Digitized by the Internet Archive
in 2010 witii funding from
University of Ottawa
littp://www.arcli ive.org/details/lescomplotsmilitOOguil
n
LES
COMPLOTS MILITAIRES
LA RESTAURATION
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Susde et la Norvège.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en juin 1895.
•vHis. TYi'. i)K i;. l'LON, ^()LIUurr kt c'", H, iiui; (lAn.vNCii-.ui'. . — 5S7
LES
COMPLOTS MILITAIRES
sous
LA RESTAURATION
D'après les documents des Archives
PAR
E. G-U I LLON
D O C T K U R ES LETTRES
PARIS
LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE CARANCIÈRE, 10
1895
Tous droits réservés
PREFACE
Les complots militaires formés contre la Restauration, de 1820 à 1823, donnent seuls de l'intérêt dramatique à une période de quinze ans qui contraste par sa tranquillité avec l'agi- tation de la Révolution et de l'Empire. Les af- faires de Belfort et de Saumur, les noms du général Berton et des sergents de La Rochelle parlent plus au souvenir du peuple que les dé- bats parlementaires les plus éloquents.
Ces complots ont trouvé leur place dans les histoires classiques de la Restauration (1). Mais
(t) Voir : Ch. de Lacretelle, Histoire de France pendant la Restauration, 3 vol. in-S", 1829-1835. — Lubis, Histoire de la Restauration. 6 vol. in-8», 1887. — A. de Vaulabelle. Histoire des deux Restaurations jusqu'à l'avènement de Louis-Phi- lippe, 8 vol. iu-S", 1844-1854. — A. de Lamartine, Histoire delà Restauration, 8 vol. iii-S", i85i-i853. — L. de Viel-Castel, His- toire de la Restauration, 18 vol. in-S", 1860-187(3.
L'histoire de A. Nelleinent, (/( vol. in-8°, iSGo) est inachevée et s'arrête en 1818.
Il faut lire également Duhmre, Histoire de la Révolution fran- çaise,de i8j4 à 18J0 ^S vol. in -S", i838), Duvertjier de Haiiranc,
1
2 PREFACE
ils n'ont pas encore été présentés séparément, avec leur caractère particulier et dans leur cadre purement militaire. C'est ce que j'ai essayé de faire dans ce livre, après celui que j'ai consacré aux Complots militaires sous le Consulat et r Empire. Aux articles du Moni- teur, aux travaux imprimés, j'ai ajouté les documents manuscrits des Archives Nationales (série F 7). et du Dépôt de la guerre (Correspon- dance générale), les plus propres à renouveler celte histoire, et surtout à faire connaître ce qu'on ne connaît guère encore, l'armée de la Restauration.
Cette armée a porté des couleurs que le pays avait oubliées. Pendant quelques années, on s'est efforcé de les lui rendre odieuses, on l'a même poussée à les trahir. En dépit d'excita- tions imprudentes ou coupables, l'armée est restée fidèle, et cette leçon d'hier est une espé- rance pour demain.
On est heureux de rappeler, en effet, que,
iH.sLoire du f/ouvenument parlementaire, et les Mémoires du cliancclier l'asijiiicr, roccinment publiés, 0 vol. in-8°, i8()5.
Va\ (leliors de celte source commune do renseignements, on Irouvcra pliis loin la bililio^raiiliie iiarliculièrc ;^ cl:n(iuc cliaiii- Ire.
PRÉFACE 3
malgré toutes les vicissitudes de la politique dans notre pays, quand il s'est agi de devoir, d'honneur et de sacrifice, notre armée n'ajamais regardé aux couleurs du drapeau. 11 lui a suffi de savoir que c'était celui de la France.
LES COMPLOTS MILITAIRES
sous LA RESTAURATION
CHAPITRE PREMIER La Restauration et l'Armée.
La Restauration et l'armée s'étaient senties enne- mies dès le premier jour.
Dans l'armée impériale que lui livraient les événe- ments inattendus de i8i4, que trouvait, en effet, la Restauration ? Les débris de ce million d'hommes, enthousiastes et terribles, que la Révolution avait fait sortir du sol de la patrie en danger, et lancés contre la coalition des rois.
En vain Napoléon avait marqué les nouvelles levées de son empreinte puissante ; l'esprit de la Révolution survivait dans les armées de l'Empire ; c'étaient les
6 LES COMPLOTS MILITAIRES
principes de la Révolution qu'elles avaient propagés partout dans leur marche victorieuse.
La politique de la Restauration à l'ég-ard de l'armée était donc toute tracée. C'est cette politique qui lui inspira les fautes de i8i4 et qui, après i8i5, souleva contre elle tant d'hostilité.
En i8i/i, la première Restauration ne se borna pas à proscrire le drapeau tricolore, à confier le ministère delà g-uerre au g-énéral Dupont, à honorer la mémoire de Cadoudal, de Pichegru, de Moreau. Pour des rai- sons d'économie, elle décida la réduction de l'effectif. Elle ne g"arda que io5 régiments d'infanterie, 50 de cavalerie, 12 d'artillerie, 3 du génie : en tout 824.000 hommes et 82.000 chevaux. Une ordonnance du 12 mai 18 14 renvoya tous les officiers qui, par par l'ancienneté des services, les blessures ou les infirmités, avaient droit à la retraite. Les autres, ceux qui excédaient le complet réglementaire, furent mis en non-activité avec le traitement de demi-solde. Le nombre s'en éleva jusqu'à i4.ooo.
En revanche, on organisa une maison du roi, petite armée privilégiée qui fut inscrite au budget pour plus de -m) millions (i).
(i)La maison du roi en i8i/( comprenait : a rct!;imcnts d'infan- terie de la vieille f^arde sous le nom de corps royal des grena- diers fit des c/tasseiirs de France; 4 rcy;imenls de cavalerie, iransfbrmcs ét;;a!emenl en corjis ruyau.c : cuirassiers, dragons, chasseurs, clievaii-lég'ers, lanciers ; l\ anciennes compagnies
LA RESTAURATION ET L'ARMEE 7
Dupont, au bout de quelques mois, fut remplacé par le maréchal Soull (,3 déccmt>re). Mais les impru- dences continuèrent et ce fut bientôt contre les Bour- bons une conspiration g-énérale. « On conspirait, comme on dit, sur les bornes, au coin des rues. Per- sonne, si ce n'est le ministère, n'ig-norait ce qui se passait. » (Savarj.)
L'irritation n'était nulle part plus g-rande que dans l'armée. Elle y était entretenue par les propos et les allures des officiers à la demi-solde (i). Dès i8i4, on avait parlé de complots militaires contre la famille royale. Au commencementde i8i5, un g-rand nombre de g-énéraux, groupés autour du maréchal Davout, Drouet d'Erlon, Lefebvre-Desnouettes, les deux Lalle- mand, Merlin, Chastel, Corbineau, Chouart, Sebas- tiani, Freg-eville, Fressinet, etc., comptaient sur un mouvement militaire qui devait éclater dans le Midi et g-ag-ner Paris. Les Bourbons renversés, on serait allé cherché Napoléon à l'île d'Elbe. On ig-norait alors le coup de théâtre qu'il méditait.
Un autre complot, plutôt orléaniste, avait été formé dans le Nord sous l'inspiration personnelle de Fon- des gardes du corps et 2 nouvelles (sous Marmont et Borthicr), plus I compagnie de ciievau-légers, i de mousquetaires, i de gendarmes de la porte, i de gardes de la porte, i de Cent- Suis- ses, I de grenadiers du corps de Monsieur, et i de grenadiers à cheval : eu tout, io.33y hommes.
(i) Pour cette période, voir le livre de M. Henry Houssaye, j8i^>, qu'il est inutile de refaire et difficile de résumer.
8 LES COMPLOTS MILITAIRES
ché. Il y était entré Drouet d'Erlou, en g-arnison à Lille, sous les ordres supérieurs dumaréchalMortier, Lefebvre-Desnouettes, ancien colonel major des chas- seurs de la g"arde, actuellement chasseurs royaux, cantonnés à Cambrai ; les deux Lallemand, l'un Henri, dit Lallemand aîné,g-énéral de cavalerie, éner- g'ique, ambitieux, turbulent, charg-é delà subdivision de l'Aisne ; l'autre, Charles, ancien colonel d'artil- lerie de la g-arde et quelques autres.
Il était convenu, vers la fin de février i8i5, que, sur un mot d'ordre envoyé de Paris, les troupes de la iG** division militaire (Lille) descendraient sur Paris en ralliant toutes les autres garnisons, entreraient dans la ville et s'empareraient du roi et de la famille royale. Qui mettrait-on à la place ? On ne savait trop. L'essentiel était de jeter bas Louis XVIII. Le g-énéral Ghouart disait, dans son lang-age pittoresque d'ancien cuirassier : « Moi, tout ça m'est égal, pour- vu que le g"ros cochon s'en aille. »
Pendant qu'on se livrait à ces menées. Napoléon revint de l'île d'Elbe (i'''' mars).
Fouché apprit le débarquement dès le 5 mars, mais n'en résolut pas moins d'ag-ir. Ou bien le mou- vement du nord fermerait à Napoléon la route de Paris, ou bien il tournerait en sa faveur. Dans tous les cas, il était avec le vainqueur.
Le 7 mars, profitant d'une absence de Mortier,
LA RESTAURATION ET L'ARMEE 9
Drouet expédia aux troupes de la rég-ion l'ordre "de descendre sur Paris. Ne doutant pas que l'ordre ne vînt du ministère, plusieurs rég-inients se mirent en marche, le 8 et le 9. Mais le maréchal Mortier étant revenu brusquement à Lille, Drouet révoqua l'ordre de la veille, et la plupart des troupes reg-ag-nèrcnt leurs cantonnements.
Lefebvre-Desnouettes persista. Parti, le 9, de Cambrai avec ses chasseurs, il arriva le soir à La Fère. II y fut rejoint, dans la matinée du 10, par les deux Lallemand. Ils essayèrent alors d'entraîner la g-arnison de La Fère. Ce fut en vain. Le g-énéral d'Aboville, qui commandait l'artillerie, et le major Pion des Loches, qui nous a laissé le récit de cette équipée, ne voulurent rien entendre (i).
Les conjurés s'éloignèrent et se l'abattirent sur Chauny, dont ils soulevèrent les troupes, puis sur Compièg-ne, où était le 7""' chasseurs. Le 7""' chas- seurs ne boug'ea point. Les chasseurs royaux, eux- mêmes, édifiés sur ces manœuvres bizarres, refu- sèrent d'aller plus loin et rentrèrent à Cambrai, laissant là leur colonel. Le coup était manqué.
Lefebvre se réfug-ia auprès du g-énéral Rig-au, qui commandait à Châlons. Les deux Lallemand, le colo-
(i) Voir Moniteur, 181O (12 mai). Procès Lefebvre-Dcs- noueltcs. — Pion des Loches, Mes coiii/iafjnes, i vol., 1889. in-S".
1.
10 LRS COMPLOTS MILITAIRES
nel Marin, de l'artillerie de l'ex-g-arde, le capitaine Brice et quelques autres conçurent alors le projet de se jeter à travers champs et de rejoindre Napoléon. Ils g-alopaient à toutes brides sur la route de Lyon, quand ils furent arrêtés par la g-endarmerie. Drouet était déjà sous clef à Lille ; les deux Lallemand furent incarcérés à Laon. Le 20 mars les sauva, mais la seconde Restauration ne les oublia pas.
Le retour de Napoléon fut un malheur. Il n'était souhaité que par l'ar.mée qui espérait voir s'ouvrir une nouvelle carrière de fortune et de g-loire. Les Bourbons n'y virent, ne voulurent y voir que le triomphe, habilement préparé, d'une vaste conspira- tion militaire.
C'était une erreur, nous le savons aujourd'hui. Mais comment s'en défendre alors, devant la défec- tion, immense et rapide, qui se fit autour de la famille royale, devant ce mouvement extraordinaire et spontané qui jeta l'armée dans les bras de son Empereur? Voilà pourquoi, au lieu d'en accuser ses propres fautes, la Restauration ne s'en prit qu'à l'armée impériale. Ce qui n'était qu'aversion en 18 14 se tourna en ressentiment en i8i5. En i8i4, on s'é- tait contenté de réduire l'armée. Après Waterloo, on la supprima,
L(; lO julMet iHi5, huit jours après .sa rentrée à Paris, dans uiu; ordonnance contre-sitii-née pur (Jou-
LA RRSTAURATrON ET L'ARMER 11
vion Saint-C'yr, Louis XVIIf prononça la dissolatlon de l'armée impériale. L'armée nouvelle devait être composée pour l'infanterie de 80 légions, dites dé- partementales ; de 4? r%iments de cavalerie, 12 d'artillerie, et 3 du g-énie.
On travailla alors au licenciement de l'armée qui s'était retirée sur la Loire avec Davout. On lui cacha l'ordonnance du iG, et on lui demanda d'abord de se soumettre aux événements de Paris, c'est-à-dire au rétablissement de la royauté ; puis de renoncer, encore une fois, au drapeau tricolore. Davout lui dit, au quart! er-g'énéral d'Orléans : «... C'est à vous, sol- dats, à compléter cette soumission par votre obéis- sance. Arborez la cocarde blanche. Je vous demande, je le sais, un g-rand sacrifice ; nous tenons tous à ces couleurs depuis ving-t-cinq ans. Mais ce sacri- fice, l'intérêt de la patrie vous le commande. »
Quelques jours après, Davout, qui avait promis (( qu'aucune réaction n'était à craindre », apprit qu'une nouvelle ordonnance (du 24 juillet) était dirig'ée contre ses compag-nons d'armes. Il donna sa démission et fut remplacé par Macdonald.
Macdonald transféra le quartier g-énéral à Bourges, mais ne prononça pas encore le mot de licenciement. Il se contenta d'annoncer que, pour soulag'er les habi- tants du poids des log-ements, il allait étendre l'ar- mée. Ce fut le commencement de la dissolution.
42 LES COMPLOTS MlLlTAlRIiS
On disloqua les divisions et les biMgadcs ; les régi- ments d'un même corps furent séparés. On éparpilla jusqu'aux bataillons et aux escadrons de certains régiments. Une fois tous les liens brisés, on rendit publique l'ordonnance pour la réorganisation de l'armée (12 août), et l'on procéda au renvoi par déta- chements de manière à isoler toutes les résis- tances (i).
Avant même le départ des hommes, on avait commencé de frapper les chefs.
Tel fut l'objet dé l'ordonnance du 2^ juillet, qui envoyait devant les conseils de guerre compétents, « pour avoir trahi le roi, etc. » : Nev, Labedoyère, les deux Lallemand, Drouet d'Erlon, Lefebvre-Des- nouettes, Ameilli, Braver, Gilly, Mouton-Duvernet, Groucliy, Clauscl, Delaborde, Bertrand, Drouot, Cambronne, Lavalette, Rovigo ; et qui soumettait à la surveillance de la police, en attendant qu'il fût statué sur leur .sort, 89 autres personnes, parmi les- quelles les généraux Allix, qui avait défendu Sens
(i) Le licenciement s'étendit des bords de la Loire aux {gar- nisons des villes et des j)laces fortes. 11 n'y eut de difdcultés qu'à Strasbourg, où couimandait Rapp. La i^arnison de Stras- bourij (iCi.ooo 11. y, à latpiclle il était dû 700.000 francs de solde arriérée, refusa de se séparer avant d'avoir été payée. Elle prit pour cbef un seri^cnt-inajor du 7' léger, nommé Dalbousie, consii^'na ses officiers, occupa avec de l'artillerie les places et les rues, et mit la ville comme en état de siège. La solde payée, tout rentra dans le <lcvoir.
LA RESTAURATION ET L'ARMEE 13
contre les alliés, en i8i4; Exelmans, ancien aide de camp de Murât ; Lamarque qui venait de contenir la Vendée, avec Travot; Vandamme, vétéran des armées de la République ; Mouton comte Lobau, un des héros de la vieille g-arde; Pire, combattant de Water- loo ; Marbot, dont les Mémoires ont remis l'Empire à la mode; Hullin, un des « vainqueurs de la Bas- tille », juge du duc d'Eng-hien ; Dejean fils, Fressi- net et Mellinet.
Les excès populaires dans le midi avaient précédé la réaction juridique. Le maréchal Brune fut assassiné à Avig-non, le g-énéral Ramel à Toulouse; le g-énéral Lag-arde fut grièvement blessé à Nîmes.
La réaction juridique s'ouvrit dès i8i5 par les pro- cès de Labedoyère et du maréchal Ney.
« Pourmoi, s'étaitécrié Labedoyère, après Waterloo, si les Bourbons reviennent, mon sort est certain; je serai fusillé le premier. » Il ne se trompait pas. Ar- rêté à Paris, il fut condamné à mort et fusillé dans la plaine de Grenelle, le 19 août iSif). II n'avait que ving-t-neuf ans.
Traduit devant un conseil de g'uerre composé de maréchaux et qui l'aurait épargné, le maréchal Ney eut la malheureuse idée d'en décliner la compétence. Il fut alors renvoyé devant la Chambre des pairs qui ne demandait qu'à témoig^ner de son zèle. Il fut condamné à mort par 189 voix contre 17, et fusillé
14 LES COMPLOTS MILITAIRES
sur l'avenue de l'Observatoire, le 7 décembre (i).
A Paris, au commencement de 181 G, la prison mi- litaire de l'Abbaye renfermait les g-énéraux Belliard, Berton, Cambronne, Debelle, Decaen,Drouot,Dufour, Ornano, l'amiral Linois, les colonels Boyer, de Fau- doas, le capitaine Thomassin, aide de camp du g-é- néral Rig-au, le lieutenant Leblanc, des chasseurs de la g-arde, et beaucoup d'autres officiers. Dans les dé- partements, les arrestations n'avaient pas été moins nombreuses, grâce à l'ardeur des autorités nouvelles, et grâce à une loi du 2g octobre i8i5 dirigée contre les suspects, comme au beau temps de la Terreur. Aussi, cette époque est-elle restée tristement célèbre sous le nom de terreur blanche.
Il suffit d'en rappeler les procès militaires qui rem- plirent toute l'année 1816, et qui achevèrent d'aliéner ù la Restauration l'ancienne armée.
Tels furent, à Paris, celui de l'amiral Linois, g'ou- verneur de la Guadeloupe, et du colonel Boyer, com- mandant en second, coupables d'avoir replacé nos colonies des Antilles sous la domination impériale, pendant les Cent-Jours (i i mars 181O). Linois fut acquitté, mais Boyer condamné à mort (:>). Le g'éné-
(1) CF. Wclscliingcr, Procès du Mcircc/uil Ne;/, 1 yoL in-8". l'Ion.
(3) La peine de Moyen fut commuée. Sur rct épisode, voir Eotinemcnts du lu (liuidrloui>e en :8ii et pendant les Cent- Jours. A\f'c une rcliilioii du ju-ocrs du c. :t. I.in()is,i^nnverncur,
LA RESTAURATION RT L'ARMER 15
rai Debelle, condamnéà mort le 22 mars, vit sa peine commuée en dix ans de détention. Drouot, le sage de la grande année, compag-non de Napoléon à l'île d'Elbe, accusé «d'invasion de la France à main armée et d'attentat contre l'autorité légitime du roi », ne fut déclaré absous qu'à la minorité de faveur, le G avril, ainsi que Cambronne, le 20 avril.
Le g-éuéral Bonnaire, gouverneur de Condé pen- les Cent-Jours, et son aide de camp, le lieutenant Mietton, furent condamnés, le premierà la dégradation militaireetà la déportation, le second àmort. Bonnaire en mourut de douleur dans sa prison. Mietton fut fusillé à Grenelle, le 29 juin.
Les généraux Bertrand, maréchal du palais, et Savary, duc de Rovigo, ancien ministre de la police, furent condamnés à mort. Mais Bertrand était à Sainte-Hélène, et Savary dans les prisons de Malte. Les généraux Lefebvre-Desno nettes, Rigau et Gilly furent condamnés à mort par contumace. Enfin, Drouet d'Erlon, les deux Lallemand, Clausel, Braver, Ameilh furent également condamnés à mort ; mais ils avaient pu gagner l'étranger.
Dans les départements, les généraux Travot à Rennes, Gruyer à Strasbourg, Vaudoncourt à Metz, Chartran à Lille, Mouton-Duvernet à Lyon, furent
et de l'adjudant-général Boyer de Peyreleau, commandant en second; par le gênerai IJoyer de Peyreleau. Alais, i84<), in-S".
16 LES COMPLOTS MILITAIRES
condamnés à mort. Travot etGruyer furentcommués ; Vaudoncourt s'était réfug-ié en Belgique; mais Ciaar- tran fut fusillé à Lille, le 22 mai, et Moulon-Duvernet le fut à L\on, le 29 juillet.
A ces condamnations capitales, s'ajoutèrent le bannissement pour Vandamme, Lamarque, Grouchy, et bien d'autres ; l'emprisonnement, et surtout la mise en réforme qui jeta hors des rang-s plusieurs milliers d'officiers, et sema partout l'irritation et la haine. C'était une politique désastreuse. « L'armée avait été coupable, dit Marmont ; mais toute l'armée avait participé à la faute. On voulut faire des caté- g-ories, établir mille nuances entre ceux qui avaient servi plus ou moins Napoléon , et on ne vit pas les conséquences injustes, funestes et absurdes qui de- vaient en résulter, » [Mémoires, t. vu.)
Et le chancelier Pasquier écrit de son côté : « Je crois pouvoir affirmer que ces exemples, si persé- véramment exigés par les royalistes, loin de produire l'etlet sur lequel ils comptaient, ont provoqué chez un grand noniljrc de militaires des désirs de veng-eance dont on trouvera la trace dans une quantité de com- jilots, assez peu redoutables sans doute, quelquefois même fort méprisables, mais qui n'en ont pas moins, pendant plusieurs années, fatig-ué le g-ouvernement royal (i). »
(1) Mémoires, t. iv, iR 14- 1820.
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE 17
La dissolution de l'armée impériale, la proscription de ses chefs les plus populaires, s'accomplissaient, sous l'œil satisfait des alliés dont les troupes occu- paient notre territoire. En dépit de leur présence, n'était-il pas temps de donner à la France une armée nouvelle et dévouée à la royauté ?
Gouvion Saint-Cyr n'avait fait que passer au mi- nistère de la g-uerre, où l'avait appelé tout d'abord la confiance de Louis XVIII (9 juillet-24 septembre i8i5). II y avait été remplacé par Clarke, duc de Feltre.
Ministre de l'Empire de 1807 à i8i4, ministre de la Restauration du 11 au20 mars 18 1 5, Glarke s'était attaché à la fortune de Louis XVIII qu'il avait suivi à Gand. Rappelé au pouvoir, au lieu des qualités administratives que lui avait imposées Napoléon, il n'y apporta que les passions politiques inspirées par son nouveau maître. Il travailla à épurer l'armée de tout élément suspect, et la ferma à tous ceux qui avaient servi pendant les Gent-Jours.
En vertu d'une décision ministérielle du 12 octobre i8i5, une commission composée du maréchal Victor, président, des lieutenants -g-énéraux Lauriston et Bordesoulle, du maréchal-de-camp prince de Broglie, ancien émig"ré, du sous-inspecteur aux revues Du- porreux, du commissaire-ordonnateur Ghefdebien, et du chevalier de Querelles, ancien chef de bandes
18 LES COMPLOTS MILITAIRES
royalistes dans l'Ouest, secrétaire, fatchargée d'exa- miner la conduite des officiers de tout grade ayant servi sous rusurpation.
Après avoir déclaré que l'intention du roi, en ins- tituant la commission, était « d'écarter du tableau d'activité les hommes dang-ereux , capables de cor- rompre encore l'esprit des troupes, et d'établir une distinction nécessaire entre les officiers qui s'étaient associés avec empressement à l'attentat de l'usurpateur et ceux qui avaient seulement cédé à un exemple funeste », le ministre ajoutait que « le travail de la commission devait se réduire à constater la conduite dechaque officier, et à désigner, d'après cet examen, la classe dans laquelle il fallait le ranger ».
Tous les officiers inscrits sur les contrôles de l'ar- mée au 20 mars i8i5 se trouvèrent répartis dans une des vingt et une catéfjories(\m furent alors établies, et la place de chacun d'eux guida le gouvernement dans son indulgence ou sa sévérité.
Mais il ne suffisait pas de suspendre ou d'écarter les officiers, il fallait en trouver d'autres. Il était, en outre, nécessaire d'examiner les titres de cette foule d'ihnigrés, de Vendéens, de volontaires royalistes du Midi et d'ailleurs qui réclamaient le droit exclusif d'occuper tous les grades de la nouvelle armée.
Ce soin fut dévolu h une deuxième coimiiission nommée le 9.\\ octobre, et dans l;i(|U('lle (ig niaient,
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE lî
SOUS la présidence de Beurnon ville, MM. de la Tré- mouille et d'Andig-aé, anciens chefs vendéens, le duc de Caylus, ancien émig-ré, le maréchal-de-camp Decon- chy et le g-énéral Paultre de Lamothe.
Ce fut d'après les tableaux dressés par ces deux commissions, si étrangement composées, que le mi- nistre arrêta les nominations nouvelles. L'état-major était constitué. Restait l'armée. Gouvion Saint-Cyr l'org-anisa.
C'est une fîg-ure originale, entre tant d'autres de ces temps extraordinaires, que celle du maréchal que Paul-LouisCourier estimait « un des plus habiles dans l'art de massacrer son semblable ».
Né en Lorraine, de parents modestes, Gouvion s'était d'abord tourné vers les beaux-arts. La passion du dessin l'avait entraîné tout jeune en Italie et jusqu'en Sicile, parmi les monuments du passé. Puis il s'était senti la vocation dramatique. De belle taille et de mine avantag'euse, aux côtés de Talma et de Baptiste, il s'était essayé sur des théâtres de quartier, à Paris, sans beaucoup de succès. La Révolution le jeta dans une voie nouvelle, celle qui lui convenait et qui devait le conduire à la g-loire.
Enrôlé, en 1792, au i^' bataillon des chasseurs de Paris, il avait fait campag-ne plusieurs années sur le Rhin, avec des camarades comme Kléber, Desai.v, Championne!, Dessolles, Grenier, Molitor, et bien
20 LES COMPLOTS MILITAIRES
d'autres. Après avoir été désigné pour succéder à Hoche, en 17g7.il avait été envoyé à l'armée de Rome, où la faiblesse de Berthier et les exactions deMasséna avaient fait éclater une sédition militaire qu'il répri- ma. Ambassadeur en Espag-ne, sous le Consulat, chargé de l'armée de Naples, sous l'Empire, il avait quitté l'Italie pour l'Espagne, et s'était signalé par ses belles opérations de Catalogne, en 1809.
Désigné pour servir en Russie sous Oudinot, il avait sauvé son corps d'armée à Polotsk, triomphé de l'antipathie de Napoléon, et gagné son bâton de maréchal (1812). Enfin, il avait achevé de s'illustrer par la défense de Dresde, après nos revers de 181 3. Froid, précis, méthodique, Gouvion vivait plus souvent parmi ses cartes qu'au milieu de ses hommes. Mais il avait tout prévu pour eux et tout assuré. «Le maréchal n'ordonne rien pour demain, disaient-ils: nous serons tranquilles. » Et le maréciial, le soir, seul dans sa tente, jouait du violon.
Volontiers frondeur et naturellement ombrageux, comme la plupart des anciens officiers de Moreau et de l'arméedu Riiin, Couvion Saint-Cyr n'aimait pas Bonaparte. Pendant la première Restauration, il s'é- tait tenu à l'écart ; mais pendant les Cent-Jours, il offrit ses services à Louis XVIII, qui ne put les em- j)loyer.
(]'est à lui que le roi s'adressa dès son retour.
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE 21
Remplacé par Clarke, il fut appelé en juin 1817 au ministère de la marine. Il y montra, sur la réorg-ani- sation de nos forces navales, des idées très justes qu'il n'eut pas le temps d'appliquer. Il était rappelé au ministère de la g-uerre, le 12 septembre.
Il s'occupa d'abord des légions départementales dont il avait fait décider la création par l'ordonnance du 16 juillet, mais dont la formation avait été nég-lig-ée par Clarke.
On n'a pas beaucoup compris ces lég-ions. Elles étaient formées, au chef-lieu, de tous les militaires nés dans le département. Chaque soldat y trouvait sa place, car elles comprenaient les trois armes (3 ba- taillons d'infanterie, avec 3 cadres de compagnies de dépôt, 1 compag"nie d'éclaireurs à cheval, i compag-nie d'artillerie), de façon à constituer un petit org-anisme complet. En outre, elles pouvaient servir de cadres à des g-ardes nationales mobilisées, ce qui doublait, sans beaticoup de frais, nos ressources militaires (i).
(i) Signalons l'avantage de ce recrutement régional^ auquel on aurait dû revenir dans l'organisation militaire de 1872.
Aujourd'hui, notre recrutement est national et notre mobi- lisation régionale. Le soldat rappelé sous les drapeaux ne re- trouve pas son ancien régiment. Il prend place dans un régi- ment nouveau, où il ne connaît plus ses chefs, ni ses cama- rades. Dès lors, comment obtenir cette cohésion nécessaire aux grands efforts? Notre corps d'armée n'est qu'une juxtaposition d'unités, et non pas, comme le nom le voudrait, un corps orga- nisé et vivant où l'action de chacun concourt à i'ensemhip.
Au contraire, en Allemagne, le recrutement et la mobilisation
22 LES COMPLOTS MILITAIRES]
Chaque lég-loa devait être portée au complet de io3 officiers et de 1.584 sous-officiers et soldats. En temps de paix, l'effectif s'élevait à environ i45.ooo hommes. C'était là toute notre infanterie, car on avait renvoyé les corps étrang-crs qui avaient été si longtemps à notre service, et on n'avait conservé que 4 rég'iments suisses. La cavalerie, licenciée le 3o août i8i5, et réorg-ani- sée depuis à plusieurs reprises comprenait46 rég'iments à six escadrons, savoir : 8 pour la g-arde royale, 2 de carabiniers, 10 dé cuirassiers, 12 de drag-ons, 8 de chasseurs, 6 de hussards.
L'artillerie, avec 2 rég-iments de la g'arde, comptait 8 rég'iments à pied, 4 à cheval, i bataillon de ponton- niers, 12 compagnies d'ouvriers et 8 escadrons du train. Le génie avait 3 régiments cantonnés à Mont- pellier, Metz et Arras (i).
L'armée, depuis la Révolution, manquait d'une loi organique. Celle de Jourdan, en 1798, n'avait pas été
fonctionnent par région, avec une précision remarquable. Nous avons voulu fondre les deux systèmes, et cette fusion n'aboutit (ju'à l'incobcrcncc.
(i) La ;,^arde royale, organisée par une ordonnance du i">''sept. 181.'), et complétée par une seconde ordonnance du 5 nov. 181G, comprenait : /( brigades d'infanterie (G régiments français cl 2 suisses) ; /( brigades de cavalerie {:> régiments de grenadiers, 2 de cuirassiers, 1 de dragons, i de cliasseurs, j de lanciers, I de bussards) ; i brigade d'artillerie (r! régiments à clicval et à pied), avec la maison militaire proprement dite, formée de /( compagnies de gardes du corps, i compagnie de Cent-Suis- ses, et ■.'. compagnies ilu corps de Monsieur. Le total dépassait 28.000 hommes.
LA RESTAURATION ET L'ARMEE 23
appliquée. Le recrutement, assuré sous la République par les réquisitions, l'avait été, sous l'Empire, par la conscription, dont les exig-ences étaient devenues intolérables, et que la Restauration s'était empres- sée d'abolir. L'avancement n'avait pas eu de règ-les précises.
Gouvion Sainl-Cyr a eu l'honneur d'attacher son nom à une loi mag-istrale, à laquelle avaient travaillé avec lui son secrétaire Allent. officier distingué du génie, et le général Préval, administrateur renommé, secrétaire général du ministère de la guerre.
Le projet de loi soumis à la Chambre des députés le 20 novembre i8i 7, et divisé en 6 titres et 3o articles, présentait trois dispositions principales : le recrute- ment, l'établissement d'une réserve sous le nom de uétérance, les règles de l'avancement.
La Charte, en supprimant la conscription, avait eu recours à l'enrôlement volontaire qui avait été la principale source de recrutement de l'ancien régime. La garde rojale, la cavalerie et les armes spéciales se recrutaient exclusivement par ce moyen. Mais comme l'enrôlement était insuffisant à remplir les cadres des légions, la loi de 1818 stipulait que l'Etat y suppléerait à l'aide d'un contingent annuel de 40.000 hommes fournis par le tirage au sort entré tous les jeunes gens de l'âge de vingt ans. Ceux que le sort n'atteignait pas étaient libérés d'une faî^-on défi-
24 LES COMPLOTS MILITAIRES
nitlve.En outre, comme le contingent demeurait fixe, les enerag-ements volontaii^es venaient en déduction d'un nombre égal d'appelés et les libéraient à leur tour. La durée du service était de six ans.
La grande nouveauté du projet de loi consistait dans l'institution d'une réserve formée de légion- naires vétérans, composés de sous-officiers et de soldats rentrés dans leurs foyers et astreints, en cas de guerre, à un service territorial dont la durée était encore de six ans.^
Enfin, pour l'avancement, Gouvion Saint-Cyr récla- mait les dispositions suivantes : pour le grade de sous-officier, 20 ans d'âge, et 2 ans de service actif; pour celui d'officier, 2 ans de service comme sous- officier, ou 2 ans passés dans une école militaire avec des examens de sortie. Les deux tiers des sous-lieu- tenances étaient destinés aux élèves des écoles ; les deux tiers des grades de lieutenant et de capitaine réservés à l'ancienneté. Les grades supérieurs restaient sans condition à la nomination du roi.
Cette loi, qui nous paraît si sage, et qui, complétée par les lois sur le recrutement du 21 mars i832 et sur l'avancement du iG mars i838, est restée pen- dant un demi-sit'cle la loi organique de notre armée, fut vivement attaquée dans la (xliambre, j>ar MM. de Villcle, de lîonald, de La Bourdonnaye, et d'autres ultras. Ils rejetaient tout du projet. Eu fait de recru-
LA RESTAURATION ET L'ARMEE 25
tement, ils n'admettaient que l'enrôlement volontaire. L'avancement, ils voulaient le faire dépendre unique- ment du roi. Dans la réserve, ce qu'ils repoussaient surtout, c'étaient les anciens soldats de l'Empire. La discussion g-énérale fut close le 26 janvier 18 18.
Ce jour-là, le ministre de la guerre, qui avait eu le tort de mettre sa sig-natureà l'ordonnance du 16 juil- let, dirig"ée contre ses compag-nons de fatigues et de gloire, plaida noblement leur cause. Après avoir rôpondu à toutes les attaques contre les dispositioHS organiques de la loi, il dit, en parlant de la réserve :
« Des ci'aintes mal déguisées, bien qu'exprimées avec une sorte d'embarras, ont porté quelques orateurs à repousser l'institution des légionnaires vétérans, non à cause de l'institution en elle-même, mais à cause des hommes qui seront appelés les premiers à j pren- dre place. La franchise est ici un devoir, car la ques- tion que nous agitons au sujet de l'armée est une question nationale.
« Il s'agit de savoir s'il existe par/ni nous deux armées, deux nations, dont l'une sera fi*appée d'a- nathème et regardée comme indigne de servir le roi et la France. Et pour me renfermer dans ce qui me regarde directement, il s'agit de savoir si nous appel- lerons encore à la défense de la patrie les soldats qui ont fait sa gloire, ou si nous les déclarerons à jamais dangereux pour son repos.
26 LES COMPLOTS MILITAIRES
(( Ce dernier arrêt serait injuste^ car ces soldats étaient admirables au jour du combat. Une ardeur infatig-able les animait, une patience héroïque les sou- tenait ; jamais ils n'ont cessé de croire qu'ils sacri- fiaient leur vie à l'honneur de la France ; et quand ils ont quitté leurs drapeaux, ils avaient encore à lui offrir d'immenses trésors de force et de bravoure. Faut-il que la France renonce à les leur demander? Faut-il que, dans ses adversités, elle cesse de s'enor- g-ueillir de ces hommes que l'Europe n'a pas cessé d'admirer? Non, Messieurs, je ne puis le croire. Notre salut ne réside pas dans l'oubli de tant de services, dans la méfiance de tant de courag-c, dans l'abandon d'un boulevard si sûr. Nos soldats ont beaucoup expié, car ils ont beaucoup souffert. Qui donc s'obsti- nerait à les repousser encore ? »
Ce discours, que les royalistes trouvèrent indécent dans la bouche d'un ministre du roi, était, en effet, si nouveau, on était si étonné d'entendre rendre justice à l'ancienne armée, que de long-s applaudissements partis des bancs de la g-auche purent s'étendre aux tribunes, sans que le président de la Chambre, qui était alors M. de Serre, song-eût à les réprimer.
La discussion des articles occupa quatre séances. Les amendements hostiles de la commission furent écartés, et le projet de loi fut voté, le 5 février, par 1/J7 voix contre 92.
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE 27
Porté à la Chambre des pairs quelques jours plus tard, il y fut ég-alement attaqué par Chateaubriand, les ducs de Doudeauville et de Brissac, MM. de Bois- gelin et de Fitz-James, et, le croirait-on ? par Macdo- nald, Victor et Lauriston. En revanche, il fut défendu parles g-énérauxDessolles, un camai'ade de l'armée du Rhin, ancien chef d'état-niajor de Moreau, et Ricard, ancien chef d'état-major de Soult en Portug-al. Il fut voté le g mars, par 96 voix contre 74.
C'était un beau succès. Gouvion toutefois ne put organiser la vétérance. Il se heurta aux incurables défiances du roi et de son entourag-e, même après le départ des alliés, qui eut lieu dans le courant de l'an- née, comme on sait, grâce à M. de Richelieu.
Il n'en fut pas découragé et continua de travailler aux institutions militaires qu'il regardait comme le complément de sa loi.
Telles furent les écoles régimentaires pour l'ins- truction des troupes et la préparation des sous- officiers, et V Ecole d'élat-niajor à laquelle nous avons dû tant de brillants officiers et une carte admi- rable commencée dès 18 18.
Le ministre s'occupait également delà défense géné- rale. Il nomma une commission chargée, sous la pré- sidence du général Marescot, de déterminer l'espèce et la quantité déplaces de défense nécessaires pour cou- vrir nos frontières. Les événements de 181 4 et de 1 810
28 LES COMPLOTS MILITAIR?:s
lui démontrèrent la nécessité de fortifier Paris. L'idée ne fut mise à exécution que sous Louis-Philippe, en i84o. Le mérite en revient à Gouvion Saint-Cyr.
Enfin, le maréchal, décidément fidèle à l'ancienne armée, rappelait au service les nombreux officiers à la demi-solde que le licenciement avait laissés sans emploi. Les officiers incapables introduits par le duc de Feltre sortirent des rangs; les g-énéraux de l'Em- pire remplacèrent les g-énéraux des bandes de l'Ouest et ceux de l'émig-ration. C'est ainsi que l'armée, bien encadrée, bien commandée, soumise à un système d'avancement qui assurait le g-rade au mérite, non plus à la naissance ou à la faveur, promettait d'être excellente. « Il faut, avait dit Louis XVIII, avec beaucoup d'à-propos, il faut que chaque soldat sache qu'il a dans sa giberne son l)âton de maréchal. »
Gouvion avait quitté le ministère lorsque le duc de Richelieu en était sorti (décembre 1818). Mais il avait été repris par M. Decazes, qui donna les affaires étrangèresau général Dessolles. M. Decazes, au bout de quehjues mois, ayant voulu uiodifier la loi élec- torale, Dessolles, Gouvion et le baron Louis, minis- tre des finances, donnèrent leur déuiission (17 no- vembre 1819) (i).
(1) Ni; ;i Toul, le i .'î avril i/li/j, (iouvioii mounil à Ilyrros, où il était allé clicrclicr la sanlé, le 17 mars i8.'<o.
Il avait passé SCS (Icrniércs années à défendre sa loi contre ses surcesscurs, surtout eonlie le baron de Damas (ministre du
LA n!:STA['RATION KT L'ARMEP: 29
Gouvion Saint-Cyr fut remplacé par le g-énéral de LatoLir-Maubourg- (i).
D'une famille de vieille noblesse du Vivarais, La- tour-Maubourg- s'était d'altord attaché à Lafajette, qu'il avait accompagrié dans sa captivité. Puis il avait servi en Ég-ypte, sous Kléber.
Pendant l'Empire, il s'était battu bravement en Prusse, en Espag-ne, en Russie, en Allemag-ne, partout où il avait conduit sa division de dragons. Mais il avait laissé une jambe à Leipzig-. Il disait à son do- mestique qui se lamentait pendant l'amputation :
i9oct. 1828 au 4 août iSfî/i), et à rédiger ses Mémoires mili- taires, d'un haut inlérêt :
i» Journal des opérations de L'année de Catalogne en 1808 et i8o9 ou matériaux pour servir à 1 histoire de la guerre d'Es- pagne. Paris, 1821.
.*?" Mémoires sur les campagnes des armées du Rhin et de Rhin et Moselle, de 1792 jusqu'au traité de Campo Formio (1797). Toul et Paris, 4 vol., 1829.
'A' Mémoires pour servir à l'histoire militaire sous ie Direc- toire, le Consulat et l'Empire, l\ vol.in-8". Paris, 1829-1831. — Ces derniers ont été achevés sur ses notes.
Voir : Vie du maréchal Gouvion Saint-Cyr, par Gay de Veruon, i vol. in-8", Paris, i85G, et Vie du général l'réval, pair de France, 3' éd., Paris, in-8", 1842.
(i) Marie- Victor-Nicolas du Fay de Latour-Maubourg (i7G8-i8,')o). Au sortir du ministère, il devint gouverneur des Invalides. Démissionna de sa charge et de la Chambre des pairs en i8.'5o. Gouverneur du duc de Bordeaux en i835.
11 avait un frère aîné, César ( 1 758-18.31), qui (ut membre de la Constituante, puis des Assemblées de l'Emjjire.Sous la Restau- ration, il adhéra aux Cent-.Jonrs. Exclu de la Chambre des pairs en i8i,t, il y rentra en 1819, et vota avec le parti libéral. 11 laissa des fils qui servirent dans l'armée et dans la diplo- matie.
2.
30 LES COMPLOTS MILITAIRES
« Pourquoi pleures-tu, imbécile ? Tu n'auras plus qu'une botte à cirer ? »
Pendant les Gent-Jours, il s'était tenu à l'écart, et, en 1 817, il avait été envoyé à l'ambassade de Londres. C'est de là qu'il vint au ministère de la guerre, où il resta deux ans (19 novembre 18 19-14 décembre 1821).
II n'y continua pas son prédécesseur. Il commença par supprimer les légions départementales.
Leur organisation avait déjà été modifiée en 18 18. On en avait disjoint les deux bataillons de ligne. Le cadre de l'un et l'état-major restaient au chef-lieu ; l'autre était dit bataillon de garnison. On en avait fait une nouvelle répartition en 181 9; enfin, une ordonnance du 28 octobre 1820 y substitua les anciens régiments. Latour-Maubourg disait, dans son rap- port au roi : « Les avantages que pouvait promettre l'adoption du système légionnaire ont été recueillis et n'offrent plus aujourd'hui que des inconvénients graves... »
L'inégalité de la taille et des forces des jeunes sol- dats donnait des légions robustes formées d'hommes de choix, tandis que d'autres, par leur composition, étaient incapables de supporter les fatigues de la guerre. Certaines légions manquaient de sujets pro- pres aux emplois de sous-officiers; d'autres en regor- geaient, et par conséiiin'iil n'offraient pas assez de cliaiiccs (l'avaiirniK'iit |hiiii- les retrnir au service.
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE 31
Enfin, les difFérences de patois, de mœurs, d'habitudes physiques et morales qui avaient séparé nos anciennes provinces isolaient trop les lég-ions les unes des autres, tandis que lesrég-iments donnaient à notre armée plus de cohésion et d'unité.
La formation de l'infanterie fut désormais rég-lée à 80 rég-iments, dont 60 de lig^ne, et 20 d'infanterie lég-ère. Le régiment était à trois bataillons ; en tout, 2^0 bataillons. Toutefois le ministre proposait de n'en former pour le moment que 200.
Le complet des compagnies était fixé à 80 hommes, ce qui portait la force des 200 bataillons à 157.000 hommes. Mais les besoins du service en temps de paix n'exig-eant pas un pareil effectif, on pourrait laisser, par économie, une partie des soldats en cong-é. En revanche, comme les cadres institués par le nouveau système devaient toujours être complets en officiers et sous-officiers, il serait facile de porter en peu de temps les compag-nies de 80 à 100 hommes, d'obtenir ainsi les 240 bataillons et d'élever l'eft'ectif, avec la g"arde, à plus de 260.000 hommes.
En même temps que leur ancien nom, les rég"iments retrouvaient l'habit bleu.
L'habit' bleu avait été long-temps odieux à Louis XVIIL C'était celui des soldats de la Révolution et de l'Empire. Il rappelait trop de choses désag-réables aux Bourbons, cet habit que chantait alors le poète :
32 LES COMPLOTS MILITAIRES
Cet habit bien par la victoii'e usé (Bkhangeu).
Clarke, en i8i5, avait donné aux troupes Ihabit blanc, le pantalon en drap blanc avec la guêtre noire montant jusqu'au jarret. La coupe de Thabit et la forme du shako étaient celles des derniers temps de l'Empire.
Mais les troupes reii;rettaient leur uniforme bleu, et M. de Richelieu avait plaidé pour lui auprès du ministre, pour fournir, comme il l'écrivait à M. de Serre, le 2 août 1820, « un regret de moins à la malveillance et une couleur de moins à la révolte ». Il fut écouté, et Louis XVIII se résig-na.
Le remaniement des cadres entraîna des modifica- tions dans le commandement. Il supprimait i4 états- majors, 6 légions, et de i5 à 1.800 officiers qui furent mis à la demi-solde. C'était une occasion d'éliminer les officiers hostiles ou suspects.
Latour-Mauboiui^-, enetl'et, au contraire de Gouvion Saint-Cvr, revenait au système de l'épurafion. L'esprit de (Clarke (mort en 181 8) revivait dans M. de Perccval, député d'Indre-et-Loire et secrétaire g-énéral du ministère de la guerre. L'influence du député l'cinporlail sur celle du i^énéral Decaux, bon mili- taire, devenu excellent administrateur, et dont on lit un ministre de la i^ncrrc, un peu plustard( 1828-1829).
Pa.squier raconte la surprise (c'est son expression)
LA RESTAUlUirON ET L'ARMÉE 33
(liie Latour-Mauboarg- fit un jour à ses collèg-ues du Conseil.
Dans le courant d'octobre 182 1, il leur donna lecture d'un projet d'ordonnance qui mettait à la re- traite i5o officiers j^énéraux. La liste était arbitraire- ment composée de généraux ayant passé cinquante- cinq ans, sans que tous ceux qui étaient dans le même cas y fussent compris.
Pasquier (alors ministre des affaires étrang-ères) examina cette liste et n'eut pas de peineà discerner les raisons qui l'avaient sug-g-érée. Il s'en expliqua nette- ment avec Latour-Maubourg- et fut appuyé par M. de Richelieu. Seul Lauriston, ministre de la maison du roi, prit la défense de son collèg-ue. Il allég-ua qu'il fallait faire quelque chose en faveur de tant de jeunes officiers que désespérait le défaut d'avance- ment.
(( On fut amené, dit Pasquier, à examiner d'où sortaient la plupart de ces officiers si exigeants et si impatients. Il se trouva que le plus grand nombre sortaient des compagnies rouges qui, dès i8i4, avaient obtenu des g-rades beaucoup plus élevés que n'en méritaient des jeunes gens sans antécédents (i). »
(i) Mémoires du chancelier Pasquier, t. v, in-8", 1894. Ces mémoires ramènent l'attention sur une épocfue un peu délaissée pour l'Empire. Le t. iv va de iSiT) à 1820 ; le t. v de i8r>o à 1824.
H est difficile de trouver un témoin mieux inl'ormé ((ue Pas-
34 LES COMPLOTS MILITAIRES
La liste avait été dressée par dePerceval, sous l'in- spiration de M. de Bru2;-es, aide-de-camp de Monsieur. Le ministre la remporta, mais un des premiers actes de Monsieur, devenu Charles X, ce fut la mise à la retraite des i5o officiers g-énéraux que Latour- Maubourg- n'avait pu obtenir.
Il n'est pas sans intérêt de constater que tous les anciens g-énéraux de l'Empire passés au service de la Restauration, Dupont, Soult, Gouvion lui-même, au début, Latour-lNIaubourg- et Victor, dans le minis- tère; Lauriston, dans la maison du roi; Macdonald, dans la g-rande-chancellerie de la Lég-ion d'honneur, et les autres dans le commandement des divisions militaires, se sont montrés impitoyables pour les camarades restés fidèles au drapeau de « l'autre ». On s'en étonnerait peut-être, si l'on ne savait le coeur humain coutumier de ces petitesses, qui sont un des plus beaux produits de la politique.
Cependant les épurations paraissaient si peu justi- fiées qu'un des ennemis du ministère en prit prétexte pour l'attaquer. C'était le trop fameux g-énéral Don- nadieu, récemment élu député d'Arles, et qui mettait
([uier. Il fut ministre de la justice dans le premier cabinet Kiclie- lieu (i8ir)-i8i8) et dans le cabinet Decazes (1818-1820) ; ministre des affaires élranijercs dans le second cabinet Richelieu (i8:>o-
i8rji).
11 a rcdii^é ces mémoires dans les derniores années de sa 1res lorii^uc carrière, l'asiiuier, né à l'aris en i7')7, n'est mort qu'en
18O;!.
LA HESTAUIUTION ET L'AIUIËE 3S
sa viuleiice liaLiluelle au .service tics iillras (i).
Le 8 janvier 1821, à l'occasion d'un débat sur les finances, le g-énéral s'exprimait ainsi :
« Conduits depuis six ans par une administration sans plans, sans règ-les, sans principes déterminés, nous serons encore conduits de même. Partout, au reste, le caprice et l'arbitraire continuent à être mis à la place de la justice. Un démembrement g-énéral de l'armée vient de s'opérer ; mille à douze cents offi- ciers se voient enlever, sous prétexte d'épuration, leur carrière, quand la plupart n'ont que leur épée pour fortune. En supposant que cette mesure n'at- teig-ne que des hommes dont les sentiments sont dou- teux, ce qui n'est pas, quels reproches ces malheu- reux ne sont-ils pas en droit d'adresser à des minis- tres qui, par leurs variations de systèmes et leurs doc- trines corruptrices, les ont égarés et mis dans cette fausse route ! Et pourtant, tandis que ces militaires se trouveront peut-être sans pain, ces ministres joui- ront dans leurs palais de toutes les douceursde la for- tune. Messieurs, sachez-le bien, si un seul officier, un seul soldat, a pu méconnaître ses devoirs et trahir le prince et l'Etat, tout le crime et toute la trahison sont dans les ministres. »
(i) Pour les antécédents de ce personnage, je me permets de renvoyer à mon autre volume : les Cumpluls mililaires nous le Uuiisiilat et l'Empire, i894- Uonnadieu avait été républicain
36 LES COMPLOTS MILITAIRES
Un mois après, la question revint devant la Cham- bre. Le 5 février, un député rendait compte, au nom de la commission des pétitions, d'une réclamation dans laquelle un officier supérieur à la demi-solde, le colonel Simon-Lorrière, se plaig-nait d'avoir été, suc- cessivement, mis à la réforme, privé de son traite- ment, enfin rayé sans jugement des contrôles de l'armée.
Le g-énéral Donnadieu, placé dans le cadre d'inac- tivité par Gouvion Saint-Gyr, et rayé, le 22 janvier précédent, par Latour-Maubourg-, pour insultes au président du Conseil, se trouvait dans uncasanalog-ue. Il demanda la parole :
(( Les lois sont établies, dit-il, pour g-arantir à cha- cun la fortune qu'il a lég-itimement acquise. Or, est- il une fortune, une propriété plus légitime que celle d'un militaire qui, par ving-t ans, trente ans de services rendus au pays, a obtenu un grade que la loi lui a dévolu pour prix de sa jeunesse tout entière, d'une long-ue servitude et du sang- qu'il a versé ? Cherchez dans toutes les classes de la société un jjien aussi chèrement payé. Eh bien, comment pourriez-vous ad- mettre qu'on pût perdre ce bien, qu'il pût être enlevé sans raison, sans motif, par un simple caprice de mi- nistre ?
fOiii,Mieiix avdiil (YrU'o rowilislr forcené, ri il avait été impliqué buus le Cuiisiilat dans un complot contre Uonaparte (1802).
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE 3?
«L'état de l'officier français comprend deux choses: le grade et Ve/nploi ; un traitement différent est af- fecté à chacune de ces positions. Le çrade ne peut se perdre que par un jugement. L'emploi, au contraire, est à l'entière disposition du roi, chef suprême des armées de terre et de mer ; le prince peut le donner ou le retirer selon son bon plaisir. Mais le grade ac- quis, consacré par un brevet, est une véritable pro- priété, aussi respectable, aussi inviolable que le pa- trimoine le mieux reconnu... »
Ces considérations si justes, bien que soutenues par un si étrang-e avocat, furent appu3'ées par le efé- néral Foy et les principaux orateurs de la çauche, qui sig-nalaient dans le colonel Simon-Lorrière, comme dans un g-rand nombre d'autres officiers, mis comme lui à la réforme sans traitement, des victimes de leurs opinions politiques. Elles furent combattues par la droite, qui réclama l'ordre du jour et qui l'obtint.
Ainsi, malgré la loi de 1818, l'armée, comme au lendemain des Cent-Jours, restait à l'entière discré- tion du gouvernement.
Ce ne serait pas connaître entièrement l'armée nouvelle que de la savoir réduite à environ i5o.ooo hommes, sur le pied de paix, après les effectifs formidables qu'elle avait comptés depuis plus de viniit ans ; que de la voir soumise à des
38 LES COMPLOTS MILITAIRES
lieutenants-généraux pour la plupart recrutés dans l'ancienne aristocratie (i), livrée à des colonels plus que médiocres, les uns anciens émigrés, les autres plus jeunes, sans aucun titre que la faveur, et sans expérience ; tandis qu'après les épurations de Glarke, renouvelées par Latour-Maubourg-, les officiers de l'Empire étaient relég-ués dans les g-rades inférieurs» quand ils n'étaient pas réduits à l'inactivité, ou mis en réforme, ou renvoyés sans traitement ; enfin, tandis que de vieux sous-officiers, pour reprendre du service dans la g-arde royale, étaient forcés de rede- venir simples soldats.
(i) Lieutenants-généraux ayant le titre d.e gouverneurs de di- visions militaires, en 1820 :
Marquis de Maison, duc de Damas, Dupont, Souham, comte de Durfort, duc d'Aumont, comte de Puységar, marquis d'Au- tichamp, duc de Gramont, comte de Bethisy, comte d'Escars, comte de Willot, comte Charles de Damas, Roger de Damas, marquis de Lagrangc.
11 est juste d'ajouter que les 21 divisions qui se partageaient alors le territoire, étaient en réalité commandées par les géné- raux suivants : 1" division (Paris), général Defraiice ; 2" (Clià- lons), Villatte ; 3' (Metz), comte de llazout ; 4° (Tours), comte de Lovcrdo; 0" (Strasbourg), Dubrclon ; c'était l'énergique défenseur de lUirgos, en 181a; C' (Besan(;on), baron Caslcx ; 7° (Grenoble), l^edru des Essarls ; 8° (Marseille), baron de Damas; (j' (MoatiicUier), vicomte de Briclie ; io« (Toulouse), général J'arlouncaux ; 11" (Bordeaux), d'Autichamp ; 12"' (La Kocliclle, transférée ensuite ù Nantes), baron Péclieiix ; i3' (Itennes), général comte de Coulard ; i/J' fCacn), La lloussayc, (jui avait commandé une division de dragons en Espagne; !.')• (Uoucn), Maurin, ancien aide-de-camj) de Hcrnadotle ; i(i* (Lille), de Jumilhac; 17* (Corse), N... ; i8* Dijon), de la llamclinaye; ly* (Lyon), Maurice-Malliieu ; 20'' (l'érigucux), Darmagnac; 21' (Dourgcsl, général llcy ,
LA RESTAURATION ET L'ARMÉE 39
Ce qui achevait de donner à cette armée une phy- sionomie toute particulière, c'était l'influence du cléricalisme qui est resté le caractère même de la Restauration.
On sait que, dans les idées de ce temps^ la Révo- lution et l'Empire n'étaient que d'efl^rojables iniquités dont le pays devait s'accuser devant Dieu et pour lesquelles il importait de faire amende honorable. Tel fut l'objet des célèbres missions, organisées en 1816 par les abbés de Ranzan et Forbin-Janson, et qui soulevèrent dans les provinces les débordements d'une piété enthousiaste et bruyante. Dans les flots du peuple, dans le tumulte des cantiques, ajustés sur des airs en vog-ue d'opéras ou de vaudevilles, les mis- sions entraînaient les préfets, les mag-istrats, les fonctionnaires de tout ordre et les chefs de l'armée.
On imag-ina d'}-^ associer les soldats eux-mêmes. Le zèle des missionnaires fut secondé activement par les aumôniers de régiments. Ceux-ci travaillèrent à combattre, parmi les soldats, l'esprit d'indifférence et d'impiété, beaucoup plus que les mauvaises mœurs ou les mauvais instincts. Les résultats furent mer- veilleux (i).
(i) D'après Marmont, le zèle intempcraat des aumôniers de régiments obligea beaucoup d'officiers à quitter le service. Tout cela faisait dire au général Foy, le 3o mai 1891 : « Il n'y a plus de place en France que pour les prêtres et les émigrés. »
40 LES COMPLOTS MILITAIRES
Les journaux orthodoxes ne parlaient plus que des conversions obtenues dans l'armée.
Un jour, c'étaient les grenadiers d'une compagnie de la g-arde, nés pendant la Révolution, alors que le culte officiel était suspendu, qui recevaient en masse le baptême ou faisaient leur premièi'e communion. Un autre jour, c'étaient de nombreux détachements d'officiers et de soldats qui se rendaient à des cal- vaires, s'agenouillaient devant chaque station, en psalmodiant des cantiques, se confessaient ensuite et communiaient aux cris de : Vive la croix ! Vive la religion I Vive le Roi !
Le Drapeau blanc racontait que, pour ramener dans la bonne voie une g'arnison ég-arée dans l'im- piété, il avait suffi de quelques heures et de l'éloquence d'un missionnaire, et que les soldats étaient sortis de l'ég-lise, « muets de ravissement, enivrés de délices inconnues, étonnés à force de félicités ».
Telle était rarmce rovale en 1820.
CHAPITRE II L'insurrection de la Tribune.
Gouvion Saint-Cvr n'avait que trop raison, lorsque, dans le beau discours duaG janvier 1818, il montrait en présence f/ewJ? nations, deux armées, (i[\x\\s,'i}\s.\\. efforcé pour sa part de réconcilier. A côté de l'armée réo-ulière, bien pourvue, entourée d'honneurs et de caresses, choyée des g-rands et bénie par l'Eg-lise, il y en avait une autre, pauvre, honnie, tracassée par la police, et comme exilée dans son propre pays. L'une était l'armée du roi ; l'autre, qui reg-ardait de travers la cocarde blanche, semblait rester, mal- g-ré tout, l'armée de l'Empereur : c'était l'armée des officiers à la demi-solde.
D'après un état publié par les soins du ministre de la guerre, à la fin de 181 7, et distribué aux députés, il V avait alors lO.G^g officiers à la demi-solde, à savoir : dans l'état-major général, 996; dans l'infan- terie, 10.904; dans la cavalerie : 3.256; dans l'artil- lerie, 409; dans le yénie, 74; auxquels il convenait
42 LES COMPLOTS MILITAIRES
d'ajouter 2.775 hommes de la g-endarmerie (i).
La plupart de ces officiers provenaient du licencie- ment de 181 5. Beaucoup avaient été réintég-rés par Gouvion ; mais, g'ràce aux épurations de son succes- seur, leur nombre étaitresté lemême. Ils conservaient la propriété de leur grade, et les deux tiers des em- plois vacants devaient leur revenir, par droit d'ancien- neté. Cependant ils n'obtenaient rien ; ils étaient mis à la retraite d'office, dès qu'en sonnait l'heure, et leur dénuement pécuniaire s'accroissait de vexations de tout g'enre.
D'abord, ils étaient .astreints à une résidence fixée par le ministre de la g-uerre.
Beaucoup auraient voulu vivre à Paris. C'était là, ou dans les environs, que vieillissaient leurs anciens chefs, tombés comme eux en disg-râce, et dont la maison et la bourse leur restaient ouvertes, à défaut d'un patronag"e désormais impuissant. Masséna, le plus ilUistre de tous, le plus grand homme de g"uerre, après l'autre, le héros de Zurich, de Gènes et d'Ess- ling-; Masséna, victime d'un injuste oubli, vivait
(1) « Ktat g-énéral des officiers en domi-solde, dresse parordre du ministre secrélaire d'Etat de la piierre, conrornicmenl à l'ar- liclc 'i'> de la loi du 2') mars 181 7 sur les finances, i"^' octobre 1817." Imprimerie royale, i^rand in-4°.
Il est dressé par ordre alpliabéliquc dans chaque arme. Les observations portent sur l'époque de l'enti'ée au service, la du- rée du service, les motifs de la concessiou de la demi-solde, le lieu de résidence.
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 43
triste et malade à Rueil, où il acheva de s'éteindre, en 1817. Mais ses funérailles furent une imposante manifestation de l'ancienne armée. Aug-ereau, bourru, vantard et médiocre, mais admirable soldat et cama- rade excellent, mourut à son tour, en i8ig (i). Da- vout restait, disgracié lui aussi; mais dans sa terre de Savig-ny-sur-Org-e, il aimait à traiter ses compag-nons d'armes ; et ces réunions où le lang-ag^e d'autrefois se donnait carrière, où s'échang-eaient les souvenirs des victoires passées, pi*enaient parfois des airs de cons- piration qui alarmaient la police.
Leurnombre, leurs relations, leurs allures rendaient les officiers à la demi-solde dang-ereux à Paris. Il importait de les disséminer. Pendant la première Restauration, Soult les avait renvoyés dans leurs pays d'origine. Telle avait été la cause de ses débats avec le g-énéral Exelmans, qui refusait de s'exiler à Bar- le-Duc, et qu'il fallut faire enlever de chez lui par la g-endarmerie.
Il en fut de même au lendemain de Waterloo. Le g-énéral Maison, qui avait suivi le roi à Gand, et qui reprit le 8 juillet le commandement de la l'indivi- sion militaire (Paris), se signala par une activité po- licière dont il revendiquait tout l'honneur. Dans un
(i) Voir dans les Mémoires de Marbot (t. II) un intéressant cha[iitrc sur Aiij^crcau, avec les preuves de sa générosité et de son bon cœur.
44 LES COMPLOTS MILITAIRES
rapport adressé au roi, le i5 octobre suivant, le g'é- néral disait :
«... Après le licenciement de l'armée, une foule d'officiers privés de leur état, rentrés dans la classe commune des citoyens, et dég^agés par cela même de toute discipline militaire, sont revenus à Paris. Je n'avais ni le droit ni la force de les empêcher d'y arriver, mais ces difficultés ne m'ont pas arrêté. J'ai appelé sur eux l'attention des ministres de la guerre et de la police. J'ai réclamé le concours de l'autoritécivile. J'ai assujetti, de ma propre autorité, à des formalités, lolitention des permis de séjour, et tous ceux qui n'ont pu remplir les conditions impo- sées par moi ont été forcés de quitter Paris. Etc.
« Toutes ces mesures, qui m'ont été dictées par le bien de l'Etat, ne sont pas conformes aux lois exis- tantes. Mais je ne crains point et ne craindrai jamais de rien prendre sur moi tant qu'il s'agira du bien du service de Votre Majesté. »
Ce rapport était accompagné d'un état qui consta- tait ({u'en trois mois, du 8 juillet au i5 octobre, la surveillance du commandant de la division de Paris s'était exercée sur 19.742 militaires, dont plusieurs centaines avaient été, par surcnut, arrêtés et enfermes dans \a prison de l'Abbaye. Toiitelois, comme on ro- [)i(>(li;nt h Maison d'avoir mis dans sa poche une soiiinic (1(! 5oo.<)()o francs (pu; le roi l'avait chargé do
LINSURUECTION DE LA TRIBUNE 45
distribuer entre les officiers les plus pauvres de l'armée licenciée, il fut, malgré tout son zèle, remplacé par leg-énéralDespinois.
Despinois, d'ailleurs, continua ces pratiques, ap- prouvées par Clarke, et, plus tard, par Latour-Mau- bour^. Celui-ci ne permit le séjour de Paris qu'aux officiers qui avaient leur domicile léi-al dans les dé- partements de la Seine et de Selne-et-Oise.
Aussi bien, ils ne pouvaient se déplacer qu'avec un passeport des autorités civiles, visé par l'autorité militaire de leur résidence, et qui n'était accordé que dans d'étroites limites. Les circul aires ministérielles abondent au sujet du déplacement des officiers en non- activité : circulaires du 3 février; du 20 mai 181G; du 20 mars 1818 ; du 3i mars 1820; etc. Et nous possédons, en outre, de nombreux états nominatifs des officiers signalés par l'autorité militaire à la police générale comme autorisés à se déplacer (1). Pour échapper à ces entraves, beaucoup prétendaient appar- tenir à l'industrie et au commerce, et pour quelques- uns ce n'était pas une fiction. Ils y étaient contraints par la nécessité de subsister. Mais ce cumul nourris- sant leur fut interdit par une ordonnance du 7 mars 1817, et une circulaire ministérielle du 19 avril 1822
(,, Arrh. Nat., F;, G702, G703, 0743, G744 (Officiers en dis- ponibililc).
46 LES COMPLOTS MILITAIRES
les mit en devoir de choisir entre leurs oblig'ations militaires et les professions civiles (i).
C'est ég-alement pour ajouter à leur demi-solde un supplément nécessaire que beaucoup d'entre eux avaient eu recours au mariag-e, et qu'une fructueuse conquête matrimoniale avait souvent marqué leur dernière campag-ne. C'est un trait de mœurs indiqué par les auteurs du temps, et notamment dans une comédie {l'Artiste ambitieux, 1820), où Théaulon fait parler ainsi un ancien officier réduit à chercher fortune :
Mes affaires déjà n'allaient vraiment pas mal ; Encor dix ans de g-uorre et j'étais général. La paix a dérangé mes projets de fortune. Cette calamité (car la paix en est une) A mis bien des héros dans la nécessité . De regarder l'hymen comme une Indemnité, Et mainte veuve antique a vu sur son douaire Affecter notre solde et les impôts de guerre.
Le type de l'officier à la demi-solde a été consacré par le roman, le lliéàtre et la gravure.
Vers 1820, les principaux officiers de l'ancienne
(i) Dispositions relatives aux officiers qui occupent des em- plois civils. — « ... Il est bien entendu que l'officier (jui pré- férera l'emploi civil dont il pourrait être pourvu sera consi- (iéi'é roinini; ayant forniellcmcnt renoncé au service, ainsi qu'.n tous les avantai^cs attachés ;\ sa position militaire, et sera consé(pieinmcnt rayé (iélinitivementdes cadres tlo raruiée. litc, » — Juurnul rnililaire, uvril i8aa.
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 47
armée, les plus suspects à la Restauration, ceux qui étaient honorés de la plus constante sollicitude de la police, étaient, ù Paris : les g-énéraux Berton, Mer- lin, Pajol, Fiat, Solig-nac et quelques autres; les colonels Alix, brave et entreprenant, un des ag-ents de la propagande dans l'Ouest ; Barbier-Dufay, tur- bulent et brctteur, qui avait tué en duel un officier des g-ardes du corps, et blessa grièvement le g-énéral Montélég-ier ; Bourbaki, d'orig-ine grecque et tué plus tard au service de la Grèce; Combes, Dentzel, Fab- vier, Ordener, dont les dra""ons avaient sabré si vigoureusement les Russes au pied de Montmartre, le 3o avril i8i4; Pailhès, Sauzet, Simon-Lorière, et surtout le lég-endaire Touquet,Touquet qui publiait une édition de la Charte à un sou, qui reproduisait la Charte sur le couvercle des tabatières qui portaient son nom, Touquet qui désolait le g-ouvernement de la fertilité de ses inventions baroques et malveillantes.
Ces ("(anciens braves » avaient leur tenue, leurs cafés, leurs journaux.
Leur costume, on le connaît. C'était le chapeau dit Bolivar, aux larges ailes, la longue redingote bleue, pincée à la taille et militairement boutonnée, épanouie d'un éclatant ruban rouge, quand elle n'é- tait pas fleurie d'un œillet rouge ou d'un bouquet de violettes (i) ; la cravate noire et le pantalon à la hou-
(j) Napoléon, la Petit tondu, étaitCDCore, depuis i8i5, le l'ùre
48 LES COMPLOTS MILITAIRES
zarde, tombant sur la botte g-arnle d'éperon. Avec cela, une grosse canne, la moustache retroussée et l'air vainqueur. La moustache surtout révélait l'an- cien brave, car les g-ardes du corps affectaient de ne la point porter et les civils n'ont osé l'arborer qu'a- près i83o.
La vie politique de Paris était alors concentrée au Palais-Royal. C'est là, sous les galeries de bois, que s'ouvraient les cafés que ces temps ont rendus histo- riques.
L'ancienne salîe de spectacle Montansier était devenue un café où l'on avait mené grand tapage pendant la première Restauration. On y avait allu- mé des punchs tumultueux et vociféré de violents couplets politiques. Officiers de la maison du roi et de l'ancienne garde y avaient échangé maintes pro- vocations, et les tabourets s'y étaient parfois trans- formés en projectiles.
Les royalistes fréquentaient au Café de Valois. Avec les gcirdes du corps, on y voyait de vieux émigrés et des revenants de l'armée de Condé (|ue les libé- raux appelaient les iHj//i;/eiirs de Louis XIV. Ou y eulendait Théaulonel Dartois,les deux auteurs roya- listes les plus féconds de cette période, habiles à sai-
/,« ViolPtle. — Voir la pièce ciiricisp : La violdlp el Ifs œil- Iris raui/rs-. H()iniii;it;i! à Tliéinistocle — .NapolL-on-le-Grand, l'.ii'is. iri-X", ;if)iU 1 !S i .">,
L'INSLlRnnCTION DE LA TRIBUNE 49
sir l'actualité et à la porter sur le tiiéàtrc. Ou y en- tendait surtout Martainville, le plus foug-ueux cham- pion de la légitimité, le fondateur du Drapeau Blanc (1819).
Au contraire, le Café Lemblin, dans la g'alerie de Chartres, était celui des libéraux. On rencontrait là, le soir, Cambronne, Fournier-Sarlovcse, le colonel plus tard général Dulac, Sauzet, Barbier-Dufay, Simon-Lorière, etc. Avec le café Montansier, le café Lemblin se partageait cette clientèle militaire qui no lisait que la Minerve, et, quand elle eut disparu, le Constitutionnel.
C'est ég'alement au Palais-Royal que se trouvaient les principales librairiesdu temps, Ladvocat, Corréard, Dentu, Delaunay, Barlja, Ponlhieu, Gosselin, dont quelques-unes, celles de Ladvocat et de Corréard, avaient la spécialité des publications militaires et attiraient les officiers de l'ancienne armée (i).
Dans les départements, les officiers à la demi-solde
(i) Ladvocat fut le plus célèbre de ces libraires. Il avait d'a- bord fondé un cabinet de lecture (ju'il avait cédé à un ancien officier amputé du nom de Gautliier. Sa première publication fut un opuscule envers d'un sous lieutenant de l'ex-j^arde : /ùn- jdui de ma denii-solde ou Budget d'un sous- lieutenant en e.r- spectutiue, qui eut un succès considérable. Il édita ensuite une notice sur le Champ d'asile^ i8-!0. — C'est chez Corréard que fut publié, pendant plus d'un demi-siècle, le Journal des scien- ces militaires des armées de terre et de nier (182.5-1 88,3), ■>.\-}. volumes in 8°. — Il est sorti de ces librairies, avec beaucoup de Mémoires intéressants, de nombreuses compilations médiocres ou suspectes.
50 LES COMPLOTS MILITAIRES
étaient plus malheureux que leurs camarades de Paris.
Astreints à la résidence, surveillés comme des malfaiteurs, appelés, sous le moindre prétexte, de- vant les autorités locales, oblig-és, dans beaucoup d'endroits, d'aller à la messe, isolés au milieu des bourg-eois dédaigneux ou effrayés, ils étaient con- damnés à sécher d'ennui, ou à se laisser aller aux sug*g"estions de l'impatience et de la colère.
En outre, avec les années, la g-êne aug-mentait. Elle pesait lourdement sur les officiers subalternes, réduits à leur maigre pension. Déduction faite de la retenue de deux et demi pour cent, les capitaines ne touchaient que 70 francs par mois, les lieutenants [\f\, les sous-lieutenant 42. Les épaulettes et la passemen- terie étaient depuis long-temps chez le brocanteur. Quelques-uns portaient la capote d'ordonnance dont ils avaient enlevé les boutons de cuivre, et la misère courbait ces hommes qui avaient conquisdes royaumes. Si pauvres qu'ils fussent, cependant, ils savaient, à force de privations, économiser un écu pour fêter les g-lorieux anniversaires de leurs victoires et pour boire ensemble, entre quatre murs, à l'abri des mouchards, au pclit Tondu, et ù la Grande année ! {\).
(i) Sur la vie dos officiers ;'i la demi-solde dans les déparie incnts et sur les trarasseries dont ils étaient eiiloiirés, voir : SauDenir.s hisloriqiipii du ccipilainc Krell/y, ancien tronipclle- pojor aux guides, recueillis par Grandin, a vol. in-S", P, iSSg.—
L'INSURRECTION DK L\ TRIBUNE 51
Ce n'est pas seulement à Paris et sur tous les points du pays que les officiers en inactivité formaient au- tant de foyers de dénii^-rement et d'hostilité contre les Bourbons. A l'irritation du dedans se joignaient les excitations du dehors.
Beaucoup des bannis de i8i5 et de 181G, de nom- breux exilés volontaires avaient trouvé refug-e en Belgique et en Hollande. La Belg-ique nous avait été enlevée pour faire partie du nouveau royaume des Pays-Bas constitué au profit de la maison d'Orang-e, mais elle restait française de lang-ue, d'habitudes et de souvenirs administratifs. Bruxelles, où l'archi- chancelier Cambacérès tenait table ouverte, où l'on voyait auprès de lui Sieyès, David le peintre, Merlin de Douai, Thibaudeau, Teste et d'autres fonctionnaires de l'Empire; des généraux comme Gérard, Mouton, Hullin, Vandamme, Lamarque, Berthezène ; les colonels de Faudoas, Desaix, Combes, etc. ; Bruxelles était en correspondance régulière avec Paris (i). Les
Souvenirs et camparjnes d'un vieux soldat de l'Empire, par le commandant Parquin, in-8", P.i843. Krettl y et Parquin furent compromis dans le procès de 1820. — Souvenirs de J. Roch Coiffnet, soldat de la qG» demi-brigade, capitaine d'état-major en retraite, in-8*. Auxerre, i85i et i853.
Le roman ne pouvait manquer d'en tirer parti. Voir, dans Balzac, les deux types saisissants de Philippe Brideau et de .Maxence Gilet (Un ménaije de garçons).
(i) Voir Mémoires et souvenirs du général Lamar<iue, pu- blics par sa famille, 3 vol. in-8", i835. Le tome 11 est consacré à la correspondance et nous met au courant de la vie et des pro- pos des réfugies de Bruxelles .
52 LES COMPLOTS MILITAIRES
allées et venues étaient IVé(]uentes, et on y mesurait de jour en jour, on y exaç;érait volontiers les pro- g-rés de l'impopularité des Bourbons.
« C'est ainsi, dit Pasquier, qu'à côté des réfugiés était venue s'établir en Belgique, surtout à Bruxelles, une émigration volontaire^ libérale ou impérialiste. Bien qu'elle ait eu de moins graves conséquences, elle n'a pas été dans son genre plus raisonnable que ne l'avait été, ving-t-cin([ ans auparavant, celle de Co- blentz. Comme au temps de Coblentz, il fut de bon air, parmi les bonapartistes, de courir à Bruxelles, connue s'ils avaient eu à se mettre à l'abri des plus graves persécutions ; là, ils avaient au moins la joie de parler lij)rcment, d'exprimer leurs regrets, leurs espérances. » [Mémoires, t. iv.)
C'est de Belgique que partit une tentative d'assas- sinat, peusérieuse d'ailleurs, contre Wellington, alors à Paris (ii février 1817). Elle avait pour auteur un nouuué Cantillon, ancien sous-ofHcier de hussards, qui fut arrêté, et pour complice présumé un ancien auditeur au Conseil d'Etat, Marinct, réfugié à Bruxel- les, et dont il fallut demander l'extraililion au gouver- ueinciit bcli-i;. (iràce à ces lenteurs, l'ai-i'êt ne fu rendu par la Cour d'assises ([u'au mois de mai 1819. L(;s deux accusés furent actpiittés.
C(; <|ui donne quchjue intérêt à l'inrident, c'est que Napnli'dii, dans le (|Ui(tricnie codicille de son lesta-
L'INSURRKCTION DE LA TRIBUNE 53
ment (art. 5),léq-ua lo.ooo francs à Cantillon, « qui a, écrit l'empereur, essuvé un procès comme prévenu d'avoir voulu assassiner lord \Yellin^ton. Cantillon avait autant le droit d'assassiner cet olig-arque que celui-ci de m'envoyersur le rocher de Sainte-Hélène».
C'est en Belgique également que furent conçus des projets singuliers qui disposaient de la France sans tenir compte de l'Europe ni de la France même. Ce n'était ni plus ni moins que le renversement des Bour- bons au profit de la maison d'Orange, et la réunion de la Belgique à la France, comme don de joyeux avènement d'un prince étrang-er et protestant.
Le prince d'Orange, fils du roi des Pays-Bas, avait combattu contre nous à Waterloo, avec une valeur qui l'avait signalé à l'estime de la coalition. Il était devenu le beau-frère de l'empereur Alexandre en épousant la errande-duchesse Anne de Russie. Actif et ambitieux, il se laissa aller, comme Bernadotte en i8i4, à l'espérance de remplacer les Bourbons.
C'est lui-même qui en parla à un réfugié français en 1817 (i). Son plan était simple. Les troupes étran- gères d'occupation comptaient, dans nos départements du Nord, plusieurs régiments belges, ainsi qu'un corps nom])reux de troupes russes, sous le comman- dement du général Woronzofl".
(i) Vaulabnllc, t. iv, cli. 6.
54 LES COMPLOTS MILITAIRES
Ce fut avec l'aide de ces réii;-imentsf[ue l'on projeta la tentative. Toutefois il y fallait l'aveu d'Alexandre. On convint de le faire solliciter par le g-énéral La- marque, estimé de l'empereur pour ses talents et la probité de son caractère. Lamarque déclina cette mission. On s'adressa à Garnot, retiré à Mag-debourg-. Carnot accepta, mais il ne s'était pas mis en route qu'Alexandre, informé des projets de son beau-frère, lui envoyait le g-énéral Czernitchef pour l'inviter à rester tranquille et à s'abstenir de tout dessein contre
Louis xvin.
Deux ans s'écoulèrent. Les Bourbons ne deve- naient pas plus sag-es, les réfug-iés ne cessaient pas d'affluer à Bruxelles, et le prince d'Orange ne re- nonçait pas à ses rêves. Vers la fin de 1819, un de ses aides-de-camp, officier supérieur de l'armée belg-c, vint à Paris, ofl^rant le concours de son maître pour délivrer la France des Bourbons. Commandant en chef de toutes les troupes des Pays-Bas, le prince franchirait la frontière à la tête d'une partie de son armée, arborerait le drapeau tricolore, proclame- rait la réunion de la Belgique à la France, et descen- drait sur Paris après avoir rallié autour de lui un nombre suffisant de mécontents. Mais il demandait deux choses : la présence, au milieu des troupes, de quclipics liornnics considéraljlcs, députés etg-énérauv, qui .se constitueraient en i^ouverncuient provisoire.
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 55
puis la promesse de succéder ensuite à Louis XVIII.
Le comité directeur Je l'opposition libérale, dans lequel, avec Lafayette et Voyerd'Arg-enson, fig-uraient les g-énéraux Tarayre, de Thiard, Gorbineau, Merlin, entendit l'émissaire du prince d'Orange cjui lui fut amené par Voyer d'Argenson. Le prince avait des chances de succès. ^lais pouvait-il être accepté pnr des généraux ? Le prince avait été un de nos adver- saires de Waterloo. En outre, quand on reprochait aux Bourbons d'être revenus dans les bagages de l'étrang-er, comme le faisait l'opposition, il était diffi- cile de rouvrir aux étrangers les portes de la France.
Lafayette fut charg-é de répondre à ces offres, mais il fit attendre sa réponse. Ces retards allaient mal à l'impatience de certains réfugiés de Bruxelles ; des indiscrétions furent commises, le roi des Pays-Bas fut averti, et, peu disposé à seconder l'ambition de son fils, il l'invita à voyager, pour changer d'air.
L'impossibilité de recourir à l'intervention étran- gère força les ennemis des Bourbons à se grouper derrière l'opposition libérale de la Chambre des dé- putés.
Les historiens l'ont fait observer, et justement, l'opposition libérale sous la Bestauration s'est, pen- dant quelques années, confondue avec le bonapar- tisme. Mais le courant était plus fort qu'elle. C'est en vain que des esprits élevés comme Royer-Collard, des
56 LES COMPLOTS MILITAIRES
polémistes habiles comme Benjamin Constant, des orateurs véhéments comme Manuel invoquaient, dans les débats parlementaires, les principes des libertés constitutionnelles. Ces doctrines aljstraites, nouvelles pour un pays si long-temps déshabitué de la liberté, ne trouvaient d'écho que dans la bourg-eoisie éclairée et la jeunesse des écoles, tandis qu'avec les souvenirs militaires de l'Empire, on était assuré de remuer le pays tout entier (i).
Le g-énéral Lamarque le disait, avec sa fierté de soldat : « Il n'est, avec la masse du peuple, qu'un point de contact, c'est le souvenir de la g-loire passée à laquelle le plus mauvais hameau, la plus petite cabane ont pris une part active ; car dans tous les hameaux, sous le toit de toutes les cal)anes sont les g-uerriers delà vieille armée... Ils ignorent sans doute cette disposition de la nation les d'Arg-enson, les Bi- g-non, les Chauvelin qui ne cessent de répéter qu'on parle trop de l'armée^ (juon s'occupe trop de nos victoires passées... »
Les d'Arg-enson, les Binnon, les (Chauvelin avaient pourtant jaison. (]ai', dans cette gloire de l'Empire, ce n'était pas la part la iiieilleure que l'on exaltait. Ce n'était pas cet imiiionse eflort de réorg-anisation admi- nistrative, où Napoléon avait déployé autant do
(i) Voir Tlmroaii l)ari;^Mn, te Parti tibéruL suas la Hcslaura- liiiii, iii-H", l'Ion, 187G.
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 57
génie que sur les champs de batailles. Ce n'était pas le Code Napoléon, qui consacrait tous les principes de la Révolution anéantis dans le gouvernement. Ce n'étaient pas ces grands travaux qui contribuaient au progrès et au bien-être des peuples : les Alpes tra- versées, des canaux ouverts, l'Italie, la Hollande, la Dalmatie, vingt peuples soumis et transformés par
nous.
Ce que l'on vantait, ce n'était pas cette œuvre paciHque. vraiment glorieuse et la seule durable; c-était la guerre; ce que l'on rendait popula.re, c était le sabre ; et l'idéal qu'on offrait à la France, hum- liée par les Bourbons, c'était celui où étmcelaU la baïonnette, dans les plis du drapeau tricolore, sous l'aigle de la Grande Armée.
Et toute la littérature libérale s'y mettait. L his- toire, avec les souvenirs militaires, les mémoires des généraux, la collection des Victoires et Conquêtes; fe théâtre, avec l'invasion des colonels au Gymnase, et les pièces de Scribe, comme Michel et Chratme, où le vieux militaire apparaissait paternel, vertueux et sensible-, le pamphlet, avec Paul-Louis, qui avait été l'artilleur le plus indiscipliné, et qui avait détesté l'Empire, mais qui, en haine des,, cagots»
devenait bonapartiste; la poésie, la poésie surtout.
avec Déranger.
Béranger. qui avait célébré le Rot d'Yoetot, en
58 LES COMPLOTS MILITAIRES
i8i3, quand on était las de la g-aerre, chantait l'Empire dès qu'on n'en sentait plus le poids, et le peuple chantait avec lui le Vieux Servent (i8i5), le Champ d'Asile (1818), les Enjanfs de la France (1819) et surtout le Vieux Drapeau (1820).
11 est caché sous l'hurahle paille Où je dors pauvre et mutilé, Lui qui, sur de vaincre, a volé Ving't ans de bataille en bataille. Chargé de lauriers et de fleurs, 11 brilla sur L'Europe entière. Ouand secouerai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs ?
Enfin Charlet et Raft'et achevaient de rendre popu- laires les grognards, par contraste avec ces troupes nouvelles, tout de blanc habillées et qui suivaient les processions.
Voilà pourquoi, dans les rang-s de la g-auche, la popularité s'attachait surtout aux g-énéraux.
L'opposition militaire est restée personnifiée dans le g-énéral Foy, car aucun autre ne réunissait à un ég-al degré l'éclat des services, l'intégrité du carao tère et le talent oratoire (i).
D'une iiuiiillc de bonne bourgeoisie et d'une édu-
(1) Fo//, né à Ilatn (Somme), en i77o.]Dcpiité de 1819 à i8:>ô. Mort ù Paris, le rî8 nov. i8"!5. Sa morl fui un deuil aalionai. Une s()us(;ri])lion ouverte en laveur de sa veuve cl de ses en- fants produisit un million en quelques jours. Ses Discours ont cté[)ul)Iics en i82(), :>. vol. in-8», cl son Histoire de la guerre de la l'èiiinsule parut eu 1827, 4 vol. iu-8°.
L'INSUKRECTION DE LA TRIBUNE 59
cation soig-née, 11 avait à peine seize ans quand il était parti pour la frontière du nord menacée par l'inva- sion étrang-ère. Lieutenant d'artillerie, il avait été arrêté par ordre de Lel)on, et jeté en prison à Cam- brai. Il fut sauvé par le g thermidor.
Général à trente-deux ans, en 1807, il s'était sur- tout sig-nalé dans les g-uerres de la Péninsule dont il avait entrepris le récit, malheureusement inachevé. Il avait servi en Portug-al sous Junot, puis sous Masséna. Après Salamanque et la blessure de Mar- mont, il avait conduit la marche sur l'Ebre. Après Vittoria, il avait couvert encore une fois la retraite. Louis XVIII l'avait fait inspecteur g-énéral de l'in- fanterie, et il était resté à l'écart pendant les Cent- Jours. Mais devant l'invasion il avait couru à Water- loo. 11 y reçut sa quinzième blessure.
Réduit à l'inactivité, après la deuxième Restaura- tion, il s'occupait de ses travaux historiques lorsque les électeurs de l'Aisne l'envoyèrent à la Chambre des députés (novembre i8i(j).
Député, il parut dès le premier jour à la hauteur de ses nouveaux devoirs. Adversaire loyal, combat- tant à visage découvert, étrang-er aux conspirations dont on lira plus loin le récit, il apportait à la tri- bune, avec une vie privée irréprochable, avec une parole élég-ante et sonore, les plus brillantes facultés de l'orateur.
60 LES COMPLOTS MILITAIRES
Il n'était pas le seul, cependant. Auprès de lui, et sur les bancs de la g-auche, siég-eaient les g-énéraux Grenier, Tarayre, Demarçay, Sébastiani, de Thiard, et quelques autres officiers de l'ancienne armée (i).
Soldat de la royauté, g-énéral de la République, comte de l'Empire, membre du g-ouvernement provi- soire de i8i5, député de la Moselle en 1818, Grenier consacrait au libéralisme les dernières années d'une carrière bien remplie.
Tarayre, volontaire en 1792, s'était distingué aux armées d'Italie et d'Egypte. Colonel en i8o5, après avoir passé dans la garde hollandaise du roi Louis, il était rentré dans les cadres, en 1810, comme général de brigade, pour faire les campagnes de Russie et d'Allemagne. Divisionnaire sous la Restauration, il avait repris du service pendant les Cent-Jours, ce qui
(i) Grenier, né à Sarrelouis en 17C8, comme le maréchal Ney, mort en 1827.
Tarayre (1770-180.")), né dans l'Aveyron. Après i83o, il se re- tira dans son pays natal et s'y occupa d'açriculture. 11 a laissé quelques ouvrai^es d'économie rurale. Cf. /Jiur/rufj/iies Aueyron- naises, t. 11. L'article sur Tarayre est de J. Duval.
Demarçaij (i77-î-i83ij), né dan» la Vienne. Il avait un fils qu fut député sous Louis-l'liilippc, et vota avec la tjauche avancée.
Sébastiani (Horace), né en Corse (i77-2-i8r)i). Il avait servi surtout dans la cavalerie, et il avait été un des plus beaux hom- mes de son temps, avec les t^énéraux de Coll)ert(Edouard), Dor- senne, Lasalle, Préval, etc. Son frère (Tiburce)fit l'expédition de Morée, en 1838.
Tliiard de liissi/ !i']-]9.-iH'f.), né à Paris, d'ime vieille famille de l'aiicieu i'c(^iine. Inspecteur général des {gardes ualiuualcs en i83o.
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 61
lui valut la non-activité en i8i5. Député de la Cha- rente-Inférieure, membre de l'opposition libérale et du comité directeur, il mettait dans ses attaques plus de violence que le général Foy. Tandis que Fov acceptait les Bourbons et la Charte, Tarayre restait bonapartiste, et inclinait vers la République.
Demarçay, entré jeune au service, avait fait les campag-nes de la Révolution. Colonel en 1802, com- mandant de l'Ecole de Metz en 1806, il s'était retiré en 18 10, avec le g-rade de g-énéral de brigade. Député de la Vienne en 18 19, il ne faisait pas de longs dis- cours; mais nul ne savait pousser les interruptions d'une voix plus tonnante.
Compatriote de Bonaparte, attaché de bonne heure à sa fortune et toujours dévoué à son souvenir, le général Sébastiani joignait à l'éclat des services mi- litaires une expérience diplomatique éprouvée dans ses missions d'Egypte et de Constantinople. Député de l'Aisne en 181 5, de la Corse en 181 9, il apportait à la tribune, avec une grande confiance en lui-même, qu'il ne faisait pas partager à tout le monde, une hostilité contre les Bourbons qui le poussait à la Ré- publique. Mais il oublia la République pour deve- nir, sous Louis-Philippe, ministre des affaires étran- gères et maréchal de France.
On était surpris de trouver sur les bancs de la gauche un homme que sa naissance et ses débuts rat-
62 LES COMPLOTS MILITAIRES
tachaient à la monarchie. Officier de l'ancien rég-ime, colonel de l'Empire, maréchal de camp de Louis XVIII, le marquis de Thiard croyait avoir à se plaindre des Bourbons. Député de Saône-et-Loire, de i82oài848, il siég-ca, sous la ;Restauration, dans les rangs du parti libéral, où se rencontraient d'ailleurs avec lui les Voyer d'Arg-enson et les Sainte-Aulaire.
C'est grâce à ces députés militaires que l'opposition libérale prit un caractère tout particulier. Elle n'était pas seulement, comme l'entendaient Lafayette, B. Constant, Manuel_, Chauvelin, de Corcelles, d'Arg-en- son, et les civils, la lutte des libertés g-aranties par la Charte contre les passions renaissantes de l'ancien régime. Les généraux la portaient constamment sur un autre teiTain, et ce qu'ils remettaient en présence, c'était surtout deux armées et deux drapeaux.
Les occasions d'ailleurs s'offraient chaque jour.
Le 7 février 1821, la Chambre avait à examiner une pétition d'anciens officiers qui avaient servi en Espagne sous le roi Joseph et qui réclamaient le payement d'an supplément de solde arriéré. La com- mission appuyait le refus du ministre de la g-uerre et proposait l'ordre du jour, sous le prétexte que le g"Ou- vernemcnt n'avait pas à payer les dettes du roi Joseph.
Foy (lércndit la pétition. Il allégua ([ii'cn réalité c'était la France (pie les oHicieis avaient servie dans
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE t^3
les rangs de la g-arde espagnole. « Les Anglais, dit- il, quand ils tiraient sur eux, ne regardaient pas s'ils avaient la cocarde rouge ou la (/lorieuse cocarde tri- colore... )) Et comme la droite protestait : « Oui, Messieurs, la glorieuse cocarde tricolore! »
C'en était assez pour faire oublier la pétition et déchaîner la tempête. La droite et la gauche échan- geaient les invectives; la droite, avec MM. Dudon, de Castelbajac, de Marcellus; la gauche, avec Cons- tant, Manuel, le général Tarayre.
Quand le silence fut quelque peu rétabli, Foy rede- manda la parole, et déclara n'avoir parlé de la co- carde tricolore que « dans son rôle historique ». «La cocarde blanche, dit-il, est désormais la cocarde du devoir. » Et il ajoutait, a\ec un grand bonheur d'ex- pression : « Mais s'il arrivait que des considérations de haute politique et de haute sagesse, qui peuvent bien ne pas échapper à l'auteur de la Charte, le détermi- nassent un jour à revenir aux couleurs du temps national, ce ne seraient pas les ombres de Philippe- Auguste et de Henri IV qui s'indigneraient de voir les fleurs de lis de Bouvines et d'Ivry sur le drapeau d'Austerlifz. »
Le2i dumêmemois, la Chambre examinait une nou- velle pétition, celle d'un capitaine de cavalerie à la demi-solde, qui se plaignait d'avoir été mis ù la réforme sans traitement, et reprochait au ministre de
64 LES COMPLOTS MILITAIRES
la g-uerre une interprétation almsive de l'ordonnance du 20 mars 1818.
Le vieux g-énéral de Lavau.v appuyait la pétition. « L'armée, disait-il, est livrée à l'arbitraire, les lois vio- lées avec mépris. Les ministres oul)lient que, s'ils sont responsables envers le roi, ils le sontég-alement envers la nation et envers l'armée... »
Sur ces mots, tapag-e delà droite qui demande le rappel à l'ordre. Manuel, Constant, Demarçay es- sayent, au milieu du tumulte, d'expliquer les paroles de l'orateur. Constant les ag-g-rave en soutenant» que l'armée est sous un arbitraire fâcheux, dang-ereux pour la monarchie ». M. de la Bourdonnaye bondit, et accuse la g-auche de vouloir soulever les troupes. Enfin le général d'Ambrug-eac, député de la Corrèze, demande la clôture de pareils débats, en se portant g-arant de la discipline et des sentiments de l'armée envers la monarchie.
La ({uestiondes c/o/«//o/is iiiq:)ériales et des indem- nités à accorder à ceux dont les dotations avaient disparu remit plus directement aux prises la Restau- ration et l'armée impériale (mai).
En dehors des revenus ordinaires de l'Etat, Napo- léon avait constitué un domaine extraordinaire, com- posé de biens réservés dans les pays conquis et sur l(;(|uol il avait fondé un grand nombre de dotations, en faveur soit de "énéraux, soit do fonctionnaires ci-
L'lNSURHi:CTION DR LA TRIDUNT 6j
vils. Ces dotations étant rég-ies par la loi des niajo- rats, la nue propriété en appartenait toujours au do- maine. Or, un des articles secrets (l'art. 5)dutraité de ParisduSomai i8i4 stipulait Tabandou, sans indem- nité, de toutes celles de ces dotations établies dans des territoires auxquels la France renonçait.
Les titulaires, qui avaient pu s'attendreà les recou- vrer lors de la paix g-énérale^ avaient multiplié les réclamations. La loi de finances de 1818, en réunis- sant au domaine les débrisde l'ancien domaine extra- ordinaire, autorisa le g-ouvernernent à accorder pro- visoirement des secours aux donataires les plus né- cessiteux, suivant les ressources disponibles.
]Mais les plaintes n'avaient pas cessé, et depuis, la clause secrète avait été divulg-uée. Le gouvernement jugea donc convenable de régler la situation, et le minisire des finances (^L de Villèle) présenta, en faveur des donataires, un projet de loi qui souleva les débats les plus passionnés.
La discussion s'ouvrit le 22 mai. La droite soute- nait que, si l'on indemnisait les anciens soldats de l'Empire, il fallait indemniser également les émigTés et tous ceux qui avaient souffert de la Révolution. Telle fut la thèse du général Donnadieu.
Mais d'autres royalistes en vinrent à contester le principe même de la loi, et, dans le nombre, un des plus fougueux, M. Clausel de Coussergues, député
66 LES COMPLOTS MILITAIRRS
de l'Aveyron : v Ces dotations, dit-il, étaient des fiefs donnés par la victoire, la victoire les aôtés... Vassaux de Bonaparte, n'avons-nous pas assez payé vos titres par le sani^ de nos enfantsque vous meniez enchaînés à vos armées, après avoir livré nos propriétés au pil- lag-e de vos colonnes mobiles, après avoir fait subir des tortures à des vieillards, à des femmes, à des en- fants pour leur faire dénoncer les conscrits ? Etc.. »
Cettediatribeavaitdéjà indisposé lag-auche.Unautre ultra, M. Duplessis de Grenedan, ancien mag-istrat, ancien membre de ]aChaml)re introuvable, et célèbre pour avoir demandé le rétablissement du g-ibet, profita de l'occasion pour refaire un réquisitoire contre l'Em- pire et contre ceux qui l'avaient servi.
<( Parcourez, dit-il, la liste qu'on vous a servie et qu'on intitule : Etat des donataires qui ont droit à l'indemnité fixée par la loi proposée aux cham- bres. Qu'y trouvez-vous? Tous les g-énéraux de Bonapai'te, tonte sa maison civile et militaire, ses ministres, ses préfets, ses intendants, ses écuyers, tonte sa cour... C'est Lavalette, condamné à mort comme conspirateur, et évadé des prisons après son jugement. Ce sont les deux frères Lallemand, dési- g-nés dans l'ordonnance du 2^ juillet iHif), iiumédia- teiiicnt après Ney et Labédoyère, comme auteurs et fauteurs de la rébelliau des Cent- fours (i). C'est
(i) Voilà l'erreur de la Roslauration (juo je signalais plus
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 07
Drouet, comte d'Erlon ; c'est Lefebvre-Desnouettes, qu'il suffît de nommer, c'est Ameilh, Brayer, Gilly, tous compris dans cette môme ordonnance. »
Des cris d'indig-nation et de colère éclataient sur les bancs de la g-auche, pendant que l'orateur citait ces noms qu'il semblait désigner à une proscription nou- velle. 11 n'en continuait pas moins. Il alla jusqu'à citer Mouton-Duvernet. — «. Mais il est mort! lui cria-t-on. Il a été fusillé! Ne le savez-vous pas? In- terrogiez l'exécuteur des hautes-œuvres. »
M. Duplessis de Grenedan allait toujours : « C'est encore le lieutenant-général Clausel. Députés de Bor- deaux, dites si c'est à tort que le roi avait banni celui" ci ! (i) C'est encore le baron Debelle, désigné dans l'ordonnance et mis en jugement. C'est le baron Dar- ricau, commandant des fédérés dans les Cent-Jours ; c'est le comte Delaborde, lieutenant-général; c'est Exelmans, dont toute la France connaît les titres aux bienfaits du roi ; c'est Maret, duc de Bassano ; c'est Miollis, comte, lieutenant-général, dont les services à Rome ne sont que trop connus. »
A ce nom, nouvelles clameurs de protestation par-
haut. On a vu à quoi se réduisait la tentative des Lallemand, en mars i8i5, ch. i.
(:) Clausel avait empêché la duchesse d'Ani^oulème de sou- lever IJordeaux, lors du retour de Napoléon, et l'avait forcée de quitter la ville. Il n'avait pas été banni, il avait été condamné à mort, par contumace,
68 LES COMPLOTS MILITAFRKS
ties de la g-auche. Le général Foy : « Vous parlez là du plus honnête homme de France, d'un des meilleurs officiers de l'armée. C'est une infamie I »
Sans s'émouvoir, l'orateur de la droite citait encore les g'énérau.v Vandamme, Lamarque, Pire, et quand il arrivait à quelques autres qui avaient fig-uré dans le procès du duc d'Eng-hien, il s'écriait dans un mouvement pathétique : « Dernier rejeton du héros qui commandait à Frihourg- et à Rocroy, c'est au nom de la valeur et des vertus g-uerrières qu'on vient de- mander aujourd'hui des récompenses pour tes assas- sins, Barois, Bazancourt et le comte Hullin, celui- ci un des héros de la Bastille !... N'est-ce donc pas assez d'avoir éparg-né aux créatures de Bonaparte le paiement des frais de la guerre que la plupart d'entre eux ont suscitée à la France, sans ajouter encore à cette amnistie des récompenses absurdes? Le projet de loi... n'est qu'une nouvelle concession des minis- tres à la Révolution ou à leur penchant pour elle; l'état qu'ils y ont joint est une insulte pour la Cham- bre...»
L'extrême droite avait ap[)hui(]i, par moments, à cette frénétique harangue. Mais toute la gauche était soulevée de fureur {-aW niaij. Le lendemain. Manuel et M. de Sainte-.Vidaire, député du Gard, y répondi- rent.
L(î surlendemain (:',ô mai), Fo}' trouva l'occasion de
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 69
veng-er l'armée des accusations lancées contre elle, et de prononcer le plus éloquent de ses discours, un des plus beaux qu'aient entendus nos Assemblées.
Un orateur de la droite, le marquis de Bouthilliers, pour jeter ladéfaveursur les récompenses prodig-uées par Napoléon à ses compagnons d'armes, avant dit qu'il ne voyait nulle part trace de dotation accordée aux vainqueurs de Rocroy et de Fontenoy, le g-énéral Foy rappela, très justement, que le grand Condé avait reçu pour ses victoires Chantilly et l'immense do- maine du Clermontois, et que le maréchal de Saxe avait reçu le château de Chambord, aux acclamations de toute la France. Il ajouta :
« La différence entre les temps anciens et les temps nouveaux est celle-ci : dans les temps anciens on s'oc- cupait beaucoup moins des officiers inférieurs et des soldats. On s'en est occupé davantage depuis la Ré- volution. Et cependant, croyez-vous qu'on ait fait beaucoup pour eux? Ces malheureux amputés, por- tés sur la liste des donataires, surnagent au milieu de leurs nombreux compag-nons tombés sur le champ de bataille. Savez-vous que, dans nos dernières g-uerres, la chance de mort contre nos soldats était de soixante à un ?
(( Et nos officiers inférieurs, ils resplendissaient do pureté et de s^loire ! Vaillants comme les plus vaillants, g-énéreux, sol)res, endurcis à la fatig'ue parce qu'ils
70 LES COMPLOTS MILITAIRES
étaient fils de laboureurs, ils marchaient à pied, à la tête des compag-nies, les premiers à la brèche, les premiers sur le champ de bataille. L'administration militaire ne pouvait que rarement, incomplètement, satisfaire à leurs besoins ; mais doués d'un cœur trop haut pour participer aux pillag-es que la nécessité imposait souvent aux soldats, leur vie se consumait en de cruelles souffrances, en d'éternelles privations. Et qu'attendaient-ils au bout de tant de maux? La mort sur une terre inconnue, la mort loin de leurs amis, loin de leurs parents, sans avoir môme l'espérance que leurs noms, du moins, pourraient retentir dans la postérité.
« Si, de cette classe d'officiers, vous passez à ceux que leurs talents avaient placés dans une sphère supé- rieure, ils sont là, ces hommes I La puissance française a passé, et tous ces _^énérau\ qui ont envahi des em- pires, g-ouverné des royaumes ou des provinces, sont rentrés dans la classe des simples citoyens. Où sont donc leurs richesses, leurs champs fertiles, leurs palais bâtis, comme on l'a })rélen(lu, avec les larmes des nations? A peine en pourrait-on citer ving't (jui aient conservé quelque chose des lari^esses du chef du dernier gouvernement. Pour les autres, ils n'ont pas un asile où reposer leur tête. »
V()i:i-à (Iroilc — « C'est faux ! »
« C'est vrai, je suis prêt à cit(M' les noms. Les trois
L'INSURRKGTION DE LA. TRIBUNE 71
quarts des donataires de la première classe n'ont pas un pouce de propriété. Les détracteurs de notre gloire ont beau faire. Qu'ils citent un pays où, après une guerre aussi opiniâtre et aussi long-ue,... avec un maître si indulgent par nature, si corrupteur par calcul, il y ait eu tant de Décius et si peu de Verres!»
Le g-énéral Foy, réfutant ensuite ceux qui repro- chaient à l'armée d'avoir, comme celle de César, servi à l'oppression du pays, demanda si jamais il avait existé une armée plus obéissante aux pouvoirs civils, plus dévouée aux intérêts nationaux et à la patrie.
« Et savez-vous pourquoi? dit-il. C'est que cette armée était citorjenne, et qu'elle ne se formait plus comme autrefois du trop-plein des campag-nes et de l'écume des villes. Elle était la fleur de la population, le plus pur sang- de la France. Ces hommes, sortis de dessous terre à l'appel de la patrie en dang-er, bravaient toutes les fatigues, tous les périls. InaccessiJjles à la cupidité comme à la crainte, c'était en [chantant qu'ils allaient au combat, à la mort, à une mort trop souvent certaine (i).
(i) A rapprocher du beau couplet de Bérangcr :
Qui nous rendra, dit cet honimc stoï'iue,
Aux bords du Rhin, .i JL-muiipo, à l'icurus,
Ces paysans, lils du lu Ri-puldiiiue,
Sur la frontière, à sa voix accourus'?
Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches aiarmcsj
Tous à la gloire allaient du nicmo pas...
(Le vieud: Sergent.)
72 LES COMPLOTS MILITAIRES
«On a parlé de la Terreur. Elle pesait sur l'armée comme sur tous ceux qui étaient i^estés en France, fidèles au sol de la patrie. Elle n'épargnait que ceux qui étaient allés sur la rive droite du Rhin, au milieu des rangs de l'étranger. »
M. de Lafajette, ei les députés de la gauche : « Bravo t bravo I »
Voix de la droite. — « Le roi y était ! »
« Le roi était en France, répliqua le général Foy, et vous avait officiellement sommés d'y rentrer. N'avons-nous pas vu les Custine, les Biron, les Hou- chard, traînés à l'échafaud? D'autres officiers, dans un rang inférieur, ont eu le môme sort, ou bien ont couru les plus grandsdangers. Moi-même, Messieurs, et on peut bien parler de soi dans de pareilles cir- constances, j'étais bien jeune alors, je fus axTaché de l'avant-garde de l'armée du Nord, où je combattais l'ennemi, pour être jeté dans les cachots de Joseph Lcbon, à Cambrai. Sans le 9 thermidor, j'aurais péri comme tant d'illustres victimes. Et savez-vous quel était mon crime? C'était, alors comme aujourd'hui, de ne pas savoir dire mollement ce que je sens avec chaleur, ce que je pense avec énergie. Mon crime, alors comme aujourd'hui, était de poursuivre avec une indignation égale les jacobins de la guillotine et h;s jacobins de la potence, w (Acclamations et applau- dissements ù gauche.)
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 73
Le général Foy s'efForra ensuite d'établir que ni le coup d'Etat du i8 fructidor, ni celui du i8 brumaire n'avaient été l'œuvre de l'armée ; que la concentration des pouvoirs entre les mains d'un seul homme avait été vue par elle avec plus de déplaisir que par le reste delà nation (i) ; que l'oppression de la France sous le régime impérial ne pouvait être imputée à cette armée employée alors tout entière au dehors ; que, d'ailleurs, à cette époque, partout le pouvoir militaire était subordonné au pouvoir civil. « Cette discussion, dit-il en terminant, ne sera pas sans intérêt pour la France. Si son résultat n'était pas le triomphe de la cause des donataires, elle servirait du moins à mon- trer à la nation où sont ses ennemis, où sont les en- nemis du roi et de la France. »
Cette conclusion fut accueillie par les protestations violentes delà droite : « Vous tenez le langag-e d'un factieux ! C'est un appel à la révolte, à la g-uerre civile 1 »
La loi, mutilée par de nombreux amendements, fut enfin votée par la Chambre. Elle fut ensuite votée par les Pairs, le 22Juillet, malgré de nouvelles résis- tances de la droite.
La discussion du budg-et de la g-uerre, quelque
(i) Je me permets, sur ce point, de renvoyer le lecteur à mon irécédent ouvrage : Les Coinplols militaires sous le Consulat ii l'Empire.
74 LES COMPLOTS MILITAIRES
temps après^ fournit le prétexte à de nouvelles atta- ques^ et le g-énéral Foy y prononça un véritable ma- nifeste contre les institutions militaires.
Il censura vivement la réforme qui venait de sub- stituer les rég-iments aux légions, non pas pour cette substitution même , mais pour les inj ustices qu'elle avait entraînées; car, dans le choix des officiers, on n'avait eu ég-ard ni à la durée ni à la nature des services, et on en avait renvoyé de onze à douze cents sans motif.
(( Ces injustices, dit-il, ont fait une profonde impres- sion dans l'armée. Aussi, vous y chercheriez en vain cet attachement au drapeau et cet enthousiasme pour la France et pour le Roi, qui, dans une armée fran- çaise, sont les liens les plus saints de la discipline. On est obligé de s'y cacliev pour parler de la gloire nationale . La désertion à l'étrang-er, qui avait dis- paru de nos armées depuis la Révolution, a recom- mencé avec plus d'activité qu'autrefois. On ne trouve plus d'étoffe pour faire des sous-officiers, parce que les anciens soldats ne veulent plus se reng-ag-er. Les officiers ont l'âme découragée. Mécontents du pré- sent, incertains de l'avenir, fatigués d'être org-anisés et désorganisés sans cesse, ils ne voient dans leur métier qu'un moyen d'existence insuffisant et pré- caire. Ils tremblent devant les dénonciations, les provocations et les espions, eux qui ne tremblaient jamais sous les baïonnettes de l'ennemi.
L'INSURRECTION DP: LA TRIBUNE 75
« Abordons franchement la question. On veut une armée ou on n'en veut pas. Si le g-ouvernement veut eu avoir une, qu'il croie à lui-même. . .; qu'il accorde confiance aux soldats, et il les trouvera fidèles et dé- voués. Mais si l'armée ne lui inspire que méfiance, si elle doit être rétrécie dans son avenir, contrariée dans ses développements,débarrassons le trésor d'une charg'e inutile, et contentons-nous d'avoir une g-arde pour le trône et des j^endarmes pour la tranquillité publi- (]iie. );
Le président du Conseil, M. de Villèle, s'empressa (le combattre l'efFet de ce discours, dans une courte et vive improvisation. « On est allé jusqu'à prétendre, ajouta-t-il, qiiil n'y avait plus d'attachement pour le drapeau. Est-ce ainsi qu'un bon Français doit parler de Tarmée française? Mais rassurez-vous, Messieurs ; si ces faits étalent vrais, ils ne seraient pas dénoncés à cette tribune. » La droite et le centre applaudirent bruyamment.
Le lendemain, le ministre de la g'uerre (Lalour- Maubourg-) apporta des chiffres d'où il résultait que l'armée, en ce moment, comptait lôo.ooo hommes ; quBj dans l'infanterie, il serait facile de doubler l'effec- tif, Ae telle sorte qu'en peu de temps elle pourrait s'élever à 25o.ooo, sans compter la g-arde. Il affirma que la désertion avait diminue ; que l'esprit des trou- pes était bon ; que partout elles se montraient fidèles,
76 LES COMPLOTS MILITAIRES
et témoig-naient une profonde indig-nation des senti- ments qu'on leur prêtait. Il déclara quil n'avait pas attenté à la situation des officiers, que la plupart avaient conservé leurs emplois, et que les autres rentreraient successivement dans l'activité. Il dit, en terminant:
« Ne craig-nez-vous pas qu'on n'interprète vos dis- cours, qu'on ne finisse par soupçonner qiiils tendent à ébranler la fidélité des troupes ? Un ministre du roi, dont on accuse si hautement les actes, peut, à son tour, accuser l'apparence des intentions. »
A ces attaques contre le drapeau, contre le budg-et de la g'uerre, contre les nouvelles institutions mili- taires, qu'on ajoute, en effet, les allusions sig-ni- ficatives aux soulèvements militaires de Naples et du Piémont, les élog-es bruyants prodigués aux chefs de l'insurrection espag'nole, à l'héroïque Espagne, comme disait Stanislas de Girardin (q janvier 1821) ; les paroles comme celles de Lafayette : (( Contemplez l'Espagne... Nous avons déjà vu, en 1789, les soldats français s'identifier avec leurs concitoyens... Ici, ce sont les troupes elles-mêmes qui, sans désordre, sans chefs ambitieux, ont les premières demandé la Consti- tution émanée de la volonté g-énérale du pays... »
On comprendra les insinuations du ministre de la guerre. On comprendra les observations de M. de Serre, rappelant certains discours de la gauche, et y dénonçant une a piovocution manifeste à la révolte,
L'INSURRECTION DE LA TRIBUNE 77
provocation qui s'adressait bien moins à la nation qu'à l'armée. » On comprendra surtout la protestation du g-énéral d'Ambrug-eac s'écriant : « Il est temps, dans l'intérêt de la patrie, de mettre un terme aux débats scandaleux qui ag-itent la Chambre. L'armée oliéit et ne délibère pas. L'armée est fidèle ; elle n'est pas tentée d'imiter les criminels exemples qu'on vante sans cesse à la tribune. »
Ces attaques, en effet, descendaient de la tribune dans le pays, pénétraient dans les casernes avec les commentaires malveillants des journaux, se répan- daient dans les rég-iments où elles affaiblissaient l'au- torité des chefs, entretenaient l'hostilité des officiers subalternes, et sollicitaient la désaffection des sol- dats.
Voilà comment on peut dire, avec quelque raison, que les complots militaires tentés contre la Restau- ration ont commencé par l'insurrection de la tri- bune.
CHAPITRE III
Les premiers complots. — Le complot du bord de l'eau (1818).
Les Bourbons, qui se voyaient entourés d'hostilité, cherchèrent d'abord leur protection dans les baïon- nettes étrang-ères et la demandèrent ensuite à la police. A aucune autre époque de notre histoire, le rôle de la police ne fut plus actif ni plus odieux.
Aussi bien, sous la Restauration, il y avait une autre poli'ce que la police administrative et politique, qui avait été confiée successivement depuis i8i5 à MM. Decazes, Ang-lès , Mounier, et qui, de 1821 à 1828, fut entre les mains du directeur-général Fran- chet, dont le préfet de police Delaveau, ancien con- seiller à la cour d'appel de Paris, était l'étroit et fana- tique auxiliaire. Il y avait la police particulière du roi ; celle de Monsieur, dont le pavillon INIarsan abri- tait l'influence occulte et néfaste; il y avait enfin la police du Dauphin.
Celle-ci était toute militaire. D'après Peuchet, bien rensei'^né, « elle étendait son réseau sur l'armée
LES PREMIERS COMPLOTS 79
entière. Dans chaque régiment, il y avait trois L'spions en titre : un dans le corps des capitaines; un dans celui des lieutenants; l'autre surveillait les sous-officiers et les soldats. Des aides-de-camp, des généraux, un maréchal de France en faisaient par- tie(i). »
Le gouvernement avait d'ailleurs trouvé un moyen (le multiplier la surveillance et d'org-aniser la déla- tion, surtout dans l'armée. C'était de transformer en autant de mouchards les membres de la Lég-ion d'honneur. On oblig-ea les ]ég'ionnaires,par une nou- velle formule de serment, à dénoncer tout propos sédi- tieux ou qui leur paraîtrait dirig-é centime la tranquil- lité publique et les lois de l'Etat. Clarke avait eu cette ingénieuse idée, et Macdonald n'avait pas craint de s'y associer par une circulaire du mois d'août 181G.
Ce qui caractérise la police de la Restauration, c'est qu'elle ne se borna pas à surveiller tous ceux, civils et militaires, qui pouvaient exciter ou justifier les défiances du gouvernement; elle s'étudia à les compromettre dans des intrigues coupables. Elle ne chercha pas seulement à prévenir les complots, elle travailla surtout à les provoquer. En dehors des nom- breux dossiers que conservent nos Archives nationa-
(i) Pcuchet, Mémoires tirés f/e.ç Arcliives de la police, 6 vol. in-8", i838, t. v.
80 LES COMPLOTS MILITAIRES
les (je ne sais trop pourquoi) et où s'entassent les vilenies, il y a peu de lecture plus répug-nante que celle de quelques imprimés que des policiers nous ont laissés sur cette administration, après s'être docilement plies à toutes ses exigences. On est écœuré de la malpropreté où tombent et se complaisent des prati- ques politiques qui résistent à toutes les révolutions, et qui n'ont pas aussi complètement disparu qu'on pourrait le croire. Car les gouvernements changent, mais la bassesse humaine est éternelle (i).
Aussi trouve-t-on la main de la police dans la plu- part des complots de ce temps.
Sans parler des coquetiers séditieux (parce qu'ils affectaient la fig-ure de Napoléon) qui avaient été lancés dans le commerce par un agent inventif, de
fi) Le Livre noir de MM. Delavean et Franchct ou Répertoire alphabétique de la police polilif/ue sous le ministère déplorable. Oiivrap^e imprimé d'après les registres de l'administration. Paris, 4 vol. in-8", 1829.
On y trouve, en effet, la liste alpliabétique des principairx T)ersonnai;es soumis à la surveillance, etparticulièrcment des an- ciens oriiciers, par exemple: Alix, Hcrton, les colonels liourbalci elHraud; Clauzel, Denizel, Fabvier, le banquier Hainçucriot, noté pour ses relalions bonapartistes, La Fayette, Lal'file, le capitaine Maillet, Manuel, Marbot (Adolphe), ex-chef d'esca- drons, frère de l'auteur des iW(;//iOi'/'e.v, y;'énéral Merlin, capitaine Persat, f^énéral Piat, Poisson, ex-clief d'escadrons, duc de Rovigo, colonel Seruzier, etc.
Ces renseignements concordent avec ceux qu'on trouve dans Froment, Ld Police dévoilée depuis la Restauration, a" éd., .'5 vol. in-8", i8.H(). (Froment avaitcté chef de brigade, attaclié au cabinei du jjréfet Dclaveau.)
LES l'RF.MlF.RS COMPLOTS 81
telle sorte qu'on ne pouvait mander des œufs à la mouillette sans être suspect ; sans parler des bretelles non moinf^ séditieuses ,iparcei[a elles étaient tricolores ; combien de projets mystérieux, combien de machina- tions subversives de l'autel, du trône, de la société, sont sorties du cerveau de policiers zélés, besogneux, ou simplement abjects! Telles furent les affaires du iXain tricolore, du Lion donnant, des Patriotes, etc. Telle, celle des Amis de laPatrieou.de l'Epingle noire, à cause de l'éping-le en émail, à tête noire, que portaient les affiliés.
Pasquieren parle dans ses Mémoires (t.iv, ch.5). Suivant lui. l'association était certainement Ijonapar- tiste, recrutée parmi les officiers licenciés de l'armée de la Loire. Ils étaient fatigués des tracasseries que leur suscitait le g-énéral Despinols, alors commandant de la i""" division militaire (Paris).
« On assurait, écrit Pasquier, qu'elle avait des ramifications jusqu'en Belgique ; qu'elle comptait parmi ses affiliés presque tous les réfug-iés français.. La police fit arrêter quelques membres. Ils furent mis entre les mains du procureur du roi, M. Jacquinot. excellent ma^istrat. Lorsqu'il eut examiné raffaire, 11 demeura convaincu que c'était moins une cons- piration qu'une intrig-ue, dans laquelle étaient entrés, pour se faire valoir, quelques-uns des misérables agents de police qui, dès l'arrivée de Monsieur en
82 LES COMPLOTS MILITAIRES
France, s'étaient attachés au service du château... »
Ce que Pasquier n'ajoute pas, c'est que, tout inoffensive qu'elle ait paru à Jacquinot, VEpingle noire donna naissance à un procès terminé par une condamnation capitale.
On arrêta, en effet, dans le courant de 181G, deux anciens adjudants du g-éniCiMonier et Thomas. Monier (Charles), qui avait accompag-né Napoléon à l'île d'Elbe, était accusé de complot en g-énéral et, en par- ticulier, d'avoir voulu s'emparer du fort de Vin- cennes. Tous les deux comparui^ent devant la cour d'assises de la Seine, le ig et le 20 septembre. Mal- gré l'absence de preuves sérieuses, Monier fut con- damné à mort. On lui avait demandé vainement des révélations qu'il lui était impossible de faire puis- qu'il ne savait rien. Thomas fut acquitté (i).
Le 22 octobre suivant, l'échafaud était dressé sur la place de Grève et Monier allait y être conduit, lors- qu'il lui vint l'idée in extremis de dénoncer un capi- taine à la demi-solde, du nom de Contremoulin. Cet expédient le sauva. L'échafaud fut démoli, et la foule qui attendait se dispersa.
Contremoulin fut arrêté. Après une long-ue déten- tion, on lui adjoij^nit comme conqîlices, Dufresne, e.\-chef de bataillon, Duclos, ancien officier-payeur
(i) Moniteur.
LES PREMIERS COMPLOTS 83
au 27e chasseurs à cheval, Landremont, chef d'esca- dron en retraite, et Brice (Antoine), ancien capitaine au i^' rég-iment des chasseurs à cheval de la g-arde. Nous avons déjà vu Brice dans l'affaire Lallemand, en i8i5 ; nous le re verrons dans celle de Belfort, en 1820. Tous furent traduits devant la cour d'assises, le 29 septembre, mais acquittés, après une brillante plaidoirie de l'avocat Merilhou.
Tous les procès n'avaient pas cette heureuse issue. On ne peut que rappeler, en passant, le complot dit des Patriotes de 18 16, dont les trois membres prin- cipaux étaient un maître d'écriture, un cordonnier et un ciseleur, Garbonneau, Pleig-nier et Tolleron, mais dans lequel étaient entrés d'autres affiliés de plus liante condition, tels qu'un ancien magistrat, Gon- neau, membre de la Chambre des députés des Cent- Jours, un ancien chef de bataillon attaché à la place de Paris, Descubes de Lascaux, un lieutenant des douanes, desofficiers àlademi-solde, naturellement, un imprimeur, des étudiants, etc. Garbonneau, Pleig-nier et Tolleron furent condamnés à la peine des parri- cides, c'est-à-dire qu'ils furent conduits à l'échafaud pieds nus, couverts d'un voile noir, et qu'ils eurent le poing- coupé, avant de subir la peine capitale, le 27 juillet 181G (i).
(I) Voir Procès des patriotes. Paris, iSiO, in-8", et deux vo- lumes in-8", parus sous le iiiênie litre, chez 'l'iger, sans nom
84 LES COMPLOTS MILITAIRES
Qu'avaient-ils donc commis de si épouvantable? Ils avaient distribué, presque publiquement, des milliers de cartes, frappées d'un cachet gravé par Tolleron, et dont un triang-le maçonnique était le principal or- nement, avec ces trois n^ota: union, /lonneur, patrie. Ils avaient, en outre, répandu une proclamation qui débutait ainsi : « Français ! nous sommes arrivés au terme du malheur; amis du peuple. dont nous faisons partie, nous avons lu dans lame de nos frères. Nous nous sommes empressés de prendre les mesures les plus sages et les plus certaines pour la chute entière des Bourbons. Que les patriotes de l'intérieur se rassurent ; nous veillons au salut de tous. » Mais le reste était un tissu des banalités les plus niaisement déclamatoires. Enfin, ce qui paraissait plus grave, on leur attribuait un vague projet de destruction du palais des Tuileries, où habitait la famille royale.
Ce complot était l'œuvre d'un vulgaire policier, nommé Schelteln, qui demeura introuva])le pendant les débats. Ces conspirateurs de 181G n'étaient que des Imbéciles. C'étaient des anarchistes, dit sévère- ment Pasquier. On l'était alors à peu de frais.
La police fut étrangère à la conspiration Didier, de Grenoble, dont la répression a laissé une tache sanglante sur la mémoire du général Donnadieu,
d'auteur et sans date. Cf. Liibis, t. iv ; Vaulabelle, iv, cli. 3, et le Moniteur pour les dL-b.-ïts.
LES PUEMIEUS COMPLOTS 80
commandant de la division militaire, et du baron De- cazes, alors ministre de la police (i).
Il y était entré beaucoup d'anciens soldats et officiers en retraite ou à demi-solde, très nombreux dans cette patriotique province de Dauphiné.dont les sentiments s'étaient fait jour avec tant d'éclat lors du retour de l'île d'Elbe. Mais Paul Didier, ancien avocat, ancien directeur de l'école de droit de Grenoble, esprit ar- dent et inquiet, tour à tour bonapartiste et royaliste, et mécontent des Bourbons, tout en parlant de Na- poléon II et en annonçant l'arrivée prochaine de Marie-Louise, travaillait pour le duc d'Orléans. Il donnait d'ailleurs à son entreprise des proportions qu'elle n'avait pas.
Il avait projeté de s'emparer de Grenoble en jetant sur la ville des bandes de paysans, descendues à la fois de la vallée du Drac, du massif de la Grande- Chartreuse, de la vallée du Graisivaudan, et dont
(i) Elle est retracée avec un intérêt dramatique par Vaula- belle(iv, ch. 2), qui a puisé à deux sources principales : Paul Didier et la Conspiration de 1816, par Ducoin, Paris, 1844, et Histoire de la conspiration de Grenoble, par Joseph Rey, Grenoble, 1847.
Mais il a paru plus tard, à Grenoble, un opuscule curieux et très rare, qui complète les précédents .S. de Planta (i770-i83i)\ par Albert du Boys, ancien magistrat. 1873, in-8". Sébastien de Planta, que nous allons voir à l'œuvre, était grand -prévôt de l'Isère, c'est-à-dire qu'il faisait les fonctions de juge d'instruc- tion et de ministère public à la cour prévùtale.
Sur cet épisode, on peut consulter encore Rochas, Bioijraphie du LkïUfjhiné. Didier était né à Upie (Drôme), en 1768.
86 LES COMPLOTS MILITAIRES
l'action était combinée avec un mouvement de l'inté- rieur. Dans la ville, en effet, on comptait plus de 4oo affiliés, et on faisait espérer la défection de la légion de l'Isère, dont les cadres étaient réduits à 4 ou ooo hommes, et dont plusieurs sous-officiers étaient ga- g-nés. Drouet d'Erlon, alors réfugié en Suisse et dé- voué, comme on le savait par le complot du Nord fi8i5\ à la famille d'Orléans, était prêt à passer la frontière et à prendre le commandement militaire de l'insurrection, dès qu'elle serait maîtresse de Greno- ble.
Le mouvement était convenu pour la nuit du 4 au 5 mai. Mais il fut éventé. Déjà Donnadieu avaitobtenu du ministère de la guerre de renforcer la garnison. Dans la soirée du 4, plusieurs des conjurés de la ville furent arrêtés, et parmi eux l'énergique lieutenant Arribert qui s'était chargé précisément de surprendre et de garder Donnadieu, Les autres purent s'enfuir, quelques heures avant le moment fixépourl'attaque. Les bandes formées dans la montagne, principale- ment au Bourg-d'Oisans et à La Mure, n'en descen- dirent pas moins sur (irenoble pendant la nuit, et se présentèrent aux portes de la ville, sous la conduite de Didier. Au lieu de leurs amis, elles y trouvèrent les troupes. Après une courte fusillade, elles se dis- persèrent.
Cette tenlative n'avait coûté de sang qu'aux insur-
LES PREMIERS COMPLOTS 87
g-és dont six restaient sur le terrain. Donnadieu et le colonel Vautré la transformèrent dans leurs rapports en un soulèvement formidable dont ils n'avaient triomphé qu'au prix d'un combat acharné. Le g"éné- ral, avec son exubérance habituelle, écrivait au minis- tre de la guerre (Clarke) que« les cadavres couvraient tous les chemins à une lieue autour de Grenoble ». Suivant lui, la conspiration avait des ramifications à Lyon, dans les départements du centre et jusque dans Paris. II n'était pas loin de croire qu'il venait de sauver la monarchie, et il se flattait déjà, avec son fidèle Vautré, de la reconnaissance de Louis XVIII.
Ces dépêches causèrent une vive inquiétude au ministère, qui répondit, par le télég-raphe, en met- tant le département de l'Isère « en état de siège >>, et en donnant aux autorités militaires et civiles un pouvoir « discrétionnaire ».
Donnadieu et le préfet de Montlivault, ancien fonc- tionnaire de l'Empire, firent un effroyable abus de l'arbitraire dont on les armait. Non contents de 120 arrestations auxquelles on venait de procéder, ils pu- blièrent des arrêtés où il n'était question que de peine capitale.
La cour prévôtale de l'Isère n'était constituée que depuis le 3o mars, et n'avait pas encore siégé. Elle commença par condamner à mort deux des prison- niers, Drevet et Buisson, qui furent exécutés le 8, à
88 LES COMPLOTS MILITAIRES
quatre heures du soir, sur la place Grenette. Mais elle avait pour prévôt Planta, un enfant du pays, dont l'existence avait été des plus singulières. Planta, qui se faisait appeler Falquet de Planta, était parti comme volontaire en 1792. Il avait servi, et non sans dis- tinction^ dans les armées de la République et del'Em- pire. Avec cela, il se piquait de philosophie et il était lié avec Maine de Biran. D'officier, il était devenu inspecteur d'académie à Grenoble, en 1810, et d'uni- versitaire prévôt de justice en 181 6. Tour à tour républicain, bonapartiste, royaliste, avec une désin- volture où la politique avait plus de part que la phi- losophie, il pouvait être g"êné, et surtout gênant, pour ses opinions successives.
On s'en aperçut dès le premier jour des débats, quand un des accusés, le vieux David, aubergiste à Eybens, interpellant le prévôt, lui cria : « N'êtes vous donc pas ce Planta qui est venu si souvent chanter la Marseillaise devant ma porte, au pied de l'arbre de la Liberté, et exciter les jeunes gens du village à courir à la défense de la République et de l'Empereur? N'est-ce pas vous qui êtes cause du dé- part de mes enfants? Aucun d'eux n'est revenu. Je pourrais vous accuser de leur mort ; cependant, je ne me plains pas ; car je n'ai pas changé, ajouta-t-il en frappant sa poitrine; je n'ai pas retourné mon Italiit, moi ! »
LES PREMIERS COMPLOTS 89
Aussi, à la cour prévôtale on substitua un conseil (le g-uerre présidé par Vautré. Ce conseil condamna à mort ving-t et un accusés, dont quatorze furent fu- sillés, le lendemain (lo mai), au bord de l'Isère, sur lesplanade de la porte de France. Effrayé lui-même de ses rig-ueurs, le ministère aurait voulu les modérer. Le duc de Richelieu, président du Conseil, et Laîné, ministre de l'intérieur, poussaient à la clémence. M. Decazes, attaqué par les ultras dans la faveur que lui témoignait Louis XVIII, voulut leur donner des gages. Il sacrifia son honneur à son intérêt, et envova des ordres impitoyables.
Sept autres accusés, dont l'exécution avait été ajour- née, furent fusillés le i5, et parmi eux un garçon de seize ans, le jeune Maurice Miard, de La Mure, sur lequel il fallut tirer trois fois pour l'achever. Le iG, David, ce vieillard énergique, dont les enfants n'é- taient pas revenus, et que la cour prévôtale n'avait ( ondamné qu'en sollicitant pour lui la clémence royale, fut envoyé à l'échafaud. 11 mourut avec le môme courag"e que ceux qui l'y avaient précédé, en criant comme eux, d'une voix retentissante : Vive la France ! Vive l'Empereur !
Didier, qui s'était enfui dans la montagne el qui avait gag"né la Savoie, y fut découvert et livré par les autorités sardes. Il comparut devant la cour pré- ""^tale avec beaucoup de dignité et de fermeté. Il re-
90 LES COMPLOTS MILITAIRES
fusa jusqu'au bout de s'expliquer sur ses moyens d'action, tout en prétendant que le mouvement au- rait eu la plus g-rande étendue, qu'il aurait g"ag"né Lyon, et entraîné la chute des Bourbons. Il fut exé- cuté à Grenoble, le lO juin. Il était la ving-t-cin- quième victime de cette sinistre aventure dont le re- tentissement fut énorme sous la Restauration (i).
(( Il faut reconnaître, dit Pasquier, qu'il y a des moments où la manie de conspirer devient pour cer- tains hommes une sorte de maladie qui, presque tou- jours, malgré les catastrophes, est contagieuse. La conspiration Didier a non seulement enfanté celle qui éclata à Lyon, en 1817, mais elle a encore été le pre- mier g'erme de tout ce qui a été tenté dans ce g-enre pendant les années subséquentes. » {Mémoires, iv, pag-e 116.)
Si cette maladie, pour parler comme Pasquier, qui était alors ministre de la justice, fut contagieuse pendant quelques années, c'est que la police mit une
(1) La famille de Didier ne fut pas oubli(''e par Louis-Pliilippc. Son fils aîné, Louis Didier, devint, après i8.'5o, jiréfel de la Somme, conseiller d'Etat, secrétaire-général du ministère de 'inlérieur. Mais ses compatriotes ne lui ont pas pardonné l'é- quivoiiue pour laquelle il avait compromis et perdu tant de braves jjens. Il y a quelques années, à Grenoble, lorsque je lisais les détails de cette histoire, sans me douter que je la raj)- pellerais un jour, j'allai visiter au cimetière la tombe de Didier. Elle était livrée au plus complet abandon.
Au cimetière Montparnasse, à l'aris, la tombe des sergents de la Rochelle est entourée d'un culte touchant, et elle est tou- jours lleuric. Il y a un enseignement (l;ins ce conirasie.
LES PREMIERS COMPLOTS 91
déplorable sollicitude à l'entretenir et à la propag-er. Sa main n'apparaît pas dans les événements de Gre- noble en 1816, mais c'est elle qu'on retrouve dans les affaires de Bordeaux et de Lyon, en 1817.
Le 6 mai 1817, la cour d'assises de la Gironde se réunit en session extraordinaire pour connaître d'un complot ayant pour but de détruire le g-ouvernement légitime, de chang-er l'ordre de succession au trône et d'exciter les citoyens à s'armer les uns contre les autres .
L'acte d'accusation du procureur g-énéral déclarait qu'il résultait des pièces et de l'instruction « que ces hommes, qui entrevoyaient dans le trouble et le déchirement de leur patrie un moyen d'échapper à la détresse ou à l'obscurité, avaient conçu l'affreux pro- jet de replacer la France sous un joug" odieux.
Sur la foi d'un aventurier, sans autre g-uide qu'une imprévoyance aveug-le, sans autre lien de rapproche - ment que leur haine commune contre le souverain lég-itime, ils n'ont pas balancé de s'en^-ag-er dans ce complot criminel.
C'est à Bordeaux qu'était placé le foyer de la con- spiration ; c'est dans cette ville que devaient éclater les premiers mouvements. Le plan des conspirateurs était de réunir par une association secrète les mécon- tents, les ennemis du g-ouvernement, les partisans de Buonaparte ; de former en diverses autres parties
92 LES COMPLOTS MILITAIRES
du royaume des sociétés animées des mêmes senti- ments^ dont les opérations se combineraient avec celles des conjurés de Bordeaux.
«On devait org-aniser une armée prête à ag-ir dans l'intérieur, recomposer les autorités civiles et mili- taires d'hommes dévoués au parti, et rétablir le pou- voir suprême dans les mains de l'usurpateur ou de son fils. » {Moniteur, mai 1817.)
Ce complot était tout bonnement l'ouvrage d'un policier nommé Randon, qui s'était proposé de faire renaître à Bordeaux l'aflaire des Patriotes de Paris, mais qui se laissa prendi-e à son propre pièg-e, et périt avec ses victimes. Juste retour des choses d'ici- bas.
Randon avait servi dans la police de Fouché, avant de passer dans celle de M. Decazes. Il avait accom- pag-né Napoléon à l'île d'Elbe ; puis il avait vécu d'un emploi dans les douanes, trop modeste sans doute pour son ambition, car il le quitta, en août 181G, pour se livrer à ses combinaisons politiques dans le sud-ouest, et principalement dans la Gironde.
Il se donnait pour un ancien mameluk, du nom d'Ali-Bey, prenait le titre de lieutenant de l'empe- reur, de g-ouverneur en chef de l'org-anisation g'éné- rale, et devant dépareilles inventions on ne sait ce qui étonne le plus, de l'aplomb de ces intrig-ants ou de l'aveug'lement de leurs dupes. Il travaillait A org-ani-
LES 1>REMIERS COMPLOTS «3
ser une armée, formait des cadres de régiments, fabriquait des cartes correspondant à ces cadres, les distribuait, et surtout les faisait distribuer.
Le timbre de ces cartes portait les lettres V. N. [vive Napoléon). On lisait aux quatre ang-les des caractères qui signifiaient le gouvernement général, corps impérial, partisans. 11 entretenait des cor- respondances avec les autres associations du royaume qui devaient agir de concert avec celle de Bordeaux; bref, il était la cheville ouvrière du complot.
Pendant qu'il préparait ainsi, sous l'œil bienveil- lant des autorités locales, un fictif 20 mars, Randon devait adresser ses rapports à un commissaire cen- tral de police établi à la Rochelle. Tout à coup ses rapports cessèrent. S'était-il laissé aller au remords^, ou plutôt au plaisir de conspirer pour son compte ? L'autorité, inquiète, décida son arrestation et celle des adhérents qu'il avait réussi à recruter. C'est ainsi que furent renvoyés devant la cour d'assises de la Gironde 28 accusés, dont les prin- cipaux étaient, avec Randon (Laurent-Frédéric- Ermel), 24 ans, né dans la Seine-Inférieure, ancien lieutenant des douanes ; Maury, tisserand, domicilié à Béziers, et agent de Randon dans cette région ; Theron, officier en non-activité, qui s'était occupé de distribuer des cartes ; Bedrine, capitaine d'état- major en inactivité, qui travaillait à l'organisation
94 LES COMPLOTS MILITAIRES
d'uu régiment Je cavalerie légère, dont il avait accepté le commandement ; Brunet, officier à la demi-solde, charg-é de former un régiment à Lan- gon ; Tardy, sous-lieutenant en retraite, charg-é également de lever un régiment ; Cassairjne fils, praticien à Sainte-Foy, chargé de réunir les confé- dérés du pays et de former les cadres de trois régi- ments; Lhote, ancien sapeur du génie, distributeur de cartes ; etc.
Les débats se prolongèrent pendant quinze jours sans grand intérêt. Les plaidoiries terminées, le pré- sident dit dans son résumé :
« Après les tempêtes politiques, qui pendant un quart de siècle ont désolé la France et déchaîné toutes les passions, on doit s'affliger sans doute mais non s'étonner de ce qu'il existe encore des hommes à qui une longue habitude de troubles et de licence a fait considérer comme un fléau le régne de l'ordre et de la paix; à qui l'obligation honteuse de rentrer dans la classe d'où le hasard les fit sortir fait déplorer comme une injustice la réduction des emplois que le projet insensé d'envahir le monde avait pu seul faire créer. Etc. »
Le 23, la cour rendit son jugement. En vertu des articles 87, 88, 89, 92 du Gode pénal, il condamnait six des accusés, Randon, Maury, Lhote, Bedrinc, 1 héron et Ca.s.saigne, à lu peine de mort; l\aadou
LES PREMIERS COMPLOTS 95
réclama alors le bénéfice de l'article io8 du même Code qui accordait l'impunité au révélateur. La cour lui en refusa l'application.
Les condamnés se pourvurent en cassation. Le pourvoi fut rejeté le 19 juin. Toutefois, la peine de mort prononcée contre Maury, Lhote et Theron fut commuée en ving-t ans de travaux forcés. Les autres furent exécutés à Bordeaux, le 6 juillet, au g-rand dé- sespoir de Randon, qui ne cessa de protester jusque sur l'échafaud, en invoquant son titre de policier et ses répug'nants services.
Les événements de Lyon ont fait plus de bruit.
Le commandant militaire de Lvon (19^ division) était alors le lieutenant-g-énéral Canuel^ un des plus tristes personnag-es de ce temps, avec le g-énéral Don- nadieu, et plus méprisable que Donnadieu. Après tout, celui-ci était un brave soldat qui avait payé de sa personne sur les champs de bataille de la Répu- blique et de l'Empire, aux armées du Nord, d'Alle- magne et d'Espag-ne. Dans l'affaire Didier, il s'était retranché derrière les ordres de M. Decazes. Mais Canuel n'avait fait la g-uerreque deux fois et en Vendée, en 1793 et en i8i5. En 1793, sous les ordres du gé- néral Rossig-nol, il y servait la République, en la dés- honorant par ses cruautés. En i8i5, associé à Henri de La Rochejaquelein, il y servait les Bourbons peu honorés d'un pareil appui. Il avait alors pour adver-
96 LES C0.MPL(3TS MILITAIRES
saire le g-énéral Lamarque, qui l'avait battu, et qui avait achevé de l'accabler sous le ridicule (i).
Canuel, de soldat médiocre, était devenu g-énéral. Fils d'un marchand de bois, il voulut devenir baron. Pour cela, que lui fallait-il? Une occasion de témoi- g-ner son zèle au roi. Et quelle meilleure occasion qu'une conspiration, comme celle qui venait de faire valoir Donnadieu, et de lui mériter le g-rand cordon de Saint-Louis ? En conséquence, Canuel fit venir à Lyon et dans les environs des officiers sans traite- ment ou à la demi-solde, des sous-officiers de la ligne et de la g-endarmerie qui, org-anisés en police mili- taire, multiplièrent autour d'eux les sugg-estions per- fides et les provocations savantes. Ce fut en vain. Pendant plusieurs mois, dans le courant de 1816, on attendit un complot qui ne vint pas. Car ces menées, qui échappaient au préfet du Rhône, M. de Chabrol, étaient déjouées par M. de Sainneville, commissaire g-énéral de la police à Lyon.
Canuel, cependant, s'obstina et réussit l'année sui- vante. Un nommé Brunet, ag-ent de la police militaire, plusieurs fois arrêté par M. de Sainneville, et tou- jours relâché sur les réclamations de l'état-major de
(!) Canuel avait conlcsté le succès de Lamarque, et celui-ci lui avait ré[)ondu avec le talent d'écrivain qu'il joignait à scR (jualitcs militaires. Voir Mcinaires, t. m. Lettre uii (jènèral Cunuel. Le morceau est exquis.
LES PREMIERS COMPLOTS 97
la place, Je concert avec un capitaine Ledoux, de la lég-ion de l'Yonne, en g-arnlson à Lyon, parvint à grouper un assez grand nombre d'officiers à la demi- solde.
Ledoux répondait de ses soldats et se charg-eait de la ville. Un capitaine de drag-ons à la demi-solde, Oudin, devait marcher à la tête de plusieurs com- munes du sud-ouest de la banlieue, et un ancien chef de corps franc pendant les Cent-Jours, Garlon, jiromettait d'insurg-er plusieurs autres communes du nord-ouest. Le mouvement fut fixé au 8 juin 1817. La cocarde tricolore était le sig-ne de ralliement. On proclamerait Napoléon II.
Le 8, au matin, les conjurés de Lyon se réunirent. iMais Ledoux ne parut pas. Pourquoi? Il était allé, disait-on, aux environs. Il revint le soir, et se dirig-ea vers la maison de Canuel. On le suivit. Plus de doutes. Quand il sortit, on lui tira un coup de pistolet qui retendit mort sur le pavé. Assurés d'être trahis, les conjurés de la ville ne boug-èrent pas. Mais les com- munes s'étaient levées, dans la soirée du 8, au son du tocsin. Elles marchaient sur Lyon, quand elles furent dispersées par la g-endarmerie, sans effusion de sang, sans qu'un seul coup de fusil eût été tiré.
Ce simulacre d'insurrection fut annoncé au g-ouver- nement par les autorités comme un soulèvement for- midable. Aussitôt commencèrent des arrestations eu
6
98 LES COMPLOTS MILITAIRES
masse et les prisons reg-orgèrent. La cour prcvôtale de Lyon, obéissant aux passions qui avaient entraîné la cour prévôtale de Grenoble, dans l'affaire Didier^ multiplia les condamnations. Sur i55 personnes arrêtées, iio furent condamnées, et 28 à la peine de mort. Il y eut 12 exécutions, dont celle du capitaine Oudin, à Saint-Genis-Laval, et celle d'un g-arçon de seize ans, devant la maison de sa mère. La g-uillotine se transpoj-tait de commune en commune. Car, au lieu d'envelopper tous les accusés dans la même procédure, la cour avait partagé la banlieue de Lyon en douze catég"ories qu'elle jugeait successivement (i). Il s'éleva de telles plaintes contre ces crimes de la justice; Camille Jordan, député du Rhône, les dé- nonça à la tribune avec une telle indignation, que le g-ouvernement finit par s'émouvoir. Le maréchal Marmont, duc de Raguse, fut envoj^é à Lyon avec des pouvoirs extraordinaires, pour conduire une en- quête. Il fut d'abord entouré de g"ens qui travaillèrent
(i) Les cours préuùlales avaient été instituées par ordonnance du rîo décembre iSu) et subsistèrent jusqu'en 1818.
11 y en avait une par département. Elle était composée d'un président, d'un prêoùt militaire, ayant le plus souvent le j^rade de colonel, et de cintj juives civils, sans l'assistance du jury. Les juf^emenls étaient rendus sur l'heure, les arrêts sans appel, et exécutoires dans les vingt-(iuatre heures. Tel individu, jugé le matin, était exécuté dans l'après-midi. On vit ([uchpicfois les juj.;es aider le bourreau à dresser l'échafaud, pour alh'r plus \ ite. A iMonl|)ellier, le -v. juillet iS iCi, cin(| individus, condamnés dans l'aprcs-midi, lurent guillotinés le soir même, (lu.c Jhinibcauu-.
I
LES PREMIERS COMPLOTS 99
à lui cacher la vérité. Mais son chef d'état-major, le colonel Fabvier, aidé de l'honnête Sainneville, se livra à une enquête particulière qui lui permit d'é- clairer le maréchal. Marmont eut le courag-e de par- ler de justice, le ministère eut le bon sens de l'écou- ter. On adoucit les condamnations prononcées, on élarg-it les prisonniers, on remit les amendes, etc. Le préfet fut déplacé, et Canuel fut dépossédé de la ig'"e division militaire. Mais il passa inspecteur géné- ral de l'infanterie, et son rêve fut exaucé. 11 devint baron (i).
Ces deux affaires, où furent mêlés des officiers comme Bedrine, Brunet et Theron,à Bordeaux, Oudin et quelques autres, à Lvon, se | rattachent encore à la politique. Le premier complot purement militaire est de 1817. C'est celui de plusieurs sous-officiers d'un rég-iment de la garde, « prévenus d'avoir formé un
(i) Cf. Mémoires de Marmont, t. vu, avec un long appendice consacré à cette affaire qui souleva de vives polémiques. Car le préfet, ]\L de Chabrol (plus tard préfet de la Seine;, et le maire de Lyon, M. de Farg'ues, publièrent chacun un plaidoyer per- sonnel, sans parler du Compte rendu de Sainneville, et du livre de Fabvier, Z(/o?i en iSiy (Paris, cliez Delaunay, in-S", 1818), au- quel répondit naturellement Canuel : Réponse de M . le lieute- nant-général Canuel à l'écrit iniitulé : Lyon en 181 7. — Paris, 1818, in-S", chez Dentu.
Pasquier, dans ses Mémoires (t. iv), croit à la conspiration, et n'admet pas qu'elle fût une invention de Canuel. Mais lui- même, qui était alors ministre de la justice, témoig'na d'une grande légèreté.
Canuel, que Napoléon n'avait jamais voulu employer, servit dans l'expédition d'Espagne en i8'!3. 11 mourut en i8/)i.
100 LES COMPLOTS MILITAIRES
complot contre la vie des princes de la famille royale, et notamment contre celle de Monsieur ».
Voici les faits, tels que les exposait le 28 août, de- vant le conseil de g'uerrede la i"^" division militaire, le capitaine rapporteur, chevalier de Maupas (i).
Le 28 avril, le 2" réçiment était sous les armes, à Versailles, attendant l'arrivée de Monsieur, qui devait le passer en revue. Un ancien serçent-major, du nom de Faiseau, cassé quelques jours auparavant, de- manda à parler à un de ses officiers, et lui apprit que les trois fourriers Desbans, Cliajaux, Nepveu, avaient conçu le projet de tirer sur le prince.
L'officier fit part de cette confidence sing-ulière au colonel qui n'y attacha aucune importance, « reg-ar- dant Faiseau comme ayant la tête dérang-ée ». Le prince arriva, passa devant le front des troupes et dans les rangs. Personne ne manqua à son devoir. Faiseau fut envoyé au cachot.
Il V maintint ses déclarations, et on arrêta les trois sous-officiers dénoncés, auxc^uels on ajouta le serg-ent Guichard et le caporal Varaig-ne. Desbans, qui aurait été l'instig'ateur du complot, était un excellent soldat. Toutefois, il avait été sergent-major dans l'ancienne g-arde. Il était d'un caractère difficile, et on pouvait lui reprocher quelques propos inconsidérés à l'adrcs-se
(i) Moniteur 1817 (po ot ."^o anùt).
LES PREMIERS COMPLOTS 101
de la famille royale. Aussi, l'accusation fut-elle prise au sérieux par le rapporteur.
Après un long" exorde, consacré à vanter la fidé- lité de l'armée « devenue le soutien du trône et de la légitimité », il s'attacha à prouver qu'un complot avait été formé contre la vie des princes ; que la réso- lution d'agir avait été concertée entre Desbans et Chayaux, et qu'ils étaient coupables, malgré l'absence d'attentat ; que Nepveu était au moins coupa])le de non-révélation ; que Guichard l'était d'actes sédi- tieux, mais que Varaig-ne était irréprochable. Il ter- mina, en disant :
« Vous allez. Messieurs, prononcer sur le sort des accusés. Comme jug-es et comme jurés, vous avez recueilli dans les débats et dans les pièces de la procédure tous les éléments et toutes les preuves qui doivent déterminer votre arrêt solennel. A l'ins- tant où vous le rendrez, vous vous rappellerez que des hommes, aussi dangereux par leur audace que faibles par leur nombre, se sont réunis par leur haine commune pour la famille chérie des Bourbons, et n'ont pas craint de concerter entre eux les moyens d'atten- ter à des jours pour lesquels l'armée entière donne- rait les siens. Qu'une punition exemplaire devienne le prix d'un complot exécral)le !Que le glaive des lois frappe de toute sa force la tête impie des traîtres qui ont voulu souiller leurs mains d'un crime atroce! »
102 LES COMPLOTS MILITAIRES
Les avocats s'efforcèrent en vain de démontrer l'Ina- nité des charg-es imputées à leurs clients. Le colonel Druault, du 2® régiment, qui, le premier jour, n'avait voulu accorder aucun crédit à la délation de Faiseau, vint témoig-ner, à l'audience, de la sincérité du ser- g-ent-major, déclarant qu'il était généralement estimé, et « qu'il avait donné plusieurs fois des preuves de son dévouement à la famille royale, en faisant con- naître à ses chefs les opinions des sous-officiers du régiment ».
Cette déposition, édifiante sur l'espionnage mili- taire organisé dans l'armée, décida du sort des accu- sés. A l'unanimité, Desbans et Chayaux furent condamnés à mort, et Nepveu à cinq ans de réclu- sion. Les autres étaient acquittés.
Les condamnés se pourvurent en révision, mais le pourvoi futrejeté. Le 6 septembre, dans l'après-midi, Desbans et Chayaux furent extraits de la prison mi- litaire de l'Abbaye, conduits à la plaine de Grenelle, et fusillés.
Le gouvernement se montrait d'une rigueur ex- cessive contre toutes les marques de désaffection qu'il rencontrait dans l'armée. Quelques mois auparavant, le 9 mai, le môme conseil de guerre avait condamné à mort, un soldat de la légion de l'Eure, Michel Cou- ture, pour avoir excité ses camarades à la désertion, tenu (les propos séditieux, « et parlé du retour de
I
I I
LES PREMIERS COMPLOTS 103
l'usurpateur)). Couture fut passé par lesarmes à Gre- nelle.
Ces complots sont Individuels, en quelque sorte. Le premier complot, collectif et org-anisé; celui qui, par son extension, aurait pu mettre en dang-er la monarchie, est du mois d'août 1820. Toutefois, il est curieux de constater qu'auparavant la première in- trig-ue où l'armée fut mêlée à la politique fut entiè- rement royaliste. Il est vrai qu'elle n'était pas dirig-ée contre la couronne, mais seulement contre le minis- tère, et qu'elle était l'œuvre des ultras. C'est le fa- meux complot du bord de l'eau, de 1818, dont il faut bien dire quelques mots.
Il y avait alors, dans le ministère, trois personnes ég-alement odieuses aux ultras : le duc de Richelieu, M. Decazes, et le maréchal Gouvion Saint-Cyr.
Le duc de Richelieu, ministre des affaires étrang-è- res, travaillait à obtenir l'évacuation du territoire avant le terme fixé parle traité du 20 novembre i8i5, et il y allait réussir, grâce à l'amitié particulière qui l'unissait à l'empereur Alexandre. M. Decazes, ministre de la police et favori de Louis XVIII, avait fait rendre l'ordonnance du 5 septembre 181 6 qui avait dissous la Chambre introuvable. Il avait fait modifier en 181 7 les lois restrictives de la liberté individuelle et il venait d'obtenir la suppression des cours prévô- tales. Enfin le maréchal ministre de la ffuerre avait
^04 LRS COMPLOTS MILITAIRES
fait voter la loi qui réorg-anisait l'armée sur des bases démocratiques, et il rappelait dans les rang-s les sol- dats de Bonaparte. Aux yeux des ultras, abrités derrière le comte d'Artois, cette politique modérée et conciliante menait la monarchie aux abîmes. II im- portait donc de se délivrer du ministère et de sauver le roi quand même, suivant le mot de Chateau- briand. Mais comment ?
Enlever les ministres au sortir du Conseil, sur la route de Saint-Gloud, et les conduire droit au château de Vincennes, où on les enfermerait sous la erarde du marquis de Puyvert: tel était le moyen qui paraissait le plus simple et le plus prompt. Pour cela, on se ser- virait d'un rég-iment de cuirassiers de la garde com- mandé par M. de la Rochejaquelein, de deux batail- lons du 3c régiment d'infanterie de la garde aux ordres de M. Berthierde Sauvig-ny, et d'une partie du 28 rég-iment des Suisses caserne à Rueil ; toutes ces troupes disposées en échelons entre Saiut-Cloud el Vincennes.
En même temps, à Paris, un corps org-anisé d'en- viron 3.000 hommes, formé de g-ardes du corps, de Vendéens, d'anciens émigrés et de volontaires royaux, devait se réunir sur la place du Carrousel, se porter chez des fonctionnaires désig-nés d'avance et procéder à leur arrestation. Après quoi, on forcerait le roi d'ab- diquer en faveur de son frère, et on composerait un
1
LES PREMIERS COMPLOTS 103
nouveau ministèredans lequel on aurait mis Chateau- briand aux afFaires étrang-ères, Villèle à l,"intérieur, de Labourdonnaye à la police, le g-énéral Canuel à la g-uerre, de Bruges à la marine, et de Fitz-James à la maison du roi. Enfin, on aurait confié le commande- ment de la I re division militaire au général Donnadieu . Un pareil coup de main réclamait des hommes énergiques et surtout peu scrupuleux. Aussi, n'est- on pas étonné d'apprendre que Donnadieu et Canuel s'en étaient chargés: Donnadieu, ennemi déclaré de M. Decazes depuis l'affaire de Grenoble et privé de son commandement militaire par Gouvion, Donna- dieu qui se répandait en insultes violentes contre le duc de Richelieu et qui était allé jusqu'à le menacer de voies de fait; Canuel, dépossédé l'année précé- dente de la 19e division; tous les deux prêts à toutes les besognes; tous les deux entourés d'officiers supé- rieurs compromis avec Canuel dans les événements de Lyon et comme lui mis en disponibilité sur la de- mande de Marmont : MM. deRieux-Songy, de Romilly, de Blot, de Chauvigny, de Joannis, auxquels s'était joint un ancien chef de chouans, Chappedelaine, em- ployé depuis par la police.
Ces personnages^ auxquels la disgrâce avait fait des loisirs, se rencontraient presque tous les jours pour s'y concerter sur la terrasse du jardin des Tuileries qui borde la Seine. « Cette particularité, dit Pasquier,
106 LES COMPLOTS MILITAIRES
a fait donner à la conspiration, par ceux qui cher- chaient à«ier son existence et à rendre ridicules ceux qui l'affirmaient, le nom de conspiration du bord de l'eau (i). »
L'affaire fut révélée à M. Jacquinot, procureur du roi, dans les derniers jours de juin, par le greffier du tribunal de la Seine, qui la tenait d'un sieur de Mes- may, capitaine de gendarmerie. Celui-ci avait servi sous les ordres de Canuel. à Lyon, et il était resté lié avec lui. D'un autre côté, M. Laine, ministre de l'In- térieur, recevait une confidence analogue d'un nommé Pyrault, ancien officier de l'armée de Condé.
Les deux déclarations, outre leur coïncidence, avaient un tel caractère de sincérité qu'il était difficile de n'y pas prêter attention. Une lettre de Donnadieu à Chateaubriand, dérobée par la police aux papiers du grand écrivain, acheva d'éclairer le conseil des ministres sur les intentions de ses adversaires. Le général informait Chateaubriand que ses dispositions n'étaient nullement changées par la bienveillance que venait de lui témoigner le roi (il avait, en effet, ob- tenu une audience royale, le 23juin), et qu'il nereslait plus qu'à presser l'exécution du grand dessein.
« Aucune incertitude, dit Pasquier, ne pouvait sub-
(i) Mémoire'^, t. iv, ch, 2. — Pasquier faisait partie du mi- nistère menacé. Il eut toutes l'acililés pour si- rcnscitjner, et son récit est très clair.
I
LliS l'Iili.MltlUS COMPLOTS 107
iister sur rautJienticitc tk- cette pièce : écriture con- nue, lettre initiale pour signature, enfin le contenu qui ne pouvait venir que du g-énéral. Il n'était plus possible de douter de la conspiration ; il fallait, en outre, reconnaître que des g-ens considérables y étaient entrés. »
On surveilla les individus dénoncés. On remarqua qu'ils étaient sans cesse eu mouvement. On constata des manœuvres bizarres dans le rég-iment suisse de Rueil. Deux fois, il avait été conduit de grand matin, sous couleur d'exercice, aux portes de Saint-Cloud, et il y avait attendu plusieurs heures, sans raisons apparentes. Or ces jours étaient précisément des jours de conseil chez le roi. Enfin, il fut établi qu'il y avait eu des allées et venues insolites au quartier du rég-i- ment de laRochejaquelein,et que les hommes avaient été plusieurs fois soumis à des alertes inexpliquées. Ces deux régiments avaient donc été mis au service des conspirateurs.
Qu'allait-on faire? Prévenir ou attendre? On hésita beaucoup. On se couvrit d'abord du côté des cuiras- siers en les envoyant à Fontaine])Ieau ; puis, le 6 juillet, on arrêta deRieux, Romilly, Joannis, Chap- pedelainequi furent mis au secret, et quelques jours après, Ganuel. Donnadieu, désigné pour être arrêté, futseulement entenducomme témoin. L'instruction ne releva pas contre les prévenus des charges suffisantes,-
108 LES COMPLOTS MILITAIRES
et ils furent mis en liberté le 3 novembre suivant.
Cette conspiration, dont il ne faut pas accepter toutes les extravag-ances, a été contestée par les écri- vains royalistes. JMais les détails précis qu'en donne Pasquier prouvent bien qu'elle existait autrement que dans l'imag-ination de M. Decazes.
A ces intrig-ues de Paris correspondait d'ailleurs une fermentation sing-ulière des départements de l'Ouest, où des ag-ents des ultras attisaient l'hostilité contre le ministère, faisaient appel aux anciens soldats des armées royales, et semblaient préparer un soulè- vement destiné à appuyer le mouvement de Paris.
Cette propag"ande était si active et menaçait d'être si dang-ereuse que le g-ouvernement fit arrêter quel- ques-uns de ces émissaires, Le Gall, Le Guevel, Bil- lard qui furent condamnés par les cours d'assises de Vannes et de Laval (i).
Enfin, ce qui ne laissait aucun doute sur les me- nées des ultras, c'était la note secrète, émanée du pa- villonMarsan, dans les premiers jours de juillet 1818.
Cette note, inspirée par le comte d'Artois, rédig-ée par M. de Vitrolles, et adressée sous main aux repré- sentants des puissances à Paris, montrait la France comme mcnacéed'une nouvelle révolution. « La révo- lution occupe tout, depuis le cabinet du roi^qui en est
(1) Lubis, t. IV,
LES PREMIERS COMPLOTS ÎOâ
le fo^'er, jusqu'aux dernières classes de la nation, quelle agite avec violence. La position et la marche a( tuelle du g-ouvernement conduisent au triomphe (.irtain et prochain de la révolution. >)
( lominent la sauver, et l'Europe avec elle, « des i lueurs révolutionnaires » ? Après avoir examiné plu- sieurs combinaisons, la note n'en trouvaitqu'une seule elHcace : celle qui consistait à changer le système du r/oavernementen cJiamjeant le ministère. Et c'était ce chang-ement qu'elle demandait aux puissances etrang-ères.
Celles-ci, heureusement pour nous, restèrent insen- sihles à cet appel de la faction royaliste, et M. Deca- zes acheva d'accabler ses ennemis en faisant publier la note secrète qu'il présentait comme le dernier effort de la conspiration récemment dii"ig"ée contre lui (i).
(i) La brochure publiée par la police avait pour titre : Noie .'^ccrète exposant les prétextes et le but de la dernière Conspi- rnlion (du bord de Peau), in-S" (58 pages).
CHAPITRE JV
Le complot de Paris (19 août 1820).
Le ministre dont les ultras voulaient se délivrer en i8i8,et qu'ils subirent encore deux ans, tomba brus- quement du pouvoir au mois de février 1820. L'assas- sinat du duc de Berry (i3 février) entraîna, huit jours après, la chute de M. Decazes. « Le pied lui a glissé dans le sang-, » osait écrire Chateaubriand, qui voyait dans l'attentat de Louvel, avec tous les ultras, le progrès des idées libérales.
Cette catastrophe donna un tour inattendu et dan- gereux à la politique de la Restauration. Depuis quatre ans le gouvernement marchait bien. L'or- donnance du 5 septembre 181 G, la loi électorale de 1817, la loi du recrutement de 18 18, l'ordonnance du 5 mars 1819 (({ui avait fait entrer dans la Chambre des Pairs 61 membres nouveaux, parmi lesquels de nombreux généraux de l'Empire, Dejean, Becker, Belliard, Maison, etc.), enfin, les lois sur la presse, avaient été d'heureuses étapes sur le chemin d'un libéralisme modéré et conciliant. L'hostilité crois-
V
LE COMl'LOT DE l'AKlS il!l AOUT 18:^0) 111
santé des ultras pendant cette période en était la meil- leure preuve.
Tout fut remis en question. « En 1820, écrivait M. Guizot, s'est opéré le g-rand changement^ le seul chang-ement fondamental qui ait eu lieu depuis six ans. Un ministère est tombé sous les coups de la contre-révolution ; un ministère nouveau sest formé par son influence et à son profit. Le pouvoir a subi- tement cherché et trouvé un autre camp, d'autres amis (i). »
En effet, M, de Richelieu, rappelé au pouvoir mal- gré lui, se rapprocha de la droite, dont le comte d'Artois lui promettait le concours. Renonçant aux inspirations généreuses qui avaient signalé son pre- mier ministère, il fit suspendre la liberté individuelle, rétablit la censure, et présenta une loi électorale dite du double vote, qui assurait désormais la majorité aux grands propriétaires fonciers, c'est-à-dire à l'aris- tocratie.
Tel est l'ordinaire résultat des crimes politiques qu'on ne saurait assez flétrir. Ils ravivent les haines sociales et font reculer la liberté. C'est ainsi qu'aux griefs particuliers qui indisposaient l'armée contre les Bourbons s'ajouta l'irritation générale de tout le
(1) Guizot, Du (fuuuernei/ient de lu France depuis la Hestuu- ration et du ministère actuel, \n-?>'', \%->.r> {icf) pajes). L'ouvrage eut beaucoup de succès et devait eu avoir.
di2 LES COMPLOTS MILITAfRES
parti libéral contre la politique nouvelle du gouver- nement.
On n'avait pas encore vu dans la Chambre d'aussi mémorables débats que ceux qui marquèrent la dis- cussion de cette loi électorale. On entendit, d'un coté, Royer-Collard, Benjamin Constant, Manuel et surtout Camille Jordan, qui, les traits amaigris, la taille chancelante, la voix brisée, faisait un suprême effort pour arrêter la royauté sur une pente fatale, et dont les accents, voisins de la tombe, avaient un caractère solennel et presque prophétique; de l'autre, MM. de Villèle, de La Bourdonnaye, de Serre, devenu comme le duc de Richelieu l'adversaire de ses anciens alliés^ et consumant comme Camille Jordan ses forces épuisées dans un dernier combat parlemen- taire (1-12 juin).
Ces débats étaient suivis par le public avec un inté- rêt passionné. Les institutions politiques et sociales du pays , sa fortune , ses droits, son avenir seraient- ils livrés ou non à une oligarchie forméedcio à 12.000 grands propriétaires ? Voilà ce qui était au fond de la question. 11 y eut, dans les journées des 2 et 3 juin, des manifestations populaires réprimées avec bruta- lité par la gendarmerie et par les troupes. Le 3, au soir, un étudianten droit, le jeune Lallemand, fut tué d'un cou[) de feu par un soldat de la garde.
Le j, ruHervesccnce redoubla. Etudiants et ouvriers,
f
LE COMPLOT DE PARIS (19 AOUT 1820) li:^
au nombre de plusieurs milliers, marchèrent vers la Chambre. Des officiers à la demi-solde, le général So- lig-nac, le colonel Barbier-Dufay, le chef d'escadron Duverg-ier, se faisaient remarquer dans la foule qui criait : Vive la Charte! Il yeutd'efîrojables bag-arres sur les boulevards. La cavalerie, cuirassiers et dra- gons, chargea à plusieurs reprises. Le sang coula. Le maréchal Oudinot fut foulé aux pieds et blessé dans une de ces collisions.
En dépit des résistances, la loi fut votée. Mais elle laissait des ferments de haine que les ennemis des Bourbons résolurent d'exploiter. De ceux-là était le colonel Fabvier.
La vie agitée du colonel Fabvier a fait quelque tort à sa réputation. On est trop porté à ne voir en lui qu'un conspirateur. Il avait l'étoffe des jilus hauts emplois militaires.
Fabvier était né à Pont-à-Mousson, en 1782. Il sor- tit de l'École polytechnique en i8o4, comme lieute- nant d'artillerie, et il sembla de bonne heure destiné à courir les grandes routes. On le voit en Allemagne en i8o5, en Dalmatie en 1806, à Constantinople avec Sébastiani en 1807, et peu après en Perse avec la mission Gardanne.
Rappelé d'Orient en Espagne, il y servit en 181 1 comme aide-de-camp de Marmont. D'Espagne, il alla rejoindre Napoléon en Russie, fit la campagne de
lU LRS COMPLOTS MILITAIRES
Saxe en i8i3, la campag-ne de France en i8i4, et s'efforça d'entraver la défection du 6'' corps, à Esson- nes.
En i8i5, il défendit Montmédy contre les alliés. Colonel en 1817, et toujours attaché à Marmont^, un des quatre majors-g-énéraux de la g-arde royale, les événements de Lyon le brouillèrent avec la Restaura- tion. Indig-né de ce qu'il avait vu, il publia une bro- chure : Lyon en i8iy , qui était à la fois un acte de justice et de courag-e. Attaqué par Canuel, traduit devant les tribunaux, il fut condamné et destitué.
Il chercha alors des ennemis aux Bourbons et les chercha surtout dans les rang-s de l'armée.
« Les fonctions qu'il avait exercées près de moi, écrit Marmont, l'avaient mis en rapport avec un grand nombre d'officiers. Son activité prodig-ieuse, la force de sa volonté, son esprit et, par-dessus tout cela, la haine ardente qui l'animait contre les Bourbons, et dont la source était dans les injustices dont il avait été l'objet et la victime, à l'occasion des affaires de Lyon, devaient le soutenir dans ses efforts, lise trou- vait d'ailleurs, par une circonstance particulière, avoir à sa disposition de nombreux instruments. » {Mémoires, t. vu, cli. 22.)
La gainison de Paris, en dehors de la g-arde, était composée de quatre légions départementales, celles de laMeurthe, des Côtes-flu-Nord,(lu Nord, duBas-Rliin.
LE COMPLOT DE PARIS (10 AOUT 1820) 115
Fabvier, lorrain d'origine, connaissait presque tous les officiers de la lég-ion de la Meurthe. Il recevait rég-ulièrement le rapport de tout ce qui s'y passait, et son influence lui assurait une autorité plus respec- tée que celle du colonel. C'est là qu'il trouva le capi- taine Nantil, dont on fait d'ordinairele chef de la con- spiration.
Nantil (Noël) était du même pays que Fabvier, et, comme lui, il était sorti de l'Ecole polytechnique, mais en i8og, et pour servir dans l'infanterie. Pris à Vilna, en i8i2, relâché en i8i5, Nantil avait été admis comme capitaine dans la légion de la Meurthe. IMais il croyait avoir à se plaindre des Bourbons. Il trouva un concours puissant dans le ^arary^anfa/s où il fut introduit par un de ses amis, le lieutenant Maillet.
Ce Bazar, que le complot de 1820 a rendu célèbre, était un vaste magasin établi dans la rue Cadet, et destiné à une exposition publique des objets d'art et de commerce dont les artistes et les marchands dési- raient faciliter la vente. Il avait pour administrateurs un sieur Mallent et le colonel en non-activité Sauzet (Louis-Antoine), et pour employés d'assez nombreux militaires, sortis, comme Sauzet, de la garde impériale. Le Bazar était ainsi devenu un centre de réunions bonapartistes et libérales, et comme un foyer de pro- pagande. Il comptait, parmi ses familiers les plus as- sidus, Maziau. ancien lieutenant-colonel des chasseurs
116 LES COMPLOTS MILITAIRES
de la g"arde, Berard, chef de bataillon de la légion des Côtes-du-Nord, Dumoulin, g-antier de Grenoble, qui avait mis sa fortune au service de Napoléon, lors du retour de l'île d'Elbe, et qui l'avait suivi, lui- même, comme officier d'ordonnance, l'avocat Rey, son compatriote, etc.
Des confidences furent échang-ées entre Nantil et le comité du Bazar. Celui-ci avait déjà song"é à recourir, contre le g-ouvernement, à une conspiration militaire. Les mouvements qui avaient éclaté à Naples et dans le Piémont, l'insurrection militaire qui venait de triompher en Espagne, avec Rieg-o et Quirog-a, et qui forçait Ferdinand VII d'appliquer le gouvernement constitutionnel, étaient de séduisants exemples.
Toutefois, le comité reg-ardait les Bourbons comme inattaquables à Paris. Il croyait que le seul projet efficace consistait à faire éclater des révoltes sur plu- sieurs points du pays à la fois, de manière à diviser et à affaiblir d'autant la répression. Pour cela, Sauzet préparait un soulèvement à Vitry, son pays natal, dans une compagnie de vétérans. Maziau, de son côté, travaillait un règ-imentde cavalerie, en garnison à Amiens (chasseurs du Cantal), et une partie de la lég-ion de la Seine, détachée à Cambrai. On avait des intellig;"ences dans les garnisons de l'Est et du Da\i- phiné. Enfin, dans l'Ouest, oncom[)tait sur l'artillerie d(! Rennes et l'infanfcrie do Nantes.
LE COMPLOT DE PARIS (19 AOUT lSf!0) 117
Nantil^ au contraire, soutint qu'il fallait frapper le coup à Paris, où il aurait plus d'éclat et aussi plus de portée. A Paris, on n'avait pas seulement l'armée; on pouvait avoir la jeunesse des Ecoles et, avec elle, le peuple des faubourgs.
Le capitaine témoig'nait tant de confiance qu'on l'invita à tenter l'entreprise.
Grâce à son ascendant personnel et à l'appui de Fabvier, il eut bientôt g-ag-né toute la lég-ion de la Meurthe. Par le commandant Bérard, il gag-na celle des Côtes-du-Nord . Par l'entremise d'un de ses parents, l'adjudant sous-oflicier Chalin, il noua des relations avec des officiers des 2^ et 5^ régiments et des sous-officiersd'infanteriedela g"arde, tous anciens soldats de l'Empire, et qui adoptaient avec joie la pensée de relever le drapeau tricolore: de Trogoff, capitaine ad- judant-major; Hutteau, deLaverderie, lieutenants, etc.
En deliors des rég-inients, de nombreux officiers à la demi-solde étaient disposés à seconder l'insurrec- tion, et contribuaient activement à la préparer. Tels étaient, avec Fabvier, les colonels Caron^ Combes, Dentzel, Ordener, Paiihés, V'arlet; le commandant Brice ; les capitaines Michelet et Thévenin, les lieute- nants Krettly, des chasseurs à cheval de l'ex-g-arde, Lavocat, etc. (i).
(i) Archives Nationales. — F 7. ^672-^070. — 6C176. Dossicrstie tous les prévenus. — 09991, Dossier Nanlil (D. i3,852). — C C.
118 LES COMPLOTS MIFJTAIRRS
Enfin, on s'était assuré le concours des jeunes g-ens (les Écoles. La mort de leur camarade Lallemand les avait surexcités. Grâce à deux étudiants , Joubert ot Bazard , ils étaient entrés dans le mouvement, et prêts à marcher avec les troupes: « Au premier avis, l'crit l'un d'eux, plus de 4oo étudiants se trouvèrent assemblés aux différents lieux de rendez-vous^ atten- dant le siio-nal. Chacun s'était muni d'armes et de munitions. Le sig-nal, attendu si longtemps, n'arriva pas (i)... )) Nous verrons pourquoi.
Tout le mois de juillet 1820 fut employé en voya- ges dans les départements, en envois d'arg-ent, en achat d'armes, en préparatifs de tout genre.
On a supposé que le comité avait eu à sa disposi- tion des sommes considérables provenant, soit de riches banquiers du parti, comme Hainguerlot, et surtout Lafïite (c'est, notamment, l'opinion de Pas- quier),soit des frères de Napoléon, soit du prince d'Orange, soit môme du duc d'Orléans. La vérité, plus simple, c'est que l'argent était le produit de sa- crifices personnels faits par un grand nombre de
.^n5-534, jugement de la Cour des Pairs. — Arc/iive.t de la guerre, Corresp. générale (août 1820). A consulter, seulement. Procèn (le la coriKpiration militaire du i9 août 1830, i vol. in-8°, i8*?i (chez Ponlhieu), car l'ouvrage est inexact, et d'ailleurs incomplet. ( !'est pourtant là-dessus que s'appuie le récit de Pascpiier (Mé- moires^ t. IV, cil. 18), qui reproduit le rapport du mar([iiis de Pastoret, au iioin de la (-(juiinission d'instruction.
(i) Les htudiants sous la liestauralion, l'arisrénolutionnaire, I. I, \KV.\.
LE COMPLOT DE PAHIS (1^ AOUT 18£0) H9
conjurés, et de dons volontaires offerts par des parti- culiers, obscurs mais dévoués à la révolution. Les dépenses, d'ailleurs, furent moins élevées qu'on ne l'a cru.
Le moment de l'explosion approchait. Il fallait un chef marquant et énerg^ique qui se déclarât. Les q-énéraux Pajol, g-endre d'Oudinot, Bachelu, combat- tant de Waterloo, Merlin, fils du conventionnel, n'ac- cueillirent qu'avec tiédeur les offres qui leur furent adressées. On ne les avait pas mis dans le secret des opérations. Ils promettaient leur concours après le mouvement, pas avant. D'autres, comme Maison, g"0uverneur de Paris, Defrance, commandant de la l'e division militaire, semblaient, dans leurs propos et leur attitude, peu favorables à la royauté. Mais on ne savait pas ce qu'on mettrait à la place des Bourbons.
Renverser le g-ouvernement, s'emparer des Tuileries et de la famille royale, proclamer un gouvernement provisoire : voilà quel devait être le premier résultat. Pour le reste, on était partag-é. Lafayette, Dupont de l'Eure et la jeunesse des Ecoles voulaient la Républi- que (i). Manuel croyait difficile de supprimer les
(i) « Quels qu'aient été les intérèfsqui furent alors mis en jeu que les uns aient rêvé Napoléon I*""; d'autres, Napoléon II : que niêrue alors quelques imperceptibles aient songé au bourgeois (le Neuiily : il est certain que la République était déjà le mot d'ordre des Ecoles, et que ce fut en son nom qu'elles se préparè- rent au combat. » Les h' ludion ts sous /a lieslauraiion, ibid.
120
LES COMPLOTS MILITAIRES
institutions monarchiques et penchait à les confier soit au duc d'Orléans, soit au prince d'Orang-e. Mais le g"énéral Tarayre soutenait les droits de Napoléon II et faisait observer, fort justement, qu'il serait difficile d'entraîner les troupes sans évoquer le nom et les glorieux souvenirs de l'Empereur.
Le mouvement devait éclater le lo août. Puis il fut remis à la nuit du 19 au 20. Retard funeste au succès qu'on se promettait. La lég-ion de la Meurthe, caser- néeau faubourg- Poissonnière(quartier de la Nouvelle France], devait se porter sur le fort de Vincennes, et s'en emparer par surprise au moyen des intellig-ences qu'on s'y était ménagées. De son côté, la lég-ion des Côtes-du-Nord devait descendre rapidement sur les Tuileries et les enlever, pendant que les jeunes gens des Ecoles se joindraient aux troupes. Enfin, la lég-ion du Nord devait occuper les quais voisins de l'Hôtel- de-Ville. A la même heure des insurrections locales, étaient combinées à Vitry, Cambrai, Colmar, etc. Par- tout on aurait aboré le drapeau tricolore.
Dans la nuit du 18 au 19, une explosion eut lieu à Vincennes et coûta la vie à plusieurs personnes. Elle était tout accidentelle, et due à l'imprudence d'un sou.s-officier charg-é de préparer des pièces d'ar- tifice pour la saint Louis, fôte du roi (i). Elle
I
(i) Col (''pisorlo .-1 s:ii^-i;i'To .'i VKVi'iI i\c Vii;'nv un des récits de
LE COMPLOT DE PARIS (19 AOUT 1820) i21
entraîna un remaniement dans la g-arnison du fort. Mais ce n'est pas ce contre-temps qui fit échouer l'entreprise.
L'autorité, jusqu'alors sans défiance, était préve- nue depuis plusieurs jours.
Le i5 août, deux des conjurés du 3*= d infanterie de la g-arde, les serg-ents-majors Petit et Vidal, avaient fait à leur colonel et au général de Coestloquet, aide- major-général de la garde, des révélations qui furent confirmées par un agent de la police militaire, le capitaine à la demi-solde Chénard. Ce Chénard, qui avait capté les confidences de quelques affiliés, était chargé de « suivre » la conspiration. Le 1 6 et le 17, trois officiers de la légion du Xord dénoncèrent à leur tour ce qu'ils savaient. Les ministres se réu- nirent plusieurs fois en conseil. Fallait-il procéder à des arrestations immédiates, ou attendre un com- mencement d'exécution? On décida d'attendre.
Le 19, Marmont, major-général de service, ayant été informé dans la matinée, par Petit et Vidal, que le mouvement était fixé pour le soir même, prit sur lui d'ordonner des mesures énergiques. Dans la journée, il renforça la garnison deVincennes, appela des troupes de Courbevoie et concentra la garde autour des Tuileries. Ces mesures, contraires à ce
son beau livre : Servitude et c/randeur militaire (La veillée de Vincennes).
122 LES COMPLOTS MILITAIRES
qui avait été décidé, étonnèrent et indisposèrent les ministres. Pasquier ne s'en cacha pas au maréchal.
(( A présent, monsieur le maréchal, lui dis-je, jo crains bien que tout ne soit manqué. Il est impossible que des ordres prématurés^ publiquement donnés, n'arrivent pas jusqu'aux conjurés. Vous savez qu'ils ont des intellig-ences dans la g-arde : ils en ont peut- être plus que vous ne croyez ; ils peuvent en avoir que vous ne saurez jamais, car vous n'ignorez pas que Nantil s'est vanté que seize officiers de votre infanterie lui appartenaient, et vous n'en connaissez que trois. Il se vante encore de compter sur une par- tie de vos canonniers casernes à l'Ecole militaire; vous n'avez rien découvert au milieu d'eux. Je veux qu'il se soit beaucoup avancé, qu'il ait dit fort au- delà de la vérité ; je le crois même. Mais toujours est- il que vous ne savez pas tout; que, probablement à l'heure qu'il est, Nantil est déjà averti des mesures extraordinaires que vous venez de prescrire; alors il n'entreprendra quoi que ce soit, et nous ne tiendrons rien. » {Mémoires^ t. iv, ch. i8.)
Le maréchal répondit que, chargé de la'sécurité de la famille royale, il ne pouvait faire autrement que ce qu'il avait fait. Il fallut bien ordonner des arresta- tions, mais , comme l'avait prévu Pasquier, elles ♦ n'atteignirent j)as les principaux coupables. Nantil, averti, put se cnrhcrd'nhnrd clic/, nu ;imi, puis c^nynei'
LE COMPLOT DR PARI.^ (10 AOUT 1820) 123
Ja Vemlée et de là l'Espag-ne. Les étudiants, qui déjà se rassemblaient dans des chambres où on leur dis- tribuait des armes et des munitions, purent rentrer chez eux.
Le mouvement était suspendu. Mais on pouvait le Tc^commencer. Car le g-ouvernement chang-eait la g-arnison de Paris, éloig'nait les lestions suspectes et les mettait en marche dans la journée du 20. Il fut donc décidé que la légion des Côtes-du-Nord, desti- née à Châlons et à Verdun, dès son arrivée àChàlons obliquerait sur Vitry, où attendaient les vétérans travaillés par Sauzet. Cette fois, l'explosion, compri- mée au centre, éclaterait à la circonférence.
Mais Berard, charg"é d'en donner le sig'nal, prit peur à son tour. Il alla trouver son compatriote, le g-énéral Montélég"ier, avec lequel il avait d'anciennes relations, et s'eng-ag-ea à lui faire connaître les faits les plus importants, à une double condition : d'abord qu'on lui g-arantirait la sûreté personnelle : ensuite qu'on ne se servirait de ses déclarations qu'en évi- tant de prononcer son nom. Il avait peur des ven- g-eances que pouvaient exercer sur lui ses complices, et il la poussait si loin qu'il ne voulut s'aboucher avec le g-énéral que dans les endroits les plus écar- tés, qu'il avait soin de chang-er pour chaque nouvelle entrevue. Ses révélations eurent d'abord le caractère de la franchise ; puis, elles devinrent plus réservées.
124 LES COMPLOTS MILITAIRES
Contre l'avis de JMarniont, on l'arrêta. Alors on ne sut plus rien.
A Cambrai, plusieurs officiers de la légion de la Seine, ig-norant l'échec de Paris, essayèrent, le an, d'enlever les troupes qui refusèrent de les suivre. Dix d'entre eux, dont le capitaine Teyssié de la Moite, les lieutenants Peg-ulu, Desbordes, Grandot, Paquet; les sous-lieulenants Brue, Devarlet, Cordier, Dutoya, Remy, purent s'échapper, ainsi que Maziau, et pas- ser en Belg'ique. Le lieutenant-colonel Caron avait déjà été arrêté le iG, à Epinal, pour tentative d'em- bauchage. Enfin, à Paris, on arrêta encore plusieurs officiers à la demi-solde connus pour leurs relations avec Nantil, comme Fabvier, Dentzel, Pailhès, Théve- nin, Varlet, etc. Le nombre des arrestations s'éleva à i38. IMais des ordonnances de non-lieu^ rendues pendant l'instruction, le firent retomber à 76, et enfin à 65.
Paris et le pays tout entier apprirent en même temps l'existence du complot et son échec.
Le Moniteur du 20 août s'exprimait ainsi, contre toute exactitude :
« Depuis quelque temps le g-ouvernement était informé que des machinations étaient mises en œuvre pour porter les troupes à la révolte. 11 était assuré que le bon es[)rit qui anime les soldats français «léjouerait les projets formés par quehjues hommes
I
LE COMPLOT DE PARIS (19 AOUT 1820) 125
toujours prêts à sacriiier leur honneur et le repos de leur pays à leur org-ueil et à la cupidité. Le gouver- nement veillait sur leurs démarches. Ces insensés ont cru qu'ils étaient les maîtres de renverser le trône et les institutions protectrices que la France doit à son Roi. Un certain nombre d'officiers et de sous- officiers des corps en garnison à Paris ont été séduits. Il en est même dans la garde royale qui se sont laissé entraîner dans le complot.
« La France a le droit d'attendre qu'un pareil atten- tat soit puni de manière à effrayer tous ceux qui, oubliant leurs devoirs et leurs serments, voudraient tourner contre l'ordre social les armes qui leur ont été confiées pour sa défense (i). »
C'était, du moins, ce que réclamaient les journaux royalistes.
« Ce qui reste à faire, disait la Quotidienne, c'est d'étouffer le crime par un exemple salutaire et de ne pas donner aux révolutionnaires le temps de se recon- naître. » Et comment '! En imitant la conduite de Cicéron envers les complices deCatilina. Le Drapeau blanc, après avoir rappelé les éloges prodigués par
(i) Cf. Arch. de la guerre, Corresp. gén., août 1820. Lettre du ministre de la guerre au général Det'rance pour appeler son at- tention sur l'esprit des troupes et lui recommander la vigilance (2"? août). — Ordre du jour de Marmont à la garde (2,5 août). — Rapport du maréchal-de-camp comte de Rochechouart, comman- dant de place, au général Defrauce (r>5). — Nombreuses adresses envoyées au roi, par les régiments.
123 LES COMPLOTS MILITAIRES
Ips orateurs et les journaux du parti libéral aux sou- lèvements militaires d'Italie et d'Espag-ne, invitait le g"ouvernement à prévenir les dang-ers de la modéra- tion et de la clémence. « Quand Hercule, disait-il, s'aperçut que les têtes de l'hydre de Lerne renais- saient sous ses coups, il frappa le monstre au cœur. C'est ainsi qu'il faut frapper le monstre révolution- naire. »
A la surprise et au g-rand mécontentement du par- ti, ce ne fut ni devant le conseil de Sfuerre, ni devant la cour d'assises qu'on' traduisit les accusés. Une ordonnance royale du 21 août les envoya devant la Chambre des Pairs, en vertu des articles 87, 88 et 89 du Code pénal, visant les crimes d'attentat ou de complot dans le but, soit de détruire le g-ouvernement et l'ordre de succession au trône, soit d'exciter les citoyens à s'armer contre l'autorité du roi. jj
La Cour se réunit dès le 26, sous la présidence du chancelier Dambray, et nomma quatre pairs instruc- teurs, MM. de Pastoret et de Semonville, les g^éné- raux Rapp et Dig-eon. Le ministère public fut confié à M. Ravez, assisté de M. Jacquinot-Pampelune, pro- :. cureur au tribunal de la Seine, faisant fonctions de procureur g-énéral.
L'instruction dura ijuatre mois et contribua, par sa lenteur, à affaiblir l'intérêt du procès. Le 21 février 182 1, la ('our, statuant sur les conclusions de M. .Tnc-
I
LE COMPLOT dp: l'ARIS (19 AO[IT 1820) liîT
qulnot qui retenait 70 prévenus, en mit hors decause ^i, parmi lesquels le g-énéral Merlin, les colonels Fabvier, Dentzel, Pailhès, Varlet, les, capitaines Mi- chelet et Parquin, les lieutenantsDublar,KrettIy,etc., et n'en g-arda que 34, dont 3 contumaces : Nantil, le lieutenant Lavocat et l'avocat Rey (de Grenoble). Cet arrêt, qui ménag^eait trop peu les conclusions de Jacquinot, fut suivi de sa démission. Il fut aussitôt remplacé par M. de Peyronnet, député du Cher, pro- cureur g-énéral à Bourges, et un peu plus tard minis- tre de la justice.
Les débats publics s'ouvrirent le 7 mai 1821. Ils furent dirigés par le chancelier avec une haute dig-nité et une remarquable impartialité. La lecture de l'acte d'accusation et celle du réquisitoire occu- pèrent plusieurs audiences. Après quoi, on entendit 18?. témoins, dont les dépositions remplirent tout l'intervalle du 10 mai au 8 juin.
«Une des dépositions les plus remarquables fut celle du duc de Rag"use. C'était lui qui, sur les pre- mières déclarations faites à sou état-major par deux sous-offîciers de la g^arde, leur avait adjoint un ag-ent de sa police militaire, lequel avait été introduit par eux; dans les conciliabules et avait depuis rendu compte de tout ce qu'il avait vu et entendu. Le maréchal justifia le rôle et les démarches de sou ag-ent ; mais il y eut un point où il fut moins pré-
128 LES COMPLOTS MILITAIRES
cis. II avait le désir secret d'aller au devant des reproches qui pouvaient lui être adressés sur sa précipitation à donner des ordres dont la publicité avait empêché de prendre les conjurés sur le fait. Il s'appliqua à mettre en lumière les nég-lig-ences ou même les infidélités de la police, à propos de l'éva- sion de Nantil et de quelques-uns des principaux conjurés. Il poussa l'inexactitude jusqu'à dire, sans autre explication, que, dans la conférence qui avait eu lieu le 19 août, à quatre heures après midi^ chez le duc de Richelieu, on était convenu de prévenir le commencement d'exécution du complot par l'arresta- tion des principaux conjurés.
Tout cela était faux. Cette déposition de Marmont servit la malveillance des royalistes exaltés de la Chambre, déjà si disposés à croire qu'il n'aurait tenu qu'au g-ouvernement de mettre la main sur tous les;; coupables, sur lesplus grands coupables... ))(Pasquier, Mr/noires, t.\, ch. 10.)
Pendant ces dépositions, quelques pairs, et princi- palement le g-énéral Maison, se firent remarquer par leur sympathie trop peu dcg-uisée pour (juel(|ucs-uns des témoins qui appartenaient à l'ancienne armée. Aussi Maison, malg-ré le royalisme qu'il avait affecté au début de la seconde Restauration, fut-il privé du g-ouvernemcnt de Paris qu'on donna à Marmont. Le g-énéral Defrance, qui avait eu ég-alement une atti-
LE COMPLOT DE l'AHlS (1!) AOUT 1820) 129
tilde équivoque, fut remplacé à la i''e division mili- taire par le g"énéral Coutard, qui venait de Rennes.
Sauf les déclarations du policier Ghenard, des deux SM Lis-officiers révélateurs et des trois officiers de la Ici^ion du Nord; sauf les aveux incomplets de Bérard, il ne sortit des débats rien de bien saillant. Les premiers se bornaient à rapporter des propos d'offi- ciers et de sous-officiers avec Nantil ; Bérard s'atta- chait à ne compromettre personne. On voyait bien qu'il y avait eu des intellig-ences concertées, mais dans quel dessein? Car il n'y avait pas eu commen- cement d'exécution; et du complot même on ne con- naissaitni l'organisation ni l'étendue. Peut-êtremême n y avait-il là qu'une nouvelle machination de police, conduite avec habileté par l'introuvable Nantil.
On voyait alors partout des agents provocateurs, et les pratiques du gouvernemeut n'autorisaient que trop ces défiances. En i8i8, M. de Villèle; en 1821, le général Donnadieu avaient pu déclarer, du haut de la tribune, que, depuis 181 6, on avait surpris la main de la police dans tous les complots (i).
(i) Le 19 mars 1821, le général Donnadieu, député d'Arles, apostrophait ainsi les ministres, avec sa violence habituelle : «... Habiles en intrigues, en odieuses et sourdes calomnies, tout ce qui caractérise la faiblesse et le vice : voilà vos moyens. A Paris, dans l'affaire Pleignier, Carbonneau et Tolleron; à Bordeaux, dans celle de Randon ; dans les événements de Lyon; dans la prétendue conspiration du bord de l'eau; partout, on a vu votre police préparer l'effusion du sang français sur les échafauds ou sur le terrain des rebellions. »
130 LES COMPLOTS MILITAIRES |
Dans l'espèce, comme on dit au Palais, rien n'était moins fondé. Nantil, ag-ent de Fabvier, n'était pas aux g"ag-es de la police. Du fond de l'Ouest, où il pré- Darait une nouvelle tentative, Nantil fut tellement désespéré de ces calomnies qu'il fut plusieurs fois tenté de se livrer pour avoir, au prix de la vie, le droit de sauver son honneur.
Tout le poids des débats porta sur Bérard qui s'en- tendit traiter d'ag-ent provocateur, lui aussi, par les témoins et la défense, tandis que le ministère public requérait contre lui. Les témoins et la défense l'ac- cablaient parce que, ruiner ses déclarations, c'était enlever au procès sa base principale. Et on hésitait dautant moins que le bénéfice de ses révélations lui éparg'nait une condamnation capitale.
Fabvier^ l'instig'ateur du complot, relâché après une détention de plusieurs mois, et certainement par le crédit de Marmont (i), Fabvier chargea Bérard avec plus de violence que les autres. Bérard, à ses yeux, n'était qu'un indig-ne agent provocateur qui, après lui avoir fait transmettre par xxn intermédiaire dont le colonel taisait le nom les offres les plus vives pour entrer dans le complot, s'était encore effoi'cé de l'y entraîner, quand l'échec n'en était plus douteu.v.
Le malheureu.v chef de bataillon pouvait parler,
(i) Aussi l'aS(jiiicr déclarc-l il qu'il ne s'explique p.is poiir- [[uoi Kalivicr a elc mis liors de cause. {Mémoires, t. v, ch. lo.j
LE COMPLOT DE PAHI8 (19 AOUT 1820) 131
oiume auraient pu le faire plus tard, à la dernière lit'ure, les serg-ents de La Rochelle. De grands per- s(innag'es étaient perdus ou g"ravement compromis. Il se leva. Plus d'un visag-e pâlit dans les tribunes I Lservées aupublic. « Nobles Pairs, s'écria-t-il, loin ilavoir été provoqué par moi^ M. le colonel Fabvier me développait lui-même, le 20 août^ les dispositions qu'il comptait prendre pour renouer et faire réussir 1 ■ complot ; et s'il est permis de se servir de cette ligure, je voudrais que des tenailles ardentes vinssent arracher la lang-ue de celui de nous deux qui a menti ! » Puis, après un nouvel eflort sur lui-même, il se rassit en disant: « Je n'ajouterai rien à ce que j'ai déjà déclaré. »
Fabvier voulut se retirer. Mais le président, le pro- cureur g-énéral et plusieurs pairs insistèrent pour qu'il fît connaître auparavant le nom de V intermé- diaire auquel il venait de faire allusion. Il s'y re- fusa. La Cour remit l'audience au lendemain (f pour laisser au témoin le temps de la réflexion ».
Le lendemain, le colonel interrog-é de nouveau per- sista dans son refus. Le procureur g-énéral (Pejron- net) prit la parole t « Le témoin a fait serment de dire toute la vérité. Ig"nore-t-il donc que violer son serment, c'est se parjurer? que commettre un par- jure, c'est manquer à l'honneur et accepter l'ignomi- nie ? — Vous parlez d'ig-noiuinio, monsieur le pro-
J32 LES COiMPLOTS MILITAIRES
cureur g-énéral, répliqua Fabvier: c'est par ses actes, par sa vie qu'on la mérite. Mes actes, je vous les livre ; ma vie, je vous l'abandonne, et je laisse à la noble Cour le soin de prononcer. Quant aux motifs qui doivent diriger ma conduite, vous trouverez bon, monsieur le procureur général, que je cherche ail- leurs des conseils sur ce qui touche à l'honneur. Je suis d'une famille et d'un pays, Monsieur, qui, en fait d'honneur, n'ont pas de leçons à recevoir de ceux qui ontoavert les portes de leur ville àl'ennemi. »
C'était une allusion sang-lante à la conduite de M. dePeyronnet. Avocat à Bordeaux, au mois de mars i8i4, celui-ci s'était associé au maire de la ville, Linch, et à plusieurs autres royalistes pour appeler l'armée anglaise qui débouchait d'Espagne derrière nous, et pour lui livrer Bordeaux. Lord Beresford y était entré le 12 mars, avec 10.000 hommes. C'est ainsi que Louis XVIII avait été proclamé à Bordeaux avant môme la chute de l'Empire.
L'allusion fut accueillie avec une vive approbation sur plusieurs bancs de la pairie ; elle souleva de longs applaudissements dans les tribunes publiques. Le colonel fut condamné à 100 francs d'amende pour refus de témoignage. L'intermédiaire qu'il refusait de nommer était Joseph Dumouliu, de Grenoble, qui était sur le banc des accusés.
Les accusés furent défendus par les meilleurs avo-
LE COMPLOT DE PARIS (19 AOUT 1820) 133
cats du temps : Barthe, Berville, Dalloz, Hennequin, Renouard, etc., dont les plaidoiries remplirent huit audiences.
La Cour délibéra du 2 au i4 juillet. Comme le fait iustement remarquer Vaulabelle, « le résultat se res- sentit de l'irritation produite chez un g-rand nombre de pairs, anciens généraux ou anciens fonctionnaires de la République et de l'Empire, par les débats que venait de soulever, dans l'autre Chambre, la discus- sion de la loi sur les donations. Poursuivis dans leur gloire ou dans leur passé par les insultes ou les inju- res des orateurs ou des écrivains royalistes, les pairs de cette catég'orie pouvaient difficilement déployer une g-rande rig^ueur envers des officiers traduits à leur barre pour une tentative de complot ayant toutes les apparences d'un g-uet-apens de police, et qui, tous^ af- firmaient que les propositions écoutéespar eux avaient uniquement pour but « d'obtenir du g-ouvernement du roi le maintien intég-ral de la Charte, ainsi que le retirait des lois d'exception, de solliciter la justice du monarque et non de forcer sa volonté » (t. v, ch, 2).
Le jug-ement, prononcé le 16 juillet, ne fut sévère que pour les trois contumaces, Nantil, Lavocat et Rey, qui furent condamnés à mort. De Laverderie et de Trog-ofF, officiers de la g-arde royale, de la Motte, capitaine de la lég-ion du Nord, furent condamnés à ô ans de prison ; Robert et Gaillard, sous-officiers de
i3i LES (JO.Ml'LOÏS .Mll.liAlHKb
la lég^ion de la Meurthe, à 5 ans ; Loritz, sous-lieute- nant de la légion du Nord, à 2 ans. Les autres furent acquittés (i).
La modération de cette sentence, qui contrastait avec les rigueurs des cours prévôtales, satisfit l'opi- nion, mais irrita les ultras, et leur fit dire qu'on avait voulu soustraire les principaux coupables (c'est-à- dire les meneurs du parti libéral) à l'action de la justice, pour n'atteindre que des complices obscurs et subalternes. Marmont estime que la Chambre des Pairs manqua à ses devoirs. (( Ce qu'il y eut de plus effrayant pour la dynastie, ce fut de voir le peu d'ar- deur à la défendre, et de remarquer un grand nom- bre de ses ennemis au milieu de ceux qui, par leur intérêt propre, n'auraient jamais dû séparer leur cause de la sienne. »
Ce que Marmont voyait, de ses yeux de soldat, et ce qui était grave, c'était le caractère môme du com- plot. Les contemporains l'ont appelé conspiralioit militaire. Et, en etret, la pensée du complot, sou org-anisation, l'emploi de ses forces étaient exclusi- vement militaires. Queserait-il advenu de notre pays, si de pareilles entreprises avaient dû réussir? si le
(i) Maziau, arrêté en Beltjique pendant les débats, cl dont l'exlradition fut obtenue, comparut seul devant la Chambre des Pairs, et fut condamné, le r>'| novembre 1821, à cinij ans de pri- son, arrêt qui souleva, d'ailleurs, les protestations d'un certain nombre de pairs.
LE COMPLOT DE PARIS (19 AOUT 1820) 135
système des proniiiiciamieiitos avait prévalu chez nous dans la politique? L'exemple de l'Espagne est là pour répondre.
Ce g-rand procès venait de finir, lorsqu'arriva la nouvelle de la mort de Napoléon.
Bien que son souvenir fût toujours vivant dans le jiays, et que son nom parût nécessaire pour grouper larmée autour du libéralisme, Napoléon était resté étrang-er à cette ag-itation militaire. C'est une erreur sing-ulière que celle où tombe Pasquier, quand il at- tribue au prisonnier de Sainte-Hélène, à son influence, à son arg-ent, la conspiration d'août 1820, et quand il dit « qu'après la mort de Napoléon les conspirations ont entièrement cessé (i) a . C'est alors^ au contraire, qu'elles ont redoublé d'activité. C'est dans le courant de 1822 qu'elles ont donné tout leur efl^ort.
Pendant les premières auuées de sa captivité, Na- poléon avait suivi d'assez près les événements. La politique maladroite de la Restauration, la proscrip- tion des g-énéraux, la conspiration de Grenoble, le désordre des esprits lui apparaissaient, avec l'exag-é- ration inévitable de la distance, comme les sig-nes précurseurs d'une g-uerre civile qui allait renverser les Bourbons. Il se prenait alors à espérer la déli- vrance et l'apothéose du retour. Mais de nouveaux
(i) MMioires, t. iv, pag'e 4''l-'i- En noif.
i36 LES COMPLOTS MILITAIRES
courriers lui montraient la France résig-née à la mo- narchie, etil en arrivait lui-même à l'indifférence. Non seulement il ne song-eait plus au retour, mais il ne song-eait même plus à la liberté, et il écartait obsti- nément tout projet et même toute idée d'évasion. Du haut de son g"énie, il voyait dans sa captivité la ran- çon de sa g'Ioire passée^ le gag-e du succès pour l'ave- nir. Il disait parfois: «Si, au lieu de souffrir ici, j'étais en Amérique comme Joseph, on ne penserait plus à moi ; ma cause serait perdue. Non, non! mieux vaut pour moi mourir sur ce rocher. Mon martyre assure- ra la couronne à mon fils (i). »
C'est dans ces dispositions de renoncement et de sacrifice que la mort le trouva et se saisit de lui, dans l'ouragan qui passa sur le rocher de Sainte-Hélène, le 5 mai 182 i .
La nouvelle, apportée en France dans le courant de juillet, n'y fit d'abord que peu de bruit. La cen- sure imposa le silence aux journaux, et beaucoup d'anciens soldats, retirés au fond de la campagne, refusèrent de croire à la mort de leur empereur. Mais bientôt les accents arrachés aux poètes, Bérang-er,
(i) Voir, avpc le livre de Montliolon, la Captivité de Saintc- IltHime, d'après le journal du marciuis de .Montciicnu, publié par (;. Firinin Didot. Paris. iKij/j, iii-8". — Le mar<]uis était coiii- inissaire de Louis XV'lll dans l'île. Il s'était montré d'une con- venance parfaite envers Napoléon et ses coinpaijnons de cap- tivité.
LE COMI'LOT DE PARIS (19 AOUT 1820) 137
Lamartine, Delavig-ne, Victor-IIug-o, par cette desti- née extraordinaire ; le retour de Montholon, de Ber- trand et de Marchand, avec le testament de Napoléon : la publication du Mémorial de Las Cases [\^2?t), et les innombrables ouvrag-es que fit éclore avec lui l'épopée impériale ; tout contribua à créer et à propa- g-er une lég-ende impérissable.
Cette lég'ende fut d'ailleurs analogue à celle dont les Bourbons entouraient Henri IV.
Les Bourbons s'étaient bien gardés d'abriter leur retour sous le patronage de Louis XIV, le plus majes- tueux, mais certainement le moins populaire de nos rois. Ils battirent monnaie avec le souvenir d'Hen- ri IV, et l'effig-ie d'Henri IV remplaça celle de Napo- léon dans la croix de la Légion d'honneur. Ils avaient raison, car leur aïeul est bien resté, comme dit la Henri ad p. :
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
Et il le mérite ; c'est peut-être le plus g-rand de nos rois. Après Jeanne-d'Arc, avant Thiers, il a été un libérateur du territoire. Il nous a délivrés de l'Es- pag"ne. Il a refait des finances, une administration, un pouvoir monarchique ; pour tout dire, il a refait le pays admirable qu'il a laissé à Bichelieu et à ses successeurs.
Mais cet Henri IV est celui de nos jours, celui de
8i
138 LES COMPLOTS MILITAIRES
l'histoire. Celui des Bourbons était tout de fantaisie, c'était celui des romans de cape et d'épée; le Gascon batailleur et g-énéreux, spirituel et g-alant, l'ami de Grillon, de Gabrielle et du meunier Michaud ; le soldat d'Ivry, le roi de la poule au pot.
De même pour Napoléon. Au lieu du soldat ambi- tieux de Brumaire, entré à main armée dans notre histoire, confisquant à son profit l'œuvre de la Révo- lution, jetant la France dans des g-uerres effroyables pour la laisser vaincue et démembrée, la lég-eade impérialiste présentait un Napoléon bon fils, bon camarade, bon époux, bon père de famille, soldat sensible et vertueux, que des rêves de philanthropie hantaient les soirs de bataille, qui ne demandait qu'à faire le bonheur de l'Europe, après l'avoir conquise, et victime au milieu des mers lointaines de la jalousie de la perfide Albion. Ce Napoléon idéal servait le parti, comme le Henri IV romanesque servait la Restauration.
Aujourd'hui, et depuis quelques années, l'Empire est devenu l'objet d'une sing-ulière faveur. Mémoires, documents inédits, on ne nous fait g-râce d'aucun détail sur Napoléon. En sommes-nous plus avancés? Ce qui caractérise cet homme extraordinaire dans l'histoire de rhumanité, c'est que, plus on l'étudié^ plus il demeure impénétrable.
lj<i icouvernement pcnsnif rjue la mort de son héros
LR COMPLOT riF PARTS (10 AOUT 18fî0) iS9
désarmerait le parti bonapartiste. Il se trompait. Des serviteurs de l'Empire, beaucoup s'étaient déjà ralliés à la monarchie. Les autres restèrent dans l'opposi- tion libérale ou se jetèrent dans l'opposition républi- caine. Aussi bien, depuis quelques années, ce n'était plus entre Napoléon et les Bourbons que la lutte était engag-ée, mais entre la Révolution et l'ancien rég'ime, qu'on voyait renaître avec ses rancunes et sa fureur de représailles.
Voilà pourquoi la monarchie n'en avait pas fini avec les difficultés. Mais pour combattre avec plus de succès et pour rassembler leurs forces, ses ennemis avaient besoin d'une nouvelle organisation.
Ils la trouvèr'ent dans la Chnrhonnerie.
CHAPrTRE V
Les complots de l'Est : Belfort et Colmar.
Les premières sociétés secrètes, sous la Restaura- tion, avaient été fondées par des royalistes zélés pour seconder l'action monarchique. Telles étaient celles des Francs ré(/énérés, des Chevaliers du tropique, des Bandou/iers, etc. Ces sociétés politiques cédèrent la place à de nouvelles associations moins fermées et d'un caractère plus reli;^ieux, comme la société des bons livres, des bonnes études, etc., qui n'étaient que des émanations de la fameuse Congrégation, dont l'influence, à la fois occulte et plus vaste, s'é- tendit sur le youvei'nement.
Le parti libéral y répondit par l'org-anisation de deux sociétés, l'une secrète, l'autre publique. La pre- mière, sous le nom de l" Union, avait été fondée par l'avocat Rey, à Grenoble, et transportée à Paris dès i8iG(i). l\ecrutée dans la bourgeoisie et le com- i
(i) Reij f.Ioseph), né à Grenoble, en i770- Avorat. Rayé du (ableau en iSnj pour avoir présenir un nienioirc en fa\eiir des victimes de la conspiration Didier.
LES COMPLOTS DE L'EST : BRLFORT ET COLMAR 141
merce, timide et discrète, elle ne tarda pas à s'effacer devant la seconde.
Celle-ci, organisée en 1817, sous le nom de société des Amis de la presse, comptait parmi ses premiers membres : B. -Constant, Lafa jette, Vojer d'Arg-enson, Laffite, etc. Elle ne se proposait d'abord que la dé- fense des lois sur la presse et sur la liberté indivi- duelle, et aussi celle des écrivains poursuivis par le g-ouvernement. Elle ne sortait pas du terrain juri- dique. Elle se renforça de nombreux députés, absorba r Union, étendit son action, et devint assez puissante pour encourir des poursuites qui amenèrent sa sup- pression, en 18 19.
Il en survécut un comité dit d'action., qui prit la direction du parti libéral et qui, au lieu de s'en tenir à l'opposition légale, conçut la possibilité d'une lutte matérielle contre leg'ouvernement. Ce comité d'action était composé, en 1820, de Lafayette, Manuel, Cor- celles, députés ; des avocats Rey et Merilhou ; des g-énéraux Tarayre, Thiard, Corbineau. On a vu sa part dans la conspiration militaire du 19 août.
L'esprit d'opposition était encore allé plus loin dans les provinces de l'Ouest. Il y avait donné nais- sance à une société secrète destinée à un rôle actif dans le soulèvement de cette rég'ion. C'était celle des Chevaliers de la liberté, donile centre était Saumur.
Elle était sortie d'une des associations formées par
d42 LES COMPLOTS MILITAIRES
les officiers à la demi-solde pendant la première Res- tauration. Celle-ci avait réuni, à Paris, sous l'inspi- ration du chirurgien de la g-arde Grandménil, un certain nombre de chevaliers de la Lég-ion d'honneur. Mais elle n'avait pas eu le temps de s'étendre. Le retour de l'île d'Elbe coupa court à ses projets, et le licenciement de l'armée de la Loire la dispersa.
Grandménil, retiré aux environs de Saumur, la reconstitua sur de nouvelles bases, en y faisant en- trer, avec d'anciens soldats, des patriotes de toutes les classes. Le milieu était favorable. Si la g-uerre civile avait cessé d'agiter les provinces de l'Ouest, elle n'en laissait pas moins en présence deux partis irréconci- liables, celui de la royauté et celui de la révolution. Quelques circonstances particulières y poussèrent en- core; et, parmi elles, la présence à Saumur de l'école de cavalerie.
L'école de Saumur, établie en 1 771, fermée pendant la Révolution et l'Empire, avait été réorganisée par ordonnance royale du 28 décembre i8i4, sous le nom ù'Ecole d'équitalion. Chaque régiment de cavalerie dut y envoyer quatre élèves, la moitié prise parmi les lieutenants et sous-lieutenants, l'autre parmi les sous- officiers ayant deux ans de service.
Jusqu'en 182 1, les promotions d'élèves avaient été filtrées, en quelque sorte, par le système de Clarke, ' et elles avaient Hut, de l'i'-cDle un fover de l'ovalisme
LES COMl'LOTS DL: L'JiST : IJELKOHT ET COLMAR 143
militant, hostile aux idées libérales de la population civile. Cet antagonisme éclatait en désordres fréquents dont le plus bruyant fut celui qui marqua un voyag-e à Saumur de B. Constant, député de la Sarthe. Les élèves de l'école empêchèrent Constant d'assister à un banquet préparé par ses électeurs, et le forcèrent de quitter la ville sous la pi'otection de la g-endarmerie (7 octobre 1820).
La colère excitée à Saumur par cet excès de tur- bulence détermina, quelques jours après, la forma- lion delà société des Chevaliers de la liberté. Les premiers membres en furent, avec les anciens chi- rurgiens militaires Grandménil et Caffé, le chef de bataillon à la demi-solde Gauchais et son beau-frère Tisseau-Gauchais, Fournier, ancien maire de Saumur, Chauvet, professeur au collèg-e royal d'Ang-ers, et quelques autres.
L'association s'étendit avec une sing-ulière rapidité dans la vallée de la Loire, de Saumur à Nantes. Elle avait pour adhérents, non seulement les officiers en réforme et à la demi-solde, et les anciens fonctionnai- res, mais encore beaucoup de petits propriétaires, inquiets des menaces de la Restauration contre les acquéreurs de biens nationaux. Bien plus, elle trouva dans l'Ecole même un concours inattendu.
Le i«' janvier 1821, la promotion appelée à Sau- mur était composée d'ofliciers et de sous-officiers
144 LES COMPLOTS MILITAIRES
rentrés au service ou g-radés pendant le ministère Gouvion Saint-Cyr, et, par conséquent, animés d'un tout autre esprit que celle qu'elle remplaçait. Des relations furent nouées avec la ville, des confidences échang-ées. Les lieutenants Delon et Guérin, les sous- officiers Sirejean, Couderc, Mathieu, Grandménil jeune, frère du cliirurg-ien, firent pénétrer l'associa- tion dans ce milieu jadis si fermé. Plus de la moitié de rÉcole se trouva bientôt affiliée.
Telle était l'œuvre de la société quelques mois après sa fondation. Elle avait devancé et préparé dans l'Ouest l'action de la Charbonnerie.
La Charbonnerie était d'importation étrang-ère. Deux jeunes g'ens, Joubert et Dug-ied^ impliqués dans la conspiration du 19 août, s'étaient réfug-iés en Italie I pour éviter les poursuites. Ils j furent affiliés à la société des Carbonari . Le premier resta au service de l'armée napolitaine. Le second, revenu à Paris en février 1821^ y rapporta les règ-lements de l'associa- lion qu'il communiqua à plusieurs de ses camarades, Bûchez, étudiant en médecine, futur président de l'Assemblée Constituante de 1848, Bazard, Flottard, Corcelles fils, Guinard, Sautelet, étudiants en droit, Rouen aîné, avocat, etc. Trois d'entre eux, Bazard, Bûchez et Flottard, se charg-èrent d'extraire de l'org-a- nlsation italienne cequi pouvait s'adapter aux mœurs cl aux aptitudes françaises et c'est ainsi que fut fon-
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET COLMAR 143
dée, dans une modeste chambre de la rue Copeau, la société qui allait devenir si puissante.
Elle était nettement républicaine. Elle se proposait surtout d'en appeler au peuple pour le choix et la constitution de son g-ouvernement.
L'org-anisation en est connue. La direction g-éné- rale appartenait à un conseil suprême ou liante vente, au-dessous de laquelle étaient des ventes cen- trales oi particulières . La réunion de ving-t membres suffisait à former une vente particulière. Les ventes particulières ne correspondaient pas entre elles, mais ressortissaient chacune à une vente centrale qui cor- respondait avec la vente suprême. Les admissions se faisaient avec une grande simplicité, et sans l'appa- reil dramatique qu'on leur a prêté. Les affiliés fai- saient le serment de g-arder, sous peine de mort, le secret le plus absolu, d'obéir aux ordres de la vente suprême et d'avoir un fusil toujours prêt, avec cin- quante cartouches.
Anciens militaires, étudiants, employés de com- merce, s'affilièrent avec un empressement extraordi- naire. Parmi les premiers qui vinrent s'adjoindre aux fondateurs, on peut citer l'étudiant en médecine Trélat, qui fut un des chefs de l'opposition républi- caine sous Louis-Philippe, avec son camarade Gui- nard; Pierre Leroux, rédacteur du Globe, les deux frères Arnold et Ary SchefTer, l'un journaliste, l'autre
9
i46 LES COMPLOTS MILITAIRES
peintre; le philosophe TJiéodore JoufFroy, Thisto- rien Aug-ustin Thierry, le publiciste Cauchois-Le- maire, etc.
« A peine la société fut-elle née que ses fondateurs sentirent le besoin d'y faire entrer ce qu'on appelait des notabilités, c'est-à-dire des hommes qui pussent contribuer par l'autorité de leur âg-e et de leur répu- tation à propag-er dans l'armée et dans les départe- ments les efforts qui venaient d'être commencés si heureusement à Paris. Ce furent : Lafayette et son fils, Dupont, d'Arg-enson, de Corcelles, Beauséjour, Kœchlin (Jacques), de Schonen^ Fabvier, Maug-uin, Barthe, Merilhou... (i). »
L'association se répandit dans les départements. I Dans l'Ouest, elle s'affilia les Chevaliers de la liberté qui apportèrent leur organisation toute prête. Dans l'Est, le Sud-Est, elle recruta de nombreux parti- sans. « La contag"ion fut si rapide, dira l'avocat g-énéral Marchang'y, que, dans le cours de 182 1, trente-cinq préfets dénoncèrent à la fois des sociétés de çarbonari et de chevaliers de la liberté org-ani- sées sur plusieurs points de leurs départements. Paris comptait dès lors plusieurs centaines de ventes, ayant entre elles diverses dénominations, telles que
(1) E. Triilal. Lti (^/larbunneric, dans Paris réi'ohilionnaire, t. I, i833. — On vient de voir pour (luclle raison l'auteur est bien renseigné.
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET COLMAR 147
la Victorieuse, la Sincère, la Réussite, Bélisaire, Westermann, les Amis de la Vérité, etc. (i). »
La Charbonnerie, toutefois, n'eutamait pas le peuple. L'immense majorité de ses membres appar- tenait à la bourgeoisie, à l'industrie, au commerce, aux professions libérales, au monde de la presse, Se la littérature et de la politique. En outre, elle n'avait ni le nombre ni la vig-ueur nécessaires, du moment qu'il fallait être prêt à descendre dans la rue.
Voilà pourquoi elle s'attacha à g-ag-ner l'armée. Elle y pénétra aisément et s'y étendit rapidement. Les officiers compromis dans Taffaire du 19 août, et les officiers en réforme; les officiers à la demi-solde, tou- jours en relations avec leurs anciens régiments : tous travaillèrent à org-aniser des ventes militaires qui, sous le nom de légions, cohortes, manipules, furent surtout composées de sous-officiers d'une action plus assurée et plus directe sur les soldats.
« Les sous-officiers, jeunes, résolus, ambitieux de grades^ puissants sur les soldats, jaloux de l'officier, tenant au peuple par lasubalternité, à la bourg-eoisie par l'instruction, à l'armée par l'uniforme, au bona- partisme par les souvenirs, au libéralisme par les
(i) Réquisitoire dans l'affaire de La Roclielle, 1822. — Mar- changy toutefois confond, et pciii-ètre sciemment, les ventes de la charbonnerie et les loges mac^onniques. L'erreur est ma- aifeste pour les Amis de la Vérité, loge maçonnique dont on a in le rôle en 1820.
143 LES COMPLOTS MILITAIRES
I
journaux, les pamphlets, les chansons patriotiques qui circulaient dans l'oisiveté des casernes, étaient les ag-ents les plus séductibles et les plus séducteurs de ces enrôlements dans les rég-iments et dans les g-arnisons. Ils étaient le noyau de l'armée, l'attente de l'insurrection. Un rég-iment enlevé par les sous- officiers enlèverait l'autre; une place forte ferait tom- ber à l'instant toute une province. L'exemple impuni g-agnerait de proche en proche de nouveaux corps d'armée et de nouvelles provinces à la cause consti- tutionnelle. Le drapeau tricolore volerait de lui-même de rempart en rempart, de clocher en clocher, et un g-ouvernement provisoire insurrectionnel imprimerait le concert et l'unité à ces soulèvements armés (i). » Ce qu'on voyait alors en Europe semblait pousser à ces dispositions nouvelles de notre pays. Presque partout autour de nous, des soulèvements, et des | soulèvements militaires. Avec l'année 1820, une insurrection militaire venait d'éclater en Espag-ne, et j d'y substituer les libertés de 1812 au despotisme ab- ; .solu de Ferdinand VII. Dans le courant de l'année, i une révolution semblable ag-itait Naples, où les \ carbonari de l 'aimée l'orraient le roi d'adopter la .j constitution espagnole de 1812, qu'on ne connaissait |
(i) Lamartine, Histoire de la Reslanrution, livre Sg. — Heaucouj) ilc belles [lat^es qui ne font ])as un livre ; telle est cette histoire du trraïul iiocie «[ui l'ut, en 1848, un ijrand ci- toyen.
LES COMPLOTS DK L'EST : BELFORT ET COLMAR 149
d'ailleurs pas, et dont on ne trouvait qu'un seul exemplaire dans toutes les bibliothèques du royaume (juillet); enfin, au mois de mars 1821, tandis que les Autrichiens s'enfonçaient dans le royaume de Naples pour y rétablir l'absolutisme, le Piémont se soulevait derrière eux, et proclamait la monarchie constitutionnelle.
Ces événements excitaient les éloges de nos libé- raux et, avec leurs discours, ils étaient d'un dang-e- reux exemple pour notre armée. La Charbonnerie achevait de la pervertir^ et de lui faire croire qu'il ne tenait qu'à elle de chang-er les destinées de notre pays.
A Paris, il y avait une vente à l'Ecole polytechni- que; une dans le 45® de lig'ne, dont quelques serg-ents allaient devenir célèbres ; une dans le 48«, etc. Dans l'Ouest, le travail des Chevaliers de la liberté avait préparé le terrain : on pouvait compter sur les sympathies affirmées déjà dans l'affaire du 19 août. Elles étaient profondes à Saumur dans l'Ecole de cavalerie ; réelles à Nantes, dans le i3* de lig'ne ; à Ang-ers, dans le 44'^ ; 'i Rennes, dans l'artillerie ; à Brest surtout, où l'esprit d'oppo- sition éclatait eu désordres fréquents, qui donnaient fort à faire au g-énéral de Coutard, et qui amenaient, en septembre 1820, une mission spéciale de Lauris- ton.
I
ISO LES COMPLOTS MILITAIRES
Dans l'Est, les garnisons avaient donné avec ar- deur. Cette région de l'Est, de l'Alsace au Dauphiné, était celle où les Bourbons rencontraient le plus d'hostilité. Et pour plusieurs raisons.
D'abord, elle avait souffert plus que les autres des invasions de i8i4 et de i8i5. Ensuite son voisinage de la frontière en a fait une terre de soldats. Nulle part ailleurs notre pays n'a porté une génération plus admirable que celle qui sortit de ces robustes et pa- triotiques provinces d'Alsace, de Lorraine, de Fran- che-Comté pendant la Révolution et l'Empire. Pour ^ ne citer que les principaux, c'est en Alsace : Kléber, Kellermann, Lefebvre, Rapp; en Lorraine : Ney, Gouvion-Saint-Cyr, Oudinot, Exelmans, Gérard, Drouot, Molitor, Eblé, Duroc, Mouton, Grenier ; dans la Franche-Comté : Lecourbe, Moncey, Pajol, Travot, Morand^ Donzelot, Préval. Et à leur suite, à leurs côtés, combien d'autres, dont les services, pour être moins glorieux, ne furent pas moins dé- voués, et qui, la guerre finie, étaient rentrés dans leurs foyers ? Dans quel autre milieu aurait-on rcs- j senti plus vivement, avec les malheurs delà patrie, *| les injustices de la Restauration, et les proscriptions dirigées contre l'armée par une dynastie dont l'inva- sion avait marcjué l'avènement, et qui ne devait son retour qu'à Waterloo? Enfin cette [terre, si féconde en soldais, a toujours été un pays d'instruction et de
I
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET COLMAR 151
progrès dans lequel la passion pour la g-uerre s'est rarement séparée de l'attachement pour la liberté.
Les dispositions de cette rég-ion avaient déjà paru menaçantes dans les premiers mois de 1820. Elles avaient donné naissance à des combinaisons mal connues, désig-nées sous le nom de Complot de l'Est.
Ce complot avait été dénoncé au gouvernement par un sieur Tiriot, ancien officier bonapartiste, qui s'était vendu à la police et qui avait su g-ag-ner l'a- veugle confiance de Lafayette. On sut par lui que La- fayette, Voyer d'Arg-enson, Laffite, Gévaudan, étaient les instig-ateurs d'un complot qui avait pour but de soulever plusieurs divisions militaires, à l'aide des- quelles on aurait entraîné le reste de l'armée. On ap- prit les noms des chefs particulièrement eng-ag'és. On connut même, presque jour par jour, tout ce qui al- lait se passer dans le comité, et jusqu'aux discours qu'on devait porter à la tribune. « Ainsi, dit Pas- quier, le g-ouvernement a tenu dans ses mains un plan d'insurrection g-énérale, arrêté dans ses plus g-rands détails, et auquel était joint un plan de g"0u- vernement provisoire. Le tout avait été rédig'é ou par Lafayette ou sous ses yeux, en compagnie de quelques amis qu'il avait réunis pendant deux ou trois jours à sa terre de Lag-rang-e (i). »
(i) Mémoires, t. iv, rh. lO.
152 LES COMPLOTS MILITAIUKS
Pourquoi ne fit-on pas arrêter les coupables? Pas- quier ne le dit pas. Peut-être parce qu'il ne fallait pas prendre à la lettre les révélations de Tiriot, certaine- ment exag-érées. Peut-être aussi parce que l'arrestation des chefs du parti libéral eût provoqué des difficultés dont on n'osait prévoir le terme. Néanmoins, les rap- ports de la police, la correspondance des préfets et celle des g-énéraux chargés des divisions militaires avaient inspiré assez d'inquiétudes pour qu'on priât le duc d'Angoulême de faire un voyag-e dans cette rég-ion et d*y rallier les esprits à la monarchie.
Le prince s'y prêta d'assez bonne grâce. Il quitta Paris le 27 avril et sa tournée dura plus d'un mois. Il alla, par Dijon et Lyon, jusqu'à Grenoble. A Gre- noble, les étudiants ne crièrent que: Vive la Charte I évitant de mêler ù ce cri celui de : Vive le Roi! Le 20 mars suivant, dans une courte émeute rapidement apaisée par le g"énéral Pamphile Lacroix, ils firent mieux. Ils crièrent : Vive l'Empereur ! Vive la liberté ! A bas les liourbons !
De Grenoble, le duc gag-na la Franche-Comté, par Besancon. Dans cette partie de son voyage, on dut prendre des précautions particulières. On annonçait que le drapeau tricolore allait être arboré à Besançon et dans plusieurs villes voisines; que beaucoup d'ol- iiciers à la demi-.solde et d'anciens soldats se réunis- .saient h Dole et dans les environs; qu'on attendait des
LES G0MPL0T5 Dlî L'EST : BELFORT ET COLMAR 153
émissaires de Paris, etc. On arrêta, en effet, à Besan- çon deux ofliciers en inactivité, dont on avait signalé le départ de Paris, les nommés Courbe et Flauzeau. On trouva, dans leurs malles, leurs armes, leurs uni- formes et des pièces d'équipement. Tout cela était-il nécessaire pour un simple vovage auquel ils ne pu- rent, d'ailleurs, attribuer un prétexte bien fondé ? On arrêta, en même temps, un militaire nommé Guille- main, avec lequel ils s'étaient abouchés à Dole. L'é- clat de ces arrestations apprit aux conjurés que leurs pi-ojets étaient éventés. Ils se tinrent tranquilles et se dispersèrent. Il semble qu'ils s'étaient proposés d'en- lever le duc d'An^'Ouiême (i).
Celui-ci continua son voyaye par Strasbourg-, Metz et Nancv, et rentra à Paris dans les premiers jours de juin, à la veille des troubles que fit éclater la mort du jeune Lallemand. Son voyag-e avait fait peu de chose pour la popularité des Bourbons.
Grâce à ces dispositions d'une partie du pays, grâce au travail accompli dans le courant de 182 i par la Charbonnerie, à la fois dans la population civile et
{i, Après de longs drbats sur la juridiction compétente, les accusés furent traduits devant la Cour d'assises de Riom. qui les acquitta. Les preuves judiciaires faisaient défaut. Qi'ant à la conviction morale, dit l'asquier, il eût été diflicile d'en acqué- rir une plus complète que celle que le ifouvernement avait puisée dans les renseisnements coucordanls venus des départements et aussi de l'élrauyer.
9.
154 LES COMPLOTS MILITAIRKS
dans l'armée, on crut pouvoir tenter, pour la fin de l'année, un vaste mouvement.
« Nous ne voyons aucun inconvénient à le dire aujourd'hui. Au commencement de 1822, la Gharbon- nerie était partout, dans l'armée, dans les écoles, dans la haute et moyenne industrie, dans la Chambre des députés et jusque dans la Chambre des pairs. Comme elle avait à sa disposition des rég-iments de ligne, les I g-énéraux ne lui manquaient pas. Nous ignorions ce qui serait résulté d'une révolution, mais elle était possible^ et même probable. L'hiver de 1822 vit échouer toutes ces tentatives par un concours d'acci- dents qu'il est inutile d'exposer ici... Toutes les affaires postérieures à celles de Belfort ont été les conséquences inopportunes et sans ensemble d'un vaste plan qui ne put être exécuté (i). »
Qui parle ainsi? C'est de Gorcelles, député du Rhône, membre du comité directeur, engagé dans la Charbonnerie avec son fils, alors étudiant en droit, et son gendre, de Schonen, conseiller à la Cour d'appel de Paris.
De son côté, le commandant Gauciiais, qui fut un
(i) V. de Corceiles, Docuiiiens pour servir à l'histoire des conspirations et des partis, i83i, in-S" (i ib pages, dont la piii- parl vajjues et decluinatoirus et qui ne tiennenl que furt [leii les promesses du titre). Gorcelles a public encore plusieurs arti- cles dans les revues du temps sur des «juestious tl'écouomie so- ciale. "
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET GOLMAR 155
des ag-ents les plus dévoués de la conspiration dans l'Ouest, déclare que les sociétés secrètes de France, et celles de V et ranger, fondaient les plus grandes espérances sur le complot de Belfort. Il s'en promet- tait lui-même des résultats qui nous paraissent bien extraordinaires .
Ce n'était ni plus ni moins qu'une réorg'anisation complète de la Fi-ance, dont il esquisse les g-rands traits : établissement d'une nouvelle constitution, « avec un président et un vice-président, nommés pour trois ans; des ministres responsables; un con- seil exécutif de douze membres, charg'és chacun d'une partie des affaires publiques et qui en auraient com- muniqué le résultat au conseil g"énéral de la nation, seul appelé à décider souverainement de toutes les grandes mesures » ; remaniement du système électo- ral, d'après celui de l'an III ; nomination directe par le peuple de tous les ag-ents du pouvoir; modification de l'assiette de l'impôt; enfin, et surtout, comme on pouvait l'attendre d'une conspiration militaire, on aurait travaillé à la formation d'une armée véritable- ment nationale, qui aurait reçu tous les soins et aussi toutes les faveurs du nouveau gouvernement (i).
(i) Histoire de la conspiration de Saiimiir. Précis histori- ([ue, par le colonel Gaucliais, commandeur de la Légion d'hon- neur. « Condamné à mort dans cette affaire comme ayant tout conduit dans l'Ouest. Dédié aux patriotes de tous les pays. » Paris, in-8«, i83s.
Je ae saclie pas (ju'aucun historien de la Restauration ait
1B6 LES COMPLOTS MILITAIRES
C'étaient les fils du complot de l'Est qu'on essayait de renouer en Alsace, en les rattachant à un mouve- ment de l'Ouest, de façon à placer le g'ouvernement entre deux insurrections, l'une et l'autre à chaque extrémité du pays, et destinées à affaiblir la résis- tance en la partag-eant. En effet, tandis que le gouver- nement serait occupé par un soulèvement dontSaumur devait être le foyer, une explosion redoutable devait éclater en Alsace, couvrir toute la rég-ion du nord-est, gag-ner le Dauphiné,et s'étendre jusque dans la vallée du Rhône.
La Gharbonnerie avait trouvé en Alsace un mi- lieu favorable et des auxiliaires particulièrement dévoués.
Jacques Kœchlin, de Mulhouse, membre de la Chambre des députés pour le Haut-Rhin, et membre de la haute vente, possédait en Alsace, avec sa famille, plusieurs manufactures. Il y avait fait entrer quelques-uns des officiers compromis dans le complot du Bazar. Acquittés par la Chtiinbre des pairs, ils avaient été mis en réforme, sans traitement, par le ministère de la g-uerre. C'étaient le lieutenant Des- bordes, les sous-lieutenants Brue et Pegulu, de la légion de la Seine, et Lacombe, ancien naidedu corps.
lire [)arli de ce niriciix opusciilr. (jauchais l'tait né à Dam- pierre ,'Maine-ol-Loire). en l'jCtCK Volontaire en i7<jo, il avait fait les (■,ainf(a;;-nes ili- riMiipife dans !(■ iV.i" de li^'iie, et il avait élc liceiicié comme cliel' de Ijalaillun, Mui'l à Saiimiir en \'6l\b.
LES COMPLOTS DE L'EST : BELFORT ET COLMAR 157
Ces officiers avaient fait de la propagande autour d'eux. Par l'intermédiaire du lieutenant à lademi-solde Roussillon et de l'avocat Petit-Jean, ils avaient tra- vaillé le ag" de lig'ne, dont les deux bataillons étaient cantonnés à Belfort et à Neu-Brisach. A Belfort, les sous-lieutenants Manoury et Pcug-net; à Neu-Brisach, les lieutenants Armand Carrel, Levasseur, Maillet, et de Grometty avaient promis le concours de leur bataillon. Le général en inactivité Dermoncourt se flattait d'enlever son ancien rég-iment, le 7^ chasseurs à cheval, en g-arnison à Colmar. Enfin, les intelli- g-ences s'étaient étendues à Strasbourg-, dans 1 "artille- rie et les pontonniers ; à Metz, dans l'Ecole d'applica- tion et le rég-iment du g-énie; à Epinal, dans un rég-i- ment de cuirassiers, etc.
Voici le plan qui fut adopté : les g-arnisons de Belfort et de Neu-Brisach devaient se soulever la même nuit, à la même heure, arborer le drapeau tri- colore, et faire leur jonction à Colmar, où serait pro- clamée la déchéance des Bourbons et installé un gou- vernement provisoire composé de Lafayette, Voyer d'Arg-enson et J. Kœchlin. Mulhouse devait suivre le mouvement, qui g-ag-nerait Strasbourg-, Metz et toute la rég-ion, tandis que le commandant Brice, avec les débris des corps francs qu'il avait si bravement em- ployés en 1810, couperait les communications entre l'Alsace et Paris.
158 LES COMPLOTS MILITAIRES
On choisit la nuit du 29 au 3o décembre 1821.
Dans le Midi, l'org-anisatiou allait plus lentement. L'explosion n'y était possible que dans les premiers jours de janvier. Elle devait éclater à Marseille.
AMarseille, les officiers à la demi-solde et des volon- taires recrutés par le capitaine Vallé devaient s'em- parer des autorités, tandis que le commandant Caron, du 5° de lig'ne, avec son bataillon gag^né à la cause, déploierait le drapeau tricolore et occuperait la Can- nebière. Maîtresse de Marseille, l'insurrection remon- terait la vallée du Rhône jusqu'à Lyon, dont Corcelles répondait.
Aux yeux des organisateurs de cet immense com- plot, c'en était fait de la monarchie des Bourbons. Mais ils avaient compté sans les accidents. Or, s'il en arrive souvent dans la vie, dans les conspirations il en arrive toujours.
Ils commencèrent par Saumur.
A Saumur, le terrain était bien préparé. Le lieute- nant Delon, qui était franc- maçon et qui s'était fait recevoir vénérable de la log-e de Saumur, avait redou-' blé sa propagande dans l'Ecole. Au dehors, il était secondé par Gauchais etFrion,qui tenaient tout prêts, chez un chapelier du nom de Marquis, des uniformes et des drapeaux tricolores.
Le g-énéral Gentil Saint-Alphonse, commandant de l'Ecole, averti par doux sous-officiers, eut vent de-
LES COMPLOTS DP] L'EST : BELFORT ET COF.MAR 1u9
quelques menées. Il se borna à faire arrêter Delon, qui s'échappa. Nul autre n'était compromis, et les conjurés maintenaient leurs dispositions, lorsqu'un violent incendie éclata à Saumur, dans la nuit du i8 au 19 décembre, et dura plusieurs jours.
Tous les habitants s'employèrent à combattre le dang-er, et avec eux^ avant eux, les élèves de l'Ecole. Malheureusement, un mur s'écroula, écrasant plu- sieurs officiers et en blessant quelques autres, la plupart chevaliers de la liberté. On emporte les morts et on trouve dans leurs poches des notes mys- térieuses et des listes qui confirment les dénonciations des jours précédents. Le 24, peu d'heures après cette découverte inattendue, une trentaine de sous-officiers étaient arrêtés.
A Saumur, le complot n'était qu'ajourné. Il fut manqué à Belfort.
Le plan du mouvement d'Alsace avait reçu l'ap- probation de Lafayette