comme des guerriers féroces , toujours prêts à réj^andrc lo sang, et plaçant la vengeance au rang de leurs premiers devoirs.
Achard est Scandinave, et cependant il porte ici le nom de Franc ; cette légère contradiction existe dans la légende que j'ai suivie.
Page 121 , vers 20.
(G) Achard, vois ces deux moûts que lu rngue orageuse.
Il y a dans les vers qui suivent intention bien marquée de décrire le point de la Seine le plus voisin de Fontainebleau , c'est-à-dire : Yalvins. J'avoue qu'ici je suppose; car, où l'histoire est en défaut, peuvent se placer des conjectures; et d'ailleurs , le poète est dispensé d'une scrupuleuse exac- titude dans les épisodes d'amour, pourvu que le fond soit vrai.
1 '( 8 Norrs
P:li;(' 1"0, vors n.
(7 ) El tous deux séparés par un mont dont la cime.
Le Mont-Aigu est ellectivement isolé de la chaîne de roclici s t|ui renviionue \ mais il n'avait point alors cette multitude de ])ins qui Tcnlacent d'un lien de veidure, et lui donnent l'asjiect le i)lus pittoresque.
Pnge 430, vers IG.
(8) V aspect d'un mont-cadavre au milieu de ses os.
Parmi la multitude de personnes qui vont à Francliard, le jour de la fête , il en est peu qui comiaissent les Gorges qui forment le caractère distinctif de cette partie de la Forêt : on horne ordinairement son pèlerinage à la Roche qui Pleure, vi- site qulest rigoureusement obligatoire. Ces Gorges cependant ne sont qu'à deux pas. Mais je conçois facilement l'indiffé- rence d'une partie des pèlerines. Le moyen de s'engager avec des souliers de satin, dans des landes hérissées de bruyères ! et puis , tout le monde n'est pas appréciateur des rochers comme l'ermite Guillaume.
Le point le plus avantageux pour la perspective est
rextiéiullé occidentale de la chaîne du Sud , à l'endroit où se trouve un rocher dont la surface semble couverte d'écailles, et qui est si bizarrement taillé qu'il est appelé vulgairement le Dragon.
Les Anglais sont moins indifférens que nous à ces sortes de beautés, car plusieurs roches sont charbonnées de leurs vers.
Ceux qui ne voudraient pas «îsquer l'excursion romantique que je viens d'indiquer, peuvent au moins faire un petit voyage pittoresque dans la vallée du Chcne-BriUe'j ils y verront >, certainement des choses dont on se souvient long-tem|)s. La partie de ces monts qui regarde le Couchant, a du subir une secousse assez violente, pu!Sf(ue toutes les roches en sont brisées par suite du poitc-à-faux dans lequel elles se trouvent placées.
Page 139, vers 10.
(9) Et du corps d'Amanda leur pu té s'empare.
La connaissance de l'état politique des Gaulois avant César étant très-inq)arfalle, il en résulte qu'il règne beaucoup d'ob-
450 NOTF-S DU CHANT QUATRIÈME.
scurité dans cet épisode 5 et bien des personnes penseront qu'il n'est qu'une fiction fondée seulement sur la ressemblance des noms ou des monumens celtiques. Je déclare ici aux incré- dules, qu'ils trouveront à Paris , au cabinet d'antiquités de la bibliothèque royale , l'urne cinéraire qui renferme les restes de la jeune Gauloise; cette urne est en marbre, et la face principale est ornée d'un feston de fleurs qui se rattache à des têtes de béliers ; on y remarque une inscription latine qui signifie que : Piliisa jit exécuter ce monument pour sa Jille Anianda, marie à fûge de dix-sept ans , l'an de Rome 696.
riîJ DU DERîilER CHA>T,
POESIES DIVERSES.
\^0Côic& ^ivcvçes.
I.
EPIÏRE V M. DUnAlND, Par M. Dk Poxgkkville , de rAcadciuic Fian<;aiso.
L'oiseuu que la volière eiireniie à peine éckis ,
Gai, léger, se croit libre en son étroit cnclc^s.
Mais sitôt qu'aux beaux jours se réveille le inonde ,
Qu'une sève d'amour et de plaisir l'inonde.
Dans les bois refleuris quand mille autres oise;iu\
Sous l'ombrage, en chantant, suspendent leius berceaux ,
Un air voluptueux que le captif respire
Lui révèle sa chaîne ; à la rc»nipre il as[)ire :
^ "^ 4 POÉSIES
Il convoite les champs , inquiet, agité ; Pour la première fois aimant la liberté , 11 irappc SCS barreaux et du bec et de l'aile.
A Ion penchant natif ainsi l'art te rappelle. L'artisan tient en vain le poète caché. I^ar un pouvoir secret de toi-même arraché , Le talent prend l'essor, comme un fertile germe S'échappe en déchirant l'écorce qui l'enferme. Tu modules des vers aux cris sourds des rabots ; En cothurnes un dieu transforme tes sabots. Quand le poids du travail tient ta tête abaissée , Par un sublime essor s'élève ta pensée : La baguette d'Armide est sous ton tablier , Et pour toi change en temple un obscur atelier. Aux plus heureux mortels Ion art doit faire envie Qui l'ignore vit moins qu'il n'assiste à la vie. Le poète peut tout : d'un vol audacieux Il fuit ce monde étroit , s'élance dans les cicux , Et des banquets divins réalise les fables. Charmante illusion, délices ineffables! 0 combien je vous dois de momcns enchanteurs!
DIVERSES. 155
Mais les rêves sont courts quand ils sont trop flatlcui-s.
Avec sou aigre voix la vérité cruelle
Vers un monde oublié brusquement nous rappelle.
Il est triste ce monde , et surtout dans nos temps : Là, pour le vrai poète il n'est plus de printemps ; L'orage toujoms gronde , et , né pour les ténèbres , Le hibou , seul joyeux , chante les jours funèbres. C'est lui seul qu'on écoute r un public froid et vain Désapprend à sentir le langage divin. Et lu veux le charnier aux doux sons de ta lyre? Va, jouis en secret de ton heureux délire. Quoi ! lorsque les partis , tels que des flots grondans , Se brisent l'un par l'autre, et toujours plus ardens, Après les chocs affreux de leur rage indomptée , îSo jettent sur nos bords qu'une écume infectée , Tu mêlerais ta voix aux cris de la fureur ? O i)oèle des champs, quelle est donc ton erreur ! Crois-tu par tes concerts voir la haine étouffée? Dans nos jours malheureux que pourrait un Orjthée? Ce peuple est las de loul : léger, capricieux, 11 dévore la vie, il est déjà Irop vieux.
150 i'Of:sii:s ^'
Du haut tic au S[)lciulcui' , géant iiiliiiue, il loiiibc ;,
MouilriLT des beaux ails, il les suit dans la tombe;
Les ails ne sont pour lui que di.'s Cmits étrangers ,
Objet de luxe odérts à ses goûts passagers.
La faveur n'a qu'un jour pour ce maître frivole ,
Ce qu'il admira trop avec joie il l'immole.
Sur son cbar triomphal quand Vollaire entraîné.
De flots d'adorateurs brillait environné ,
Et radieux, voyait la France réunie
Saluer en ses mains le sceptre du génie.
On lui dit : « Tout un peuple est donc ici pour toi!
« Régner par les talens c'est être plus que roi . . .
» — Oui , répond-il , le ciel brille après la tempête ;
» Mais si le fanatisme, achevant sa conquête,
» M'imposait de Calas les supplices affreux ,
» Il serait là ce peuple; il serait plus nombreux! »
D'émotions avide, en tout l'homme est extrême; Quand il ne peut. haïr, avec fureur il aime; Impétueux et faible , idolâtre inconstant , Est-il jamais pour lui de prodige éclatant Qui bientôt ne s'efface? Ah! comme avant les âges.
blVF.nSES.
<Jir:mjonr(riiiii I;i natun; onfanlc ses ouvragc*s Et d'orbes flamboyans, de mondes radieux , Poiir la première (ois sème les champs des cieiix ; L'homme, accablé d'extase à ce pompeux miracle. En dévore des yeux l'incroyable spectacle ; En rc[iaît tous ses sens. Bientôt tant de splendeur Glace en se prodiguant sa curieuse ardeur. De milliards de soleils l'interminable masse, Se prolongeant sans fin dans l'éternel espace , IN'ofTre à ses froids regards, dans les plaines d'a/ur. Qui) l'ornomcMit du toit de notre monde obscur. Mais il faut vaincre plus que cette indifîérence. Quand îu pourrais chainier l'opulente ignorance , Charmer l'oisif, le sot de lui seul entiché, Distraire l'intrigant sur sa roue attaché , Sais-tu quel vil troupeau, né dans un jour d'orage. S'empare insolemment des beaux arts qu'il outrage? Sifflé par le bon sens, par l'intrigue applaudi , Ce troupeau famcli(]ue, au scandale enhardi , Dans nos troubles grossit sa hideuse phalange , Comme les vermisseaux pullulent dans la fange. Innombrable, il transforme avec avidilé
458 POÉSIES ^
L'empire des beaux arts en déscrl infecté. Plein d'un sacré courroux , Hercule redoutable , Veux-tu des Augias purifier l'étable? Déserteur courageux des bois qui t'ont charmé , Dans un monde inconnu , pour le combat armé , Viens-tu, fuyant l'étude et ses paisibles fêtes. De la célébrité défier les tempêtes , Échanger le doux luth que tu reçus du ciel Pour un mordant crayon qu'il faut tremper de fiel?
Reste sous le feuillage, il n'est jamais trop sombre L'accent du rossignol est plus touchant dans l'ombre. Au titre d'artisan ta raison a souscrit ; Le travail de ton bras délasse ton esprit. Artisan et lettré, cet heureux privilège Contre l'oisif ennui doublement te protège. Plus d'un grand envia le sort de l'ouvrier; Un roi bien malheureux fut heureux serrurier ; Jean-Jacque à son Emile imposa la varlope. Qu'importe de quel rôle un sage s'enveloppe?. Le sage est toujours noble, il est heureux du moins. Dans les brillans succès l'orgueil veut des témoins ;
«
gj' DivEnsFS. 150
Mais, crois-moi, le Ijunheui naîi dans la solilude.
Garde donc, pour jouir, le labeur et l'éludo. Interroge souvent ces hôtes des forêts , Ces vieux chênes, d(S grands complices trop discrets ; Ils ont prêté leur ombre à l'impure licence , Aux pièges où le vice attira l'innocence; Ils ont vu des forfaits, des combats, de grands maux ; Que de rois ont passé sous leurs épais rameaux ! Et naguère ils ont vu, détrôné, solitaire. Celui dont les remords vengeaient déjà la terre... Célèbre ces grands noms évoqués par ta voix , Ces noms vivans encor et qui peuplent ces bois. Tes vers, par les é^hos redits sous la feuillée. Du voyageur surpris charmeront la veillée. Quelque jour dans le monde ils pourront retentir ; Ce que l'esprit créa ne peut s'anéantir. Rien n'efface le sceau (jue le talent imprime ; C'est la flamme immortelle, un souffle la ranime.
160 por.siES
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IL
RÉPONSE A M. DE PONGERVILLE ,
Par M. Durand.
0 bonheur imprévu dont je me glorifie! Quoi! vous, qui possédez mille talons divci's. Du séjour éloquent de la philosophie
Vous daignez répondre à mes vers!
Et, par des chants llattcurs énervant mon courage, Vous me faites chérir les douceurs du repos ; Comme un père, à son fils qui veut braver l'orage, Prodigue ses conseils en lui montrant les floîs.
Mais quand votre Apollon, exaltant mon génie. Me dit : cache ta lyre ou retiens en les sons î De vos brillans accords la divine harmonie Paralyse l'effet de vos sages leçons.
DIVF.HSES. iiil
Do la société vous liabitoz les cimos; El, pouvant des mortels épier tous les pas , Vous connaissez le monde, et vos nobles ninximos Signalent des dangers que je ne comprends pas.
Je verrai si je [)uis me ré'soudre à me taire
Mais, si le feu sacré me consume toujours,
Je ne veux désormais, poète solitaire.
Célébrer que les champs , la paix et 1(}S beaux jours
Au lever de l'aurore, assis sur l'herbe tendre, A la douce fraîciieur de l'ombre de nos bois. Il n'est ri(Mi de [«lus doux que de voir et d'entendre Les oiseaux folâtrer en mariant leurs voix.
C'est devant c(}s tableaux qu'en secret je \\om lire ; Si j'en suis détourné par des objets touciianis, Alors un feu divin , un inconnu délire \'uml subjuguer mon cœiu' d m'arracher des chanis.
J'écris alors; je peiijs lout ce quV»n dei(i(> ;
Le talent, les l)(>nux arts, <t l'amour, vt riioi)n<>iir,
1 1
ij 62 POÉSIES
Et les charmes divins de la pliilosopliii; , Seule divinité (jni donne le bonheui".
Je peins l'homme tranquille en son humble domaine , Qui n'a point dans les camps coulé ses plus beaux jours; Et dont jamais le cœur ne connut d'autre chahic Que le tendre lii")i de ses jeunes amours.
Heureux qui, protégé par l'auguste sagesse, D'un œil indifférent contemple les grandeurs ! Que î'or n'éblouit point, et qui dans sa jeunesse A du savoir humain sondé les profondeurs!
Ma Muse en écrivant ne cherche point la gloire. Dans leur célébrité tant d'hommes ont gémi ! Et quand arrivera la fin de mon histoire , Trop heureux d'emporter les regrets d'un ami î
Tels sont mes sentimens; ils sont un peu sauvages: On ne m'a pas appris à les déguiser : mais Gardez mon souvenir, et sous mes beaux ombrages Je ne vous oublhai jamais.
DIVERSES. -103
III.
EÎMTUE A MAITRE ADAM.
Joyeux épicurien, menuisier de Neveis ,
C'est à vous que je veux adresser quelques vers.
Les vers ne vous sont pas un étrange langage;
Au sommet d'Hélicon, dans le sacré bocage,
Maître Adam a prouvé, par ses doctes chansons.
Que d'une Musc aimable il reçut les leçons.
Vous recueillez le fruit de votre heureuse audace,
Et vous êtes chez vous moins connu qu'au Parnasse.
Cependant le public vous reproche un défaut:
Vous étiez, nous dit-il, ivrogne ou pou s'en faut,
El ne faisiez jamais résonner votre lyre
Ou'aux accès vaporeux d'un bacliiqu(î délire.
Il est, certes, permis d'aimer un bon repas;
Mais le titre d'ivrogne ost fâcheux ici-bas.
Eh! qu'importe, après tout, ce renom qu'on vous donne?
4C4 POÉSIES
Iloiaœ vous soiuil, Apollon vous pardonne, Et vous goûtez près d'eux le nectar si vanté Promis aux favoris de l'imniortalité.
Vous êtes étonné de ce début critique. Et peut-ôtre craignez la censure caustique De quelque -lycanthropc, ennemi des plaisiis : Détrompez-vous, mon cher; aux folâtres loisirs Je suis loin, croyez-moi, de déclarer la guerre; J'ai même au dieu Bacchus sacrifié naguère ; (Je ne me pique point du titre de dévot) Et je suis, comme vous, un Virgile au rabot. — « Fort bien, me direz-vous, toucliez-là, cher confrère; » Je redoutais déjà ce ton froid et sévère » Qui, fort mal à propos, règne dans votre écrit. » Seriez- vous dominé par le malin esprit? » Morbleu ! de mon vivant j'aurais fait rire un diable! » Au fait, à quoi nous sert cette humeur intraitable, » Oui mène tristement de la haine à l'ennui ? » Ma foi, vivons heureux, sans nous mêler d'autrui. » Du chantre Nivernais c'est la philosophie, » Dacchus est le seul dieu pour ((ui je sacrifie;
DlM.KSr.S.
i(r,
» Il m'a fait, il »'sl vrai, passer taiil (riiouroux joiii-s!
» Mais quittons ce chapitre et changeons de Uiscoiu-s.
» Puisque vous possédez cet aimable langage
» Dont les dieux aux mortels ont enseigné l'usage,
» Faites-moi le récit des comiques abus
» De ce monde bisarrc où je n'existe plus.
y> De mon temps , la Fortune était en renommée :
» Tout le reste n'était (ju'une vainc funuîC ;
» Peut-être que le temps , d<i sa puissante main ,
» Aura bien amendé ce pauvre genre humain. »
— Amendé? point du tout; je veux que l'on m'asscmme
Si le plus fortuné n'est le plus honnête homme :
11 peut l'être; et, s'il l'est, on doit en faire cas;
Mais certes, mon ami, souvent il ne l'est [»as.
Je reviens cependairt au sujet qui vous touche. J'aurais bien désiré savoir de votre bouche L'effet qu'ont ici-bas produit vos premiers vers. Sans doute on vous blâma de ce noble travers ; Vingt grimauds, à l'envi, crièrent au scandale; Kt vous, épouvanté de la sotte cabali>, \nus files le sormeni , prompl à nous désarmer,
i6Q i'Oi':siii:s
De quitter le Parnasse el de ne plus rimer. Ceiîcndant ce bon \in qui faisait vos délices. Et dont par fuis aussi j'amuse mes aiprices , Ce breuvage charmant , ce nectar enchanté Où l'on puise à grands fiols la juie et la santé, Vous fit bientôt enfreindre un serment téméraire Qui fermait à vos pas le monde littéraire; Et, votre Muse enfin ayant repris la voix, L'Héiicon retentit de cent couplets grivois.
Telle est, à ce qu'on dit, à peu-près votre histoire. Quant à moi, je ne puis me dispenser d'y croire , En voyant, trait pour trait, dans ce petit propos. L'accueil que j'ai reçu des méchants et des sots. Comment nous sommes-nous attiré tant xle haine , Nous, qu'un secret penchant à l'indulgence entraîne, Nous, dont l'heureux talent ne s'est jamais permis Lîi seul couplet malin contre nos ennemis ? (Et Dieu sait si pour nous facile était la chose !) 11 est vrai que vingt fois, soit en vers, soit en prose. D'un vertueux courroux justement transporté , 3 "ai flétri les méchants qui m'ont persécuté.
Mais CCS divers écrits sont encore un myslère :
Je tiens à conserver ce nujjie caractère
Qui [)ardunnc à l'injuie, et ne réplique pas
A ces gens importants dont il fait peu de cas.
Aussi je n'irai point, avilissant ma lyre ,
Châtier ces messieurs du fouet de la satire ,
Kt, souillant de leurs noms deux ou trois de mes vei's ,
M'exposer par vengeance à de nouveaux revers.
Mon repos. Dieu le sait , n'eut c|ue trop à s'en plaindn; 1
Je puis les mépriser, mais j'appris à les craindre.
Je suis, à les entendre, un sauvage, un sournois
Qu'on surprend nuit et jour à roder dans les bois ;
Un fantasque ennuyeux singeant le misanthr«_>{ie ;
Un chansonnier manqué, poète à la varlope ,
Et qui , boufli d'orgueil avec ces défauts là ,
Se croit assurément plus d'esprit qu'il n'en a.
>ous voyez que mon sort du vôtre peu diffère :
Les sots, ainsi qu'à vous, mont déclaré la guerre ;
Et pourquoi? pour avoir, dans ma témérité ,
Préféré la nature à leur soeiéic ;
Satisfait, en vivant selon ma fantaisie.
De culliver en [taix raiiuahle poévsie.
1 ()8 roi^:siES
• l'ouitiint n'allez pas croire, au mrpiis du bon sens.
Que mes persécuteurs soient nombreux et puissans :
Leur nombre est, grâce au ciel, ('gai à leur gtnie.
Oh! que, loin d'insulter à ma métromanie ,
Un nombre bien plus grand et [ilus instruit cent fois
M'excite, m'applaudit du geste et de la voix !
Et je reculerais, fort d'un pareil suffrage?
]\on, non, mon cher Adam, j'aurai votre courage :
Jiti talent de rimer le ciel nous a l'ail don ,
H ne doit pas rester dans un lâche aljandon.
J'ai peine à concevoir la ridicule audace
Qui prétend nous fermer le chemin du Parnasse.
Si nos vers sont le fruit d'un noble sentiment ,
Pourtjuoi nous envier ce doux amusement ,
Ce délire enchanteur dont notre ame est ravie?
Tant d'êtres, sous le ciel, abusent de la vie!
Je sais qu'un préjugé, renié d'Apollon, Nous défend d'aborder au fabuleux vallon. Tous deux dans un état voisin de l'indigence , Qui peut nous supposer assez d'intelligence, Assez favorisés de ce feu créateur
DIMillSKS. 1(»9
Oui dévore un amant, un poète, un auteur.
Pour créer, en marchant sur les plus nobles traces,
Un écrit avoué par le goût et les grâces?
Cependant, mille fois, Mars, Apollon, Thémis
Ont choisi parmi nous leurs plus chers favoris ;
La pauvreté n'est pas une Musc nouvelle ;
Horace, comme nous, fut inspiré par elle;
Et ce Cliantpr fameux, roi de l'antiquité ,
Se nourrissait (hi pain de la mendicité !
Comment, mon vieil ami, peut-on nous faire im crime
D'embellir nos pensers du charme de la rime?
Sans doute on ne voit pas dans nos humbles écrits
Ce bon ton, ces grands traits qui doiment tant de p:ix
Aux accords merveilleux des maîtres de la lyre;
Nous ne possédons pas cet art brillant d'écrire ,
Oui captive le goût des plus doctes censeurs ;
ftlais , amans assidus des immortelles Sœurs , '
Sans veilles, sans efr(jrts, notre verve féconde
En couplets , en rondeaux , en vers malins abonde ;
Et jamais nos refrains, maussades ou je»\eux ,
A l'auguste vertu n'ont fait l)aissor les yeux ;
Et pour deux artisans, iioèles de province ,
170
POKSIES
Oh ! ce n'est dôjà pas un mùriie si mince î Nous avons, en cela, rempli noire devoir : La vertu fut toujours au-dessus du savoir ; C'est vous qui l'avez dit au sein de l'indigence. Vous remarquez sans doute avec quelle indulgence Ma Muse, à votre ^ard, est prodigue en douceurs. Tandis que bien des gens, soi-disant connaisseuis , Mêlant à leurs propos des souris ironiques , Diront : voilà des vers diablement prosaïques ! Ils le sont, j'en conviens ; mais ils le sont exprès ; Ne faut-il pas, morbleu ! leur choisir le français? Comme le fit naguère un faiseur d'éloquence. Dans un certain conseil.... j'en ris lorsque j'y peiisft;. De vous en dire plus il ne m'est pas permis ; Je travaille pour vivre, et j'ai besoin d'amis.
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DIVERSES. 1TI
IV.
TRADlCïïON LIBRE DE L'ODE D'HORACE,
DITFUGÊRE NIVES.
Ode VII, T.ivre IV.
Le sombre hiver a fui ; drjà , sur la verdure
Ainsi que dans les bois , Mille êtres caressans suivent de la nature
Les amoureuses luis.
Ce flcnne impétueux qui par d'affreux ravages
A signalé son cours , Aujourd'hui retiré dans ses premiers rivages ,
Nous [)romct d'heureux jours.
Sur le gazon naissant les Grâces detni-iun's,
Par des liens de fleurs Enchainenl en riant les INx mphes ingénues ,
Ou cunduiseul dos chœurs.
172 POÉSIES
Le temps qui nous ravit beauté, plaisirs, jcunes&o ,
Semble nous avertir Que, soumis au tribut de l'humaine liublesse,
Il nous faudra mourir.
Les frimas ont cessé; Zéphir de son baleine
Caresse nos jardins , Bientôt l'été brûlant va dévorer la plaine
Et tarir nos bassins.
La liqueur de l'automne, inspirant le délire.
Nous dictera des vers ; Puis, les tristes frimas, reprenant leur empire.
Glaceront l'univers.
Il n'en est pas ainsi de l'homme , roi du monde ;
Le Dieu du noir séjour , Quand on est descendu dans sa grotte profonde ,
N'offre point de retour.
Nous vivons aujourd'hui ; quel est le téméraire Qui, dupe d'un transport,
KIVEP.SF.S. 17"
Croit clans son fol orguoil nT^fro jKjint Iribiilairo Do l'inflexible mort?
Ali ! du jour qui s'enfuit sachons goûter les charmes ,
Savourons le plaisir , Avant qu'un héritier, mouillé de feintes larmes, \ienne tout nous saisir.
Dès que le souverain tic l'empire des ombres
Nous tiendra sur ses bords , Flt'chirons-nous le dieu de ces royaumes sombres
Par nos tendres accords?
Ah! ne l'espérons pas; Diane, qu'on enccmc
Même au divin séjour , En faveur d'Hippolytc employa sa puissance
Sans lui rendre le jour.
Et Thésée , autrefois fier compagnon d'Aleidc ,
Ne put rompre les fers De son fidèle ami, qu'un destin homicide
Fit descendre aux enfers.
d74 POKSiES
V.
LA JEUNE FILLE ESPAGNOLE.
(imitation;.
Il est bien que la jeune fille, Taille svelte et seize ans au plus , Soit l'ornement de sa famille Par ses attraits et ses vertus. Il est bien qu'en elle repose Ce qui charme tous les hiunains , De beaux yeux noirs, un. teint de rose , Cheveux d'ébène et blanches mains.
Il est bien que sur son passage Se presse une foule d'amans ; Mais la jeune fille est trop sage Pour écouter leurs doux sermens ! Elle sait , doucement sévère , Les éconduire sans affront , Et n'aime que son vieux grand-père , Bon vieillard qui la baise au front.
O
DIVERSES.
11 esî bien, quand la nuil est bt,'llo Et le châJeau silencieux , Qu'elle monte sur la tourelle Pour admirer l'azur des cieux. Souvent elle songe aux reliques , A l'Eternel , à ses desseins , Aux anges, aux divins cantiques , Aux harpes d'or des Séraphins.
Un jour, devant les embrasures De ce manoir en vétusté , Un guerrier , couvert de blessures , Demande l'hospitalité : C'est Gérard , si connu des belles , Et dont l'héroïque ferveur A combattu les infidèles Au divin tombeau du Sauveur.
11 est bien que la jeune fille , Dans un salon riche et boisé , Offre, c'est l'usage on Castillc , Un lit do repos au Croisé.
17G POÉSIES
Il est bien qiie , vive à rexlièmc , L'innoccnle, soir et matin , Vienne s'informer elle-même De la santé du Paladin.
Chaque jour sa bouche enfantine , Par le guerrier jeune et courtois , Des Chrétiens dans la Palestine Se fait raconter les exploits. Le teint frais , Gérard se dispose A reprendre enfin son essor ; Biais le bon vieillard lui propose De demeurer huit jours cncor.
Il est bien qu'à la promenade , Dans le parc ou sur le rempart , La jeune vierge en sa ballade Chante les regrets du départ. Il est bien qu'à sa voix légère Le Croisé mêle ses accens , Et que le vieillai'd, en bon père , Sourie à leurs jeux innocens.
i(ivKi\si:s.
Il csl niiaiiil, le ciel csl sumbrfi ,
Le bocage est