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TSiïieJl .» Jmiilcr Ihll.
Cittc'raturf.
SOIEWCES, BEATJX-AIiTS.BîCECnS
MEMOIRES CI VOIACES.
HISTOIRES BI ROT VEI.I.F.S
EITBAITSD'OL-Vr.iGESINÉDITSET.NOl VEAUX
On s'abonne j Paris, rue du Hasard-Biclielieu, n» 3. Dans les départemens, chez les Directeurs <i> s
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DE LECTURE
ET LE CERCLE REIMS,
GAZETTE DES FAMILLES.
SOMBÎAÏ3E.
La vicomtesse de Bévolles , par m. m i r.r.» Desessabts. — Morgan le li- mier suiie et fin . |>.r '•',. 1 .t o\ Bkb . n \mi. — la Vaisseau, par M. Ar:s- tiih: Ci 'ii.hert. —Le Singe du marquis de L'Hôpital, anecdote hisloriquc> par M. Bénédict Gaixet. — Nécrologe de 1S40. — Sciences: Rapport de> Temples. Colonnes de llrlandc avec ceux de l'Orient. — Monumens des Iucas , Fidélité Péruvienne, etc. — Nouvelle Zélandc. —Tribunaux. — Police ; rectionnellc. — Justice de Palï. — Carde Nationale. — Tablettes des cinq jours. — Faits divers.
LA VICOMTESSE DE REYOLLES.
lî»9.
flîî>3.
I.
Scaiblablc à ces entons qui , sans hériter du caractère et dos habitudes de leur père onl reçu de lui l'empreinte de ses traits, la cour de Louis \\ 1, tout eu s'étoignant des traditions de --.i devancière , avait gardé quel [ues signes qui la faisaient aisément reconnaître pour avoir .succédé aux lié iik de l'OEil-de-Bieuf. Le léger comte de Maurcpas avait été un point- dc transition enîre un règne valant et un règne plus austère. Du reste, principes des encyclopédistes avaient germé; les petites maisons entouraient comme naguère la capitale d'un cercle de luxe et de plaisirs faciles; et celle espèce de ceinture de Vénus était rehaussée par des habitations charmantes , par des maisons de campagne qui - cachaient le: ra portiques grecs, leurs perrons de marbre , I s et leurs
peintures mythologiques au sein do nbrag si bien que pour les
nommer on avait dû créer le mot de Délices . ou même fa .esse
l'outrage d'avouer tout haut que c'étaient des Folies, des folies dont on s'enorgucilli-sait et qui absorbaient les anciennes fortunes de la no- blesse ou la jeune opulence des financiers.
Sur les bords de la Seine votre œil mesure, non sans plaisir, cette col- line pittoresque qui de Meudon descend vers le fleuve par pentes molle- ment inclinées. Ce n'est plus Paris, ce n'est pas encore la campagne: mais en ce lieu l'art pouvait trouver dans la nature assez, de ressources pour produire des merveilles : à côté des colonnes de stuc, celle-ci dres- sait ses peupliers, el en regard des tapis d'Orient, elle étalait des lapis de verdure. 11 y avait comme une lutte entre les (leurs des parterres et Ici is que le pinceau de Boucher avait semées sur les plafonds.
I ne de ces maisons de déliées, situées ainsi aux portes de Paris, venait de recevoir belle el nombreuse compagnie. L'aimable hospitalité delà vi- comtesse Adélaïde de Révolles avait tout prévu pour les jouissances de ses amis. Une habile succession d'enchantemens tenait les esprits dans an • d'alerte perpétuelle ; on nesav'aii -1 les masses de feuillage, fraîche» et silencieuses, n'allaient pas se remplir soudain de lumière ct'dc bruit j ivillons recelaient chacun sa surprise. Ici une collation, là un or- chestre, plus loin, une loterie de ces charmantes choses qui se brodaient au tambour par la main des grandes dames. Tandis qu'une longue Gle de carrosses armories amenait sans cesse de nouveaux invités, la Seine por- tait jusqu'à la rive des barques élégantes qui, -lissant sur l'onde avec leurs lanternes de couleur, rappelaient les rêves du Lido, la poésie des longues nuits de Ven
iété se (routait réunie dans un vaste salon de verdure. Déjà li a violons de l'Opéra avaient donné le signal des menuels, lorsqu'une jeune femme et un brillant officier de mousquetaires se glissèrent hors du quin- conce sans aliénation ei comme pour achever plus loin une conversation purement amicale ; mais à peine furent-ils loin de la portée des regards, que la voix du' cavalier devint plus tendre et que son bras pressa ,,|UH nent le bras arrondi et couvert di dentelles qu'on lui avait
confié. Leur pas était rapide, le 1» mlieur mettait sa flamme dans leurs yeux, ils étaient beaux, parés, spirituels, ri< lus et nobles, car ils s'appe- laient la vicomtesse Adélaïde dc'llévolles et le chevalier Emile d'Avrigny ; que leur manquait il ?
ils s'étaient arrêtés au centre d'un bosquet formant au-dessus de leur»
LE CABINET DE LECTURE.
êtes un dôme mobile. Appuyés contre le piédestal d'une statue de l'Amour, doat les reflets de la lointaine illumination éclairaient doucement les traits gracieux, ils s'entretenaient de leur bonheur et arrangeaient l'avenir.
— C'est trop retarder le jour de r.otrc union, disait à demi-voix le che- valier; de grâce, Madame, songez à la juste impatience d'un homme qui vous aime. Est-il naturel de ne pas s'élancer vers ua trésor, quand ce tré- sor nous est destiné ?
— Chevalier, songez que le monde m'impose des lois sévères. Veuve depuis deux ans seulement, je ne pouvais, bien que j'aie connu à peine mon mari, faire à sa mémoire une sorte d'outrage en acceptant trop tôt de nouveaux liens. Attendons encore.
— Attendre, Adélaïde ! Oh ! vous avez une âme froide , vous ne savez pas aimer.
— Moi ! Nous verrons, Monsieur, répondit en souriant la vicomtesse, qui de nous deux saura aimer le mieuv et le plus long-temps.
— Attendre, reprit-il, et qui sait , Madame , s'il reste encore à notre pauvre France beaucoup de jours tranquilles. La cour ne voit pas sans in- quiétude la convocation des états généraux. 11 s'imprime des choses inouïes. Le peuple est d'une insolence...
— Le peuple ! s'écria dédaigneusement Adélaïde, c'est un chien har- gneux et lâche qu'on musclera.
En ce moment une sorte de rire saccadé se fit entendre derrière la char- mille, le feuillage et les branches s'agitèrent. La vicomtesse, retournant la tête, aperçut un visage qui lui était inconnu. Les traits de cet étranger portaient un caractère de dureté remarquable. Mme de Hévolles ne put s'empéchee de frémir. Le chevalier, à- qui son mouvement n'avait pas échappé, s'élança vers l'inconnu pour lui demander compte de sa curio- sité ; mais ce dernier ne lui laissa pas le temps de l'interpeller, car s'avan- çant aussitôt, il salua et dit :
— Madame, veuillez, je vous prie, excuser mon indiscrétion. Fatigué du bruit de votre brillante fête, j'avais cherché dans ces allées un peu d'om- bre et de silence. Vos dernières paroles ont éveillé mon attention, et je vons avouerai que j'ai trouvé un peu sévère votre comparaison sur le peuple.
— Monsieur, dit la vicomtesse d'un ton de voix où perçait la hauteur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître; puis-je savoir?...
— C'est juste, Madame. J'ai été amené ici par un de vos amis, le doc- teur Boehler, et je me nomme Fouquier de Tainville.
— Ah ! dit le chevalier, j'ai lu des vers adressés par vous au roi, en 1781, ce me semble...
11.
Dans la vie ordinaire et dans le cours des siècles quatre ans font quatre points marqués rapidement l'un après l'autre, un peu de temps sans durée, de jour sans reflet, de passé quelquefois sans souvenir. Mais de 89 à 93, où recommence ce récit, la vie avait été lourde, étouffante, comptée heure à heure, angoisse à angoisse, de même que les victoires du peuple se comptaient tète par tête. On semblait n'exister que pour mourir; résigué pour soi-même, on s'étonnait de rencontrer ses amis. Des amis ! en avait- on, osait-on en avoir? Comme cette peste de Florence qui avait chassé les convives des festins, les frères de la maison de leurs frères, et séparé même les mains des amans, la liberté républicaine se plaçait soupçonneuse et terrible au seia de toutes les familles, au fond de tous les cœurs, glaçait les coui âges et annihilait les forces morales et physiques de ses adversaires en isolant les défenseurs de la royauté.
liais les grandes circonstances n'étonnent que les petits caractères. Il y eut alors des dévoûmens inouis. Toutes ces femmes qui apparaissent en- core à nos rêves le front couronné de fleurs ou de plumes, le sein écla- tant des feux de leurs diamans, on les vit rejeter sans murmure et peut- être sans regret les parures d'un temps meilleur, peu faites pour le long hiver politique. Elles devinrent sublimes d'abnégation, et dépouillées de ce luxe qui les avait en quelque sorte cachées à moitié, elles laissèrent ad- mirer toute leur majesté,
La simplicité d'ameublement d'un petit hôtel du faubourg Saint-Houoré où nous allons pénétrer, indiquait le désir de vivre à l'abri de tous les re- gards, de tous les soupçons.
La tête appuyée contre sa main, une jeune femme, en costume de l'épo- que, paraissait lire avec attention quelques journaux épars sur un guéri- don, mais ses yeux noirs se dirigeaient souvent vers la rue qu'on apercevait pardessus la tête de deux lions de pierre qui gardaient l'entrée de la cour. On frappa. Au bruit connu, elle tressaillit, se souleva et se laissa retom- ber dans sa profonde bergère en murmurant : c'est lui !
Un instant après, le chevalier, ou plutôt le ci-devant d'Avrigny, était auprès de la ci-devant vicomtesse de Hévolles. Les regards qu'il attachait sur elle indiquaient plus d'intérêt que d'amour. Du reste, ces quatre an- nées, sans altérer la beauté des traits du chevalier, l'avaient mûrie : ce n'était plus ce charmant cavalier qui faisait entendre des paroles passion- nées au sein des mystères élégans d'une fête de nuit, mais un homme, éprouvé paries souffrances, battu par l'orage, mal à l'aise au milieu d'é- vénemens dont la portée se cachait à son esprit.
L'entretien qu'il eut avec Adélaïde fut long et pénible. Si l'on eût prêté l'oreille, les mots d'indifférence, de froideur, répétés fréquemment par la jeune femme eussent donné le secret de sa tristesse, et les molles assuran- ces de tendresse, les réponses vagues du chevalier, eussent paru un indi- ce de changement.
— Oh ! disait-il, pardonnez-moi ou plutôt faites la part des événe- mens. Vous savez que j'ai dû me rendre plusieurs fois en Bretagne pour protéger les biens de ma famille, et que la cour m'a confié d'importantes missions secrètes auprès des souverains d'Allemagne ; mais bientôt, j'es- père, l'heure de notre félicité sonnera, s'il est vrai qu'on puisse être heu- reux aujourd'hui.
— Emile, s'écria la jeune femme avec un mélange d'enthousiasme et de mélancolie , quelquefois un rayon de soleil vient psrcer les nuages les plus sombres.
— Ecoutez! dit-il
— Ce sont des cris, la voix du peuple, j'y suis accoutumée , la liberté fa it tant de bruit !
— Mais! n'entendez-vous pas les mots de conspiration et d'aristo- crate ?
— C'est vrai.
Et tous deux prêtèrent l'oreille. Semblable au mouvement de la marée montante, le bruit allait toujours croissant. Ces rumeurs éloignées étaient devenues des menaces, des imprécations proférées par la bouche des fem- mes et des enfans eux-mêmes.
La foule agglomérée s'augmentait sans cesse des oisifs et des curieux. Le bonnet rouge tranchait sur la teinte sombre et sinistre des carmagnoles. Çà et là brillait le fer de quelques piques , veuves par hasard de leurs trophées de têtes coupées. Cette foule coulait comme tin torrent fangeux ; et une voix criait : « Encore un complot découvert ! » Et elle nommait, aux applaudissemens de la multitude, les aristocrates incarcérés. Cette liste fatale se terminait per les noms de l'ex-marquise d'Espercieux et do sa fille.
Le chevalier, qui avait jusque-là prêté à cette scène l'attention d'un homme habitué à de pareils spectacles, poussa un gémissement, répéta en pâlissant : Mme d'Espercieux!... et sans donner d'explication , sans pres- que saluer la vicomtesse, il partit précipitamment.
Adélaïde comprit avec la double pénétration d'une femme et d'une fem- me qui aime. Loin de s'arrêter à d'inutiles plaintes, elle sonna sou domes- tique.
— Mon (idèle Gervais, dit-elle, donnez-moi une nouvelle preuve d'atta- chement et d'intelligence. Rendez-vous chez le baron de C... mon ami ; il connaît toute la noblesse bretonne, vous lui demanderez si Mme la mar- quise d'Espercieux qui vient d'être arrêtée avec sa fille, n'est pas des envi- rons de Nantes. Vous prendrez enfin tous les renseigiiemens possibles sur cette famille.
Lorsqu'au bout d'une heure Gervais fut de retour, il trouva sa ma}-
LE CABINET DE LECTURE.
tresse dans un état d'angoisse inexprimable, la tète renversée sur les coussins d'un canapé et les tempes baignes d'éther.
— .Madame, dit-il, la marquise d'Espercieux est de Bretagne. C'est une royaliste très exaltée. On l'a conduite ce malin à Saint-Lazare.
— Et sa fille, saillie?...
— Pauvre enfant ! sitôt malheureuse... mourir à dix-sept ans!
— Elle n'a que dix-sept an
— Oui, madame, elle est, assure-t-on, belle comme le jour.
— Gênais, il faut que je la voie.
— Vous, madame, IDieu! et comment? mais vous vous expo- serez.
— N'importe. Je le répète, il faut que je la voie.
— Mais on ne pénètre pas ainsi dans la prison ; et sans un ordre de la municipalité, ou d'un des membres du comité de salut pub'ic, vous ne pourrez...
— Eh bien ! j'ai vu une fois l'un de ces farouches misérables ; j'irai à lui, il ne me refusera pas le droit d'entrer à Saint-Lazare.
— De grâce, ma bonne maîtresse... Songez-y bien, cette démarche peut vuus perdre.
— Pauvre Gervais ! crois tu donc qu'aujourd'hui on aitde bien fortes rai- sons pour tenir beaucoup à la vie? Viens, suis-moi , nous allons prendre une voiture de place.
Quelques hommes au visage féroce, au costume négligé entouraient le citoyen Fouquier-Tainville, qui, d'une voix animée, leur donnait des or- dres et venait de leur prêcher une surveillance plus grande (pie jamais à l'égard dn moiérantisme et des brigands de nobles et de prêtres. Resté seul, il s'était rassis à son bureau, orné de deux bustes de Marat et de Lc- pcllelier, quand la porte s'ouvrit pour laisser entrer une femme couverte soigneusement d'une longue mante de taffetas brun. Fouquier-Tainville fronça le sourcil à celte apparition subite ; mais un regard plus attentif jeté sur l'inconnue changea les - ispositions du républicain.
Devenu empressé et presque poli, il dit d'un ton de \oix moqueur :
— Vous ici, madame de Révolles !
— Oui , citoyen. Je vous rends aujourd'hui la visite que vous m'avez faite il y a quatre ans.
— Vous vous en souvenez ?
— Parfaitement.
— Abl les choses sont bien changées. Vous donniez des fêtes alors.
— Et maintenant nous pleurons.
— Chacun son tour. Les bons principes ont triomphé. 11 a fallu que la révolution fût impitoyable , que le comité de salut public fit tous les jours
.
— Et cependant, monsieur , j'ai compté sur vous. Vivant retirée, je ne conspire p >is pouvoir vous prier de m'accorder un permis pour visiter a Saint-Lazare la marquise d'Espercieuv et sa fille, arrêté! s ce nia- lin.
— Quoi! des intriga agens de l'eirang r !
— Me refuserez-vous ce que je suis venue franchement vous demander?
— Vous êtes une enchanteresse. On ne peut vous résister. Tenez, voici ce papier. Si vous a [es toujours visible à cette heu- re, — pour vous, pour toi .
Et en lui remettant le permis, il lui pressa la main. Bien que froissée par ce contact odieux, Adélaïde ne laissa percer aucune émotion.
D'après l'ordre • uquier-Tainville, les guichetiers de la prison
ient entrer librement la vicomtesse. On la conduisit jusqu'à l'extré- mité d'un long corridor; la porte d'une chambre s'ouvi il avec fracas. Les habitantes de cette cellule s'étaient retourni es en donnai:' des signes de terreur. A l'aspect d'une femme belle et d tirèrent et
elles accueillirent p lots In \isue de l'inconnue, ignorant si les
pourvoyeurs de Saint-Lazare leur avaient envoyé une consolatrice ou une compagne de captivité. La vicomtesse se hâta de dissiper leurs don; se nommant à elles; mai- ! la marquis
gards étaient invariablement allachés sur la jeune Rosine d'Espercieux,
blonde et angélique créature, qui, agenouillée auprès de sa mère, sem- blait, avec ses yeux bleus et sa chevelure aux rellets dorés, un de ces sé- raphins qui chantent devant Dieu.
— Mesdames , disait Adélaïde , j'ai appris la nouvelle de voue arresta- tion par M. le chevalier d'Avrigny, un de mes uns et des vôtres . et j'ai voulu braver tous les périls pour vous apporter quelque consolation.
Au nom de M. d'Avrigny, Rosine laissa échapper ces mots :
— Je savais bien, moi. qu'il ne nous oublierait pas!
— Le chevalier vous est dévoué, n'est-ce pas, nicsdai
— Comme un fils, répondit la marquise, nous l'avons connu en Breta- gne et dans un temps meilleur. Pourquoi faut-il que la guerre civile nous ait forcées de fuir et de demander asile à cette ville inhospitalière où il s'est commis] tant de crimes.' Hélas ! ce n'est pas pour moi que je m'af- flige, mais ma pauvre enfant, si jeune , si innocente, elle sera donc con- damnée? Je la verrai périr, pauvre (leur moissonnée avant le temps. Oh! non, plutôt que de la leur abandonner, il faudra qu'ils m'arrachent le coeur !
Les larmes des deux prisonnières recommencèrent à couler abondam- ment. La vicomtesse les contemplait avec envie, car elle aussi était bien malheureuse , et elle ne pouvait pleurer. Partagéeentre l'ardente jalousie d'une amante etla pitié d'une chrétienne, elle sentait mille projets diffé- rens traverser son esprit et s'j livrer combat. Plongée dans ses réflexions, elle n'entendit pas la porte [se rouvrir, et ce ne fut qu'en se détournant, au cri de joie jeté par Rosine, qu'elle aperçut le chevalier d'Avrigny.
— Vous ici, madame ! mimiiiira-t-il d'une voix étouffée.
11 fallut à la vicomtesse un immense effort décourage pour rester eu ce moment maîtresse d'elle-même. Elle répondit par quelques mots, afin de justifier l'intérêt qu'elle avait pris à ces dames, et laissa la marquise épan- cher librement sa douleur. Au bout d'une demi-heure un guicbedei vint meure un terme à la conversation et annonça qu'il fallait se retirer.
M" de Révolles sortit avec Emile, emportant les bénédictions de la niar- i de la douce Rosine.
Quand Adélaïde et le chevalier furent montés dans la voilure de place qui avait amené la ricomtesse, celle-ci parut pendant quelques minutes réfléchir profondément, tandis qu'Emile était en proie à la fébri!- lion d'un homme qui se sent coupable. Enfin elle lit un mouvement vio- lent, comme si elle venait de prendre tout-à-coup une grande résolution , et rompant le silence, elle dit :
nie parlez pas, monsieur, je lis dans votre cœur; vous y cherchez des excuses et n'en trouvez pas. La seule réponse qui pourrait venir à vos lèvres c'est : < J'ai cessé de vous aimer, >l'ciisez-la, cette réponse, mais sans la prononcer.
— Madame
— Nou, chevalier... Votre voix me fait mal. Je le répète, il ne me faut pas d'excuse ; je ne pardonne point, je comprends . voila tout Je
ce que c'est que l'amour... Eh bien ! tout est fini... Hais une amie vous reste, et de loin elle rêvera de vous et priera pour vous... Cette jeune fille est un ange, il faut que je la sauve.
— 0 ciel ! vous, Adélaïde?
— Oui. moi... Est-ce la difficulté de l'entreprise qui vous effraie ou la grandeur du sacrifice qui vous étonne?
— M1" d'Espercieux ne peul vous intéresser au point de vous compro- mettre dans son intérêt. C'est pour vous une étra;
— Non. Emile, puisqu'elle n'est pas une- étrangère pour vous... Je 11 sauverai !
— Mais comment ?... Et dois-je accepter...
— Quoi ! repousseriez-vous an service parce qu'il viendrait de moi î
— 01 ious le cro
— Demain malinà six hem près de Si Lazare avec une chaise
s vous alt< n h H vous remettra l'ordre de
i
ville que la terreur cou- plomb!... Il faudrait qi !...
trié en vain: entendez-moi aujourd'hui,
LE CABINET DE LECTURE.
qu'il s'agit de votre salut. Ce départ est indispensable... Soyez tranquille sur mon sort... Plus tard nous nous reverrons !... mais séparons-nous, et promettez-moi, mon ami, de garder mon nom inscrit dans votre souvenir.
— A jamais, Adélaïde !
— A jamais !,,. Oui, je crois plus à la durée de l'amitié qu'à celle de l'a- mour. Adieu... Descendez; j'ai uue course à faire.... Encore une fois, adieu.
Il s'éloigna d'un pas chancelant et en essuyant quelques larmes. La vi- comtesse le suivit du regard le plus long-temps possible, puis elle donna ordre au cocher de la conduire chez le tarouche terroriste qu'elle avait déjà une fois honoré de sa visite.
Autant le matin elle avait été ferme et résolue, autant la difficulté réelle de sa tâche l'accabla d'émotion. Toute faible et palpitante, elle fut obligée de se jeter dans un fauteuil en paille que Fouquier-Taiuville lui montra du doigt. Cet homme avait promptement compris qu'il s'agissait d'un recours à sa puissance dictatoriale, etil savait bien aussi que rien ne se donne pour rien,
Impassible et même dur, il tenait fixés des yeux d'une teinte vitreuse sur Mme de Révolles, qui en ce moment était d'une beauté admirable — pauvre oiselet devant le serpent. — L'entrevue ne dura pas plus de quel- ques minutes. Quand la vicomtesse partit, elle avait à la main un papier que l'accusateur public l'invita, d'un geste rapide, à cacher dans son sein, en lui disant à voix basse :
— Je compte sur ta parole, petite aristocrate ; notre arrangement doit être sacré... Service pour service... Mais attendre jusqu'à demain soir, c'est bien long... Ainsi donc, à demain huit heures. Tu peux te vanter d'être la seule de cette caste à qui je me sois lié. C'est qu'il y a quatre ans, je te trouvai bien belle, ma petite vicomtesse.
Et une seconde fois, elle sentit la main qui avait signé tant de condam- nations capitales presser ses mains qui ne savaient que se joindre pour la prière...
III.
Le lendemain, Gervais rentra à l'hôtel, vers sept heures du matin... Le digne serviteur vit sa mailresse accourir, et put à peine répondre à ses questions, tant il était essoufflé. Quand Adélaïde eut appris que la chaise de poste contenant le chevalier, Rosine et la marquise avait pu sortir li- brement de Paris, elle se prosterna et tomba dans une profonde extase, d'où Gervais essaya vainement de la tirer en lui donnant de nouveaux dé- tails. Insensible à tout ce qui l'entourait, elle semblait habiter un autre monde , converser avec des intelligences supérieures, ou bien suivre à travers les distances et dans leur marche rapide les êtres qui emportaient les joies de son cœur.
Oh ! qu'elle était admirable à voir ainsi, agenouillée sur le parquet de sa chambre, les coudes appuyés contrôle bois doré d'un fauteuil, lesyeuv noyés de larmes et brillaut cependant d'un éclat surnaturel ; sa bouche linc et pâlie, entr'ouverte par les sanglots, laissa échapper des plaintes si douces, qu'on eût dit une musique céleste. Pas un murmure, pas une ac- cusation contre le sort : Lavallière n'était pas plus touchante lorsqu'elle pleura avec la reine sur les jours du roi, son amant.
Mais cet état de prostration physique devait avoir un terme. Une subite lueur se répandit sur le visage de la vicomtesse. Gervais, qui pleurait dans un coin de la chambre, en suivant du regard tous les mouvemens de sa maîtresse, tressaillit de joie, et s'écria :
— Dieu soit béni!
Adélaïde jeta les yeux sur le cadran d'émail de sa pendule.
— Je n'ai pas trop de temps, dit-elle, pour avoir tout achevé. Gervais, du papier, de l'encre, vite!
Elle se plaça à une table et écrivit une douzaine de lettres pour ses pa- reils et ses amis les plus intimes, les cacheta soigneusement et les confia à son vieux serviteur.
Puis elle ouvrit tous les tiroirs de ses meubles de toilette , en retira les colliers de perles , les bagues de Uiauians , les éventails ornés de peintu-
res , les parures complètes , tout ce qui lui restait de ce temps où In pouvait être belle, riche et aimable impunément ; elle en fit des parts, les enveloppa, y mit des adresses.
Enfin, rassemblant ses titres de rentes , de baux , et l'or et l'argent qui se trouvaient chez elle , la vicomtesse les serra dans un coffret , et écrivit sur une carte qu'elle y fixa :
« Pour M. ta comte d'Avrigny, à Londres. •>
Gervais ne fut pas oublié.
Le soir, un homme enveloppé d'un manteau couleur muraille se glissa dans l'hôtel de la vicomtesse. 11 monta au premier étage, guidé par la lueur d'une laaipe de bronze qui brûlait dans le vestibule. Un jour dou- teux régnait dans le salon. Cet homme tirait déjà bon augure du silence et du mystère qui l'entouraient, lorsqu'il frémit en voyant devant lui une femme couverte de vétemens noirs qui faisaient ressortir encore plus la pâleur mortelle de son visage.
— Vous êtes exact, dit-elle, c'est bien. Une heure encore et vous seriez peut-être arrivé trop tard. Livrée à un désespoir insensé, veuve de tout bonheur, j'eusse commis un crime en brisant la vie dont le dépôt m'a été confié par Dieu... Grâce à vous, je paraîtrai innocente devant mon jege suprême.
— Qu'est-ce à dire? Plaisantes-tu? Hier tu étais beMe et brillante, ce soir tu es sombre et presque mourante. Est-ce donc ainsi que tu veux justifier ma confiance ?...
— Je ne vous ai pas trompé. J'ai promis de me donner à vous pour la rançon de deux infortunées. Mais comment se donne-t-on aux héros de la commune? les mains liées, sous le fer qui va tomber, et l'on a pour cou- che nuptiale un lit de planches mal jointes !... Il vous fallait la vicomtesse de Révolles, elle est à vous, prenez-la des mains du bourreau. Je ne vou- lais que la mort , et je n'ai pu mieux m'adresser qu'à vous. Puisqu'il vous faut chaque jour une victime, je vous en offre une de plus. Vous le voyez, Adélaide de Révolles vous aura appartenu !
Ces dernières paroles ne furent pas entendues de celui à qui elles s'a- dressaient. La rage dans le cœur, il s'était éloigné ; mais déjà des miséra- bles, qui l'accompagnaient toujours à certaine distance, gardaient, par son ordre, toutes les issues de l'hôtel...
Le lendemain, le convoi des martyrs s'achemina, selon la coutume, vers la place teinte du sang d'un roi. Si Gervais se fût trouvé sur le passage du char de deuil, il eût jeté un cri en voyant parmi les condamnés une femme jeune, belle et résignée, et il eût dit :
« Grand Dieu ! c'est M"1 la vicomtesse ! »
ALFRED DESF.SSARTS.
(Constitutionnel.)
M©Sîffil^r E.E LIMEE,
Historique.
(Suite et fin. )
Le braconnier ne se le fit pas dire deux fois, et prenant congé de sa bienfaitrice, il se dirigeait rapidement vers la grille, quand au moment de la franchir et avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, il se sentit tout à coup terrassé sous un choc imprévu et violent. C'était Morgan, le li- mier, écumant, furibond, hors d'haleine, qui, sans autre forme de procès, venait de se précipiter sur lui, l'avait renversé sur le dos, et, le tenant à la gorge, sans la cravate de laine qui lui euveloppait le cou, l'eût à l'ins- tant même étranglé sous sa dent puissante et terrible.
Aux cris étouffés du malheureux plusieurs voisins s'empressèrent d'ac- courir; Fancbette elle-même vola à son secours une des premières; mais ni sa voix, ni les menaces des personnes présentes n'arrêtèrent la fureur du chien, et indubitablement il eût mis l'homme en pièces, si l'un des spec- tateurs, à l'aide d'une barre de fer introduite avec effort entre ses dents , ne l'eût forcé à lâcher prise, tandis que deux au'res cherchaient à l'enle- ver de dessus le corp» de sa victime.
LE CABINET DE LECTURE.
Lorsqu'on releva Polelte , il riait plu; mort que vif, et c'est à peine, dans sa frayeur, s'il put articuler une parole. Quant au limier, on n'eut que le temps de l'enchaînera sa niche, et là, dans sa rage impuissante, les yeux flamboyans, le poil hérissé, il éclata en cris tellement sauvages, que tcus les assistans effrayés , craignant qu'il ne rompit ses liens pour se ruer de nouveau sur le paysan auquel il paraissait en vouloir toujours, engagèrent celui-ci à partir sur-le-champ pour ne point l'irriter davantage. Et en effet, à peine eut-il disparu que l'animal devint [lus calme et plus tranquille...
Alors la femme du garde prit un fouet, et, menaçant Morg3n du geste, elle s'avança vers lui pour le corriger et ie battre ; mais elle n'était pas encore près de lui qu'une éloquente pantomime avait désarmé sa colère et protestait, de la part du chien, de sa soumission toute passive; couché humblement contre terre, à mesure que sa maîtresse approchait, il ba- layait le sol avec sa queue en signe de joie et d'allégresse ; et quand elle fut tout contre lui, il se mit à ramper à ses pieds, à les lui lécher avec des gémisscuiens si pathétiques, qu'elle se sentit émue malgré elle : ce n'était point l'accent ordinaire d'un chien repentant, qui demande pardon d'une faute, il y avait des sanglots dans cette voix plaintive, des larmes dans ces yeux tout à l'heure si courroucés, maintenant humides de tendresse; et l'animal comtemplail F ancbetle avec un regard si particulier, une expres- sion si singulière de désespoir à la fois et de tendresse, qu'au lieu de le frapper, comme elle en avait d'abord l'intention, elle ne put s'empêcher de le llattcr de la main et de lui rendre caresses pour caressi s.
Sorti des équipages du marquis de F... qui a encore aujourd'hui la plus belle meule du département del'ionne, Morgan avait tté donné, à l'âge de six semaines, à Savinicn, etc'était Fane licite qui l'avait élevé avec tous les égards et les soins dus à l'excellence de sa race, ainsi qu'à la no- blesse de son origine tant soit peu aristocratique. Devenu superbe, d'une taille et d'une force peu communes, le griffon n'avait pas lardé à se faire, grâce aux leçons de son niaîire, la réputation d'un intrépide limier.... C'était à lui, sans contredit, que de son vivant le comte de S., le proprié- tairc du château de Theil, avait toujours dû ses plus belles chasses :que de sangliers habi'emcnt détournés, même par les temps les plus secs, alors qu'on pouvait à peine en revoir sur ce; routes altérées, sur ces gazons desséchés et brûlaiis!.. que de vieux solitaires coiffés sans hésiter, alors que toute une meule, hurlant autour d'un fourré, remplissait la forêt d'inutiles aboicmens , et balançait , indécise, attendant qu'un assaillant plus hardi affrontât le premier le boutoir tout sanglant du œoDstre... Du reste, aussi doux après l'act'.on qu'il était terrible dans le combat, l'animal le plus inoffensif, le plus pacifique une fois qu'il avait quitté lâchasse, jamais au logis habitué qu'il était à vivre avec les enfuis du garde, Mor- gan n'avait rien montré de la férocité sauvage trop commune, chez ceux de son espèce. Limier indomptable en forêt, altéré de sang et de carnage, une fois rcotié à la maison, il redevenait d'une douceur, d'une longani- mité qui ne s'étaient jamais démenties, quoi |uc souvent les Allés de Savi- nicn missent sa patience à de cruelles épreuves; il semblait que le lion se métamorphosât en agneau et déposât à la porte ce caractère belliqueux qui, sur le champ de bataille, i n fais lit un si tci rible enni mi.
• Qu'est-ce que vous avez fait là, Morgan? lui dit sa malirrsscavcc douceur. Vous précipiter ainsi sur ce pauvre d able? Et quel dent avez- \ous contre lui, s'il vous plaît?... Est ce que vous llairi z les braconniers maintenant? Allez, allez, monsieur le drôle, conlinua-t-cllc en le louchant du bout de son fouet, cl ne recommençons pas, je vous prie...
Le chien rentra dans sa niche, puis, comme il vit que Fanchcile allait si loigner, il en ressortit aussitôt et la saisit par le las de sa robe... 11 Bemblail l'implorer, ne pas vouloir la quitli r, cl à le voir, s'atiaclianl ainsi à sa main- e avec un regard suppliant, il ne lui manquait que la parole. Bien, c'est bien, mon chien..., reprit la femme du garde, croyant qu'il voulait s'humilier d'avantage. On a- pardi nmc poui celte fois... mais laisse-moi. »
Cependant l'anima! ne la lâchait plus el la contemplait loujours awc le même regard.
« Ah ! ça, qu'est-ce que tout ce manège signifie ? » murmura Fanchette.
Morgan remua la queue en silence...
« Et ce maître, et Savinicn, où est-il ? »
A ce nom, un éclair brilla dans les yeux de Morgan, et il poussa un sourd gémissement.
■I Vous l'avez quitté, Savinien? votre bon maître ? »
Même pantomime..., même expression de douleur..., seulement sans laisser aller la robe, il lit un pas du côté de la grille, et tirant sa maîtresse après lui aussi loin que le lui permettait sa chaîne, il avait l'air de lui dire : Détache-moi, suis-moi et je te servirai de guide.
A ce langage muet, mais si éloquent qu'il était impossible de ne le pas comprendre, un affreux pressentiment agita le cœur de la jeune femme ; soudain lui revinrent à l'esprit ses appréhensions, ses craintes, ses rêves, horrible cauchemar, où elle avait vu son mari percé de coups, sanglant, défiguré, et qui, la nuit dernière, étaient venus agiter son sommeil... Elle poussa un cri d'effroi, car elle avait dès ce moment la certitude de quelque événement funeste, et , s'armant rependant de résolution et de courage, elle détacha sans hésiter Morgan, qui se mit à bondir devant elle... Il al- lait et venait de la grille du parc vers le chemin , dans une perplexité tou- jours croissante, invitant plus que jamais sa maîtresse à marcher sur sis pas... ; et, 0 terreurs! appréhensions lugubres! sa course, qu'il suspen- dait ou précipitait tour à tour, se réglant sur les moindres mouvemens de Fanchette, se dirigeait, à n'en plus douter , vers la forêt, par le sentier même qu'avait dû prendre le garde... 11 n'y avait plus à hésiter : l'infortu- née tout en pleurs s'élança à la suite de l'animal , et bientôt une vingtaine d'habitans du village, hommes et femmes, témoins de cet étrange événe- ment qui circulait déjà de bouche en bouche, formèrent à Morgan un cor- tège imposant, où l'intérêt, la curiosité et la pitié se partageaient déjà tous les cœurs.
Arrivée au haut de la butte des Vaiimorans, où la forêt commence à s'é- tendre en amphithéâtre, la troupe se grossit d'un nouvel auxiliaire, d'An- toine Notté, le frère de Savinien, garde particulier de M. F proprié- taire limitrophe; et ce fut lui qui, prenant le limier en laisse, se chargea, dans sa juste anxiété, de diriger les recherches au milieu de ces bois dont il connaissait les détours : du reste, les perquisiiions n'étaient que trop fa- ciles; il n'y avait qu'à suivre, pas à pas, Morgan, ce guide intelligent, dont l'impatience contenue à graud'peine indiquait toutes les voies de S :i maître , encore imprimées çà et là le long des ornières fangeuses de la route.
Déjà l'on avait dépassé le carrefour d'Avon, puis la Tête-de-Bœuf, puis) Cbanipfétu, la Tuilerie, où l'on avait su, par Denise, que Savinien était passé trois heures auparavant, emportant dans son carnier le levraut dont il avait parlé le matin à ses filles. Après avoir fait un long circuit, des bruyères de la tante à Moreau aux ajoncs du Bois-des-Mariés, de l'autre côté de la Faisanderie, on touchait enfin aux fonds de la Roche-Noire, l'endroit le plus désert et le plus giboyeux du cant quand Morgan, im- primant une secousse vigoureuse à son trait, s'échappa des mains qui le tenaient captif, et disparut en courant au bout d'un étroit sentierpar le- quel on plonge dan . l'es, .•,;■ d'entonnoir à pic où viennent s'engouffrer les trois rouies de Denain, de la Uoussaye et de Kell.
• Restez là, mes amis, dit Antoine à ceux qui le suivaient en silence, il est inutile rue vous descendiez dans ce précipice... Mais tandis qu'il s'était arrêté, mw femme, s'i lançant tout * coup, avait franch celle descente périlleuse cl rapide : c'était Fanchette, qui ne fut | tôt arrivée en lias, qu'un long cri d'horreur et d'épouvante, jeté par elle, glaça d'effroi toute l'assemblée...
Savinicn était retrouvé... mais en quel état, grand Dieu ! un cadavre étendu sur la terre el nageant il ms une marre de sang .. Aiteinl
1 feu, l'un .i l'é : ■ droite, l'autre au cœur . le malheureux avait
jiné ! son fusil n'était | ità m i n/nici ne i i il
plus le lièvre qu'il avait pris en passant à la Tuilerie : el la pli garde, enfoncée avec une partie de ses vétemens au milieu môme de vi poitrine, prouvait que le second coup, le coup mortel, ivait <1Û lui'étrc
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LE CABINET DE LECTURE.
tiré à bout portant par le misérable dont il était tombé victime. On em- mena Fancliette expirante... Quant à Morgan , couché sur le corps de Sa- vinien, il fut impossible de l'en séparer, et quand la gendarmerie et le substitut du procureur du roi, immédiatement prévenus, se rendirent, quelques heures après, sur le théâtre du crime , le chien était toujours à son poste, léchant les blessures sanglantes de son maître...
On lit la levée du corps après avoir rempli les formalités d'usage... Le jour même l'enquête commença, mais quel était le meurtrier?... Malheu- reusement nul soupçon , nul indice ne venait éclairer les recherches des magistrats et les mettre sur la voie du crime... La seule pièce de convic- tion à fournir au procès était une bourre retrouvée à côté du cadavre. Quoiqu'à moitié brûlée, on reconnut, dans ce chiffon de papier tout noir de poudre, une feuille imprimée, détachée de l'un de ces petits almanachs que l'on colporte, sous le nom de Mathieu Lœnsberg, dans les cam- pagnes. Le numéro de la pagination existait encore. C'était la feuille 143-
m.
Cependant la nuit vint , et quoique plongée dans le plus violent déses- poir, absorbée par sa douleur et ses larmes, la veuve du garde n'en ras- sembla pas moins ses idées jusque là confuses. Comme elle ne supposait à son mari aucun ennemi personnel, il fallait bien, pour découvrir l'assassin, que ses soupçons tombassent sur quelque braconnier, et elle se mit à pas- ser en revue ceux qu'elle connaissait, soit dans les environs, soit dans la commune.
A la tète de ceux dont elle pouvait se méfier ajuste litre, se plaçait na- turellement ce Jean-Florentin Polette qui était venu la voir dans la mati- née. C'était un mauvais sujet, un fainéant, d'une réputation fort équivo- que dans le pays, passant toutes ses journées au cabaret, et une partie de ses nuits à l'alfùt où il avait été surpris mainte et mainte fois. Sa conte- nance embarrassée lors de sa visite, le sang qu'elle avait remarqué sur sa chemise, la fureur de Morgan, ordinairement si doux, lorsqu'il avait ren- contré cet homme franchissant la grille, tout éveillait en elle des doutes qu'une plus ample instruction pouvait changer en certitude ; et lorsque, le lendemain matin, le tour de son interrogatoire arriva, elle n'hésita pas à faire part aux magistrats de ses soupçons contre ce misérable.
Un mandat d'amener fut lancé contre Polette, et une perquisition préa- lable ordonp.ee à son domicile, à Vareilles, sous la conduite du brigadier de la gendarmerie et d'Antoine Notté, le propre frère de la victime.
Quand on se présenta chez lui, Polette était absent... On se livra sans résultat aux recherches les plus minutieuses : déjà même on parlait de te retirer, se contentant de cette visite domiciliaire infructueuse, quoique con- duite avec intelligence et zèle, lorsque Morgan, qu'Antoine avait emmené, ne voulant pas que désormais que le limier eût d'autre maître que lui , fit tout à coup et par le plus grand des hasards, une trouvaille sans im- portance d'abord, mais qui bientôt amena la découverte du coupable.
Tandis que l'on cherchait dans tous les coins, sans rencontrer la moin- dre preuve du crime, et que la femme du braconnier protestait par ses larmes de 1 innocence de son mari, Morgan furetait de son côté du gre- nier au fournil, sous le lit, sous les bahuts, derrière les meubles, ainsi que font la plupart de messieurs les chiens ses confrères. Or, comme on s'en allait, le brigadier de gendarmerie qui sortait le dernier et était déjà sur le seuil de la maison, l'aperçut qui grattait avec sa patte à la porte d'un petit caveau noir construit sous la cage de l'escalier... Il revint sur ses pas, et machinalement ouvrit ce recoin que l'on n'avait pas encore vi- sité...
Le grillon alongea la tète et sortit des ténèbres une peau de lièvre fraî- chement écorché.
« Ah ! ah ! la bourgeoise, dit le brigadier à la femme du paysan, vous prétendiez si bien que votre mari n'allait plus à l'affût... il paraît néan- moins qu'il ne veut pas perdre le goût du civet... Hé! monsieur An- toine, faites donc attention à votre chien, il a eu meilleur nez que nous, car voyez ce qu'il vous apporte. »
Antoine Notté prit la peau de lièvre que lui présentait Morgan, ei ren- tra dans la maison avec l'autre gendarme.
» Celui-ci a-t-il été tué au fusil ou pris au collet? demanda le brigadier- — Ni l'un, ni l'autre, répliqua le garde, retournant la peau de l'animal
du côté du poil avec une agitation fébrile... » Puis, après une inspection rapide : « Comment cette peau de lièvre est-
el'e en votre possession? demanda-t-il à la femme interdite.
— Je fie sais, balbutia celle-ci toute tremblante.
— Eh bien! je le sais, moi, et je m'en vais vous le dire , s'écria An- toine frémissant de rage : ce lièvre... votre mari l'a volé hier dans le car- nier de mon frère, qu'il a lâchement assassiné à la Roche-Noire, le misé- rable ! Ce lièvre , en un mot, messieurs , c'est le levraut de ma fille De- nise; et aussi vrai que je lui ai moi-même coupé l'oreille gauche pour le reconnaître, si par hasard il s'échappait. — Disant cela, il montrait effec- tivement la mutilation subie par l'animal. — Aussi vrai, Polette fera bien de prendre garde à sa tête, car elle ne lui tient plus guère entre les deux épaules.
.»0h! le gueux, l'infâme ! ajouta t-il... Un méchant crapaud, qui ne vous'a que le souffle, pas plus haut que votre botte , brigadier, et qu'on vous mettrait sur le dos d'une chiquenaude , vous tuer une créature de Dieu comme mon frère, un homme de cœur et de taille, un luron qui vous en aurait mangé dix comme lui... Ah ! qu'il ne me tombe pas sous la main... car je ne répondrais pas de moi , et. son affaire serait bientôt bâclée , le traître! »
Le soir même, le braconnier était arrêté dans un cabaret des Auberts, et convaincu par cette circonstance accablante à laquelle se joignit bien- tôt une autre charge non moins terrible, la saisie opérée chez lui, après une perquisition nouvelle, de certain alinanach, parmi les pages déchi- rés duquel figurait justement la bourre ramassée sur le terrain, il n'hési- tait plus, peu de jours après l'événement, à déclarer qu'il était le meur- trier du garde.
Seulement un point i mportant resiai! à débattre : le braconnier pré- tendait n'avoir tiré sur Savinien qu'à son corps défendant, et après que celui-ci avait, le premier, fait usage contre lui de son arme. Pour vérifier le l'ait, il s'agissait d'abord de retrouver le fusil de la victime qui avait dis- paru comme le lièvre... Polette avoua l'avoir caché dans le bois, afin de s'en servir, confessa-t-il naïvement, pour retourner à l'affût le soir ou le lendemain de son crime, et sur les indications précises qu'il donna, on le découvrit en effet, enterré à l'angle d'un taillis, sous un énorme tas de bourrées.
Les deux coups étaient encore chargés... Sur l'ob:ervalion qu'on en lit au prévenu, il ne parut point se déconcerter, et répondit que pour ména- ger sa poudre etson plomb il avait lui-même rechargé l'arme dont il avait essuyé lé feu sans être atteint, avec les propres munitions du garde. Invité à spécifier la charge, il dit qu'elle se composait de poudre ordinaire, de plomb entre les numéros (i cl h ; et que, quant aux bourres, elles étaient en papier, sans que sa mémoire un peu confuse lui permît de se rappeler exactement s'il était blanc ou gris, écrit à la main ou imprimé.
Acte pris de sa déclaration, on débourra le fusil : chaque canon conte- nait : celui de droite, deux balles; celui de gauche, un lingot et cinq che- vrotines. A l'inspection de la poudre, déjà oxidée par la rouille, la charge, à dire d'expert, remontait au moins à une quinzaine de jours; enfin, les bourres, taillées à l'emportc-piôce, étaient en feuille de liège.
Après une vérification si concluante, il n'était plus possible au bracon- nier de persister dans son système de défense; i! rétracta donc ses pre- miers aveux dont la fausseté était démontrée, et se décida , dans l'espoir d'émouvoir la pitié de ses juges , à faire un récit plus circonstancié et plus fidèle.
Il raconta comment, le dimanche malin, 15 novembre, il était parti avant le jour de Vareiilcs, pour se poster à l'affût à la rentrée d'un lièvre... comment il était caché dans les fonds de la Roche-Noire, attendant patiem- ment qu'une pièce de gibier se présentât à portée, quand il avait vu pa- raître, au haut du petit sentier qui descend dans ces mêmes fonds , Savi- nien Notté le garde , qui , les mains dans les poches et le fusil sous le bras , se dirigeait justement de son côté , suivi de Morgan, son fidèle li-
LE CABINET DE LECTURE.
mier... Comment il l'avait couché en jonc , quand le malheureux, qui venait de l'apercevoir trop tard, n'était plus qu'à dix pas de lui, et comment son premier coup étant parti involontairement, par une mala- dresse inconcevable, n'ayant plus la tête à lui et craignant d'être dénoncé par le blessé, il s'était vu contraint de l'achever à bout ponant, bien que l'infortuné, l'épaule fracassée, se traînât tout sanglant à ses pieds, et le suppliât de lui laisser la vie. Enfin, il n'omit aucuns détails, ni la fureur du chien qu'il n'ai ait pu d'abord : v iter qu'en grimpant à quelque dislance de là sur un chêne, et qui. partagé entre la a ainte d'abandonner son maître et le désir de le venger, allait et venait, poussant des hurlemens affreux, tantôt lécher le cadavre, tantôt mordre le pied de l'arbre oit il s'était réfugié; ni les précautions qu'il lui avait fallu prendre pour s'é- chapper sans bruit, et venir, par .sa présence à Tlieil, se préparer, en cas d'événement, la ressource d'un alibi qui pût du moins embarrasser ses
Soumise à Auxerre, à la cour d'assises du département de l'Yonne, l'af- faire, dont l'instruction avait marché rapidement, ne l'ut ni longue ni diffi- cile : déclaré coupi ble par le jury d'assassinat et de guet-apens volontaire sur la personne de Savinien Noué, garde assermenté, dans l'exercice de ses fonctions, Jean-Florentin Polette fut condamné par la cour à la peine de mort... On ne connaissait non! encore les circonstances attên tan tes, le palliatif commode, grâce auquel on peut presque impunément as- sass ie t ou empoisonner de nos jouis ; et après le rejet de son pourvoi, qui eut lieu six semaines plus tard, ce fut à Sens, au mois de février 1824, qu'il subit le juste châtiment de son forfait, sans remords, sans repentir, avec L'insouciance d'un homme qui n ire nu me pas en la miséricorde divine. Con.ltiit à pie eux gendarmes, de la prison jusque sur la
place où se dressait l'échafaud, il en monta les degrés d'un pas ferme, tout i n fumant tranquillement sa pipe, qu'il refusa de remettre aux aides
de l'exécuteur, et n'abandonna que sous le couteau fatal
En 1826 , par conséquent deux ans après cette triste catastrophe, mes affaires m'ayanl amené à Veaumort, petit village situé à une demi-lieue du Theil. je fus c invié à une partie de chasse p ir II. F., le maître d'Antoine Nollé, le frère de la victii particulièrement connu Savinien, ;'i
la responsabilité duquel on m'avait confié souvent presque enfant, alors qu'un fusii simple en main, je faisais, comme on dit, mes premières ar- mes : et ce fut avec une tendre sollicitude que je m'informai, pris d1 An- toine, dont le temps n'avait point diminué les regrets, des nouvelles de sa belle-sœur et de ses nié
« Ali '. monsieur, me dit il, pauvre i' inchette, si vous la voyiez, à coup sûr vous ne la reconnaît), pas... Elle, si gi '. elle a vieilli de
ajout i-t-il, les enfans sont bien... ils ne sont pas ii plaindre eux, ti sera un beau
i de fille... Madame la com i même... n pourvu à leur
éducation, et leur assure à cli cune une dot convenable.
— Et le brave M lai-jc... i I itéressait éga-
ment; c'était pour moi un ; ■ • la famille.
— Morgan! dit int le garde, il u qu'un an à son I maître.
— Ce it jeune, alerte, vigou- reux.
— Et à quoi servent, monsieur, la force et la jeunesse, lors [u'on a des ennemis qui en veulent à notre vie. Je l'a liez moi, continua \n- toine.it un beau soir, après une eba- \reu I, il csl ren i tirant, le liane gauche tra-
nnc balle...
— 1 U...
— Jamais positivement... mais ; me dit-il ; et son poing c ontracté semblait proférer une
i n en éli i y coupa court. La
meute qui rapprochait depuis long temps venait de lancer à vue, et un
u nue sanglier, la lui: e ton: ,\on, perçait en ce moment la roule avec la rapidité d'une flèche...
Antoine s'élança à sa poursuite pour appuyer les chiens, et je l'imita moi-même, tandis que les autres chasseurs couraient prendre lesdevans et se poster aux meilleurs passages. Malheureusement je connaissais peu la forêt, dans laquelle je n'avais chassé que rarement, et je ne tardai pas à m'égarer aussitôt que je fus séparé du gros de la troupe.
Comme je descendais, au risque <]<• me rompre le cou, dans un fond tout ii fait désert et sauvage, le long d'un petit sentier étroit où je trébu- chais parfois malgré moi, m'orientant d'après la voix des chiens que je distinguais sur le revers opposé de la montagne : arrivé à une espèce de carrefour où venaient s'embrancher trois routes, j'aperçus comme un po- teau triangulaire sur lequel je crus qu'on avait indiqué le chemin... Je m'approchai, c'était une croix en bois noir qui portait, pour toute inscrip- tion, ces mots tracés en lettres blanchi
Ici, I' 1 5 ti / péri, misérablement assassiné, Savini
! particulier de .1/" la i S***
Passant, tr son amt ! ! !
Je m'agenouillai, posant mon aime à mes côtés, et, plein d'un doulou- reux recueillement, j'adressais au ciel une courte prière, quand tout à coup d'une touffe de genêts, placée à quelques pas de moi, surgit brus- quement un homme armé d'un fusil, qui mit à fuir à toutes jambes, comme un malfaiteur pris en flagrant délit...
C'était Berthaud, l'autre braconnier de Vareilles... Le malheureux était à l'affût, juste à la place où, deux ans auparavant, Polette, s. , frère, avait commis son exécrable crime.
Je ne (iis rien... je ne cherchai point à courir après cet homme, à l'in- timider par de vaincs clameurs ; mais à coup sûr je savais désormais, aussi bien qu' Vntoine, quel était l'assassin sous le plomb meurtrier duquel avait, à son tour, succombé Morgan le limier!
. 1:1 T. ) i; \\1).
ï v: VAISSEAU.
Si les plus belles années de votre enfance ou de votre jeunesse se sont écoulées dans cette bruyante et monotone dissipation qu'on api i vie de Paris, n'avez-vous jamais éprouvé le besoin de vous soustt ère, par quelque lointaine excursion, aux ennuis et aux dégoûts de vos habitudes ordinaires'.' N'avez-vous point ressenti un vif désir de connaître les côtes maritimes de la France, ou de visiter ses ports de guerre les plus fameux? Ne vous est-il point arrivé de tressaillir d'aise et de bonheur à la seule pensée d'entendre enfin bruire les flots, de sentir le souille (le la nier, lie
: un air plus libre, il de voir se dérouler, autour de vous, un ho- rizon moins circonscrit? Mais non, vous secouez la tête avec un sourire d'insouciance et de légèreté, comme pour nous dire que vos corn plus aventureuses n'ont point dépassé les limites us de fer de
Paris a Versailles et à Saint-Germ lin. Alors, pauvre prisonnier volontaire, nous vous plaignons de tout notre cœur, car votas n'avez point vu le
sous son aspect le pli t, le plus poétique et lopins su-
blime.
Oui, bien loin de ce Paris (pie vous aimez tant, il y a quelqui d'infiniment plus monumental que son Panthéon, sa cathédrale aux tours
es, ses Tuilerii s. son hi tel des invalides, es arcs
detriompbc; quelque chose d'inec nient plus : queses
I ubliqui s, sa i our du I ouvre, son Carrou amp-de-Mars
et ses quais, tout surchai orurcs, de marbres, de bron-
zi s. de statues, de fontaines et de colonnes: que qui surpasse
icoup les prodigi manufactures i
privi e, de - d'art et île ses m : cequelqi
le spectacle que présentent nos ports milil Ion et de Lo-
rient, de Brest et de Cherbourg. Là, dans une enceinte réseï confins de la terre et sur ceux de la mer, se révèle ii nous tout un monde
s
LE CADINET DE LECTURE.
nouveau, tout ud monde à pari. A peine avez-vous pénétré dans cette en- ceinte, dont les barrières sont gardées avec des précautions infinies, que tous vous sentez transporté au milieu d'une autre existence et d'une au- tre atmosphère. L'air est fortement imprégné, nous dirons presque par- fumé, d'une odeur de marine, de bois, de chanvre, de brai, de goudron, de fumée. Autour de vous sont rangés, classés, entassés avec un art ad- mirable, des approvisionnemens de touie espèce qui respirent la fierté, la puissance et la guerre : ici des caronades de divers calibres, des obusiers, des pyramides de boulets, des amas de fusils, de piques, de haches, de sabres ; là d'énormes piles de feuilles de métal , de planches , de pièces de charpente recourbées par le feu, de mâtures apportées à grands frais des contrées du nord , de rouleaux de toile , de cordages , d'ancres et de câ- bles. Puis, au milieu de ces précieux matériaux , s'élèvent majestueuse- ment les vaisseaux de guerre en construction ou en refonte; ceux-là com- me de redoutables citadelles encore inachevées, ceux-ci comme d'immen- ses baleines échouées sur la plage.
L'enfantement du vaisseau de haut-bord , de cette espèce d'être inter- médiaire, qui participe de la machine et de l'homme de guerre, s'accom- plit avec une extrême lenteur. Plusieurs années s'écoulent entre le mo- ment de sa conception et celui où il puise dans le sein de l'Océan le com- plément de son existence.
Pendant long-temps, c'est une masse colossale sans pensée, sans mou- vement, sans couleur, un corps presque informe, aux côtes largement écartées, dégarnies, ouvertes à tous les vents. On serait tenté de prendre l'intérieur de ce squelette, dans lequel aucune division n'est pratiquée, pour les flancs d'un volcan éteint, très profond, mais beaucoup plus long que large. Peu à peu, la vaste charpente se couvre d'un revêtement de bois, de cuivre et de fer, assez serré pour être imperméable à l'eau, assez fort pour résister à l'ébranlement de la tempête, assez épais pour sup- porter le feu de l'ennemi. Au dedans, trois ponts, ou troisétages, sont construits de manière à correspondre exactement avec les sabords , ou les ouvertures ménagées dans les flancs de sa machine. L'étage supérieur, ou le pont le plus élevé, servant à couvrir celle-ci d'une extrémité à l'au- tre, à peu près comme la terrasse qui couronne les habitations des peu- ples de l'Orient. Encore quelques travaux, et il ne manquera plus au vaisseau dont les contours, les formes et la physionomie se dessinent chaque jour davantage, que le mécanisme et l'intelligence du mouve- ment.
Cependant tout un peuple d'ingénieurs, d'officiers, d'administrateurs, d'ouvriers, de marins, de soldais, de cemmerçans, a suivi, avec un inté- rêt inexprimable, les diverses phases de l'enfantement du vaisseau ; car, pour l'habitant d'un port de mer. la plus douce nouvelle et la plus grande joie, c'est que sa femme va mettre un fils au momie, ou le chantier de l'Etat un navire à l'eau. Plusieurs jours à l'avance, les populations de la ville et du littoral se préparent à ce dernier événement comme s'il s'agis- «ait pour elles d'une bonne fortune ou d'une fête de famille. C'est à qui accourra au port , à qui arrivera le premier, à qui y marquera sa place au soleil. Bref, un mouvement, une vie, une attente extraordinaire ani- ment les routes, omissent dans les rues et frémissent dans la rade.
Que le port est beau le jour où le vaisseau doit plonger pour la premiè- re fois ses larges flancs dans les flots de la mer. 11 n'y a pas un bâtiment, depuis le trois-ponts jusqu'il l'humble barque à pécheur, qui n'étale sa pa- rure la plus coquette, ses couleurs les plus vives. Partout l'ordre règne, la propreté s: montre, les métaux brillent, l'élégance charme ; mais rien ne plaît comme la multitude de pavillons, de signaux, de flammes qui ruissel- lent, claquent et flamboient à la pointe des mâts, dans les cordages et sur h surface de l'eau.
Regardez cette foule immense, dans laquelle sont confondus le bour- geois, l'ouvrier, le matelot, le laboureur, l'étranger, le vieillard, la fem- me, l'enfant, avec quelle expression de curiosité elle occupe tous les points, toutes les hauteurs, toutes les fenêtres, tous les toits, d'où les regards peuvent dominer les mouvemens du nouveau bâtiment de guerre ! Au mi- lieu de l'espace qui s'étend entre ce cercle vivant et les quais du bassin
sont plusieurs tribunes élevées en amphithéâtres, décorées avec soin et pavoisées des couleurs nationales : c'est là que sont rangés par groupes plus ou moins dessinés et plus ou moins nombreux, les états-majors de la marine, des officiers de ions grades, les autorités civiles et militaires, les notabilités du pays, des mères de famille et des jeunes filles élégamment parées. Toutes les troupes de l'armée de terre et de mer sont sous les armes, et leur belle tenue, leur noble contenance, leurs enseignes dé- ployées et leur musique guerrière ajoutent encore à la grandeur et à la pompe de cette imposante réunion.
La religion, qui se mêle à toutes les grandes époques de l'existence de l'homme, ne restera point étrangère à l'entrée du vaisseau dans la vie maritime. Par le ministère d'un prêtre, elle l'entoure de ses saintes cé- rémonies, elle lai confère le sceau du baptême, elle lui donne un nom, elle appelle sur lui la protection du ciel ; elle prie Dieu de ne point l'a- bandonner dans les terribles épreuves par lesquelles la guerre et la tem- pête doivent le faire passer ; elle bénit, elle spiritualise, elle ennoblit ce bâtiment à toutes fins, qui sera tour à tour, selon les besoins, les circons- tances et les temps, une maison flottante, une terre d'exil, un champ de manœuvre, un temple, un lieu de carnage, et peut-être un tombeau. 11 semble vraiment que, depuis sa consécration religieuse, le vaisseau ait pris un air de fêle. Les pavillons placés à son avant et à son arrière se sont couronnés de fleurs, comme d s tètes de fiancées. D'où vient que tout-à-coup un mouvement de surprise, un frémissement de joie et un cri d'admiration font battre, bondir, éclater les cœurs, les regards et les voix ? C'est que le vaisseau de ligne, dégagé des dernières entraves qui le main- tenaient dans son berceau, a commencé à s'ébranler par un immense ef- fort, puisa pris son élan, en gémissant, sur la pente ménagée pour le re- cevoir, puis a franchi, sans dévier et avec une vitesse toujours croissante, ce trajet périlleux, jusqu'au moment où, plongeant son arrière dans les eaux pour s'y faire une large place, il les a fendues cl refoulées tumultueu- sement de droite et de gauche, avec le choc d'un conquérant et l'autorité d'un maître !
L'onde, violemment déplacée, recule, bondit, et revient sur elle même en se couvrant d'une nappe d'écume; de sorte que le navire, sous la pres- sion puissante des Ilots, soulevé de l'avant à l'arrière et balancé d'un côté à l'autre, ressent les premiers effets des mouvemens oscillatoires auxquels les marins ont donné les :;oins de tangage et de roulis.
Le voilà donc à l'eau, ayant devant lui l'Océan pour patrie, pour do- maine et pour graiid'route ; l'Océan qui couvre les deux tiers de la surface du globe, et qui conduit chez tous les peuples du monde.
N'allez pas croire toutefois qu'au sortir de la cale de construction le nouveau bâtiment pourra s'aventurer dans la pleine mer : il reste mille travaux à faire, mille soins à prendre pour le mettre complètement en état de quitter le port. 11 lui faut des voiles pour intercepter les vents et pour s'approprier leur force d'impulsion ; des mâts et des vergues pour servir de points d'appui à ces tentures colossales, lorsqu'elles se raidis- sent et se gonflent sous l'action de l'air, comme des ballons; des haubans eu échelles de corde, et des agrès presque sans fin, pour relier entre elles les diverses parties du vaisseau et de la manœuvre. C'est uuc profusion d'accessoires, une forêt de détails, un dédale d'enchevêtremens qui éton- nent par l'élégance des formes, l'harmonie des rapports et la promptitude des résultats. Ajoutez à cela un gouvernail, une boussole, et il ne man- quera plus au majestueux navire, pour se gouverner sur l'eau et pour compléter son être, qu'un lest suffisant et un bon équipage.
De la disposition de la charge du bâtiment dépendent la sûreté de son assiette et l'agilité c ses mouvemens. Plus il est menacé de secousses terribles par le vent, par les (lois et la guerre, plus il a besoin de retrou- ver facilement son équilibre. L'ne charge de près de cinq millions cinq cent mille livres est répartie savamment dans le vaisseau. Outre les ap- provisionnemens de toute espèce, le fond de cale reçoit environ sept cents tonneaux de barres de fer. Les pièces d'artillerie, montées sur leurs affûts, sont placées symétriquement en face des sabords , dans les galeries de chaque pont et sur les gaillards ; ou en compte de cent ù cent vingt de dif-
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LE CABINET DE LECTURE.
férens calibres , qui peuvent lancer en une seule fois plus de (rois mille livres <!e fer. Aussi la citadelle flottante est die ordinairement pourvue de dix mille boulets et de soixante milliers de poudre à canon.
Tout est gigantesque dans les proportions du vaisseau de ligne de pre- mière classe. H a environ 07 mètres de longueur sur 17 mètres de lar- geur. Son graud bas niât , surmonté de son grand mât de hune . de sou mât de perroquet et de sa Dèchc, surpasse en élévation les tours de No- tre-Dame de Paris. Sa voilure présente nue superficie de 31,00 > mètres de toile ; et , pour confectionner seulement son gi and pavillon . il n'a pas fallu moins de 27 ) mètres d'étoffe. Cette masse prodigieuse, avec son lest, ses vivres , ses mâts et ses voiles , pèse bien 500 millions 200 mille kilo- grammes.
Mais il faut au vaisseau une âme, c'est-à-dire un équipage qui l'anime de sa vie, lui infiltre ses pensées, lui souffle ses passions, lui communique son caractère et l'associe à sa personnalité. L'équipage est, en effet, au bâtiment de guerre ce que l'àme est â notre corps, l'air à nos poumons, le sang à notre cœur, la lumière à no3 yeux : celui-ci ne vit, ne respire, ne sent, ne pense, ne voit, n'entend que par l'alliance intime qui s'éta- blit entre lui et les hommes embarqués a son bord. Le vaisseau qui perd son équipage ou qui en est séparé par quelque désastre , au milieu des mers , n'est plus qu'une machine impuissante à se mouvoir, à se diriger, à se défendre ; qu'une m .chine qui se laisse ballotter par tous les vents, en- vahir par tous les Ilots, briser par tous les écueils, comme si ce pauvre corps sans âme avait hâte de tomber en dissolution , de rendre ses clé- mens à la terre et de rentrer dans le néant.
Le personnel d'un bâtiment de guerre de première classe se compose d'un capitaine, (l'un état-major, de matelots, de novices, de mousses. C'est un ensemble de 1,000 à 1,200 marins, équivalant à la population d'une bourgade importante.
Le capitaine, une fois au large , règne sur son équipage presque aussi absolument qu'un roi sur ses sujets. Il y a entre lui et le marin une trop haute solidarité d'intérêt et une trop grande communauté de périls pour qu'ils ne s ient pas étroitement unis de pensée ( t d'action. Autour de lui se groupent les ol ciers, qui le suppléent dans les circonstances ordinai- i es; mais, dans les grandes o 'casions, il exerce lui-même le commande- ment. Ne le vin iv vous point monter intrépidement sur son banc de quart, avec son porte-voix, pour commander la manœuvre pendant le combat ? Ne le voyez-vous point conserver un imperturbable sang- froid, au milieu de celle pluie de fer, d'éclats de bois, de feu, de lambeaux de voiles, qui tourbillonnent à ses côtés? Quelque ordre qu'il donne alors, il est bien sûr d'etre obéi, fûl ce l'ordre de faite sauter le bâtiment pour sauvi r l'honneur de son pavillon.
Les matelots sont divisés en quatre classes, scion leurs spécialités. Ce sont d'al,. iers, au corps souple, ailettes au service des manœu-
vres hautes, '■< l'enirciien des agrès, et \ parlant presque toujours comme ua essaim d'oiseaux; les calicrs, aux membres athlétiques, condamnés à une espèce de séquestration souterraine par les travaux de la cale, d'où ils tii eut, au lui cl à mi sui e des bi soins, h s objets nécessaires a la con- sommation du bâtiment. Viennent ensuite les canoti i , I limonniers, les canonniers, tous hommes de choix, de résolution, de lutte; puis les ouvriers marins , les cal fats , les charpentiers, les voiliers, le forgeron , l'annuler, etc. Des chefs d'un grade inférieur, le premier maître, le se- i maître, le quartier-maître, commandent en sous-ordre cette réunion de braves, pour la plupart Bretons, Normands, Provençaux, Gascons ou
1 ;ue<. H y a, en outre, un capilai l'armes, un makrc canonnicr, un
chef de limonnerie, etc., le premier enseignant l'exercice de la mou quélcrie, veillant à l'entretien des armes a feu el faisant la police du bord. Deux officii i- civils, l'aumônier et le chirurgien-major, ont pour m de soigner les blessures de l'âme et celles du corps.
Après une longue attente, le jour ai rive où le nouveau bâtim m de guerre doit appareiller.
Vous n'en serii t pas averti que vous le sou] çonnerii z à h foule des
spectateurs qui inondent le port : on veut contempler sous voiles cet en- fant de la ville, on veut le voir marcher, on veut raccompagner des yeux jusqu'aux limites de l'horizon. Adieu, noble vaisseau de guerre ! Adieu, sublime création du génie de l'homme! Puisse ton existence eue glo- rieuse ! Puisse-tu échapper aux innombrables périls semés sur ton che- min. Que ne donnerions-nous pas pour connaître ton sort'.' Mais un voile plus impénétrable que la brume des mers dérobe la destinée â nos regards. (Miel> sont ces éclairs, ces feux lointains qui commencent à luire dans le i iei ? Est-ce un heureux présa je ? est ce un sinistre augure? est-ce la for- tune ou le naufrage, la victoire ou la défaite, qui l'attendent pour te fêter ou te perdre? Dieu le sait ! Prions-le donc pour qu'il étende sur toi sa main protectrice, pour qu'il te soutienne au milieu des dangers, et pour qu'il te ramène au port.
ARISTIDE (il ILBERT. [National.)
LE SINGE Dû MARQUIS DE L'HOPITAL.
ANECDOTE HISTORIQUE.
C'était le jour de la Saint-Nicolas , l'église du Casan avait peine à con- tenir la foule qui se pressait d.ois son enceinte, car le célèbre métropo- lite Platon devait officier en personne. Le peuple resta debout pendant l'office, conformément aux prescriptions religieuses qui défendent de s'agenouiller ou de s'asseoir dans les temples grecs. La musique vocale, |a seule usitée dans ers circonstances, ne ressemble en rien â celle qu'on empli, ie dans les cérémonies catholiques. Elle n'en a ni la majesté, ni la douceur, ni sa poésie. Ce sont des chants graves et monotones d'un genre moitié italien, moitié asiatique, qui émeuvent sans attendrir, qui attris- tent l'âme sans la pénétrer.
L'autel sur lequel ofli iait l'archimandrite resta caché pendant la so- icn.nité ; car, à l'imitation de l'ancien temple de Jérusalem, le sanctuaire des églises russes ne s'entr'ouvre qu'à de raies intervalles, et il n'est possible d'en découvrir entièrement l'intérieur qu'a l'instant où l'officiant, muni de deux flambeaux, dont l'un est garni de deux bougies cl l'autre de trois, vient donner au peuple la bénédiction.
Ce fut au moinent où le saint i\r^ saints s'ouvrit, et où chacun des assistans se prosterna à plat ventre sur les dalles du temple, qu'entra dans l'église du Casan le plus grotesque individu qu'il soit possible d'i- maginer. Il élail velu à la française, i ne culotte courte et des bas de soie recouvraient des jambes incroyablement maigres ; un habit à larges bas- que et un petit chapeau à livrée complétaient son ajustement. C'était un singe, mais jamais ressemblance ne se rapprocha plus de celle i\'uu hom- me. Il considéra d'abord avec surprise le singulier tableau qu'il avait de- vant les jeux ; puis se laissant emporter il sa manie de méditation, il s'é- tendit sur les dalles : mais quelques minutes suffiront pour lui rendre i eue inaction insupportable. Il se souleva sans bruit, se -lissa le long du mur et s'arrêta en lare (lu sanctuaire, devant lequel il s'accouda. Le métropo- le i Platon reconnut le singe et sourit imperceptiblement.
Celui-ci ne perdit pas un de c de l'archimandrite, et lorsqu'après avoir domi i sa I énédiction au peuple, l'officiant fut rentre dan. le Bain des s unis, le in ■• fran thil d'un bond l'espace qui séparait le sanctuaire du reste de l'église, s'alfubla à la hâte des orneniens abandonnés, et ce prêtre de nouvelle cspèi e vint gravement, ses deux flambeaux îï la main, offrir à la foule une seconde bénédiction.
Il n'est pas besoin d'ajoutée que cette étrange parodie produisit une im- mi ilion parmi les assistans. Jamais chien nomade, entrant dans
i i i I rus .ne souleva une plus violente tempête de malédictions. Mille voi crièn àl npii é, mille mains se levèrent à la bus contre le malencontreux animal. Quoique étonné de ce tumulte, le singe avait con- tinué d'abord avec une imperturbable gravité d'imiter le métropolite ; mais quand les démonstrations du peuple lui curent prouvé clairement qu'il en
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LE CADINET DE LECTURE.
Était l'objet, il abdiqua tout à coup ses manières d'homme et reprit sa na- ture élastique. Il redevint l'homme des bois, bondit en l'air comme un chat sauvage, et se tordit comme un serpent. Livres saints, calice, flam- beaux sacrés, tout servit d'armes à ses mains agiles et nerveuses. Vains efforts! le pauvre animal fut saisi, garrotté et livré au grand-maître de la police comme impie et profanateur.
Or ce singe appartenait au marquis de L'Hôpilal, alors ambassadeur de France en Russie? C'était une véritable merveille. Son instinct prodigieux et la singularité de l'attachement qu'il portait à son maître faisaient l'élon- nement de Saint-Pétersbourg. Les dames russes raffolaient du singe; Ca- therine elle-même l'avait admis dans ses bonnes grâces ; il la servait durant les repas nocturnes de l'Ermitage, où cette impératrice recevait chaque soir ce qu'elle nommait sa petite souri, . Quant au peuple, il s'était re- fusé à croire que ce singe ne fût pas un homme, et il avait exprimé celte conviction en h baptisant du nom de petit Français.
M. de L'Hôpital était chez Marie Paola, la Ninon de Lenclos de la Russie, lorsqu'il reçut la nouvelle de l'étrange événement qui venait de mettre en ; moi toute la ville. 11 s'empressa de courir chez l'impératrice. Les cheval: s-gardes, revêtus de leurs cuirasses d'argent; un grand nom- bre de seign tirs portant un uniforme militaire de différentes couleurs, selon la province ou le gouvernement auxquels ils appartenaient ; plusieurs des généraux qui se signalèrent lors de la première guerre avec les'Turcs, et deux ou trois des petits officiers qui devinrent successivement les favo- ris de Catherine II , cl dont quelques-uns étaient destinés à payer bien cher ce quart d'heure de puissance, s'étaient rassemblés en hâte au palais d'hiver; car le gouvernement se rappelait le meurtre encore récent du vertueux archevêque Gabriel, et l'on craignait que, profitant de sa réunion passagère . le peuple ne se portât à de graves excès contre les Français qui habitaient la capitale.
L'impératrice était assise sur un divan. A ses côtés se tenait cette cé- lèbre princesse d'Aschkoff à qui elle était en grande partie redevable de sa couronne, et qui exerçait en Russie la plus réelle de toutes les royautés , celle du talent! Catherine Alexwina était revêtue du costume national des anciens Russes. Sa longue tunique était recouverte d'une petite veste en velours noir, boutonnée sur le devant, et dont les manches allaient en se rétrécissant jusqu'au poignet. Plusieurs cordons de couleurs variées se croisaient sur sa poitrine et soutenaient les plaques de Saint-André, de Saint Georges, de Saint-Alexandre et de Saint-Wladimir. Sa coiffure en cheveux était surmontée d'une magnifique couronne de diamans. Sa taille était peu élevée, et quoique jeune encore, ses formes avaient pris déjà trop d'embonpoint. Son port était majestueux, son regard fier et péné- trant, et son sourire avait une grâce et une douceur intraduisibles.
Elle se leva 'a demi en voyant entrer l'ambassadeur, qu'elle honorait d'une considération qui allait, dit-on, jusqu'à l'intimité.
Qu'avcz-vous donc, monsieur? lui demanda vivement l'impératrice ,
surprise de sa pâleur tt de son émotion.
Le marquis lui conta l'aventure, qu'elle connaissait déjà.
— J'ai une grâce à demander à votre majesté , dit-il en unissant. Job est mon vieil ami , madame ; depuis quinze ans , il ne m'a pas quitté un seul jour, et Votre Majesté a été à même souvent d'apprécier sa merveil- leuse intelligence. Celte grâce , madame , c'est de retirer mon singe des mains de la justice et d'empêcher qu'une bête soit jugée ainsi qu'on le
ferait d'un homme...
Catherine 11 se rapprocha de la princesse d'Aschkoff, échangea avec elle quelques mots a voix basse , et , se retournant vers l'ambassadeur :
— Je regrette vivement mon impuissance ; mais ce que vous demandez est impossible.
— Impossible! cependant votre majesté règne souverainement en Rus- sis... votre volonté s'élève au dessus des lois... et chargée d'approuver les arn is des tribunaux, vous avez le droit de les casser...
Les sourcils de Catherine II se rapprochèrent légèrement.
— Je suis souveraine , il est vrai , interrompit l'impératrice d'une voix altérée; mais la superstition est plus puissante que moi... !.e ciel m'est
témoin, monsieur le marquis, que je donnerais 25,000 roubles pour sau- ver votre singe... Mais, ajouta-t-elle en se penchant à l'oreille de l'ambas- sadeur , ne connaissez-vous pas notre histoire?... Si le petit Français est gracié, qui me garantira que je serai encore impératrice demain ?
— Eh quoi, madame, répliqua hardiment le marquis, se pourrait-il que la Russie n'eût pas encore dépouillé des préjugés aussi barbares ! Que Votre Majesté veuille bien y réfléchir, que dira... que pourra dire l'Eu- rope en apprenant qu'il s'est trouvé au dix-huitième siècle un peuple assez ignorant pour croire à la raison d'un singe... et des juges assez slupides pour le condamner ?
—Que voulez vous! répondit Catherine en sortant de sa rêverie... Le fa- natisme a jeté des racines trop profondes en Russie pour qu'une main hu- maine puisse les extirper... ce sera l'œuvre des temps et non celle des homnvs.
Huit jours après cette entrevue, le petit Français fut condamné par la cour criminelle à recevoir cinquante coups de knout. Cette sentence équivalait à un arrêt de mort. En vain le marquis de L'Hôpital essaya par des offres considérables de tenter la cupidité des gardiens du petit Français et des juges qui l'avaient condamné ; en vain il adressa de nou- velles prières à l'impératrice; en vain il fit intercéder auprès d'elle les plus puissans seigneurs de l'empire, tout échoua contre la peur. Les le- çons dupasse ne furent pas perdues pour Catherine; elle ne se dissimu- lait pas qu'elle pouvait laisser sa couronne dans cet acte de clémence , et l'on conçoit aisément que celte impératrice , qui n'avait pas craint de l'a- cheter au prix du repos de sa conscience, ne voulût pas risquer de la per- dre pour un singe , fût-il cent fois plus merveilleux que celui du marquis de L'Hôpital.
En conséquence, le pelit Français reçut ie knout sur la place ordinaire des exécutions. Une foule, innombrable assiégeait les abords de l'échafaud sur lequel le singe élait étendu. Nous n'insisterons pas sur cette scène, dont on a déjà pressenti le dénouaient. Le marquis de L'Hôpital fut in- consolable de la perte de son vieil ami, et l'impératrice elle-même donna des regrets sincères à la fin malheureuse du petit Français.
BÉNÉDICT GALLET.
(Écho de lu Presse.)
KTÉC3.CÏ.OGS DS 1340.
souverains. — Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse.
PRINCES ET PRINCESSES. — Lucien Bonaparte, prince de Canino. — Béatrice de Sardaignc, durhesse de Modène; Charlotte de Mcckleubourg- Schwerin, femme séparée du roi actuel de Danemark ; Elisabeth de Bruns- wick, femme séparée et veuve du roi de Prus=e Frédéric-Guillaume II ; les princesses d'Angleterre Augusta et Elisabeth, landgravinc de Hesse-Hom- bourg; l'archiduchesse Marie-Anne d'Autriche.
cardinaux. — Hercule Dandini ; Fohacappa; Patriccio da Siîva, pa- triarche de Lisbonne.
clergé FRANÇAIS. — Larivoire de la Tourelle, évêque de Valence ; de Mazcnod, ancien ôvéque de Marseille ; de Pouipiquet, évêque de Quim- per ; Taberd, évêque li'Isauropolis, missionnaire aux Indes-Orientales ; le père Etienne, premier abbé de La Trappe, etc.
ministre sÉTRANGEns.— Allemagne : Le comte d'Allen, ministre de la guerre en Hanovre; de J. G. Carlowitz, ministre des cultes et de l'ins- truction publique en Saxe ; le baron de Carlowitz, ministre d'état au du- ché de Saxe-Gotha ; Kruger, premier ministre de Mecklcmbourg-Schwe- rin ; le baron de Malchus, ancien ministre des finances du royaume de Westphalie ; le génératde Walzdorf, ministre de la maison royale de Saxe ; de Wirschinger, ministre des finances en Bavière; — Amérique espa- gnole : Le général Santander, vice-président de la Nouvelle-Grenade. — Angleterre : Druinmoncl, sous-secrélaire d'état pour l'Irlande ; lord Dur- ham, ancien lord du sceau privé ; lord Holland, chancelier du duché de Lancaslre. —Autriche : Le comte de Clam Mar tinta, chef de la section
LE CABINET DE LECTURE.
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militaire au conseil d'état. — Grèce: André Zaïrois, président du conseil des ministres. — Hollande : Van Eerens, gouverneur-général des Indes. — Italie : Le marquis \scagne Mans, premier ministre du duché de l.uc- ques; le prince Camille Massimo, directeur des postes dans les états du pape ; Montiglio de Villanova, vice-roi de Sardaigne ; Sarti, ministre delà police en 1831 dans L'Italie centrale. —Pologne: Suiadecki, ancien mi- nistre de la justice. - Prusse : Le baron d'Altciîstein, ministre du culte et (!e l'instruction publique, — B rsakoff, membre du
conseil de l'empire; le prince l ruzoff, gouverneur de la banque. — Sue- d( : Le comte Eric d'Adelswoerd, ministre d'état; le comte Wedel Ifarls- J)erg, gouverneur général de la Norvège.
CORPS diplomatiqi E. — Le marquis d'Espeja , ancien amba d'Espagne à Paris ; Gntleriez de los Bioz, ancien ministre d'Espagne en Prusse et en Angleterre : Paëz de la Cadena, ancien ambassadeur d'Espa- gne à Saint-Pétersbourg ; le général de Scbœler, ministre de Prusse à la dicte : Stapfer, ancien ministre de Suisse àParis; le baron de Troit, mi- nistre de Wurtemberg à la diète: VVickham, ancien ministr d Vn [leterre en Suisse.
irhées ET marines ÉTRANGÈRES. — Angleterre : les amiraux Fleming, gouverneur de Greenwich, Neale et Sir Sidney-Smith. — Au- triche : le comte Vetter ds Lillenberg, gouverneur de la Dalmatie; le baron de Vlasicz, gouverneur de la Croatie. — Espagne : les généraux Aspiroz, Cainpana, Cordova, comte d'Espagne, de Latre. — Hollande : le comte de Limbourg-Styrum. — Russie : le comte de Witte, général en chef. — Sicile : le baron Joseph de Tschouddy, commandant en chef, etc.
PAIRS D'ANGLETERRE. — Le duc de Marlborougii, le marquis de Camden, les comtes Durbam, Ducie, d'Enniskillen. de MansGeld, de Ren- furlj : les lords Ardcn, Casilemaine, Garvagb, Holland, etc.
PAIRS DB FRANCE. — Le duc de Tarente ; les marquis Boissy de Coudray, Maison, Malba i ; les co nies Vbrial, Becker, Brayer, de Choi- seul-GoufDer, Guéheneuc, Guillcminot, le vicomte Rogniat; les barons on, \ lysin de Gartc npe; te président Lepoite vie ; MM. Bessicre, Daunou, Dcvaines, Tripier. — Démissionnaires en 1830 : le marquis de Pastoret, les comtes de Bonheval, de Labourdon- naye-Blossac, Lecouteulx deCantelcu; le vicomte de Donald, le baron Perreney de Grosbois.
tés. — Comte DeGltc (Corbcil) ; Hennequin (Lille) ; Nicod (Loire-Inférieun .
UïCIENS DÉPUTÉS. — 1 Etats généraux : le marquis de Sasse- nay. — i Constituante : Lercmboure (Basses-Pyrénées ;Senlets (Gers). — .".- Législative : Lautour-Ducbâtel (Calvados] : de Pastoret (Paris). — le Convention : Bréard (Charente-Inférieure ; Camboulas (Aveyron) ; Cha/.al (Gard); Daunou (Pas-de-Calais] : Christophe Opoix (Seine-et-Mar- ne).— •"> ' ; Cinq-Cents : Agnel (Hautes-Alpes) ; Boulay ."> le Tournemine (Cantal). — 6« Corps législatif: Bcr- quier-Ncuville [Pas de-Calais) ; Dubourg (Somme); de Godailh (Lot-et- Garonne) ; Maisonni Gironde ; de Monseignat (Aveyron). — 7° Rcp/rscnlans de 1815 : Feuillant (Maine- t-Loirc ; Rainiond Nos;bel (Lot-et-Garonne) ; . e-Inféricure). — 8° Sous ' r Uion et depuis 1830 : Barthe de la Bastide (Aude; ; de Bizcmoni Oise); J.-J. Bosc [Gironde) ; Davcln ; Dehau de Staplande ] (Nord ; Dercix (Dordogni : I de Ricbemond (Meuse) : Doublât (Vosges); baron Falatieu (Vos! marquis de Fra- guier (Scine-et-Oisc ; marquis de Galard-Terraube ; comte de Gontaut- Biron ; Huerne de Pommeuse (Seine-et-Marne) ; Imberl istèque (Nord) ; de Jouvence! (Si ' irtin Laflitte (Seine [nférie Legrix-Lasallc Gh n ireux de Beaugrenicr (Nord) ; de Metz (Bas-Rhin] : Moizen (Lot) ; Perrin (Dor- dogne; ; Réalier-Dumas (Drôme); Rcgnauld de Bellescizc (Isère; ; de Sa- gct (Gil Tan père
WUINISTRATION. Ministres : Lucien Bonaparte, de l'intérieur sous le consulat; Boucholte, de la guerre sous la convention; Boulay
( de [la Meurthe), de la justice pendant les cent-jours; Chemin-Des- forgues , de l'extérieur sous la convention : comte Dupont , de la guerre sous la restauration ; maréchal Maison , de la guerre sous Louis- Philippe; marquis de Pastoret, de l'intérieur sous Louis XVI, et chan- celier sous Charles X. — ?" And : d'Etal : Gomtc Des- bassyns de Richcmont, comte de Labourdonnaye-Blossac et vicomte de Se- nonnes. — 3° Pr Nièvre] : baron Baude, Ain et Tarn sous l'empire. — V Sous-Préfi ts : Chassoux, à Bourganeuf; de Vicnnet, à Pithiviers; - ' /» : Lnce de Gaspari, comte <le Bcllcval, envoyé sous I. mis Wi auprès du roi Stanislas Auguste de Pologne; \i- i de Belleval, chargé d'affaires en Suisse ;Fromont de Champlagardc, ancien receveur-général; Lapierre , premier drogman à Constanlinople ;
— 6" Finances : baron Nivière et Doubla:, anciens receveurs-généraux
du Rkoneçt des Vosges : Capelle, inspecteur général; Ja t, trésorier de
la couronne : baron tctdcla Vigeri \ administrateur des douanes. —
— 7° Municipalité de Paris : Boucher, du i irai de la Seine; Beau aîné, adjoint au maire du 9e arrondissement; Benjamin Desportes, administrateur des hospices;— 8° \n« ns mafres : Des Roys, de Moulins; Guinard, Hier ; Lacombe, de Strasbourg; vicomtede Pcrpigna, lie Pau; Rambatid, adjoint à Lyon; — 9 Divt rs : Calmeli I . secrétaire- général du conseil des prises sous l'empire : Delccroix, ancien secrétaire- général du ministère de la justice, maire de Douai, etc.
M igistr \ n re. - I Conseillers en cassation : De Broé, Busschop (honoraire). Nicod, Quéquet, Tripier, baron .Voysin <le Gartcmpe. 2* Maître des compti s : Bessièrcs. 3° Premù rs présid ns : De Metz, de la cour de Nanci; Claveric honoraire), de la cour de Pau. ^Présid us. De Courccllcs cl Dclactre, à la cour de Douai ; Dubourg, à la cour d'A- miens; Duprat et de Sagel (ancien), à la cour de Donleauv; l.e|ioite\in, à la cour de Paris; Godct-Dcsmarets, à la Guadeloupe. 5e Conseillers : Casablanca cl Vialc-Rigo, à la cour de Bastia; Bcyssez, à Colmar; (.mot (honoraire), à Dijon: Delopouve et Dune/, à Douai; Cirsarel, à Greno- ble; Lacoste, à Limoges; Gairal, à Lyon ; Cavalier-Mimar et Plantade, à Montpellier, Garilhc, à Nîmes; Delapalme père (honoraire] et Lcschassier de Méry, à Paris; Doat, à Paris ; Babaull de Chaumont et Baugicr, à Poi- tiers; Laugée [honoraire), à Rennes; Touttée, à Riom. 6° Procureurs aux: Juin de Sirau, à Montpellier ; Lautour-Duchûtcl, à Caenj Réalier-Dumas, en Corse. 2° Présidens : baron Adam, du tribunal de Rouen; Mirolle, du tribunal de Versailles, etc.
barreau.— Pantin, ancien bâtonnier, Hennequin, membre, et Goyer- Duplessis, ancien membre da avocats à Paris.
\rmée. — 1" H : Macdonald, duc de Tarente et marquis de
Maison. -2" Lieutenans généraux : comte Becker, comte Brayer, comte Guilleminot, vicomte Rogniat, pairs de France; baron < comte de Chambors, comte Dupont, baron Fririon, comte de La Tou- te, Lefol, comte Lyon, vicomte Paultre de Lamolte, l vicomte Vasserot; 3" Mai < camp: Barbier de Lasscux, baron
Bardin, de Blanquefort, comte de i impagne de Follcville, baron
de ( as rcaux, baron Christiani, baron deCoi :re, de Contn
Delaagc, illard de la Bi ère, Fourrier
d'Hincouri, baron Gady, Lafa mLautourdc la Mcsangcrie, comte
icville, comte Louis de Marans, marquis de Malhan, comte Louis idéon, Porson, comte île Potier, baron Richtcr, comte de Ronche- rolles, Rosctti, baron de Saint-Mars, baron mt, de Verdières,
Zévort; V ( < astres, commandant des Tuileries; Louis Gérard,
aide-de-camp du duc d'Orléans ; Huart, bibliothécaire de l'école de Metz ; de Hulscn, commandant la légion étrangère; Maussion, chel d'élat:mnjor an, etc.; 5"Ahi I i on, fourrier du pa-
lais de Napoli a ; comte de Bourbon-Conty ; Brousscaud, du génie; ba- ron Bruyères Saint-Michel, ancien aide-dc camp du m ludinol; Zimmer, chef d'état-major de Lafayctte en 1830, etc., etc.; i Inten- dant i: ;. ■ Pctict; vicomte de Raymond ; 1° Divet . Antoine Delpuecb, soldat de Fontenoy, mon à l'âge de 120 ans; de Mai-
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LE CABINET DE LECTURE.
gnen, chef vendéen, compagnon d'armes de Larochejacquelein; Frédéric Millier, interprète principal de l'armée d'Afrique, etc.
MARINE. Contre-amiraux : Baron Alexandre de Clieu\, Dcsaulse de Freycinct, marquis G allard de Tcrraubc, Gallois, Lccoùpé, comte de Maurville, vicomte de Mellcric, comte de Viella.
MINES. — Brochant de Villiers et Voltz , inspecteurs-généraux; Léon Coste, ingénieur du chemin de fer de St-Etienne à Lyon, etc.
université. — 1° Recteurs : d'Eyraar, de l'Aca lémie d'Aix; Paulin (ancien), de l'académie de Cahors ;— 2° Facultés des lettres : Cabantous, doyen à Toulouse.— 3° Facultés de droit : Boncenne, doyen à Poitiers ; Bouteille, professeur à Aix,— U" Divers : Dominique Ferlus, directeur du collège de Sorèze, etc.
INSTITUT. — 1* Académie française : DcBonnald, Népomucène Le- mercier, de Pastorct ;— 2° Académie des sciences : Brochant de Villiers : Poisson, Robiquet, Turpin, membres titulaires; général Rogniat, membre honoraire; Blumenbach et Olberg, associas étrangers; Krayenlioff et Lit- trow, correspondans. —3" Académie des inscriptions ; Daunou, secré- taire perpétuel ; de Pastorct, membre titulaire.— h" Académie des beaux- arts : Huyot, architecte, membre titulaire ; de Sénor.nes, membre hono- raire ; Casse, architecte à Naples; Antoine Nibby, archéologue à Rome, correspondans. — 5° Académie des sciences morales et politiques : Dau- nou et Pastorct, membres titulaires ; Bigot de Morogues, Esquirol, Huernc dePommeuse; Ottfricd Muller ; de Roteck et Thibaut, correspondans.
ACADÉMIE DE MÉDECINE.— 1° Membres titulaires : Aulagnier. Biett, Hippolytc Cloquct. Esquirol, Lamlré-Bcauvais, Lodiber, Manny. Marc, Marc-Antoine Petit, Planche, baron Richerand, Séddlot. — 2" Coi res- pondans : Chresticn, de Montpellier; Faye, de Bourbon l'Archambault ; de Graefe, de Berlin.— 3» Autres médecins : Berlini, professeur d'anato- mic appliquée aux beaux arts, de Turin; Dugès, professeur à la faculté de Montpellier; Gott'icb Kuhn, éditeur des Opéra Medicorura Grxcorum; Leroy, professeur de pharmacie à l'école de Rouen ; de Meltemberg, Pé- cot, professeur à l'école de Besançon ; Routier, professeur à l'école d'A- miens; Rust, de Berlin; Struve, inventeur des eaux minérales factices; Van'.liand, ancien chirurgien de l'empereur.
savans.— Le père Demouchel, directeur de i'observ.,toire de Rome ; J-J. Garnier, ancien professeur à l'école polytechnique; clicvalierGerlsner, ingénieur; Jullien-Desjardins, fondateur de la société d'histoire naturelle de Pile Maurice; Lefebvrc, voyageur au Muséum de Paris; Lerebours, opti- cien de l'Observatoire; de Milbcrt, voyageur naturaliste; Féliciano Scar- pellini, astronome du Capilole.
hommes de LETTRES. — 1" Presse périodique : S'ievenin , ancien directeur de la Gazette de France; Théodore Parîsot, du Courrier fran- çais; chevalier Descrivieux, ancien gérant du Brid'oison et de h Fran- ce; Léon Boquet, fondateur du Courrier du Havre; Carpentier, de la Feuille de Cambrai; Desperrières, du Propagateur de l'Aube; Lecat, du Nivernais ; Raiiuond Noubel , fondateur du Journal de Lot-et-Ga- ronne; Pénicaud, du Censeur de Lyon; Antoine Ricard , fondateur du Sémaphore.— V Auteurs dramatiques : Albeitin (de Lyon); Balisson de Rougcmont; Edmond Burat de Gurgy.— 3e Poètes et Romanciers : Diou- loufct, poète provençal; Jauffret, fabuliste ; baron d'Ordre, auteur des Exi- lés de Parga et du Siège de Boulogne; Charles d'Outre pont. — h° Di- vers : Cence, traducteur de ['Imitation ; Jacotot ; Constant Letellicr , grammairien ; marquis de Lever, archéologue; Loiselcur-Deslongchamps, orientaliste ; l'abbé Mozin ; Nuncz de Taboada; Robert, auteur des Recher- ches sur les plus anciens fabulistes ; Louis Say, économiste , frère de Jean-Baptiste. — 5° Etrangers : Bohlen et Ossmar Franck, orientalistes; Charles Immcrmann, poète; Klée, théologien catholique; Schaîfer, hellé- niste, et Ch. dcRcinuard, poète en Allemagne; Thomas Manning, sino- logue ; Richard Philips auteur du Manuel du Juré; Egerton Webbe , en Angleterre; abbé Louis Bonelli, théologien; Carapanari, archéolo- gue; Defendente-Sacchi, pubïciste, en Italie; Ignace Fessier, orienta- liste, Kozloff, poète; Sayger, bibliothécaire de l'empereur, en Russie; Agrell, orientaliste, en Suède , etc.
ARTISTES. — 1° Peintres : Ansiaux, Granger, Hilaire Ledru, Eugène Roger, peintres d'histoires ; Joseph Redoutée! Vandacl, peintres de fleurs ; Charles Leguay, doyen de la manufacture royale de Sèvres ; Alexis Gro- gnard, doyen de l'école de Lyon; Du Bois Daller, directeur des acadé- mies de Bois-le-Duc et de Mous ; Dominique Pcllegrini, Romain, Rittig, Allemand; Noyen, Hollandais; Daniell, paysagiste anglais; Uansen, pay- sagiste hollandais; Goupil, dessinateur de \ Astrolabe, etc.
2° Sculpteurs : Bodinot Bertrand, Esparcicux. — 3° Graveur en mé- dailles : Manfredini, de Milan. — 4» Architectes : Camporese, ancien président de l'académie de St-Luc; Meinccke, de Berlin ; sir Jeffrey Wyatt- ville, de Londres, etc.
5° Musiciens .-Jules de Godefroy, L.-C. Janscn Ravisini, compositeurs; Grégoire, secrétaire de la musique de l'empereur, de Louis XVIII et de Chai les X ; Lefebvre, bibliothécaire de l'Opéra ; Willani Dance, fonda- teur de la société de musique de Londres ; Pcckatscheck, maître de cha- pelle à Bade; Paganini et Lagonèrc, violonistes; Victor Delacour, pianis- te, etc.
acteurs et actrices. G ardel, ancien maître des ballets à l'Opéra; Duvernet, Gavaudan, Roy (à Marseille), de l'ancien Opéra-Comique; Clo- scl, de l'ancien Odéon ; Guillemin, du Vaudeville; Mines Félicie et Vau- trin, des Variétés; Audeville, dit Frénoy, de l'ancien Ambigu ; Robillon, danseur et directeur des théâtres de Bordeaux ; Constant et Emile Vizen- tini, premiers comiques à Lyon et à Marseille; Judith Grisi, cantatrice; Esslair, tragédien allemand, etc. ; Bernard (à Besançon), Dtibiez (à Nancy), Eugène Laiteux, Louis Tournier (à Laval), Follevïllc, Benoit Lecote (à Bruxelles), Duvernet, Barrière (à Perpignan), Mouchot (à Rouen), Soyer (à Aurillac), M"" Tobi, Saint-Albe, Félicie Aube, M1" Delille, pension- naire de l'Opéra.
directeurs de théâtres. MM. Méland, directeur à Douai, Price, directeur des théâtres d'Amérique ; Robert, ancien directeur du Théâtre- Italien ; Blin, directeur du théâtre du Panthéon.
industrie et commerce. Baron Falatieu et Saint-Cricq-Cazear.x, membres du conseil-général des manufactures; John Cokerill, fondateur des usines de Scraing ;J.-J. Bosc, de Bordeaux ; Dagoty, promoteur de la fabrication de la porcelaine ; Halphen, le premier joaillier de l'Europe, Honorez, concessionnaire de grands travaux publics en France et en Bel- gique; Jérémie Kœchlin, de Mulhouse; Arthus Bertrand, libraire, etc.
DIVERS. — Le comte Paul Demidoff, ; Guillaume, colonel oe la garde nationale â Sainte-Menehould, qui arrêta Louis XVI à Varennes ; Mahé de la Bourdonnais, le premier joueur d'échecs de l'Europe; le duc de Mé- dina Celi, grand d'Espagne; Seron, membre de la chambre belge des re- présentans, surnommé le Lafayettede la Belgique; de Staegmann, patriote prussien, fondateur de la Staat-Zeitung.
dames. — M"1" Bodinglon , poète ; M"" Darblay , dont les romans sont connus sous le nom de miss Burney; Ida Eggc , peintre de fleurs; M°e Gans, poète et romancière, mère du célèbre philosophe ; la comtesse de Dault de Sancy, poète et romancière; M"10 Renaudin, pein- tre en miniature; Emma Roberts, poète; la maréchale Bessières, de Bourmont, Jourdan et de Mailly; les duchesses de Laval et d'Lîzès; la comtesse de Coïke , dont le salon a été l'un des plus célèbres de l'Angle- terre ; la baronne de Feuchères; Mmc Agasse , propriétaire du Moniteur; sœur Bignon , directrice pendant trente ans des Enfans trouvés; M"cVis- conli, etc.
SCIENCES.
RAPPORT DES TEMPLES COLONNES DE L'IRLANDE AVEC CEUX DE L'OKIEXT.
rarmi les monumens antiques de l'Irlande, il n'en est point de plus re- marquables que ceux connus sous le non de Templci-Colomes wTours
LE CADINET DE LECTURE.
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Bondes. Il parait que ces nionumcns étaient regardés comme très anciens au temps de Giraldus (douzième siècle), ainsi qu'on le voit par l'histoire qu'il avait entendu raconter des pécheurs de Lougk-Neagh, indiquant aux étrangers qui voguaient sur le lac la présence sous les eau\ des Tours- Sacrées, hautes et pointues, que l'on supposait avoir été submergées dans l'inondation par laquelle le lac avait été formé. Ce grand événement, dont la vérité ou la fausseté ne change en rien le fait de l'époque à la- quelle on le fait remonter, est placé en l'an 62 de Jésus-Christ par l'anna- liste Tigernach, qui rapporte ainsi la date de ces constructions à des temps trop éloignés pour qu'on puisse les considérer comme l'ouvrage des chrétiens. Plusieurs systèmes onté'é élevés sur l'origine et la destina- tion de ces constructions. Le nom de Clochteacli, que l'on avait donné à quelques-unes, pourrait faire croire (pi 'elles avaient servi accidentelle- ment de clochers; mais outre que leur forme et leur dimension n'admet- taient pas le balancement d'une cloche de grandeur ordinaire, la circons- tance que la porte ou l'entrée est communément élevée au-dessus du sol de 10 à 1G pieds prouve qu'elle n'ont jamais été destinées à servir de clochers, pas plus qu'aux différais usages modernes que l'on se plaît à leur assigner.
Comme le culte du feu faisait partie de l'ancienne religion du pays, l'opinion que ces tours fuient originairement des temples du l'eu paraît la plus probable de toutes celles qui ont été proposées, et voici une chose qui vient à l'appui de cette opinion. Avant qu'on eût découvert dans aucune partie de l'Europe continentale un seul monument d'une cons- truction analogue, il avait été trouvé près de Bhaugulpore, dans l'indos- tan, deux tours qui avaient une exacte ressemblance avec celles de l'Ir- lande. Ces temples indiens, avec leur entrée élevée au dessus du sol, leurs quatre fenêtres pi es du sommet, faisant face aux quatre points cardinaux, leur petit toit arrondi, enlin dans toutes les particularités de leur confor- mation, sont absolument semblables ii nos Tours-Rondes, et, comme elles aussi, sont regardées comme ayant appartenu à une forme de culte éteinte aujourd'hui.
D'après l'étroite liaison qui existait entre le culte du Soleil et l'art de l'astronomie, il paraît probable que les quatre fenêtres étaient établies pour servir aux observations astronomiques. Les Phéniciens eux-mêmes construisaient des édifices sur le même plan , el l'on nous dit que dans le temple de Tyr, où se trouvaient les deux fameuses colonnes dé- diées au Vent et au Feu, il y a ait aussi des piédestaux dont les quatre côtés, envisageant les points cardinaux, portaient sculptées sur leur sur- face les quatre ligures du zodiaque qui marquent la position de ces quatre points. 11 n'est point douteux que les Tours-Rondes d'Irlande n'aient été construites dans le même but, aussi les voyons-nous appelées indices et U s les par quelques annalistes irlandais. Quant à l'époque de leur origine, il faut la rapporter à des temps placés bien au-delà des souvenirs historiques.
Mais d'après les pleines que l'on trouve dans les écrits des antiquaires qu'il exista jadis entre l'Irlande et quelques pays de l'Orient une très an- cienne et très étroite liaison , on ne peut conserver beaucoup de doutes sur le lieu de naissance du culte aujourd'hui inconnu dont ces tours res- tent encore d'impérissables témoignages.
[Echo du Monde Savant.)
VOYAGE SCIENTIFIQUE Al PÉROU. Eitrail d'i li M. Goy, naturaliste, à M. B. i :
MûM'MI M DESlNCAS. — FÉODAUTI PÉRUVIENNE. — Le CUS(
être classé, comme li ime, parmi ces villes élerni Iles qui survivront à tou- tes les révolutions naturelles ou humaines, etqui ne périront qu'avec notre planète; les nionumens dont les anciens Incas l'ont dotée hisseront toujours de ces souvenu s ineffaçables que le teni| - tn( me i endi a encore plus merveilleux ; ces monumens, malgré les élémens atmosphériques,
subsisteront une grande suite de siècles; ils sont inattaquables, et leur destruction paraît à peu près impossible : c'est que les matériaux par eux- mêmes sonl ii toute épreuve, tant par leur forme que par leur grandeur ; cenesont point des pierres , ni même des roches, mais de véritables ro- chers entassés les uns sur les autres, ( t tellement bien superposés et unis, qu'il serait difficile de passer la pies mince aiguille dans leur jonction. Lorsqu'on pense que ces ludiens n avaient ni levurs, ni machines ; qu'ils ne connaissaient | oint l'usage du fer , et encore moins du mastic ou de tout autre ciment, on ne peut qu'être surpris de la haute perfection de tant de travaux cl en si grand nombre, car la ville du Cusco n'est pas la seule qui donne prise à cette espèce d'investigation ; des vallées à une assez grand il stanre en fourmillent, et les monumens de Hollaytaytamba sont encore plus surprenans que ceux du Cusco, et cependant. menu au- teur n'en a encore parle, pas même le judicieux et naïf Garcilasso. En vi- sitant les merveilleux restes de cette civilisation perdue, je n'avais point la prétention de les étudier en archéologue ; cette science est trop étran- gère an cercle de nies éludes pour en parler un jour comme autorité ; mais ils m'ont sugu'eré l'idée que le gouvernement des Incas était entière- ment basé sur le féodalisme ; c'étaient les mêmes nionumens, les mêmes positions, presque les mêmes foi nies. Ainsi, dans ce même Hollaytaytam- bo, où la cupidité espagnole n'a pas autant pénétré , on voit encore u:i grand nombre de maisons presque intactes, et situées toutes dans les en- droits les plus escarpés, au bord des précipices les plus effrayans, cher- chant ainsi, comme nos aiciens barons de la féodalité, les lieux les mieux défendus pour se soustraire aux insultes et aux attaques île leurs voisins et rivaux ; les chefs avaient de plus des forteresses presque inexpugnables, elles feront de tout temps l'admiration des voyageurs, et attendent avec impatience un habile observateur pour lui dévoiler l'histoire vraiment in- téressante de celte nation à jamais éteinte.
LANGUE, CIVILISATION DES INDIENS. — Après ces visites, où j'avais été entraîné plutôt par un esprit de curiosité que par tout autre motif, je franchissais les dernières Cordilièrcs qui sépa rent le Pérou des vastes plaines qu'arrosent le Béni, l'Amazone, etc., et je poursuivais mes recherches d'histoire naturelle jusque dans les tribus si barbares des Pancartambinos , Chahuaris, etc. , collectivement surnom- més lcsChunchos; je m'embarquai aussi sur le Mo de Chahuaris , qui plus bas prend le nom de Rio des Amazones , et tout ci visitant ces in- diens et leurs rahultes, j'avais soin de former des dictionnaires de leur langue, totalement inconnue, même aux Espagnols qui habitent les fron- tières de cette république. Les langues de toutes ces tribus, alors môme qu'elles sont entièrement distinctes les unes des autres, offrent celte sin- gulière construction <pie tous les mois des parties du corps commencent par une même syllabe ; et si unetribu se sépare en deux gouvernées cha- cune par un chef distinct, une d'elles remplace cette première syllabe par uue autre qu'elle conserve pour tous 1rs autres mots de ces parties du corps. <eite syllabe, comme vous voyez, est en quelque sorte l'armoiric de la tribu; c'est elle qui distingue leurs nations, leurs tribus, peut-être même leurs familles, leur manière de compter est extrêmement imparfaite, et tellement peu avancée, qu'ils ne peuvent compter que jusqu'à trois, n'ayant d'autre expression pour le nombre k (pie celle de beaucoup. Je ne doute point qu'un bon philologue qui viendiait a i tn- { dier les langues de ces Indii us, avant que le commerce et le contât ; des blancs ne parviennent à les modifier et à les dénaturaliser, n'y trouvât des élémens loi i inlén s ans sur la filiation, et par suite sur l'origine de ces peuplades, qui, a plus d'un égard, méritent une place distinguée dans l'histoire de l'espèce humaine.
I 1. \\ V X DE PIIYSIQI i: ET D'HISTOIRE VATURELL1 D
ces courses, dans tous ces voyages . je me mu. s| sciences qui m't ni attiré plus particulièrement dans ces loi m aines et sau- va - contrées ; c'csl ainsi que j'ai pu di terminer la po ilii n des princi- pales villes et Village8 , ele.; (pie j'ai rallies aux positions seeondaii i !S par
des cnchalncmcns magnétiques. J'ai réuni aussi un grand nombre d'obscr-
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LE CABINET DE LECTURE.
valions barométriques pour connaître la hauteur des principales vallées et des pics les plus remarquables , et au moyen de ma belle collection de boussoles, j'ai pu déterminer l'inclinaison , la déclinaison cl l'intensité magnétique ; ce dernier phénomène aura ce double avantage que les ob- servations ont été faites à une hauteur de 17530 p. Mes collections bota- niques, entomologiqu.es , etc., se sont considérablement accrues, et ma belle suite de roches donnera une idée assez exacte de ce terrain de calcaire secondaire, singulièrement disloqué par la sortie des terrains d'é- panchement.
NOUVELLE-ZÉLANDE.
Le groupe de la Nouvelle-Zélande se compose de deux grandes îles, du Sud et du Nord; une petite île appelée Rewart. a -l'extrémité sud, et plu- sieurs îlots adjacens. Le groupe s'étend en longueur du nord au sud, du ôli° au 48e degré de latitude méridionale, et en largeur de l'est à l'ouest, du 166' au 179e degré de longitude est. L'extrême longueur excède 800 milles, la largeur moyenne esi de 160 milles. La superficie de l'ile contient 95,000 milles carrés, ou 60 millions d'acres. C'est un territoire presque aussi vaste que celui de l'Angleterre, et les deux tiers au moins peuvent être bien cultivés.
La Nouvelle-Zélande peut nourrir autant d'babitans que les îles anglai- ses. Ce beau pays a été découvert par le navigateur hollandais Tasman, en 16i2, mais comme il n'opéra pas de débarquement, prenant cette terre pour une extrémité continentale, l'honneur de la découverte appartient au capitaine Cook.
Le capitaine sut apprécier les avantages de la position de la Nouvelle- Zélande, qui est la terre la plus proche des antipodes de l'Angleterre. Sa distance de Sydney et d'Hobart-Town est de 1200 milles; des Nouvelles- Hébrides et des îles des Amis à peu près la même ; des Marquises, 3,000, des îles Sandwich, 3,600; de l'Australie du Sud, 1800; et de la Chine ou de Valparaiso,, 5,000 milles. On met pour y aller, d'Angleterre, autant de temps que pour se rendre dans la Nouvelle-Galles du Sud ou l'Australie du Midi.
Pendant neuf mois de l'année, les vents d'ouest souillent dans ces lati- tudes. Mais grâce au passage en chemin de fer sur l'isthme de Darics, on pourra faire la traversée d'Angleterre en quelques semaines, et les servi- ces nouvellement organisés par les compagnies de l'Australie tourneront à l'avantage de la Nouvelle-Zélande. Des montagnes dont la chaîne s'étend dans une partie de l'île du Sud et de l'île du Nord sont , comme les Alpes, toujours couvertes de neige. Des bois magnifiques ornent les lianes de ces montagnes.
Iriftunaux.
POLICE CORRECTIONNELLE.
Jolivard et Basnage sont traduits devant la police correctionnelle pour s'être fait régaler d'un excellent déjeuner par un marchand de vin , sans 1 ui en avoir préalablement demandé la permission.
Au moment où les prévenus prennent place sur le banc des accusés, Jolivard se lève : « Avant d'aller plus loin, dit-il, je demande à innocenter mon ami, qui est innocent de la chose comme la fleur qui vient de naî- tre. »
M. le président. — ^ous allons d'abord entendre les témoins; vous vous expliquerez après.
Jolivard. — Sois mut us, Basnage ; c'est moi qui t'a régalé, il n'est pas conforme que tu paies la carte.
Le sieur Jousselin, marchand de vin. — En v'Ià des avaloirs ! et un aplomb !... Tout ce que vous avez de mieux, madame, qu'ils ont dit à mon épouse, vu que moi j'étais absent, étant pour le quart d'heure à l'enter- rement de ce pauvre Varochez, le clincailler d'en face, qui s'était laissé mourir.
M. le président. — Expliquez-vous donc sans'nous dire tant de choses inutiles.
Le témoin. — C'est pour vous justifier que je n'étais pas à la maison, vu que ça m'arrive rarement, pour ne pas dire jamais, étant connu pour être à mon commerce... Alors, en v'Ià un qui dit : Vous voyez deux amis qui se rencontrent après une absence immortelle... fait fêter le retour... Du vin cacheté ! des côtelettes ! deux maquereaux et une salade !... Voilà pour commencer... Enfin, ils en étaient à leur septième bouteille, quand ma femme s'a défié de quelque chose, et leur en a refusé une huitième jusqu'à ce qu'ils aient payé... Alors ils ont bien été obligés de là .lier qu'ils n'avaient pas le sou, et mon garçon 'es a fait arrêter, même que j'y ai dit en rentrant : T'as bien fait, mon garçon.
M. le président. — Quel est celui des deux prévenus qui a commandé le déjeuner ?
Le témoin.— Tous deux à la fois. Quand l'un avait demandé une chose, l'autre en demandait une autre.
Jolivard. — Je vas vous dire : je me trouvais un jour dans le départe- ment de la Touraine, sur la place, ayant la faim la plus fameuse et le gousset le plus vide. Je fais conversation avec un jeune homme qui finit finalement par m'oflrir à déjeuner. Ça ne s'oublie pas des choses comme ça ; aussi j'y ai dit : « Si jamais vous venez à Paris, je vous rendrai la ré- ciproque, comptez là-dessus. » Justement je le rencontre le 20 novem- bre. 11 avait faim, moi aussi ; il avait soif, moi aussi; il avait pas le sou, moi aussi ; j'ai dit : Voilà le cas de reconnaître sa politesse, je ne peux pas trouver une meilleure occasio:». C'est sacré ces choses-là, voyez-vous.
M. le président.— D'après ce que vous dites , c'est vous qui auriez invité Basnage, et il paraît, au contraire, que vous étiez d'accord.
Jolivard. — D'accord sur l'appétit , je ne dis pas ; il était solide de part et d'autre ; mais je ne lui avais pas dit que j'étais sans monnaie , parole d'honneur. Vous devez innocenter mon ami.
M. le président. — Malheureusement votre ami n'en est pas plus que vous à son coup d'essai; vous avez été condamnés tous les deux pour m! fait absolument pareil en 1839.
Jolivard. — Alors, si vous savez ça, mettez que je n'ai rien dit, et con- damnez-nous tous les deux.
Le tribunal s'empresse de remplir ce dernier vœu , en condamnant les prévenus chacun à six mois d'emprisonnement.
(Gazette des Tribunaux,)
JUSTICE DE PAIX DU CINQUIÈME ARRONDISSEMENT. Le pire Coupe-Toujours !...
Parisiens , vous devez le connaître , ce héros de la grande cité, celte vieille réputation gastronomique, ce personnage si vanté... le plus popu- faire des hommes riches... le plus riche peut-être des hommes popu- laires... Son nom, vous le savez d'avance. Il doit avoir, il est vrai, pour sa famille, ses proches et son portier, un nom à part, comme Jean, Pierre, Louis ou Barnabe, mais son nom véritable, celui qui a été célébré par les trompettes de la renommée, c'est celui de père Coupe-Toujours... 11 est le régénérateur de la pâte ferme... de la galette chaude, il est cher à ces titres à bien des cœurs et des estomacs reconnaissans. 1! subit aujourd'hui le sort de tous les grands hommes, il a des ennemis, témoin M™ "Barbillon, cette vieille qui lui a fait un procès.
Barbillon au juge. — Le voilà, je vous l'amène, ce débaucheur déjeunes, cet endoctrincur de petits garçons... je vous le livre... il est cause que Fil: ne sera peut-être pas avocat.
Le juge. — Qu'est-ce que 1 , '
Mme Barbillon. — Un fils que j'ai eu en 1822, l'année qu'il a fait si froid... Figurez-vous qu'il est né pour faite un avocat ficelé, c'est un gar- çon qui parlerait pendant toute une soirée sans cracher,., eh bien ! le père Coupe-Toujours l'empêche de réussir : c'est la galette qui tuera sa car- rière.
Le père Coupe-Toujours. — La galette qui l'empêchera d'arriver?.,,
LE CABINET DE LECTURE;
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quelle bêtise! demandez à M. Thiers, qui me faisait l'honneur d'en man- ger tous les soirs avec M. Félix Bodin, il y a une dixaine d'années., e Us en prenaient pour quinze centimes à eux deux... demandez-lui doue si cela a nui à son avancement.
MDC Barbillon. — Cte malice, ils eu mangeaient, ces personnes, ils n'en faisaient pas... aulieur que Fili en faillies bottes... et il n'en mange pas... ce qui est peu engraissant...
Le juge. — Voyons, madame, que réclamez-vous à monsieur.
M"c Barbillon. — Qu'il me rende le Gis dont j'ai parlé et qu'il a trouvé bon de mettre au four. (Rire général. Imaginez-vous que j'avais envoyé mon (ils à Paris pour étudier avec son oncle, qui est garçon de bureau à l'Ecole de Droit ; je le croyais déjà savant comme un greffier... l'arrivé il J a huit jours à Paris; je descends de voiture et je cours de suite au boulevart Saint-Martin, où mon frère a son domicile. En passant, j'avais une faim atroce... je vois une boutique de pâtissier : Deux sous de galette? que je demande. ; bœuf! qu'on me répond en me
jetant la pâte chaude... Grand Dieu! cel Enlevez*, me lit frissonm ctai les yeux sur l'être qui me détaillait ce comestible, et, bien qu'il pos- sédât un bonnet de coton, je le reconnus : c'était mon lils... Je veux au- jourd'hui qu'il ire le rende, qu'il le sorte du pétrin, cet homme qui ex- ploite mon enfant.
Le père Coupe-Toujours. —Je respecte vos sentimensde mère; seu- lement je nie permettrai une observation : c'est votre Gis qui a sol- licité d'entrer chez moi comme apprenti... Il aimait la galette, le coquin, beaucoup mieux que les S(/it Codes ; il m'a demandé à en faire.
M • Barbillon. — Que m'importe, si vous l'avez écouté!'... Tant pis pour vous... moi je veux qu'il soit avocat. I n garçon qui a une platine précieuse re doit pas la perdre.
Le père Coupe-Toujours. — Mais, madame, il est déjà d'une jolie force au rouleau ; il vous fait un gâteau comme un pâtisier sexagénaire... Je trouve que ça devrait être ilatteur pour vc
M"' Barbillon. — Pour moi! un entant qui doit porter une robe et un bonnet carré !... llattée de le voir en mitron , ni plus ni moins que s'il avait été créé et mis au monde pour faire des brioches!... En voilà d'une belle , par exemple !
Le père Coupe-Toujours. — Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de con- tenter tout le monde ? S'il voulait être pâtissier depuis midi jusqu'à cinq heures , je le laisserais à l'école le matin '.' Comme ç i je rattrapera frais de son apprentissage.
M"" Barbillon.— Oui , et si ça se savait quand il plaidera ?
Le juge. — 11 n'y aurait pas de déshonneur. D'ailleurs cet arrangement évitera un jugement et donnera à l'enfant les moyens de se suffire à lui- même, puisque son maître le nourrit.
L'orgueilleuse m ss quelque hésitation, consent à laisser rayer
• du rôle.
Le père Coupe-Toujours, s'en allant.— Vous avez bien agi dans l'intérêt de i s'il fait four au barreau , il retombera
dans la pâle... 11 aura :oujours des croûtes à man
GARDE NATIONALE DE PARIS.
CONSEIL DE DISCIPLINE I>r. LA QUATRIÈME LÉGION.
• .—Je vois ce que vous allez me dire : j'ai manqué ma garde ; c'est de la part d'un lancier de la civi , ça m rite punition... Eh ., à mon tour, je vous dirai comme le papa Thémistocle, un ca- valier des anciens temps : Frappez, mais écoutez. Le président.- -Voyons, pourquoi n'avez-vous pas été au p i
.lié au manège Saint-Denis, n'ayant pas les moyens de nourrir une bêi mdai comme d'hab tude un y
à tant par jour... On me délivre une bêle noire, i douée d'une qui je lui monte sur le (h*-, ei donnant de l'épe-
ron, nous voilà partis. Tout-à-coup je vois mou cheval qui quille le pavé et
qui entre dans la boutique d'un pâtissier. (Rires.) 11 y avait justement la un Anglais qui mangeait une tourte avec sa femme... Le satané cheval faillit lui monter dessus.— Goddam 1 Gt l'insulaire, vo laissé entrer cet animal dans lé pastrycook. Il prenait mistress Primerose pour une botte de foin... Tirèz-lui son bride... rascal, faquine, coquine, lirez son petit bride !... —Tiens lui répondis-je, à cel enfant d'Albion, lire lui. son bride, ça t'est facile à dire. Riregénéral.) Le Fait estquema bête, qui avait couché sa tète sur un gâ- teau de Savoie, se mit en devoir de dévorer son oreiller. (Hilarité.)
Le président. — Sortltes-vous de la boutique ?
Valois. — Oui, après trois coups de pied, je fus assez heureux pour qu'on nous mit à la porte , mou cheval et moi, l'un portant l'autre... Je continue mon chemin vers le Carrousel, quand ma satanée monture . en passant rue de la Monnaie , tourne à gauche brusquement : je n'ai que le temps de me baisser : j'étais entré bride abattue dans un restaurant à trente-deux sous (un franc soixante centimes, je veux dire). (Rire pro- longé.) On me dit aussitôt qu'on ne logeait pasà cheval , et qu'il fallait payer trois carreaux de \itres que j'avais cassés avec notre schako, ren- dant que je réglais ce compte, que faisait ma rosse, je vous le deman le ? Elle avait passé sa tète dans la montre et elle était en nain de dévorer un vol-au-vent... (Rires prolonges.: La bête avait fait carême avant carnaval; elle avait la panse creuse comme un tambour.
Le président. — Quelle était la cause de son carême?
Valois. - Ou me l'apprit au restaurant... M. le directeur du manège m'avait trompé : mou cheval avait une vue extrémemei l : je dirai
plus, il était aveugle. (Longue hilarité.) Vous i que j'ai dû chan-
ger de palefroi.
Le président. — C'est ce qui a motivé votre
Valois. — Oui , monsieur. I ie.ur/, pitié d'un pauvre ai :, s'il vous plait.
\aloisest acqui {Audience.)
TABLETTES DES CIXQ JOURS. l'aita divers.
31 décembre.— Un de nos correspondans en Syrie, dit \'l nil, d s, r- vice Gazette nous donne les détails amusaus qui suivent sur le séjour du commodore N'apier en Suie :
« Représentez-vous, dit notre correspon lant, notre vieil ami le com- modore, la tête couverte d'un chapeau i les d'une im- mense dimension, en manche de chemise el mont'' sur un âne, avant les main Les relevées, comme s'il allait égorger un porc, marchant ainsi à la tète d'un bataillon de marine sous imandement; et ne soyez p;s surpris que 1 bleues lui aient donné 1 sobriquet de Ma : •/.-vous, si vou I , un corps d taires conduits par un tel commandant, au lieu d'un des brillans et fashio- i braves troupes de marine ! Cela est vraiment tresin- ible; mais néanmoins je puis vous assurer que c'est l'exacte ■. « — On écrit de Constantinople, s décembre : t es tristes prévisions auxquelles avaient donn • lieu les mauvais temps des jouis derniers ne se sont malheureusement que trop réalis i t mer Noire est couverte des débris des bâtimens qui ont fait naufrage, et de nombreux cadavres ont été trouvés sur différens points de la côte. On ne enduc de tous le, sinistres, ce n'i ït que la suite qui pourra en donner une juste i lue.
ins le port de Co I nnmages; le
port a beaucoup souffert. »
i " l n ! eau perroquet gris vient d'être acheté par le prin c Mbert, qui i livres sterling. C'est un tarquable : il prononça
parfaitement bien près duhuiicem le aussi plusieurs
16
LE CABINET DE LECTURE.
emcnces en français; il chante avec beaucoup d'expression, du moins en apparence, le premier vers de la chanson : The flag theat braver a thou- sand years, etc. (le pavillon qui a bravé pendant mille ans, etc.), et il chante aussi assez burlcsquement le premiers vers de Jun Crow, puis il en siffle l'air et danse d'après cet air de la manière la plus plaisante. Si l'oi- seau voit quelqu'un prendre un verre de vin, il lève la patte droite et cric gâtaient : A la santé de la reine Victoria, toast qu'il varie selon les cir- constances par ceux-ci : A la santé de S. A. R. le prince Albert, et à |a santé de la princesse royale ! que Dieu la bénisse ! Ce perroquet a été confié aux soins immédiats de la baronne de Lehzen. »
1" janvier.— La Gazette universelle rhénane mande que d'après un bruit généralement répandu, l'un des premiers princes catholiques alle- mands aurait l'intention d'entrer dans un couvent en suivant l'exemple de Charles-Quint. Les beaux-arts , dit cette feuille , perdraient par là un puissant protecteur.
— On lit dans le Glaneur du Haut-Rhin :
» !\ous apprenons de source certaine qu'il vient d'être affecté un mil- lion de francs par M. Louis Mertian de Ribeauvillé, demeurant à Paris, à la fondation, à Ebermunster (Bas Rhin), d'un établissement destiné à re- cueillir des orphelins pauvres de toute l'Alsace, et à les mettre en éta d'exercer des professions industrielles. »
— Lundi, une foule immense était réunie sur le pont de Southwark, à Londres, pour assister aux exercices aussi effrayans qu'étonnans du fa- meux plongeur James Scott. Le fleuve chariait d'énormes glaçons, et l'on ne pouvait pas croire qu'un homme serait assez hardi pour se précipiter au milieu de ces masses flottantes. A trois heures, James Scott s'étant, après avoir fait sa collecte, placé sur l'extrémité de l'arche centrale du pont, cria à haute voix : « Messieurs, vous allez voir un homme se casser la tête. » Le plongeur américain se précipite avec la rapidité de l'éclair, et disparaît dans les Ilots. Quelques secondes aprè , on voit reparaître ses jambes, puis il se retourne lestement, et se montre jusqu'à mi-corps hors de l'eau. Jl nage pendant quelque temps au milieu des glaçons, et finit par monter dans un bateau. Son costume se composait d'une chemise à car- reaux bleus et d'un pantalon de grosse toile. {Globe.)
2.— On écrit de Suisse :
«■Abraham Cap, de Saint-Cerges, forestier et chasseur de profession faisait il y a une quinzaine de jours une tournée dans les environs de ce village avec un nommé Constant. En passant au Vuarnoz près d'un endroit où il y a une petite caverne, leur chien se mit à aboyer par momens. En bon chasseur, Cap pensa qu'il pouvait bien y avoir quelque chose dans la tannière en question. Ils en cherchèrent l'entrée, mais elle était couverte de neige extrêmement durcie et en grande quantité. Un jeune homme vint à passer près d'eux, allant au bois avec sa hache; il s'arrêta, et les aida à coups de ha :he à déblayer cette neige. Dessous , ils trouvèrent des broussailles et enfin le trou, exactement fermé avec des pierres qu'ils ûtèrent. L'ou- verture rétablie, il fut question que l'un d'eux entrât dedans. Cap décida Constant à s'y fourrer, et, pour pouvoir le faire, ce denier fut obligé d'ôter sa veste et son gilet, et d'entrer ainsi en chemise. Quand il fut de- dans, il jutse tenir droit. Ayant armé sa carabine, il fit quelques pas sans voir goutte. 11 cria alors aux autres qu'il ne voyait rien , qu'ii fallait allu- mer un cornet de poix qu'ils avaient, et entrer avec; ce que fit Cap.
Quand celui-ci fut dedans a\cc sa lumière, Constant avait devant lui, à bout portant, un ours énorme prêt à lui sauter dessus; Constant lâcha la détente ; le coup partit, la poix s'éteignit, et l'ours, atteint à la tète, se mit à hurler d'une manière affreuse, tellement que la montagne en tremblait. Cap s'éla't vile blotti contre une paroi, où il se tenait debout, pensant que l'ours chercherait à sortir, et ne disait moi. Constant, en chemise, courait dans la caverne en niant : Ah diantre\ vo me laissi lot soleil Cap ré. pondit à voix basse : De sur; ici-. Au même moment, l'ours, qui se trou- vait près de Cap, lui pose la patte sur l'épaule, et lui emporte habit, gilet, chemise et peau. Aux cris de Cap, l'ours se sauve à l'entrée, montre sa
grosse tête, sur laquelle le jeune homme resté dehors décharge un bon coup de bâche, qui achève l'ours. Mais, nouvel embarras! en se débattant, l'ours bouchait complètement l'entrée. L'odeur de la poudre et le manque d'air suffoquaient Cap et Constant. « Tire-le par les pattes ! » criaient-ils à leur compagnon. » Pousse-le par derrière , » disait celui-ci. A force de pousser et de tirer, ils en vinrent pourtant à bout, et mirent l'ours dehors. Il était très grand et pesait 2S3 livres. On le montre à présent dans une ville voisine, et, à ce qu'on assure, un a'ni de nos héros expose, sur un tonneau, dans les rues, toute l'histoire de la prise de l'ours. »
— Voici , sur les amusemens d'hiver en Chine , quelques détails cu- rieux :
« Vam Braam, qui a fait partie de l'expédition hollandaise à Canton peu de temps après l'ambassade de lord Macartney, nous donne sur les amusemens de l'empereur de la Chine et de sa cour, durant les hivers ri- goureux à Pékin, les détails suivans :
» L'empereur s'est montré dans une espèce de traîneau, supporté par quatre figures de dragons.
» Cette machine était mise en mouvement par plusieurs mandarins, les uns tirant par devant, les autres poussant par derrière. Les quatre mi- nistres d'état se faisaient aussi traîner sur la place, dans leurs traîneaux, par des mandarins d'une classe inférieure :
» Venaient ensuite de grandes troupes d'officiers civils et militaires, les uns en traîneaux, les autres avec des patins ; d'autres jouaient à la balle avec les pieds; celui qui relevait la balle é ait récompensé par l'empereur; on suspendait ensuite la balle à une espèce d'arche, et plusieurs manda- rins lui tiraient des llôches en courant avec des patins sous l'arche. Leurs patins étaient courts sous le talon, et la partie de devant était contour- née à angle droit. Ces plaisirs sont plus dans l'esprit des Tartares que dans celui des Chinois, dont les habitudes sont plus efféminées et plus séden- taires. »
3.— Les Cochinchinois ont été présentés chez M. le ministre du commer- ce ; ils étaient en grand costume. Ils viennent à Paris pour étudier nos mœurs. Chaque fois qu'un de nos usages les frappe, ils tirent de leur cein- ture une tablette recouverte en papier de Chine, de l'encre et un pinceau, et ils écrivent tranquillement leurs observations, môme au milieu de la rue : rien ne les trouble. Ce sont, dit-on, des hommes instruits et fort dis- tingués dans leur pays.
— M. Lisfrauc, le célèbre chirurgien de l'hôpital de la Pitié , a offert son amphithéâtre à M. le docteur Phillips (de Liège), pour y faire quel- ques opérations de strabisme. Après une leçon, qui a été accueillie par des applaudisscmens de la part des nombreux élèves qui étaient venus pour l'entendre, cet opérateur a mis aussitôt à exécution les préceptes qu'il avait posés. M. Pinel-Crandchamp, chiruraien de l'hôpital Saint- Louis, s'est aussitôt livré au scalpel de M. Phillips, qui lui a redressé l'œil droit qui louchait fortement.
h. — L'Académie française, dans sa dernière séance, a nommé M. Dttpaty directeur, et M. Flourens chancelier pour le trimestre dejanvicr.
— On lit dans le Morning-lh raid: «S. A. R. le prince Albert a varié ses plaisirs sur le lac de Frogmore; le tcuips s'est passé soit à patiner, toit à courir en traineau. Le prince a été accompagné au lac par la reine et par la duchesse de Kent. On croit que Frogmore-Lodge sera la résidence de S. A. R. la duchesse de Kent. On prétend que le prince Albert ayant demandé hier à lord Melbourne s'il voulait l'accompagner à Frogmore pour prendre pendant une heure ou deux l'exercice des patins, le noble vicomte aurait répondu : Al'cssa royale, je me suis trouvé depuis quelque temps sur un terrain si glissant dans Downing-strcet que fatigué d'affaires si délicates, je désire prendre un peu de repos. Votre Altesse Royale voudra bien m'excuser. »
Le Gérant, taqiaud.
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Désormais nos abonnés recevront deux gravures de modes et «ne li- thographie par mois. — Outre les articles qui accompagneront ces gra- vures, nous en publierons d'antres quand il y aura lieu, afin de tenir nos lecteurs au courant des moindres variations de la mode. — ■ A la fin de ce mois le Cabinet de Lecture sera imprimé en caractères neufs.
Au présent numéro est jointe une gravure de mode.
SOMMAIRE.
Le Valet de pied de la Reine , par M. S. H. Rertiioud. — Né pour être pendu. — L'Enfance de Desrues , par M. A. Arnoiild. — Combat du 9 prairial , par M. Aristide Gi/ilbiirt. — Dîner de Hollenlots , par M. J. Auauo. — Sciences : Perfectionnement du Daguerréotype ; Propriété singulière des cre- vettes et des anguilles; Chaussée naturelle sous-marine ; Manuscrits et Mé- dailles ; Antiquité! romaines. Antiquités saxonnes; Chronologie des hivers rigoureux ; Géographie. — Tribunaux : Police correctionnelle; Justice de paix ; Garde nationale. — nevue des Modes. — Théâtres : Si nos Femmes le savaient ; Macaroni. — tablettes des cinq jours : Faits divers.
LE VALET DE PIED DE LA REIAE-
Appuyée sur le bras de son mari qui semblait prendre un plaisir extrê- me à la galté enfantine de sa compagne, une jeune femme parcourait les plus pauvres rues de Versailles dans la matinée du premier janvier 1780. Sept heures venaient de sonner; le jour seulement commençait à paraître, et cependant les deux promeneurs avaient depuis longtemps commencé leur excursion. Au sortir du cercle tenu la veille dans les petits apparte- nons du château , ils s'étaient mis en route sans autre suile qu'un va- let de pied chargé d'un grand panier. Le poids d'abord excessif du panier avait peu à peu perdu de sa lourdeur; cette diminution du far- deau conOé au domes'ique, provenait des fréquentes visites que faisaient les deux promeneurs nocturnes aui maisons de pauvre apparence
qui se trouvaient sur leur passage. Le panier contenait des gâteaux, des bougies et des jouets que la jeune femme déposait sur la table des hum- bles logis, à la grande joie des petits enfans. Tandis que la mystérieuse fée jouissait de la joie causée par les belles étrennes, le mari glissait dans la main des mères un rouleau de pièces d'argent ; puis tous les deux dis- paraissaient suivis des bénédictions des pauvres gens à qui leur visite va- lait tant de bonheur et tant de joie.
Ils touchaient au ternie de leur excursion bienfaisante ; le panier de la jeune femme était vide, et il r.e restait plus d'or dans les poches du mari. — Maintenant, Marie, dit-il, nous pouvons aller dormir !
— l'as encore, répliqua-t-elle, car voici là bas un pauvre malheureux qui, par le froid qu'il fait, dort sans autre lit qu'un banc de pierre. Il faut qu'il ait aussi sa part des fétes du nouvel an.
— Ma bourse est vide, répondit le mari en souriant,
— François a sans doute de l'argent, il nous en prêtera.
Le valet de pied s'empressa de donner sa bourse, la jeune femme la mit tout entière dans la main du pauvre diable et elle se disposait à s'en aller, lorsque le dormeur s'éveilla. Il vit la bourse, il aperçut sa bienfai- trice et des larmes emplirent ses yeux.
— Vous venez de me sauver la vie ! Madame, s'écria-t-il; merci , car cette vie est nécessaire à une pauvre femme et à un enfant.
La jeune femme, qui se dérobait à la reconnaissance du malheureux, revint sur ses pas aux dernières paroles qu'il prononça.
— Ine femme ! des enfans ! répéta-t-cllc avec compassion.
—Hélas ! oui, madame ; le petit commerce de mercerie que j'avais rue des Cinq-Diamans me servait à élever ma femme. Mais des perles sont survenues j la maladie m'a frappé, et hier les huissiers m'ont chassé dema boutique. J'ai entrepris le voyage de Versailles dans l'espoir d'y trouver une petite place de commis chez un de mes païens... Il n'a point voulu même m'écoute--. 11 m'a chassé, et je n'ai point osé retourner près de ma famille, qui m'attend avec angoisse.
I a jeune femme essuva une larme; son mari partageait celte émotion.
— Lu bien! dit-elle, rassurez-vous, mon amil Itetournez ù paris, ras-
1S
LE CABINET DE LECTURE.
surez rotre femme et vos enfans. Ils sont désormais à l'abri de la misère. Y\ a-t-il point quelque place vacante au château ? demanda-t-elle en se tournant vers le domestique qui la suivait.
— Non, madame.
— Eh bien ! nous créerons une nouvelle place de valet de pied. Cet em- ploi vous conviendrait-il, mon ami?
— Je bénirais nuit et jour la main qui me le donnerait !
—Eh bien ! il est à vous; n'est-ce pas Louis? répliqua-t-elle , en de- mandant l'assentiment de son mari. Retournez à Paris et revenez demain avec votre famille prendre possession de votre emploi. Adieu.
— A qui dois-je ce bienlait, s'écria le pauvre homme. Oh ! ne me ca- chez pas votre nom !
—A sa majesté la reine ! dit le valet de pied à voix basse.
Le lendemain, l'ancien mercier arriva au château avec sa famille. Le surintendant avait reçu des ordres ; il donna à cet homme, qui se nom- mait Virlet, un joli petit appartement pour habitation. La reine avait voulu, en outre, que sa femme et ses deux filles fussent employées à la lin- gerie. De cette façon, la famille des Virlet passa tout à ;coup de la plus profonde misère à une heureuse aisance. On n'eut qu'à se louer des deux femmes ; elles se montraient laborieuses et reconnaissantes, mais il n'en était pas de même de l'ex-mercier. Il manquait souvent à l'exactitude de son service, quelque peu que l'on exigeât de lui ; il s'exposa à de justes et sévères réprimandes et deux fois même on voulut le chasser. Comme ce châtiment eût frappé sa femme et ses filles plus que lui, la reine, à la- quelle celles-ci recoururent, insista pour qu'on n'en vînt pas à ce moyen extrême: et Virlet arriva donc à ne faire au château que ce qui lui plaisait.
Neuf années s'écoulèrent, amenant avec elle 3 bien fatals changeniens dans la destinée de Marie- Antoinette... Elle n'allait plus , durant la nuit du nouvel an, porter des bienfaits et recevoir des bénédictions... Car elle n'osait plus sortir du château. A chaque instant . de sinistres avis apportaient l'épouvante parmi le petit nombre de personnes dévouées au roi et qui se trouvaient encore près de lui. M"' Swenfburne avait prévenu , le ^7 octobre , Mme la maréchale de Beauveau que la populace, le lundi suivant, irait chercher le roi pour le ramener h Pa- ris ; la terrible nouvelle était confirmée de toutes parts. Le roi ne voulut point croire néanmoins à tant d'audace, et partit pour chasser. A peine commençait-il à courre le cerf, qu'il lui fallut revenir promptement à Ver- sailles. Les insurgés occupaient la place d'armes et attaquaient le château. Je ne veux pas vous répéter ici les détails de celte trop fameuse journée où les assassins demandaient la tête de la reine, en foulant aux pieds les cadavres des gardes du corps égorgés !
Au plus fort de l'effervescence du pillage et du massacre, le valet de pied Virlet, qui portait enpore une partie de la livrée royale, fut aperçu par la populace. On l'entoura, on l'interrogea, on lui fit crier : à bas le tyran ! Il cria et répéta tout ce que l'on voulut.
— N'importe, dit un de ces misérables qui le tenaient, tu as beau faire et beau dire, je ne crois pas un mot de tes paroles ; tu n'es qu'un faux patriote !
Et il brandissait le sabre qu'il tenait à la main. Virlet pâlit. Le lâche eut peur.
— Je ne suis pas un bon patriote ? dit-il, je ne hais pas le tyran ?
— Non ! puisque tu portes sa livrée.
— A bas le faux patriote ! hurla le groupe.
Alors le misérable, comme Judas, eut la pensée de se racheter en ven- dant son maître.
— Vous ne croyez pas en moi ? Hé bien ! je vais vous donner des preu- ves de votre erreur. Suivez-moi.
Il fit un détour , arriva près d'une petite porte dérobée qui donnait sur
la partie la plus reculée des communs du château, l'ouvrit et introduisit
les brigands qui l'accompagnaient en silence. Ils pénétrèrent ainsi de
cour en cour, de corridor en corridor, de chambre en chambre jusqu'à
'entrée d'une alcôve.
—Une hache! murmura Virlet à voix basse. Vous trouverez là la femme du tyran.
Aussitôt la porte fut brisée ; des cris de femme se firent entendre et les assassins se précipitèrent dans la chambre à coucher de la reine. Virlet, armé d'une pique, frappa dans le lit, avant de s'apercevoir que Marie-An- toinette s'était échappée.
— Elle n'est plus là ! s'écria-t-il avec rage ; n'importe, je saurai bien l'atteindre.
Et il se disposait à briser une autre porte , quand il se trouva face à face avec sa fille. Celle-ci barra, de ses deux bras étendus, le passage ou- vert. Virlet hésita et recula. Jeanne, va-t'en ! dit-il, va-t'en !
— Mon père, vous n'irez à la reine qu'en passant sur mon cadavre ! répliqua l'héroïque enfant.
Virlet voulut repousser sa fille ; un de ses compagnons vint à son aide ; il frappa Jeanne d'un coup de sabre. Elle tomba et la foule entraîna dans son. tourbillon Virlet qui foula aux pieds, comme les autres, le cada- vre de sa jeune fille expirante.
A quelques pas de là. des gardes du corps barrèrent le passage aux fac- tieux. Virlet , tandis qu'on occupait en face les défenseurs de la reine , tourna derrière eux au moyen d'une porte dérobée, les attaqua par der- rière et les assassina.
— Suis -je des vôtres, maintenant ? dit-il, en foulant aux pieds les cada- vres palpitans.
Et il continua son œuvre infâme d'assassinat et de destruction.
A la fin, il n'y eut plus personne pour défendre la famille royale. La po- pulace triompha. Louis XVI et sa famille fuient ramenés en triomphe à Paris.
Comme l'affreux cortège se mettait en marche, deux hommes parurent et vinrent le grossir. Dans le premier, on reconnaissait l'homme à la lon- gue barbe, le plus célèbre des égorgeurs de Paris ; l'autre était Virlet. Cha- cun d'eux tenait une pique, et au bout de cette pique se balançait une tête de garde du corps. La reine eut le courage de regarder l'horrible trophée. Elle vit deux de ses plus fidèles serviteurs, MM. de Miomandre et de Va- rincourt. Une larme coula sur ses joues qui n'avaient point pâli en face de la mort, et elle serra convulsivement contre sa poitrine le dauphin qu'elle tenait sur ses genoux.
Virlet cria :
— A bas les tyrans !
Ivre de peur, de carnage et de boisson, il proférait les plus horribles propos et s'était gagné les faveurs de la populace par l'ignoble gaîté qu'il montrait. Encouragé par les applaudissemens donnés à la manière dont il secouait la tête de M. de Varincourt, il aperçut, en traversant le village de Sèvres, les palettes d'un perruquier. Aussitôt il fit faire halte au cortège, planta sa pique en face du carrosse royal, et ouvrit de force la porte de la boutique que le barbier, plein d'effroi, avait fermée. Il or- donna au malheureux d'apporter dans la rue les instrumens de son métier. Puis, quand on eut bien ri de cet homme tremblant et qui se soutenait à peine :
— J'ai deux pratiques à te donner, dit Virlet ; tu vas les coiffer, les ra- ser et les faire belles.
Il décrocha les deux têtes des gardes du cjrps, les posa devant le per- ruquier et obligea le malheureux à poudrer et à savonner ces débris san- glans. Il surveilla l'opération, fit refriser quelques boucles de cheveux qui ne lissaient pas bien, et voulut que l'on repassât les rasoirs pour enlever un peu de barbe qui restait. Pendant que le perruquier agonisant obéis- sait, Virlet mangeait ; il présentait du pain aux têtes, il leur plaçait un mor- ceau de saucisson dans les dents, et il terminait cette abominable parade en barbouillant leur visage de crème et de vin. Puis , se tournant vers l'homme à la longue barbe :
— Voilà qui t'enfonce, n'est-il pas vrai? La nation me donne plus d'ap- plaudissemens qu'à toi, citoyen !
LE CABINET DE LÉCT1 RE.
10
... — .. - .
L'homme à la longue barbe ne répondit point. Il se contenta de rire , mais ce rire fit pâlir tous ceux qui en furent les témoins.
Le cortège se mit en route.
Le soir, quand la reine fut rentrée dans ses appartenions des Tuileries, un homme se présenta pour la servir: c'était Virlet.
Marie-Antoinette se leva avec horreur, et, par un signe impérieux, elle ordonna au misérable de s'éloigner.
\ irlet ricana.
— Soit, dit-il, j'aurai une sinécure; mais avec des appointemens et les revenans bons.
Virlet resta, en effet, au château dont il devint la terreur.
Il buvait du matin au soir, ne sortait jamais d'ivresse, hantait les clubs et maltraitait plus que jamais sa femme, car celle-ci pleurait sa fille assas- sinée, et maudissait celui qui s'en était fait l'assassin.
Au bout de quelque temps de cette vie de désordre et d'abrutissement, dans laquelle il cherchai! e l'oubli de ses crimes, Virlet tomba
malade et se vit foiré de garder le lit. Sa femme eut la chrétienne résigna- tion de venir s'asseoir au chevet de celui dont les mains dégouttaient en- • du sang de sa fille, et quand le 10 août arriva, Virlet commençait à entrer en convalescence.
Bientôt la populace s'empara du château : les détonations de fusil écla- tèrent dans les appartenions même : tout à coup un violent coup de pied en- fonça la porte de lachaml te où se tenait Virlet, demi-mort de peur. A la vue des êgoregeurs il cria :
— Vive la nation ! nus amis ! à bas le tyran ! Vois savez si je vous ai donné un coup de main à Versailles!.. Sans la maladie qui me tient cloué ici, j'aurais partagé votre victoire !
— H ment ! c'est un espion, interrompit une voix rude ! Et l'homme à la longue bai lie parut.
— C'est un espion, dit-il ; il feint de servir le peuple, et il le trahit. Mort au traître !
— .Mort au traître ! répéta la foule, mort aux traîtres !
— Tenez, voici sa femme. Je vous la livre, expédiez-la. '.loi, je me charge de lui. Dis do . penses-tu que ce tour vaille celui de Sè- vres, ajouta- t-il ense penchant sur le lit où était étendu le valet de pied.
— Je suis un bon patriote ! cria le malheureux, pâle et demi-mort de peur. A l'aide! au secours!
'i a-t-il un barbier parmi v us ? demanda froidement l'homme à la longue barbe.
— Oui, répliqua quelqu'un, c'est mon état.
— Avance à l'ordre ! Rase-moi et poudre-moi ce gaillard-là. Voilà sur la toilette de monsieur tout ce qu'il faut.
Le perruquier obéit et Virlet se laissa faire, au milieu des sarcasmes des brigands , tandis que sa pauvre femme jetait des cris lamentables, qui se turent bientôt, car e:i peu de te i eut Gni avec elle !
aintenant, qui veut nie prêter une pique ? reprit l'homme à la lon- gue barbe.
— Moi, cria quelqu'un ; prenez la mienne.
— Regarde, Virlet, voilà la pique au bout de laquelle va se balancer ta
■ mime celle du garde du corps Mioman'dre. Il il frappa de son saine Virlet qui tomba sanglant.
lémi-heure après, la tetc de l'ancien valet de pied de la reine, au bout d'une pique par l'homme à la longue barbe, parcourait aux cris de vive la nation !
S. V. BERTHOUD.
NÉ POUR ETRE PEA'!)U.
(l)
C'était chez les babitans les mieux avisés de la petite ville d'HompenficM une opinion bien arrêtée, que Christophe, ou plus particulièrement Kit Snub, cel ineon '< rat, était n \re pendu.
i i . trait delà Revue britannique.
m peu favorable semblait s'accréditer et pren
qu'il grandis,!,!, i te i
die consistance. On fut donc assez étonné de le voir parvenir, sans en- combre, à sa dix-septième année. Suivant les calculs de probabilités ses par les fortes i. tes de l'endroit, l'h iroscope fatal aurait dû se réaliser un ou deux ans plus tôt. Personne, toutefois, ne changea d'avis; on ajourna seulement la prédiction jusqu'aux plus prochaines assises. Les fê- tes de .\oél venaient, disait on, mourir ensemble les oisons printaniers et le jeune mauvais sujet. Quelques bonnes .unes s'en allli ;eaicnt par avance ; en effet, à part certaine hardiesse du regard et une mauvaise habitude de plaisanteries inopportunes, le drôle n'était pas méchant ; d'ailleurs, c'i le garçon le mieux tourné de la paroisse. Mais à quoi pouvaient servir co^, regrets anticipés ? Kit Snub était né pour être pendu.
A . rai dire, on regardait Kit comme le fléau de son bourg natal : il en était bien certainement le b tue émissaire. Venait-on à dévaster un jardin, à briser des vitres, ii d lantlanuit, l'échoppe d'un
table savetier, ou bien trouvait-on, des le matin, tous les poulaillers dé- le leurs œufs ? en constatant ces iniquités sociales (et nous n'en avons indiqué qu'un petit nombre', les pères et mères se frott;: mains. Certes, ce n'étaient pas leurs chères progénitures qu'on pouvait accuser de tels délits. « Pauvres enfans ! ils n'en avaient seulement pas le vrai coupable était facile à nommer. » Kit Snub se trouvait dé- noncé de toutes paris. Plus on le fuisait noir, plus blancs devenaient les autres. Vous croyez peut être que li réprobation universelle empoisonnait l'existence de notre jeune 1113111111;' eh bien ! non ; il portait le fardeau de tous les crimes commis dans Hcmpenlicld depuis bien des années sans beaucoup s'en inquiéter. Précoce et profonde dépravation!
Auguste Doublcbrain, en revanche, était le plus gentil, le plus do êtres; un vrai chérubin en veste ronde; poli, paisible, obéissant; un mo- dèle de tontes les vertus que comportait son jeune âge. On n'avait qu'un reproche à lui adresser, c'était de hanter cet odieux Christophe. Dès l'en- fance tout était commun entre eux ; ils jouaient mêmes billes, lient le même cerf-volani et mordaient à la même poilhc... c'est-à- dire lorsque les billes, le cerf volant et la poniuie npparienaie^i Christ -- ontraire, revenant aux sentimens vertueux que sa mère se plaisait à reconnaître eu lui, Auguste Doublebrain jouait et mangeait bien loin de son indigne corrupteur.
Ainsi s'écoulait leurjeunesse, et telle était l'opinion générale sur le compte de Christophe Snub.
Vous vous en repentirez un jour ! disait au bedeau de la paroisse un pauvre jeune homme que celui-ci venait d'attacher aux ceps (2 ; car, voyez-vous, quoi qu'on puisse dire ou faire, l'innocence est toujours l'in- née.
maxime usée ne produisit aucune impression sur l'impassible mi- nistre de la loi : seulement ii parut surpris que l'on pût s'attendre à le voir revenir sur une de ons, lui, h: bedeau delà ville. Puis, cou
templant son prisonnier, il s'admira dans son œuvre. Ce prisonnier n'était autre que notre héros, l'audacieux Christophe Snub.
— Les temps sont bien changés ! dit enfin le bedeau en hochant 1 1 1
et d'une voix pleine de regrets; jadis ceci vous aurait valut le fouet, mon bon ami.
ris dis que je n'étais pas dans le cimetière ! s'écria Snub. — V01 plie, répliqua si'i impassible interlocuteur;
les ce t qu'une station sur le chemin de la potence. Je l'ai tou-
jours prédit, et je ne mourrai pas sans en avoir été témoin : Christophe .
bi( 11, vous serez pendu !
m regard furibond sur le prophète de malheur; mais il se calma sur-le-champ, et recommença l'air qu'il sifflotait depuis un quart-
— Votre réputali 10 rçon ; et plût à Dieu que vous
trament qui n'eiiite |/as dans ir ma-
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LE CABINET DE LECTURE.
fussiez avec voire réputation ! ce serait un bon débarras pour Henpen- field. Jouer au bouchon dans un cimetière!., mais c'est pire que Guy Fawkes!.. dit encore le bedeau.
— Pour la dernière fois, répéta Christophe, je vous disque je n'y étais
pas.
— Se servir des tombes pour un jeu profane ! réveiller les morts au bruit de vos infernales pratiques ! continua l'autre sans s'émouvoir de cette énergique protestation... que de circonstances aggravantes! Voyons, je voui suppose mort : seriez-vous bien aise que l'on vint ?. .
Kit se mit à siffler.
— Et s'associer, pour de telles infamies, à un chaudronnier ambulant, à un Bohémien ! N'avez vous donc conservé aucune pudeu-?
— 11 fallait les arrêter, répliqua vivement le prisonnier, vous auriez vu que je le connaissais à peu près comme la chouette du grand clocher me connaît. Mais c'est toujours la même histoire. On m'en a constamment voulu dans ce pays.
— Vous en vouloir, petit misérable ! c'est ainsi que vous qualifiez la justice sévère qui vous poursuit!
Sur ce, il se révoltait surtout à l'idée de subir un châtiment immérité, et le ressentiment de l'innocent opprimé devint plus poignant lorsque , vers six heures de l'après-midi, l'absence prolongée du bedeau lui fit craindre qu'on n'oubliât de pourvoir aux exigences d'un estomac remar- quablement actif. Serait-il donc réduit à dormir en plein air et sans avoir soupe? C'étaient là des questions d'une haute importance ; Christophe les ruminait sourdement , lorsqu'il entendit les feuilles sèches crier sous uo pas furtif. Un instant après, Auguste Doublebrain était devant iui , les mains jointes et dans l'attitude de la plus vive commisération.
— Etait-ce donc ici que je devais vous revoir, mon pauvre Kitt ? s'écria- t-il avec une intonation presque tragique.
— A ce qu'il parait, répliqua l'autre que l'arrivée d'un ami avait déjà animé; et il est heureux que vous y soyez venu me chercher , car j'ai un appétit...
— Comment pouvez-vous , en ce moment , songer à autre chose qu'à votre réputation perdue?... Car enfin, elle l'est, il ne faut pas vous le dis- simuler.
— J'en irai chercher une autre loin de ce maudit village... et je la con- serverai... peut-être... si j'ai la chance... Car, en fait de réputation, à ce que je vois , c'est là l'essentiel... Je vous disais donc , Auguste , que mon estomac...
— Ne tenez jamais de ces propos qui dénotent un cœur endurci, inter- rompit Auguste.
Le soir approchait. Lorsque Doublebrain fut au bout de ses conseils, il serra la main de son ami, le laissant au sein de l'infamie, et dans les meil- leures dispositions du monde. Tète à tète avec son innocence, Christophe prêta l'oreille aux capricieuses fioritures d'un rossignol caché dans un bos- quet voisin. Le bedeau l'avait-il simplement oublié ? Etait-ce une vengeance délibérée? Cependant l'ombre devenait à chaque instant pîusépaisse. Un vent froid s'éleva ; quelques gouttes de pluie, prélude d'un orage qui me- naçait d'inonder le pays, vinrent mouiller les joues du prisonnier. Il fris- sonnait, il était gelé, il avait faim. En dépit d« tout, il voulut détourner ses pensées des souffrances qu'il éprouvait ; mais son imagination, que la diète exaltait, ne permettait pas un oubli aussi sublime.
.... Soudain un bruit se fit entendre?... Kit prête l'oreille... Il regardait avec persistance ; mais justement la lune venait de se couvrir d'un nuage... N'importe, c'est bien la marche pesante et mesurée du bedeau... c'est son pas officiel, son allure administrative... Plus de doutes possibles, bien certainement c'est lui.
Christophe se trompait quelque peu ; ce n'était pas le bedeau, mais simplement un âne égaré.
Cette bête — innocente, elle aussi, — s'approchant sans frayeur des terribles ceps, contempla Christophe d'un regard tranquille, Christophe, non moins intrépide, se mit à contempler l'âne..
II.
Insensiblement même, il en vint à lui être reconnaissant de ce paisible regard, dans lequel il voulait à toute force lire une sincère compassion : aussi en le llattant de la main, lui adressait-il dt'S paroles véritablement fraternelles : « Nous avons faim toit-; deux, disait-il, tous deux nous avons froid... Nous sommes tous deux opprimés!!! »
A ce moment, l'âne dressa l'oreille, et Christophe entendit un bruit de pas; l'âne s'enfuit , mais pas assez promplcmcnt pour échapper à deux personnages doués d'une agilité peu commune, qui le rejoignirent et l'ac- cablèrent de coups, en maugréant le ciel d'une étrange façon.
« Pauvre animal ! » s'écria notre héros. Les coups de bâtoD donnés à son nouvel ami avaient dans son coiur un écho douloureux.
« Qui est là? demanda vivement un des nouveaux venus.
— Une voix venir; des ceps, répliqua l'autre, qui s'avança, les poings sur la hanche, et partit d'un grand éclat de lire en apercevant Christo- phe.
— Dites donc, mon vieux , reprit ce gaillard si réjoui , qu'on recon- naissait à ses guenilles pour un chaudronnier ambulant , la prison est-elle pleine pour qu'on vous loge ainsi , et qu'on vous mct:e à l'engrais sur la lande communale ? Viens donc voir un peu par ici, Mite, » ajouta t-ii ; et son compagnon s'approcha.
Mike appartenait évidemment au genre bobêmc. Après avoir examiné Smib de la tête aux pieds, il ôla son chapeau de jiaille , se gratta le fron I , et non sans une légère amertume dans la voix : « Voilà doue, sv,c ia-t-il, ce qu'on appelle un pays libre !
■ — Voudriez-vous sortir rie là ? demanda le chaudronnier.
— Pensez-vous que j'y demeure pour mon plaisir! » répondit Chris- tophe.
A l'instant même, et sans perdre plus de paroles , le chaudronnier se mit à l'œuvre. Sous ses doigts évidemment exercés, la serrure céda comme par enchantement ; et Christophe, les jambes libres, put s'étirer à son aise.
«Maintenant, qu'allez-vous faire?» lui dit son libérateur. Et jamais question ne fut plus embarrassante; aussi Snub ne répondit pas di-octe- ment.
« Ce n'est pas ma faute, dit-il ; mais je crois ma réputation tant soit peu endommagée.
— Venez avec nous, on vous la ressoudra, » répliqua le Gipsy. Snub ne répondit pas d'abord à cette offre généreuse ; il doutait peut-être du ta- lent de ses nouvelles connaissantes pour une besogne si délicate.
« Bien mieux, ajouta le chaudronnier, nous mangerons une oie à notre souper.
— Je me fie à vous, s'écria aussitôt Snub... Je suis des vôtres. »
Sans vouloir ici f.ure le panégyrique de notre héros, nous laisserons dé- terminer, par le lecteur, si la perspective d'une oie grasse, après sept heures de diète, ne dut pas contribuer pour beaucoup à étouffer en lui certaines répugnances morales. Quoi qu'il en soit, on le hissa sur Rose du Juin (l'âne se nommait ainsi) ; et grâce à une bas;onna;le à peu près continuelle, celle poétique monture le transporta, en une demi-heure, au- près d'une tente pastorale dressée dans un petit chemin vert; là brillait, attisé par une vieille femme, uu feu de favorable augure. Christophe huma i'air, et crut y saisir les émanations d'une volaille cuite à point. Illusion nouvelle ; car après quelques mots échangés :
« Damnation ! s'écria le bohémien, l'oie n'est pas arrivée ;
— Que diable fait-iï? ajouta le chaudronnier.» Et presque aussitôt, en guise de réponse, un jeune homme franchit une des haies qui bor. daient le sentier. De prime abord, les bâtons s'étaient levés sur cet in- trus, mais lorsqu'on l'eut reconnu, l'intimité la plus grande remplaça ces soupçons hostiles. Christophe s'éloigna de quelques pas, afin de ne pas prendre part à une conversation qui semblait devoir être confidentielle. 11 vit seulement avec transport que ses prévisions étaient arrivées ; car, plaisantant et riant à qui mieux mieux, ses hôtes et le nouvel arrivé, ac -
LE CABINET DE LECTURE.
2!
Mm il ( milli i i rr
iroupis autour du feu, procédèrent à une opération préliminaire qui dé- i otait chez ces bohèmes un certain degré de civilisation. Elle consistait à dépouiller lu volaille de ses plumes avant de la 9're cuire. Les propos cependant allaent leur train ; cl Snub, couché sur ..erbe, y prêtait une attention machinale.
« Combien d'attrapés ' d< manda le chaudronnier. •
— Sept, répondit le dernier venu, et pour un peu j'aurais mis la main sur le vieux jars.
— Bravo! s'écria le bohémien , nous avions peur que vous n'eussiez oublié la manigance.
— Vous ne me connaissez guère, en ce cas. Mais je l'ai échappé belle dans le cimetière : la peur ne m'a passé que lorsque j'ai su Kit bien et dû- ment arrêté..
— Quel est ce Kit? demanda le Gipsy.
— Kit! c'est un grand nigaud!.. « Notre ami Snub, lorsqu'il entendit cette formule méprisante appliquée à lui ou à quelqu'un de ses homony- mes, se leva aussitôt, et à pas de loup se rapprocha de la tente.
« Un vrai nigaud, continua une voix qu'il crut reconnaître. A l'école, je trouvais toujours moyeu de lui faire donner le fouet à ma place. Je ne serais pas étonné qu'on le pendît un de ces jours en expiation de quelque mienne fredaine. •
Cette idée parut assez comique à tous les auditeurs, moins un, et, en- couragé par les rires qu'elle souleva, l'inconnu reprit :
« J'ai bien reconnu notre double destinée quand on m'a dit qu'il était happé ; mais le plus drôle de ceci, c'est que son chapeau a été eu effet retrouvé dans le cimetière. Et savez-voiis qui l'y a laissé ?
— Auguste Doublebrain !» s'eaia Christophe Snub d'une voix ton- nante ; et cet insidieux personnage laissant échapper de ses mains la volaille dérobée, resta stupéfait en face de l'honnête garçon qu'il venait de railler si cruellement. Kit était, nous l'avons dit, d'un naturel doux et paisible '> mais à ce moment l'indignation le rendait presque fou, et il prit son en- nemi i la gorge avec tant de fureur, que celui-là, la ligure déjà livide, pouvait à peine se tordre et se débattra lorsqu'on le retira des mains de notre héi os.
Le désespoir de Doublebrain paraissait à son comble. Il prit en pleu- rant les mains de Christophe ; et s'excusant comme il [pouvait, il jurait de mourir s'il n'était pardonné. « J'ai tout fait pour le mieux, » ajouta -t-il, sans trop se rendre compte du sens de ses paroles.
— Oui-dà ! grommelait Snub ; et les ceps?
— Pour le mieui, répétait son ami en pleurant de plus belle.
— Et ma réputation perdue? continuait le vertueux Christophe avec un redoublement de colère.
— Bah! interrompit le chaudronnier; qu'est-ce, je vous prie, qu'une réputation ?
— Est-ce une sauce aux canards? poursuivit le bohémien, ramenant les esprits vers un sujet de conversation plus intéressant à son avis et pius actuel ; voilà qui nous serait un peu utile... Voyons, voyons, continua-t-il, s'adressant à Doublebrain, que si rt de geindre comme un taureau en bas âge ? Asseyez-vous et plume/., morbleu !
— Plumez voj canards en homme de cœur, dit à son tour la femme. Jusque là, par miracle, restée silencieuse.
Quelque affecté qu'il parût, Doublebrain sentit qu'il devait à la société l'oubli momeutané de sa douleur. Il retint ses larmes et reprit sa noble lâche.
Le chaudronnier voulut engager Christophe à en faire autant ; mais il fut repoussé avec indignation.
• Eh bien! eh bien ! vous voilà furieux... reprit-il avec un calme par- fait... On vous avait promis une oie, et on ne vous la donne pas ! Mais qu'y faire ! Est-il rien d'assuré en ce monde? Heureux, ici-bas, qui, pour uueoie manquée, attrape do moins deux canards! i
Celle philosophie sereine n'eut aucune influence sur les scrupules de Christophe, qui demeurait à part, appuyé contre un arbre, résolu à ne pas toucher aux canards volés, cl retenu cependant auprès d'eux par ujjc
irrésistible fascination. Le chaudronnier et le bohémien riaient à l'odeur du rôti. La vieille cuisinière rôdait, l'œil brillant, autour du feu. Double- brain attachait sur les canards un regard encore humide, et la main sur le cœur, se laissait parfois aller à soupirer tristement, partagé entre le désir de manger et le regret de s'être aliéné un ami.
Bref, le souper fut servi. Christophe se rapprocha involontairement, et s'assit sur le gazon ; mais pour si vivement qu'on le pressât, il ne voulut point prendre sa part du repas illégitime.
« Ceci ne vous profitera pas, soyez-en certains, disait-il à ses compa- gnons, en les voyant tordre et avaler sans remords; ceci ne vous profite- ra pas ! »
Hélas ! combien de fois la vertu affamée, en face du vice bien nourri, n'a-t elle pas eu à se dire, pour toute consolation : Ceci ne vous profitera lias ! Et combien de fois aussi n'a-t-on pas vu, en dépit de cette prédiction sinistre, le vice engraisser et fleurir ; tandis que la vertu devait à son abstinence une maigreur chaque jour plus effrayante?
Christophe, sans se livrer à ces réflexions profondes, cédait à l'entrat- ncment bien naturel d'un appétit que l'émulation des autres aiguillon- nait de minute en minute. Pour la dixième fois il répétait sa menace pro- videntielle, et sa main n'était déjà plus qu'à quelques lignes d'un canard dodu, lorsqu'une clameur soudaine retentit derrière lui. Un combat à coups de poing s'engagea presque aussitôt. Bien repus, les compagnons de Christophe parvinrent à gagner le large; mais le vertueux jeune homme se retrouva, le ventre vide comme ci-devant au pouvoir du bedeau et du constable.
Le vol des canards et la fuite de Christophe avaient été découverts en même temps, ce qui, par une conséquence naturelle, associait ces deux événemens. Suivis à la piste, le fugitif et les volatiles dérobés se retrou- vaient ensemble sous la main des vigilans fonctionnaires d'IIempenfield ; comment douter, après cela, que Christophe Snub ne fût né pour être pendu ?
{La fin au numéro prochain.)
L'ENFANCE HE DESREES.
In jour du mois de septembre 1751, vers cinq heures et demie de l'a- près-midi, une vingtaine d'enfans, caquetant, se poussant, se culbutant comme une couvée de perdrix, sortaient d'une des écoles chrétiennes de (haï tics. La joie était doublement grande parmi la troupe délivrée d'une longue et ennuyeuse captivité : un accident sans gravité, arrivé à un des instituteurs, avait forcé de suspendre la classe une demi-heure plus tôt qu'à l'ordinaire, et, par suite du trouble apporté dans le corps enseignant, le frère chargé de reconduire à domicile les écoliers avait dû ce soir-l» renoncer à cette partie de son ministère. C'était donc d'abord trente ou quarante inimites gagnées sur le travail, et ensuite une liberté inattendue, sans contrôle, affranchie de la surveillance de ce maître rigide, qui maintenait la discipline dans les rangs : trente minutés ( un siècle à leur d'éclats de rire, de jeux, qu'ils avaient en perspective.
Chacun s'était engagé solennellement, et sous peine de punition sé- vère, îi rentre r au nid paternel tout droit et sans se laisser distraire ; mais l'air était frais et pur , et la campagne riait autour d'eux. L'école , ou , si l'on veut, la cage qui venait de s'ouvrir, était située à l'une des extrémités d'un des faubourgs de la ville, il n'y avait que quelques pas à faire pour se glisser sous un bosquet de bois où coulaient des eaux vives; et derrière lequel s'élevait un terrain accidenté, qui rompait la onie d'une vaste et féconde prairie. Comment ne pas désobéir, m pasci 1er à l'envie d'essayer ses ailes ? Le parfum des pré» monta i la tôle des plus sages et enivra les plus timides. Il fut résolu qu'on tra- hirait la confiance des révérends pères Jésuites, dût-on le lendemain , si la maraude était découverte, payer un instant de plaisir défendu par une ignoble correction.
Une volée de moineaux francs se fût précipitée *ec moins «retour-
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LE CABINET DE LECTURE.
derie dans le petit bois. Tous étaient à peu près du même âge ; le plus vieux avait neuf ans. On mit les vestes et les habits bas, et on déposa sur l'herbe les paniers, les cahiers, les dictionnaires et le* catéchismes. Pen- dant que cette cohue de tètes blondes et roses, de visages frais et sou- rians, délibérait en tumulte sur le jeu qu'il fallait choisir, un des enfans, qui n'avait pris aucune part à la gaîté générale, et que le torrent avait en- traîné sans qu'il pût faire plus tôt retraite, se glissa sournoisement entre es arbres, et, proDtant d'un moment où il ne croyait pas être aperçu, s'é- loigna à pas précipités. Mais un de ses camarades le vit et s'écria :
— Voilà Antoine qui se sauve !
Deux des plus habiles coureurs de la hardie s'élancèrent à la poursuite du fuyard, qui, malgré l'avance qu'il avait sur eux, fut bientôt rattrapé , saisi au collet et ramené comme un déserteur.
— Où allais-tu? iui demanda-t-on.
— Je retournais, répondit l'enfant, chez mes cousines : il n'y a pas de mal à cela.
i — Tu n'es qu'un capon, un vrai cafard, dit en s'approcbantde lui et en lui mettant le poing sous le menton un des écoliers : tu allais nous dénon- cer au maître.
— Pierre, reprit Antoine, tu sais bien que je ne mens jamais.
— Toi !... ce matin encore tu os prétendu que je t'avais pris un livre que tu as perdu, et ça pour me faire punir et te venger d'un coup de pied que je t'ai donné hier, et que tu n'as osé nie rendre.
Antoine leva les yeux au ciel, et croisant les bras sur sa poitrine:
— Mon bon Buttel, tu te trompes. On m'a toujours appris qu'il faut pardonner les offenses.
— Tiens , tiens , on dirait qu'il fait une prière ! crièrent ses camarades : et des épithètes injurieuses , accompagnées de gourmades , assaillirent l'enfant.
Pierre Buttel, qui exerçait une grande influence sur les autres, fit cesser les hostilités.
— Vois-tu, Artoine, lu es un mauvais cœur, c'est connu ça, un sour- nois, un hypocrite. 11 faut en finir. Ole ton habit et battons-nous. Si tu veux, nous nous battrons tous les jours, malin et soir, jusqu'à la fin du mois?
Des bravos accueillirent cette proposition, et déjà Pierre, les manches retroussées jusqu'au coude, s'apprêtait à joindre l'action aux paroles.
Le provocateur n'avait sans doute pas la conscience de ce qu'il disait : autrement, ce défi chevaleresque n'eût été de sa part qu'un acte d'insigne lâcheté. La victoire ne pouvait être douteuse entre les deux champions : l'un était un enfant à l'œil vif et lier, aux allures décidées, aux membres souples et nerveux, toute l'ébauche d'un homme vigoureux ; l'autre, au contraire, plus jeune d'ailleurs, était petit, maigre, d'une pâleur maladive et plombée : ii semblait qu'il n'y eût qu'à souiller sur lui pour le renver- ser. Ses bras et ses jambes grêles s'attachaient à son corps comme les pattes d'une araignée, ses cheveux étaient d'un blond tirant sur le roux, et sous sa peau blanche, on eût dit que le sang ne circulait pas. Le senti- ment de sa faiblesse le rendait craintif et donnait à ses yeux une mobilité inquiète.
L'ensemble de ses traits était indécis; à ne regarder que son visage, on n'aurait peut-être pas su au premier coup d'œii à quel sexe il appartenait.
Celle confusion de deux natures, ce mélange de délicatesse féminine sans grâce, et de virilité avortée, marquaient cette physionomie d'un ca- chet indéfinissable. Le regard attaché sur cet être chétif ne pouvait aisé- ment s'en détourner. S'il eût été doué de plus de force, il aurait exercé sur eux par la crainte l'ascendant que Pierre Buttel devait à son humeur joyeuse, à son ardeur infatigable du plaisir, car cette enveloppe cachait une puissance de volonté et de dissimulation extraordinaire. C'était par un in- stinct que les écoliers se groupaient autour de Pierre et lui avaient décer- né le généralat : par instinct aussi, ils s'éloignaient d'Antoine, repoussés de lui par une impression de froid comme à l'aspect d'un reptile. lis évi- taient son contact, à moins que ce ne fût pour abuser de leur supériorité
physique. Jamais il ne s'était mêlé volontairement à leurs jeux : bien ra- rement le rire avait desserré ses lèvres minces et sans couleur, et son sou- rire, à un âge si tendre, avait quelque chose de sinistre.
— Veux-tu te battre ? répéta Pierre.
Antoine promena autour de lui un. regard rapide. Il n'y avait aucun moyen d'échapper : un double rang d'écoliers le cernait de tous côtés. Accepter ou refuser la proposition, la chance était la même pour lui : il courait également risque d'être assommé, qu'il optât pour la paix ou pour la guerre. Quoique le cœur lui faillit fortement, nulle trace de crainte sur son livide visage. Un danger imprévu lui eût arraché des cris , mais il avait eu le temps de se recueillir, le temps de se mettre à l'abri derrière l'hypocrisie.
Dès qu'il pouvait mentir et tromper, il reprenait courage, et l'instinct de la ruse, une fois éveillé, dominait en lui tout autre sentiment. Au lieu de répondre à celte seconde provocation, il se mit à genoux et dit à Pierre :
— Tu es le plus fort.
Celte soumission désarma la colère de son antagoniste.
— Relève toi, lui dit-il : je ne te toucherai pas si lu ne veux pas te dé- fendre.
— Pierre, reprit Antoine sans changer de posture, je te promets, au nom de Dieu et de la vierge Marie, que je n'allais pas vous dénoncer. Je retournais chez mes cousines pour étudier mes leçons pour demain, car tu sais que j'ai la tête dure. Si tu crois que je t'ai fait du mal, je te prie de me pardonner.
Pierre lui tendit la main et le fit relever.
— Veux-tu être bon camarade, Antoine, et jouer avec nous?
— Oui.
— Eh bien ! c'est convenu, et oublions lout.
— A quel jeu jouons-nous, dit l'enfant en se dépouillant de son habit. Un des camarades s'écria :
— Aux voleurs et aux archers.
— Bonne idée ! dit Pierre Buttel. Et par suite de l'autorité qu'il exer- çait légitimement, il sépara la troupe en deux bandes, dix voleurs de grand chemin, qu'il se chargea de commander, et dix archers qui de- vaient les poursuivre. Antoine faisait partie de la maréchaussée.
Les malfaiteurs, armés de poignards et de fusil* de bois arrachés aux saules qui ombrageaient le bord d'un ruisseau, s'éloignèrent les premiers et gagnèrent en courant les gorges des petites montagnes derrièie le bois. Il avait été convenu que c'était une guerre sérieuse : tout prisonnier, de pari et d'autre, devait être jugé immédiatement. Les voleurs se séparè- rent deux par deux, trois par trois, et allèrent s'embusquer dans les ra- vins. Quelques minutes après, les archprs se mirent en marche. Il y eut des rencontres, des surprises, des escarmouches; mais quand on allait en venir aux mains, les soldats de Pierre Buttel, habilemeut distribués, se réunissaient sur le même point à son coup de sifflet, et la gendarmerie était obligée de battre en retraite.
Depuis quelque temps cependant ce magique signal de ralliement ne se faisait plus entendre : les voleurs étaient inquiets e; restaient blottis dans leurs cacheites. C'est que Pierre, n'écoutant que son courage , s'était chargé de défendre seul l'entrée d'un passage dangereux et d'y arrêter toute la troupe ennemie. Pendant qu'il lui tiendrait tête, une moitié de ses hommes, embusqués à gauche, devait détourner le pied de la montagne et accourir au coup de siQlet : l'autre moitié, placée aussi à quelque dis- tance, devait exécuter la même manœuvre sur les hauteurs.
Les archers, attirés dans le p'ége, auraient été pris en téteet en queue, et, dans la confusion de cette double attentes obligés de se rendre à dis- crétion. Le hasard, qui décide souvent du sort des batailles , déjoua cette habile stratégie. L'œil et l'oreille aux aguets, Pierre ne s'aperçut pas que, tandis qu'il regardait devant lui, les archers avaient suivi un autre chemin que celui qu'd avait assigné pour le succès de ses combinaisons. Ils tombèrent à 1 improviste sur son dos, et, avant qu'il eût le temps de tirer son silllet , ils lui fermèrent la bouche avec un mouchoir.
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Six d'entre eux restèrent sur le terrain pour tenir la campagne et mettre en déroute la bande privés désormais de son chef; les quatre autres emmenèrent le prisonnier vers le petit bois. Les voleurs, n'enten- dant pas le signal convenu, n'eurent garde de bouger. D'après les coin. Mi- tions, Pierre Buttel fut jugé par les archers, transformés alors en cour de justice criminelle, et comme il avait été pris les' armes à la main, et qu'il dédaignait de se justifier, son pinces ne fut pas long : à l'unanimité, on le condamna à être pendu, et la sentence fut exécutée à l'instant sur la demande du chef de voleurs lui-même, qui exigea que la comédie fût jouée jusqu'au bout, et qui désigna l'arbre où ou pouvait l'accrocher par le cou.
— Mais, Pierre, dit l'un des juges, comment te tiendras-tu là?
— Que tu es bête ! reprit le condamné : pardine ! je veux être p< ndu pour rire. Tiens, tu vas voir. 11 prit et attacha plusieurs cordes qui liaient les livres de ses camarades , mit en tas les cahiers et les dictionnaires , monta sur cette base branlante, attacha , en se dressant sur la pointe du pied, un bout de la corde à une forte branche qui s'éloignait horizontale- ment du tronc de l'arbre , et passa son cou dans un nœud coulant , faisant toutes les grimaces d'un pendu véritable. Ce furent d'abord grands éclats de rire, et le pendu riait plus fort que les autres.
Trois des archers allèrent rejoindre leurs camarades pour leur montrer ce divertissant spectacle ; un seul, barrasse de fatigue, resta auprès du pa- tient.
— Ah ça ! M. le bourreau, dit Pierre .en lui tirant la langue, les livres sont-ils solides ? 11 inc semble qu'ils remuent.
— Non, non! répondit Antoine. C'était lui qu'on avait laissé là. — N'aie pas peur, Pierre.
—A la bonne heure! C'est que s'ils tombaient, je crois que la corde n'est pas assez longe.
— Tu crois ? Une pensée affreuse brilla comme un éclair sur la figure de l'enfant. La
jeune hyène venait de llairer le sang pour la première fois.
Antoine mesura de l'œil la hauteur de l'appui qui soutenait Pierre But- tel, et la compara avec la longueur de la corde depuis la branche jusqu'à son cou.
La nuit éiait presque arrivée : l'ombres'épaississait dans le bois, des traî- nées de lumière pâ!e glissaient sur le sol entre les arbres, les feuilles étaient noires et frissonnaient au vent. Antoine se tenait debout, silencieux et immobile, écoutant si quelque bruit résonnait autour d'eux.
— Les entends-tu revenir? demanda Pierre Buttel. — Je n'entends rien, répondit Antoine. Lt un tremble ment nerveux agitait ses lèvres et tous ses membres.
— Ah ! bah ! tant pis ; ça m'ennuie d'être mort; je vais ressusciter et courir après eux. Tiens bien les livres, que je desserre le nœud coulant.
— Si lu bouges, les livres vont tomber; attends que je les retienne. 11 se mit à genoux et, rassemblant toutes ses forces, il leur imprima un
choc violent. Pierre ht un mouvement pour porter les mains à son cou.
— Que fais tu donc ? cria-t-il d'une voix déjà étouffée. Antoine croisa les bras et répondit :
— Je me venge.
Il s'en fallait de plusieurs pouces que les pieds de Pierre l'.uttel tou- chassent le sol. La lourdeur de son corps, au moment où il avait perdu son point d'appui, avait fait un peu fléchir la branche, mais elle s'était rele- vée, elle malheureux enfant s'épuisait en eilurls inutiles : à chaque se- cousse les nœuds se serraient de plus en plus; ses jambes s'agitaient, ses bras cherchaient autour de lui un objet qu'il put saisir ; ni lis bientôt les mouvemens devinrent plus lents, les membres se raidirent, et les mains tombèrent le long du corps. Il ne resta plus de tant de vigueur, que le balancement d'un cadavre tournant et retournant sur lui-même.
Alors Antoine se mit a crier au secours, et quand ses camarade arri- vèrent, ils le trouvèrent tout en pleurs et s'ai radiant les cheveux. Ses san- glots étaient tels, et son désespoir si grand , qu'à peine i'il put se faire
comprendre d'eux quand il leur raconta comment les livres s'étaient dé- robés sous Pierre Buttel, et comment il avait essayé , mais en vain , de le soutenir dans ses bras.
Cet enfant, orphelin depuis l'âge de trois ans, élevé d'abord par un de ses pareils, et chassé de chez lui pour vol : recueilli ensuite par deux de ses cousines, qu'effrayait déjà sa perversité précoce, cet être pâle et ché- tif, voleur incorrigible, hypocrite consommé, et assassin de sang-froid, était prédestine à l'immortalité du crime, et devait prendre place un jour parmi les plus exécrables monstres dont l'humanité ait eu à rougir : il s'appelait Antoine-François Desrues, a. Arnould.
[Ecko franruis.)
COMBAT DU !) PRAIRIAL.
L'Angleterre, pleine d'une juste confiance dans les avantages qu'elle avait sur nous, s'était empressée d'armer ses vaisseaux pour les envoyer sur nos côtes. Au comme ment des hostilités, nous trouvons le Betlt phon attache à la Hotte d eivation, stationnée dans la Manche : Vingt- huit vaisseaux de ligne C< osaient cette armée navale, dont le comman- dement avait été conOé à i amiral llovve. Ses premières opérations se bor- nèrent à protéger un convoi considérable d'approvisionnemens qui parti i de la rade d'Exeter, vers la fin de l'année 1793. L'habileté reconnue de l'amiral anglais fut en partie déjouée par les manœuvres audacieuses d'une division française. Celle-ci, sortie du port de Brest sous les ordres du contre-amiral Vaustabel, parvint à suivre le convoi, à le harceler dans sa marche, et à lui enlever deux bâtimens , sans qu'il fat possible à l'enne- mi, avec des forces quatre fois plus élevées, de la repousser, de l'enve- lopper et de l'amener à un combat.
Le contre-amiral Vanstabel rentra à Brest, où le gouvernement révolu- tionnaire faisait d'incroyables efforts et déployait une activité extraordi- naire pour donner à la France une armée navale sur l'Océan.
Il fallait d'autant plus d'énergie pour relever notre marine, qu'elle ve- nait d'éprouver une perle immense à Toulon. La trahison, en livrant aux Aiicjais ce port, qui est à la Méditerranée ce qu'est Brest à l'Océan, avait causé la destruction d'une partie des forces maritimes de la républi^ française : dix-neuf vaisseaux et quatorze frégates ou corvettes avaient incendiés, fortement endommagés eu enlevés par les Anglais. Une bat rangée, perdue au milieu des mers, n'aurait guère pu nous être plus fu- neste. Mais le sinistre de Toulon ne fut pas au moins sans compensation. Il mit en évidence le génie et l'audace de ce jeune Bonaparte qui était destiné à porter au plus haut point la grandeur et la gloire de la France ; car l'ancien lieutenant en second du régiment de La Fère se distinguait à Toulon et contribuait à en chasser les Anglais, tandis que le ïir.lU'rophon entrait en ligne contre nous sur l'Océan, et nous envoyait ses premières bordées.
La convention nationale avait chargé deux de ses membres , Jean-Bon- Saint-André et Prieur de la Marne, d'aller surveiller les arméniens du port de Brest. Ces deux représentai s'acquittèrent avec beaucoup d'intelugei et un zèle infatigable de leur mission administrative : ils commencèrent par soumettre le'corps de la marine à un examen sévère, par opérer de nombreuses réformes, par distribuer Jes récompenses aux plus capables, par châtier les traîtres : ils s'appliquèrent à améliorer la condition maté- rielle du marin, à relever sou moral, à rétablir l'esprit de discipline, à re- constituer l"s équipages.
Les travaux de construction, de réparation , d'équipement , marchant de pair, la Hotte se formait à vue' d'œil : en peu de temps, elle se trouva assez, forte pour combattre les escadres de la Grande-Bretagne. Un simple capitaine de vaisseau, Yillaret-Joyeuie, fut élevé au rang de vice-amiral et investi du commandement de la nouvelle année nav, le. < On nous objecte que Villaret est un aristocrate, disait le représentant du peuple Jean-Bon- Saint-André ; qu'importe, si ce brave marin est digne, sous tous les autres rapports, de la conliauce de la république ? » Il eût été difficile de faire un meilleur choix : le comte de VïHarct- Joyeuse .avaii servi ayee utie
»
LE CABINET DE LECTURE.
grande distinction dans les mers de l'Inde sous les ordres du bailli de SuflVen.
Quelques prises importantes marquèrent les courses des premières es- cadres qui furent détachées de la Hotte de Brest.
Mais une bataille générale devenait chaque jour plus imminente. La fa- mine pesait sur tous nos départemens avec ses sinistres conséquences; la «li- séré du peuple était grande, ses privations cruelles, ses souffrances excessi- ves. Cet état de choses pouvait accroître les aiécontentemens, produire des désordres, pousser même les esprits à la révolte : c'était une bonne fortune pour la malveillancedes partis, un élément de succès pour les royalistes, une diversion puissante pour l'étranger. La convention nationale, justement in- quiète de cette situation calamiteuse, avait pris d'énergiques mesures pour parer au danger; elle comptait surtout sur la prochaine arrivée d'un convoi, qu'on avait dû expédier des Etats-Unis pour la France. Le convoi réussi- rait il à soustraire sa marche à l'armée ennemie ? Fallait-il l'abandonner à son sort ou courir les chances d'un combat pour le sauver à tout prix? Placée entre ces alternatives également périlleuses , la convention n'hé- sita pas long-temps; elle envoya à l'amiral Villarret l'ordre d'appareiller sur-le-champ avec sa Hotte (i).
Qu'on juge du mouvement qui remplit la rade de Brest lorsque le signal du départ fut donné par les canons du vaisseau-amiral et répété succes- sivement , comme un écho , par toutes les batteries du port ! Plus d'un millier de canots , se dirigeant vers les vingt-six bàtimens de guerre en partance, animèrent tout-à- coup la face des eaux. La petitesse de cette multitude d'embarcations semble élever encore les hautes murailles des vaisseaux de ligne ; jamais ces c itadelles flottantes n'ont paru plus for- midables, plus majestueuses ; jamais elles n'oat inspiré plus de confian- ce, plus d'enthousiasme. On a effacé du front des vaisseaux, comme de celui des hommes, les insignes et les souvenirs dupasse. Le magnifique trois-pents les Etats-de- Bourgogne a pris le nom de la Montagne, le Royal-Louis celui du Républicain , etc. Cependant quelques bàtimens ojit conservé leurs anciennes déjion-.iiiations, qui contrastent singulière- ment avec les noms improvisés par l'esprit démocratique. On remarque le Neptune, le Scipion, le Trujan, le Tourville, à côté du Jacobin, du Tyrannicide, du Gasparin, du Lepelletier. L'amiral Villaret- Joyeuse avait arboré son pavillon en tête du grand-mât de la Montagne; déjà il s'est rendu à son bord, suivi du représentant Jean Bon-Saint-Andre. La flotte entière, déployant ses voiles et se formant en colonne , franchit le goulet dans le plus bel ordre, aux cris de Vive la France ! vive la répu- blique] La terrible nnmace, mort aux Anglais] trouve aussi de l'écho sur tous les ponts. Dès que nos vaisseaux ont gagné le large, ils se ran- gent sur trois lignes et se dirigent sur les îles Coves et Flore , où ils doi- vent attendre le convoi d'Amérique.
C'était le 1" prairial an 2 (2), par une belle matinée de printemps, que l'escadre avait appai eillé. Des hauteurs de la côie on put distinguer encore, au milieu de la nuit suivante, les fanaux allumés que les matelots avaient suspendus aux mi Us des bàtimens pour éclairer leur marche noc- turne.
Il s'en fallait de beaucoup que l'instruction des équipage répondit tou- jours à leur patriotisme. 11 y avait sur la flotte une foule d'hommes qui ' voyaient la mer pour la première fois : soldats des armées du nord, de l'ouest ou du sud, ils appartenaient, les uns à la première réquisition, les
(!) Le convoi américain éuit composé de cent soixante navires, chargés de grains et de denrées coloiiiales : on portait à cent vingt-cinq millions de francs la valeur de cette douille. « La France ne l'ut pas le seul pays que désola la fa- mine de nul, dinent les -auteurs o'e V Histoire de la Marine française , pres- que toutes les contrées de l'Europe, sans excepter la Grande-Bretagne, furent en proie aux horreurs de ce fléau. Xa flottille des Etats-Unis eût donc élé autsi prjciense pour l'Angleterre que pour la France ; et on ne pouvait douter que cette puissance ne cherchât par tous les moyens à s'emparer dune si riche proie. • Chronique de la- Marine française, par MM. Jules Ltconate et Ful- gence Girard, loin, l app., pag. 324 et 326,
(2) Le 20 mai 1794»
autres à la dernière levée opérée par la convention. Force avait été de les prendre pour remplacer les anciens artilleurs de la marine. La grande jeunesse d'une partie des ofliriers et leur peu d'expérience n offraient pas de moindres inconvéniens. L'Amiral avait donc reçu l'ordre de transfor- mer sa marche en un cours d'enseignement pratique. Chaque jour on s'exerçait aux évolutions de la tactique navale, chaque jour on exécutait le branle-bas de combat comme si l'on avait été en présence de l'ennemi. Les frégates et les corvettes de l'escadre, lancées en éclaireurs sur sa route, recueillirent une riche et abondante moisson de prises. Dans ces espèces de razia, elles pouvaient d'ailleurs compter sur un puissant auxi- liaire. Depuis le commencement des hostilités, les ports de la Normandie et de la Bretagne avaient armé en course un grand nombre de bàtimens qui ne laissaient ni repos ni trêve au commerce des puissances coalisées. Les vaisseaux de l'état, en secondant les efforts des corsaires, devaient né- cessairement accroîtie les pertes de nos ennemis ; la marine marchande de l'Angleterre ne tarda pas à le reconnaître. Bientôt la rade du port de Brest et la rivière de Landernau fuient encombrées d'embarcations capti- ves portant leurs pavillons à la traîne. C'était beaucoup pour l'intérêt public et privé, ce n'était pas assez pour la vengeance.
Enfin, le 9 prairial, à huit heures du matin, ces cris : Na»ires\ navires xous le vent ! partirent des hunes de plusieurs vaisseaux dont les gabiers avaient découvert simultanément l'escadre britannique. Ce signalement de- vait être pour bcaucotsp un glas de mort; il n'en fut pas moins accueilli avec enthousiasme par les Français; en un moment, l'avant, la dunette* lies haubans, les vergues, furent envahis par une foule d'hommes avides de contempler un spectacle si ardemment désiré. C'était bien le pavillon en lierai I on allait donc se trouver face à face avec les Anglais.
11 était presque impossible de conserver son sang-froid dans celte at- mosphère embrasée par l'enthousiasme d'une aimée. Le conventionnel Jean-Bon-Saint-André lui-même se laissa gagner par l'ardeur générale. Un seul homme peut-être, ù bord de la flotte, se rappelait encore la mis- sion qui lui avait été confiée par le comité de salut public : se porter en- avant du convoi, le couvrir des voiles de l'escadre, comme l'aigle prend ses petits sous ses ailes, le faire entrer dans un de nos ports , fût-ce au prix d'un combat; mais, hors le cas de nécessité absolue, éviter un enga- geaient, qui pouvait avoir des suites désastreuses pour la naissante mariue de la république française.
Cet homme, d'un esprit à la fois calme et intiépide, était Villaret- Joyeuse.
Il eut assez d'ascendant sur Jean Bon-Saint- André, qui voulait brus- quer l'attaque, pour le ramener au parti le plus sage. M. Thiers assure, dans son ouvrage, que le contraire arriva, c'est-à dire que le chef de l'escadre française, cédant à l'influence du député conventionnel, offrit immédiatement le combat à l'ennemi. Cependant, nous ne pouvons ad- mettre une pure supposition démentie par les documens historiques les plus sérieux. L'escadre mouillait précisément dans le voisinage des eaux où devait passer le convoi américain ; en livrant bataille aux Anglais sur cette mouvante arène, elle aurait donc commis la double faute de les for- cer ii y séjourner et d'y courir sans nécessité les chances d'une défaite ? Or, l'amiral et le représentant n'eurent garde de se laisser aller à un e er- reur qui pouvait tout perdre. 1U cherchèrent, par de feintes démonstra- tions, soit de combat, soit de retraite, à attirer les Anglais dans une auire direction, Le but des évolutions de notre escadre ressort sullisamment de la relation que Jean-Bon-Saint-André adressa un mois après à la Convention nationale. «Le salut du convoi étant l'objet de notre mission, disait-il , nous jugeâmes que, dans notre position, ce que nous avions de mieux à faire était d'éloigner l'ennemi de la route qu'il devait suivre. Nous calcu- lâmes qu'en tenant la bordée du large, nous entraînerions l'Anglais dans le nord et dans l'ouest de celte route, et que, par ce moyen, le convoi pas- serait à environ vingt-cinq lieues ou sud des deux armées. Celte combinai- son était d'autant plus juste, qu'elle a été vérifiée par l'événement (1). »
(1) Rapport fait a la Convention nationale par Jean-Bon-Saint-André, dans la séance du lu thermidor an 2 (4 juillet 1794).
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Villaret-Joyeuse ignorait la force et la composition de l' escadre brilan- nii|ue. Il gouverne hardiment vijrs elle pour la reconnaître , tandis que lord Houe vient lui-même à la rencontre des Français avec ? .es vingt-six bati- mens de guerre. Les deux Hottes sont en présence, elle s se forment en ligne de combat : il n'y a plus entre elles qu'une plaine I quide d'une lieue et demie de large. Mais l'amiral républicain fait signe ù ses vaisseau* de virer de bord pour se diriger dans ,'e nord-ouest.
Les Anglais devaient se méprendre sur un mouvement: qui simulait une retraite : leurs officiers, tous braves cl excellons marins, tous connus par de longs et honorables services, croient avoir affaire à un ennemi incapa- ble ou timide. Redoublant de vitesse, ils suivent avidemi nt les traces des Français. La saison des gros vents était heureusement p isséc : rien ne contrarie d'abord cette immense évolution de cinquante-i eux bâti mens de guerre. De l'uu et de l'autre cô.é, on tiraille à une si grai nie distance, que les matelots des deux armées aperçoivent le feu et la fui >éc des batteries ennemies sans entendre la détonation de leurs canons.
Cependant un trois-ponts de noire arrière-garde, le Re volutionnaire , se trouve engagé dans un combat plus sérieux : par Initial ileté de son ca- pitaine, dit-on, quatre vaisseaux anglais l'atteignent, l'attaquent de con- cert et lui font éprouver de grandes avaries. Séparé de la Hotte , il a la bonne fortune d'échapper à l'ennemi et d'élrc rencontré, au bout de \ ingt- quatre heures, par ['Audacieux, qui le prend à la remorqu » et le conduit à Rochefoi t.
L'escadre française, avant la Montagne au centre de sa li; jne, poursui- vait sa marche dans la direction de nord-ouest. Quand le jo ur vint à lui manquer, elle hissa des fanaux à tous ses mâts d'artimon. Le 5 Anglais ne savaient comment s'exp iquer cette hardie démonstration de la part d'un ennemi qu'ils croyaient disposé à cacher ses mouvemens dan: ; l'ombre : ce ne fut pas sans beaucoup d'étouiiement et une longue hésil, nion qu'ils se décidèrent à suivre l'exemple des républicains. Enfin , ceux -ci purent voir se détacher successivement , sur le fond noirâtre du ciel , 1 es fanaux qui indiquaient la position de la flotte ennemie.
Les premières heures du jour suivant furent remplies par de n ouvelles évolutions. Lord Howe Ut quelques tentatives pour r.ous enlever l'avan- tage du vent, que nous avions gaulé depuis la matinée du !). Les d eux ar- mées, en défilant l'une sur l'autre, se canoiinaient to jouis sans r îsultat, caries boulets, après avoir ricoché et tracé sur la mer de courts sillons d'écume, venaient mourir au pied des murs de bois. \ illarei , satisf.iit d'é- lre resté maître du vent, reprit le sillage de la veille.
A peine ccue évolution est-elle exécutée que lord H owe fait signe à son avant-garde de tomber sur l'extrémité de notre ligne pour ia couper; mais le brusque revirement qu'il indiquait au\ siens n'ayant pa:> été compris, il avance lui-même contre les Français avec son vaisst au-ain irai la Heint ■ Charl lie, et eu faisant signe au Belléroplioh el au /. ivialhàn d'i- miter sa manœuvre. Villaret-Joyeuse, prompt à dïviner l 'intention de l'ennemi, cherche il parer ce coup par un autre ; il ordonne i i la Hotte de se ranger de manière à forcer l'escadre anglaise de passer, coi rant à con- tre-bord, sous le canon de toute notre ligne. Malheureuseinen t, dans ce Bornent décisif, l'inexpérience et l'indécision de quelques oflii iers para- lysent les efforts des Français. La manœuvre se fait avec si peu d'ensem- ble que plusieurs de nos vaisseau y restent entièrement étrang ers. Lord Howe parvient à couper notre colonne, vers les deux heures ap. es midi, ■v l'arriére da Tyramucide. Le Beltéroplum et le Léviathan tentent iuutilemcui de le suivre. Arrêtés par un feu des plus meurtriers, ils sont obligés de se rejeter en arrière; ils sont même emportés si loin de l'esca- dre britannique, dans ce mouvement rétrograde, qu'ils la perdent de vue cl ne peuvent la rejoindre que deux jours plus tard.
Tous les efforts de l'ennemi s'étaient portés (outre le Tyrannit i d et Ylnclumi table.
Ces bàlimens, détachés de la ligne française pjr la manœuvre de I ord Ilowe, eurent à soutenir le choc le plus terrible. Pendant une heure, les deux tiers de la Hotte ennemie les assaillirent de tous côtés. Ils eusse nt été infailliblement perdus, sans l'habileté et l'intrépidité des capitaine a
Dordelin et I.aniel, qui se couvrirent de gloire par leur belle résistance. Le premier était un jeune (Minier de l'ancienne marine; le second un vieux commandant de la marine marchaude. Au milieu de celte épouvan- table mêlée, Dordelin et Laniel avaient conservé toute la liberté et toute l'agilité de leurs mouvemens; on les voyait manœuvrer pour échapper au feu de l'ennemi ou pour lui envoyer des volées de mitraille avec une mor- telle précision. Villaret, par de pressans signaux, avait appelé les Français au secours de leurs frères. Impatient de voir la lenteur qu'on mettait à lui o!:éir, il se porta vivement sur la scène du combat. Le gros de l'armée suivit l'exemple de -on chef. Après une courte et sanglante action, les An- glais furent forcés de se retirer, en laissant derrière eux le Tyrannicide et ^Indomptable, victorieux, mais tout couverts de largo blessures et de profondes cicatrices.
On pava chèrement ce glorieux succès : Villaret acquit la douloureuse certitude que deux de ses vaisseaux,rlnd<wnpi<i6te et le Montagnard, ne pouvaient plus servir : il leur donna l'ordre de gagner le port le plus prochain de la cote de France, ijuant à lui , il reprit la route du nord- ouest vers la lin du jour. Lord Howe s'obstina à le suivie ou plutôt à nin (lier presque à ses côtés , heureusement pour le convoi américain, qui approchait sous l'escorte du contre-amiral Vanstabel.
Le 13 prairial, cette flottille de navires marchands , chargée de la sub- sistance d'un peuple, passait tranquillement sur le champ de bataille où les deux escadres avaient élé naguère aux prises. De nombreux débris du combat, des hunes, des pièces de sculpture, des galeries, des ligures bri- sées flottaient encore à la surface des eaux : au-dessous , dans les profon- deurs de l'abîme, dormaient les braves marins qui avaient succombé glo- rieusement.
ARISTIDE GUILBERT. - [National.)
DsiH'i- <tV Jflotlriilols.
Voyez, celle nature "que, sauvage, tailladée, tourmentée, voyez ce ciel plein de turbulence et d'irritation . ces eaux capricieuses el vagabonde» ; vous êtes dans un pays à part.
Ici un plateau régulier, à la cime, car l'ouragan l'a nivelée, plus bas ces lianes à pics; à droite, la Houpe-du-Lion, imitant si bien le formidable dominateur de ces contrées, qu'on dirait le roc de granit ciselé par la main des hommes ; à gauche, embrasure mortelle , la Guculc-du-Diable , par où si? décbatnent les raffales écrasantes. Au pied de ces masses impo- santes, une belle cité propre et blanche comme l'étalage d'une blanchis- seuse au bras des mûriers ; et en avant une rade spacieuse el dégagée.
L'ouragan s'élance, se développe et voile la cime des monts avccd'bor- ribles gémissemens. La tablé est mise, dit le matelot d'une v»i\ faible.
Il a raison de trembler, la r se gonfle, elle envahit la plage, ébranle les
rochers qui la protègent; elle monte, elle est aux nues. Les câbles sont luises les navires eu lambeaux, les débris des mâtures et des carennes inondent la grève, el ça el là des cadavres d'hommes broyés el mutilés. ( est que la lame écumeuse les a saisis dans son vol, elle les a vomis au 'oin, elle les a tordus el abandonnés enfin aux bètes féroces de ces con- trées.
Cela s'appelle le Cap-de-Bonnc- Espérance, autrefois nommé le Cap-des- Tcmpëlcs. Sa ville, on l'a baptisée Table-Baj ; c'était une colonie hollan- daise , c'est aujourd'hui un comptoir anglais... Où ce peuple usurpateur n'en a-t il pas ?
Gourmets, courbez la tête cl saluez avec respect! A quelques lieues de la ville du Cap, est un petit village nommé Constance; le vin de ce sol privilégie est le plus estimé du monde. J'en ai bu dans ces caves magnifi- ques et gigantesques , il était vraiment du crû celui-là ; et tous enviez sans doute un bonheur que je vous abandonnerais sans regrets , car je sois le plus aquatique des bipèdes des deux conlineni.
Mais ce n'esl pas à cette ivresse que je veux vous convier aujourd'hui ; et si je vous en parle, ce n'est que pour vous faire mieux apprécier la va- leur des contrastes, afin surtout de vous donner un avant-goût d« la scène
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LE CABINET DE LECTURE-
d'orgie dont je vous ai promis la fidèle esquisse. Ecoutez. Ce n'est point une page à la Gallot , ceci n'est ni une fantasmagorie, ni un rêve, ni un cauchemar ; ceci est une toile historique, un tableau vrai dans la masse, scrupuleusement vrai dans les détails. Si vous en retranchez quelque chose, il sera incomplet, et j'ai là devant les yeux ou plutôt, hélas! dans la pensée, l'heure de l'apprêt, la joie des convives, le grognement lourd des êtres phénoménaux qui s'agitaient autour du festin, et l'impatience de leur gloutonnerie. Rien ne m'échappa de cette enivrante bacchanale, rien n'en est perdu pour mes souvenirs.
11 y eut d'abord de la coquetterie dans la toilette, neuf femmes et douze hommes ; moi, pauvre, j'étais un être à part, une chose, on m'ac- cepta par commisération, on ne voulait pas me laisser mourir de faim : le Hottentot a aussi des niomens de générosité.
Quand on veut voyager avec profit, il faut tout voir, le torrent et le ruisseau, l'hurabrc coteau et la cime neigeuse, l'arbuste microscopique et le géant séculaire qui pèse sur le sol et le protège de ses larges rameaux. Quand on sait voyager , il faut jeter un coup d'œil sur la cité naissante, sur la ville achevée, et mille regards sur la terre inhospitalière, où les pé- rils, les fatigues, la mort même se dressent pour ainsi dire à chaque pas : le contraste, voilà la vie.
Les neuf femmes dont je vous ai parlé s'occupèrent donc de leur toi- lette. Elles s'étaient montrées à moi cinq minutes avant absolument nues; je les accueillis un instant après parfaitement vêtues, selon les mœurs et les usages du pays. Chacune d'elles servait tour à tour de femme ce cham- bre à sa voisine. Accroupes sur une terre fangeuse, elles se tenaient face à face, et des fragmens de peaux hideux, puans, passaient de main eu main. Quelles mains, juste ci :i! La première à l'ouvrage s'emparait de la tête qui lui était présentée, elle crachait dessus une salive verdâtre : la chair putride dont je vous parle était un débris d'hippopotame pris au piège ou mort de vieillesse, elle graissait le front, les joues, les cheveux, les lar- ges épaules, le sein immense, les reins athlétiques et le reste du corps de la dame. Celle-ci souriant, redressait avec fierté la tête et demandait si on ne l'avait pas trompée et si toute sa personne était bien enduite, si l'ongle en grappin arriverait difficilement à la peau , si elle pouvait enfin se pré- senter sans rougir à l'étranger visiteur ou à son mari. Les Hottentotes oat des maris.
Dès qu'on avait dissipé ses craintes, elle se mettait à son tour à la beso- gne, elle embellissait scrupuleusement sa compagne, et la toilette achevée, elles se rendaient au lieu du festin.
A son lever une Hottentote de moyenne taille, de moyenne corpulence, pèse 200 livres; avec ses atours , elle va jusqu'à 250 : jugez de la femme privilégiée, de la princesse; car ici le volume fait le mérite et la puis- sance.
Tout est prêt. Si vous avez été faire une excursion dans les lieux voi- sins et que vous vouliez rejoindre la bourgade, ne fatiguez pas votre vue à la chercher, reniflez en pivotant sur vous-même et les plus fétides exha- laisons vous guideront à merveille. On devine une Hottentote avec le nez bien plus qu'avec le regard.
Cependant on est assis sur le sol : une fumée notre s'échappe d'une masse informe qui s'est roussie sur des branches consumées. Le cadavre est là ; c'est un quartier d'hippopotame, un débris de porc-épic, une cuisse de rhinocéros, les pieds d'un éléphant mort de vétusté, peu importe.
Les convives se pressent, s'élancent armés d'un morceau de fer tran- chant, ou d'u:i véritable couteau avec son manche acneié '?. !a ville du Cap. Le coi ps est entamé, de rudes lanières d'une chaire rouge ou violacée, san- guinolente, sont arrachées péniblement; le plus âgé des convives frappe trois coups dans sa main au milieu du plus parfait silence ; c'est peut-être une prière. Au dernier coup, les bras s'agitent, les mains se lèvent, les yeux deviennent flamboyans d'intempérance, les gueules s'ouvrent pour recevoir les lambeaux de chair, de larges mâchoires s'agitent turbulentes, et vous croyez entendre le glouglou d'une eau fangeuse tourbillonnant dans un égout. Le Hottentot dîne et exprime sa joie.
L'estomac est satisfait, l'abdomen est tendu, hommes et femmes res-
semblent à des i uuids énormes mis en mouvement. Si l'un d'eux est privé de ses crocs cai'cinés, son obligeant voisin ou sa généreuse voisine lui vient galamment en aide. 11 approche ses lèfres bien défendues des lèvres mendiantes du p; aient. Chacun d'eux tire de son côté, et quand le mor- ceau de cuir est d ivisé, la personne qui a rendu service restitue, sans le saisir avec les doigts, comme font les mères des oiseaux à leurs petits, la becquée imbibée d 'une salive mousseuse, dont on le remercie avec un sou- rire plein de délie, itesse
Le repas n'est p as complet, il y a encore deux services, quelquefois même trois chez ces ardens sybarites de l'Afrique méridionale : dans l'ivresse d'une vieftoire remportée contre un rhinocéros mort ou malade, oa va jusques à q uatre. Je vous ai promis le tableau complet, achevons-le.
Dans des vases de terre d'une forme incorrecte, tantôt à long bec, tan- tôt à large ouver ture , on a jeté pêle-mêle du sang du porc-épic, de la graisse d'hippopo lame, des racines hachées menues, quelquefois aussi du gazoï. pilé, le lowl imbibé d'eau. On bouche le vase à l'aide de feuilles ver- tes pressées avec le poing ou le talon, et le récipientde terre exposé à uu feu actif chauffe et cuit les alimens qui lut ont été confiés. Quand ils se sont bien mêlés , bien imbibés , bien précipités les uns dans les autres , quand le mastic est parfaitement compacte, on brise le vase, une boule énorme roule s &x le gazon , on compte les convives, et l'un d'eux coupe à l'aide d'un cass\e-tête cette macédoine convoitée d'avance par d'avides re- gards; les trois, coups sont frappés de nouveau, et la seconde orgie com- mence.
Dans une c\e mes excursions autour de Table-Bay, j'ai voulu goûter aussi de ces étranges gourmandises ; eh bien ! dussiez-vous révoquer en doute la vér acité de mes paroles, je vous jure que cela me parut exécra- ble, presque mortel, et que j'en vomis plus de deux heures. Une bouchée seule ni'ava il terrassé ; peut-être avec uu peu plus d'audace me serais-je façonné à 1 a pitance <de mes amphitrions.
J'ai vu à deux lieues de Constance quatre Hottentots marrons faire cuire un porc-é pic embroché sur des charbons ardens ; puis le déchirer de leurs mains et le dévorer iivec les intestins non vides. Si la civilisation était ar- ; rivée jusi ju'à eux, ils auraient été, je gage, les colons d'une nouvelle ré- publique naissante au milieu des profondes solitudes de cette partie sau- vage du continent afri. cain.
Le H attentot fabriqt te aussi à l'aide de quelques fruits aigrelets, de quel- ques racines malléabli s trempées dans de l'eau et exposées au feu, une sorte de liqueur enivrante qui lui donnerait presque du courage et de l'intelligence, si le ciel avait opéré un miracle de plus. Peut-être Dieu lui- même a-t-il limiité sa puissance.
Dès que le r epas est achevé, dès que toutes ces belles choses sont accom- plies, la torpe ar, le sommeil s'emparent de la bourgade, les uns ont la force de se tr aîner jusque dans leurs cases souterraines dont le sommet dépassé le se .1 de deux ou trois pieds au plus, les autres roulent bientôt immobiles ai ttour du foyer, un ronflement universel se fait entendre, l'acte de vie est ac compli ; vous avez cessé d'observer, vous saisissez vos crayons, votre calepi n, vous achevez votre esquisse au milieu de ce troupeau in- fect et imn- ,obile, et vous vous félicitez d'avoir étudié dans son existence de brute, 1 e peuple le plus sale, le plus idiot, le plus lâche, le plus hideux , le plus in- ;omplet du monde.
Et si v ous songez plus tard que ce repas a lieu au milieu des forêts éternelle .-s qui pèsent sur le soi des steppes sauvages et des lagunes im- menses où se vaairent les hippopotames, quand vous songez qu'il s'a- chève auprès de l'antre du tigre qui bondit, de l'hyène qui grogne, de l'éléph ,ant et du rhinocéros qui déracinent ou brispnt les troncs gigantes- ques, du lion qui rugit, de l'ouragan qui décapite les forêts , des catarac- tes (i ,u ciei qui ouvrent leur gueule béante , vous vous demanderez com- nien t H se peut qu'il y ait encore des Hottentots sur la terre, comment il se f ait qu'ils fuient une vie paisible àciité d'une cité florissante et les ha- bit odes sociales d'un peuple qui comprend une vie autrement taillée que la leur ; je réponds :
LE CABINET DE LECTURE.
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C'est que dans la ville du Cap, le Hottentot serait esclave, et qu'il est libre dans ses déserts. JACQUES arago.
(Dimanche.)
SCIENCES.
_ __. 33a
PERFECTIONNEMENT Dl DAGUERRÉOTYPE.
Le Daguerréotype vient de recevoir un perfectionnement aussi remar- quable qu'inespéré. Jusqu'à ce jour on n'avait pu, à l'aide de cpt il meut, saisir l'image des objets mobiles, tels que les feuilles d'arbi par les vents, les voiles des vaisseaux, les nuages, les traits mnes
is certains cas, l'expression de leur physionomie, iii. Daguerre vient de surmonter celte difficulté au moyen d'un procédé qui ré tion de seconde le temps m a ssaire à l'action photogénique. M. Arago a annoncé ù l'Académie des sciences que M. Daguerre lui adresserait un rapport sur cette nouvelle découverte.
PROPl . SINGULIÈRES DES SREVETTES ET DES ANGUILLES.
— M. Valot écrit à l'Académie des : tir annoncer que de
tes saisies par la glace vivent encore quand ou les fait dégeler avec précaution. On sait qu'en Russie on transporte de Pétersl) scou
des anguilles gelées subitement , qui se conservent I s dans cet
élat et reprennent leurs mouvemensen faisant foudre !.. - lai e qui les en- toure.
CHAUSSÉE NATURELLE SOUS-MARINE DÉCOUV1 AMÉRI- QUE. — Une lettre de Pensacola [Florjdes occidentales) contient quelques détails curieux, mais malheureusement encore incomplets, sur une d verte géologique fort remarquable, indiquée par une dame française, su- périeure de l'institution catholique des jeunes .1 ille, et véri- liée par M. de Gueydon, commandant le brick de guerre le Danois.
« Pensacola, 19 octobre ïS'.\0.
> Je puis vous donner actuellement des explications sur la singulière découverte d'une chaussée naturelle dans la baie de Pensacola. Cette cu- Vt nés remarquable a déjà élé \isiiéc plusieurs fois, depuis le départ du brick de guerre français le Danois, dont le commandant M. de Guey- don fut le premier à la reconnaître et ii : r, autant que les eaux, qui étaient alors à une haute élévation, le 15 juillet, le 1 i purent permet- Ire. Depuis celte époque, MM. les officiers de la Frégate américaine tke Warrcn l'ont exainin e, au commencement de septembre ; enfin M. Cos- mao Dumanuir, commandant de la corvette française la .S l'a visi- tée auvi le 3 du mois d'octobre. Connue alors les eaux étaient basses, il a . acilo de contempler à loisir ce monument de la nature ; et \oici le ré- sultat des observations auxquelles il a donné lieu :
» Cette chaussée, d'environ cent pieds de largeur, parait s'étendre dans toute la longueur de la baie, c'est-à-dire une lieue e: demie au-dessous de l'embouchure de l'Escambia, parce qu'au point opposé on la voil reparaî- tre; et, selon toutes les appari : ilines d'ocre et de terre gli 11 tes de sable qui entourent cette baie de lou- pétrification a élé dans le prin- cipe un énorme amas d'arl : - eaux ou par une cataslro- phe quelconque , qui, s'étanl amoncelés, ont barré celle baie dans toute son étendue. Le milieu de celle clia:. irésente qu'une seule niasse parfaitement solide , tous les troncs, touli les branches ayant
et, il faut trancher le mot, soudés et joints en - r une ma-
tière ferrugineuse, comme si cet immei I s'était opéré au fourneau
d'une forge. Les deux côtés présenicnl di s ragmens holés, dont les uns sont parfaitement ronds, comme celui que je vous envoie ; lesaulres vous a\ez aus-i un spécimen sont fi 1 .erses branches, toujours
réunies par le même ciment. Quelques fragment ont déjà été envo] des musées de France, d'Amérique et d'Angleterre.
3(38 . i E38Qg<I>8i8$933.
\i IBM SCRITS ET MÉDAILLES. — Le conseï v ire de la Bibliothèque
possède un beau manuscrit contenant la copie de la relation des guerres de Louis XIV pendant l'année 1674, avec cari,', et plans enluminés. Le conservatoire a liait [uisition de 85 médailles de la Bactriane,
dont '.) d'or el 11 d'argent; toutes rares, plusieurs inédites.
On a découvert dans un jardin du faubourg Cauchoise Seine-Inférieure) une statuette ci plusieurs médailles. La statuette en bronze, longue d'en- viron dix pouce avee un Gni et une délicatesse remarquables, représente un Hercule portant sur l'épaule sa massue. Elle est parfaite- ment conservée. Les médailles semblent remonter aux Antonins. Ces ob- jets, qui dénotent d'une manière si évidente les iraces de la domination romaine dans notre pays, ont été acquis par M. Deville pour être dépi au musée de Rouen.
ANTIQUITÉS ROMAINES. — Dans les bois d'A vallon, a un bon quart de lieue de la route d'Avallon à Loi mes et à environ une lieue de Uar- rault, on a trouvé les restes d'une vaste habitation ayant purement appar- tenu, il y a quinze ou seize cents ans, à un riche Romain ou à quelque t des Gaules. Le bois où existent ces ruines est la propriété de M. le comte César de Chnslellux. Il y fait faire des touilles en ce moment, et l'on y trouve des choses vraiment curieuses. Le sol ou carrelage de plu- sieurs pièces de cette habitation est en mosaïques; il 5 en a une surtout qui esl d'une beauté remarquable, li paraîtrait que quand les Gaulois ont autrefois chassé les Romains, ils ont assiège ou surpris cette villa, puis l'ont incendiée et détruite; car ce qu'on en découvrcaujoùrd'hui est non- seulei les arbres qui ont crû sur les débris, mais bien
encore enseveli sous une couche de cendre et de charbon. On a trouvé l'intérieur de cette habitation les ossemens de cinquante-deux per- sonnes, mises les unes auprès des autres et couchées sur leur coté, sans doule pour tenir moins Je place; 1 ui 5, qui vont être continuées
par les ordres et sous la direction de M. 1 |e I lustellux, fourni-
ront plus tard des rcnsc'gnemi ns précieux sm Tobjei'dc la découverte qui vient d'être faite et qui parait fort importante.
— l ne découverte importante, et qui fournit une nouvelle preuve du séjour des Romains sur le territoire de l'ancien Pagus-AUiardcnsis , a eu lieu récemment à La Réole, el nou sons un devoir de la signa-
ler. C'est un dépôt funéraire reconnu dans la partie sud est et au pied du
coteau du Castel-d Alllard, prés le viaduc du Charros. Indépendant ni
de trois squelettes assez bien conservés, ou a trouve une grande quantité ,s, el plusieurs urne.-, cinéraires et autres vases en terre cuite, la plupart en débris, parmi lesquels nous avons remarqué :
ux patères, l'une d'argile fine, rouge, recouverte d'an beau ver- nis, d'une : .mie, et portant la marque de fabrique CCO estam- pée en relief; la seconde, en terre de même couleur, mais commune, ■ •ni vernis 2. Un va e servant à l'allaitement, blanc jaunâtre el d'une parfaite con- ition; Deux vases en forme d'urne, à deux anses, (erre rou
. môme terre , remplie de cendn ! . de 1 h u bon et d'os calci:.
Deux urnes noires, renfermant aussi des ossemens ;
On a enfin rencontre un fragment de lacrymatoire, en verre vert, plu- sieurs morceaux d'un métal méconnaissable paraissant avoir appartenu à des fibules , etn ind-bronzc, aux effigies de Ira
jan, d'Adrien et d'Antonin-le-Pieux. Celle dernière avail été dé| os iedanj l'une ont Irouvi inés sur un ter
rain de 11 mètres sur 8 d'étendue, et à diverses profondeurs.
LE CABINET DE LECTURE.
— A Rome, on a déb'ayé l'aquéduc de l'empereur Claude. Ce monu- ment, qui de jour en jour se développe plus à la vue, excite l'admiration générale par ses dimensions colossales et la hardiesse de son style.
Les ouvriers qui travaillaient au démolissement des deux tours pla- cées près la porte Majeure, à Rome, ont dérouvert dans les fondemens de la tour de droite un bas-relief antique de grande dimension, représen- tant une boulangerie romaine, où l'on voit tous les détails de la fabrica- tion du pain.
AXTIQIITÉS SAXONNES — A Margate une immense grotte, creusée vers le temps de l'heptarcbie saxonne, a été découverte et parait devoir jeter quelque jour sur les habitudes des Saxons. Une affaire meurtrière et décisive eut lieu sur cet emplacement en:re les Saxons et les Danois. A plusieurs reprises il a été découvert dans la plaine qui avoisine la grotte, des quantités considérables d'ossemens réduits en poussière ; des squelettes entiers avaient môme é'.é conservés. On a trouvé des armures de cette même époque. La grotte s'étend à une grande dislance sous une colline; des promenades, des chambres, des parsages nombreux y sont tracés, et les voûtes sont chargées d'inscriptions curieuses. Ce travail a dû être fait à la lueur de torches. La découver! e de la grotte a été due à une exca- vation dans une propriété située au dessus.
CHRONOLOGIE HI'S HIVERS !tIÛODHÏCX.
En 358, l'empereur Julien, qui passa ses quartiers d'hiver à Paris, pro- bablement dans le palais dont les ruines se font encore remarquer rue de la Harpe, dit qu'en celle année l'hiver y fut plus froid qu'à l'ordinaire, la Seine charriant des glaçons qui, réunis et consolidés, formaient un pon* sur cette rivière. En l'an 763 et en l'an 801, l'hiver fut très rigoureux. En S22, les chareltes passèrent sur la Seine durant plusieurs mois. En 1067, 1210, 1305, 1354, 1358, 1361, 1364, 1408, 1420, les Pari- siens eurent à souffrir des hivers.
En 1433 la, gelée commença à Paris le dernier jour de l'année et conti" nua pendant trois mois.
Les années 1460, 1480, 1493, 1507, 1522 sont encore signalées par les historiens comme ayant eu des hivers froids. En 1544, on coupait le vin dans les tonneaux avec des haches. En 1600 et 1608, les hivers furent très froids.
L'hiver de 1621-1622 fit sentir sa rigoureuse température jusqu'en Ita- lie, En 1638 et 1657, le froid fut excessif.
De 1672 à 1663, la gelée dura à Paris du 5 décembre jusqu'au 8 mars. En 1665, il y eut 21" 2/10™" centigrades de froid à Paris. Pendant l'hiver de 1676 à 1677, la Seine fut prise pendant trente-cinq jours consécutifs.
L'invention du thermomètre remonte, comme on sait, h l'année 1590, mais ce ne fut guère qu'au commencement du xvin* siècle qu'on en fit gé- néralement usage. En effet, depuis le commencement de ce siècle, nous possédons une série d'observations faites avec ce précieux instrument. C'est ainsi qu'en 1709 on compta 23° 1/10°" de froid à Paris; en 1716, 18° 7 10™" ; en 1729, 15" 3/10'"" ; en 1740, il y a un siècle, la Seine gela entièrement; en 1742, le thermomètre descendit à 17°; en 1744, la Sei- ne gela encore : en 1747, on eut 13° 6/10°" de froid ; en 1748, 15" 3/10°"; en 1754, 14° 1/10"; en 1755, 15° 6/10°"; en 1762, la Seine fut prise partout; en 1767,on eut 15° 3/10™"; en 1768, 17° 1/10°'; en 1771, 13' 6/10°"; en 1776, 19° 1/10°*; en 1783, même degré de froid ; en 178S, 3ï* 8/10""; en 1795, 28° 5/10°", et la gelée dura 42 jours; en 179S, ou eut 17* 6/10*" et 32 jouis de gelée; on se rappelle la campagne de Russie en 1> 12; en 1819, la Seine gela entièrement ; en 1820, on eut 14° 6 10°" de froid ; pendant l'hiver 1829 à 1830, 16° 3/10°" ; en 1836, même degré de froid ; enfin, en 1838, le thermomètre de l'Observatoire marqua 19° centigrades.
La température moyenne de la capitale pour chaque année est extrê- mement variable ; mais la température moyenne d'un grand nombre d'an.
nées, d'un demi-siècle, par exemple, oscille entre 10 et 11 degrés centi. grades.
A 9° centigrades, la^Seine gèle.
Le plus grand froid qui ait été remarqué à Paris est celui de l'hiver de 1795 ; aussi toutes les personnes qui le traversèrent s'en souviennent par- faitement. Le thermomètre descendit à 23° 1/2.
Une expédition scientifique et commerciale de la première importance se prépare à Londres en ce moment. 11 ne s'agit de rien moins que de re- monter le Niger tout entier, et d'établir des relations avec tous les peu- ples riverains. On sait que l'expédition des frères Lauder a amené, il y a quelques années, la connaissance du cours du Niger inférieur et de ses embouchures dans le golfe de Bénin. L'expédition actuelle se compose de trois bateaux à vapeur en fer, dont l'un peut être démonté complètement. Ce dernier est destiné à conduire l'expédition au-delà des cataractes de Boussa, si ces rapides courans ne peuvent être surmontés par toute la flotte dans la saison des hautes eaux. On visitera aussi Sacatou, Tom- bouctou et Djenné , et l'on espère compléter la série d'observations de MungoPark. Les fonds de cette belle entreprise ont été faits par une so- ciété particulière, mais le gouvernement anglais donne les instrumens de physique nécessaires aux observations, et fournit un certain nombre de matelots et d'ofDciers delà maiine royale. L'expédition doit partir de Londres au mois d'avril prochain.
Tribunaux.
POLICE CORRECTIONNELLE.
La dernière dent de ma tante.
Simplice Milliard est traduit en police correctionnelle par M. Claude Michard, son oncle. L'oncle est accompagné de madame son épouse, gran- de personne âgée, fardée et prétentieuse, qui pince les lèvres pour dissi- muler sans doute l'absence des dents, et se confond en révérences et en salutations. Quel est le crime du pauvre Simplice? M. Michard nous l'ap- prendra.
M. Michard. — Simplice est mon neveu, cela est vrai ; mais le fait dont il s'est rendu coupable a b'isé tous les liens du sang... Simplice, tu n'es plus mon neveu.
Simplice. — C'te bêtise ! comme si je n'étais pas toujours le fils de votre frère.
— Au physique, il n'en peut être autrement ; mais au moral, je te renie.
— Ah ! mon oncle ! que vous êtes jobard ! Au lieu de me combler
de bénédictions pour ce que j'ai fait, vous me traînez devant les tribu- naux, comme un Turc!
— Vous vous êtes conduit au vis-à-vis de M" Michard, votre tante (\rc Michard fait la révérence), comme un franc Iroquois.
— El vous, vous êtes un mari bonace... pour ne pas dire mieux. M" Michard, respirant des sels. — Ah ! ciel !
M. Michard, soutenant son épouse. — Eméline !... (A Simplice :) Mal
heureux, tu veux donc sou décès! tu veux donc commettre un tan-
ticide !..,