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LA JEUNE FRANCE.

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DE LA SOCIÉTÉ DE hX [JEIUAE FRANCE, Rue de Ménars^ 6.

L'ECHO DE LA JEUNE FRANCE , littérature , histoire , philo- sophie, théâtres, sciences , beaux-arts, paraissant le i" de chaque mois par livraisons de 72 pages, avec gravures et hthographies.

Pour un an, 18 fr.

Six mois , 10 fr.

Étranger , 22 fr.

L'ALMANACH DU PEUPLE , calendrier de France pour 1856 , un vo- lume de 192 pages, avec gravures, 50 c. Par la poste, 43 c. 70 exemplaires 18 fr.

LE LIVRE DES ENFANS, édition diamant, et parties, i% vo- lumes, 2 fr. Par la poste, 5 fr.

APOTHEOSE DE LOUIS XVI, gravure sur acier,

\^ avec la lettre, 15 fr. Avant la lettre, 2o fr.

APOTHÉOSE DE LA REINE MARIE - ANTOINETTE , jusqu'au l.>

août, pour les souscripteurs, 10 fr. Pour les non-souscripteurs, 15 fr.

JÉSUS-CHRIST DOCTEUR, gravé sur acier d'après Rubens , papier grand-aigle, 22fr. Soc. Avant la lettre, 40 fr.

JÉSUS-CHRIST SAUVEUR, gravé sur acier d'après Tony Johannot, pa- pier grand-aigle , 22 fr. 50 c. Avant la lettre , 40 fr.

Il reste quelques exemplaires des années précédentes au prix de 12 francs le volume.

PARIS, IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET PLON, 36, Rue de Yaugirard.

ÉCHO

DE

LA JEUNE FRANCE,

LITTÉRATURE, HISTOIRE, PHILOSOPHIE,

THÉÂTRES ,

SCIENCES ET ARTS.

TOME CINQUIÈME.

JUILLET 1836 A JANVIER 1837.

PARIS,

5, RUE DE MÉNARS.

>f f\ I AVIS. I

Dans son numéro du 15 novembre dernier, page 37 7, Y Echo de la Jeune France a annoncé qu'une Revue calholique étant sur le point de paraître, on avait pensé qu'une fusion entre cette Revue et VEcho de la Jeune France était chose utile et désirable. Aujourd'hui l'expérience a prouvé qu'il y aurait plus d'avantages à revenir sur la résolution prise, et à rendre à ÏEcho de la Jeune France et à la Rei>ue catholique leur indépendance première. Au lieu d'un seul défenseur, les bons principes et les idées sociales en auront deux.

A partir de ce jour, ces publications cesseront d'être réunies, sans toutefois que les droits de MM. les abonnés soient lésés.

L'Écho de la Jeune France paraîtra régulièrement le premier de chaque mois , par livraisons de 72 pages, avec lithographies eu gravures Le pris de ce recueil est fixé à 18 fr. pour l'année et 10 fr. pour six mois. La Reifue catholique pa- raîtra du 15 au 20 de chaque mois par livraisons de 24 pages. Le prix de cette Revue sera de 6 fr. pour l'année.

Le prix des abonnemens payés jusqu'à ce jour étant affecté aux deux publica- tions, et une liquidation pouvant entraîner des lenteurs et des embarras graves dans la marche des deux journaux, les administrations resteront réunies dans les mêmes bureaux jusqu'au premier janvier 1837,

Nous rappelons à MM. les abonnés, qu'ils concourent tous au tirage du tableau de V Apothéose de la reine Marie-Antoinette , qui aura lieu le 25 août prochain. ( Voir les numéros du 1" février et du 1*' avril 1836.)

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ÉCHO

d'un gros fouet de poste ; ce rapprocliement instantané donna lieu h un salut plein de courtoisie ; nous échangeâmes les questions d'usage entre

(1) Extrait d'un ouvrage inédit.

édition. Tome v. V^ juillet 1 83G.

ÉCHO

DE

LA JEUNE FRANCE

SOMMAIRE.

Le Château Coarasse, par M. Ad. de Puibusque.-^ Essai sur la Littérature anglaise et Considé- rations sur le génie des hommes, des temps et des révolutions; le Paradis perdu de Milton, tra- duction nouvelle, par M. de Chateaubriand.' Passy et ses chroniques, par M. le vicomte Walsli. •—Poètes -romanciers de la France au moyen-âge (!«»■ article) , par i»/. T^. de ta Villemnrquê . ■—Alfred de A'igny, étude littéraire (suite et fin), par .1/. J. du Teil. Exposition de l'Académie de l'Industrie, par M. J. Odolani-De^vos. Lithographie. Le Château de Goarasse,

*Q%^*

CHRONIQUE BÉARNAISE Dr XVI* STÈCLE (l\

En sortant de la vallée d'Ossau, mon cheval , poney d'équivoque origine, qui avait toute l'indépendance d'un navarin, rallentit peu à peu son allure; il avait décidé de sa propre autorité que je devais me mettre au pas d'une vieille mule dont le trot saccadé battait à mes oreilles comme le tic-tac d'un moulin ; je ne m'en aperçus qu'en me trouvant côte à côte avec un ecclésiastique armé, en guise de cravache, d'un gros fouet de poste ; ce rapprochement instantané donna lieu à un salut plein de courtoisie ; nous échangeam.es les questions d'usage entre

(1) Extrait d'un ouvrage inédit.

édition. Tome v. V^ Juillet 1 83G.

6 voyageurs qui se rencontrent , et la conversation , tour à tour entre- coupée ou suivie , selon qu'il plaisait à nos montures d'aller vite ou doucement, roula bientôt sur les beautés du pays que nous traversions.

Trente ans , une figure ouverte et spirituelle une poitrine large , une tète couronnée d'une forêt de cheveux , un chapeau triangulaire , une soutane de serge noire, dont la double écliancrure découvrait des bottes fortes éperonnées comme celles d'un gendarme, voilà en bloc le cavalier qui chevauchait près de moi.

Le hasard m'avait servi à merveille ; ce n'était pas un cicérone qu'il m'avait donné : j'ai horreur de ces enseignes invariables , de ces moni- teurs automates dont on ne peut tirer que des mots ; mon jeune ecclésiastique était un interprète à la fois érudit et intelligent; fier de pouvoir faire admirer sa terre natale à un étranger, il se plaisait à la traduire site par s;te , avec toute la poésie de son patriotisme mon- tagnard.

L'imagination d'un Parisien qui n'a pas voyagé est sujette , on le sait , à d'étranges méprises ; pour elle, la Suisse n'est que lacs et gla- ciers ^ les Alpes ne sont peuplées que d'ours et de chamois ; et, s'il faut bien qu'elle accorde un caractère moins sauvage aux Pyrénées pour faire place à tant d'établissemens célèbres , elle ne rêve que bei- geries éparses . que maisonnettes isolées \ au lieu d'une chartreuse ou d'une Thébaïde , c'est une Arcadie dont les montagnes sont couvertes de neige et les vallées de petits moutons ; mes exclamations trahirent plus d'une fois cette ignorance naïve et firent sourire mon compagnon de voyage ; je ne pouvais m'accoutumer à l'idée qu'il y avait des vil- lages et même des villes dans les gorges des Pyrénées; je m'étais rais en route la tête remplie de roches calcaires , de forêts de sapins , de cascades , d'avalanches, et quand j'aperçus un château à peu près sem- blable à ceux qui décorent l'amphithéâtre de la Loire ou Tembouchure de la Seine , je manifestai presque autant de dépit que de surprise :

(( Un château ici! à Coarasse ! sur le bord du grand Gave ! entre la vallée d'Ossau et celle de Béthaarram ! mais c'est incroyable ! m'é- criai-je ?

-^- (( Pourquoi donc , répartit le curé , n'avez-vous pas vu les mai- sons de plaisance qui dominent le coteau de Jurançon ? Les comtes de Foix , si long-temps souverains du Béarn, firent construire dans leurs états plus de châteaux que n'en possédaient les rois de France.

* (( Qu'ils en aient eus à Pau , à Orthez, à Mont-de-Marsan et dans toutes les positions centrales de leurs domaines, je n'en suis pas étonné; mais dans des gorges déchirées par les torrens, sur des bruyères arides ou des pics abruptes, que pouvaient-ils en faire ?

« C'étaient autant de citadelles qui les rendaient maîtres des dé- filés et qui tenaient leurs voisins en respect. Que voulez-vous ? les frontières sont les sentinelles des peuples; elles ne peuvent dormir que sous les armes. Béouste , Morlaas , Cadillon , Escure , Navailles , Mau- vezin , Gastel-Gelous , élevaient leurs tours crénelées au-dessus du pays comme les pointes de fer qui hérissaient la couronne des rois lombards.

'(( Mais toutes ces forteresses du moyen-âge n'existent plus?

(( Non, la guerre et le temps, sans cesse unis pour démolir, ont exercé sur elles leur action dévorante ; plus d'une ruine même a péri ; mais les traditions ne sont pas mortes, elles vivent avec nous ainsi qu'elles vivaient avec nos ancêtres , ainsi qu'elles vivront , je l'espère , avec nos neveux. Dieu merci, les hommes de nos contrées savent en- core se souvenir, et c'est une vertu, c'est une gloire peut-être dans un temps l'ingratitude ne s'appelle même plus de l'oubli.

(( Voici une bonne note pour vos Béarnais , Monsieur le curé, je vous promets de la consigner sur mon carnet de voyage; il faut hono- rer la religion des souvenirs, il lui reste si peu de fidèles croyans ; mais, soyons justes , si la reconnaissance est rare , c'est qu'elle ne va guère à notre nature, elle exige trop d'abnégation, et notre égoisme n'aime pas à sortir de chez lui ; il trouve plus commode de tout y ramener; ce qui me paraît intolérable , par exemple , c'est qu'il soit des lieux le présent ne veuille pas avoir eu de passé et se vante d'être de père et mère inconnus; laissons-le donc, et parlons de notre château ; est-il jeune ou vieux? j'ai peine à mettre un âge sur sa figure.

(( Coarasse, en réalité, n'est ni vieux ni jeune ; il y a environ trois siècles qu'il a été rebâti, et en perdant depuis cette époque la phy- sionomie sévère d'une place forte , il a pris les formes élégantes d'une jolie villa ; considérez cette pelouse si verte et si fine qui se déroule à ses pieds, et ces beaux massifs de feuillage qui lui servent de ceinture ; voyez comme il se détache de la montagne dressée derrière lui, et comme le Gave vers lequel il se penche, cessant tout-â-coup d'être tor- rent pour devenir fleuve, s'incUne et se tait en passant devant ses murs.

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(( Je conviens qu'il serait difficile de trouver une situation plus

majestueuse et plus riante, c'est la grâce unie à la beauté; il ne man- que ici que des souvenirs historiques.

(( Quedites-vousl l'histoire y parle aussi haut que la nature , la chronique même y a ses légendes. Henri IV^ qu'une épidémie fit pas- ser successivement dans les bras de huit nourrices , fut envoyé avec la dernière dans cette résidence; les montagnes qui vous entourent ont vu ses premiers jeux ; les enfans de ce village furent ses premiers soldats ; et peut-être, en est-il plus d'un qui, après avoir grandi avec lui, est mort à ses cotés dans les champs d'ivry ou de Goutras.

(( Henri IV, mais il est partout dans votre Béarn! son nom le

remplit tout entier.

«C'est vrai, et nous en éprouvons un juste orgueil; il suffit de dire le Béarnais pour que tout le monde sache qu'il s'agit du bon roi.

u Assurément, vous ne sauriez avoir un plus glorieux homonyme ; l'inscription que j'aperçois au-dessus de la porte du château consacre sans doute sa mémoire?

(( Non , elle est antérieure à Henri , elle ne rappelle qu'un simple artisan , lisez et devinez :

(( LO QUE VIS. DE SER NO PUEDE FALTAR. ))

(( Qu'est-ce que cela signifie?

« Ce qui doit être ne peut manquer d'être. Beaucoup de voya- geurs ont copié cette sentence espagnole, et aucun peut-être ne l'a com- prise.

(( Elle n'a rien de neuf, ce me semble , c'est une pensée de fata- lisme, le wliat is tliat ouglit to he des Anglais.

(( Si tel en est le sens, comme je le crois, il reste à expliquer par quel hasard une telle pensée a pu être gravée en pareil lieu.

« C'est assez bizarre , en effet.

«Voulez-vous savoir la vérité, daignez vous reposer quelques ins- tans à Béthaarram ; j'ai eu l'honneur de succéder dans cette paroisse à un vénérable archéologue qui m'a légué divers manuscrits au nombre desquels figure l'histoire de l'inscription de Goarasse ; je serai heureux de vous en donner connaissance. )>

J'acceptai avec empressement cette ofire obligeante, et cinq minutes après, j avais quitté mon capricieux poney pour m'installer au presby-

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tére sur un fauteuil de chêne qui , grâce à la dureté de ma selle, inc parut aussi doux que s'il eût été élastique. Le manuscrit original était aragonais, il avait été traduit en langue basque par l'ancien curé et son jeune successeur Tavait mis en français. Voici ce que je lus :

Henri d'Aîbret avait donné Tordre de restaurer tous les châteaux du Béarn appartenant à sa maison et dont le délabrement accusait la né- gligence ou la pauvreté de ses prédécesseurs ; c'était une (ielte de re- connaissance que ce prince s'était cru obligé d'acquitter envers le pays. Prisonnier à Pavie , il serait mort dans les fers de Charles-Quint si ses sujets n'étaient venus à son secours; castels, manoirs, chaumines, tout avait voulu contribuer à sa rançon ; en moins de dix jours on était par- venu à réunir plus de trente mille écus d'or, et l'illustre Jean Gassioa avait été envoyé en Italie pour traiter de sa délivrance ; mais les négo- ciations avaient traîné en longueur, et l'adroit messager s'apercevant que l'empereur espagnol lui opposait les chicanes d'un clerc de ba- zoche , s'était vu forcé de jouer de ruse avec lui ; les écus d'or destinés à la rançon avaient servi à gagner les gardes du prisonnier. Protégé par le complaisant sommeil d'un poste de lansquenets, le roi de Na- varre put descendre à l'aide d'une échelle de corde de la tour il était détenu avec le baron d'xVrros et un iidèle serviteur nommé Fran- cisque , et l'obscurité de la nuit favorisa sa fuite.

Dans ce concours de dévouement si honorable pour la province, les habitans de Coarasse s'étaient trop distingués pour qu'il fut possible de les oublier. Le château, qui ne présentait alors que Taftligeant as- pect d'un amas de décombres, fut réparé avec une magnificence royale ; d'habiles ouvriers , appelés de tous les environs , y travaillèrent sans relâche pendant deux ans.

On remarquait parmi eux un t:iilleur de pierre venu de l'Aragon qui jouait avec son ciseau sur le granit des Pyrénées comme un sculp- teur toscan sur le marbre de Florence; Alguaro avait plus d'un talent; danseur et chanteur, il exécutait avec autant d'agilité la farandole ca- talane que le fandango basque, et sa mandoline savait toutes les tona- dillas de Casiille; aussi, n'avait-il pas tardé à être en grand renom dans la vallée; les femmes qui lui devaient chaque dimanche l'occasion de faire admirer la souplesse de leur taille, la vivacité de leurs petits pieds et cette grâce inimitable qui semble un don du sol béarnais, n'avaient jamais assez d'éloges pour lui; c'était à leius yeux ce que les Gastillannes

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appellent le matador et les Andalouses le bra<^e ; plus d'une peut-être se serait sentie disposée à lui accorder les bénéfices de cette douce primauté s'il eût songé à les obtenir ; mais rien n'annonçait qu'il eût fait un choix; au contraire, on observait en lui des habitudes de recueil- lement et de piété qui contrastaient avec son goût passionné pour la musique et pour la danse. Quand sa journée était finie, il allait s'asseoir tantôt sur le bord du Gave, près de la chute la plus bruyante, tantôt dans la chapelle de Béthaarram au pied du chevalet de fer brûlaient les cierges du purgatoire; quelle ame souffrante voulait -il aider...? on l'ignorait.

Dans l'esprit des jeunes filles qui ne pouvaient expliquer ses contradictions, il en naissait un mystère qui ne les intéressait que davantage à sa destinée ; quant à celles qui croyaient saisir le mol de son cœur dans l'énigme de sa conduite, elles l'environnaient de cette estime respectueuse qui s'attache à un engagement fidèlement observé, elles en parlaient comme d'un vœu religieux; l'amour était alors chose grave et presque solennelle; chacun accoutumé à l'honorer en soi sa- vait l'honorer dans autrui; on n'était pas d'accord néanmoins sur celle qu'aimait Alguaro; on ne pouvait dire si elle était de Sarragosse ou s'il l'avait rencontrée dans ses voyages; on avait voulu d'abord que ce fût une Manuela de Burgos, puis on parla d'une Safia de Valence et d'une Rodriga de Barcelone; mais toutes ces suppositions qui n'é- taient que d'adroites tentatives pour surprendre le secret du jeune étranger échouèrent contre sa réserve opiniâtre.

La plupart des hommes, moins pénétrans que les femmes , s'arrê- taient aux apparences ; ils croyaient l'Aragonais froid et indifférent; ceux qui auraient craint de trouver en lui un rival dangereux lui sa- vaient gré de son insouciance; les avantages qu'ils étaient forcés de lui reconnaître n'avaient rien qui les alarmât , ils auraient même été ses amis, s'il avait pu oublier comme eux sa supériorité :

« Ce petit homme olivâtre, disaient les autres, n'aime que ses pierres et ses chansons; il ressemble à ces oiseaux de passage qui ne trébu- chent dans aucun piège; dès qu'il aura rempli son escarcelle, rien ne le gênera pour prendre son vol, il n'aura pas un fil à rompre. »

Alguaro était confondu ainsi avec le prudent et parcimonieux Catalan; on en taisait un de ces caractères patiens à la peine, rudes au travail, âpres au lucre, qui amassent toujours et ne jouissent jamais; c'était mal le

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juger; on apprit bientôt que le sang qui circulait dans ses veines était trop bouillant pour avoir eu toujours un cours égal et tranquille.

Les nombreux ouvriers de Coarasse avaient organisé une maîtrise et s'étaient engagés , pour appeler les bénédictions du ciel sur leur compagnonage, à présenter des offrandes aux principaux oratoires des vallées environnantes; dans une de ces processions, le contre-maître qui, suivant la coutume, portait la bannière nu-pieds , s'étant blessé sur les ardoises de la montagne , fut remplacé par Alguaro ; à peine s'était-on remis en route qu'on rencontra un long cortège de pénitens qui allaient en pèlerinage à Lourdes: c'était dans un chemin creux et resserré ; chaque procession en dédoublant ses rangs aurait pu passer sans difficulté \ mais aucune ne voulut céder un pouce de terrain ; la querelle aigrie par d'anciens ressentimens s'échauffa; des injures on vint rapidement aux menaces, et les couteaux étaient déjà tirés, lorsque l'Aragonais, s'interposant entre les deux parties, s'écria que, puis qu'il y avait rivalité entre les deux bannières, c'était a ceux qui les portaient de vider le différend, et qu'il était prêt, pour son compte, à en finir sur l'heure; mais qu'il fallait auparavant que de part et d'autre on prêtât serment de prendre le résultat du combat pour un jugement de Dieu, et de ne pas faire couler une goutte de sang de plus.

Cette héroïque proposition fut accueillie par une acclamation gé- nérale; on mit genou en terre et toutes les mains se levèrent à la fois pour jurer. Un cercle fermé sur les deux combattans leur servit de champ-clos ; en un clin-d'œil , on vit Alguaro, après avoir tourné en bondissant autour de son adversaire, le saisir, rouler avec lui sur les cailloux sanglans et se relever seul : il l'avait frappé à la gorge.

Les pénitens demeurèrent interdits; leur champion avait la taille d'un géant, et sa force était prodigieuse ; on prétendait que durant la guerre d'Italie il s'était débarrassé de dix archers avec une masse d'ar- mes qui pesait presque autant qu'un engia de guerre, et que récem- ment encore, surpris par un ours entre deux précipices, il l'avait en- levé dans ses bras et lancé au fond de l'abîme.

Fiers d'une victoire qu'ils étaient loin d'espérer, les compagnons de Coarasse ramenèrent Alguaro en triomphe ; il était assis sur un bran- card tapissé de feuillage ; la bannière flottait au-dessus de sa tète; une foule qui grossissait à chaque pa'^ battait des mains autour de lui et le couvrait de fleurs; il fit ainsi son entrée dans la cour du château

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l'argentier du roi de Navarre venait d'arriver pour visiter les cons- tructions ; c'était une moustache grise, un de ces durs soldats de Ma- rignan qui estimait par-dessus tout un bon coup de rapière ou de guisarme ; il embrassa donc Alguaro comme s'il eût tué un lansque- net, et, quand vint l'heure du souper, il l'admit h sa table.

Après une si haute distinction , malheur à qui aurait osé dire un mot contre l'Aragonais ou qui aurait refusé de mettre chaperon bas en l'abordant; la bannière n'eut plus d'autre porteur que lui; il devint l'arbitre de tous les combats et le Bastoiiero de toutes les fêtes. Son audace, sa vigueur, son adresse, ce teint hâve et plombé qui s'enflam- mait sans rougir, ces sourcils épais et mobiles qui en se joignant se tendaient comme un arc ^ ces grands yeux dont le noir devenait par- fois si tendre et le blanc si effrayant, cette humeur tour h tour expan- sîve et réservée, taciturne et pétulante, cette imagination au som- meil sombre, aux éclats inattendus, cette voix enfin dont l'énergique vibration donnait tant de mordant et de fierté à sa parole; tout cela cessa d'étonner, lorsqu'on apprit qu'il sortait d'une de ces tribus de Maures qui se perpétuèrent dans l'Aragon long-temps après avoir été chassés de la Castille.

Au nombre de ses ancêtres , il comptait avec orgueil le fameux Algiozami ; son père, rebelle aux lois de proscription de Ferdinand- le-Catholique, avait tenté de se soustraire à l'exil en se cachant; mais son courage le trahit ; insulté par un neveu du justicia- major (i), il eut le malheur de blesser son arrogant adversaire, et, traîné aussitôt devant un tribunal inexorable, il fut condamné à mou- rir de la mort des assassins ; Alguaro avait alors dix ans ; il vit pour la dernière fois son père au moment il allait marcher au supplice, et celui-ci lui dit sans s'émouvoir en passant la main sur son jeune front :

(1) Le justicia-viajov y dont l'origine remonte au neuvième siècle, était un magistrat intermédiaire enlre le roi et le peuple; il modérait le pouvoir du premier, il défendait les intérêts du second. Il devint si puissant que les états d'Aragon mirent un frein à son au- torité en lui imposant le contrôle d'un conseil de dix-sept membres; il lui resta cependant une influence encore assez prande pour alarmer le despotisme de Philippe II. Ce monar- que ombrageux, voulant eu unir avec une résistance qui l'importunait, lit trancher la tète, le 20 décembre 1591 , sur la place de Sarragossc , à Jean de la >uza. Ce fut le dernier justida-major: avec lui périrent Xç^fucros de l'Aragon.

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« Ne pleure pas 5 mon fils, c'était écrit. Lo que ha de ser no puede faltar . »

Resté seul dans le monde , le pauvre enfant fut recueilli par les chevaliers del Salvador (i), à Montréal-del-Campo, sur les confins du royaume d'Aragon et de Valence ; il reçut le baptême et fut élevé dans la religion chrétienne . Plein de reconnaissance pour les bontés de ses maîtres et d'admiration pour leurs vertus guerrières, tous ses vœux eussent été comblés s'il avait pu, sous l'habit de leur ordre, passer sa vie à prier et à combattre ; son origine était une barrière insur- montable; on lui donna quelques notions des arts pour qu'il put ga- gner son pain et il fut envoyé a Sarragosse dès qu'on le jugea capable de manier le compas et le ciseau; son génie éveillé par le malheur acheva celte ébauche d'éducation ; il répandit sur l'architecture renais- sante toutes les richesses du style oriental ; mais les deux religions qu'on lui avait successivement enseignées, et qu'il savait aussi mal l'une que l'autre, jetèrent une confusion étrange dans ses pensées; il obser- vait les pratiques de la seconde sans se départir des croyances de la première ; c'était la destinée qu'il adorait dans la providence; au sein de l'église, il invoquait le dieu de la mosquée; sa foi, au lieu de l'es- pérance, avait pris pour sœur la résignation ; il était fataliste et dévot; racontait-on une belle action , il aurait tout donné pour en être l'au- teur ; des pleurs d'attendrissement ou d'enthousiasme mouillaient ses yeux ; une grande catastrophe , un crime horrible , venaient-ils au contraire épouvanter la contrée^ il en écoutait le récit avec un visage impassible ; ça devait être, c'était écrit.

Enfin, le jour marqué pour l'inauguration du château, ce joui*, qui devait faire époque, arriva ; on l'avait annoncé comme une fête royale à son de trompe et de tambourin. Une multitude innombrable ras- semblée dès l'aurore se pressait sur les gazons et dans le préau ; on y remarquait, outre les habitans des alentours, beaucoup de marchands forains et d'étrangers ; ce fut Alguaro qui eut l'honneur de placer sur le portail de l'avenue le bouquet de gui bariolé de rosettes de toutes couleurs; en aucune circonstance il n'avait montré une joie si vive et si folle.

(( Regardez-le donc, se prit à dire un de ses compagnons en vi-

(1) Ordre militaire et religieux établi en 1118, par le roi Alphonse I*'.

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dant son pot d'étain sons la charmille , n'est-ce pas drôle ? il n^a rien bu, et il est plus gai que nous tous. ' -'^ ^"

(( C'est qu'il va revoir son pays, répondit un autre ouvrier.

(( Ce qu'il y a de bien sûr, ajouta un troisième, c'est que ce n'est ni pour des yeux bleus ni pour des yeux noirs que nous le voyons main- tenant si émérillonné. »

Et là-dessus, chacun de dire son mot et de faire ses conjectures ; les opinions s'entrechoquèrent comme les gobelets.

Un complot avait été tramé depuis long-temps par les femmes; Alguaro avait trop excité leur curiosité pour qu'elles lui permissent de partir avec son secret ; elles n'entendaient pas qu'on pût supposer qu'il les avait dédaignées , c'était pour elles une question d'honneur ; mais comment le faire parler malgré lui? l'enivrer était impossible; elles s'elforcérent donc de l'étourdir : la danse et la musique furent les deux charmes dont elles appelèrent la magie à leur secours; elles ne lui laissèrent aucun répit ; après les passes béarnaises, elles exigèrent qu'il exécutât les danses populaires les plus passionnées de l'Espagne, VOlle et le Cacliindo ; le balancement de sa tète, le sourire de sa bouche, les inflexions de son corps, ses regards, ses gestes, ses poses, tout était en harmonie , tout avait une expression délirante ; les spectateurs ra- vis firent retentir l'air d'applaudissemens frénétiques ; Alguaro était comme en extase ; les transports qu'il venait d'exciter avaient réagi sur lui ; il déposa ses castagnettes, saisit sa mandoline et lui communi- qua ses fougueuses inspirations; on eût dit qu'elle avait des cordes in- times, elle pleurait, elle chantait, elle extravaguait sous ses doigts. L'enthousiasme des Béarnais n'eut plus de bornes ; ils formèrent une miniense chaîne et tournèrent autour de l'heureux ménestrel en répé- tant un reh'ein montagnard; cette joyeuse ovation ne cessa qu'à la vue des tables apportées toutes servies par les valets du roi ; on courut se ranger à l'ombre des tonnelles, et bientôt les fumées du banquet, promptes à monter à des tètes déjà si échauffées , s'évaporèrent en doux propos et en tendres effusions; le moment était favorable ; une jeune femme, s'adressant à un charpentier provençal assis près de l'Ara- gonais, dit qu'avant de quitter pour toujours le pays, chaque étranger devait raconter l'histoire de son cœur; le Provençal ne demandait pas nneux ; mais sans lui laisser le temps d'entamer son récit, on décida

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d'une commune voix qu'Alguaro parlerait le premier comme étant ce- lui qui, suivant toute apparence, avait le moins à dire.

(( Est-ce simplicité ou malice, s'écria l'Aragonais en souriant au cu- rieux essaim qui semblait épier son secret sur ses lèvres^, suis-je envi- ronné d'enfans ou de démons?... supposer que je n'ai pas aimé , que je n'aime pas?... est-ce possible? Ah! laissez des doutes trop naïfs ou trop moqueurs ; au lieu de m'interroger, consultez œux qui m'ont vu franchir vos gaves, escalader vos pics, courir sur vos glaciers ; au- rais-je osé, aurais-je pu le faire, si je n'avais pas toujours eu devant moi un regard de flamme pour m'exciter, un doigt tendu pour me guider et le sourire d'un ange pour me dire : c'est bien?... J'ai cons- tamment gardé le silence, il est vrai, et dans votre Béarn deux cœurs ne suffisent pas pour contenir tout un secret, qui ne dit rien n'a rien à dire ; apprenez que je suis d'un pays l'amour n'admet aucun par- tage, aucun, pas même celui d'une pensée ; invisible pour vous , sans voile pour moi, celle que j'aime ne m'a jamais quitté, elle m'a suivi à travers vos montagnes, elle est ici, au milieu de vous; le jour, la nuit, à toute heure, je la vois ; mais aucune autre bouche que la mienne n'a proféré son nom, aucun autre regard n'a joui de son image, je l'ai te- nue cachée dans mon cœur... Maintenant, je vais partir^ et vous de- mandez à la connaître, vous voulez qu'elle ait sa part de fleurs dans vos bouquets d'adieu, j'y consens; votre hospitalité vous donne le droit de m'imposer un sacrifice, et me justifie à mes propres yeux. Seule- ment^ si mes paroles ne ressemblent pas toujours aux vôtres, souve- nez-vous que je suis étranger ; mes pères sont venus du côté de la mer le soleil se lève, ils apprenaient à lire dans le calice des roses et les étoiles du firmament ; j'ai hérité de leur langage dans une autre patrie ; en devenant Espagnol, je n'ai pu cesser d'être Arabe. ))

A ces mots prononcés d'un accent animé, l'attention redoubla ; on monta sur les escabelles, et toutes les têtes se penchèrent pour mieux entendre.

(( Il y a de belles filles à Saragosse, reprit Alguaro, il y en a de plus belles^ dit-on^ que Rafaëla, mais je n'en connais pas une qui soit plus généreuse et plus fière ; elle a l'orgueil d'un Aragonais et le cœur d'un Andalou. La première fois que je la vis, son père le vieux Zandu- gar, picador affaibHpar l'àge^ était tombé de cheval, il gisait blessé sur le sable, et le taureau, la tète baissée, les naseaux en feu, accourait vers

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lui ; c'en était fait du vieillard : Rafaëla s'élança dans l'arène et le cou- vrit de son corps; elle était sans mantille; ses cheveux débène échap- pés du réseau d'argent qui les retenait s'étaient déroulés sur ses épaules et donnaient à sa figure pale et contractée une expression qu'au- cune parole humaine ne peut rendre. Tous les assistansse levèrent à Ja fois; ce ne fut qu'un cri d'une extrémité à l'autre de ramphilhéàtre ; mais l'animal étonné s'arrêta brusquement, et les toreadores arrivè- rent à temps pour Tabattre.

« Quelques jours après, lorsqu'il n'était bruit encore que du dé- vouement de Rafaèla, un incendie allumé par la foudre se manifesUa dans la tour de la cathédrale ; en peu d'instans, des tourbillons d'é- tincelles et de fumée roulant sur la ville se mêlèrent aux nues qu'avait amoncelées l'orage ; la flamme jaillissait à la fois des quatre ouvertures du clocher pour se réunir au sommet en aigrette ondoyante; bientôt une colonne de feu toucha le ciel, et l'œil eut peine à distinguer si elle en descendait ou si elle y montait; à sa lueur rougeàtre on lisait l'effroi 'sur tous les visages; Saragosse était menacée d'un embrasement général, et Ton ne pouvait rien pour son salut ; les vents soutflaient avec furie.

((Le gardien de l'église parait tout-à-coup sous le porche; plus d'espoir, il faut fuir sans perdre un moment ; il a vu la coupole s'eu- trouvrir et des ruisseaux de plomb fondu inonder la nef; mais une femme qu'il a inutilement appelée est restée au pied des autels, elle va périr sous les décombres, si l'on ne se hâte pas de l'en arracher ; qui osera voler auprès d'elle?... personne ne se présente, cest à qui s'é- loignera le plus vite ; indigné je me dégage de la foule, je cours vers la basilique, j'y pénètre sous une pluie de feu, et j'aperçois à quelques pas du chœur une jeune fille agenouillée, c'était Rafaèla, ce ne pouvait être qu'elle !..

(( Sortez , lui dis'je, sortez ou vous êtes perdue , l'église va s'écrouler. »

Elle tourne vers moi un visage empreint dune tranquillité céleste, me fait signe de la laisser et se remet en prière. Les voûtes craquaient sur nos tètes; j'insiste, je la presse, je la conjure : c'est en vain ; désespérant de faire fléchir sa résistance, j'allais la saisir dans mes bras pour l'entraîner de vive force: un bruit plus affreux que celui du tonnerre remplit soudain la cathédrale et ma voix se perd dans le cliquetis des vitraux qui éclatent de tous côtés ; d'énormes cloches s'é-

17 talent détachées de la charpente k demi consumée , elles brisent le dôme de l'église, enfoncent dans leur chute le caveau des sépultures, et s'abîment au fond de cet antre souterrain avec un effroyable gémis- sement long-temps répété de tombeaux en tombeaux ; des fragmens de pierre viennent frapper le pilier contre lequel Rafaëla est placée ; la jeune fille ne se trouble pas, elle joint les mains avec une nouvelle fer- veur et ses yeux s'attachent étincclans sur l'autel. Oh! qu'elle était grande ! qu'elle était imposante alors ! je crus voir la patrone de la mé- tropole, la sainte Vierge elle-même, descendue de son trône immortel pour demander à Dieu la grâce de son église; je tombai involontaire- ment à genoux, et quand je me relevai, les vents avaient cessé de mu- gir, des torrens de pluie éteignaient le feu dans la tour, l'église n'était plus en péril ; la prière, seul secours qui fût possible, l'avait sauvée.

(( C'était plus qu'il n'en fallait pour exalter l'esprit le moins enthou- siaste ; mon cœur avait été frappé deux fois coup sur coup , il s'ouvrit ; j'aimai , j'aimai avec transport, avec fureur ; après plusieurs mois de démarches infructueuses, j'obtins accès dans la maison da Zandugar; un tourment que je ne connaissais pas, la jalousie m'y attendait, j'avais un rival, et j'ignoraisquideluiou demoiélait préféré. Hernandez étaitriche et j'étais pauvre ; on vantait sa beauté et sa grâce, il avait des paroles caressantes, il savait adroitement flatter l'oreille pour s'insinuer dans le cœur, et moi , simple comme un artisan , étranger à l'art de sé- duire, mon langage était timide, mystérieux, embarrassé, il fallait m'ai mer pour me comprendre ; la comparaison était accablante, je la faisais sans cesse , et dans mon désespoir, tantôt je roulais des pensées de vengeance, tantôt je cherchais le lieu je pourrais m'exiler, lors- qu'arriva la fête d'un village peu éloigné de Sarragosse.

(( Si nous n'avons plus de veilles d'armes, nous avons encore des veilles religieuses. T^a i?07;ze/ «m (i) de saint Jean surtout attire une foule empressée à \ illa-Franca-de-Ebro. Les uns passent la nuit sous le portail de l'église , les autres à l'abri d'un bols d'oliviers ou sous des tentes dressées dans la prairie ; c'est que chaque année les familles cimentent de nouvelles alliances, et que mille anneaux de fiançailles sont tendrement échangés. Rafaëla devait être du pèlerinage ; je m'en

(l) C'est ainsi qu'on appelait ces veilles qui ont été supprimées depuis joiig-temps, par suite des abus qu'elles avaiçnt fait aaître.

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réjouis en pensant que si tout espoir m'était enlevé, je pourrais du moins lui dire adieu avant de la fuir pour jamais.

(( Elle ne parut que long-temps après la chute du jour ; le vieux pi- cador l'accompagnait, il l'engagea à visiter la romeria avec moi tan- dis qu'il allait tout préparer pour la veille; elle y consentit et son bras s'appuya sur le mien.

(( Des groupes sans nombre étaient disséminés autour de l'église ; on chantait, on dansait on buvait ; la guitare, la mandoline , le pan- dero remplissaient l'air de leurs accords confus ; des feux d'aloës et de paille de mais étaient allumés à chaque carrefour de cette ville mou- vante, et des cnfans sautaient à travers la flamme comme de légers fantômes en poussant des cris d'allégresse ; il me tardait de sortir de la foule poursuivre les rives fleuries de l'Èbre, seul avec Rafaëla. Loin de tous les regards, j'espérais provoquer une explication décisive; mais l'émotion que j'éprouvais était trop forte , ma bouche resta muette, la fille de Zandugar paraissait souffrante, elle voulut se reposer quel- ques instans et nous allâmes nous asseoir sur la mousse qui tapisse les bords de ces fontaines célèbres, qu'on désigne dans le pays sous le nom de Calderas (i).

« Voyez, me dit Rafaëla après un instant de silence, comme tout ici parle aux yeux et à Pâme ; les vagues bruissemens de cette multi- tude agitée , le murmure solennel de ce fleuve paisible , ces figures bizarrement agrandies que reflètent cent foyers sur les tours de Yilla- Franca, et baS;, à l'horizon, le mont Cayo, ce géant de nos Pyré- nées, dont la tête voisine du ciel se pare d'une auréole d'étoiles...

« Rafaëla, lui répondis-je, vous êtes heureuse et tout vous sourit ; moi, si je ne craignais de vous faire partager ma tristesse, je vous di- rais que l'eau de ce fleuve passe pour ne plus revenir, que celte multi- tude qui fourmille au pied de l'église n'est pas même une génération au pied d'un siècle, qu'elle ne laissera pas plus de trace ici bas que ces ombres dessinées sur les tours par la réverbération de la flamme , et qu'enfin le mont Cayo ne doit au voisinage du ciel que d'être plus souvent mutilé par la foudre et de porter une couronne de glace dans une région vivifiée par le soleil.

(1) Ce sont des sources intermillenles qui ont la forme d'une chaudière [calderd). Il y en a deux très-remarquables à Crivillen, village près d'Alcaniz j elles ne coulent que dans les années de sécheresse, elles tarissent dans les années pluvieuses.

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-— (( Quel langage î Alguaro, qui peut donner une teinte si sombre à vos pensées? »

(( Je me tus et je cherchai à dissimuler mon trouble en cachant mon visage entre mes mains.

(( Si rien ne vous plaît sur la terre, reprit avec hésitation Piafaëla, le ciel du moins...

a Le ciel!.... regardez-le dans le miroir de cette fontaine : ces étoiles qui s'allongent dans l'eau ne ressemblent-elles pas à des larmes de feu semées sur un drap funéraire , et cette source elle-même que l'on a si justement appelée menteuse (i), qu'exprime-t-elle autre chose que vicissitude et déception !

' (( Mais vous n'y songez pas : cette source est un des plus beaux présens de Dieu ; inutile dans les années d'abondance , elle ne se mon- tre que dans celles de stérilité, n'est-ce pas l'image de la bienfaisance ? Ne voudriez vous pas avoir un ami qui disparût ainsi pendant vos jours de prospérité pour venir à vous dès que vous seriez mal- heureux?

-— « Un ami? un amiî... et trouver un cœur qui m'aime... un cœur qui m'entende ?. . .

(( Je ne pus achever; ma poitrine était oppressée, j'étoulfais. Pour toute réponse , Rafaëla me tendit la main.

(( Avec quel transport je la saisis cette main chérie! comme je la pressai contre mes lèvres en l'arrosant de larmes! je passais de la mort à la vie , je renaissais à l'espérance , j'étais ivre de bonheur.

« Pour sceller un serment que la bouche d'une Aragonaise n'a ja- mais besoin de prononcer quand ses yeux l'ont prêté , je détachai de mon doigt l'anneau qu'avait porté ma mère et je le glissai à celui de Ptafacla ; un bruit se fit alors dans le feuillage ; les jasmins que nous avions écartés pour arriver à la fontaine s'inclinèrent, et je vis un pa- nache rouge serpenter en fuyant au-dessus de leurs tiges ; je me levai avec précipitation , je me jetai à corps perdu dans les broussailles, mais des ronces embarrassèrent mes pieds , et le téméraire qui nous avait écoutés eut le temps de s'enfoncer dans un bois dont l'épaisseur le déroba h ma poursuite,

(( Le lendemain, la porte du picador me fut refusée; ITernandez

' " I I . «- I n I I Il I ., I 1 »■ I . . . ' Il

(\)Fuente meniirosay burlona.

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seul eut la permission de continuer ses visites, je compris. Ma dague pouvait faire justice du traître; mais sa mort eût été un outrage pour Rafacla ; elle avait accepté mon anneau, je n'avais plus de rival.

(( Son père m'ayant rencontré par hasard au détour d'une rue m'a- borda d'un air affectueux et s'excusa du parti qu'il avait pris à mon égard en me disant qu'il ne pouvait, sans nuire à sa fille , tolérer des assiduités qui avaient été trop publiques pour n'être pas remar- quées.

« Crois-moi bien , Alguarito, ajouta-t-il en me frappant sur l'é- paule, je t'aime, et si mon devoir n'était pas d'assurer avant tout l'ave- nir de Rafaëla, tu l'emporterais sur Hernandez, lors môme que tu ne posséderais que la moitié de ce qu'il offre. »

(( Touché de sa bienveillance , je lui fis connaître toute l'ardeur de mes vœux et je le suppliai de m'accorder un délai. ^)

(( Soit! me répondit-ii, j'attendrai tant que ma fille le voudra. ^) Cette assurance me rendit quelque espoir: sortant de ma longue incurie, je ne rêvai plus qu'aux moyens cramasser promptement la dot exigée ; amère dérision ! L astucieux vieillard s'était joué de moi ; docile aux conseils du perfide Hernandez, il n'avait voulu que m'endormir dans une crédule sécurité; Rafaëla m'apprit que l'un et l'autre, employant tour à tour la prière et la menace, l'assiégeaient sans relâche pour ar- racher son consentement, et qu'il ne lui restait plus d'autre refuge con- tre leurs obsessions que la cellule d'un cloître ; je combattis inutilement sa résolution.

(( Toi ou Dieu ! s'écria-t-elle d'une voix émue , si je ne peux t'ap- partenir, il faut que je rompe à jamais avec le monde; j'irai prier sur la porte du ciel jusqu'au jour elle s'ouvrira pour me recevoir. »

(( Voilà bien la faiblesse des femmes , répliquai-je , elles vantent leur dévouement, et au premier obstacle tout est fini. Si tu m'aimais comme je t aime , si tu étais capable de soutenir une lutte d'une an- née, demain je sortirais de Sarragosse , j'abandonnerais nos monta- gnes, j'irais travailler dans les états du roi de Navarre, et j'en rappor- terais assez d'or pour contenter l'avidité de ton père ; mais non , ce serait te demander plus que tu ne pourrais tenir; je n'exigerai pas un sacrifice au-dessus de tes forces.

(( Les supplications , les pleurs n'auraient rien obtenu de ce cœur

21 superbe; mais je venais de lui porter un déti, il retrouva tout son courage.

(( Un an 5 reprit Rafaëla, le travail d'un an?... non, non, ce ne se- rait pas assez ; j'attendrai deux années, et si alors lu n'es pas de retour, Alguaro, dis-toi bien que ton amie n'existe plus que pour Dieu !

« Ainsi le bonheur reparaissait devant moi; mais quelle distance m'en séparait encore! je devais pour l'atteindre franchir l'intervalle d'un abime , je le perdais si un seul obstacle ralentissait mes pas , il fallait fertiliser chaque heure , et de pauvre que j'étais, devenir riche h jour nommé; j'avais beau puiser des forces dans le sentiment qui me soutenait, toute mon énergie était prête à m'abandonner en embras- sant une telle perspective d'incertitudes et d'alarmes. Il y eut alors dans ma vie je ne sais quelle confusion ; un nuage de feu enveloppa ma tète , j'entendis la foudre gronder dans mon cœur et le désespoir s'y rouler en hurlant... Ohî ce fut horrible! Je me demande encore Bi ce n'est pas une illusion, un rêve, un vertige , il n'est que trop vrai , cependant... oui , je me rappelle... quel supplice!... comme j'ai souf- fert!... et l'on a pu dire que je n'aimais pas, que j'étais froid, indiffé- rent, égoïste!... Ah! de quelle épouvante seraient saisis ceux qui m'ont cru insensible , comme ils le maudiraient ce don fatal qu'ils m'ont contesté, si tous les souvenirs qui tourmentent mon ame se re- muaient à la fois dans leur cœur! »

Ces mots désordonnés furent suivis d'ime brusque interruption ; Alguaro était livide , ses larges sourcils se contractèrent, et ses yeux sortis de leur orbite et comme retournés sur lui-même prirent une teinte de sam?.

(( Peu de jours après, dit-il en se calmant par degrés, j'étais sur la frontière de l'Aragon, j'entrai dans le Béarn par la vallée de Gis- tau , et comme si la patrie eut voulu me dire encore adieu, je rencon- trai deux moines du couvent des Téronymites qui retournaient à Sarra- gosse et qui bénirent mon voyage; vous savez le reste; inutile de raconter une vie qui s'est traînée sous vos veux et qui n'a été souvent que l'image de la votre ; elles touchent enfin à leur terme ces deux an- nées d'épreuves ; plus de ces jours trop courts pour le travail, plus de ces nuits trop longues pour le repos ; je pars demain, demain je marche à une nouvelle existence , je cesse de gémir, j'oublie , j espère, à cha-

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que pas la poussière de Texil se détache de mes pieds, et j'entrevois de plus prés ces montagnes adorées la patrie, l'amour, le bonheur, tout m'attend avec Rafaëla. ))

Comme on écoute le chant d'un oiseau long-temps après qu'il a cessé de se faire entendre , la foule silencieuse et béante retenait encore l'ex- plosion des sentimens divers qui l'agitaient , lorsqu'un rire sardonique répondit aux dernières paroles d'Alguaro ; tous les yeux se portèrent avec surprise sur un Espagnol qui était à demi enveloppé dans un étroit manteau, et dont la toque de velours était ombragée d'un pa- nache noir; l'insolente ironie de cet homme , loin de se déconcerter, se donna hbre cours.

(( Patrie! amour! bonheur! tout m'attend avec Rafaëla!... dit-il

en imitant la voix d'Alguaro; Rafaëla t'attendreî... en vérité , l'hon- neur serait grand pour elle!... »

Alguaro se lève bouillant de colère, le manteau de l'étranger tombe et découvre à ses yeux le rival qu'il abhorre.

(( Quevois-je? secrie-t-il, Hernandez!

(( Oui, Hernandez, le perfide Hernandez, comme tu oses rap- peler.

« Que viens-tu faire ici , imprudent?

(( T 'arrêter.

(( M'arréter, toi ! as-tu donc résolu de braver ma fureur?..,

(( Que m'importe ta fureur! c'est à toi de trembler, je suis l'en- voyé de ton seigneur et maître. . (( Que veux-tu dire ?

« Cet ordre va te l'apprendre. De par l'empereur Charles-Quint, roi de Castille et d'Aragon , moi , Hernandez de Torella , délégué du seigneur justicia-major de Sarragosse, je te somme d'avoir à me sui>Te

sur l'heure ! »

Au nom détesté du vainqueur de Pavie, les Béarnais, qui déjà mur- muraient sourdement, se mirent à rugir.

«Depuis quand l'Espagnol commande -t-il en Navarre?... »

criaient les uns ; « Honni soit le roi des impériaux ! )> vociféraient les autres; et du sein de la foule exaspérée sortaient mille impré- cations. — «Mort à Charles -Quint! mort à tous les traîtres qui le servent ! tuez Talguazil ! tuez - le ! tucz-le ! ))

Hernandez, assailli de toutes parts, lut renversé, foulé aux pieds, et

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aurait été impitoyablement massacrè . si^trois archers qui entraient alors dans la cour du château , et dont il avait eu l'imprudence de ne pas attendre l'arrivée, n'étaient point parvenus à se faire jour jusqu'à lui ; ils réclamèrent main-forte au nom du roi de Navarre, et des qu'ils purent dominer le tumulte, un d'eux déroula un parchemin revêtu du sceau d'Henri d'Albret, et lut à haute voix l'ordre d'extradition.

La foule, subitement apaisée, était stupéfaite; elle interrogeait la figure d'Alguaro avec autant d'inquiétude que de curiosité; et celui-ci, debout et immobile, ne quittait pas son rival des yeux; sa main agitée par un mouvement convulsif frémissait sur la poignée de sa dague.

Plus la frayeur d'Hcinandez a\ait été grande, plus sa rage fut vio- lente.

(( Tu n'as pas tout dit, iils de damné, s'écria-t-il : tiens, tiens, \oici qui t'aidera à compléter ton récit î ^)

Et il lui fît passer un feuillet de vélin richement enluminé qui pa- raissait arraché d'un missel.

Alguaro changea de couleur.

(( N'est-ce pas assez pour te rendre la mémoiie ? regarde ce cou- teau chargé de rouille ; le reconnais-tu à ce manche de figuier sur le- quel tu as si habilement sculpté un chiffre amoureux? il est tel qu'on l'a trouvé sur les rochers ; mais , voici mieux encore : voici l'anneau émaillé de Sainte- Engracia... eh bien! qu'as-tu h dire?... est-il un hérétique parmi tes dignes aïeux qui ait mieux mérité que toi d'être livré au bourreau et de mourir dans les flammes ? ))

Pareil à un homme qui sort tout-à-coup d'une obscurité profonde, Alguaro semblait ébloui par une clarté soudaine : la feuille de vélin, le couteau ciselé, l'anneau d'émail, il considérait tout et ne voyait rien. Un morne désespoir se peignit sur ses traits à mesure que les objets, dont l'aspect avait troublé sa vue, commencèrent à prendre une forme distincte à ses veux.

(( Le voilà donc revenu, dit-il, ce passé dont je voulais jeter la poussière au vent! et c'est la main d'JIernandez qui me l'apporte!... mes souvenirs s'effaçaient en s'éloignant de moi , je croyais les rêver, ils ont reparu, ils sont tous présens, oui, tous, je les revois plus achar- nés, plus implacables que jamais. Ah ! si la terre pouvait se fendre sous mes pieds et m'engloutir!... Insensé que je suis! à quoi bon me révolter contre ma destinée!... Dieu est grand; il a ouvert le flanc

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de la montagne pour en faire sortir mon secret ; il a donné une voix à l'ouvrage de mes mains pour me dénoncer, que sa volonté s'accom- plisse!... Mais Rafaëla, Rafaëla, que va-t-elle devenir!... »

(( Tu n'as plus à t'occuper d'elle, vil suborneur, répondit l'Espa- gnol, épargne-toi un soin qui l'outrage ; une cellule de pénitente à Santa-Fé est son tombeau, elle s'y est enfermée en te maudissant. »

Un rayon de joie traversa comme un éclair la sombre figure d'Al- guaro ; sa bien-aimée n'était pas au pouvoir d'Hernandez , elle avait tenu sa promesse ; mais le dernier mot qu'il venait d'entendre l'avait plus cruellement blessé que toutes les injures de son rival.

(( Rafaëla m'a maudit? s'écria-t-il, tu mens Hernandez, tu mens!., elle seule n'a pas le droit de me maudire, tout ce que j'ai fait, mal ou bien, je l'ai fait pour elle ; savais-je, avant de l'aimer, si j'étais pauvre ou riche ? le gain de chaque jour ne suffisait-il pas à ma subsistance de chaque jour ? Est-ce pour moi que j'avais besoin d'or? Qui a jeté la pre- mière bourse dans cette balance avare que tenait la main de son père? N'est-ce pas ioi? N'a-t-il pas fallu trouver le même poids? Le court délai qui m'avait été accordé ne m'exposait-il pas à la chance de tout perdre ? Comment vivre, comment travailler sous l'étreinte de si poi- gnantes angoisses? mes calculs étaient ceux de tout artisan ; ils n'a- vaient jamais dépassé une semaine ; forcé de compter avec l'avenir, je fus effrayé ; il me parut certain que mes sueurs couleraient inutilement si mon ciseau était ma seule ressource ; il me vint alors une pensée qui ne devait pas être faite pour ma tète, car elle la bouleversa 5 une de ces pensées de l'enfer dont le poison enivre et brûle... Eglise de las San- tas masas ! église de ce couvent des Jéronymites , fondé par Ferdi- nand, le persécuteur de mon père, et enrichi de la dépouille de mes aïeux, c'est vers toi, vers toi seule que le souffle du démon devait me pousser! La vengeance m'excitait au sacrilège;... mes pas chancelè- rent cependant... la parole d'un prêtre qui, du haut de la chaire, pro- clamait les décrets de la justice divine, m'arrêta sur le seuil du crime;.., interdit, confus, je m'échappai de l'église en jurant de ne plus v ren- trer. Rafaëla m'apparut lout-à-coup; pour la première fois je vis des larmes humecter ses paupières, et elle s'éloigna en me répétant sa pro- messe : (( Deux ans d'attente, et puis, toi ou Dieu !... )) (( Dieu, ou Satan! me cria dans ce moment d'émotion une voix intérieure, mais

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Rafaëla avant tout, au prix de tout! » Et cette voix impérieuse, irré- sistible, je la pris pour celle de ma destinée ; j'obéis.

« Lorsque l'angelus eut sonné au couvent, seul dans l'église souter- raine, je me glissai entre les ossemens des martyrs ; j'écartai leurs re- liques, et détachant une clé de la chasse d'argent repose la léte de sainte Engracia, j'ouvris son trésor, j'y plongeai la main, je saisis tout ce que je rencontrai dans l'ombre ; sa bague, son missel, ses pierreries. . . Comme mon sang battait alors mes artères! quelles palpitations préci- pitées dans mon cœur !... moi qui n'avais jamais connu la crainte , je tremblais! le bruit seul de mes pas me faisait frissonner; tandis que j'essuyais la sueur froide qui coulait de mon front, un glas funèbre vint k sonner sous les arceaux retentissans; j'accélérai ma fuite : les colon- nes blanches contre lesquelles je me heui tais dans les ténèbres étaient devenues pour moi autant de spectres ; ma main se glaçait en les tou- chant ; je volai sans m'arréter vers la montagne, et j'enfouis mon butin dans les fentes d'une roche aiguë sur laquelle aucun autre chas- seur que moi n'avait encore monté; j'étais à Sarragosse avant le lever du jour.

» Toutes les cloches dénoncèrent à la fois le sacrilège ; c'était le lu- gubre tintement de l'agonie ; d'immenses processions sortirent en ha- bits de deuil des églises et des couvens ; l'archevêque, vieillard octo- génaire, marchait en tête, la corde au cou et les cheveux couverts de cendres ; il s'avança vers Santas-Masas en répétant le Miserere^ et au sein de la foule gémissante qui répondait à ses prières, j'aperçus Ra- faëla ; mon cœur ne put tenir contre ce spectacle ; je déchirai mes vé- temens, je pris un ciliée , et le cierge à la main je me jetai des pre- miers dans le temple profané; mes larmes lavèrent sur les dalles l'empreinte de mes pas nocturnes.

)) Pardonne, sainte Engracia, pardonne , m'écriai-je, en me frappant la tête sur la pierre; je n'ai cédé que malgré moi ; j'aurais en vain pro- longé une lutte inégale, ma destinée le voulait ; mais que ton courroux s'apaise ! je suis jeune encore, je te consacrerai, s'il est nécessaire, le travail de toute ma vie, et ton trésor te sera rendu ! »

)) Cet engagement pris à la face des autels, j'ai su le remplir; pas un maravedis ne manquera ; dés que mes inquiétudes ont cessé , dès que les premiers fruits de mon travail m'ont permis d'attendre arec plus de

26 confiance l'avenir, j'ai adressé un avis secret au justicia-niajor pour lui indiquer le lieu le saint trésor est caché.. .

(( Il est vrai, dit Hernandez, l'avis dont tu parles a été reçu; mais

dé'à un chasseur d'Isards avait apporté à Sarragosse le couteau que tu avais oublié sur la montagne, et Zandugar et moi nous l'avions reconnu aux: deux lettres que tu y avais entrelacées; il fallait être aussi diligent pour le repentir que pour le crime ; au lieu de t'envoyer au bûcher, on se serait peut-être contenté du gibet ; apprends-le, d'ailleurs, les feuil- les du missel retrouvées une à une avaient suffi depuis long-temps pour te faire soupçonner par les Jéronymites, et tes remords en venant plus tôt seraient encore venus trop tard. »

Ces paroles cruelles excitèrent chez l'Aragonais un mouvement d'in- dignation qu'il s efforça de réprimer; c'en était fait; il ne pouvait plus avoir la majestueuse colère du lion ; mais il y avait dans ses regards quelque chose de celle du tigre chaque fois qu'ils retom.baient sur Her- nandez.

« O Dieu terrible! s*écria-t-il en levant les mains au ciel, qui pour- rait tromper ta vigilance ? ce missel que j'avais emporté dans ma fuite, et que j'ouvris par hasard eu me reposant sur la première montagne de France, ce livre saint qui me rappela les menaces de ta justice, et que, dans ma fureur, je jetai feuille à feuille au torrent, devait servir aussi de témoin contre moi ! Rien n'a été perdu : les deux moines que j'ai salués sur la frontière, ce sont eux, je le comprends, qui ont re- connaître dans quelque page flottante l'image souillée de leur protec- trice ;.. . ils ont remonté le cours du Gave et recueilli à chaque pas une nouvelle preuve du crime. . . Eh bien ! que faut-il encore ? frappe, grand Dieu! achève l'œuvre de ta vengeance, mon front se courbe devant toi! mais grâce, grâce pour Rafaëla! Rafaéla est innocente ; son cœur n'a jamais cessé d'être pur ; oh ! par pitié, épargne-la ! n'ajoute rien au malheur que j'ai fait tomber sur elle î

(( Trop tard, trop tard encore! répliqua Hernandez avec un rica- nement barbare, Rafacla s'était révoltée contre la volonté de son père; elle a porté la peine d'un indigne amour. Moi-même, nuini d'un ordre du justicia-major, je l'ai arrachée de son cloître et je l'ai contrainte u venir avec les recluses, ses sœurs, voir ton nom cloué à Tinfàme po- teau ; on dit que depuis lors sa raison s'est égarée, qu'elle refuse toute nourriture, et qu'elle passe les jours et les nuits au pied du crucifix ; tu

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peux donc te dispenser de prier pour elle/bien que tu n'aies pas long- temps à vivre, il est à croire qu'elle sera morte avant toi. »

Alguaro atterré resta sans voix ; il avait croisé ses bras sur sa poi- trine et semblait perdu dans sa douleur; il n'opposa aucune résistance aux archers qui s'avancèrent pour le désarmer ; il leur remit sa dague, et jetant un regard attendri sur ses compagnons qui mêlaient leurs larmes à celles des femmes, il donna lui-même le signal du départ.

A quelques pas du château, il se retourna en murmurant un dernier adieu, et ses yeux s'arrêtèrent sur le portail l'on avait dressé un échafaudage pour placer les armoiries du roi de Navarre ; une idée soudaine se révéla dans ses traits; il s'approcha vivement du vieil ar- gentier qui l'avait fait asseoir à sa table, et le supplia de lui accorder une faveur.

(( Parle, lui répondit l'ancien homme d'armes, en affermissant sa voix pour cacher son émotion, que veux-tu?

» Laisser ici un souvenir, graver sur ce portail la pensée de ma vie, cette pensée fatale que j'ai portée comme un joug, et qui m'a écrasé. ., le fanal allumé sur l'écueil préviendra peut-être d'autres nau- frages.

» Mais les armes de Navarre ?...

» Elles brillent sur trop de castels, sire écuyer, pour avoir besoin de blasonner celui-ci ; voyez là-haut sur ce mur la menace béarnaise : Touches-j" si tu Poses ; n'est-ce pas assez ? qui ne reconnaîtrait à ces mots le noble et vaillant maître de Coarasse !...

» Tu dis vrai, répondit l'argentier, l'épée du fourreau vaut mieux que celle de l'écusson ; grave donc à cette place ta triste légende, et puisse la leçon profiter au pays ! )>

Alguaro s'élança aussitôt sur l'échafaudage; ses outils lui furent rendus, et dès qu'il les eut touchés, on vit sa figure se ranimer; son œil reprit tout l'éclat qu'il avait perdu ; les rubans du bouquet de gui qu il avait planté le matin au-dessus du portail, jouaient au vent et on- dulaient autour de sa tête ; il attaqua le granit avec une telle hardiesse et d'une main si ferme et si sûre, qu'on aurait pu croire qu'il avait un modèle devant les yeux. Hélas! ce qu'il écrivait était gravé depuis si long-temps dans son esprit! c'étaient les dernières et funestes paroles de son père : « Lo quQ ha de ser ?io puedefaltar. )) Son ciseau ne se

2g - reposait que que pour s'aiguiser ; i! courait, il volait de lettre en let- tre, il brûlait la pierre^ autant de coups, autant d'étincelles.

La foule attentive répétait chaque mot h mesure qu'il était formé, et se communiquait à voix basse ses pénibles impressions ; les archers avaient été postés au pied de l'échaFaudnge ; mais l'impatient Hernan- dez , pour surveiller de plus près son ennemi , s'était placé sur l'é- chelle.

La dernière lettre venait d'être sculptée, lorsque le maillet d'Al- euaro s'échappa de sa main et tomba sur le plancher s'était accoudé l'Espao-nol ; celui-ci le ramassa et demanda à son prisonnier s'il n'avait

pas fini.

a Pas encore, dit Alguaro en aiguisant de nouveau son ci*^ean sur

un grès humide cl poli, il faut que j'écrive ici mon nom.

» C'est juste, repartit Hernandez, et il monta sur I cchafaud pour

lu! rendre le maillet; mais, ajouta-t-il avec son ironie satanique, pour que ton nom soit abhorré c^mme il doit l'être des deux côtés des Py- rénées, il est nécessaire qu'il soit suivi i Goai'âS:?e du même mot qu'à Sa rra gosse.

» Et quel est ce mot?

)) iNe te Tai-je pas assez répété? Sacrillge !...

» Tu le trompes, iiernandez, i! en c^t un auîr;^ t[ui a été écrit dans

lo ciel le jour je t'ai connu.

» Et quel est-i!?...

» MELUir.n^n!... répondit l'Aragonais d'une voix tonnante, et en

même temps il lui plongea son ciseau dans le cœur. »

Un cri d'effroi s'éleva de toutes parts; les archers escaladèrent l'é- chelle; mais avant qu'ils fussent arrivés sur l'échafaudage, Alguaro avait tourné contre sa poitrine le fer retiré fumant du cœur d'Hernandez, et il était tombé pour ne plus se relever. Son corps palpitant râlait sur celui de son rival , dont la tête pendait écheveléo v(^rs le sol et vomis- sait des flots de sang.

AnoLPur de Piibi sqite.

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aâ^^a ^m^ iL^ ^2'î2?iifï20^i>.'î:?^^3 ^^silî^s^s

ET

iE©îîSISEBAT192ÎS SIÎB E^E GSi-ÎÏS DES JîSÏOrJSS, DES TEîaPS E'S' DS3 SRtY5±8'UTï9KS,

PAU M. DE CHATEAUBRÏAXD.

Enfin, voici un livre réellenienl ntlenciii!... un livre plein de choses!... un livre qui vivra!... Pourquoi donc suis-je mal h Taise en l'annonçant? En m'examinant bien, je le devine, c'est que je vole ce plaisir à un de mes collaborateurs.

h' Essai sur la littérature anglaJse me^i arrivée son^ les om- brages de ma retraite ; la , sous ces arbres que l'iiiver ne dépouille pas et que j'aime encore par reconnaissance, quarid le nouveau feuil- lage est revenu à tous les autres arbres. Mon devoir eût- été de refer- mer le livre et de l'adresser tout de suite à la personne chnrgëe de la Revue littéraire de VLc/20, mais le charme était déjà sur moi. La magie du style m'avait saisi ^ le brillant des couleurs m'avait ébloui 5 et la noblesse des pensées m'avait enlevé si haut , si loin de la vie de tous les jours, que j'en oubliai un instant les usages ; et je gardai pour moi le bonheur de lire le premier le nouveau livre de M. de Chateaubriand... que celui qui n'eût pas fait comme moi prenne la pierre et me la jette.

M. Moultet me pardonnera, je l'espère. IMoi, je ne ferai qu'an- noncer la bonne jiouvelle au monde littéraire ; sa plume détail- lera les beautés de l'ouvrage, et avec son savoir en montrera la science ; car dans cet Essai et ces Considérations sitr le génie des hommesj des temps et des j^évolutions, ainsi que dans \esEtudes histo- riques, il y a une mine bien des hfiains vont désormais puiser. Jamais plus d'érudition n'a été mêlée à plus de poésie , plus de choses solides à plus de choses gracieuses. Je n'avais encore lu que quelques pages , qu'il me semblait déjà que je ^ enais de traverser une contrée tout ombragée de magnifiques chênes et tout ornée des plus gracieuses fleurs.

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Je n'ai fait que jeter les yeux sur la traduction du Paradis perdu. Elle veut être lue phrase a phrase; en attendant, que Toriginal à la main, je puisse me livrer h cette étude, je me bornerai à dire, que nul aussi bien que M. de Chateaubriand ne pouvait nous montrer Milton tel que Dieu et les révolutions l'ont fait.

S'il était donné a Thysope de parler, dirait-elle bien la majesté du cèdre? et sera-ce au petit oiseau des airs à mesurer le vol de l'aigle?

Non, pour porter un géant et Texposer aux regards de tous, il faut être qéant soi-même.

Voici comment s'exprime l'illustre traducteur dans un avertissement placé en tête de son livre :

(( J'ai peu de chose à dire de ma traduction, des éditions, des com- mentaires, des illustrations^ des recherches, des biographies de Mil- ton. » Il V en a par milliers ; il existe en prose et en vers une douzaine de traductions françaises et une quarantaine d'imitations du poète , toutes très-honnes; après moi viendront d'autres traducteurs, tous excellens ; h la tête des traducteurs en prose , est Racine le fils ; à la tête des traducteurs en vers, Tabbé Del il le.

(( l'ne traduction n'est pas Va personne ^ elle n est qii un portrait : un grand maître peut faire un admirable portrait , soit j mais si Tori- ginal était placé au près de la copie, les spectateurs le verraient chacun à sa manière et différeraient de jugement sur la ressemblance. )>

(( Traduire, c'est donc se vouer au métier le plus ingrat et le moins estimé qui fut oncques; c'est se battre avec des mots pour leur faire rendre dans un idiome étranger un sentiment , une pensée autrement exprimée, un son qu'ils n'ont pas dans la langue de l'auteur. Pourquoi donc ai-je traduit Milton? Par une raison que l'on trouvera à la fin de cet essai. ))

VÊcho de la Jeune France a révélé , il y a bientôt un an , pour- quoi l'auteur du Génie du christianisme et des Martyrs^ en était réduit à traduire le premier poète de l'Angleterre.

Aujourd'hui , à la lin du second volume de V Essai sur la poésie anglaise, M. de Chateaubriand parle ainsi :

« En finissant, revenons par un dernier mot au premier titre de cet ouvrage et redescendons à l'humble rang de traducteur ; quand on a vu, comme moi , Washington et Bonaparte ; à leur niveau , dans un autre ordre de puissance, Pitt et ^Mirabeau : parmi les hauts révolution-

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naires, Robespierre et Danton ; parmi les masses plébéiennes, l'homme du peuple marchant aux exterminations de la frontière , le paysan vendéen s'enferraant dans les flammes de ses récoltes, que reste-t-il à regarder derrière la grande tombe de Sainte-Hélène?

(( Pourquoi ai-je survécu au siècle et aux hommes auxquels j'appar- tenais par la date de l'heure ma mère m infligea la vie ?

« Pourquoi n'ai-je pas disparu avec mes contemporains, les derniers d'une race épuisée? Pourquoi suis-je demeuré seul à chercher leurs os dans les ténèbres et la poussière d'un monde écroulé? J'avais tout à gagner à ne pas traîner sur la terre ; je n'aurais pas été obligé de com- mencer et de suspendre ensuite mes Justices d'' outre-tombe pour écrire ces essais, afin de conserver mon indépendance d'homme.

(( Lorsqu'au commencement de ma vie, l'Angleterre m'offrit un re- fuge , je traduisis quelques vers de Milton pour subvenir aux besoins de l'exil. Aujourd'hui, rentré dans ma patrie, approchant de la fin de ma carrière^ j'ai encore recours au poète d'Éden. Le chantre du Pa- radis perdu ne fut cependant pas plus riche que moi : assis entre ses filles, privé de la clarté du jour, mais éclairé du flambeau de son gé- nie , il leur dictait ses vers. Je n'ai point de filles, je puis contempler l'astre du jour, mais je ne puis dire comme l'aveugle d'Albion :

How glorious once above thy sphearl Soleil ! j'eusse autrefois éclipsé ta lumière î

« Milton servit Cromwell, j'ai combattu Napoléon : il attaqua les rois, je les ai défendus ; il n'espéra point leur pardon, je n'ai pas compté sur leur reconnaissance. Maintenant que dans nos deux pays la monarchie penche vers sa fin , Milton et moi n'avons plus rien de politique à dé- mêler ensemble. Je viens me rasseoir à la table de mon hôte ; il m aura nourri jeune et vieux... Il est plus noble et plus sûr de recourir à la gloire qu'à la puissance ! ))

Nous ne savons si notre admiration nous enivre trop , mais en vé- rité, jamais, selon nous, homme n'a surpassé celte noblesse de style et cette manière digne de dire. Pas un mot qui n'émeuve , pas une pen- sée qui n'élève dans cet aveu d'une pauvreté toute rayonnante de

gloire :

O mon pays, sois mes amours, Toujours*

32 Toujours loyale et lidèle Bretagne, sois honorée entre toutes les provinces, car tu as donne la vie au premier écrivain de notre siècle , et jamais cœur plus généreux que celui de Chateaubriand n'a battu dans une poitrine d'homme.

LE PARADIS PESIDU.

Qu'on se figure une de ces immenses forets d'Amérique, visitées par Chateaubriand, des arbres de toute espèce se mêlent, se pressent , s'enlacent dans un admirable désordre , la végétation la plus luxu- riante se déploie librement, la sève coule par d'innombrables ca- naux , et Ton aura peut-être une image du Paradis pej^du. Quant au poète, c'est une nature multiple, complexe, sïl en fut jamais, une nature sans régie et sans frein, qui va, vient, s'arrête, s'embarrasse , se replie, se roule sur elle-même comme le serpent séducteur, et se joue sublime et insaisissable en mille transformations; ou plutôt, pour parler le magnifique langage de l'auteur, c'est « un fleuve immense qui entraîne avec lui ses rivages et les limons de son lit , sans s'embarras- ser si son onde est pure ou troublée. » Telle est l'œuvre, tel est l'homme que M. de Chateaubriand avait à nous faire connaître; voyons s'il y a réussi. Rapprochons le tableau de l'original , appliquons le calque sur le dessiu , le masque sur le visage de celui qu'il a voulu peindre, et ju- geons par analogie... La ressemblance est frappante. Oui , voilà bien l'œuvre de Milton ; voilà les dédales sombres, sinueux, impraticables , (jui sV croisent en tout sens; ses sites inachevés et jetés au hasard, ses épais fourrés le jour ne pénètre pas, son vernis souvent équivoque et son ciel; voiià le vieux républicain, l'ennemi des rois; l'ange tombé , à qui la foudre a frappé la tête et arraché la vue; le voilà, vaincu, refoulé, exilé, le puissant apêtre des révolutions, qui conspi- rait la chute des grandeurs de son siècle ; on le dirait dans une de ces nuits ardentes, la fièvre rongeait son sein ; la pâle lueur de sa lampe éclaire son visage; ses lèvres se crispent, des paroles qui s'entrechoquent pêle-mêle, timiuUueuscs comme l'émeute hurlante, inarticulées comme des soupirs de désespoir, sublimes comme la nature dans l'enfante- ment , jaillissent à grands llols de sa bouche.

Tout ce que ce calque merveilleux a coûté à l'auteur de soins , de peines, de fatigues et de patience , nul ne pourrait se l'imaginer et

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nul ne le sait mieux que nous, qui avons si souvent violé la sainlelc Je la retraite il expiait son génie, pour lui parler de la Jeune France... de la Jeune France, à laquelle il porte un si vif intérêt. Nous avons vu l'auteur à^Aiala Réné^ des Alcrrijj's et du Génie du christianisme^ nous Pavons vu, cet homme qui a créé un siècle et qui lui donnera son nom, accoudé à sa mauvaise table de bois traduisant Millon, ligne par ligne et mot par mot, comme un pauvre écolier de sixième du grec ou du latin! Ainsi Corneille dans ses vieux jours mettait en vers V Imita- tion^ à genoux; car toutes les gloires sont sœurs; (( Les hautes renom- )) mées se mêlent comme enfnns d'une même famille, tout ce qui a de )) la grandeur se touche. ))

Le système de traduction tout-à-fait littérale qu'a suivi l'auteur^ef- faroucliora sans doute plus d'une susceptibilité. Il y aura des esprits à vue courte et à excellente mémoire, qui ne savent pas plus l'anglais que leur propre langue, auxquels le Paradis perdu de Tabbé De- lille avec ses allées bien sablées, ses bosquets bien finis, ses avenues droites et raides, plaira certainement beaucoup plus; il eut été facile à rillustre traducteur de satisfaire ces gens-là. « Si je n'a- vais voulu donner, dit-il , qu'une traduction élégante du Paradis perdu, on m'accordera peut être assez ce connoissance de l'art, pour qu'il ne m'eut pas été impossible d'atteindre la hauteur d'une traduc- tion de cette nature. » Mais ce n'est pas à leur manière que le génie comprend le génie.

Pour nous qui ne somme.], grâce à Dieu, ni de cette arrière-garde de la scholastique dont parle M. de Chateaubriand et pour laquelle il n'écrit point , ni de ceux qu'en appelait il y a tantôt six ans, roman- tiques, autre espèce déjeunes vieillards « qui vont à la chasse des, ima- ges, des idées, des expressions, pour en faire leur proie. » Nous, qui espérons l'avoir compris, nous ne lui ferons certes pas le reproche de rendre avec trop de vérité son modèle; ce serait lui reprocher le titre même de sa gloire ; \m portrait parfait doit répéter l'original , ainsi qu'un miroir fidèle, avec ses qualités et ses défauts, et tel est celui qu'il a tracé de Miltou ; mais le génie même de l'homme qui en a le plus ne peut prévaloir contre le génie des langues; il y a en elles d in- vincibles résistances, elles ne veulent jamais se livrer tout entières; on a beau les saisir corps à corps, elles se dérobent, elles échappent, on ne peut s'emparer de leur ame, traduire leur s?ns intime, transposer

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leurs secrètes harmonies. Ceci n'est du reste qu'une observation géné- rale que nous nous permettons de faire en passant et qui n'influe en rien sur notre jugement particulier. M. de Chateaubriand nous aime trop et nous l'aimons et l'admirons aussi depuis trop long-temps, pour ne pas lui dire naïvement toute notre pensée.

La traduction du Paradis perdu est un grand fait dans l'histoire de la littérature moderne ; elle marque une ère nouvelle dans une des branches de cette littérature, assez dédaignée jusqu'ici , et signale un progrès digne de fixer l'attention des hommes réfléchis et graves.

Naguère, le chantre des Harmonies^ à son retour d'Orient, venait attacher un anneau d'or au vieux palmier du désert ; cette fois ce n'est plus le poète de la France, c'est le grand aveugle d'Albion , c'est Milton lui-même, évoqué par sa propre lyre, qui sort de son tombeau et vient couronner son rival. WV.

Alors que vous vous promenez à travers les champs, vous trouvez êbuvent sur les bords du sentier que vous suivez de petites buttes de terre qui s'élèvent çà et là. Si le temps est sombre, si des nuages gris voilent le ciel, vous ne voyez rien sur ces espèces de boursouflures de terrain. Mais si le soleil chasse la nuée pluvieuse, si de beaux rayons d'or tombent d'en-haut sur la campagne, tout de suite vous apercevez des millions de fourmis sortant de dessous la poussière de ces petites montagnes élevées par des insectes, alors tout est animation et mou- vement dans la fourmilière, un rayon de soleil lui a été une bonne nouvelle, et voilà tout le peuple travailleur en joie.

Il en est des habitans des grandes villes comme des fourmis; quand viennent les premiers beaux jours, on les voit se remuer dans les rues étroites de la cité et faire leurs apprêts pour aller respirer aux champs.

Le retour du mois de mai, c'est le beau temps des voitures de dé- menagemens, les bons jours des tapissiers de petites villes ; c'est aloi^

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qu'ils tendent oux fciiéUesles rideaux de percale ou de mousseliiie bro- chée, et qu'au-dessus des couchettes de bois de noyer ou des lits d'a- cajou ils enfoncent dans les murs leurs flèches ou leurs thyrses dorés.

G'estaussi alors que les propriétaires de maisons se réjouissent, car leur revenu se double à la belle saison ; en resserrant un peu la famille ils ont place pour les étrangers qui viennent chercher chez eux du calme et de Tair, du repos et des distractions quasi-champétres.

Ce que je dis ici, dans cette tcte d'article, demandez aux proprié- taires de Passy si c'est vrai.

Gomme tant d'autres, j'ai cherché plus d'air que je n'en avais à Pa ris ; au lieu de la couleur blanc-sale des maisons, j'ai voulu de la ver- dure sous mes yeux, et de l'espace devant moi, au lieu de Vétroitesse des rues ou de la tristesse d'une cour.

Toutes les hauteurs qui avoisincnt la grande cité, les coteaux de Sè- vres, de Meudon, d'Autcuil, de Passy, de Belleville, de Menilmontant et de Vaugirard, doivent tenter les Parisiens et leur donner l'envie de connaître et de ressentir d'autres brises que celles qui passent sur les ruisseaux boueux des rues.

Passy surtout a appeler sous ses ombrages, et c'est parce qu'il fait venir beaucoup de monde à lui, que nous y voyons aujourd'hui tant de maisons. Ce coteau est d'un accès si facile, l'air qu'on y respire est si pur^ les eaux qu'on y boit sont si saines, que beaucoup de çisiteurs ont fini par se faire habitans. Beaucoup ont dit: Il est bon d'être ici y et au lieu d'y planter trois tentes, ils ont bâti beaucoup de jolies maisons.

nous voyons à présent comme une ville, au septième siècie i! n'y avait qu'un tout petit village, connu en latin sous le nom de Nimio et en français sous celui de Nijoji ou Nigeon.

Un saint Bernard, évêque du Mans, mort en 6^3, était propriétaire* de ce hameau et des vignes qui s'étendaient à l'entour. Glotaire II, surnommé le Gi'andy déclare dans son testament que ce village de Nimio appartiendra k l'église de Paris.

A mesure que la population de Nimio ou de Nigeoji augmentait^ on abattait des ari)res de la foret voisine (alors la foret de Rouvret^ aujourd'hui bois de Boulogne)^ et l'on niellait le terrain en culture ; c'est d'abord vers l'orient et à la proximité de la capitale que la popula^ tion se porta, et le lieu des abattis fut appelé Chaillol-, de Clml ou Cliail^ qui eu langue tudesque signifiait, dçstruçtio avhorum^ abattis

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dètois et c'est encore du mot Chai que vient le mot français Echalas.

Toute cette érudition, je l'ai prise à Passy, car Passy a ses chroni- ques formant un gros volume in -8°, illustré de plusieurs vues et écrit par M. N. P. Quillety ancien commissaire des gaen^eSy chef au ministère de la guérite, sous-intendant militaire en retraite^ che- K>alier de Vordre royal de la Légion- d' Honneur , membre de plu- sieurs sociétés savanteSy et ex-adjoint au maire de Passy.

Il y a des gens qui vivraient des années dans une contrée, dans une ville, dans un hameau, et qui passeraient leurs journées sans s'enquérir de l'histoire des lieux qu'ils parcourent. Ce qu'ils voient, ce qu'ils tou- chent leur suffît... Oh! je ne suis pas de ce nombre. J'aime à savoir, (juand j'arrive dans une maison, qui l'a habitée avant moi?

Lorsque je me repose sous un arbre, j'évoque le souvenir des voya- geurs qui s'y sont assis, bien avant que je n'eusse fait un pas dans la vie. Aux pierres des vieilles murailles, aux frais ombrages de la forêt, je vais toujours demandant leur passé. . . Je veux connaître avec qui je suis destiné à vivre.

Avant de se lier avec quelqu'un, on s'enquiert de ce qu'il a fait, de ce qu'il a été Eh! mon Dieu, on pense, on rêve, on s'entretient autant avec les choses qu'avec les hommes ^ il est donc bon de les étudier aussi.

Le lendemain de mon arrivée à Passy, je cherchais déjà quelqu'un qui pût m'en raconter l'histoire, quand au bout d'une allée du bois de Boulogne, à un des piliers du mur de la Muette^ je lus en grosses let- tres sur une affiche jaune :

Chroniques de Passy et de ses en^>irons, ou Recherches histo- riques, statistiques et littéraires sur Passy , le bois de Boulogne et les alentours.

Comme c'était bien mon affaire, un quart d'heure après j'avais le livre.

Je voudrais pouvoir louer cet ouvrage, car j'aime la pensée qui l'a dicté ; mais l'auteurse laisse aller trop à des détails peu intércssans pour ceux qui n'ont pas, comme lui, l'honneur d'clre marguillicrsde l'église de Passy. Trop de pages de son livre sont remplies des réglemens de la fabrique... Et puis quelquefois on serait aussi tenté de croire que M. Quillet n'a point progressé avec son siècle^ car il nous raconte des anecdotes qui ne sont plus de notre époque, et dont monseigneur le

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duc de Bourbon (s'il ne s'était pas suicidé, comme chacun sait) pour- rait se plaindre. Bien d'autres historiettes tout-à-fait Pompadour et Dubarrj feraient également bien de disparaître du volume.

Grâce à ce que M. Quillet m'a appris, j'ai pu redire tout-à-l'heure l'origine du nom de Chaillot qui m'a semblé aussi raisonnable que beaucoup d'autres qui ont cours parmi les étymologistcs ; mais en vé- rité, malgré toute ma tendance à croire au savoir et à l'érudition de M. Quillet, je ne puis admettre pour bien avéré ce qu'il dit sur l'ori- gine du nom de Passy.

Pour mettre mes lecteurs à même déjuger si c'est mauvaise volonté de ma part, je vais transcrire le paragraphe dans lequel l'auteur des Chroniques cherche à établir l'étymologie du nom de sa ville de pré- dilection.

« Si l'on veut savoir, dit M. Quillet, d'où vient le nom de Passy, il suffît de remarquer que la cote qui prend à Chaillot et s'étend jusqu'à Boulogne est coupée par deux défilés assez étroits, l'un à l'entrée de Passy, du côté de Paris, et l'autre à son extrémité, du côté d'Auteuil ; ces deux défilés ou pas auront été définis par le mot pas dans l'acception il signifie passage entre deux montagnes, comme le pas de Suze^ le pas des Thermopjles. On aura dit : Ilj a deux pas ici, pour exprimer que Passy se trouve entre deux défilés. Pas ici ou icj^ et par corruption Passi ou Passj. »

Je savais depuis long-temps qu'il y a des étymologies tirées de bien loin, mais en conscience, je le déclare, je n'en avais pas encore ren- contré de cette force-là.

Si je critique M. Quillet sur l'origine au moins douteuse qu'il attri- bue au nom de Passy ^ je me hâte de le remercier de ce qu'il nous ap- prend sur le bois de Boulogne. Je trouve quelque chose de tou- chant, et je m'en vais rappeler les souvenirs qui sont attachés aux vieux chênes qui se voient encore çà et là, parmi les jeunes plantations de la fashionable promenade du beau monde.

Peut-être quelques habitués du bois nous sauront-ils gré de leur avoir donné de succinctes notions sur le lieu qu'ils aiment à parcourir ; sans doute il est déjà doux, dans de légers landaux et d'élégans phaë- tons, de rouler sans cahots sur le sable des routes de Saiiit-Cloud, de Madrid, de Bagatelle, à^ Auieuil ai de Boulogne; sans doute, c'est un plaisir de filer rapide au galop, avec la brise soufflant dans vos che-

38 veux sous les acacias en iieurs, les sycomores, les sapins et les chênes des lono-ucs allées droites ; mais le charme de ces promenades doublera, si quelques réminiscences historiques sont jointes à tous ces ombrages. L'auteur des chroniques a su les évoquer, et nous lui en témoignons ici notre reconnaissance ; car parmi les favoris dorés de la fortune, il y a si peu de pensées graves, que je sais bon gré aux hommes qui sont assez habiles pour pouvoir en jeter en passant sur cette foule mobile et légère.

Ce que nous appelons aujourd'hui le bois de Boulogne avait autre- fois le nom àe foret de Roiwret.

Cetle vaste foret s'appuyant à droite et à gauche des rives de la Seine couvrait de son ombre la plaine de Sablons, Villiers et Glichy, Saint - Ouen, la plaine Saint-Denis et tout le faubourg du Roule. Dans ces temps reculés, Paris la ville des rois, était comme une reine assise dans la solitude; aujourd'hui étendant ses longs bras, elle a déraciné les ar- bres et détruit les ombrages qui l'entouraient, et la voilà maintenant exposée à tous les regards et accessible à tous venans.

Du temps qu'elle avait encore cette défense de verdure autour d'elle, ses habitans furent livrés à une cruelle maladie ; chaque jour on en voyait mourir un grand nombre ; et pour les églises et pour les maisons mor- tuaires, il n'y avait plus assez de tentures noires, et dans les cimetières la place commençait à marquer! En ces jours de foi, quand Dieu en- voyait un iléau à la terre, les hommes élevaient les mains vers lui, ils criaient: Seigneur^ ajez pitié de nous ! Seigneur ^ faites-nous mi sé- ricorde ! Et comme s'ils avaient eu peur de la majesté divine offensée, ilsavaient mis une yierge pleine de gi^dce entre eux et le Roi du ciel, puis la prenant comme protectrice, ils s'agenouillaient devant ses autels, en répclanl : Mèj^e du Scua^eur! consolatrice des affligés! refuge des pécheurs y priez pou?' nous^ priez pour nous.

Vers l'année i3io, une grande épidémie exerçant ses ravages dans la ville que les prédicateurs appelaient la Babjlone moderne^ beau- coup de Parisiens émigrèrent de ses murs. Les uns allant vers le midi, les autres vers le nord, mais tous conduits par la piété et Tespérance, ^ar ces bandes de pèlerins ne se mettaient en route que pour aller prier le saint qu'elles regardaient comme le meilleur protecteur, le médiateur le plus puissant.

S^}\ il y avait h JS^juJogni^-sur mer une image miraculeuse de la

39 trés-sainte Vierge, qui avait un grand renom de puissance : les murs de sa chapelle étaient tout recouverts à' ex-voto^ et son autel tout en- richi d'offrandes ; non-seulement elle avait sauvé des centaines de ma- telots de la fureur des vagues, mais elle avait encore préservé des pays de la peste et du mal des ardens.

Beaucoup d'habitans de Paris allèrent donc vers elle; et si vous vou- lez une scène qui contraste avec celles que vous voyez aujourd'hui sur les hauteurs de Passy, regardez.

Elle est longue cette procession d'hommes, de femmes et d'enfans qui souffrent et qui ont peur de mourir du mal qui a frappé leurs pro- ches; elle monte lentement la pente du coteau, car ceux qui suivent la croix de bois et la bannière de laine blanche, écartelée de noir, sont tous faibles et défaillans ; leurs chants sont tristes et entrecoupés de si- lences ; quand les voix se taisent, le bruit des pas sur le gravier de la route est tout ce que l'on entend... Et alors que des paroles rempla- cent les pauses, ce sont des versets du Miserere et du De profundis qui sont lugubrement psalmodiés par les pénitens et répétés par les échos. *'

Dans l'espace étroit qui est resté vide entre les murs de Paris et la lisière de la/bréi de Rouvret, la procession s'est dessinée en suivant les sinuosités du chemin, comme un long serpent qui a été blessé et qui se meut avec peine ; mais la voilà maintenant dans l'épaisseur du bois, voilà les souffreteux et les malades hors des ardeurs [du soleil, les voilà cheminant sous l'ombre fraîche des chênes, et la clochette des confréries et les refrains des litanies font taire les oiseaux accoutumés au profond silence de la forêt. Les cerfs, les biches, les faons et les chevreuils s'en- fuient aussi, comme si cette foule pieuse pouvait en vouloir à leur vie. Oh non! ce n'est pas quand on va demander à Dieu de ne pas mou- rir, que l'on voudrait faire mal à une faible et innocente créature.

Si les oiseaux et les autres habitans de la forêt se sont effrayés et éloi- gnés du passage de la procession, le son cadencé des clochettes a fait venir sur la voie qu'elle suit les ermites de cette vaste solitude, pour s'agenouiller sur le passage de la croix, pour prier avec les pieux pè- lerins, ils ont quitté leurs grottes ou leurs cahutes de branchages, et si c'est une joie pour eux de voir qu'il y a encore tant de foi en ce monde , c'est une consolation pour les dévots voyageurs d'être bénis par les solitaires de Rouvret.

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Au'oirci'hui une cérémonie religieuse, une Fête-Dieu produirait sans coûte Je l'effet dans les routes droites et régulièrement plantées du bois de Boulogne, les bannières pourraient (lotter et claquer au vent et les croix d'argent briller au soleil ; car les jeunes plantations n'abritent et ne cachent rien... Mais il y a cinq cents ans, quelle dif- férence! que de mystère sous l'ombre des vieux chênes ! que de recueil- lement sous ces rameaux élancés et entrelacés, qui donnaient l'idée des voûtes à ogives! Une procession là. c'était beau, c'était plus beau que dans une cathédrale ; il est vrai pas de tentures, pas de riches tapis- series appendues de chaque coté du chemin du cortège sacré, mais les lierres, les liserons, les lianes, les vignes folles avaient jeté leurs gra- cieux festons d'un arbre à l'autre, et dans plus d'un endroit formaient des arc ides et de merveilleux reposoirs. pas d'orgues soupirant en tO:mant sous des voules de pierres, mais les sons majestueux du veiît dans la cime des sapins.

Pour les malheureux qui venaienl de souffrir et de voir mourir dans les rues sales et étouffées de Paris, oh! certes ce devait être une sainte joie, un retour d'espérance que de prier ainsi ensemble sous ces beaux

ombrages Aussi les malades croyaient déjà se sentir mieux... Les

pauvres mères surtout recommençaient à sourire à leurs enfans pâles et amaigris, et se répétaient entre elles : La bonne Vierge a pitié de nos petits anges.

Je ne chercherai pas à décrire, jour par jour, la route des pèlerins; je dirai seulement que la longueur du chemin ne décourageait per- sonne; loin de là, la sainte bande en avancanl ne faisait qu'augmenter de nombre... Et quand du haut d'un plateau élevé ils aperçurent, comme une nappe d'argent, la mer qui scintillait au soleil, ils étaient près de deux mille.

(^'élait la Vierge que les litanies appellent Etoile des niej'S (maris Stella) ([uc ces iervcns chrétiens venaient implorer. Aussi, quand ils aperçurent l'immensité des flols, ils regardèrent avec enthousiasme ce qui leur semblait le domaine de. celle qui allait intercéder pour eux ; elle est si puissante qu'avec un geste de la main, un sourire de sa bou che, elle calme les fureurs de ce vaste océan et commande aux tem- pêtes de ne plus remuer ses vagues. Elle dira aussi au fléau de cesser; clic fera revenir la santé à nos enfans.

Ainsi pensait la muUUude en descendant vers la petit.^ ville de

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Boulogne, dont elle apercevait l'église élevant son docher nu-dessus des toits des maisons..., c'était le terme du pèlerinage!

Pendant neuf jours, les prières des pèlerins furent presque conti- nuelles devant l'image miraculeuse, et quand la nuit venait, il n'y avait point d'obscurité à l'en tour de son autel, car chacun voulait y faire brûler une chandelle de cire.

Parmi les meilleures consolatrices, il faut nommer la foi et V espé- rance; ces deux filles du ciel savent mieux que toute autre essuyer les pleurs et opérer des miracles.

A la fin de la neuvaine, bien des malades étaient guéris, les couleurs de la santé étaient revenues aux visages pales, la force aux faibles, la gaîté aux enfans et le bonheur au cœur des mères!

Avant de quitter Boulogne, les pèlerins consolés et guéris appendi- rent aux murailles de l'église leurs ex-voto y et lorsque les ^irêtres du sanctuaire de la bienheureuse vierge Marie permirent aux voyageurs qui allaient s'en retourner chez eux, de baiser les pieds de la glorieuse image, des pleurs coulèrent de tous les yeux : c'étaient comme des en- fans qui vont s'éloigner de leur mère. .. de leur mère qui les a soignés dans leurs souffrances, et qui les a guéris !

Le roi Philippe-îe-Long avait envoyé avec les pèlerins un peintre habile, et l'avait chargé de faire une exacte et vraie pourtraicture de Notre-D ame-de-hon- Secours telle quelle se voit en sa nef, bat- tue des flots, dans F église vénérée de Boulogne-sur-Mer. Et quatre notables de Paris avaient aussi été choisis par ordre royal pour rap- porter au Ptoi des chrétiens cette copie de la Vierge miraculeuse.

Le tableau du peintre parisien, placé sur un fond de moire blanche, servit de bannière pour le retour. . . En venant à Boulogne, c'était une écharpe de crêpe noir qui avait été nouée aux pieds du crucifix ; en re- venant vers Paris, c'était une guirlande qui l'enlaçait qui laissait pen- dre ses bouts terminés par deux gros glands de (leurs aux deux bran- ches de la croix

Les parens, les amis des pèlerins attendaient impatiemment leur retour. En ce temps-là, les communications étaient rares et difficiles entre Paris et Boulogne-sur-Mer ; cependant il était arrivé au Louvre un émissaire qui avait fait grande hâte pour annoncer que Notre- Dame-de-bon -Secours avait rendu la santé aux malades^ la force aux

-42 - faibles et le bonheur à tous les pèlerins, et que tous s'étaient mis en route pour revenir.

Cette bonne nouvelle se répandit presque aussi vite que l'annonce d'un malheur.

Je dis aussi vite que l'annonce d'un malheur, parce que je ne sais pourquoi les mauvaises nouvelles arrivent toujours vite, tandis que celles qui doivent donner de la joie ont l'air d'avoir été apportées par des tortues.

Dans les temps les nouvelles allaient moins vite, était-on plus malheureux qu'aujourd'hui que nous avons le télégraphe, les malle- postes, les estafettes et les courriers ? Je ne le crois pas, car en ce monde, comme il va plus de malheur que de bonheur, ouvrir beau- coup de communications, ôter tous les obstacles de la route, n'est-ce pas faire le chemin beau à l'ennemi, pour qu'il nous arrive pluspromp- lement?... Oh! s'il n'y avait que de bonnes nouvelles à recevoir ou à expédier, je voudrais des chevaux de plus aux célérifères, des rnouve- mens plus rapides aux télégraphes, des chemins de fer partout... Mais hélas! j'ai vu tant de lettres cachetées de noir m'arriver, qu'en vérité je ne craindrais pas d'habiter un pays il n'y aurait que des grandes routes difficiles et des messagers paresseux. . . Un petit coin bien ignoré du monde, un vallon bien isolé des bruits de la terre, l'on vivrait avec de vieux amis que l'on ne verrait pas mourir, me semble aujour- d'hui plus enviable que tout.

Quand le fleuve coule amer, pourquoi se pencher vers ses eaux pour en boire?

Parmi ces pèlerins dont je cherche à vous raconter l'histoire, il y en avait sans doute qui sortaient du sentier battu, qui allaient à droite ou à gauche, pour cueillir quelque fleur dont la forme ou l'éclal les avait frappés. Je fais comme ces pélerins-là, je sors de mon récit, je m'amuse en chemin à vous redire les pensées qui me partent du cœur et qui me traversent l'esprit. . . Ne m'en voulez pas, et prétez-moi encore l'oreille.

Beaucoup de Parisiens_, sachant par le messager qui était venu au roi le jour précis du retour des vovageurs, étaient allés au-devant d'eux jusqu'au village des Menus, situé sur la rive de la Seine, en face et au-dessous de Saint-Gloud ; ils attendaient.... Enfin les clochettes des confréries que les syndics vêtus de la dalmatique agitent dans les pro- cessions se firent entendre. . . Les voilà ! les voilà ! crièrent à la fois, et le

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vieillard qui avait vu son fils partir pour le saint voyage, et le fils qui n'avait pu accompagner sa mère, et la sœur qui allait revoir son frère, et l'épouse qui allait cesser d'être veuve, et l'ami qui avait été séparé de son ami.

Ce ne sont plus seulement les clochettes que l'on entend, voici briller au-dessus des haies des chemins les croix d'argent, voici flotter les bannières. Voici! voici sur son fond de moire blanche, à franges d'or, la très-glorieuse image de Notre-Dame-de-bon-Secours!... Oh! que d'élans de gratitude, que de bénédictions, que de respects, à me- sure qu'elle avance!... C'est la Vierge qui est représentée sur cette bannière, qui a sauvé de la mort tous ces parens, tous ces amis. C'est elle qui a guéri tant de maux, séché tant de larmes, c'est elle qui a fait tant d'allégresse, tant de bonheur. . . Aussi quand on a incliné son front devant elle pour la remercier, comme on se relève de terre, comme on se cherche, comme on s'embrasse, comme on se questionne, comme on s'interrompt, comme on se sourit, comme on pleure de joie!... Ce délire, ce péle-méle, ce touchant désordre durèrent long- temps. Et si vous voulez savoir juste le lieu tant de bonheur est ad- venu à nos devanciers, vous le saurez, car nos pères y ont élevé un monument de reconnaissance. Ce monument dure encore et peut être visité par vous tous.... Ce monument, c'est l'égUse actuelle de Bou- logne,

Cette église, d'un style gothique très-pur, est la copie exacte et scru- puleusement faite de Véglise de Boidogne-sur-Mer .

Pour ne perdre aucun des salutaires souvenirs de leur pèlerinage, pour retrouver en quelque sorte le lieu la santé et la consolation leur avaient été rendues, ceux des pieux habitans de Paris qui étaient allés jusqu'aux bords de la mer pour y implorer la Vierge qui, par son intercession auprès de Dieu, fait cesser les tempêtes et les fléaux, ont élevé cette église et ont voulu qu'elle fut pied pour pied, et pouce pour pouce, ornement pour ornement, semblable à celle ils avaient prié sur la grève battue des flots... Et aujourd'hui, si quelque fashio- nable, habitué du bois^ a par hasard jeté les yeux sur ce que je viens d'écrire, s'il va voir ce souvenir ïixè du moyen-àge, il retrouvera dans cette église plus d'une chose qui redit son origine. A la jonction des nervures de la voûte, il verra encore, dans de petits écussons, les débris d'une nef qui fend les ondes; sur d'autres, il distinguera des semis de

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tleursde Ivs. Et ce qui révèle , seion nous, que sont des pèlerins qui ont fondé cette église, c'est la quantité de bannières que dans nos fêtes solennelles y déploient encore diverses confréries. II y a un souvenir de procession, un ressouvenir de ce voyage à travers le pays, alors que chaque corporation de Paris se rendait a Boulogne- sur-Mer, avec l'étendard de sa paroisse ou de sa profession.

Le roi Philippe-Ie-Long, qui avait voulu que des notables de sa capitale fissent partie du pèlerinage, s'est associé à la reconnaissance des pèlerins, c'est lui qui a posé la première pierre du monument de gratitude. Une table de marbre noir scellée dans le mur constate ce fait et prouve en quelle haute vénération était l'image sainte qui avait été rapportée de Boulogne-sur-Mer, et à laquelle on avait su joindre pour la rendre encore plus sacrée et plus miraculeuse un fragment de celle que les Boulonnais n'avaient pas voulu, au prix de beaucoup d'or, laisser eniporler de leur ville.

Cette image était gardée dans le trésor de ia rovale abbaye de Longchamps, et pour l'en tirer ^ il y avait gîand nombre de focinalitès à remplir...

Cette église dont la première pierre avait été bise par des mains royales, et à laquelle tant de réminiscences s'attachaient, devint bientôt célèbre; aussi des miracles furent opérés par Noij'e-Dajne-de-bon- Secouj's, et les pèlerins vinrent à l'église de Boulogne près Paris, comme ils 'AVàienlh. Boulogiie-sw-Mer '^ alors le nom sans souvenir du village des Menus disparut, celui de Boulogne le couvrit de sa dou- ble célébrité... Et les ombrages qui s'étendaient à Tcntour de la nou- velle église perdirent aussi leur premier nom. La/b/'dV de Romi-et ou de Rouvroy devint le bois de Boulogne.

L'ouvrage de INl. Quillcl ma donné Tejivie d'explorer les environs de Passy. J'ai commencé par aller visiter l'église qui a fait prendre son nom au bois, j'aime ii promener mes rêveries, mes regrets et mes espérances. J"y suis allé le dimanche qui termine l'octave de la Fête- Dieu, et c'est alors que j'ai vu la plaque de marbre noir dont j'ai parlé, j'ai remarqué sur cette pierre les épithétes qui sont jointes au nom do Louis XV. Il y est appelé le Bien-Aimé., le flctoi'i eux elle Con- <7Wf^'rt7zf.. .Aujourd'hui on lui fait expier bien cruellement ces flatteries.

Passy a du une grande partie de sa prospérité à ce prince ; car, en

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iigrandibsant le cMteau de la Muette^ en Thabitant souvent, il y a at- tiré tout ce monde qui s'attache aux cours, beaucoup de beaux hôtels ont été alors bâtis non loin de îa demeure royale.

Les souvenirs que Louis XV a légués à la ]\iuette ne sont pas de nature à être cités parmi nous. Avant ses scandaleuses débauches, il v en avait eu de plus hideuses encore, celles d'une fille de Philippe

d'Orléans avec Le retient a laissé tomber de sa honte dans ce

château ; et il v a des taches que le temps ne peut effacer, et qui de- meurent indélébiles sur la pierre comme dans les esprits.

Pour purifier la Muette ^ Louis XYI, Marie- Antoinette, madame royale, l'ont habitée. Les pensées qui viennent quand on évoque ces grands noms forment tout de suite comme un voile sacré qui cache les vieilles obscénités du lieu.

Puis, après ces illustrations, le célèbre lacteur de pianos et de harpes Ehrard est \enu travailler oii les rois avaient Irainé leurs ennuis, alors, au lieu du bourdoniiienient vide et si faux des courtisans, on enten- dait dans les oàions de .rarlisle de suaves accords... Un orgue surtout y a ravi tous ceux qui ont eu le bonheur de l'entendre, Éhrard avait mis tout son art a iaire de cet instrument un chet-d'œu\re.

C'est Khrard, devenu propriétaire du Pavillon-llûyal, qui Ta lait ici que nous le voyons aujourd'hui, semblable à une mauvaise caserne! Tout ce qui était style dans le bâtiment a disparu ; ce n'est plus qu'une haute et lourde masse carrée, percée de beaucoup de fenêtres et sur- montée d'une icfnoble lanterne... Il n'y a de bien conservé de l'ancien château qu'un de ses bas côtés, que l'on ne voit plus de la rue, mais l'on retrouve le goût du temps de Louis XV. Ce pavillon qui n'a été ni regratté, ni badigeonné, ni déshonoré, se loue tous les ans à quelque ennuyé ou à quelque riche malade de Paris.

Sous la restauration, j'y ai vu un ministre des fmanccs ; Louis XVIII lui avait prêté cette demeure, car ce ministre des finances était pauvre, et est mort sans avoir, comme M, Thiers et bien d'autres, une villa à lui.

Aujourd'hui le grand pavillon et le parc du château sont occu}:)és par Y Institut ortliqpédlque de Paris des docteurs Pravaz et (iuerin.

C'est que sont traités et réformés les défauts de la taille.

Aux avantages médicaux et hygiéniques les fondateurs de ce bel éta-

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blissement ont réuni tous les soins, toute la surveillance, tous les maî- tres qui peuvent assurer une bonne éducation.

Bien souvent en me promenant sur la pelouse, j'ai regardé par dessus le mur en saut de loup qui entoure les jardins, pour apercevoir les jeux des pensionnaires; mais je n'ai vu aucune animation; c'est pro- bablement plus à l'écart, plus loin des yeux des promeneurs que se passent les récréations.

Souvent à la grande porte de l'Institut s'arrêtent de brillans équi- pages, des femmes élégantes en descendent. Ce sont des mères qui viennent embrasser leurs enfans et s'assurer des progrès que l'art a faits pour réformer la nature.

En face du bel établissement de MM. Pravaz et Guerin^ Beau-Séjour offre de délicieuses habitations à ceux et celles qui cherchent pour ré- tablir leur santé le calme et le bon air. C'est ici que vient pour se guérir l'aristocratie maladive, et vraiment elle est bien inspirée, car je ne connais rien de plus élégant que cet enclos entrecoupé de petites pelouses^ de rpassifs, de routes anglaises sablées, et de jolis pavillons qui étalent leur blancheur au milieu de la verdure et des fleurs.

Êeau-Séjour a jadis appartenu au père Lachaise... Il avait à Passy, comme il avait de l'autre coté de Paris, une maison de campagne, et les destinées de ses maisons sont devenues étranges. Ici des malades, plus loin des morts.

A Beau-Séjour, il n'y a pas que des êtres souffrans ; nous y con- naissons un salon oii se réunissent souvent les Larochefoucauld, les Ballanche, les Sainte-Beuve, les Nodier, les Chateaubriand. Je ne nom- merai pas la femme qui fait les honneurs de ce salon; je craindrais que sa gracieuse modestie ne m'en fermât la porte.

En tout temps Passy a eu des séductions pour les hommes qui pen- sent et qui écrivent.

Franklin y a posé son premier paratonnerre. J.-J. Rousseau y a fait une partie de son Devin du village. L'abbé Prévôt, Latour-d' Au- vergne, premier grenadier de France, le père Lemoine, Goldoni, Jo- seph et André Chénier, Picard, Piccini, Gossec, Marsollier, Hoffmann, Raynal, ont passé ici de tranquilles journées et rempli leurs loisirs.

Cet amour pour Passv ne s'est point en allé aveclesmortsdont je viens de transcrire les noms. Plusieurs de nos notabilités actuelles y jouissent aujourd'hui de ce calme inspirant, que Paris, si riche en toutes choses,

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n*a point à offrir. Retirés sur les hauts lieux, ces hommes de lettres entendent moins de bruit et travaillent plus à l'aise; ici le vénérable et aimable historien des croisades s'occupe de politique et de littérature. Un ami qui sera digne de lui (et c'est un beau titre), M. Poujoulat, répand du charme et de la poésie, l'on ne croirait trouver que la triste réalité. Le célèbre docteur Orfila se délasse d'occupations graves avec celui des beaux-arts qui console le mieux; tout à cote Brasier fait ses chansons et Dumersan ses vaudevilles et ses drames.

Un homme dont le profond savoir a presque été caché par îe grand dévouement, M. le comte de Lascases, auteiu' des cartes historiques, courtisan du malheur, flatteur de l'infortune Cic Napoléon à Sainte- Hélène, habite également Passy.

Les plaisirs s'y donnent aussi souvent rendez-vous. Voici ce que la Mode^Revue du monde élégant^ disait, il y a peu de jours, du Banelagh de Passy :

(c Je veux parler aujourd'hui des soirées agréables que Ton peut pas- ser au Ranelagh. Depuis quinze jours, nous voyons avec plaisir que l'on revient à ce lieu aimé de la génération qui a été notre devancière. Là, sous les acacias fleuris et sur la pelouse unie qui s'étend devant le parc de la Muette, le beau monde vient respirer l'haleine embaumée du soir. Ces noms de Ranelagh et de la Muette ont \e\ivs souvenirs de mode,

(( Dans cette salle élégante, dont vous apercevez le soir la porte illumi- née au bout d'un long berceau de verdure, une reine.. . la plus belle, la plus gracieuse reine du monde, Marie-Antoinette, est venue danser, en disant à celui qui venait de bâtir le Ranelagh : je viens danser ici

POUR vous PORTER BONHEUR.

» A elle qui voulait le bonheur de tous, rien n'a porté bonheur!... Mais arrêtons-nous, ne jetons pas du noir sur ce Bulletin de Mode,

)) Bien des grands seigneurs, beaucoup d'hommes illustres et bien- faisans ont fondé et bâti des hôpitaux, et leurs noms ne sont point restés, pour que la postérité les prononce avec respect et reconnaissance. Et voilà qu'un lord irlandais qui, pour rétablir sa fortune ébréchée, a fait élever près de Londres une salle de danse, va passer aux âges à venir, et son nom de Ranelagh surnagera quand tant d'autres, qui méritaient bien d'avoir la célébrité, sont enfoncés dans l'oubli !

)) Depuis plus de trente ans ce nom est devenu européen, chaqwe ca- pitale a maintenant son Ranelagh,

))Celui de Passy, qui a eu l'honneur 4e recevoir Marie -Antoinette, la princesse de Lamballe, l'impératrice Joséphine et Madame, duchesse de Berri, a encore une autre sorte d'illustration. En 1 790, \e Ranelagh attirait à ses fêtes les muscadins , les incrojables; c'étaient les dan- dys, les fashionables, la bonne compagnie d'alors affamée de plaisir après les ennuis et les dangers des prisons ; aussi la police de ce temps-là vit-elle dans ces bals des rassemblemens royalistes. Et la garde du directoire vint surprendre les danseuses au milieu de leurs plaisirs, et les somma d'évacuer la salle. Les jeunes gens à boucles d'oreilles, à souliers pointus, h longues culottes serrées, à oreilles de chiens pendantes, à cadenettes , à hautes cravates, à courts gilets, à larges habits carrés, ne voulant pas cesser leurs entrechats et leurs pas de zéphir, résistèrent : de la désobéissance à la révolte il n'y eut qu'un pas. L'émeute éclata sous les lustres et en face de l'orchestre; on ne garda plus de mesure... et, comme on dit encore aujourd'hui, force demeura à justice (justice, c'était alors le Directoire). Plusieurs des plus intrépides danseurs furent arrêtés et conduits en prison.

)) Ainsi, on le voit, le Ranelagh n'a pas seulement ce vernis et celte illustration que la beauté et la mode répandent sur tout ce qu'elles adoptent; mais il a encore la gloire d'avoir soutenu un siège. ))

Le coteau que couronnent aujourd'hui les constructions nouvelles de Passy n'a eu pendant long-temps sur ses hauteurs que des manoirs isolés, entourés de futaies et de masses de verdui'e ; peu à peu les féo- dales demeures ont disparu, et ici, comme partout, la vie bourgeoise et commune a pris le dessus.

De nos jours on chercherait vainement la plus petite pierre du châ- teau que les ducs de Bretagne ont possédé au treizième siècle, aux environs de iV/^eo«, actuellement Passy.

Philippe-le-Bel habitait souvent un domaine qui lui appartenait dans ces mêmes parages; de vieux titres portent que Geofl'roi Gocatrix, échanson du roi Philippe, possédait des fiefs près de la Filla Domi- nica^ métairie ou châtellenie royale, bâtie par Glotaire IL

Après ces noms de roisj il y a encore un nom qui se conserve dans les chroniques du pays. C'est celui d'une femme qui a traversé la vie en faisent le bien. Christine Ghrestifaiine, de Heurles, veuve Chabu ,

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dame et fondatrice de Passy, a élevé ici une chapelle à Dieu et une école aux pauvres jeunes filles.

L'église, agrandie depuis sa fondation, est encore restée dans de mesquines proportions, son architecture n'a aucun caractère. Elle res- senible à beaucoup d'églises des environs de Paris, oii les maisons de prières sont moins soignées, moins enrichies que bien d'autres mai- sons. Des murs sans sculptures, portant un toit de tuiles et un chetif clocher, suffisent à la piété des voisins de la capitale.

Sur le versant du coteau qui penche vers la Seine, une femme digne d'être à jamais pleurée a possédé une noble habitation. Madame la princesse de Lamballe a passé ses rapides beaux jours sur les hauteurs que je viens de décrire... Alors tout lui souriait. Elle était jeune et belle, amie de Marie-Antoinette, et Philippe d'Orléans n'avait point encore tué de débauches son faible et maladif époux... Quand du pen- chant de la colline, assise sous des épais ombrages de ses magnifiques jardins, rêveuse elle regardait Paris... lui est-il venu quelquefois des visions de l'avenir?... On pourrait le soupçonner, car sur sa figure n fraîche et si douce, même au milieu des fêtes, il y avait toujours comme de la tristesse mêlée à ses sourires, et quand elle portait sa blanche main dans ses beaux cheveux blonds, on eût dit qu'elle souffrait par

avance Beaucoup de grandes demeures sont déshonorées par ceux

qui les habitent aujourd'hui ; il n'en a pas été ainsi du château de la princesse de Lamballe, la famille qui vit ou a vécu l'amie de Marie- Antoinette, la famille Sanlot Baguenault, a une religion de royalisme, un culte de dévouement, qui lui fait conserver avec amour tous les souvenirs de l'illustre victime, et garder précieusement les meubles et les tentures qui lui ont jadis appartenu.

Le château de Boulainvilliers, dont il ne se voit plus que des débris de murailles de parc, a donné son nom à un quartier de Passy, Le fa- meux juif Samuel Bernard, qui prêtait de l'argent à Louis XIV, a pos- sédé cette terre et y a noblement marié ses deux fils.

Près de Passy Boulogne), un juif plus riche que Samuel Bernard, M. le baron Rotschild, chevalier de Vordre du Christ, a aussi une splendide demeure, et peut-être un jour, un quartier de la petite ville voisine portera-t-il ce nom gcrmanico-judaïque.

On le voit, Passy ne manque pas de souvenirs de tous genres ; dans ces régions aussi historiques qu'aérées, l'esprit trouve à se promener

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comme le corps. L'un a devant lui le Lois de Boulogne avec ses lon- gues avenues, l'autre le passé avec ses siècles écoulés. Mais parmi toutes ses réminiscences^ il y en a deux qui me sont allées plus direc- tement au cœur que tontes les autres.

La première est de notre duchesse Anne de Bretagne, femme de Gliarles VIII et de Louis XII.

La seconde est de Henriette d'Angleterre, femme de Charles Stuart- le-décapité.

Nous l'avons dit plus haut, les ducs de Bretagne possédaient un château à Nigeon. Leur héritière, fille de François II, a fondé sur cette terre le couvent des Minimes, sous l'invocation de Notre-Dame- de-toutes- Gj'âces. Ce couvent se voit encore au bas de la cote : les religieux qui l'habitaient avaient depuis long-temps perdu leur nom de Minimes^ on les appelait Bonshommes , et on dit que cette appel- lation leur était venue de ce que Louis XI, qui allait souvent consul- ter leur supérieur, le nommait soji Bonhomme,

la duchesse de Bretagne, reine de France, avait voulu que l'on priât à perpétuité pour elle, on a établi, je ne sais quelle usine ; et l'industrie est venue s'asseoir s'agenouillaient la piété et la méditation .

Tout proche de cette sainte maison, un autre lieu de retraite avait été élevé par une autre reine. Henriette d'Angleterre, pour se consoler de ses profondes et royales douleurs, avait besoin des secours d'en- haut, et c'est elle qui a été la fondatrice de la Visitation de sainte Marie de Chaillot. elle est souvent venue prier, pleurer et espérer.

Ici, la grande voix de Bossuet a plus d'une fois retenti; ici, il a crié aux rois : jfeY nwTzc intelligltc, 7'eges!... Il serait donné au puissant orateur de rompre le silence de sa tombe, il lui serait accordé de re- venir parmi les vivans, de sortir du sepulchre pour remonter dans la chaire, il répéterait de nouveau : Et muic intelligite^ i^egeSj que ses cn- seignemens seraient vains et inutiles. Les rois ne veulent plus entendre.

J'ai gardé, pour terminer ce long article, sur Passy des souvenirs bretons et stuartistes^ ce sont ceux qui me sont le mieux imprégnés dans l'ame et rivés dans le cœur.

Et toutes ces choses, je les ai trouvées en recherchant pourquoi le bois que la mode a adopté pour ses promenades, s'appelait le hois de Boulogne^et j'ai découvert à ce lieu si profane une origine religieuse.

Oui, ce bois le beau monde accourt à cheval et en voilure, ce bois

51 tant de futiles et de mauvaises pensées se donnent aujourd'hui rendez-vous, la douleur pleure, la gaîté chante, la richesse et la misère se croisent, la jeunesse dorée galoppe sur le sable, la maladie se traîne lentement au soleil, la débauche appauvrie flâne, l'écrivain de Paris cherche une idée champêtre, le vice oisif se vautre sur l'herbe, le jeune naturaliste herborise, la petite fille court après un papillon, l'agioteur calcule, le voleur se cache, les jeudis des écoliers passent si vite, les duellistes tirent le fer et ar- ment leurs pistolets , les caravanes d'ânes trottent et bruissent, les jeunes garçons vont a la chasse des nids, le savant médite, la fille de joie tend ses pièges, les beaux équipages brillent, les che- vaux de course dévorent l'espace, l'amazone montre sa grâce, le crime s'enfonce dans les fourrés, l'infamie cherche l'ombre, le joueur pique sa martingale du soir, le suicide se tue, son ca- davre pourrit, ce bois a pris son nom d'une Église. Vicomte Walsh.

fQ^^^^M

DE LA FRANCE

ESQUISSES PRÉLlMIiXAIRES.

Le genre humain est un arbre immense qui monte sans cesse vers les cieux; les nations en sont les branches, le temps est le sol qui le porte, le génie de l'homme est sa sève , et l'infini son domaine. Sou- vent l'hiver ou la vieille$se emportent son feuillage mort; souvent les passions, ces vents impétueux, courbent et agitent sa cime, fracassent et dispersent ses rameaux siîr la terre, mais le tronc demeure immo- bile ; et bientôt le printemps et le calme renaissent, de plus vigoureux rejetons ne tardent pas â s'élancer, son front dépouillé reverdit, et l'ar- bre s'élève toujours.

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Les plus grands empires de l'antiquité , Tyr, Babylone et Memphis, sont tombés ; Athènes et Rome , qui les ont efïacés en gloire , en ci- vilisation , en splendeurs de tout genre, ne sont plus; les Gaules, la vieille Europe, le monde païen tout entier, ont disparu à leur tour; mais l'Europe moderne, mais le monde chrétien, mais la France, qu'ils portaient dans leurs flancs, sont nés, et la loi du progrès qui régit l'u- nivers a suivi son cours.

Pour bien comprendre le présent, il faut connaître le passé ; avant donc d'étudier le mouvement intellectuel qui éclata au sein de la France au moven-àge, et de prêter l'oreille aux chants des trouvè- res qui l'ont accéléré , il importe d'en savoir la source et les clémens principaux, et de jeter en conséquence un rapide coup- d'œil sur la naissance et le berceau de la société française. C'est tou- jours devant un berceau que les contemplateurs des astres du monde doivent venir s'ao-enouiller.

Dans les premières années du siècle qui précéda Fère chrétienne, un voyageur cheminait à travers la Gaule ; à sa tétc chauve et haute, à son air grave et dur, il était facile de reconnaître en sa personne un philosophe de l'école stoïque; il abandonnait Apamée, sa patrie, et les brillans prestiges de la civilisation la plus avancée, pour venir assister au dernier banquet d'un peuple des temps héroïques, dont la hache ro- maine allait faire voler en éclats la table de fête et disperser tous les convives. Ce philosophe voyageur s'appelait Possidonius. S'il nous a laissé des Gaulois un portrait fidèle^ c'étaient des hommes bien éti^an- ges que ceux qui posaient devant lui ! ils se jouaient des clémens, ils bravaient la foudre, l'incendie, les flots débordés et la mort ; les an- ciens les nommaient les contempteurs des Dieux ; ils aimaient la guerre et les armes avec fureur ; ils adoraient la liberté, tout en prêtant un dévouement sans bornes à leurs chefs ; ils maudissaient Toppressicm ; un besoin constant d'aventures et de périls, de vie agitée et errante, d'incessante mobilité, les dominait, les entraînait dans les entreprises les plus téméraires, et souvent vers les plus glorieux exploits; Rome, Del- phes, Memphis et Carthage, l'Europe, l'Afrique et l'Asie, vingt fois traversées ou vaincues par eux, en sont d'éclatans témoignages.

Un dernier trait essentiel de leur physionomie morale était le culte quils vouaient à la témme, et en particulier à celles que la reli. ion

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consacrait et enchaînait à ses autels comme épouses des druides, ou comme vierges fatidiques. Elles étaient à leurs yeux l'organe de la di- vinité: c'étaient elles qui leur expliquaient ses oracles dans les siffle- mens de la tempête^ la brise des bois ou le murmure la vague mou- rante sur la grève solitaire. Elles pouvaient conjurer à leur gré les tempêtes ou les soulever, guérissaient de tous les maux , savaient le présent, le passé, l'avenir, tous les mystères de la nature, tous les se- crets de la destinée, toutes les merveilles de l'univers. Par fois, elles fuyaient sur quelque écueil grondant des mers, d'où elles jetaient leurs prophétiques paroles au peuple agenouillé, plus près du ciel, plus loin du monde, comme perdues dans l'infini.

Tels étaient les traits caractéristiques de la nation gauloise, ce tronc druidique sur lequel l'olivier franc fut greffé. Les barbares du nord, malgré d'essentielles dissemblances , avaient avec elle quelques points de contact : même mobilité, même goût pour les aventures merveil- leuses et lointaines, et les plus folles épreuves chez deux peuples: même sentiment de la dignité humaine, même indépendance unie à une égale subordination hiérarchique , même fidéHté à la foi jurée, même dé- vouement d'homme à homme: seulement, peut-être, ce dernier senti- ment était-il plus développé, ainsi que l'usage des cérémonies militai- res et des confraternités d'armes, dans les forêts de la Germanie ; il y a aussi lieu de croire que l'influence des femmes y était plus grande et plus générale. Elles y jouissaient d'une autorité immense sur les esprits ; « on leur prêtait un caractère sacré , et quelque chose de divin à leur » sexe. Leur apparition subite au milieu des bataillons sur le point de )) prendre la fuite, décidait des succès du combat, » nous dit un histo- rien célèbre, qui a combattu avec son épée et immortalisé de sa plume les Germains. « Rien de privé ou de public, poursuit-il, qui ne soit fait )) sous les armes ; nul ne peut les porter que l'état n'y consente ; )) alors tous s'assemblent, et l'un des chefs, ou le père, ou le plus pro- » che parent du jeune candidat, lui remet publiquement entre les mains ;)récuet la framée... Il était de la dignité des chefs d'être entourés » d'une nombreuse et courageuse élite de jeunes compagnons d'armes; » dans la parx c'était un honneur, dans la guerre un rempart. »

Au principe gaulois, avant son mélange avec l'élément barbare, était venu se joindre un autre principe puissant, je veux dire l'élément la- tin 3 un immease réseau d'influences de langue, de lois; de mœurs, d'ir

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rjées et de civilisation romaines , enveloppait la Gaule conquise ; les barbares ne purent pas plus que les indigènes se dérober à l'action de ce vieux soleil qui fuyait un monde détruit, pour en éclairer unnou- veau, et subirent son influence.

Donc, l'élément gaulois, Télément barbare. Télément romain, tous Icsélémens constitutifs de la nation française se trouvaient en présence; mais qui devait les rapprocher, les combiner, les féconder? Quand de- vait naître l'unité sociale? Par quelle mystérieuse puissance, ces natures diverses, ces langues si opposées, ces idées, ces sentimens, ces opinions si hétérogènes, ces peuples si ennemis, devaient-ils se fondre en une même nature, en une même langue, en une même manière de voir et de comprendre, en une même et grande famille? Par le christia- nisme !...

Il ne vint point, comme le philosophe stoïcien, s'enquérir superbe- ment des mœurs des peuples de la Gaule ; il vint, humble, pieds nus, et le front couronné d'épines, leur demander de les rendre heureux ; il allait, comme son divin fondateur, faisant le bien, guérissant les ma- lades, soulageant les infortunes, portant en tous lieux la paix et de douces paroles, prêchant l'amour de Dieu et des hommes, et bénissant sans distinction vainqueurs et vaincus; et tous, laissant tomber leurs haines, accouraient en foule à sa suite, baisaient les pans de sa robe avec vénération , inclinaient leurs fronts sous les eaux du baptême, et en sortant du torrent régénérateur, ils étaient transformés, ils se tendaient la main, ils s'embrassaient, ils étaient frères. Il substitua l'abnégation il l'égoïsme, le pardon à la vengeance, l'amour à la haine, la morale à la dépravation des mœurs, l'idée à la force brutale; partout les vertus aux vices correspondans, et remua profondément, en la purifiant^ l'ame hu- maine. L'action qu'il exerça en particulier sur le caractère des indigènes et des Germains ne fut ni moins puissante, ni moins féconde en résultats; il ennoblit, il sanctifia par la sainteté du motif, leur grand esprit de dé- vouement, leurs sentimens d'indépendance, leur passion pour les en- treprises hasardeuses, leur haine pour le despotisme; il voulut prési- dci' aux cérémonies et aux assemblées guerrières de ces derniers, bénir leurs armes et leur ceindre lui-même l'épée. Ainsi, l'institution chré- tienne et militaire de la chevalerie dont l'enthousiasme guerrier, l'hon- neur et la foi forment la base, commençait à se dessiner.

Il développa de même, en le détournant de son coui^^ le culte que

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les Gaulois et les Germains vouaient à la lennme, qui en est le qua- trième principe ; il ne rangea pas seulement ce sentiment parmi les vertus morales, il en fît un précepte formel, et en divinisant son objet, il le divinisa lui-même, et l'amour chevaleresque fut conçu; l'amour, tel que l'antiquité ne pouvait le connaître, tel que le christianisme seul le pouvait créer ; l'amour avec la foi pour flambeau, et le désintéres- sement pour but, la charité. Dès-lors, ce ne fut plusHuellcda que vé- nérèrent les barbares, ce ne fut plus à l'épouse du Grand-Etre, ou à ses vierges fatidiques que les Gaulois offrirent leur encens comme à l'idéal de la femme ; l'apotre leur montra au-dessus de la nue une au- tre femme, belle et pure, vétuc d'une robe sans tache et le front cou- ronné d'étoiles; une femme, elle aussi l'épouse, non plus d'un héros, mais d'un Dieu ! elle aussi la mère des hommes, dont elle porte le li- bérateur, tout petit enfant, dans ses bras, en souriant a la terre d'un sourire d'amour; Et ils tombèrent à genoux, et ils la bénirent, et ils aimèrent. . .

Le temps acheva l'œuvre du christianisme ; et après onze cents ans d'enlantement et de ténèbres, l'aurore de l'avenir montait à Thorizon.

11.

T*Tout fermente, tout se meut, tout prend une nouvelle vie , du 12^ au i5* siècle; le système féodal s'organise, la société s'assied en- fin, l'ordre et les lois en règlent le cours. La langue française se fixe, l'art moderne naît; la foi se bâtit des temples dont les gigantesques clochers s'élancent vers le ciel comme des élans du cœur; dont les vitraux saphirisés^ ainsi que l'on disait alors, enveloppant de mystère et d'ombre la prière agenouillée, étalent aux yeux des fidèles les pom- pes et les merveilles vivantes du culte chrétien ; la sculpture enlace de lianes et de fleurs ses éclatantes colonnades comme d'une offrande à Dieu; la muse sainte suspend à ses murailles ces tuyaux d'airain réunis en orgues sonores qui roulent incessamment sous les arceaux leurs murmures harmonieux. La chevalerie déjà répand au loin le bruit de ses gestes d'héroïsme religieux, de valeur et de courtoisie; le christia- nisme lui ofîVe une solennelle occasion de développer toutes ses for- ces; il lui souffle au cœur l'esprit des croisades ; à sa foi, il montre le tombeau de Dieu à ravir aux mécréans, a sa charité des larmes à tarir,

So- dés chaînes à rompre, des frères opprimés â délivrer; à sa valeur im- patiente, des aventures à tenter, des obstacles à vaincre, un monde à conquérir, et soudain l'Occident tout entier se lève et s'élance sur l'O- rient. Le régime féodal parvient également à l'apogée de sa puissance ; « mais à peine la féodalité est grande, qu'on voit naître et grandir dans î) son sein la monarchie et la liberté. Le roi devient le centre de toutes ^) les obligations , l'objet le plus élevé de la fidélité et du dévoue- » ment. )) L'aristocratie abaissée se place sur les degrés du trône; le peuple affranchi se hâte de construire le beffroi de son émancipation , sonne ses cloches communales , salue de ses cris de reconnaissance la royauté triomphante, et vient se ranger auprès d'elle la cotte de mailles sur la poitrine et la pique à la main. L'état est constitué ; l'unité so- ciale, l'unité religieuse^, morale, politique et intellectuelle établie , on voit apparaître la France.

Déjà du nord au midi mille voix mélodieuses s'élevaient à la fois comme pour saluer son réveil. C'étaient les trouvères et les trouba- dours, c'était la poésie qui prenait l'essor. En prêtant à leurs chants unis une oreille attentive , on eût pu remarquer qu'ils n'étaient qu'un écho d'une harmonie lointaine prolongeant à travers les siècles ses notes indéfinies, pareille à cette voix dont parle la ballade antique, à cette voix des aïeux, sortie du fond de leur tombeau, qu'on entendit passer en murmurant sous les voûtes souterraines de la basilique, et chanter une hymne de fête et d'espérance au bord de la fontaine sainte , d'où un de leurs derniers descendans était retiré par le prêtre sans souillure et divinisé.

La littérature chevaleresque n'était en effet formée que des tradi-» tions poétiques des différens peuples, dont la fusion avait donné nais- sance à la France ; elle en était le résultat, comme la langue et la che-? Valérie française étaient le fruit du mélange de leurs idiomes, de leurs mœurs, de leurs coutumes et de leurs idées particulières, fécondées par le christianisme.

Le moyen-àge renfermait en son sein trois vastes carrières poéti- ques, qu'exploitaient incessamment, sans les épuiser, les trouvères et les troubadours: c'étaient les chants nationaux des Gallo-Bretons, vieux débris de vieille Gaule , oublié par la mort ; les traditions des Français, ces barbares civilisés, et les souvenirs de l'antiquité classi- que , importés dans les Gaules par les conquérans romains. Les pre-

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miers étaient confiés à la garde des bardes , les seconds a celle des ménestrels, les derniers se conservaient dans les monastères, se perpétuaient la langue et la culture latine, avec les ouvrages histori- ques des anciens.

Nous ne parlerons pas des congrégations monastiques, on sait assez- quel rôle elles ont joué dans la formation de notre littérature; nous ne répéterons pas non plus ici ce que nous avons dit des bardes, il nous suffit de rappeler qu'ils consacraient surtout leur lyre à célébrer les ac- tions dignes de mémoire des héros de leur patrie qu'ils proposaient pour modèles à leurs contemporains. Tel fut aussi le sujet principal de leurs chants , dans les deux Bretagnes , après la conquête des Gaules ; la loi elle-même le leur prescrivait (i). Quant aux ménestrels^ poètes po- pulaires des Francs, depuis leur établissement parmi les Gaulois, leurs fonctions ne différaient guères de celles des bardes bretons 5 comme eux , ils devaient connaître l'histoire et les gestes mémorables des hommes illustres de leur nation , pour les chanter a la postérité. - Les trouvères et les troubadours s'emparèrent de tous ces maté- riaux pour eux entassés par les moines , les bardes et les ménestrels ; leur génie les unit, il en coordonna l'ensemble, et bientôt l'on vit s'é- lever le majestueux sanctuaire de l'épopée chevaleresque, le moyen- âge put venir, à l'exemple de ses ancêtres, encenser les statues redo- rées et resplendissantes de ses héros populaires, replacées sur un piédestal plus sublime et plus digne d'eux.

Cette famille de héros peut se diviser en trois branches principales, comme l'épopée chevaleresque elle-même en trois principaux cvcles , qu'on peut nommer cycle breton , cycle français et cycle antique ; Arthur, Charlemagne, Alexandre et toutes les illustrations de leur siècle ou de leur patrie , que l'on a groupées autour d'eux, en sont les noms les plus célèbres (2).

(1) Toutes les fois que le barde recevra de son souverain l'ordre d'accorder sa harpe, il commencera par une invocation à la divinité ; il chantera ensuite les louanges du seigneur de la cour, et finira toujours en redisant les exploits et les faits héroïques des anciens princes bretons (Cyfreithjeu hywel-dda).

(2) Notre division est celle des trouvères, comme le témoignent ces vers inédits; nous les devons à M, Francisque Michel, dont l'obligeance égale le savoir :

Ne sont que trois matières à nul homme antandant : De France et de Bretagne, et de Rome la grant.

(Guiteclin de Saissoigne.)

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Les poètes en s'en emparant les revêtirent , dans leurs romans, du ostume du moyen-âge et leur en prêtèrent les mœurs , le langage et la manière de penser et d'agir. Ainsi le pinceau de l'artiste, ignorant du passé et de la vérité historique , prenait alors son siècle pour guide dans ses tableaux. De plus , l'imagination des trouvères et des trouba- dours, renchérissant encore sur celle des bardes, des ménestrels et des écrivains de l'antiquité, se plaisait à leur attribuer les gestes les plus inouis ; ils multipliaient autour d'eux les épreuves les plus terribles; ils faisaient briller leur valeur en maintes périlleuses rencontres; ils mettaient sans cesse en évidence leur force que rien ne pouvait briser, leur fidélité à leur serment , leur dévouement sans bornes à la cause d'autrui, leur enthousiasme religieux, leur constant et loyal amour pour leurs dames ; ils les entouraient des veuves et des orphelins qu'ils avaient secourus et sauvés, des guerriers cruels et félons qu'ils avaient punis , des géants oppresseurs qu'ils avaient vaincus ; en un mot, ils les couronnaient des plus éclatantes vertus qu'honorassent les siècles de la chevalerie, et les exposaient ainsi déifiés à la véné- ration , comme des types de toute perfection idéale , comme des mo- dèles à imiter.

C'est assez dire que le fond de sentimens et d'idées qu'offre l'épopée chevaleresque est d'une grande élévation; si les aventures qu'elle re- late sont parfois de nature à effaroucher la pudibonde délicatesse de notre âge, qui a perdu la naïveté de l'enfance, sans avoir encore les vertus et la sagesse de la maturité ; ses caractères sont toujours sou- tenus, toujours fortement empreints de puissance et d'énergie ; ses descriptions brillantes, ses détails ravissans de charme ; mais en géné- ral, elle manque d'unité dans la forme et de mesure dans ses créa- lions. Quant au merveilleux, qui la nuance et la complique, il découle natiu'ellemcnt, comme cette épopée elle-même, des idées des peuples de la Gaule, des Francs et de l'antiquité classique ; sa source principale est le druidismc et la religion chrétienne, au sein de laquelle il s'est perdu. La mythologie grecque et romaine et celle des Germains ne sont entrées qu'en proportion infiniment moindre dans sa composition.

Voilà sa physionomie générale, mais en l'étudiant de plus près on lui trouve deux expressions assez distinctes. Le troubadour et le trouvère sont s:ms doute fils d'une commune mère, ils ont une patrie commune, un dieu coninnm ; ils chantent de communs héroS; et, pourtant bien

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qu4ls se comprennent, ils parlent une langue difïércnUî , ils n'habi- tent point sous le même toit, ils n'ont point une même destinée. L'un semble un roi de l'Orient, un de ces puissans pasteurs des hommes qui portent le sceptre, dont la robe flottante est d'or et qui s'avance avec majesté. Son empire est vaste et brillant, son ciel d'azur et lumineux, les bosquets d'orangers, l'oasis émaillée, la rive meurent ses (lots bleus sont les lieux il tient sa cour 5 toutes ses paroles sont des chants qui s'écoulent harmonieux.

Le trouvère, au premier abord , paraîtrait un vassal, il n'a point eu, lui, en partage, une terre toujours éclairée des feux du soleil, et l'immense savane verte , et les bosquets l'amour et la poésie nais- sent avec les fleurs^ et le chant des oiseaux, les landes, les grandes bruyères , les rochers du nord et ses grèves, tel est son domaine; il aime les épaisses forets , les noirs créneaux , les étangs solitaires , le. donjon au bord de la mer, les retraites mystérieuses, les cloîtres en ruines; il aime à s'y égarer seul, à écouter le vent siffler dans ses ogives au nailieu de la nuit , les chênes de l'enclos gémir, et le bruit de la cas- cade s'y mêler en fuyant ; il aime à gravir les pics les plus escarpés des montagnes, à chanter comme l'aigle en face de la tempête. C'est le barde, c'est le vieux druide devenu chrétien, mais qui garde sa harpe et se souvient encore de la couronne de verveine dont il couvrait ses che-, veux blancs , qui se souvient du cercle de pierre il priait jadis aux pâles rayons de la lune ; de ses lacs, de ses fontaines, de ses bois pro- fonds et vénérés, de son antique sacerdoce. A lui la forte nature, 1^ langue brève , vive et nerveuse , le caractère opiniâtre et rude , le long travail à la sueur -de son front, le poids du jour et de la chaleur; au troubadour, le mol idiome, la voluptueuse pensée, l'indécise e^ vague harmonie, qui glisse sans efforts de la lyre orientale alors que le poète prélude couché sur le divan de pourpre, à l'ombre du cèdre odorant. A tous deux le sceptre et l'empire , et la gloire d'avoir donné le jour à notre épopée nationale, au genre de littérature qui domina tous les autres au moyen-age; mais au trouvère seul, de recueillir le fruit de ses immenses travaux , en nous léguant sa langue et son œuvre complète.

Souvent ces poètes unirent leur voix à la citote ou à la man- dou, et chantèrent eux-mêmes les créations qu'ils avaient conçues dans le silence et la solitude, à l'ombre du cloître ou des tours féo-

60 dales; plus souvent encore les jongleurs les chantaient ou les récH* taient pour eux.

Les jongleurs formaient au moyen âge une classe nombreuse et fort considérée; les rois et les barons en avaient à leur cour. Ils y é aient rangés parmi leurs officiers comme les anciens ménestrels ; comme eux, la loi les protégeait et leur prescrivait des devoirs ; comme eux, ils fai- saient l'ornement de toutes les fêtes, de toutes les assemblées publi- ques et privées, de toutes les cérémonies chevaleresques. Leur per- sonne était respectée et la harpe leur sauvegarde; les barrières des canips ennemis s'abattaient devant eux; ils pouvaient , à leur gré, passer de l'un dans l'autre; on s'estimait heureux de les y posséder; leurs chants excitaient en tous lieux l'enthousiasme et l'admiration. Ils suivaient partout leur seigneur, qui les admettait quelquefois fami- lièrement à sa table, leur accordait même souvent son amitié, l'hon- neur de coucher dans son appartement, et les comblait enfin de présens et de faveurs.

Outre ces jongleurs domestiques , il en était d'autres dont la vie plus agitée, plus active et toute répandue au dehors, ressemblait assez bien à celle des rapsodes hellènes, qui popularisèrent dans la Grèce les poèmes homériques, comme les jongleurs en Europe les compositions des trouvères. Ceux-ci s'en allaient chevauchant par monts et par vaux, montés sur des blancs palefrois. Ils étaient vêtus de riches étofïes de mille couleurs ; une toque bleu ornée de plumes leur couvrait la tète ; ils portaient la harpe en sautoir et Vaumonlère à la ceinture. Point de ville qui ne se hâtât de leur ouvrir ses portes; clercs, bourgeois, menu peuple, gens de religion, s'attroupaient en foule autour d'eux; tous se montraient avides de leurs chansons de geste; grand bruit et grande joie y éclataient à leur venue. Jamais aussi ils ne traversaient le domaine d'un comte ou d'un baron, ou même du plus chétif vavas- seur, sans être retenus au passage ; des A'arlets accouraient les prendre à rétrier au bas du perron du caslel et emmenaient leurs chevaux , d'autres les conduisaient en cérémonie au seigneur de céans; quelque- lois le jongleur le trouvait au milieu d'une fête qu'il donnait a ses ba- rons ou des solennités d'une cour plénière ; toutes les salles étaient ]>leiries d'écuyers allant et venant ; chevaliers, dames et demoiselles , étaient assis ensemble à table, devisant d'armes et d'amours ; aussitôt, le plus grand silence S3 faisait, et tous les convives prêtaient une oreille

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attentive aux chants de moult grant' seigneurie^ remembrés dans les romans, dont il allait les divertir, ou aux étranges aventures qu'il allait leur conter.

Mais quelquefois il n'y avait au manoir l'on hébergeait le jon- gleur que de pauvres chevaliers blessés. Introduit auprès d'eux, dans leur chambre aux sombres murailles, sur lesquelles se détachaient en glorieux trophées leurs armures tachées de sang , il savait trouver à propos dans sa mémoire harmonieuse mille souvenirs consolateurs , mille merveilleuses histoires, propres à endormir leurs souffrances. Toujours il montait sa harpe et ses chants au niveau de ses auditeurs ; là, il aiguillonnait l'allégresse commune; ici, il faisait taire la dou- leur.

Comme on peut le croire, les barons et les chevaliers le récompen- saient magnifiquement. Les robes de soie d'écarlate ou d'hermine, les manteaux fourrés de gris , les destriers aux housses éclatantes de bro- deries qu'il recevait d'eux, les bons marcs d'argent et d'or dont ils chargeaient son aumoniére, lui prouvaient assez bien le cas qu'on faisait et des romans des trouvères et des troubadours, et de son pro- pre talent à les faire valoir de la voix et du geste. Ces dons passaient souvent les bornes de la plus extrême libéralité, mais nul ne craignait d'être taxe à l'égard des jongleurs de trop de largesse et Aç^ courtoisie. Car, (( tels gens, disait-on, portent partout joie et déduit; ils soula- cient gentilshommes en châtiant leurs vices; ils publient faits hono- rables, ils ôtent pensées de deuil et ennui font oublier. »

La France et l'Angleterre, cette grande vassale de nos rois, qui était fiére alors de parler notre langue et de partager notre gloire poé- tique, la France et l'Angleterre n'étaient pas le théâtre unique sur lequel les jongleurs français et anglo-normands chantassent nos chan- sons de gestes chevaleresques aux applaudissemens d'une foule en- thousiaste. Ils accompagnaient en Palestine les populations guerrières que la croix y guidait. Tous les paladins de TEurope, aspirant à la même gloire, marchant sous les mêmes drapeaux, couchant sous la même tente, espérant, combattant ou pleurant ensemble, aux rives du Jourdain , sous le palmier du désert ou les murs de Solyme, il s'é- tablit entre eux mille sympathies, riille liaisons qui favorisèrent puis- samment la dilfusion à l'infini des idées et des poétiques traditions que célébraient dans leurs poèmes les troubadouis et les trouvères. Ils

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écoutèrent, ils admirèrent, ils retinrent les chants des jongleurs, et de retour dans leur patrie, ils les y popularisèrent.

Ainsi le nom et les hauts flûts d'Arthur, de, Tristan, de Lancelot, d'Yvain et de tous les chevaliers bretons ; les gestes mémorables de Charlemagné , d'Ollivier, de Roland et des douze pairs, et enfin, la merveilleuse histoire que l'on prêtait au raoyen-àge à Hector, Paris , Enée et Alexandre , se répandirent en France, en Angleterre , dans le midi, en Allemagne, en Italie et jusqu'au fond des contrées septen- trionales ; ainsi, du douzième au quinzième siècle, notre poésie cheva- leresque, vola d'un bout de l'occident à l'autre.

Telle fut la destinée de cette fée mystérieuse , aux paroles de foi , d'honneur et d'amour, à laquelle, tout éclatant de jeunesse et de beauté, était venu s'unir le christianisrne, et dont il avait fait la muse de la France, des trouvères et des troubadours, en divinisant sa nature.

Dans les articles qui suivront, nous nous proposons de tracer une rapide esquisse littéraire , de ciiacun des poètes-romançiers de la France au moyen-àge; d'analyser et d'étudier leurs principales œu- vres, selon l'ordre cyclique précédemment indiqué, et d'en citer quel- ques morceaux. Nous ne nous abusons, ni sur la longueur et la diffi- culté de notre tâche , ni sur la faiblesse de nos forces , mais l'indul- gence éclairée de nos lecteurs nous rassure ; puissent les fleurs de poésie semées par nos pères, et que nous comptons cueillir au bord des chemins abandonnés, nous allons nous égarer, leur parvenir sans être trop flétries !

Th. V.

63 -»-

II.

Sleîlof Chatferlon, servitude et grandeur militaires j c'est la philosophie qui vient après l'histoire dans l'existence littéraire si aventureuse et toujours poétique de M. de Vigay : il abandonne le monde extérieur des faits pour pénétrer dans le monde intime, si je puis parler ainsi, des idées et des causes : et ce n'est pas là, nous le dirons avec tristesse , le seul changement qui se montre à ce mo- ment où nous en sommes venus, dans les pages que va tracer l'auteur des poèmes bibliques et de Cinq-Mars.

Sur cette route nouvelle dans laquelle il s'engage, M. de Vigny va se laisser entraîner d'abord par ce tourbillon qui de nos jours a pu emporter haletantes tant de nobles intelligences : il oublie qu'en ces régions ténébreuses Dieu n'a pas voulu, assez d'illustres exemples l'ont prouvé, qu'on pût marcher d'un pas ferme sans être guidé par de célestes lueurs : il n'écoute plus la grande voix de ces convictions fortes et saintes qui furent les gardiennes de ses jeunes années. Si solitaire qu'ait pu vivre cet harmonieux poète, si retiré qu'ait pu être le sanc- tuaire qu'il s'est choisi, les murmures confus du siècle sont amvés jusqu'à lui, jusqu'à lui, ses doutes, ses incertitudes, ses plaintes, ses malédictions : aussi, comme tant d'autres, il veut savoir, et il doute : aussi, qu'il veuille parler de cette lutte qui a existé dans tous les temps instinctive ou réfléchie entre chaque homme et chaque société, il se prononcera pour un seul contre tous, pour l'in- dividu contre la société... Mais ce doute qui est si bien le caractère de notre temps qu'il peut venir peser sur les esprits même les plus élevés et les plus consciencieux, ce doute, comme quelques-uns le disent , est-ce l'agonie d'un monde la vie commencerait à s'éteindre ? non : ce doute n'est qu'une transi- tion : le passé l'explique et qu'on nous permette d'y jeter un rapide coup d'œil, car, dans l'histoire littéraire des peuples comme dans leur histoire, deux choses qui se tiennent comme la pensée et l'action, le passé donne l'intelhgence du pré- sent ; souvent même d révèle l'avenir. Dans sa littérature comme dans son his- toire toute entière, l'humanité subit cet'e destinée qui lui est imposée de s'éle- ver et de grandir avec labeur, et d'acheter la grandeur et la gloire par la lutte et par la souftrance.

Dans ces âges les sociétés marchent vers l'avenir insouciantes et énergi- ques sans chercher à le comprendre, dans leur sein chaque homme se dis- pute le présent plutôt par instinct et par besoin d'action que par ambition réflé-

(1) Voir y Echo de In Jeune France, Revue caiJiolique du 15 mai dernier. Le peu d'é- tendue des deux derniers numéros de VÉcho de la Jeune France^ Revue catholique^ ne nous a pas permis de donner plus tôt la fin de cet article à nos lecteurs ; mais d'après les arrangemens qui ont été pris ce retard ne présente pas d'inconvénicns.

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chie ; dans ces âges il semble qu'à part certaines âmes prématurées le monde ne connaisse d'autre douleur que la douleur matérielle , d'autre blessure que celle du fer et de l'épée ; quand l'imagination règne seule sur l'esprit humain, et que sur lui ne sont pas descendues encore d'autres facultés puissantes mais fé- condes en tristesses qu'on nommera la reflexion et la conscience : alors la foi et l'imagination comme elles dominent toutes choses , dominent aussi toutes les intelligences d'élite ; et il semble qu'elles n'aient mission ces intelligences que de transmettre à la postérité les récits du passé, ou les récits du présent, leurs idées , leuis croyances. Alors Pétrarque donne l'immortalité à ses amouis ; Dante, par une confusion qui révèle bien tout le génie de son époque, grave en- semble sur un même monument la grandeur du catholicisme au moyen âge et les souvenirs et les hames des guerres civiles de l'Italie ; l'Arioste célèbre la che- valerie ; le Tasse entremêle dans ses chants la chevalerie et la rehgion, la croix et l'épée des croisades. Alors enfin, comme elle est fille de l'imagination, la poé- sie doit avoir ses pompes, ses fêtes, ses gloires bruyantes et tumultueuses ; elle vient à Rome y chercher une radieuse couronne qu'on mettra sur son front aux acclamations de tout un peuple ; ou bien cette couronne, le monde, qui a com- pris trop tard le poète, la dépose du moins silencieusement sur sa tombe.

Mais viennent la réflexion et la science disputer à l'imagination une partie de son empire ; viennent les temps la société auia conscience d'elle-même, de ses actes et de ses idées ; vieiment les civilisations avancées ; vienne le temps il semblera que la liberté de l'homme grandit et peut s'agiter dans un plus vaste espace; vienne le moment où, comme le père à son fils dont l'enfance est finie, Dieu semblera dire aux sociétés : « J'ai protégé vos premiers pas , mais » maintenant à vous le monde, à vous le domaine de l'intelligence ; allez , cher- » chez votre route ; voyez si la grandeur, si la gloire, si la vérité, si le génie sont » ailleurs qu'aux sources fécondes que je vous ai ouvertes. « Alors, quand l'es- prit humain, curieux et avide, interrogera le ciel et la terre, les autels et les trônes. Dieu et les rois , la poésie elle aussi se sentira venir d'autres pensées , d'autres ambitions, d'autres volontés ; elle se dira qu'à ces hommes qui veulent savoir il faut des leçons et des cnseignemens ; elle voudra se faire et se créer l'institutrice de l'esprit humain ; mais avant que tous deux, l'institutrice et son élève, comprennent le mystère de leurs destinées; avant que tous deux, éman- cipés, pour ainsi dire, par la providence, comprennent est la grandeur, est la gloire, est la vérité, ne faudra-t-il pas qu'ils aient cherché long-temps à travers le monde, qu'ils aient traversé bien des épreuves, bien des angoisses, bien des luttes, bien des douleurs?

Et c'est ainsi que depuis le temps s'est manifestée dans la littérature, d'une manière plus directe et plus décisive, cette tendance dont nous venons de parler, cette tendance curieuse et investigatrice, deux phases déjà s'y sont pro- duites ; l'une d'incrédulité et de destruction ; c'est le dix-huitième siècle : l'au- tre de doute et d'incertitude; c'est notre époque. C'est en vain qu'au dix- septième siècle, précédé d'ailleurs par les luttes du seizième, comme l'avenir qui s'avance est précédé maintenant par d'autres luttes, c'est en vain qu'au dix- septième siècle la poésie, l'éloquence, ces sœurs immortelles, s'étaient montrées grandes entre la poésie et l'éloquence de tous les temps en puisant dans le catho-

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lictsme, dans leurs croyances arrêtées sur le pouvoir et sur la société, le génie calme et reposé qui les distingue ; en vain s'était résumé comme dans un ma- gnifique exemple tout ce qu'il y avait de force et de puissance dans les croyan- ces et les institutions du passé. A peine ce siècle venait-il de se clore, que voici l'esprit de l'iiomme qui se met à tout remuer et à tout détruire. Littérature et poésie enseignent l'irréligion et l'immoralité. Elles livrent bataille avec un triste succès, à toutes les grandes idées qui jusque avaient fait vivre l'hu- manité, et qui l'avaient soutenue dans cette longue route qu'elle avait déjà par- courue.

Et dès lors après cette immense destruction morale de toutes les croyan- ces et de toutes les idées qu'avait suivie une grande destruction matérielle de toutes les institutions et de toutes les lois, bien triste et bien étrange a été la situation de notre époque , fdle d'un siècle d'incrédulité , pendant qu'elle était petite-fille au contraire d'un siècle de croyance et de foi. Pla- cés ainsi que nous étions entre des souvenirs opposés, entourés de ruines et de débris, plus avides aussi de savoir et d'enseigner que n'étaient nos devanciers, faut-il s'étonner que beaucoup parmi nous aient pu douter ; errer pendant un temps entre le dix-septième siècle et le dix-huitième, entre la foi et la néga- tion ; demeurer incertains sur le présent et sur l'avenir, comme l'enfant dont un père prodigue a dissipé l'héritage. Disons-le donc pour terminer de si longues divagations, disons-le, quand on a considéré le dix-huitième siècle, le doute de notre époque apparaît comme un progrès sur le passé. Portez plutôt un regard attentif sur tous les types sceptiques et douleurs qu'ont enfantés ces trois pays qui se disputent maintenant la gloire littéraire, l'Allemagne, la France, l'Angle- terre. Voyez Faust lui-même; voyez surtout René et Manfred ; quelles sombres douleurs empreintes sur leurs visages I le dix-huitième siècle riait au milieu de sa destruction ; le notre pleure et gémit dans son doute : après cette philosophie railleuse et hostile qui niait effrontément, ce doute si douloureux, ce doute qui voudrait croire et espérer, ce n'est pas le triste crépuscule qui vient avant la nuit, mais bien celui qui précède l'éclat d'un jour plus pur, parce que ce jour aura été plus péniblement attendu ; d'une foi d'autant plus puissante et plus fé- conde en grandes choses qu'elle aura été plus difficilement conquise.

Ov Stella f qu'il aurait fallu nommer plutôt peut-être, Stello appartient à cette rêveuse famille des Manfred^ des René; comme eux il faut le combattre sans doute, mais il faut le plaindre, et il est permis de l'admirer ; comme eux il cher- che à soulever par la seule force de sa raison le voile qui couvre les mystères des destinées humaines ; et il sent sa raison défaillir comme la leur à cette tâche qui dépasse sa puissance. Stello seulement est moins fantastique, moins idéal : ce n'est pas sur le sommet de hautes montagnes, au milieu des orages de la na- ture qu'il va chercher les secrets de la terre et du ciel ; c'est nonchalamment étendu sur un élégant canapé moderne, à la pâle lueur d'une lampe, dont les vagues reflets vont se jouer dans ses draperies bleues, que Stello prête l'oreille aux discours de son Docteur noir, qu'il met aux prises son imagination et sa rai- son pour que dans ce combat qu'elles engagent quelqu'éclair lui vienne sur tant de choses mystérieuses et inconnues. IMais la parenté se révèle par d'ironiques pensées qui sont jetées çà et sur le monde ; par ces mots qu'on veut écrive sur

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toutes les œuvres de l'homme, pourquoi et hélas ! par ces autres paroles thomme a rarement tort et l'ordre social toujours !

Si triste et si incertaine est l'ame de Stello qu'il laisse son docteur noir exalter l'analyse et se rire de la synthèse. « L'analyse, dit le [docteur noir avec sa voix M grave, l'analyse est la destinée de l'éternelle ignorante l'âme humaine. L'analyse M est une sonde; jetée profondément dans l'océan, elle épouvante et désespère le » faible ; mais elle rassure et conduit le fort qui la tient fermement dans sa » main... « Et Stello ne réclame pas au nom delà synthèse cette grande inspira- trice de la poésie, cette grande révélatrice... La guerre qui s'est faite, et se con- tinue encore entre la synthèse (i\.Y analyse, elle est la même sous d'autres noms que ces autres guerres plus vives et plus ardentes engagées, entre ces autres grandes puissances, religion et philosophie, foi et science. Comme la re/i^to/i et la foi, la synthèse est fille du ciel ; elle arrive à l'homme, marquée au front d'un sceau divin : comme la philosophie et la science, X analyse est fille de la terre ; c'est l'esprit humain qui l'enfante par la force qui est en lui. Or, ne finirons- nous pas par comprendre que si dans son voyage en ce monde l'humanité, comme le pilote égaré dans l'océan, doit jeter la sonde qui révèle les rescifs et les écueils, comme lui aussi elle doit surtout chercher aux étoiles la route que nous montre le doigt du Seigneur ?

Mais c'est trop long-temps tenir éloignés les pâles fantômes de Gilbert, de Chatterton, d'André Chénier, et les gracieuses figures de Kitty Bell et de ma- dame de Saint-Aignan ; oublions pour les contempler toute grave dissertation philosophique ; oublions la cause même qu'a voulu défendre M. de Vigny et que plus tard il doit soutenir ^ilus énergiquement encore dans son drame de Chatterton. Dans Stello, comme toujours, M. de Tigny demeure fidèle à cette loi qu'il s'est faite de ne pas passer par les sentiers frayés, de ne pas placer ses pieds sur les traces de quiconque; au roman philosophique aussi il donne une forme nouvelle, et que nul autre que lui ne pourrait revendiquer ; aux disse rta- tions il entremêle des récits qui procèdent tous d'une même idée et s'avancent vers le même but ; il s'efforce de convaincre à la fois par la discussion et par les faits ; et comme son style va toujours bien à sa pensée, ici pressé, concis, tran- chant comme un coup de hache quand il veut faire justice d'une action mau- vaise ou de ce qu'il tient pour un sophisme ; ailleurs souple, léger, quand il veut tracer un de ces ravissans portraits de femme, se montrent nuancés avec tant de charme ces derniers traits qui séparent le vrai de l'idéal !

Il faut dire pourtant qu'entre les trois épisodes de Gilbert à André Chénier il existe une progression. Il y aurait bien quelque critique à faire de l'épisode de Gilbert, si toute autre impression ne s'effarait pas vers la fin devant cette petite chambre noire, éclairée seulement par une chandelle placée dans un encrier en guise de flambeau, devant ce lit de sangle meurt le pauvre Gilbert , tenant dans l'une de ses mains sa dernière plume, et murmurant d'une voix éteinte l'un de ces derniers vers que la postérité a le mieux retenus. L'épisode de Chat- terton nous parait plus irréprochable que celui de Gilbert ; mais c'est à André Chcnicr que la palme la plus belle doit être donnée. d'abord le suicide ne vient pas montrer sa liidcusc figure ; d'ailleurs le récit s'aggrandit , l'histoire s y mêle ; il y a dès le début de grandes et belles pages sur cette époque de la

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terreur, il fut donné au crime de régner pour que son impuissance fût écrite eu caractères de sang dans nos annales. Dans plus d'un passage vous trouvez toute la hauteur de l'histoire ; autre part tout l'intérêt du drame en cette scène chez Robespierre la tête Ôl' André est mise en jeu par son vieux père ; puis vous rencontrez toute la délicatesse du plus gracieux roman, quand on vient à vous montrer au travers les grilles de Saint-Lazare, comme de pauvres colombes captives qui essaient de déployer leurs blanches ailes, l'amour dévoué de ma- dame de Saint-Aignan et la coquetterie enfantine de mademoiselle de Coignv. Mais comme nous avons fait déjà pour le roman de Cinq-Mars, ne commettons pas la faute de nous laisser entraîner à retracer les souvenirs d'un livre dont tout le monde sans doute se souvient mieux que nous ; il nous faut retoiuner au théâtre nous attend le drame de Chatterton, la plus brillante et la plus hardie des innovations de M. de Vigny, et l'une des plus heureuses innovations de notre tejnps.

De Chatterton aussi nous en voulons parler d'abord en oubliant quelques instans encore la cause qu'y veut faire triompher M. de Vigny. Après toutes ces batailles qui s'étaient livrées il y a quelques années, pour et contre les règles de l'art théâtral, après toutes ces batailles, tout ce fracas, rien n'était venu ; le drame s'en allait errant et désordonné, présentant pour réalité historique des costumes et des oripeaux, pour passions des monstruosités ; le drame s'en allait quand parut Chatterton, quand au milieu de ce matérialisme désespérant qui régnait sur le théâtre, l'auteur de Chatterton y appela la littérature de l'ame, la littérature intime, cette littérature qui veut pénétrer les mystères du cœur humain, sonder ses blessures pour y verser quelque baume ou les cicatriser. Ce n'est pas que nous considérions Challerton comme une forme d'art définitive et complète ; ce qui serait plus complet que Chatterton ce serait une œuvre théâ- trale qui montrerait réunis l'étude du cœur humain et le mouvement, l'action et la pensée ; mais il n'en est pas moins vrai que placé surtout au temps il est venu, le drame de Chatterton est une belle et puissante création dans son en- semble et dans ses détails. En face des passions elFrénées dans lesquelles se débattait et se débat encore le drame moderne, la passion chaste et contenue de Ritty Bell constituerait à elle seule une touchante réaction spiritualiste qu'il fau- drait signaler : pendant qu'autour d^elle mainte héroïne du drame ne connaît plus ni frein, ni pudeur, elle ne sait pas Kitty Bell si elle peut garder cette bible qu'a feuilleté son Chatterton. Une bible donnée, puis rendue, puis possédée avec bon- heur, quelques paroles qui s'échappent malgré elle de son ame, quelques schel- lings que John Bell ne voit pas figurer dans son compte ; à la dernière heure en- fin une prière qui s'élance au ciel pour Chatterton qui n'est plus, «< Mon Dieu, » pardonnez-lui; » voilà toute la passion, tout l'amour de Kitty Bell; et que l'on dise pourtant si toutes les âmes ne sont pas suspendues, si des pleurs ne se montrent pas au développement de l'amour silencieux de Chatterton, et de l'a- jnour pur de Kitty Bell ; ah I Kitty Bell surtout a réhabilité notre goût qu'on calomniait, nos scntimens qu'on peignait sous de fausses couleurs : pour justifier ses écarts le drame ne disait-il pas : « Est-ce ma faute, si je fais hurler les pas- » sions, si chaque soir avec grand luxe de décorations et de costumes je viens me traîner dans la bouc et dî^ns le sang; Ufout biçu çmQUYok dçs espvit§ si blasés,

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» des coÈurs si durs que d'autres spectacles ne leur suffiraient pas. » bien I Kitty Bell nous est apparue avec ses paroles simples, son dévouement de mère, pré- férant ses devoirs à son amour ; nous avons applaudi Kitty Bell ; et Kitty Bell a renvoyé ainsi à qui les inventait, et l'inceste , et l'adultère , et tant de scènes odieuses dont nos théâtres ont été salis.

Pourquoi faut- il donc que tant de glorieuses conceptions se rattachent à une pensée qui manque à la fois de réalité et d'espérance; à des infortunes trop rares et trop bien d'ordinaire compensées par la gloire, pour qu'on ne soit pas tenté plutôt de les envier que de les plaindre: la pensée est grande, surtout quand elle arrive à l'action : pourquoi donc s'adresser à la société pour la conjurer de faire vivre le poète ? Pouvait-on espérer qu'elle se détournerait de ses affaires pour chercher s'il n'y aurait pas quelque part autour d'elle une pauvre ame inspirée qui sentirait la force lui manquer? Au lieu d'agir un peu, comme docteur noir , allant demander dans le boudoir de Louis XV du pain pour Gilbert , n'aurait-il pas mieux valu que le poète renommé glorieux , le poète applaudi , s'adi-essàt seul à seul au poète souffrant et malheureux . qu'il lui parlât plutôt de la résignation de Milton et de la foi du Tasse , que du triste désespoir de Gilbert et de Chatterton. Mais silence aux reproches qu'on pouvait faire à Stello et à Chatterton. Depuis, la pensée philosophique de M. de Vigny s'est agrandie , purifiée ; il a compris que , depuis Stello , les esprits avaient marché.

C'est qu'en effet , après tant de gémissemens , tant de douleurs^ que nous avons vus se produire par la littérature et la poésie, comme aussi après tant de doutes et d'incertitudes qu'elles ont reflétés ; maintenant qu'après avoir en^é on veut marcher , qu'après avoir douté on veut croire , qu'après avoir souffert on veut vivre, le moment est venu pour la littérature et la poésie de guider les intelligences dans ces voies nouvelles elles veulent s'élancer. Le moment est venu de montrer les hommes de doutes et de souflrances, les Manfrei\ les Rcné^ les Stello se résignant aux réalités de la vie , l'acceptant avec ses chances de gloire ou d'obscurité, de bien-être ou de souffrance, et regardant le ciel pour lui demander le courage qui leur ferait faute. Et comme Man- fred et ses frères n'étaient après tout que les sombres images des passions qui fermentaient çà et là, plus ou moins vives, plus ou moins ardentes, dans plus d'une tète et dans plus d'un cœur ; comme dans ce siècle si agité , si remué , si ambitieux , il y a eu partout des rêves de gloire et des illusions qui ont pu s'évanouir , il vaudra mieux sans doute , pour guérir les blessures qu'elles ont élargies peut-être, que la poésie et la littérature se fassent moins idéales, qu'elles nous montrent partout aussi et dans toutes les conditions de la vie , les gran- deurs qui se trouvent dans les vertus solitaires , dans raccomplissement du de- voir , dans les souffrances même, quand elles sont noblement supportées.

Ainsi a fait IM. de Vigny dans sennludc et grandeur jnilitaircsy quand il nous a tracé les caractères du vieil adjudant de Vincenncs , de Collingaod , du capi- taine Renaud. C'est du vieil adjudant de Vincennes que M. de Vigny se prend à dire : Ce iucux soldat faut mieux auec sa résignaiicfn que nous aiUrcs jeunes officiers (H'ec nos ambitions /biles. CoUingivod au milieu de son escadre et de sa gloire regrettant sa petite sarah avec sa petite robe du dimanche , Colh'ngxçod apprend

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que la gloire et la puissance connaissent aussi leur résignation et leur douleur. Mais c'est surtout le capitaine Renaud qui est un noble et remarquable carac- tère ; c'est Stello portant l'uniforme , mais Slello résigné , plus fort que l'adver- sité. Le capitaine s'est élancé dans la vie , ambitieux , rêvant la gloire, passionné pour l'homme pour lequel pendant des années la France tout entière s'est pas- sionnée : et chacune de ses illusions qui s'en va , le laisse ébranle un instant, mais se raffermissant bientôt. Qu'à peine échappé à sa prison, paraissant devant Bonaparte, il soit repoussé par Tune de ces paroles: qui décidaient alors de tout un avenir , « Dès ce jour, dit le capitaine, je commençai à avoir « confiance en moi , à m'estimer intérieurement , à sentir mon éaractère « s'épurer, se compléter, se raffermir : dès ce jour je vis que les événemens ne « sont rien, que l'homme intérieur est tout; je me plaçai bien au-dessus « de mes juges ;enfin je sentis ma conscience , je résolus de m'appuyer unique- « ment sur elle. » Et le voilà lui, qui des choses de ce monde ne comprenait que la gloire et l'éclat , qui consent à vivre obscur et ignoré , pourvu qu'il remplisse courageusement son devoir: en deux mots , le capitaine Renaud est comme la vivante image de cette belle maxime de nos pères, yaiV ce qite dois ^ advienne qice poivra; et à cette belle maxime, M. de Vigny ajoute cette autre pensée tjui la complète et l'achève : il y a quelque chose de plus grand qu'un grand homme y c'est un homme d'honneur ; mais qu'on y prenne garde, le caractère du capitaine Renaud f ce n'est pas la résignation qui abdique son rôle dans la société, qui se met en dehors des affaires humaines , c'est la résignation dans l'action , c'est l'homme de cœui' qui se résigne à n'obtenir pour prix de ses eft'orts et de ses tra- vaux que l'approbation de sa conscience, qui ne recule devant aucune partie de sa tâche, et qui n'abdique que la gloire et le bruit qui se peut faire autour d'un nom. Si M. de Vigny avait laissé arriver dans son tableau plus de lumière di- vine, si Dieu et la religion y prenaient une plus large place, il aurait réalisé dans toute sa grandeur le modèle qu'il faut offrir à des âmes fatiguées des agi- tations et des doutes, des Manfredj des Obermann et des Stello.

Et qu'il nous soit permis de le dire maintenant en terminant, c'est une cu- rieuse et belle étude que de s'efforcer de suivre en ses phases diverses un har- monieux génie égaré un instant en d'autres voies que les siennes, mais se rap- prochant bientôt de la vérité pour s'incliner toujours davantage devant elle, parce qu'entre elle et les âmes à la fois consciencieuses, élevées et puissantes, il existe toujours une irrésistible attraction, J.

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EXPOSITION

Il y a peu de jours encore nous nous proposions d'offrir à nos lecteurs quelques renseignemens sur les travaux de l'Académie des Sciences, que nous négligeons depuis quelques semaines , autant qu'elle se néglige elle-même; nous coitiptions aussi parler des découvertes étrangères , mais tout-à-conp un fait inattendu est venu intervertir l'ordre de notre bulletin, et ce fait c'est l'ouverture d'une ex- position improvisée des produits de l'industrie parisienne. Depuis long-temps le besoin d'une pareille exposition était reconnu : chaque jour les fabricans sol- licitaient les hommes puissansde nos jours de faire ordonnancer une exposition, sinon permanente, du moins annuelle ; malheureusement notre chambre élec- tive, souvent parcimonieuse quand il s'agit de choses utiles, leur a fait peur , ils se sont contentés des trois millions accordés pour la démohtion et la recons- truction du palais du Luxembourg, du bill d'indemnité pour les dilapidations artistiques, et du vote généreux du léger budget d'un milliard ; puis, se réfugiant sous le prétexte évasif, offrant la politique comme absorbant tous leurs pré- cieux niomens, ces hommes jadis si positifs n'ont pas même écouté les do- léances de leurs anciens amis, et par conséquent ils n'ont pas eu la moindre pe- tite velléité de condescendance à leur devis : l'industrie a donc été livrée à ses propres forces.

Alors une société particuUère, l'Académie de l'Industrie, présidée par le re- jeton de l'une de nos plus anciennes et illustres familles, M. le duc de Montmo- rency, a eu la grande et généreuse idée d'exécuter à lui seul ce qu'il paraissait impossible de faire au gouvernement. Cette pensée hardie a été , il faut le dire avec justice, activement secondée par tous ceux qui s'intéressent à l'industi'ie ; aussi bientôt toutes les notabilités industrielles de la capitale se sont groupées autour des quatre commissaires chargés de mettre de l'ordre dans l'exécution de cette pensée, et ceux-ci se sont acquittés avec tant d'activité de cette déli- cate mission , que mis en possession, le vendredi 17 juin , de l'orangerie des Tuileries, ils ont, en trois jours, reçu, placé et catalogué plus de deux mille objets, et le 20, à onze heures, ils ont fait l'ouverture de cette exposition véri- tablement improvisée.

Nous voudrions pouvoir nous étendre davantage siu' les difficultés sans nom- bre qui entouraieut un pareil travail , mais comme nous étions nous-même l'un de CCS commissaires, nous aurions l'air de chercher à nous donner plus de mérite qu'il ne nous en appartient en réalité; car il ne s'agissait que de bien connaître les produits industriels et de les ranger, non pas avec harmonie à côté 1rs lins des autres , puisque nous ignorions ceux qui devaient nous arriver, mais i\v manière que le désordre présentât un coup d'reil bizarre et intéressant; tel m lin que devait le présenter l'exécution de cette exposition improvisée dans

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Tunique but d'encourager l'industrie et de montrer les pi ogres qu'elle peut avoir fait depuis 1834.

Maintenant , si nous voulons donner à nos lecteurs quelques détails sur les produits qui ornent cette galerie, il nous faudra y sacrifier quelques bulletins , car les objets nouveaux sont nombreux et plusieurs sont iinportans. Pour aujourd'hui, nous ne ferons que parcourir quelques produits spéciaux.

Pour commencer, qu'il nous soit permis de constater un fait prouvant la réac- tion religieuse de notre époque. Depuis 1830, à peine les fabricans s'occupaient des objets sacrés destinés à orner nos cathédrales et nos autels, mais aujourd'hui il n'en est plus de même, on revient au culte de nos pères , et secondant cet élan de notre génération, tout le monde travaille sans fausse honte pour nos éghses. Les produits en carton-pierre de M. Romagnési sont les pièces de ce genre les plus belles et les plus importantes de cette exposition ; aussi Ton voit sous le numéro de cet artiste un tabernacle doré de toute beauté et deux sta- tues de S. Pierre et de S. Paul, qui font un juste honneur à cet industriel ; ses lustres d'éghse sont aussi d'un fort bon goût, et nous ne pouvons que l'engager àcontmuer hardiment à marcher dans cette voie, car après les dévastations des révolutions , il faut offrir aux gardiens sacrés de notre auguste rehgion des or- nemens qui, ne pouvant plus être en or ou en argent, soient du moins en harmo- nie avec les modestes ressources de nos éghses, tout en représentant à l'œil un mode de décors digne de la grandeur et de la majesté de nos temples. Nous en dirons autant à M. Péchinay , fabricant de maiUe-chort, les deux christs qu'il a exposés sont magnifiques, et l'on ne peut nier que les fabriciens de nos églises ne trouveront une grande économie à orner les autels avec ce métal, au lieu de se servir du cuivre argenté ; car, ce dernier rougissant promptement par suite du nettoyage, laisse l'avantagée au maiUe-chort, qui devient au contraire plus brillant par le frottement. Quant à l'ostensoir et au caUce en maille-chort doré , imitant le vermeil de M. Bonnot, ils sont également fort beaux; mais étant à la portée d'un bien moins grand nombre d'égUses, ils ne remplissent pas aussi bien le but économique que l'on doit se proposer dans l'apphcation de ce nouvel aUiage. Enfin nous avons admiré parmi les objets réservés au service des autels un agnus de madame Lepart, brodé en relief sur velours vert, d'une beauté sans égale. L'agneau divin est admirable par la grosseur du relief et par la finesse du travail. Nous ne devons pas omettre non plus pour les personnes qui voudraient avoir chez elles l'image sacrée de notre Seigneur, les christs en ivoire, montés au milieu d'un bouquet en jais, par M. Richard; ils sont par- faitement étabhs , conviennent très-bien dans un petit oratoire ou au-dessus d'un bénitier.

Mais queUe que fût la beauté de cette brillante exposition, elle m'inspirait des Idées de l^egrets et des souvenirs de douleurs. Pourquoi, me disais-je, les fabri- cans ont-ils laissé tomber ces belles dentelles de France, importées par Colbert, et connues sous le nom de point d'Alençon? pouixîuoi la maladresse de ces fa- bricans n a-t-elle pas voulu suivre le goût de leur siècle et donner à leurs des- sins la légèreté que l'on aurait voulu y trouver? S'ils eussent imité M. Yiolard Ion ne rechercherait pas avec une espèce de frénésie les points d'.\ngleterre ' dont le peu de soUditç devrait toujours les faire oublier, et l'on continuerait à

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porter ce riclie et magnifique point de France, dont le prix n*est jamais trop élevé, puisque sa solidité permet de le voir passer de génération en génération pour orner les parures de mariage des enfans de nos grandes familles , car ces parures de point d'Alençon peuvent être considérées aujourd'hui, du moins dans notre Normandie, comme la preuve de l'ancienneté d'une famille. N'oublions donc pas cette dentelle nationale, et forçons, par nos demandes, M. d'Ocague et les autres fabricans à faire exécuter des points dont la légèreté puisse rivaliser avec celle des dessins de blondes de M. Violard; n'oublions pas, qu'héritage sacré, le point d'Alencon peut quelquefois être d'une ressource précieuse, et pour preuve qu'il nous soit permis de faire connaître un trait de bonté et de généro- sité qui n'étonnera personne, mais qui prouvera que le malheur n'assèche pas le cœur de l'auguste princesse, fille du saint roi-martyr.

Voici ce trait de bienfaisance. Jadis, car déjà il a bien des années , c'était vers 1815, Madame la Dauphine avait reçu en passant par la ville d'Alencon une robe en point exécutée avec une rare perfection , long-temps elle la garda comme un de ces souvenirs agréables qu'elle affectionnait ; mais depuis qu'une seconde fois elle erre en exil sur un sol étranger, elle a pensé que cette robe si riche, si précieuse, pouvait remplir un but encore plus doux à son cœur en lui procurant les moyens d'être utile à l'une des anciennes dames de sa suite , aujourd'hui dans une position difficile ; madame la Dauphine jette donc un dernier regard sur sa belle robe, la plie et l'expédie avec une lettre charmante de bonté et de bienfaisance à Madame Gazelin, en la priant de la faire démonter et de la vendre ainsi en morceaux au profit de son ancienne amie. C'est dans ce magasin que nous avons vu ces tristes ornemens d'une auguste princesse, modestement ou- bliés et servir encore après sa chute à satisfaire la bonté de son cœur; c'est donc à nous, à nous tous de seconder sa pensée et à aller chez Gazelin retirer au moins comme une relique précieuse un fragment de cette robe sacrée. Pardon , vous qui me lisez, si j'ai mis au jour un des mille bienfaits que vous répandez continuellement sur les malheureux, mais il en est qui, présentant de grandes et utiles leçons, ne peuvent recevoir trop de publicité et celui-ci est du nombre ; pardon encore, pardon, car à vous de les cacher ces traits de bonté, et à nous de les chercher et de les dire ! J. Odolam-Desnos.

ERR;VTA.— Quelciues fautes sO sont glissées à rimpi'imeric dans l'article sur le salon, dans notre avant dernier numéro. Page 497, ligne 2, après qui ferait honneur^ lisez, mix peintres les plus naïfs et patiens de rJllemagnc; page 499, ligne 24, au lieu de Jeauron, lisez, Jcanvou; page 305, ligne 1, au lieu de humainement parfaitement^ lisez, humainement parfaite.

S'atlresscr pour la n>daclion à M. le vicomte Waish, directeur-rédacteur en chef, et pour radminislration à M. Lkon dkJouvejskl, administrateur, rue de Menars^ 5.

PARIS. niPJAlMERIE PE Pf:THUNE ET PLON, RUE DE V\UGIRARD, 56,

i^'Cc&o De fa ^cuiic-cTïcwiccJ'

^a^/er/ra/e r/e (L^Aar//'&).

ÉCHO

elle-même les tormes ongiuaics cl i^c, ^....^,^

vie; le jour elle accomplit cette œuvre, elle marque dans son histoire une page immortelle , la page de la renaissance.

Et c'est au philosophe qu'il appartient d'en déchiffrer le texte pour }'• édttÎQrt, ^ Tomç y, 1" (lo^l 183CI. 4

f^'CcL De ia ^em^c'tfxoAic^

^al/wc/ra/e r/e (^Aar//*&i.

ÉCHO

DE

LA JEUNE FRANCE

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SOMMAIRE.

Du Mouvement intcîlecluel de l'Allemagne depuis Leibnilz, par ***. Le Frère de la Mort, pa^ M. le vicomte iFo/i/i.— Cathédrale de Chartres, par L, de J. La Neige au Cimelièrc, par 3f. Au- tran. Législation; le Duel, par 11. B. Galerie de Portraits espagnols, l'Hidalgo, par M, Bernard Lopez. Portraits historiques; Richard Cromwell , par ***. De l'Inde ; Aperçus sur la langue et la littérature sanscrites, par M. Moutiet. Apothéose de Marie-Antoinette, par ***. Art musical; le Luthier de Vienne; Mort de Gomis. Revue des Revues, par ***. Revue des Théâtres; Coup-d'œil général sur les théâtres de Paris , par ***. Petit cours d'agriculture ù l'usage des gens du monde, par M. de Bainneville, Exposition de l'Académie de l'Industrie, par M, J. Odolant-Desnos.

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DU IlIOUVEMENT INTELLECTUEL

DE l'allé M A G. NE

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Le jour une nation, s'arrêlant tout-i-coup dans le sentier que l'ignorance ou l'Iiabitude lui avait frayé , se prend à inlerroger les ruines et à leur demander les secrets d'une antique civilisation depuis long- temps détruite ; le jour où, se détournant de sa marche, elle se révèle h elle-même les formes originales et les principes féconds d'une nouvelle vie ; le jour elle accomplit cette œuvre , elle marque dans son histoire une page immortelle , la page de la renaissance.

Et c'est au philosophe qu'il appartient d'en déchiffrer le texte pour }'• édition» Tomç y. 1*' (io((i 1836* i

^ 74 bien siiisir les causes des faits dont le vulgaire n"admire que Fexpression matérielle.

L'Allemagne n'est qu'un épisode dans la grande épopée de la re- naissance européenne ; mais , étudiée à part , elle brille d'un éclat im- posant, et il n'est pas sans intérêt de jeter les veux sur ce foyer de lu- mière.

L'Italie, de grands souvenirs dormaient sous de grands monu- mens , venait de déchirer , la première , le voile ténébreux du moyen- âffe; une lanofue nouvelle avait osé se substituer à Vos latinum de Cicéron, et retentissait dans le monde par la bouche d'un triumvirat poétique digne de l'antiquité. Sublime entre les mains du Dante ^ elle revêtit le charme , la grâce et l'harmonie dans celles de Pétrarque , de l'Ariostejdu Tasse enfm, immortel comme eux par son génie, mais immortel encore par ses malheurs.

D'une autre part Cimabué inventait de nouveau la peinture ^ sui- vant l'expression d'un grand homme , et dès le onzième siècle Fart musical, simplifié par la notation de Guy d'Arezzo, devenait populaire. La Toscane surtout s'illustrait dans cette carrière. Florence , sous les Médicis, s'érigeait en nouvelle Athènes ; puis cette révolution intellec- tuelle, traversantes Alpes, venait enflammer, pour le culte des arts et de la science , le peuple français encore tout adonné aux nobles dis- tractions de la chevalerie.

Et, pendant ce temps, l'Allemngnc attendait encore l'heure mar- quée de sa renaissance. Écrasée sous les poids des arn^es , couverte de décombres, violée dans son territoire, elle regardait tristement se briser les derniers liens qui, pendant si long-temps n'avaient fait qu'un peuple des peuples de la confédération. On eut dit qu'elle était con- damnée à voir s'éteindre sur son giron flétri la civilisation naissante. Mai"^ la Providence sait mener les choses huaiiines à leur iin par des voies inconnues et remettre tout en harmonie par des compensations merveilleuses. Cette fois elle fit éclore sous une terre ensanglantée l'arbre du génie qui refuse si souvent de grandir h l'ombre des trônes pacifiques. Les royautés féodales se brisent pour faire place à des royautés scientifiijucs.

Esprit du premier ordre, observateur profond et infitigable, Kepler pose la base immuable de l'astronomie moderne : il a donné le signal , et toutes les connaissances humaines sont abordées et agrandies.

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Otto de Guerrike invente la machine pneumatique ; Bernouilli , Tschirnhausen , Tomasius enrichissent les mathématiques de leurs recherches ; Stahl fait plus, il crée la chimie en la tirant de l'enfance qui menaçait d'être éternelle.

Toutes les régénérations sociales sont marquées par des caractères communs^ tels que la multiplicité des esprits supérieurs et le zèle envahis- sant de l'observation ; mais la physionomie nationale se conserve dans les accidens ; elle se révèle par la direction et la manière d'être qu'af- fectent les grands hommes. Tandis que l'imagination italienne trouvait son élément dans la nature et que la passion des arts s'allumait dans les têtes souveraines , le génie allemand ne trouve aucun appui au dehors. Déshérité , pour ainsi dire , des beautés du monde extérieur , il lui fallut bien se replier sur lui-même et se créer un monde intérieur il pût embrasser les sciences spéculatives avec énergie. Ce génie indépendant, ami du recueillement et de cette espèce de sauvagerie qui n'a nul souci du patronage des Mécènes , fit connaître au monde que l'amour seul de la vérité l'avait élevé à la hauteur nous le voyons planer de nos jours.

A peine l'Allemagne, au seuil de &a glorieuse carrière, a joint les investigations de l'antiquité et l'étude de sa vieille poésie aux décou- vertes mathématiques et physiques, que déjà toutes les productions portent l'indélébile cachet d'un système arrêté, d'une organisation ré- gulière ; une tendance uniforme éclate dans ses œuvres 5 à peine debout, elle s'avance vers un but philosophique. Mais, pendant que de graves penseurs sont plongés dans les sciences spéculatives, la cul- ture des lettres languit encore et l'entendement domine l'imagination. C'est cette prééminence de l'esprit spéculatif qui prépare à l'Allemagne une gloire spéciale et lui méritera bientôt le surnom de terre classique de la philosophie.

Nul peuple ne montrera dans son histoire une série de travaux com- parables à ceux qui se succèdent sans interruption depuis Leibnitz jusqu'à nous. Les sciences spéculatives guidées par le génie lumineux du sage de Kœnigsberg , l'esthétique , la morale , le droit et l'histoire marchent à pas de géans depuis l'école critique de Rant ; une éton- nante variété de connaissances répandues depuis Fichte ; une foule d'aperçus nouveaux dans la philosophie de la nature, créée par Schel- ling , développée par Oken, Stetfens et Wagner, et érigée enfin par

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Hegel en science positive : toutes ces grandes merveilles n'ont-elles pas répandu des torrens de lumière et introduit d'étonnantes améliorations dans l'ordre social ?

Mais remontons à la source de tant de bienfaits, à Lcibnitz.

Alors que l'Angleterre se glorifiait à juste titre d'avoir enfanté Newton , s'élevait dans l'Allemagne un de ces hommes prodigieux qui suffisait à la gloire d'un siècle. Leibnitz^ l'immortel patriarche de la philosophie allemande , le plus universel génie que la nature ait pro- duit, à la fois mathématicien, physicien, jurisconsulte , historien et philosophe , naquit le 4 juillet 1646 , à Leipzig , et mourut à Hanovre, le 1 4 novembre 1716.

Entre ces deux époques , il y eut pour l'Europe une période de gloire, un mouvement de découvertes, une émulation de science inouis, et à la tète de toutes les entreprises un homme dont la vie semble trop courte pour contenir ses œuvres.

Leibnitz donna de bonne heure la mesure de ses forces. A dix-huit ans il publia un opuscule sous le titre : De principio indwiduationis , qui pouvait faire pressentir sa future grandeur. Le livre De artecom- hinatoria parut peu de temps après pour opérer une révolution dans l'état des sciences mathématiques et l'é vêler au monde un génie créateur, A vingt ans il voulut obtenir le grade de docteur et se présenta dans ce but chez le doyen de la faculté de droit. Celui-ci était absent; ce fut sa femme qui reçut Leibnitz. Étonnée de l'excessive jeunesse du candijjat, cette dame, avec l'air gnive et doctoral d'un professeur de piiilosophie, lui fit observei' qu'il y aurait témérité à lui de tentera son âge les chmces périlleuses d'un examen pour un tel grade. A quoi le savant im!)erbe répondi' pir un sourire en ajoutmt qu'il ne déscsjKTait pas de gngner son suffrage si elle voulait lui faire la grâce de l'inter- roger. Ce fut peut-être cette réponse piquante qui força Leibnitz d'aller chercher son bonnet de docteur h Altdorf, il fut accueilli au milieu des honneurs; sa réputation s'étendit et les protections royales ne lui manquèrent pas. En 1672 il visita Paris et se trouva bientôt en relation d'estime et d'amitié avec les plus grands person- nages de fépoquc. C'est alors qu'il devint l'ami de Casini , d'Huygens, Lahire , Malbranche et Bossuet.

Il connut a Londres Newton , Wallis et Clarke. Quatre ans après son retour d'Angleterre , il fut nomme conseiller d'état par le duc de

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Brunswick, et c'est alors que pour satisfaire aux exigences de sa position nouvelle , il se jeta dans les travaux d'hisloire et de diplomatie avec une ardeur infatigable , sans négliger ni la métaphysique ni les sciences naturelles, et, malgré le poids accablant de toutes ces entreprises réunies, il ouvrait encore aux sciences mathématiques une large voie par laquelle ses successeurs sont arrivés à leurs plus imposantes décou- vertes. Car c'est sur les fondemens jetés par lui que s'est élevé ce mo- nument immortel dont chacun, parmi les savans modernes , revendique sa part avec orgueil , mais dont l'ensemble rend toujours hommage au premier inventeur.

Incontestablement la découverte du calcul différentiel appartient à Leibnitz, et ce qui le prouve, c'est qu'en 1684 , époque Newton n'avait encore rien écrit sur ce sujet , le résultat de ses recherches était déjà public.

Considérons maintenant Leibnitz sous un autre point de vue et sui- vons-le dans le cours de ses débats philosophiques.

Il réfute le système de Descartes, celui de Spinoza, la théorie sensua- liste de Locke ', et , sur les ruines de ces systèmes, il base les fondemens du rationalisme. Il applique spécialement toutes les forces de sa logique a résoudre cet effrayant problème de tous les siècles : comment se peut-il que le monde soit gouverné par un être éminemment sage , éminemment bon, quand nous voyons le mal y dominer sur le bien , la souffrance et le vice sur rinnocence et le bonheur ? Bayle , avec cette argumentation nerveuse et incisive qu'on lui connaît , prétendait dé- montrer qu'il n'y avait pas de solution possible à ce problème ; Leibnitz lui répond par sa TJiéodicée , qui , suivant l'expression de Fontenelle , suffirait seule pour représenter Leibnitz , Fontenelle au- rait pu dire autant de VEssai sur Ventendcment humain , il combat l'opinion de Locke.

Si la philosophie allemande est resté pure du sensualisme et du ma- térialisme dont les funestes conséquences sont la complète dépravation de l'être humain , une infatuation de demi-savoir plus dangereux que l'ignorance , la sécheresse de cœur et l'anéantissement de toutes les idées sublimes que font naître en nous les consolantes espérances d'un avenir céleste ; si au contraire on lui reconnaît, à cette philosophie, pour caractère distinctif, d'élever l'ame, d'animer et de purifier ce qu'elle touche , d'allumer dans les cœurs le feu sacre de la vertu et

78 -- l'amour de la divinité, enfin de reculer dans un infini mystérieux les bornes de l'existence la plus chétive et la plus limitée ; si la philosophie allemande a évité de tels écueils, pour conquérir et conserver de si belles richesses, c'est à Leibnitz qu'elle en est, en grande partie, redevable.

Cependant, au milieu de ses travaux gigantesques, Leibnitz trou- vait encore assez de loisirs pour entretenir dans toute l'Europe , avec les souverains et les savans , cette correspondance se trouvent tant de pensées profondes sur la religion, l'économie sociale et la consti- tution politique , tant de projets utiles pour toutes les nécessités du moment ; c'est alors qu'il entretenait Polisson et Bossuet des moyens de rapprocher les communions protestantes et catholiques, et Newton de ses grands travaux physiques et mathématiques. Le savant Anglais avait laissé percer sa haine contre la philosophie dans cette exclama- tion : O physique^ délivre-moi de la métaphjsique. Leibnitz répondit par ces mots que malheureusement on ne connaît pas assez : « La métaphjsique est la lumière céleste qui éclairée la physique. ))

Il avait visité la France et l'Angleterre ; plus tard , en 1687 , il tra- versa l'Autriche et l'Italie dans l'intention de recueillir des matériaux pour l'histoire des ducs de Brunswick dont il avait été chargé par le chef de cette maison. De retour en 1690, il travailla dès-lors avec plus d'ardeur que jamais h la gloire et à la prospérité de son pays. C'est alors qu'il inspira à l'élecleur de Brandebourg le dessein d'établir à Berlin une académie des sciences dont il fut président.

Préservé de toute jalousie par le sentiment de sa grandeur , quand même il ne l'eût point été par son propre caractère , il prodigua aux savans les secours, les encouragemens et tous les témoignages possibles d'une sympathie franche et vraie. Puis , étendant à l'univers entier ses idées d'amélioration , il créa l'un des plus immenses projets que puisse concevoir l'esprit humain, celui d'une pasigraphie, d'une langue uni- verselle et philosophique, merveilleusement propre à hâter les progrés de l'intelligence en généralisant les signes des idées. Malheureusement il ne nous reste de cette entreprise admirable qu'un petit nombre de fragmens.

Leibnitz était d'une constitution robuste et d'une taille élevée; simple dans ses manières et dans toutes les habitudes de sa vie ; d'un caractère uni, doux, gai, sans irritation même passagère j d'une mo-

79 destie rare, d'une bonté touchante. Doué d'une mémoire prodigieuse, rien ne lui échappait de ses lectures et de ses observations, et s'il en- tassait avec soin dans une armoire les notes qu'il avait recueillies, ce fut toujours ordre et prudence, jamais nécessité; on a dit qu'il ne lui arriva pas d'y recourir une fois dans sa vie entière. Quelle que fût la richesse de son imagination, il savait la régler, en user avec sobriété et sagesse, la mettre en harmonie avec les facultés supérieures de son entendement.

Une circonstance assez singulière fut cause que Leibnitz resta toute sa vie dans le célibat.

Un de ses amis vint un jour lui parler de mariage et du bonheur domestique , dans le dessein de lui proposer une riche héritière douée de grandes qualités. Leibnitz lui répondit qu'il fallait réfléchir qua- rante ans avant de se marier. Après de mûres ei de longues réflexions il se décida à demander la main de la personne dont son ami lui avait tant vanté les qualités. Mais celle-ci, ayant appris le mot de Leibnitz, lui répondit que les paroles d'un si grand homme étant pour elle autant d'oracles , elle devait à son tour mûrement réfléchir et qu'elle était résolue à consacrer à ses réflexions le temps que lui-même avait jugé nécessaire. Notre philosophe ne se soumit pas à cette longue épreuve.

Leibnitz consacra jusqu'à la fin de sa vie toute la présence de son esprit, toute la plénitude de son intelligence, et il rendit le dernier soupir dans le même fauteuil dans lequel il avait passé tant de nuits au sein de ses immortelles méditations. On conserve religieusement ce fauteuil à la bibliothèque de Hanovre.

Fichte, égalemement digne et capable d'apprécier Leibnitz, a dit de lui :

^ « Leibnitz était doué d'une faciUté extraordinaire pour revêtir sa pensée de toutes les formes imaginables et l'appliquer à toutes les branches des connaissances humaines ; il y joignait une aptitude incon- cevable à résoudre tout problème. Il était sans prétention ; sa gaité et sa naïveté rappelaient celles de l'enfance. Ces qualités précieuses lui procuraient le calme nécessaire pour cultiver la science inlatigablement et le mettaient en harmonie avec lui-même. »

Schelling confirme cet éloge , et récemment encore l'illustre Cuvier disait dans un cours public : Leibnitz fut l'un des hommes les plus extraordinaires,..»

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Concilier à la fois Platon et Aristote , Spinoza et Descartes, la scho- lastiqiie el la philosophie moderne , mettre en harmonie la religion et la morale avec la raison , tel fut le dessein de cette vaste intelligence ; c'est vers ce but qu'il avait constamment dirigé toute la puissance de sa pensée.

Son système est développé dans trois ouvrages principaux :

Nomfeaux essais sur V entendement ^ dirigé, comme nous Pavons dit, contre Locke; la lliéodicée , réfutation de Baylej enfin la Théorie des monades^ qui en est la plus importante partie.

Leibnitz cherche d'abord les principes qui doivent servir de base fondamentale à la philosophie pour lui assurer une existence régu- lière et durable.

« Il y a, dit-il, des connaissances qu'on ne peut faire dériver de l'expé- rience, mais qui ont leur unique source dans l'esprit lui-même. Telles sont les vérités innées, non pas quant à la conscience , mais quant à la disposition. Les idées sont obscures ou claires , confuses ou distinc- tes ; les idées claires procèdent de l'entendement. La clarté n'est pas , comme l'affirme Descartes, un critérium suffisant pour aller à la recher- che de la vérité. Celle-ci doit reposer sur des principes invariables qui sont les jugemens identiques. Les vérités nécessaires sont prouvées par le principe de contradiction , d'après lequel nous jugeons faux ce qui implique contradiction, et vrai ce qui est opposé au faux. Les vérités contingentes se démontrent par le principe de la raison suffisante y en vertu duquel rien n'est vrai sans raison suffisante, et ce principe nous conduit nécessairement à une cause suprême absolue , en dehors de la série de contingence. »

L'expérience journalière nous apprend qu'il y a des substances com- posées; l'existence de ces corps nous conduit logiquement à conclure qu'il yen a d'autres simples, élémentaires de ceux-ci. Ces premiers principes ne peuvent être modifiés par les actions extérieures ; ils ren- Icrmcnt en eux-mêmes les causes des changemens qui s'effectuent sur eux; Leibnitz nonmie ces substances simples monades du vaolmonas ^ unité. Il regarde Dieu comme la monade universelle infinie de laquelle dérivent toutes les monades finies. Parmi ces dernières , les unes , privées de perceptions , masses purement inertes, sont les corps ; les autres, douées de la faculté de sentir, s'appellent des ames; et,

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selon que la conscience de soi ou des objets extérieurs se trouve dans l'individu, confuse ou distincte, plus ou moins développée, il est rangé dans la catégorie des brutes, ou des êtres inlelligens , ou enfin des esprits purs.

Leibnitz ne reconnaît pas d'influence physique réelle, mais seule- ment une connexité idéale ; il admet que les changemens internes d'une monade s'harmonient avec ceux de diverses monades qui sont liées à elle par des rapports externes. La source de cet accord immua- ble, universel, est dans la toute-puissance et la sagesse de Dieu. Tel est le principe de V Harmonie pj^éétablic de Leibnitz.

La seule cause de toute existence est Dieu ; le monde réel n'est pour ainsi dire qu'une fulguration, une émanation de son essence; il ren- ferme en lui la possibilité d'une infinité des mondes , mais celui qu'il a créé est le meilleur des mondes possibles. Voilà le principe sur lequel Leibnitz a fondé son Optimisme que, depuis. Voltaire a pris à tâche de persiffler dans son Candide , ouvrage d'une gaîté infernale , comme l'a très-bien dit une femme célèbre.

Dieu ne veut pas le mal , mais il l'admet tel que l'exige l'état du monde qu'il a créé. Par sa toute-puissance , sa sagesse et sa bonté suprême il a su établir une harmonie parfaite entre la grâce et l'ordre de la nature.

Tel est en substance te système de Leibnitz. Ses défauts les plus saillans consistent dans l'assertion du philosophe : « Que l'homme , avec les seules forces de la raison, peut pénétrer et connaître l'essence des choses; il confond ainsi la possibilité logique avec la réalité phy- sique, et, tout en réfutant Locke , qui accorde trop aux sens et à l'observation , il se jette dans un extrême contraire : il place trop haut la raison et néglige l'observation , qui pourtant est un élément de la connaissance. »

De plus , la théorie de V Harmonie préétablie détruit toute liberté en conduisant au déterminisme ^ c'est-à-dire à l'hypothèse, tout dans le monde ^ s'enchaîne par des causes prédéterminées; ce qui pourtant diffère du fatalisme^ qui remet tout au hasard aveugle.

SCHOEX. [La suite à un autre numéro.)

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Sur la grande place que le voyageur qui arrive de Paris à Rouen voit à sa droite, et qui s'appelle aujourd'hui le Champ-de-Mars^ on m'a montré un ancien couvent, habité jadis par des religieux venus en 1624 pour secourir les pestiférés, et que l'on nommait les Pères de la Mort.

II y avait dans la vie de ces Pères de la Mort tant de généreux dé- vouemens, qu'elle tenta plusieurs habitans de la ville de Rouen, entre autres un jeune homme très à la mode de son temps, Adrien de Bret-^ teville.

Parmi les plus riches, les plus heureux de Rouen, on citait Adrien. Et lui, si aimé , si bien vu de tous, ne put parvenir à se faire bien voir, à se faire aimer d'une noble héritière, qui lui préféra Jehan de Quevillon.

Or, entre Adrien de Bretteville et le jeune Quevillon il y avait déjà eu rivalité dans les écoles; ils avaient lutté ensemble de science et de talons, et Bretteville avait été vaincu. Tous deux avaient eu un même oncle qui avait déshérité Adrien, à cause de ses prodigalités, et qui avait enrichi les Quevillon au détriment des Bretteville.

Tout cela ne cimentait pas beaucoup l'amitié entre eux : et plusieurs fois ils s'étaient donné rendez-vous au Pré-aux-Loups ( aujourd'hui le Champs-de-Mars), et y avaient échangé des coups d'épée. Dans cette lutte de fer, Adrien avait toujours été le moins heureux, et restait le plus tenace dans sa haine. Quant il se vit préférer l'homme qui lui était en si profonde malveillance, il ne se contint plus et demanda un duel à outrance..., un duel jusqu'à ce que mort s'en suivît. Cette nouvelle provocation vint à Jehan de Quevillon alors qu'il était dans toutes les joies d'un nouveau marié, dans toutes les ivresses de Tamour heureux, y Aussi il répondit à Adrien de Bretteville :

(( Messire, prenez patience, vous engage ma parole que serez satis- fait dans deux mois; mais est juste que jouisse un peu de mon heur, comme est juste à vous de m'en vouloir. A deux mois au Pré-aux" Loups. Jehan de Quevillon. »

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Oui vraiment, les deux jeunes ennemis se rencontrèrent avant la fin des deux mois; et voici comment : la peste s'abattit sur Rouen, et toute la ville pleura. Le quartier de Martainville surtout fournissait au fléau de nombreuses victimes. La mort moissonnait si fort, que les vivans manquaient aux mourans et aux morts... Dans tout Rouen, il ne restait plus de bois de hêtre pour faire les cercueils ; dans les cime- tières, plus de place pour les fosses ; dans les églises, presque plus de prêtres pour prier... Aussi la religion, dans cette grande calamité, cria haut pour recruter du secours. Charité et courage^ voilà ce qu'elle répétait pour engager à aller soigner les pestiférés... Adrien de Bret- teville entendit ces deux mots qui sonnent bien aux nobles cœurs ; charité et courage^ dit-il, et il se leva de chez lui, traversa la ville, il alla à la maison des Frères de la Mort^ et, se jetant aux pieds du su- périeur, prononça ces mots : ce Mon père, voici un frère lai de plus pour soigner les mourans et enterrer les morts. Agréez-moi, je vous en prie au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

(( Ainsi soit-il , répondit le saint religieux, soyez des nôtres. )) Et dès cet instant Adrien quitta les habits du siècle et prit celui de la mai- son. En pareil temps les noviciats sont courts, mais rudes ; et ceux qui ont du zèle ne manquent d'occasion pour le montrer... Aussi échut- il au nouveau Frère de la Mort prompte et longue besogne.

Un matin, le supérieur lui dit : « La peste, qui jusqu'à ce jour ne s'était déclarée en la paroisse de Saint-Patrice y est apparue cette nuit. Frère Adrien, il y a deux malades en l'hôtel près l'église, allez-y, et que Dieu soit avec vous! »

Or, à cet hôtel, désigné dans la rue Saint-Patrice , savez-vous qui y demeurait?

C'était Jehan de Quevillon... et il n'y était pas seul... sa belle et jeune épouse, la femme qui n'avait pas voulu de l'amour d'Adrien, y était aussi ! Cette pensée-là était sur le cœur du Frère de la Mort ; et un instant il resta immobile.

Ce que voyant, le supérieur ajouta tout de suite, « Eh bien, frère Adrien, vous hésitez? voulez-vous qu'envoie un autre frère mieux aguerri que vous ?

(( Oh! ne me faites pas semblable injure, vais courir vous m'ordonnez, révérend père ! »

Et comme il avait promis, il alla, et pendant qu'il cheminait à travers

84 la dolente cité, il ne voyait que portes de maisons closes; et sur le seuil extérieur, les cadavres jaunes tachetés de noir qui attendaient que le

charretier des morts passât pour les enlever et porter au cimetière

Après bien d'attristans spectacles, frère Adrien parvint a la rue Saint- Patrice. Ce n'est pas besoin de vous répéter comment son cœur battait en approchant de l'hôtel de Jehan de Quevillon. Il allait voir, il allait secourir son heureux rival! L'homme de sa haine allait devenir l'objet de ses soins!... Peu de mois passés, il lui avait écrit pour lui dire : Il me faut votre vie, et maintenant il vient exposer sa propre vie, à lui, pour sauver de la contagion l'ennemi qui lui avait été préféré. Oh! sans doute cette pensée de se trouver en face de Jehan l'agite ; mais il y en a une autre qui l'émeut davantage, c'est celle de voir la femme qu'il a aimée et dont il a été dédaigné. Semblables idées, direz-vous, ne de- vaient exister sous la robe du Frh^e de la Mort. A cela , répondrai que le froc n'a pouvoir d'étouffer tout de suite la flamme qui brûle au cœur de l'homme..; faut le temps, le jeûne et la prière pour vaincre les passions.

La porte de l'hôtel du sire de Quevillon était marquée de la croix fatale, de la croix qui disait aux passans : Marche vite, la peste est ici!

(( De par Jésus notre sauveur! ouvrez, ouvrez au Frère de la Mo/^tj cria Adrien. »

Et ce ne fut pas sans se faire attendre qu'un serviteur vint tirer les verroux et ouvrir la petite porte du logis.

u Que la bénédiction du Seigneur, dit le religieux, soit ici.

(( Et sur celui qui vient nous secourir, répondit le valet.

(( Combien de malades avez-vous ?

(( Hier nous en avions un, notre seigneur et maître.

(( Et aujourd'hui ?

(( Une de plus ; notre belle et jeune maîtresse, dame de Que- villon.

(( Que le Seigneur guérisse ceux qui souffrent. Menez-moi vers elle... vers votre maître aussi.

(( Ah ! maintenant ne sont point séparés : en attendant même tombe, ils ont même chambre.

(( Allons, conduisez-moi!... »

Et après ces paroles , ils montèrent tous deux l'escalier en spirale qui menait à l'appartement des malades... Pour y arriver, il fallait

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traverser le grand salon. Sur la cheminée , dans les beaux vases de Saxe , se voyaient des fleurs qui se mouraient aussi , car on ne leur donnait plus d'eau; dans les bras dorés des trumeaux , dans les giran- doles et les lustres restaient encore des chandelles de cire que l'on avait allumées pour les jours de fête ; et les mauvais jours étaient arrivés avant qu'elles ne Tussent brûlées. Nous avons tous entendu parler souvent du bonheur que les êtres qui s'aiment trouvent à mourir en- semble;... et, parmi nous, y en a-t-il un seul qui, dans ses rêves, n'ait dit : Je voudrais partir de ce monde le même jour que ceux que je chéris!... Eh bien ! lorsque la peste règne quelque part , le cœur se flétrît comme le reste. Les pensées généreuses meurent avant notre corps. . . Alors l'égoïsme s'empare de nous ; la mère ne pleure plus auprès de son fils mort , et le frère regarde d'un œil sans larmes le cadavre fraternel.

C'était comme cela chez le sire de Quevillon : de cet amour naguère tout heureux, tout couronné de roses, il ne restait plus rien... Ici , le mari, l'épouse se plaignaient, comme deux étrangers et ne pouvant mutuellement s'entr 'aider!... Vous le voyez bien , la mort n'est pas ce qu'il y a de plus triste : ce sont ces choses-là , quand on les voit de si près.

La dame de Quevillon avait des yeux sans regards , des paroles sans suite ; quand le Frère de la Mort^ se penchant vers elle , lui parla de Dieu, pendant quelque temps elle ne le comprit pas. Alors il lui mit sur la poitrine une relique de la vraie croix qu'il avait apportée , et soudain la chrétienne mourante sortit de son délire... La raison, les souvenirs lui revinrent. Elle pria avec le religieux , et ayant reconnu sous la' robe du Frère de la Mort le sire de Bretteville, elle lui dit : Vous avois refusé ma main en ce monde, et venez me bailler la ^tre pour m'aider à passer en paradis, et soigner mes douleurs: merci! merci! Puis, quelque temps après , doucement trépassa.

La vie fut plus tenace au cœur de Jehan de Quevillon. Dans les mo- mens de vertige qui lui venaient , il parlait beaucoup et dans ses inco- hérentes paroles , le Frère de la Mort l'entendait souvent répéter le mot de Pré-aux- Loups ! Pré-auœ-Loups !

{( Calmez votre esprit^ mon frère , disait alors Bretteville , et ra- menez-le vers Dieu.

•— •(( Avant tout, faut aller a^i rendez-vous )]^dx engagé mon honneur,

86 puis reviendrai céans, et alors vous écouterai, saint homme. Mais main- tenant faites-moi porter au Pré-aux-Loups, le sire de BretteviUe , qui se dit par moi offensé , m'y attend.

(( Non , non , sire de Quevillon , il ne vous y attend plus.

. (( Qu'en savez-vous ?

(( Il n'est plus de ce monde.

(( Il est mort ?

« Non. Il apprend à mourir, il s'est dévoué au service de Dieu

et des pestiférés.

(( est-il à présent ?

« Tout prés de vous; oh! mon frère, c'est lui qui soigne vos

douleurs.

A ces mots, le pestiféré fixa de grands yeux ternes sur le Frère d& la Mort, et fut pendant quelques instans comme s'il avait cherché à éloigner avec sa main un brouillard existant entre lui et le sieur de Bretteville... et puis tout-à-coup il s'écria d'une voix forte... «Oui! oui ! c'est bien Adrien de Bretteville ! et que veut-il ici ?

(( Vous donner des soins et tâcher de vous sauver.

(( Pour Fautre monde , car pour celui-ci c'est passé et ça été bien

court.

(c Là-haut , les années sont éternelles.

'— (c Pour les mériter, faut avoir été meilleur que moi. .— « Pour les mériter, ne faut que du repentir.

(( Je l'ai de vous avoir méconnu , sire de Bretteville.

(( Oh! ce n'est envers moi qu'il faut en avoir, mon frère , c'est

envers Dieu.

- (( Eh bien ! l'ai aussi envers le Seigneur

))

* Ce furent i les dernières paroles du gentilhomme rouennais ; et le Frire de la Mort retourna le lendemain vers le père supérieur lui apprendre que deux chrétiens de plus venaient de mourir.

Vicomte >VALSit.

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On fait généralement remonter au septième siècle la fondation de Notre-Dame de Chartres. Pendant que quelques fidèles travaillent ainsi a se construire un temple pour la prière, quel triste spectacle offre la physionomie générale de la France. Depuis un siècle et demi les barbares avaient tout envahi en faisant disparaître les traces de la civilisation ; l'Église , elle-même , qui semblait avoir reçu de Dieu la mission de conserver et d'enrichir nos monumens littéraires, se res- sentait du débordement des Barbares. Le relâchement s'était glissé dans la discipline en même temps que la corruption avait gagné les mœurs. On négligeait de s'instruire de ses devoirs et des saines maxi- mes des anciens, on se laissait aller à plusieurs abus qui nécessitèrent la convocation d'un grand nombre de conciles. La fausse érudition , le défaut de critique , le mauvais goût, l'aveugle créduhté, tous ces vices de l'esprit , enfans de l'ignorance , ne régnaient pas seulement dans ce qu'on nomme les belles-lettres et l'histoire, ils étendaient encore leur empire jusque sur la théologie. On tomba dans deux écueils presqu'é- galement dangereux, et qui se touchent souvent : la superstition et la trop grande crédulité. L'une fit inventer certaines pratiques souvent ridicules, autant que vaines; l'autre porta à les embrasser aveuglément et à en faire des actes absolus de religion.

La corruption g^gna les termes mêmes de la langue. Comme les mots latins manquaient , parce qu'on négligeait de lire les anciens auteurs , on en créait de barbares, en leur donnant une inflexion et une terminaison latine. C'est de quoi on trouve des vestiges bien marqués dans la loi salique^ de se forma insensiblement ce qu'on appela le roman : c'est-à-dire la langue vulgaire et rustique. On est étonné de voir que les Francs, en petit nombre au milieu des Gaulois, n'aient pas adopté les maximes de ces derniers. Dans ce cas, ni la langue latine , ni la langue grecque qui étaient dans les Gaules, l'une vulgaire et l'au- tre assez com.mune ; ni les belles connaissances qu'elles servent à en- tretenir et qu'on y cultivait avec zèle, ne seraient venues au point de (!.écadence elles ont été pendant plus de trois siècles.

Mais détournons les yeux de ce triste spectacle et voyons au milieu

88 de toutes ces épaisses ténèbres ce qu'il peut y avoir de consolant pour l'avenir. Grégoire de Tours ^ qu'on pourrait appeler V Hérodote de la barbarie y en résumant et dépassant tous ceux qui l'ont précédé , se présente comme un dernier^ mais intrépide soldat de la civilisation chrétienne. Il lutte avec habileté et courage, mais il meurt; la barba- rie triomphe. Ceux qui conservent une foi ardente se réunissent pour bâtir des églises, et ceux qui conservent encore quelque culte pour les lettres vont se réfugier dans les monastères, derniers remparts contre la barbarie. , quelques livres sont gardés soigneusement ; là, sub- siste quelque besoin d'imagination, et Timaginalion est une faculté in- destructible qui ne manque à aucun âge de la vie humaine.

L'intérêt, qu'un accident déplorable a excité dans ces derniers temps, pour l'église de Notre-Dame de Chartres^ nous engage à donner à nos lecteurs un historique rapide des révolutions de même genre qui l'ont déjà tant de fois changée et bouleversée. Si nous avons placé en tète de cet article un aperçu général de l'état de notre société à l'époque remonte la fondation de l'église dont nous avons à parler, c'est pour mieux faire apprécier tout ce que peut la foi catholique même en face de la barbarie.

C'est un spectacle admirable que de voir avec quelle ferveur et quelle persévérance les fidèles se livraient à la construction de tant de magni- fiques monumens religieux. Ces travaux ne s'entreprenaient que dans de saintes dispositions. Il se formait des bandes de pèlerins^ qui après s'être confessés et réconciliés, se nommaient un chef et allaient ensuite se livrer à leurs admirables créations. Pendant la nuit on plaçait des cierges sur les chariots disposés autour de l'église, et l'on veillait en chantant des hymnes et des cantiques, c'est à peu près ainsi que s'exé entaient toutes ces merveilleuses constructions du moyen-àge, qui por- tent dans leur conception et dans leur ensemble, ee caractère d'uiûté et de grandeur que lui imprimait la piété ardente de leurs construc- teurs. Avec de tels élémeus, on conçoit que ces monumens gigantes- ques, qui semblent être l'œuvre de plusieurs siècles, aient pu souvent être achevés en peu d'années.

Incendiée par les Normands , dès 858 , et réparée peu de temps après, la cathédrale de Chartres fut de nouveau ravagée par les mêmes ennemis pendant la guerre entre Thibaut, dit le Tricheur^ et Ri- chard, duc de Normandie. L'époque précise de ce second désastre pa-

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raît n'être pas bien connue; quelques historiens indiquent l'an 96p. et d'autres veulent que ce ne soit qu'en 978 ; quelqu'opinion que l'on adopte, peu d'années après s'offre encore un triste spectacle ; en io4o, la foudre embrasa presque toute la ville et réduisit en cendre la ca- thédrale. Nous rencontrons encore à cet égard quelques contradictions chez les légendaires ; quelques-uns prétendent que l'on doit attribuer cette troisième catastrophe à un assaut soutenu contre les Malan- drins qui dévastèrent le pays chartrain et portèrent partout la flamme et le pillage. La nouvelle église fut rebâtie par l'évêque Fulbert^ puis par la princesse Mahant, veuve de Guillaume-le-Bàtard, duc de Nor- mandie, vers 1088 ; elle fit couvir de plomb le principal corps de l'é- difice, c'est-à-dire le chœur et une partie de la nef. Le 26 juillet 1 5o6, la foudre embrasa la charpente du clocher neuf et fondit dix cloches qui s'y trouvaient ; cet accident détermina le chapitre à faire recon- struire cette pvramide en pierre. Le roi Louis XII donna deux mille livres pour la réparation ; l'évêque René cV Illiers y employa aussi une somme considérable \ et enfin le cardinal d'Amboise accorda des indulgences à tous ceux qui voudraient y coopérer. Ce fut Jean Texier^ dit de Beauce, habitant de Chartres, qui fit exécuter, comme architecte, les travaux de cette belle pyramide, commencée en 1307 et terminée en i5i4. On lit dans les Chroniques de Chartres que le maitre-entrepreneur gagnait six sous par jour ; il y a bien long-temps de cela, c'est à l'époque un duc d'Orléans, devenu roi de France, fut surnommé le Père du peuple.

En mémoire de cet incendie de la flèche dite clocher-neuf^ on fixa au mur de la chambre de la sonnerie une grande pierre blanche por- tant l'inscription suivante, gravée en caractères gothique. Nous la rap- portons ici pour donner une idée exacte de notre langue au commen- cement du seizième siècle :

Je fus jadîâ de plomb et de bois construict Grand, hault et beau, et de somptueux ouurage , Jusques à ce que tonnerre et orage M'ha consommé, dégasté et détruict.

Le jour de sainte An:sb, vers six heures de nuict, En Tan compté mille cinq cens et six, Je fus bruslé, démoli et recuit , £t auec moi de grosses cloches six.

Après, Messieurs ea plain chapitre assis ,

;a

Ont ordonné de pierre me refaire ,

A grande voulte et piliers bien massifs ,

Par Jean de Beaulse, ouvrier qui le se eut faire.

L'an dessus dict, après pour me refaire , Firent asseoir le uingt-quatrièrae jour Du mois de mars pour le premier affaire Première pierre et autres sans séjour.

Et