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L'OPTIQUE
OU i^jt^')
LE CHINOIS,.
A MEMPHIS,
EJfais traduits de rUgyptien^ PKEMIERE PARTIE*.
A LONDRrSv
Chez M A-R c - Michel R s t^
Libraire».
BLDCC. LXIIL-
6k
355"
PREFACE.
ON ne fçauroit fixer précî- fément le tems auquel cet Ouvrage fut fait, ni fç avoir au jiifte comment il a percé les tems les plus reculés pour par- venir jufqu'à nous. Le nom de fon Auteur nous eft abfolument inconnu. Quelques Ecrivains- contemporains aflurent feule- ment qu'il fut compofé pour amuferles loifirs de l'Empereur Phalaris qui fe défennuyoit à fai« le griller des viâimes humaines^ dans un taureau d'airain. Quel- ques gens ont prétendu trouver dans cet Ouvrage quelque ana- logie avec notre fiecle ; cela ceC fera de paroître étonnant lorf- qu'on fera réflexion que Fefprit: humain fe reffemble dans tous: les tems , Ôc que les fbttifes des kommes qui ne différent quqi
ïv PREFACE.
par la forme , font par-tout les
mêmes pour le fondi
Comme je ne fuis que le tra- du£leur de cet Ouvrage, j'ex- horte mes Lecteurs à croire qu'il vaut in-lfi.niment mieux dans l'original que dans ma tra- duûion. J'avertis avecfincërité que je n'ai pu en rendre toutes les beautés , & que les défauts que l'on y trouvera font de moi.
Cfit Ou^vrage étoit d'une très- longue étendue , je n'ai ofé rif- quer que ceteffaipourme con- former au goût du public , fur* tout à celui des fcmm<^s qui en font la belle moitié, ôc que l'é- normité d'un, i73-/o//o a droit d'ef- frayer. Si cette efquice leur plaît , ce fera pour moi un en- couragement à leur donner le reûe. Quel motif plus intéref- fant que de contribuer aux plai- firs de celles à qui nous devons., tous les. notices*.
L'OPTIQUE,
CHAPITRE PREMIER,
QI7EL perfonnage étolt IfmafeB, Comment il ejl enlevé par des Grif» fons. Rencontre qu'il fait d'un Sor-^ cier,
OUS le régne de Necaol du tems qu'une troupe de Mages du fond de rAfly- rie répandus fur le refte de la terre, étoit venu fonder un beau Collése à
o
Memphis, quelques-uns d'entr'eux, pour la plus grande gloire d'Orof- made , s'occupoient alors à pafler les
'$ L' O P T I Q U Ê.
àTiers, pour aller prouver aux Chir? nois que Corifucius étojt un fot, Se que toute lem- Nation n'avoit pas le fens commuiv-
II vivoit dansia Chine , en cetems- là , un jeune homme nommé Ifma- ^eb , lequel ayant perdu de bonne heure Tes parens , s'étoit adonné à l'étude de Ja philofophie & des bel- les-lettres. Il n'étoit point vain com- njç le font la plupart de ceux qui cul- tiyent cçs arts, & il fe convainquit fa- cilement que des gens venus de fi loin pour l'inftruire , dévoient ctre nécef- jfmi-ement beaucoup plus fçavans que I,u2.
Ifmazeb étoit amoureux d'une jeu- ne Chinoife qui fe nommoit Nadine , ^ à laquelle l'hymen devoit bien-rôt l'unir. Il fit un jour un rêve épouvan- table : il fongea qu'étant dans le Tem- \ÛQ , au pied de l'Autel , où il aljoii ^ onnçr la fn^ip ï Nadine , d^iw Grjf^
L* O p T r Q u s:. f
fons noirs comme de l'encre l'enle- voient, & qu'ils le tranfportoient dans un pays inconnu, où. tous les habitans chantoient au4ieu de par- ler , danfoient au lieu de marcher , & avaient un mafque fur le vifage. Bientôt il remarqua un vieillard qui lui fit voir une petite clefde diamant, avec laquelle il ouvroitune porte que chaque habitant avoit au cœur ; mais il ne vit que des hommes frivoles ôc corrompus. Nadine alors lui apparut au milieu de ce peuple. Le vieillard lui ayant fait la même ouverture qu'aux autres, avec quelle joie le Chinois ne remarqua-t-il pas com- bien elle différoit du refte de ces habitans : il l'embrafla avec tranf- port. Tout le peuple difparut ; & fou- dain il vit s'élever un Autel, où ils fe donnèrent leur foi réciproque-^ ment.
Que fîgnifie ce fonge , difoit If» Aij
4 L' O P T I Q U E.
mazeb, lorfqu'il fut réveillé ? Eft-ctf un préfage des traverfes par lefquel- les il me faut pafler pour arriver à la polTeflion de Nadine ? Un inftant après il fe confoloit, en penfant au peu de foi que l'on doit ajouter aux fonges. Mais , quoi qu'il pût faire, ces maudits Griffons lui revenoient tou- jours dans la mémoire.
Il fe promenoit un jour fur le ri- vage de la mer , près de la demeure de Nadine , à laquelle il devoit être uni le lendemain , lorfque deux Ma- ges qui s'y promenoient aufîi , l'en- leverent,en l'aflurantque c'étoit pour fon bien , & le conduilîrent avec beaucoup de politefles à un vaiiïèaii prêt à faire voile pour Memphis, fans autre but que d'emporter avec eux quelque rareté de la Chine , & de l'emmener dans leur pays comme un animal finguliejc venu des pays ipintiûs»
L' O p T I Q u Ê. y
Voilà une partie de mon fonge expliquée , s'écria Ifmazeb , en en- trant dans le vaiiTeau, & voilà les Griffons trouvés. Pendant la route il perçoit l'air de (es cris. Les Mages entreprirent de lui prouver qu'il de- voit fe confoler. Cette fois leurs preuves furent fans effet; & il leur difoit : Melîieurs , je vous crois fort éloquens ; mais vous ne me perfua- derez jamais que deux Mages Egyp- tiens puiffent valoir ma Nadine.
Lorfqu'il fut arrivé à Memphis, dans la maifon de fes conduéleurs, on lui dit qu'on alloit lui apprendre en neuf ou dix ans quelques mots de Latin & de Grec , pour l'inftruire à fçavoir fe préfenter dans les fociétés Egyptiennes-.
Un jour qu'il avoit mal compris
une régie de Jean Defpautere, qu'on
lui avoit mal expliquée, fon Pro-
feifeur lui prouva qu'il falloit rece:
A iij
s L' O p T r Q u É.
voir le fouet. Ilmazeb lui demanda à quoi bon cette cérémonie , & com^ ment il fe pouvoit faire que quelques coups appliqués fur les fefl'es fiflent entrer dans la tête ce que l'habileté d'un ProfefTeur n'avoit pu y incul- quer. On lui répondit que depuis ^OO ans cela fe pratiquoit ainfi. If- mazeb n'eut rien à répliquer à cette preuve : mais après la cérémonie , il fut très-étonné de n'en pas compren- dre la régie plus aifément.
Pour la première fois le defir d'être inftruitlui manqua : il réfolut de quit- ter fes Maîtres, & il s'évada de leur maifon. Je ne veux point refter , di- foit-il , dans un lieu oii la fcience fe communique par une voie fi flétrif- fante & fi douloureufe.
Quand il fut au milieu des rues , il vit que tout le monde rioit & s'aHem- bloit autour de lui. Cette Nation , -dit-il , me paroît gaie j la gaieté eft
L' O P T I Q U E. 7
une fuite de la paix de l'ame , & cette
paix eft le fymbole des vertus: oii m'a vanté la politelTe de ce penpie envers lés Etrangers , & il s'afTemble probablement autour de moi pour m'offrir rhorpitalrté.
Ifmazeb qui fçavoit la Langue Egyptienne , accofta parmi ce peu- ple un homme dont la riche parure lui fît juger qu'il étoit d'un rang & d'un état fupérieur à ceux qui l'efl- touroient ; & l'ayant pris par la main , il lui propofa de le recevoir en qualité d'hôte chez lui.
L'Egyptien qui n'entendoit pas parler d'argent , fit obferver cette claufe à Ifmazeb ; il ajouta que le tems étoit dur , & qu'il étoit chargé d'enfans. Enfuite il tourna le dos au Chinois j &rencontrantle char d'une des plus célèbres Aclrices de Mem- phis , il la pria d'entrer dans une bou-
A iiij
Ç L' Optique.
tique , où il lui acheta pour vingt mille francs de colifichets.
Ifmazeb étonné aborda un autre Egyptien , & lui dit : Je fuis à pré- fent fort en peine de fçavoir de quoi rit ce peuple. Il rit de vous, lui répliqua - t - il brufquement ; & ce même homme lui touina encore le dos.
Jufques ici, dit Ifmazeb en lui- même, je nevoispas encore de gran- des marques de cette politefle qu'on m'avoit vantée chez les Egyptiens. Cependant animé du defir de fe dé- barraffer de la foule, il réfolut de troquer une chaîne d'or qu'il avoic dans fa poche , contre un habit Egyp- tien. En changeant de vêtement.ajou- ta-t-il , il eft bien vrai que je ne pour- rai changer ma figure , qui ne me paroît pas conflruite comme la plu- part de celles de ce peuple ; mais il faut convenir aulîi que parmi les têtes
L'Optiquf. ^
de cette Nation , j'en ai remarqué qiri ne diftéroient pas trop de la mienne ; & certainement je ne ferai pas dans ce Pays la feule figure Chinoife coëf- fée d'un Caftor à l'Egyptienne.
Ifmazeb ayant conclu fon marché avec un Fripier , pour fon habille- ment , continuoit fon chemin en pen- fant à Nadine , & en fe fouvenant de tems en tems qu'il n'avoit point dî- né , & qu'il n'avoit point d'argent ; lorfqu'au milieu d'une rue un fpeda- cle alTez finguîier attira fon attention.
Il vit un petir homme vêtu d'un petit habit, cocfté d'un petit bonnet, lequel une troupe d'Efclaves balot- toit & fe renvoyait réciproquement. Il étoit couvert de boue ; fon vête- ment étoit en lambeaux ; il n'avoit qu'un foulier & demi, & que la moi- tié d'un bas : dans cet état , il crioit grâce, avec des grimaces effroyables. Ifmazeb demanda aux aflTiftans qui
lo L' Optique.
entouroient avec avidité ce fpedâ"-* de , quel étoit cet homme , & pour- quoi on le maltrairoit ainfi? C'ell, lui dit-on , un Sorcier. Celui-ci a fart paâ:e à coup sûr avec le Diable ; Cc?r on prétend qu'il devine tout ce qu'on a dans l'ame. Le Publicain à qui apf- partient ce Palais, fur la réputation qu'a cet homme d'être Sorcier , l'a fait venir chez lui par curiofirc. Le Traitant ayant exigé de lui en pré- fence d'une grande aflemblée, qu'il lui dît fa bonne avanture , le Sorcier s'en eft défendu long-tenrs avec rnf- tance : le Publicain en a pris droit de douter de la vérité de fon art. Alors le petit homme preiïe , a enfin dé- claré au Traitant qu'ent'autres avan- tures , il avoit manqué d'érre pendu ^our avoir volé une caiflfe, n'étant encore que Diredeur. A ces mots , l'homme de Finance outré de cour- roux , a rougi , & a traité cet homme
L' O P T I Q T7 E. tt
d'impofteur , & l'a fait challer par fes EfcJaves. Quelques plaifants n'ont pas manqué d'ajouter que ce Publi- cain eût été moins en colère , s'il n'y eût pas eu quelque chofe de vrai dans le fait.
Ifmazeb , qui , tout Chinois qu'il étoit, avoit les mœurs douces, &étoit la bonté même , réfolut de faaver cet homme des mains de cette populace acharnée. D'ailleurs, quoiqu'il eût lu les Livres du Père Calmet fur les •Vampirs , & quelques Arrêts du Par- lement de Rouen contre quelques Magiciens , il ne croyoit nullement aux Sorciers. Il commença à parler aux Efclaves avec autant de politefle qu'un Chinois civilifé en peut mettre dans (es difcours. Mais il fut bien furpris lorfque fon zélé , au lieu de produire l'effet qu'il en avoit attendu , penfa lui être fatal ; & bientôt il fe vit obligé lui-même de fc défendre , daaj
fÎ5 L' O P T I Q U f.
la crainte de partager le fort de celui qu'il vouioit fauver. Alors ne croyant pas qu'il lui fût permis de fe fervir de l'épée qu'il portoit contre d'autres hommes que les ennemis du Prince , il ne fe fouvint pas même qu'il en ^voit une. Il penfoit que ce feroit faire infulte à là nature , que de fe fervir d'autres armes que celles qu'elle a données à tous les hommes, non pour attaquer, mais pour fe défen- dre. Comme il étoit robufte , il fe mêla parmi les aggrefleurs : la rapi- dité de (es coups mit le défordre parmi eux ; ils avoient attaqué lâche- ment, & s'enfuirent de même.
O mon frère, dit le Sorcier en lan- gue Chinoife à Ifmazeb & en l'em- braflant , puiflTe la belle Nadine qui vous eft chère, & à qui vous avez été enlevé, vous récompenfer un jour du fervice que vous venez de me ren- dre ! Puifîîez-vous la retrouver tou-
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Jours tendre & fidelle, & puifle bien* tôt l'amour vous rejoindre pour vous unir à jamais !
Eh ! d'où fçavez-vous , s'il vous plaît , lui répondit Ifmazeb , en re- culant quatre pas , les particularités de mon amour avec Nadine? Etes- vous né parmi nous ? Encore n'y a- t-il que Nadine au monde qui foie informée de l'ardeur que j'ai pour elle.
Non je ne fuis point Chinois, re« prit le petit homme; je n'ai même jamais été dans ces contrées aufîî an- ciennes que le monde, & célèbres à jamais par la fageffe de leurs conf- titutions.
En ce cas -là, s'écria Ifmazeb,"* malgré ma répugnance à croire aux Sorciers, je commence à croire que vous en êtes un. -
Détrompez-'Vous encore : c'eft le propre des hommes que de cherche!
ï'4 L' O p T r Q tj •£,
des enveloppes furnaturelles à c6 qu'ils ne comprennent point.
Eh ! qui diable étes-vous donc , repartit Ifmazeb ? Je n'ai point de fecrets pour mon libérateur , dit le petit homme : fuivez-moi feulement, & vous en ferez bientôt inftruit. Le Chinois le fuivit , & fe dit en lui- même , s'il efl: vrai que cet homme aittant de fecrets admirables, il pourra peut-être m'en procurer un pour re- couvrer Nadine,
CHAPITRE IL
QUE L homme et oit le Sorcier. Quel repas Ifmai^eb fait avec lui. Etrange fecret que le Magicien lui découvre , & ce qui s' enfuit f
I
Smazeb arriva dans une petite rue , à une petite maifon ou étoit la demeure du petit homme : cette mai- son, en récompenfe, étoitaufli haute qu'elle étoit étroite. Quand ils eurent atteint le feptiéme étage , le Sorcier lui dit : confolez-vous , nous n'en avons plus qu'un à iponter. Parbleu, c'eft bien alTez, lui répondit le Chi- nois ; cette demeure éthérée ne me paroit propre qu'à fervir de loge- ment à un Aftrologue; & jerecon- i;!ois a£5î;uellement que vous en êtes un»
•i6 L' O P T I Q U E.
Point du tout, lui répondit le petit homme, vous vous trompez encore. Je regarde avec raifon l'aftrologie comme une chimère. J'ai fait mon étude de la fageffe ; ainfî ne vous étonnez plus fi je fuis pauvre.
Vous me furprenez encore davan- tage , lui dit Ifmazeb ; la pauvreté ne m'a jamais femblé devoir être l'attri- but de la fagefle ; au contraire , nos fages de la Chine font tous riches & puiflans.
Chaque Pays a fes coutumes , re- prit le petit homme : on honore les fages à Pékin; ailleurs on fe contente de ne les pas connoître j on les brûle en quelques Pays , & Ion les fiffle à Memphis.
Voilà des mœurs bien étranges, repartit le Chinois ; le peu de cas qu'on fait ici de la fageffe , ne me donne pas grande opinion de toutes
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L' O P T I Q U 5. 17
les têtes du refte de cette Nation. En parlant ainfi.ils entrèrent dans le logement du Philofophe ; la porte en étoit fî bafle , qu'elle relTembloit à celle que François I. fit conftruire étant prifonnier ; le réduit n'étoit éclairé que d'une étroite lucarne qui lui communiquoit une clarté foibIe& lugubre ; il n'avoit que fix pieds en quarré , & ne contenoit pour tout meuble , qu'une table triangulaire, ufée de vétuflié , quelques fp hères ôc globes délabrés , & une natte qui fer- voit de lit au Philofophe.
Le Sage ayant appris du Chinois qu'il n'avoit point dîné , lui offrit quelques croûtes de pain trempées dans de l'eau, en s'excufant de n'avoir pas une bouteille de vin à lui donner , pour réparer la difette de ce repas» Ifmazeb lui demanda d'un air furpris, yous buvez donc quelquefois du via?
Je croyais qu'un Sage étoit ennemi de cette liqueur. Point du tout , lui répondit le Philofophe ; le vin pris modérément égayé l'ame, fortifie les reflbrts du corps , & mieux que Sé- neque fouvent confole les chagrins des hommes , & les convertit en joie; & je ne fçaurois trop m'étonner de l'ufage des gens de qualité de Mem- phisj qui n'ont cefTé de s'enyvrer dans des parties de débauche , que pour boire de l'eau à de triftes & ra- pides repas : comme fi les hommes ne pouvoient corriger un excès que par un autre , & qu'il leur fût im- polTible d'ufer fagement des dons de la nature.
Après le dîner , le Sage dit à If^ fnazeb , je m'appelle Hibraïm , & fuis Juif de nation : il efl tems de vous inftruire des caufes qui me font paiTer pour Çorcier, en vous
L' O p T I Q tr E. ip
<3écouvrantletrérordont, malgré ma pauvreté , je fuis poiTefTeur. Le Chi- nois qui s'étonnoit aifément , parut encore furpris à ces mots. Se ne pou- voir concilier un tréfor avec le dîner qu'il venoit de faire.
Alors Hibraïm ouvrit un petit coffre de chêne , & en tira un verre de figure platte & circulaire , & qui s'enchâlToit en forme de lorgnette. Voilà, lui dit -il , mon tréfor : ce verre fut jadis compofé par Archi- mede , qui avoit le fecret de brûler une flotte par la réfradion concen- trée des rayons du foleil , d'enlever les plus gros vaiffeaux par le fecours d'une fîmple machine , & de rendre enfin le verre malléable.
Tous ces grands fecrets fe font per- dus à fa mort : ce verre fut trouvé cent ans après parmi des débris au milieu defquels il s'étoit confervé liveç une infçription grecque au-tour,
20 L' O P T I Q U E.
qui en déCgnoit l'ufage & les pro» priétés j on y lifoit ces mots ;
VOptîquc du Cœur,
Ce verre pafla de mains en maln$ jufqu'au grand Hermès , qui le tenoit de Zoroaftre , qui le conferva jufqu'à fa mort. Je l'achetai d'un de {qs def- cendans , avec plufieurs raretés dont il ignoroit Tufage. Ce verre miracu- leux eft conftruit avec un tel art,qu on découvre , par fon fecours , les re- plis \&s plus fecrets de l'ame à travers l'enveloppe grofïîere du corps. C'é- toit un des principaux points des fyf- tcmes d' Archimede que les yeux font les fenêtres de l'ame , & qu'elle voit autant par eux, qu'elle efl vue, félon Cj que le criftalin ou le corps vîtré font plus ou moins tranfparens. Ce plu» *'^" ou moins de tranfparence n'eft autre <. > chofe que ce que les ignorons appel-?
L' O p T I Q u E. 2 r lent vues longues ou vues courtes.
Il eft des vues extraordinairement perçantes , ainfî qu'il en eft de fort courtes. Le fameux Apollonius dé- couvroit à mille pas une mouche fur le bonnet de fon Difciple^
Le grand Anaximen voyageant etf Syrie, découvrit le Juif Ifmaël fraî- chement alTaiîîné , enterré fur le bord de TEuphrate à fîx pieds de profon- deur. Beros,l'un des Prêtres de Belus, avoit la vue fi perçante, qu'il apper- cevoit une mine à travers dix pieds de terre. Il découvrit un jour fous le chemin qui conduit à Ecbatane , fix barrils pleins de pièces d'or & d'ar» gent , enfermés dans une grande pierre creufe à plus de douze pieds de profondeur. Il eft à préfumer que l'ame de ces hommes étoit moins of- fufquée par la cralFe des corps vitrés & des criftalins, que celle des autres ixommes ^ & il n'y a point à douter ;
'22 L' O P T I Q U E.
JoiTque notre ame fera dégagée des liens de la matière , que , comme une intelligence à qui tout eft poflible, elle ne voye de part en part à travers notre globe , ainfi qu'à travers un verre.
Archimede fentit le premier , d'a- pths ce principe , qu'en fuppléant à la foiblefle de ces criftalins ou de ces corps tranfparens , il feroit aifé non- feulement de fubftituer plus de clarté à l'ame, mais encore d'en rendre les fondions vifibles par cette même
îranfparence.
Cette lorgnette.continua Ibrahim,
vous convaincra de cette vérité. Après en avoir fait l'expérience fur tous les peuples divers que j'ai con- nus dans mes voyages , j'ai recon- nu que par-tout les hommes étoient les mêmes fous des enveloppes diffé- rentes.
J'ai vu qu'en général ils étoient
L* O P T I Q U E. "2^
moins méchans que foibles, & moins faux que ridicules, plus entêtés que fçavans , jouets de l'opinion , plus vains qu'infenfés , & plus aveugles qu'ignorans. J'ai vu qu'ils péchoient tous par un défaut de principes qui leur cachoit le véritable point de vue des chofes humaines; qu'ils s'éga- roient volontairement , & qu'ils er- Toient par défaut d'optique.
Je ne fuis point venu pour cher- -cher des vices chez les Egyptiens : le peu de féjour que j'ai déjà fait chez eux , m'a appris que c'eft le peuple qui en a le moins. Par la même rai- fon , je crois que les grandes vertus doivent être rares chez lui : les paf- lions vives chez une nation fuppo- fent la grandeur des vices avec celle des vertus ; & l'Egyptien , le plus doux de tous les Peuples, eft ce'ui de tous qui a le moins de pallions : mais en revanche j'ai remarqué qu'il s'en dédommage pax les ridicules^
S| L' Ô P T I Q u t,
Ibrahim remarqua qu'Ifraazeb, atl lieu de l'écouter, étoit rêveur, & qu'il s'écrioit de tems en tems : O Nadine î fçais-tu que je fuis maintenant à deux mille lieues de toi , dans un Pays où j'ai reçu le fouet d'une façon honteu- fe, & où, fans cet honnête homme que j'ai rencontré, je courrois le rif-î- que aujourd'hui de ne point dîner?
Le Sage , pour calmer la douleur îd'Ifmazeb , lui propofa de la diiTîper par le fpedacle de quelque amcEgyp- tienne. Le Chinois goûta ces raifons. Ibrahim choifit la promenade qui étoit alors à la mode àMemphis, pour cet elfai. Ils fe placèrent à couvert dans l'enclos qui précédoit une mai* fon deftinée aux rafraîchiffeiiiens; & le Sage ayant braqué fa lorgnette fur îa première ame qui fe préfenta, ilâî j^irent ce qui fuit.
chapitre;
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CHAPITRE IIL
Choses merveîlUufcs que voit If* maieb. Hljloirejinguliere d'une Da- me Egyptienne^ Premier ejfai de la Lorgnette^
Orsqu'ils furent arrivés au lieu où tout le monde fe promenoit, le Chinois dit à Ibrahim , à voir cet- te foule de chars qui s'embarraffent réciproquement , cette multitude in- nombrable d'hommes à pied qui font regorger la pouffiere dans laquelle ils paroiflent comme enfeveîis, ces mafcarades, qui de pas en pas alïèm- blent des troupes d'efclaves , & fer- ment le paflTage au?f honnêtes gens; à juger enfin par le concours de mon- de que je remarque ici, il eft à préfumer ^ue vous m'avez conduit dans la plus
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;i^ li' O P T I Q U E.
belle promenade de votre Ville. Ce- pendant vous avouerai-je mon écon- nement : je ne vols point ici ces bel" les diftributions de jardins qu'on m'a* voit tant vantées ; je ne vois ni ces cafcades, ni ces flatues ^ ni tous ces chef-d'œuvres de l'art j où. l'on dit que votre Nation a furpafTé toutes les autres; je ne vois au contraire qu'un* grande rue bordée d'arbres & de mi- férables cabanes dans lefquelles tout ce qu'il y a de plus vil dans cette Na^ tion femble rafTemblé, & qui bor^* fient défagréablement la vue des tré- fors de la campagne. Je vous avoue^- rai avec franchife que cette prome- nade ne répond point à l'idée que j'a- •vois du goût de vos Egyptiens.
On ne vous a point trompé , lui répondit le Sage , en vous vantant nos chef-d'œuvres : nous avons plu- fieurs Palais où ils font raflemblés jiai la main de plufleurs Princes ama-
L' O p T r Q tr I?, 2i>
teurs des arts ; mais il feroit ignoble de s'y promener. Les Egyptiens trop accoutumés à lajouifTance de ces arts qui font l'envie des autres Nations, font des Sybarites qui s'endorment au fein de leur polTefllon , & dont îe goût e'nerve' ne peut plus être réveillé que par des fenfations bizarres.
Ifmazeb ne put s empêcher en ctt endroit d'interrompre Ibrahim, pour lui dire : d'où vient que la plupart de tous ceux que je vois ici font vêtus de noir : votre Nation me paroît gaie, & cette couleur me femble peu analogue avec i'enjouemem dont elÏQ fait profelHon*
Elle n'eft pas toujours vêtue ainfi, répondit Ibrahim ; cet ufage ne fe pratique que dans les deuils de Cour,
Mais il faut, reprit le Chinois, que vos Princes d'Egypte aient une quantité prodigieufe de parens, à ju- ger par cette multitude qui s'emprelTe à porter leur deuil. .G ij
aS L' O p 1 1 Q u t.
Non , repartit Ibra'nim : mais ce tribut efl: en ufage parmi nous, de- pui.? le premier jurqu'au dernier Ci- toyen , & nous ne Tommes point fur- pris à Meniphis de voir un Valet-de- çhambre porter le deuil d'une tcte Couronnée avec laquelle il n'a jamais eu la moindre relation.
En parlant ainfi , le Chinois re* marqua un homme vém d'un habit éommun , qui , malgré des cheveux «lars & fans poudre , annonçoit , fous la groffieretc de fa parure , uti air de diftindion , & lequel conduis foit dans un char léger & frêle un au- tre homme habillé fuperbement,mais dontlaphiiionomieaucontraireéroit baffe & rampante. Expliquez- moi, dit-il à Ibrahim, le phénomène qui fe païTe devant mes yeux, & dites- rooi quels font ces deux hommes qui îïie femblent ainfi déplacés. - î^ç Cocher de ce char, lui répon-.
L' Optique. 2 jj;
dit Ibrahim , efl: un grand Seigneur en chenille , qui conduit fon Valet- de-chambre par cette même bizarre- rie de goût dont je viens de vous parler. Cette chenille eft un habit moins (impie que grotefque , fous lequel la plupart des Seigneurs Egyp- tiens aiment à fe confondre avec la lie du peuple, tandis qu'à leur tour les fils d' Artifans affectent de fe vetii* en grands Seigneurs , tant les hom-^ mes aiment à fortir de leur fphere. Se craignent de paroître ce qu'ils font.
Permettez que je vous interrompe î dit Ifmazeb au petit homme , pour vous faire part d'un de mes plus grands ctonnemens; c'eft de voir ici les femmes indiftindement mêlées avec les hommes : il faut donc que les Egyptiens aient une grande opi* nion de la fagefTe de celles-ci, pour les lailTer aller ainfi fur leur bonnç foi* ù ■
0 iij
50 L* O p T T Q u r.
Ils n'en font pas plus perfuadés que d'autres , répondit Ibrahim : mais comme ils font au moins plus polis , ils penfent ainfi s'aflurer de la rete- nue de leurs femmes , en intéreffant leur vanité par la liberté qu'ils leur laifient.AuilîafTure-t-on quelles font beaucoup plusefclaves desbienféan- ces que les Perfanes qu'on tient ren- fermées, & que,pourvû qu'elles rem- pliiïent une forte d'égards qu'elle fe font impofés envers le Public , il les difpenfe, après cela, volontiers du
jefte.
Vous fçavez fans doute à ce fujet cette hiftoire attribuée à un grand Seigneur de Memphis , nommé Iroc, lequel vivoit fous le régne précédent. Non , dit le Chinois , nous n'avons point oui parler de cet homme dans la Chine; faites-moi la grâce de m'ap- prendre qui il étoit. Ibrahim reprit : te fut un homme célèbre par (es plaû
L'O'PTfQUÊ. 5:1
îantéries & par fes bonts mots. En ce cas 5 je ne dois point m' étonner , re- partit Ifmazeb , (i la réputation de ce Seigneur Egyptien n'a point pafTé les mers pour venir jufqu'à nous y car on a une averfion finguliere dans la Chine pour cette efpéce que vous- nommez plaifans , & l'on y regarde généralement les bons mots comme une incontinence d'efprit & une ma- 1-adie de jugement : mais cela ne m'empêchera point de prendre part k î'hiftoire de votre Egyptien , & de^ l'écouter avec plaifir».
Cette petite aventure,dit Ibrahîmi \^ous prouvera , malgré la liberté que ks Habitans du- Nil laiflent à leurs- femmes y le peu: d'opinion qa'ila ont de leur fagefle.
Il vivoit à îa Cour de Memphis- tme Dame dontl'air contagieux qu'on y refpire n'avoit point corrompu les moeurs. Elle étoit jolie fans lecroireî
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& fans être opulente, elle ne faifoit point debrigues ponr devenir riche: elle n'eflayoit de féduire aucun Mi- niftre par l'artifice de fes charmes ; elle avoit un mari pour lequel toure la Cour vovoit avec étonncment fâ tendrefle. Cependant elle n'avoit point jugé à propos de fe faire dé- vote pour paroître avoir un carade- re : elle croyoit à l'amitié ; mais fous ce nom elle n'avoit point d'amans y quoique plufieurs lui rendifl'ent hom- mage. Tout le monde dlfoit que cette femme-là n'étoit point faite pour être à la Cour ; & l'on étoit étonné qu'elle n'allât point s'enfouir dans une de (es terres.
Le Seigneur Iroc qui s'étoit per- fuadé avoir des raifons de ne point croire à la vertu des femmes, forma un jour le projet d'éprouver cette femme finguliere.
Il fut chez elle : il la trouva abat- te par la triflelTe, Quel chagrin, lui
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dit-il , peut obfcurcir vos attraits ? Elle lui apprit que fon époux venoit de perdre un procès de cent mille écus, parce qu'il n'avoir point été folliciter les Juges, & qu'il avoit oublié de lailTer vingt-cinq louis fur le bureau du Secrétaire d'un de _fes Rapporteurs. Elle ajoura que cette infortune la touchoit peu per- fonneliement : elle ne plaignoit que fon mari, à qni elle penioit que cette difgr^ce étoit plus fenfible qu'à elle.
Iroc commença par la louer fur fa fermeté; enfuite il la loua avec adrefle fur fes autres vertus , & finit par la louer fur (es charmes. Il vit qu'elle fourioit : oh , oh ! dit-il en lui-même, elle eft femme dès que la louange lui plaît, & puifqu'elle eft femme, elle fe laiflera vaincre.
Alors , il lui dit : votre malheur , Madame , n'eft pas fans remède ; il eft de§ amis qui fç fççpnt un mériïç de
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l'effacer. Je fuis perfuadée , lui ré- pondit-elle , que j'en ai quelques-- uns ; mais je ne puis accepter ce que je ne fuis point en état de rendre. Ce ne fera pas-là leur crainte , lui repli- qua-t-il , & ce ne doit point être la vôtre : avec tant de charmes on n'a point ù redouter d'être ingrate, & cent mille écus ne font pas introu- vables.
Mais elle entra , à ces mots, dans- une furieufe colère : elle eut befoin de toute la politeffe de la Cour pour ne pas de'vifager Iroc; & fur le^ champ elle voulut fe retirer.
Il l'arrêta. Je conçois, ajouta-t-il,. que cent mille écus font au^defTous de Yos charmes. Alors il employa, touie foa adrefTe à lui faire. agréer le double de cette fomme.
La coJere de la Dame fembla aug- menter avec le doublement des cent mille écus : miais Iroc remarqua quel» îe ne parloit plus de fe retirer.-
L' O p T r Q u E, 3 j
Il rafTembla de nouveau toutes les refl'ources de fon éloquence, pour apprivoifer l'excefTive délicatefïe de cette Dame avec l'offre d'un million. Elle pleura, & fe plaignit au Sei- gneur Egyptien de la mauvaife opi- nion qu'il avoit d'elle. Il en ajouta deux : elle ne répondit que par fon Élence , & s'écria enfuite à voix baffe i ah , Iroc , que vous êtes preffant ! ..« Ges deux millions où font-ils ?
A l'égard des deux millions , re- pliqua-t-il , Je ne les ai pas j mais j'ai trouvé ma P .... *
Cependant ,. continua Ibrahim 3, ne jugez point, par ce tableaa, de la verta des Egyptiennes : il y en a plus parmi elles que partout ailleurs ; & je fuis même étonné qu'expofées fans ceffe, par la facilité de nos ufa- ges , au danger de fuccomber , elles aient .t^t de force pour conferver une.: Êgeffe que les hommes s'empreffent:
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continuellement de leur ravif , Bc qu'ils font loin d'imiter.
Pendant qu'ils parloient,une petite Egyptienne maigre & vive , plus fc- diiîfante que jolie , plus brillante que fraîche, vint s'afTeoir près d'eux , con- dui'-e par un a^tos homme dont li phifîonomie froide & flegmatique dëceloit le caractère. Ils parlèrent d'abord (î bas, qu'il fat impofïïble d'entendre ce qu'ils difoienf.
Voici le moment , dit le Chinois à Ibrahim, d'exercer vo'ire lorgnette , & de me montrer comment les hom- mes pèchent par défaut d'Optique, J'imagme que le fpedacle de ces deux âmes doit être aflez plaifant pour un Chinois.
Cette femme , répondit le Sage ,~ cfl: avec Ton amant : elle lui fait main- tenant des reproches amers ; ils font à la veille d'une rupture : non qu'il foi: infidèle ; l'habitude lui tient lieu
de goût ; i! lui en coûceroit trop pour changer ; il eft accoutumé aux défauts de cette femme ; & comme il çft perfuddé qu'elles en ont toutes , il a un éloignement décidé pour le tra- vail qu'il envifage à fe faire aux dé- fauts d'une nouvelle. Elle , de fon côté , ne le croit fufceptible d'inconf- tance , que parce qu'elle en a été elle- même coupable plus d'une fois de^ puis qu'ils font liés. Une femme veut toujoiirsjuger un homme d'après elle- rnême. Il l'a prife par défœuvrement j il l'a gardée par parelfe , & il la quit- tera par fatigue. Ils fe feroient épar- gné mutuellement çç dénouement inévitable , fi , en formant cet enga- gement , ils çn avoient apperçu le point de vue.
Le Chinois demanda à Ibrahim quel écoit un autre gros,court & petit homme , dont la circonférence éga- ioit la hauteur. Il paroît, ditifma-
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2eb , ique c'eft un perfonnage impor- tant ; car il dide i^es avis d'un ton de Juge , & contredit tout le monde impunément. C'eft apparemment par quelque grand fecret de Médecine pour la facilité de la refpiratioPjqu'on voit fa bouche pomper l'air en fe bourfoufflant , Se le rendre d'une ma- nière qui fait croire qu'il a eu bien de la peine à ce travail : il dit même quelques duretés à quelques grands Seigneurs qui n'en font que rire. En ce moment, un grand homme fec, maigre & pale aborda , avec les ré- vérences les plus humbles, le per- fonnage. Le Chinois entendit qu'il difoit à cet homme , bon jour , mon ami ; Meilleurs, c'eft un Poiite , con- tinua-t-il , en le présentant à ceux qui l'entouroient j il fera fon chemin ; il fait bien des vers, & c'eft tout dans ce fiécle-ci : d'ailleurs il a eu l'adrefle <le fe faufiler avec les Comédiens i
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auflî Tes Pièces ont-elles eu beaucoup de repréfentations. Je le fais quelque- fois manger à l'office; il divertit mes gens; il eft original : je lui fais du bien ; il me dédie quelques petits Li- vres drôles s que mes Efclaves s'amu- fent à lire dans l'anti-chambre. Ah , çà ! mon ami , tu fouperas avec nous ce foir : j'ai des Auteurs ; il faut bien s'amufer à quelque chofe : c'efl: ma fureur, moi , que l'efprit ; & je dour- nerois , je crois, deux de mes che- vaux pour un homme d'efprit.
Lorfque le Perfonnage eut fini de parler, Ifmazeb dit au Sage : je vous prie de m'apprendre quel eft ce grand Seigneur qui parle ainfî. C'eft unTrai- tant qui eft à la veille de faixe banque- route,lui répondit Ibrahim, Il fe laif- foit gouverner par une fille d'Opéra ; c eft elle qui plaçoit les Domeftiques dans la maifon du Publicain ; elle aiommoit aux emplois > elle lui ^
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donné un Secictaiie qui l'a volé, un Valet-de-chambre qui a voulu l'af- fafliner, & un Médecin qui exécutera fûi ement le projet que le Valet-de- chambre a mahouc. Il adore cette fille, parce qu'elle lui coû'^e ex^ellî- vement. Le propre des hommes eft de s'attacher moins par les bienfaits qu'ils reçoivent , que par ceux qu'ils font. Hier le Traitant a furpris dans un bois qui n'eft qu'à deux lieues de Memphis , fa Maîtrefle té:e à tête avec un jeune Sarmate. Elle n'a pas fait fèmblant de voir l'homme de finance. A fon retour, il a cru pouvoir ufer du droit de reproches : mais elle lui a déclaré que fon bail étoit fini. Il efl: parvenu à oublier cette volage : mais il ne peut ôter de fa mémoire le ren- Verfement de fa fortune ; & c'efl cette penfée qui l'afflige. Il fe pardonne aifément d'avoir manqué d'Optique îdans le fond qu'il devoit faire fur une
fille
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fille d'Opéra i mais il eft inconfolabîô d'en avoir manqué dans la régie de Tes affaires; il regrette foiblement d'avoir été trompé comme amant ; il n'eft défolé que de l'avoir été comme PubJicain.
Ibrahim parloit encore, lorfqu'un homme magnifiquement vêtu defcen- dit d'un fuperbe équipage : il avoit la phifionomie arrogante & le main- tien moqueur. Il aborda froidement deux Egyptiens qui étoient aflis à quelques pas d'Ibrahim. Le Chinois fut curieux de fçavoir quel étoit cet homme , & quels étoient ceux qu'il venoit d'aborder. Ibrahim lui remit lui-même fa lorgnette , & il vit que c'étoit un bel efprit aux gages d'un grand Seigneur Egyptien» & que les deux autres hommes étoient fes frè- res. Leur hiftoire eft afïez plaifante , dit Ibrahim : j'en ai fçu à diverfes re- prifes toutes les particularités , par le
D
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moyen de ma lorgnette. Le Com**- pagnon d'Ibrahim le pria de la lui laconter j & le Sage commença ainfi,
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CHAPITRE IV.
Histoire dis trois Freres»-
V-J E s trois Frères font fils d*uîï' Satrape d'HéliopoIis. Il avoit cru s- attirer la Gonfidération par un fade immenfe : fa table étoit ouverte à fes- Compatriotes & aux Etrangers. Il éprouva ce qui arrive ordinairement r ià fortune s'altéra;. il fut obligé de- ïetrancherfonfaftevil vit avec doU'- leur f eftime &. les hommages qu'ori- lui rendoit difparoître avec ^qs ri- ehelTes : il avoit acquis la réputation- d'homme d'efprit tandis qu'il avoit été riche j. on le trouva fot lorfqu'il^ devint pauvre. L'oeil du Public n'eft pas long-tems la dupe du- faux :1e: mépris chez lui fuccéde- rapidement à l'admiration qu'on- lui a furprife»*
Bij;
'sf^ L' Optique. Le Satrape fe vit obligé de vendre fa charge ; il vécut abandonné , Se mourut oublié.
Ses trois fils n'héritèrent de lui que rheureufe éducation qu'ils dé- voient à fon fafte plutôt qu'à fa tendreffe. Il les avoit élevés pour fa gloire & non pour la leur. Si l'on pénétroit toutes les a(5tions des hom- mes avec l'œil de l'Optique , ce qui s'attire nos louanges deviendroit di- gne de notre mépris.
Ils avoient à Memphis un parerrt ami du Miniftre; ils crurent, félon l'ufage des Provinciaux , leur fortu- ne faite ; ils étoient nés avec de l'ef- prit & des talens , mais avec des in- clinations différentes. Ils fe firent pré- fenter par leur parent au f^Iiniftre qui s'étoit fait informer à quel genre d'emploi ils étoient propres. L'aîné fut interrogé le premier par le Minif- tre fur ce qu'il fçavoit faire. Il répon- ^dit qu'il fçavoit IHiftoire , la Géo-
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graphie ; qu'il . éulîiiroit dans la Pein- ture & dans la Poëfie ; qu'il chantoit & danfoit fort bien. Le Miniilre lui dit , je vous prends pour mon bel efprit ; je vous donne ma table & m logement dans mon Palais , & je me charge de votre entretien. Le fécond fut interrogé & il répondit : je fçais les. nombres de Pitagore ; j'ai para- phrafé en langue Egyptienne les Elé- mens de Newton ; j'ai fait des differ- tations fur la fubllance &: l'accident, lesmonades & fharmonie préétablie ; J'ai commenté la Phyfîque expéri- mentale de M. l'Abbé Nolet, & J'ai déjà trouvé les trois quatrièmes de la quadrature du cercle. Je vous prends, dit le Miniftre , pour mon Phyficien ; de fur le champ il lui fit expédier le brevet d'aune penfion de i ooo 1. fur le Tréfor royal de Memphis. Le dernier parut, & dit : je fçais très-peu de cho- *fps j mais ma mère eft pauvre , & j V-
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père que le dedr de lui être utile mâf' rendra propre à quelque genre de travail qu'on veuille m'employer,- 'Alors le Miniftre lui dit : je vous prends dans mes Bureaux , & je vous donne fix cens livres d'appointemens. Il y a dix ans que les trois Frères font en poiTeliion de leurs portes. Le premier eft toujours chez le Miniftre : il fait l'amufement de la compagnie ; il eft lame de toutes les parties i il y eft plus fêté que jamais. Ainfi ne vous étonnez pas s'il vous a paru fat ; il faut un caraélere dans le monde; & les beaux efprlts qui n'en ont point etv propre , ont naturellement beaucoup' plus de pente à fe revêtir de celui- ci que de tout autre : mais cependant fa fortune eft toujours au même pé- riode ; ce char que vous voyez eft au; Miniftre ; il n'a rien en propre que fa fatuité ; & la moindre révolution^ ^u'il ne prévoit gas ^ peut le mettre à.
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chaque infiant en danger de fe voie réduit à ce feul bien-là.
Le fécond eft toujours Phyficien ;. & ne court pas des rifques fi grands :. il ne peut efpércr de devenir riche 5 mais il n'a point à craindre de deve- nir pauvre.
Le troifiéme , dont refprit étoit neuf & acflif 3 prit aifcment la teinte des affaires : il s'y diftingua ava'nta- geufement. Il eft monté de grades en grades, jufqu'à la confiance du Mi- niflre , qui l'a chargé des affaires les plus épineufes, & Ta fait fon pre- mier Secrétaire : il pofféde actuelle- ment quarante mille livres de rente ,. indépendantes des événemens ; & il jouit de feftime du Miniftre de de celle du Public.
Vous voyez par-là, continua îbra— ïiim , que tout dépend daus la vie de la façon de voir Se de ftulir l'Optiqua^ des chofes».
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En ce moment , un Efclave vint dire avec emprelîement quelque cho- fe à l'oreille de l'aîné des trois Frè- res ; il pâlit, & pouffa un cri effrayant ; enfuite, fans prendre congé de Tes deux frères , il remonta précipitam- ment dans Ton char ; & bientôt la voituie fut perdue de vue. Ibrahim , pendant cet intervalle , avoit braqué fa lorgnette fur lui ; & voici de quel le manière il expliqua au Chinois le trouble du bel efprit Iléliopolitain»
CHAPITRE
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CHAPITRE V.
Quelle nouvelle apprend le bel Efprlt Breton. Continuité des ejfais de la Lorgnette»
V_>« E que j'avoîs prévu eft arrivé,' «dit Ibrahim , le Miniftre vient de
mourir fans avoir fait de teftament, XiQ plus brillant des trois Frères va
devenir le plus obfcur. Celui qui lo- geoit dans un appartement fuperbe ; va bientôt n'avoir plus d'afyle : ceux qui ne carefToient en lui que le Mi- niftre qui le protégeoit, vont détour- ner leurs yeux de fa mifere ; fes ta- lens le rendoient égal aux hommes fupérieurs , tant qu'il fut protégé, ils vont le rendre inférieur aux plus vils humains , parce que les hommes pré- f^vent ce qui ell utile à ce qui n efl
yo L' O p T I Q u E. qu'agréable; ilvarefTemblerauxreux d'artifice qui n'ont brillé qu'un inf- tant, pour être remplacés par une obfcurité que leur éclat a rendu plus profonde.
Ibrahim n'avoit pas encore cefTé de parler, lorfqu'Ifmazeb remarqua au fond du lieu de rafraîchiflement crois ou quatre hommes qui parloient avec beaucoup d'agitation. Il deman? da à Ibrahim quels étoient ces per- fonnages. Après avoir fait ufage dç fa lorgnette, voici ce que le Sage ré-? pondit.
Ce font des hommes à projets, qui n'étant habitués qu'-à voir la moLr tié des chofes, fe font convaincus que cela fufïifoit pour fe mettre à la tête de diverfes entreprifes.
Le premier a raifonné ainfi : Je fuis dans les aflFaires; donc j'ai de J'efprit : je fuis riche ; c'eft une fé- conde preuve que j'ai de l'efprit ; jq
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me fens une envie démefurée de le devenir davantage; c'eft encore une preuve concluante que j'ai de l'efprit. Il arriva qu'un jour on créa une nou- velle manufadurê de curredents : il s'y intéreflà , & n'y f^it pas heureux. KJn autre jour on en créa une de pi- pes : il eft évident , dit - il , qu'en 'AlTyrie & en Perfe feulement ( fup- pofé qu'il n'y eût que la moitié des femmes qui fumafïènt ), on peut ven- idre au moins un milliard 2 millions Î800 mille pipes par an ; d'après ce talcul, je ne vois aucun rifque à m'intérefler dans cette affaire. Cepen- dant à peine y fut-il aflTocié , qu'il eft arrivé que les AflTyriens ont jugé à propos de garder leurs^pipes , & que les Perfans en ayant pris quelques- unes pour modèle , ont imaginé qu'il leur feroit plus court d'en faire fa-' briquer ches; eux de femblables, que ^§ donner à leurs voifms la peine dç
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jburs en apporrer de li loin : en cojW lîfqueîice ils ont défendu J entrée dq toutes pipes Egyptiennes dans l'éten- due de leur contrée. Cependant les Quvriçrs qui étoient fous la diredion de cet homme , lui ont intenté de gros jaroeès , pour l'exhorter à leur fournir des fonds. Il eft à la veille de faire banqueroute ; & il fe prépare clans ce moment à la faire la plus jif^anete qu'il le pourra,
Lc'fçcond de ces hommes s'eft dit : )e ne vois qu'une foule d'abus dang l'Etat; je m'étonne comment il fub^ fiÙQ, & fi j'étois Miniftre, je lesfup- primçrois. Il le devint. Il ôta, ainfi qu'il i'àvoit pïoijîis, les anciens abus, & en créa de nouveaux qui rendirent k mal plus grand qu'il n'étoit. Parmi tant de chofes qu'il voyoit avant i^'être Miniftre, il n'avoit pas vu que la pplitique fçait tirçr parti de ces ^bu5,'^ fe les rçndjce nécefTaireSi fi^
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i^ue l'Etat reflemble à un eftomaà C|ue foutient dans (es maladies uA régime doux & tempéré , & qu é* nervent les remèdes violen$<
Le troifiéme , en raifonnanten lui-^» même , a parlé ainfi : Quoique je n'ay e jamais vu un foe de charrue , ce n'ell: pas une raifon pour ne pas faire ma fortune , en régiflant les terres dô quelques grands Seigneurs : leurs biens , à la vérité , peuvent dépérir entre mes mains ; mais moi je nô fçaurois manquer de m'enrichir. Il eft arrivé ce qu'il avoit prédit. Il a tout ruiné , excepté lui-même; & cet homme eft le feul des quatre qui ait vu lés chofes comme elles devoienc arriver.
Le dernier enfin fe dit un jour : Je vois mes Fermiers qui font opulens ; cependant ils payent la taille au Roi d'Egypte, ?i font chargés d'une nom- breufe famille ; il eft clair que mol
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5'4' L' O p T T Q u ir. qui n'ai point ces charges-là, jefuïs une dupe d'affermer mes terres,'& de ne les point faire valoir par moi-mê- me ; il eft certain qu'en fuivant à la lettre les Livres de M. dt Rlaumur, le Journal économique , l'Agrono- me , &c. je puis tripler facilement mes revenus. II eut à peine achevé ces mots , qu'il retira fes terres des mainsdesFermiers: par malheur elles ne rapportèrent Ja première année que la moitié de ce qu'elles avoient produit les années précédentes , tan-« dis que celles de {qs voifins avoienû doublé de rapport cette même annéeg Il fe confola , & fe dit en lui-même : je vais bâtir un beau four à poulets f avec quatre mille œufs , j'aurai quatre mille poulets,& cela fans autre effort que de faire du feu , & de veiller quelques nuits. Quand le four fut conflruit, il veilla lui-même pendant (ix femaines à l'éclofement de it%
teufs. Dans l'intervalle de ce tems , il gagna une fluxion de poitrine; ce« pendant il guérit , & fe confola en- core , en difant î avec quatre mille poulets je ferai bien dédommagé de tnes peines & des frais de ma mala- die. Mais il arriva que des quatre mille œufs il y en eut à peine vingt d'éclos; parmi ces vingt, il y eut à peine trois poulets qui vécurent ; bientôt ces trois fe réduifirent à un , lequel mourut enfin en dépit des Li- vres de M. de Réaumur. Il n'éprouva pas plus de fuccès dans les fours à fu- mier. Il a une paflion finguliere pour tous les fyftémes nouveaux,fans pen- fer que parmi lés meilleures décou- vertes il y a toujours loin de la théo- rie à la pratique. Il a donné ces jouis pafTés dix louis pour une bêche qui enlevé en cinq ou fix jours quelques pouces de terre de plus que les bêches ordinaires : chaque jour il vend une E iiij
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terre, pour fub venir aux frais de? autres , fa ruine entière ne le con- vaincra pas ; il fe perfuadera plus ai- fément que la nature a tort , que de penfer que fes livres pulffent fe tromper.
Non que je blâme les hommes, continua Ibrahim , de fe livrer aux nouvelles découvertes , elles peu- vent être utiles, & tendent àl'accroif- fement de l'efprit humain : mai.s leur abus eft dangereux ; & pour un petit nombre d'hommes fenfés qu'elles éclairent , elles en égarent mille au- tres. Je crois voir un aveugle qui tient un flambeau pour fe conduire, avec lequel , faus le vouloir , il met le feu à fa maifon.
Ce tableau fut remplacé par celui d'une jeune femme qui paroilFoit avoir été jolie, mais qui fembloit abattue par la douleur. Un jeune homme aulH trifte qu'elle^l'aççompa-
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gnolt froidement & d'un air con- traint : la mifere & l'indigence fem- bloient avoir imprégné de leur fceau l'air & le maintien de tous les deux; un ton d'aigreur réciproque paroif- foit refpirer jufques dans leur filence; de leurs yeux qui craignoient de fe rencontrer , fe reprocboient fecret- tement leur infortune.
Dites-moi , s'il vous plaît , quels font ces deux autres perfonnages , demanda encore Ifmazeb à Ibrahim. Leur hiftoire fera longue, répondit le petithomme;j'aivuendifFérenstem'î, par le fecours de ma lorgnette,le com- mencement , la fuite & la fin de leurs aventures ; j'en avois prévu le dé- nouement ; & j'ai pleuré fur la fatale connoiflance qui m'a fouvent fait voir les malheurs des hommes , fans m'a- voir donné le pouvoir de les préve- nir. PuilTe cette hiftoire , qui vous in- lérelTera, vous apprendre à vous met-
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tre en carde contre l'imprudence dé Vos démarches , & à bien réfléchit avant de rien entreprendre. Rien n'efl: indifférentdanslavie;tout dépend de la moindre circonftante employée ou négligée : il n'y a qu'une route qui conduife au vrai ; le point eft de la faifir ; & le moindre pas hors de cette route fuffit encore pour égarer & en éloigner fouvent fans retour.
Ifmazeb eût volontiers fait grâce à Ibrahim de cette Ion gue morale : mais la crainte de défobliger le Sage; lâ lui fit fupporter patiemment , en fa- veur del'hiftoire qu'il lui promettoit. Il lui prêta fîlence, & le petit homme commença ce que le Ledeur verra dans le Chapitre fuivant , s'il fe don- ne la peine de le lire.
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CHAPITRE VI.
Quelle femme étoit Oltam. Evênc-' ment qui prouve combien les évu' nouijfemens font dangereux.
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E jeune homme & fa compagne , dit Ibrahim , font mariés enfemble. Cette jeune Amante , native des en- virons de MvgdoSjS'appelloit Néyra, Sa mère, nommée Oltane Kamba- dos , la plus laide femme du canton , s'enorgueilliffoit d'une fagefle de qua- rante ans que les hommes ne lui avoient jamais enviée. EUeavoitpof- fédé un mari le plus doux de tous les hommes , lequel affommé du fracas perpétuel de cette vertu, étoit mort de chagrin d'avoir époufé une femme Ç\ vertueufe.
Dès qu'il fut mort , elle apprit à
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Néyra que tous les hommes étoîent des fcclérats , & qu'il n'y avoi: aU monde que fon mari qui eut été un homme de bien<
Elle lui dit qu'il falloit fléchir le genou devant les Crocodilles ; mais elle oublia de lui recommander d'ai- mer celui qui les avoit faits : elle rinftruifit avec exaftitude de tous les dangers où entraîne le vice, & ne Ce fouvint point du tout de lui enfeigneif les moyens de les éviter.
Peut-être, continua Ibrahim , que vous fsrez bien aife d'apprendre le caradere de cette mère : elle avoif celui du peuple, c'eft-à-dire, aucun, ou celui qui dépend des circonftan- ces. Il falloit des coups bizarres de extraordinaires pour remuer chez elle l'intérêt, & pour la tirer du cer- cled'habitude dans lequel febrifoient fans effet les objets les plus fenfîbles, dhs qu'ils étoient communs. Une mai*
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fon qui tuoit, en s'écroulant , deux ou trois hommes , la frappoit davan-» tage qu'une maladie épidémiquequi enlevoit dans une Ville cinq ou fix cens perfonnes; &: un homme afîaf- fine lui faifoit plus d'imprefîîon que fo.n meilleur ami mort dans fon lit de maladie.
Dans la famille des Kambados ; difoit^elle un jour à Néyra , on n'a jamais bronché fur l'article de l'hon^ neur. Votre grand'mere qui n'avoit jamais appris à lire ni à écrire, étoif ^n vénération dans toute la Province de Myçdos , & paffoit pour l'oracle du canton: elle déteftoit les hommes, ^ ne put même parvenir à aimer vo- ire grand-pere , malgré les follicita^ tions que lui faiOpit à cet égard un jeune voifin en qui elle reconnoiffoit. {beaucoup de fageffe. Elle m'a éleyée dans ces principes , & je veux vous llever dQ mémQ : ce n'efl ^u'en mf
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bien fouettant , qu'elle m'a enfeig'nè la raifon ; j'efpere en agir ainfi avec vous. Je ne fçais pas trop comment vous expliquer la nature de vos de- voirs, parce que je n'ai jamais lu de ces vilains Romansqui gâtent le cœur (dés jeunes filles : mais foyez fage , Se voilà tout j je n'en fçais pas davan- tage.
Néy ra qui croyoittoutes les mères faites ainfi, la remercia avec douceur de fes leçonSi ôclui promit d'en pro- fiter.
La fille d'Oltane avoit un oncle Curé,qui,àrinfçu de fa naere^lui prê- toit des livres,parmi lefquels étoient des Romans : elle y vit des hommes qui ne reOTembloient point à la pein- ture affrcufe que fa mère avoit faite d'eux. Hélas, difoit-elle.que ceux-ci font aimables ! c'eft bien dommage qu'ils ne foient que dans des livres. Ç'étoit la mode dans ce tems-I»
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dans toute l'Egypte de donner aux jeunes fiiJes , au lieu de MaîtreiTes , de jeunes Maîtres beaux & bien faits , tous la plupart les plus fats & les plus impertinens qu'on pouvoit trouver , parce que c'étoit ceux qui avoient la vogue. Les Egyptiennes avoient înéme pouffé cet ufage fi loin,qu'elles avoient eu foin de fubftituer les hom- mes aux femmes dans les fondions les plus fecrettes de leur fervice. Elles avoient des CoëflTeurs & des Tail- leurs : nos élégants de Memphis font même étonnés de ce que la plupart des femmes qui difent à préfent mon .Valet- de-chambre , fe fervent encore de Lingeres & de Couturières.
La mère de Néyra qui ne voyoit de mal qu'en s'écartant de la pratique commune , fit venir des Maîtres dans fon châteaUjdès que Néyra eût quinze ans. Parmi ces Maîtres ^ il y eut un îçune Jiomme beau & bienfait, ^ui f§.
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nommoit Zelnor ; il n'avoit point encore éré à Memphis, & fon cœur tout neuf n'avoit pas été gâté dans des petits foupers par des femmes de qualité ; il étoit doux , ht)nnête, poli , ôc ne fe doutoit pas qu'un joli homme à talens pût être impunément fat & .impertinent.
Zelnor étoit du canton ; il venoît tous les jours montrer la mufique à Neyra : à peine avoit-il vingt ans; & fa timidité le faifoit rougir , lorf- que les yeux de la fille d'Oltane tom- boientrurlesfiens;&:Neyrarougiflbit a fon tour de l'avoir vu rougir. Il lui iéchappoit, dans (es leçons de mufi- que, quelques foupirs qui n'étoient pas marqués par la notte , auxquels Néyrarépondoitleplusdifcrétement qu'elle pouvoit par d'autres foupirs. Il étoit trifte & rêveur lorfqu'il étoit feul avec elle ; il oubliolt fou- f^ut de continuer fa leçon ; & Néyra .
çublioi^
L' Optique. tf êublioit de l'en farre refiTouvenir. Un jour qu'elle avoit approché Ton vifa- ge un peu trop près du fîen , il l'em- braffa : alors encore plein de Ton trou- ble , il n'attendit pas les reproches de Néyra ; il fe retira précipitamment , & depuis ce jour-là il ne reparut plus.
La fille d'Oltane fut très en colère contre la hardielîe de Zelnor : mais quand elle le vit pr.rti , elle confidéra que cette colère devenoit alors inu- tile , & elle fe difoit : je fuis loin de m'écarter des leçons de ma mère ; mais je ne conço's pas comment je fuis obligée d'erre fâchée d'une chofe qui m'a fait tant de plaifir : il efl: pro- bable que ces. fortes de chofes-là ne veulent point être raifonnées; & il faut croire que l'aârion de Zelnor eft un mal , puiiqu'il ne reparoît plus.
Zelnor, pour colorer les matifs de fon abfence, fit' courir le bruit i^u'il étoit malade, Oitane le crut, Sç
4S L'OpTtQ.uR
ne s'en inquiéta pas- davantage : maïs Néyra s'en affligea, parce qu'elle ne- croyoit point voir de mal dans cette affliction ; elle penfa qu'un pareil in- térêt étoit légitime en faveur d'un Maître , lequel lui avoit paru avoir beaucoup de mérite , parce qu'il étoic jeune ôc bien fait. Le Ciel le punit bien féverement de fon crime , s'é- crioit-elle : il mourra peut-être fans fçavoir que je lui pardonne. Elle pleu- roit en difant ces mots ; mais elle? n'ofa pleurer devant Oltane. Cett& contrainte altéra fa funté : elle ofa en- core moins refufer les alimenspréfcn- tés par fa mère; mais lorfqu elle étoic feule , elle les jettoit par la fenêtre. Par cette voie, ajoutoit-elle, on croira que je les ai pris ; & de cette ma- nière nul ne s'oppofera à ma mort.
Cependant elle s'affoiblifToit , & continuoit de parler ainfi : Mais quelle eit donc la nature de mon mal? N'eft;
L* O P T I Q U E. 6j
il pas bizarre que je fois malade, parce que Zelnor 1 eft aullî? Qu'ont de commun monétat& le fien? Pour- quoi ne m'adrefie-je point à ma mère pour lui confier ma fituation ? Mais fî je m'adreflbis à Zelnor , il m'éclaire- roit fans doute. Je fens que je me meurs; il faut bieii que je lui dife adieu : je fuis sûre que ma mort l'af- fligera. Il efl: bien vrai que c'efi: un crime pour une fille de mon âge d'é- crire à un homme , mais aulfi pour- quoi ne vient-il pas ? Il m'épargne- roit cette faute; & d'ailleuts efVce un fi grand mal , puifque je vais mou- rir , & que je ne le verrai plus ? D'ail- leurs je confidere qu'il feroit utile que je le grondafîe du baifer qu'il a ea l'infolence de me donner. Comment le puis-je faire, s'il ne vient point? Ainfi, je le vois clairement, c'efi: une raifon de plus pour lui écrire. Je ne fuis plus furprife maintenant fi ce bai-
Fij
fer devoit être un grand mal; car c'efl lui feul fans doute qui caufe aujour- d'hui l'état oii je me trouve.
Ayant ainfi raifonné , Néyra pro- fita d'un moment où elle étoit feule, & écrivit ces mots :
33 Ne foyez point étonné de ce que )3 je vous écris aujourd'hui , pour me 33 plaindre à vous de la manière of- 93 fenfan!-e avec laquelle vousavez agi 33 avec moi le jour de notre dernière 33 entrevue. La jufte colère que j'en ai 33 reffentie, ou peut-être une punition 33 de votre hardiefle qui reflue fur 33 moi , font sûrement la caufe funefte 33 de l'état où je me vois réduite. Ap- 33 prenez donc que je meurs : n'allez 33 pas croire que le bruit de votre ma- 33 ladie ait caufé la mienne. Ma mère 33 m'avoit bien dit de me défier des 33 jeunes gens, qui font tous traîtres 33 & fcélérats. Aurois-je dû me défier ?> de vous, qui ne m'avez point pari^
L' O p T 1 5 u s. '^p- h reiïembler à ces jeunes gens-là. Je 33 me fens trop humiliée pour ofer r> m'adrefler à ma mère, &lui confier 33 mon fort ; je ne fçais , mais je me >j fens indigne de fes regards ; le Ciel w connoît cependant combien mon 53 cœur eft pur , & fi j'ai jamais eu lé 33 defTein de pécher envers lui. VouîJ î3 qui l'avez caufé , je ne fçais point 33 fi je dois vous demander votre pi- cctié pour mon fort: je ne fçais pas 33 même fi j'ai dû vous écrire ; je fens 33 cependant que cette démarche doit 3-3 être innocente , puifqu'elle adoucit 73 mes maux. Hélas ! j'ignore encore 33 fi j'aurois dû vous parler de ces 33 maux. Ma mère & mes Maîrres qui 93 m'apprennent tant de chofes , ne 33 m'ont point appris tout cela ; & 33 c'eft cela cependant qui fait que je 33 meurs «.
Quand cette Le^ tre fut écrite , Néyra dit à01tane:PuifqueZelnor> mon Maître, ne revient plus, je vais
70 L' O P T I Q U E.
lui renvoyer Tes livres de mufiquei Elle renferma fa Lettre parmi les li- vres ; & le paquet parvint ainfi àZel- iior. O Amour , par ton moyen une fille de quinze ans fuifit pour tromper ces argus de cinquante ! Tous les vices font précoces j il n'y a que la vertu de tardive.
Les foibles reftes de la fanté de Néyra paroifToient n'attendre que l'exécution de ce projet pour ache- ver de s'évanouir. Le délire s'empara d'elle : elle touchoit à fon moment fatal , dans un de ces intervalles de vie & de mort , au milieu defquels elle luttoit encore. Elle crut voir, &c vit elfedivement Zelnor à genoux , la tête appuyée fur fon lit ; & la bou- che collée fur une de fes mains. Eft- ce vous ? O Ciel î dit Neyra , d'une voix mourante , ma mère ne vous, a-t-elle point vu ? Non , belle Néyra , lui dit-il; tout le monde eft livré aix fommeil dans wette maifon ; votrç^
L'OpTÏQUÎT. yf
Garde s'eft endormie dans ce cabi- net, dont j'ai pris la clef; fi elle Te ré- veille , elle croira l'avoir oubliée ; i* faudra alors qu elle retourne fur fes pas j & j'aurai le tems de m'échap- per. Vous jugez par-là combien l'a- mour ...
Pendant qu'il parlok, Néyra étoir évanouie. Z Inor s'en apperçut. Quel embarras ! Il fe découvroit en appela lant du fecours : il et oit forcé de la fecourir fcul. Il arrofa le vifage de Néyra de ces larmes que l'amom-fait couler, & qui font plus touchantes que les plus vifs éclats de la joie. Il s'enhardit à elTayer de la rappeller à la vie , par la chaleur des baifers qu'il imprima fur fa bouche mou- rante. Au milieu des fecours qu'il lui donnoit , le fein de Néyra s'échappa de fon corfet. Quelle fituation pour un jeune homme de vingt ans auprès d'une femme évanouie qu'il adore, èc lorfque la timidité femble banniQ
7^ L' Ô p T r Q rr t:
par les circonllances ! Il ofa le pref-* fer de Tes mains brûlantes. Malheu-- feux ! il devoit fuir. Zelrior vertueux jufqu alors , oublia l'honneur , & fef retira chargé de remords. Mais quel fonds peut-ort faire fur une verni de vingt ans.
Cependant Néyra , en revenant à elle, rougit du défordre où elle fef trouvoit, & lequel avoit expofé Tes charmes à lavuedeZelnorrmaïselIe ignoroit la principale partie de fon attentat. Elle avoit revu Zelnor; & cette vue avoit afFoibli le germe de mort qui couvoit dans fon fèin. Elle confentit à manger , dans l'efpoir de le revoir encore. Mais ce Zelnor' Qu'elle chérifioit , n'étoit plus dignef' d'elle; il étolt livré aux remords : c6f crime n'étoit pas le feul ; & à for^e dé fagefle il avoit fait bien d'autres fo:- tifes , ainfi que nous le verrons par la; fuite,
gHAPITRÇ
L'Optique. ^^
CHAPITRE VIL
^Q U E L L E rencontre fait Neyra, Danger qu'il y a pour les jeunes filles de ne pas brûler les lettres de Leurs amans quand elles les ont lues.
A
Insi les fautes des pères, con- tinua Hibrahim , font comme un germe fatal qui fe multiplie dans les fautes des enfans. Le monde eft plein de fécurités mal entendues ; on fouf^. trait une fille à tous les hommes , excepté à (es maîtres , comme fi ces maîtres n'étoient pas des hommes* Une mère dit à fa fille , fuis l'amour , c'eft un monftre : bien-tôt cette mère donne un feftin , & elle prefcrit alors à fa fille de chanter des chanfons ç\x refpire l'amour le plus tendre ôC
7^ L'O P T T Q Û E.
le plus lafcif. On lui dit enfuite que les hommes font des traîtres dange- reux î mais on lui apprend qu'on lui deftine un de ces hommes pouc époux, & qu'il faudra l'aimer. D'où naiflentcescontradiftionsPSicen'efl: qu'il efl; des fécurités d'ufage , ainfi qu'il eft des vertus de convenance. Dans un cercle à Memphis , une femme de diftindion froncera le fourcil à la plaifanterie la plus in- nocente , &: fe livrera dans un petit fouper, aux plus grolîîeres équivo- ques. La même femme n'ofera paroi- tre en public, tête à tête , avec un feul Jiomme , fût-ce même fon mari , mais elle recevra, étant dans fon lit le ma-» tin,tête à tête, tousles hommes,excep» té fon mari ; parce que le public rit moins de ce qu'il fçait , que de ce qu'il voit : ce qui frappe (es yeux l'afFede plus- vivement que ce qui ijrappe fon ame. On eft vertueux
X^' P,^P T I Q-U E, 75
qae pour les autres.; il arrive rare- ment de l'être pour foi - même. Ainfi les fautes <ieNeyradevenoienc celles d'Oitane. Cette jeune amante avoit p.çché par rOptiquejmais a-t-on la vue bonne à feize ans ? A cet âg^ on eil accoutunié à ne rien voir paç fes propres yeux, ou l'on n'ofe point avoir une ame en propre, & ou l'oa ne penfe que par celle des autres.
Le Chinois qui çtolt accoutumé à penfer par extrait, laifTa entrevoir à Hibrahim , par l'inquiétude de fes mouvemens, l'ennui que lui c'aufoit fa morale : quelque goût qu'un fage ait naturellement pour les diiTerta- tions, le petit homme eut néanmoins la politefîe de s'apercevoir que fon compagnon trouvoit les fiennes dé- ..placées i il lui en fit civilement des excilfes , & il continua ainfi.
La fanté de Neyra reparoifibit. Un homme vint précipitament lui
Gij
75 L'OpTiQuè.
remettre une lettre , &: difparut fut îe champ. C'étoit Zelnor lui-même ; à peine Neyra avoit eu le tems de l'entrevoir. Cette fubite & courte aparition fembla lui faire prefTen- tir une partie de ce que la lettre alloit lui annoncer; elle l'ouvrit, & y lut ces mots.
3î J'ai fait tous mes malheurs & 35 lesvôtres; je fiiis un monftre odieux sj à moi-même ; mes crimes , ainfi »3 que mes maux , font irréparables. « Je pars pour me dérober pour jar 33 mais à vos regards, & pour tâcher , S3 s'il fe peut , de me cacher à mes »3 propres yeux. Je pars , & Je ne 53 vous laifle pas la feule infortunée : 95 mon fort' étoit d'aimer la vertu, » & de mourir le plus coupable & le 93 plus malheureux de tous les hom- 53 me-sen faifantàlafois trois infortu- ^'^ 53 nés. Neyra , il étoit réfervé à celui
)j qui VOUS adôroit , de combler vos
L' O P T 1 Q tJ ti 77^
5» malheurs. Je vous ai vue exj>i- 33 rante .... O Neyra ! je ne puis 3î achever; qu'il vous fuffife defçaa 33 voir , que, profanée par les tranf- 33 ports de mon funefle amour , le » plus grand des crimes vous a ren- 53 due à la lumière,
O ma mère ! s'écria Neyra après la leclure de cette lettre , vous me l'aviez bien dit que les hommes étoient des fcélérats. Ciel ! ajouta- t'elle en fondant en larmes , que lui avois-je fais à cet homme pour me deshonnorer ? Car il eft clair que e'eft cela qu'il entend par ce mot ds crime qu'il a dit- il commis. Hélas l j'ûvois cru qu'on pouvoit écrire à Un homme , fans qu'il en réfultât de pareils efiPets* Je conçois aftuelle- ment que l'amour eft un monftre qu'il faut fuir, puifque Zelnor dit que c'eft Tamour qui lui a fait faire ce grand crime. Ciel ! où fuirai-je , ma mère
fi iy
va lire mon deshonneur fur mort front; elle efi: bonne , mais par zele elle va le rendre public •, elle dira que j'ai ludes Romants Orna mère î je n'en lirai plus , je ne crois pour- tant pas que ce foit les Romans qui avent fait commettre à Zelnor cette méchante action; car il m'a afluré qu'il n'enlifoitpolntiIebarbaremehaifToit donc bien pour me traiter ainfi. Adieu ma mère, vous n'entendrez plus par- ler de votre maFheureufcNeyra qui maintenant eft indigne de vous. Cc- pendant^malgrévosavis, fi j'en eufl^ fçu plus long , je n'aurois pas été des h on n orée.
Et elle pleuroit avec une grande abondance; elle fe reflbuvint de cet oncle qui fe nommoit Ebrecan ; elle forma le projet de s'aller jetter entre {^^ bras , de lui confier fon fort , & de lui demander {^^ confeils. Il obtien- dra ma grâce de ma mère, continuoit-
X*0 PT I Q U ï. *f^
tîle , ou il me donnera les moyens de la mériter ; il eft bon , & il fçait bien qu'on ne peut pas répondre de foi quand on eft évanouie.
Ce projet fembla très-bon à Neyra; elle traverfa les jardins en s'en ap- plaadifTant, La demeure d'Ebrecan étoit à quelques ftades de celle d'Ol- tane. Neyra n'avoit pas prévu la longueur du chemin. Elle en fut ef- frayée ; bien-tôt la lafTîtude s'em- para d'elle ; Çqs pieds délicats meur- tris par les cailloux , pouvoient à peine la foutenir. Elle s'arrêta pour reprendre haleine, près d'une maifon qui bordoit le chemin. Une femme en fortit qui la vit pâle & tremblante. Cette femme furprife de voir une fille de cet âge à pied, au milieu des chemins , l'engagea à entrer dans fa maifon. Neyra accablée de fatigue > accepta cet offre. Quand ellefe fut re- pofée., la maîtrefle de cette habita-
G iv
So^ L' O p T r Q u t:
tîon folitaire > voulut fçavoir d'elltf qui elle étoit , mais Neyra lui dé- guifa Ton nom. J'allois voir , lui dir- elle , un oncle qui demeure à quel- ques pas d'ici , quand la lafTitude m'a forcée de m'arréter près de vo- tre maifon ; mais puis-je fçavoir à mon tour , ajouta-t-elle ». à qui j'ai tant d'obligation ?- Je m'appelle Aki- ne > lui répondit la maîtrefie de cette .demeure , je n'habite ces lieux que -depuis quelques jours. Il y a envii- rcHi un mois que j'y fus unie avec un jeune homme de Migdol i mai^ hélas ! k Ciel femble avoir verfé (es plus noires influences fur notre union , mon époux languit , attaqué d'une noire mélancolie , qui , dans la fleur de fa jeunefTe , le traîne à pas lents vers le tombeau ; depuis quelques jours il eft devenu plus fombre, & desfanglots involontaires -s'échappent de fa bouche, Si je n'é^
L' O P T I Q U T*. Vt\
toïs inftruite de la vertu de mon époux, iJfembleroitqueleCielpouï- fuit fur lui le châtiment de quelque grand forfait ;. quelquefois au milieu de nos plus tendres carefTes , il par roît frémir entre mes bras , & vou- loir s'en échapper avec horreur ; il a toujours différé jufques-ici fous di- vers prétextes les deriïieres preuves de fa tendrelTe ; cependant tous mers momens font marqués par les plus tendres attentions de fa part : il m'a dit qu'il alloit faire un voyage du:^ quel dependoit fa fanté; je ne fçais , mais quand il fera parti, j'ai, un pre^ fentiment que je ne le reverrai plus, Akine avoit à peine achevé de parler , que fon époux entm ; fon front humilié étoit panché vers la terre , il releva enfin fes regards abbattus ; il pâlit : Dieu ! s'écria-t-il , c'eft Neyra , vous rompez mes prcr jets , il failoit paîti; fans la revoif»
Êi L' O P T I Q Û B.
A ces mots Akine étoit reftee im- mobile pendant que Neyra éroit éva- nouie ; cependant elle difîimule fon trouble , elle fait tranfporter la fille d'Oltane dans un appartement où elle lui fait donner des fecours ; elle feint enfuite de fortir pour donner quelques ordres. Pendant ce tem$ Zelnor vole vers Neyra, réfolu d'eX-» pier fon crime en mourant à fes pieds.
Neyra frémit en l'appercevant ; elle voulut s'écrier, fa voix expira» {es Icvres avoient un mouvement rapide fans articuler aucun fon. Zel- lîor pâle & abattu , abord-i le lit de la fille d'Oltane , comme un cou- pable qui attend fon Arrct ; fes ge- noux trembloient fous lui, il n'avoLt point d'attitude , (es yeux s'ouvroient fans voir, il ne foupiroit point, fon cœur étoit trop preffé , il pleuroit encore moins , le feul mouvement
L' O P T I Q U Fi, S^f
précipité de fa poitrine , exprimoit le trouble de Ton ame ; il tomba à genoux au bord du lit de Neyra : barbare, que prétendez-vous de moi lui dit enfin Neyra d'une voix que' l'inflexion delà douleur rendoit plus touchante. Je ne prérends rien, s'écria Zelnor d'une voix étoufi^e i je vou- lois expirer à vos pieds , mais je n'en fuis pas digne. O Neyra ! écoutez- moi pour la dernière fois; non ,pour me plaindre , je ne le mérite pas J non , pour entendre ma juftification , je n'en ai point à produire, mais pour connoître tous mes maux & les vô- tres , & vous venger par rhorreuc (que je dois vous infpirer.
Je fuis marié , ajouta-t-il d'une voix fombre ; j'ai cru me fauver dans les bras d'une époufe , des malheurs que Je voyois prêts à fondre fur moi. O foiblefle de la vue de l'homme \ Ce vain remède , fans m'arracher au
§4 L' O P T I Q U t,
crime , n'a fervi qu'à combler mes maux & à le rendre irréparable. Mon premier forfait fut de vou-s adorer. Tête à tête avec un jeune objet , voit éclore par degrés Tes talens y y con- tribuerpar des foins , le voir s'élever & s'embellir comme une tendre fleuE fous la main du jardinier. . . . , , Ah \ Neyra. Quel hom-me eft infenfîble ? Pour moi en pareil cas , la vertu de la plupart des maîtres deMemphis, me paroîc furprenante , & je ne con- çois point co-mment ils font pour réfiflier à tant d'amorces. Né d'une famille eftimée dans Migdol , mais inférieure à la vôtre , j'ai prévu l'ob- ftacle éternel que la fiereté d'Oltane oppofolt à mes voeux ; alors pour la première fois , je redoutai de vous voir fenfiWe , ne pouvant efpérer de vous voir heureufe; alors j'évitai vos charmes , & je crus vaincre l'amour en lui ai'i'açhîinc fes traits, flélas I
L' O P T t Q U E. 8 J*
mes frères me prefToient de me ma- rier ; je crus que la puifTance douce Ôc vertueufe de l'himen afflirerolt ma tranquillité ; je me jettai aveuglement entre les bras d'Akine , comme un malade avale , en fermant les yeux, un bouillon amer dont il attend la fanté. Après cet engagement le re- pos fembla rentrer dans mon ame ; mais c'étoit un calme trompeur qui devoit être bien-tôt fliivi de l'orage ; j'étois en cet état lorfque votre lettre parut ; elk eft mourante , m'écriai-je , peut-être que je ne la reverrai plus. Ah ! du moins qu'elle fâche aupa-^ lavant les facrifices que je lui ai faitS;, ies nœuds que je viens de contra(fter>, en ne laiflant mon cœur ouvert qu'à la pitié , ne fuffifent-ils pas pour af- fermir ma vertu contre un fpedacle dangereux ; ainfi je meféduifois moi- même. Comment vous rapellerai-js ies eirconftances qui m'ont rendjJi
86 L'Opttquf;
fi coupable; je «e connoiflTois pîuj^ rien , je n'étois plus à moi , mon ame avoir cefïe Tes fonclions, & mes fens confomerent le crime fans le fentir.
^ Cependant l'époufe de Zelnor avbit écorné cette converlation. La jaloufîe fouvent aveugle , eft éclai- rée chez les femmes. Akine étoit jaloufe, parce que Zelnor étoit plus jeune qu'elle; elle craignoit plus de Je perdre, qu'elle ne fongeoit à mé- diter de le coîîferver. Zelnor étoit «ncore à genoux lorfqu'elle entra chez Neyra ; elle lança à la fiL'e d'Oltane un regard amer & ironi- «que qui l'eût humiliée , ii dans les grandes douleurs l'ame étoit fufcep- tibîe de fenfations étrangères à l'ob- jet dont elle eft afFeâ:ée. Neyra éroic retombée en foibiefle. Zelnor jugea alors à propos de fe retirer par difr .crétion , & cette difcrétion fut en-
L' O p T I Q ir E. 87
core la caufe d'un nouveau malheur, L'époufe de Zelnor dans le pre- mier accès de fa jaloufie , ofa abu- fer de la fituation de Neyra pour chercher elle-même quelque témoin convaincant dont fa vengeance pût faire ufage. Elle venoit d'entendre que Neyra avoir écrit à fon époux ; elle jugea que Zelnor devoit avoir aufli écrit a la fille d'Oltane; elle ne fut pas long-tems fans en trouver la fatale preuve ; cette lettre , Neyra ia portoit dans fon fein : heureufe de cette découverte , Akine ne fon- ■ gea plus qu'à fecourir fon ennemie pour rendre fa vengeance plus cruel- le ; elle avoit dévoré cette lettre avec une joie barbare , & dans fon tranfport elle vola chez la mère de Neyra.
Zelnor inquiet de la précipitation avec laquelle il avoit vu fortir fon époufe , revola vers Neyra i en çç
ÇS L* 0 p T f Q û ¥;
moment elle cherchoit la lettre qu'elle avoit perdue ; fon trouble apprit à Zelnor de quelle lettre il s'agiffoitt îl-ne douta point que fa femme ne îeût trouvée. Neyra & lui prévi- rent tous les malheurs que cette avan- ture alloit^ntraîner. OCiell fecoure- moi , s'écria-t-elle. Ciel ! faut-il donc que je (ok deshonnorée publique- ment. Ai-je afifez éprouvé de maux par ma faute & par vous cruel Zel- nor : barbare , que manque-t-il aux malheurs que tu m'as caufé , que tardes-tu ? Couronne tes forfaits en m'arrachant la vie i mais que me fert de t'accabler ? Je lis ton affreux remords fur ton front pâle &: conf- terné ; hélas! de quoi me fert toa remords , qu'à me rendra plus in- fortunée ; que dis-je ? Au nom des Dieux , arrache- moi de ces lieux , entraîne-mo i lo in de tous les regards : l^emoin de ma honte , conduis^moi
parmi
jparmi les Prêtrefles d'OfirIs. Ciel ! à quoi me réduis - tu dans morr malheur , qu'il faille que ce Toit de l'autêlir de tous mes maiix que j'at- tende encore, moirfecours. ;jv'Zelnof ■ fit préparer à la hâte une voiture oùNeyra & lui fe placèrent. Bien-tot ils perdirent de vue les hautes Tours de Mygdol , contens de fortir d'un écueil, fans voir devant eux le précipice où ils ailoient re- tomber. Les fautes- de l'amour fane comme une chaîne , la première en-z traîne toutes les autres^
M
^6 L' O P T I Q U E*»
CHAPITRE VIII.
Comme quoV Neyra & fon amant Voyagent enfenibU: Accident terrible qui leur arrive en chemin. Avanture de h'eyra dans la Foret. Danger
quelle -cprouvei' '^^ '" ■
! L.t'A.n E qui: ,; comme vous l'avez vu.» éi^oit de routes Jes Egip-- tiennes la femmç la plus fufc^ptible fur l'article de l'honneur , vola avec 'Akine à la demeure d'où Neyra & Zelnor venoient de partir ; le pre- mier tranfport des femmes de ce tems là ne connoiflbit point de bor- nes. Oltane s'écria. Votre époux m'a enlevé ma fille ; & pour vanger Taf- front fait aux Kambados , il efl: jufte c]u'i! foit pendu. Akine dit. Votre fille eft la caufe c^ue mon époux m 2
L' O P T I Q U E. $) 1
'Quitte ; il eft néceiTaire qu elle foie enfermée pour la vie au Grand- lîopital Général de Memphis; quoi- que ma fille me foit encore bien chè- re , dit Oltane , j'y confens, pourvu qu'on pende votre époux. Hélas l s'écria Akine , quelque douleur que j'aie à le voir pendre , je me ferai l'effort d'y foufcrire , pourvu que votre fille foit enfermée.
L'affaire fut portée devant les Juges , & la Sentence obtenue telle qu'elles la defiroient.
Cependant Neyra & Zelnor fai- foient route vers Rinocorure. Ils ne s'étoient point encore parlé ; ils crai- gnoient de fe regarder ; ils crai- gnoient encore plus de s'entendre. Zelnor tenoit encore la main de Neyra qu'elle lui avoit donnée pour monter en voiture > ôc ne fâchant pas qu'il la tenoit, il n'avoit pas encore fongé à la lui rendre, ni elle à la re-
Hij
^2 L'Optique;
tirer. Elle rompit enfin la premier*' lé filence , & lui dit fans le regarr- der ; hé bien Zelnor ! qu'allons-nous devenir; Quoi! c'eft avec vous que je fuis, vous près de qui je fens mon dépit s'affoiblir par un charme, af- freux que je ne conçois pas ; vous enfin dont le dernier crime eft de m'avoir appris que je vous aime- Hélas ! mon ignorance à cet égard/, «ût été un. malheur de moins pour moi , mais il vous étoit réfervé de combler tous mes maux. Elle fe tut , & s'enhardifTant à le regarder , vous fçavez , continua-t-elle , que je fuis Jiée avec des principes de fageffeôc (le vert~u ; fi vous êtes né vertueux vous-même , comme je le crois , vos maux égalent les miens , & vous n'êtes que trop puni ; & fi j'ai encore q^uelque grâce à demander à raoa boureau, ajouta-teUieen le regardant
V O p T r QUE*. P3? avec une expreffion douloureufe , partez dès l'iriftant même que je ferai arrivée parmi les PlxtrefTes d'Orofi- made. Sauviez - moi de l'horreur que je dois éprouver à vous voir ; éloignez -vous pour jamais^ d'uns infortunée que vous' avez desho- norée , qui vous doic tous (es maux , qui rougit de les mériter » qui expira dans le filence de la plus auflere. retraite , le forfait involon- taire de vous aimer j & dont le dei>- tin eft de vous adorer , en frémiflant^, jufqu au tombeau.-
Quelle fatalité préfide à notre deftinée, s'écria Zelnor. O Neyiaî vous que j'admire & que je. refpedc après vous avoir outragée j non , vous n'entendrez plus parler da malheureux Zelnor. Qui ! moi j'ofe dii'e. que je vous ai aimée ? Noa Neyra , je n'eus eue Ies> fureurs" da ^ paillon., fans avoir les vertus^ d«
p^ t,* O P T I Q U f .
l'amour ; j'ai trahi ma femme & j'ai déshonoré mon amante ; j'ai rendu malheureux tout ce qui devoit m'c-» tre cher ; quels crimes me refte-il à commettre. O Neyra l je fuivrai l'exemple que votre vertu me donne , •je n'irai point trahir une féconde fois mon époufe en portant dans fes bras un cœur enflammé pour un autre ; je n'irai point lui faire des fermens de vous oublier que je ne lui tien- drai pas. Malheureux l'homme qui compte fur fes propres forces. Cha- que inftant me rappelleroit votre image , Se chaque pas vers mon époufe me rendroit adultère. J'irai m'enfevelir chez les Flamines , Prê- tres de Jupiter;je ne demanderai point à ce Dieu de faire defcendre le re- pos dans mon cœur ; mes peines ièc mes remords y doivent être mon châtiment > mais^e le prirai de pren- CÎre mes fouflfrances en expiation de
L'Optiqus. py
mes crimes j & de ne punir que moi feul des maux que j'ai caufé.
Neyra admira tout bas la réfolu- tion de Zelnor. Hélas ! fe dit-ell^ en elle-mcme , il ne me paroilî'oit né pour le crime ; pourquoi m'a- t - il forcée de le hair ? Ils fe promirent tous deux en pleurant , de chercher à s'oublier; mais leurs foibles yeux ne voyoient pas au- deflus de leur tête, l'orage qui les menaçait. Ce qu'ils n'avoient pas prévu arriva ; les efpions envoyés après eux avoient découvert leur inarchê ; ils furent atteints 8c ar- rêtés.
c L'Officier chargé de les arrêter de la part des trente Juges établis à Mem- phis > lequel fe nommoit Hiemor , étoit un gros homme dur & féroce qui s'étoit enrichi en faifant fon mé-r tier.. Il annonça fans ménagement à ^einor , qu'il étoit condamné à être
pendu, de Neyra à être enfermée au Grand-Iïôpital Général de Mem* pîiis. Zelnor fut enchamé & placé dans une voiture féparée ; l'Officier crut devoir fe charger de tenir com- pagnie à Neyra , & il fe plaça à côté d'elle dans une autre voiture.
La douleur porte une impreffioil refpedable & en impofe aux hom- mes les plus grofliers. Hiemor con* traignit fesyeuxà devenir plus doux; ils'humanifajufqu'à prendre la main de Neyra qu'elle lui laifTa avec in*» différence, & fans le regarder. L'Of- ficier des trente Juges , malgré le triple airain qui couvroit la furface de fon cœur , s'apperçut que cette main étoit jolie, & iès yeux , pour- fuivant la gradation , remarquèrent que le bras éroit digne de la mainj. cette remarque fît foupirer ce cœuï ç[ui; n'a voit jamais f)Upirédans Ca,'> yie; La beauté, du bias^ de Neyra
çonduiCit
L' O p T I Q us. ^7
conduifit Iliemor à s'appercevoir de celle de fon vifage. Il eflaya à ra- . doucir les inflexions rudesde fa voix ; il fe rapetiflbit fur les couiîins pour tenir moins de place & de peur <le la gêner ; il lui ramafTa trois fois fon éventail , complaifance extraor- dinaire ; il l'appelloit fa belle en- fant; il lui difoit de ne pas pleurer , que cela ne feroit rien ; il fe taifoit enfuite comme pour fe repofer de l'eifort qu'il avoit fait; il foupiroit à demi bas , puis il toulîbit pour faire prendre le changea Neyra, comme s'il eut honte d'avoir foupiré , & Neyra continuoit de pleurer fans l'entendre & fans le regarder.
On arrêta à un caravanfera pour coucher. Hiemor s'emprefla à don- ner la main à Neyra pour l'aider à defcendre de voiture , & la lui ferra fi fort , qu'elle fit un cri ; il s'excufa iur la précipiution avec laquelle il
i
■^^ L' O P T I Q U t.
■avoit voulu lui être utile ; elle pa- rut fe <:Dnt€nter de cette excufe ; il en ajouta rapidement beaucoup d'ail- tres, auxquelles elle ne fit pas atten- tion ; elle continua de marcher fa^is lui redonner la main , & ce fécond
-moyen d'Hiemor fut encore fans effet.
. Hiemor fe repofa fur les flam- beaux , & efpéra qu'ils lui donne- roient une hardiefle à laquelle le jour eft moins favorable ; il eut foin de faire placer Zelnor dans une cham- bre féparée , & projetra de fouper •feul avec Neyra. Il fe refl'ouvint que 1-e vin donnoit de la hardiefle , il en but & s'yvra^; bien-tôt il s'endor- mit & il ronfla profondément. Neyra réfolut de profiter de cet Inftant
'^our s'évader. Il étoit dit que Nevra feroit toujours des fottifes avec les
.meilleures intentions du monde ;
rçlle avoit lu quelques Xv^iOans y^L
L' O p T I Q u E. i9 >'
.paroinoient en ce tems-là. Son (oit lui parut femblable à celui de ces Héroïnes errantes & malheureufes. Sans guide & abandonnée à elle- même , elle ne vit point d'aurre parti que de les imiter; elle en avoit vu parmi elles de très fages , dont les fuites dans de pareils cas avoient produit de très-bons effets ; elle pen- foit fermement qu'il y avoit toujours- dès aziles tout prêts pour les infor- tunées errantes ; elle fongea , à la • véritéjà Zelnor qu'elle abandonnoit à fon deftin ; je dois lehaïr, difoit-elle. Hélas ! & quand je ne l'abandon- nerois pas , il n'en fera pas moins pendu. Elle pafTa de cette réflexion aux moyens de fon évafion ; ils s'of- frirent aifément , & elle réfolut d'en profiter. Quand la vue eft une fois troublée , elle ne fe fixe plus que pour s'égarer.
Le lieu où Neyra & Hlemor foih:
rïÛO L* O P T I Q U E.
poient, étoit au rès de chaufïee, 8C avoit une fenêtre qui donnoit fur le grand chemin que bordoit un bol» fort épais. Elle fe fervit des deux draps du lit qu'elle noua enfemble & qu'elle attacha à un crampon de fer qui tenoit à la fenêtre. Après s'être ainfi laiflfée couler jufqu'en bas , elle fe jetta précipitamment dans lebois, & réfolut de s'y tenir cachée , juf- qu'à ce qu'avec moins de péril elle pût prendre une route qui la délivrât du danger qu'elle venoic de cou- rir.
Alors au lieu de fonger à fes pro- pres malheurs , elle penfoit à Zel- nor qui alloit être pendu, & elle s'en affligeoit extraordinairement. Il eft toujours plus douloureux à une fem- me de perdre fon amant que fon hon- neur. Enfuite elle confidéroit l'im- prudence de s'être expofée à fervir •<le pâture aux bêtes féroces , & cette
1,'Op TI QUE. lOîi
trainte fufpendit toutes les autres. Quelque infenfible qu'on puifle être à la vie, on s'accoutume difficile- ment à l'idée d'être mangé des bétes. Quoi qu'à feize ans on ne connoiiïe pas encore tout le prix de la vie , Neyra pleura alors fur l'imprudence 4e fa démarche. Elle apperçut de la lumière ; elle courut vers Tendrait cj'où. partoit cette clarté. C'étoient cinq ou fix Soldats de la garnifon prochaine, qui faifoient pendant la nuit le métier de braconniers > ils fu- rent étrangement furpris de voir à cette heure aumilieu d'une foret une- jeune fille éplorée & pleine d'attraits. La délicateffe & les égards ne lo- gent gueres dans Tame des Soldats , & encore moins dans celle des Bra- conniers. Le démon de la cancupif- cence éveilla leur brutal apétit , 8c fomenta les diiTenfions de la jalou- fie j le plus prudent d'entr'eux pro^'-
I iij
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pofa d'attacher Neyra à un arbre ;^ de crainte d evafion de fa part , & de fe battre enfuite pour décider dô la pofTeffion de cet objet ; le com- bat fut fanglant & meurtrier. Le lang de Tes odieux prétendans réjaillit juf- cju à elle. Quel fpedacle pour un jeune objet ! Combien maudit-elle alors fa fatale imprudence? La terre fut en un inftant jonchée de cadavrêS ; ils tombèrent prefque tous à (es pieds, en quittant la lumière avec des juremens effroyables.
La pouffiere j les cris des moutV rans, fon propre trouble lui déro*- berent le refte de ce fanglant fpec- tacle. O Ciel ! fe dit-elle , comment fe peut - il que les hommes qui pa- loifTent fi fort attachés à la vie, foient toujours prêts à la prodiguer pour la caufe la plus foible & fouvent la plus honreufe. Elle achevoïc à peine cette réflexion , quelle vit-
accourir un homme qui vola à l'ar- bre où elle étoit pcHir la détacher; Ciel !,prens pitié de moi , s'écria- t'elle ; fuis-je donc deftinée à fervir deux fois involontairement à la. bru- tale pafîion des hommes.
liv
TO^ L* O P T I Q U B.
CHAPITRE IX.
Q^U E L homme Ncyra trouve dans la Forêt. Av amures défagréabUs^ qui lui arrivent. Rencontre quelle fait d'une vieille.
Eyra frémit en Tentant lesmains qui la détachoient ; l'efiFroi rend en- core les objets plus affreux qu'ils ne font y elle n'ofoit lever it^ yeux ti- mides fur celui qui la prefToit dans its bras effrayants : quand ios liens furent rompus, arrête, s'écria-t-elle;. arrête , barbare , ou je vais me don- ner la mort. Pendant ces mots , un de ces regards s'échappa fur fon re- doutable agrelTeur; il étoit à i^s ge- noux. O Ciel ! pourfuivit-elle, efl:-ce Zelnor ? Eft-ce vous odieux & cher objet? Eft-ce l'affreux auteur de mes
L' O p T T Q r E. ïôf
maux qui devient mon libérateui" ? Tandis qu'elle parloit il lui preflbit les mains qu'il arrofoit de ies lar- mes. O trop aimée de trop fatale Neyra , difoit-il, par quel bonheur te revois-je.Héias ! voilà le premier bienfait que t'ait produit ma pré- fénce; mais je ferois trop heureux s'il devoit être fans mélange. La Ciel femble n'avoir formé mon cœur qui t'adore , que d'un poifon funefte q^ui doit corrompre à jamaistesjoiursf ô^ en parlant ainfi^Zelnor difoit vrai^' & il' lifoit dans l'avenir.
Quand Nevra eut appris à Zelnot par quel moyen elle fe trouvoit à une heure auiÏÏ indue liée à un arbre au milieu d'une foret, il lai dit. Dans- le trouble caufé par votre fuite , je. me fuis échappé & j'ai brifé mes liens ; je fuis entré dans ce bois ;. f ai entendu les cris d'une femme 5, !« portois votre image avec moi, &
'jry& L' O P T T Q U É.
j6 me difois ; il n'eft point d'auTrô' femme fur la terre qui puifle avoir befoin de fecours ; j'ai volé, j'ai mis en fuita le refte de vos agrefleurs. Hâtons - nous pendant que la nuit nous favorife , d'arriver par des rou- tes qui me font connues , jufqii'à la yille prochaine. En attendant il eft à propos que nous changions d'ha- bit, de crainte d'être découverts. Se tandis que je me revêtirai de celui d'un de ces hommes qui font expirés, vo^us braverez à couvert fous le mien, les vaines pourfuites de nos gardes ;. quoi l dit Neyra , je déguiferais mon fexe ? Hélas ! quand une femme corn-, lïience à en dépouiller les vêtemens,- elle n'eft pas loin d'en dépoijiller les principes. Zelnor qui lui avoir déjà prouvé tant de chofes , la ralfura. Hé bien, reprit-elle, je confens à tout ; que peut-il m'arriver de pis; que ce qui m'eft arrivé ?.
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La douleur & la fatigue âvoient ipu'dé fes forces ; Zelnor la porta dans fes bras. Dans cette attitude , elle difoit tout bas ; quoi! cet hom- me qui doit m'être à jamais odieux, me mettra-t-il toujours dans le cas d'avoir recours à lui. Profitons ce- pendant de fon fecours fans tirer à: conféquence ; il viendra un tems où je me promets biert de ne le plus re- voir. Dieux ! pardonnez-moi , ajou- toit-elle , vous voyez bien que ce n'eft pas ma faute , fi je fuis à préfeiïC dans (es bras. Ils marchoient en fai- fant chacun des réflexions féparées, & ils arrivèrent à Pelufe aa lever de- l'aurore,
Zelnor fongea en arrivant , a aller acheter des habits ; mais par urt hazard furprenant U trouva (es poches fans argent. L'Officier des trente Juges , en confifquant fes pa- piers , avoit apparamment par me-, garde auflî confifqué fon argent^
^•o^ L'OpriQtrç;
Neyra n'en avoir point ; en fortallC de chez fa mère elle n'avoit pas pen- fe qu'elle en auroit eu befoln , d'au- tant niieux .qu'elle ne fe reflbuvenoit point du tout d'avoir lu dans fes li- vres , que les Héroïnes malheureufes qui voyageoient eulTent befoin d'ar- gent. Zelnor chercha fa montre , mais par la même méprife des gens^ qui l'avoient arrêté , elle avoit fuivi fa bourfe , ainfi que le refl:e de fes bijoux. Il refta morne& penfif , & j^riant Neyra d'entrer pour un mo-' ment dans une mazure inhabitée à l'entrée du Fauxbourg ;. il difparut comme un éclair , en l'alTurant qu elle le reverroit avant peu, .. Neyra parut un peu furprifé dô rincivilité de Zelnor ; cependant ^ dit- elle , il faut bien qu'il ait de bons motifs pour me laifler ainfi feule & expofée à mille dangers. S'il a été allez barbare pour me déshonorer ,
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jccn'eftpas une laifon de croire qu'il le foit afTez pour vouloir ma mort. Elle parloit ainfi lorfqu'un Ser- gent de Pelufe pafla par hafard près delà mafure ; par hafard il prit envie s. ce Sergent d'y entrer. Il n'eut pas plutôt jette les yeux fur Neyra, dégui- fée en homme , qu'il s'écria , en lui difant ; beau jeune homme , à quoi te fert ce déguifement & cette re- traite oii tu te caches? Crois-tu qu'ils te falTent éviter la mort que l'on deC- tine aux lâches déferteurs ? Neyra pleuroit & ne comprenoit rien à ce difcours ; envain tu pleures , con- tinua le Sergent , ces larmes con- viennent à ta figure efféminée , mais elles ne te fauveront pas de quarante bons coups de fufils dont il ne te fera pas fait grâce d'un feul. La cer- velle d'une fi belle tête aura bonne grâce à fauter en l'air.
Neyra comprit que ce Sergent la
^ lo L* O p T I Q tr E.
prenoit pour quelque Soldatqui avort déferré; elle pleura amèrement de cette fatale méprife qui alloit lui faire cafler la tête : mais , hélas ! fe dit-elle , il vaut encore mieux mou- rir que de me découvrir , quoique le Ciel fâche que mes intentions ont été bonnes] laques ici. Que diraZel- nor quand ilfaura qu'on va me caf^ fer la tête ? Il dira que c'eft fa faute, " & que tous mes malheurs dévoient venir par lui. Hélas! je kii pardon- ne encore, & Dieu veuille feulement C[u'il ae foit pas pendu.
Ce Sergent fît figne à quelques hommes qui le fuivoient ; ils char- gèrent de liens les mams délicates de Neyra ; l'un d'eux ofa meurtrir fon beau vifage , & ils la conduiiirent "à Pelufe.
Le Chef de la Troupe la fit traî- ner au fuplice dans la grande place de Pelufe , au milieu de foixante
L' O P T I Q U £. I If
Soldats armés de fufîls. Tous les Ha- bltans qui fe preflbient fur fon paf- fage pleuroient xie compaffion & -admiroient fa bonne mine , & prin- cipalement lç5 femmes qui trouvoient ■que c'étoit grand dommage de caf- fer la tcte à un fi beau jeune hom- me.
Neyra étoit à genoux les yeux bandés ; le Chef donna aufli-tôt ie lignai pour tirer ; Soudain un jeune Soldat envifageant Neyra , s'écria ; •qu'allez- vous faire , ce n'eft point un ■déferteur ainfî que vous le croyez , c'eft une jeune fille à qui vous allez -calïer la tête. Le jeune homme qui parloir ainfî éroit Zeliior lui-mcme. Soldat dans la même troupe.
Il venoit de s'engager pour fauver Neyra de la mifere ; ii s' étoit vendu pour une modique fomme , afin que jcette fomme pût au moins la fecourir c^ueique tems. Il étoit volé à la maf^r.
112 L'OPTIQUf.
re , & il n'avoit plus retrouvé Neyra. . Le Chef u ces détails marquoit fou étonnement, & fembloit douter s'il devoit ajouter foi aux paroles de Zel- nor. En ce moment un autre jeune homme fbrti de la foule des fpec- tateurs , s'avança , & dit ; je ne fçais fî ce jeune homme eft une fille ou non ; mais à coup fur il n efl: point le déferteur qu'on veut punir ; car c'eft moi qui le fuis ; en difant ces mots il fe précipita parmi les fol- dats , & demanda fon fuplice en li- vrant le coupable à la place de l'in- nocent.
Le Chef fut attendri. II fit grâce , au déferteur. Quand à ce jeune hom- me , ajouta-t-il , fi c'eft une fille , ce ne peut être qu'une avanturiere, & en ce cas elle en fera quitte pour pafler par les verges ; en achevant ces paroles il fit conduire Neyra en prifoo»
plie
L'Optique, n^
■Mlle parla encore en elle-mêrne, chemin faifant , & fe dit , il eft donc arrêté que ce Zelnor ne doit me ti- rer d'un abyme que pour me pré- cipiter dans un autre. Tous les maux que j'éprouve me doivent donc ve-: nir de lui. Il faut bien qu'il foit coupa- ble, puifque les Dieux tournent ainfr contre moi & contre lui-même tout' ce qu'il croit faire pour une bonne caufe. Dieux ! je ferai donc fouettée , il valloit beaucoup mieux qu'on me ealTât la tête. Hélas ! je fens qu'err me faifant connoître je ne paf-- ferois point fans doute par les verges ; il vaudroit bien mieux; courir le rifque d'être enfermée au^ Grand - Hôpital Général de Mem- phis, que de fouffrir l'immodeftie de paroitre nue au milieu, de quarante mains barbares Ôc robuftes qui me meurtriront les épaules. Mais Zelnor feroit découvert j il m'a bien fait dw^
iï4 L'OpTiQur.
mal ; il m'a deshonoxée ; mais quoi
qu'il ait fait : hélas ! eft-ce à moi à le Élire pendre.
En finiflant ces mots elle entra dans la prifon. Je ne fçais comment Je Chef fit ; mais il fut inftruit du fexe de Neyra , & quoiqu'il la trou- vât jolie , il ne révoqua point fa fen- tence. Le jour de l'exécution fut fixé au lendemain.
Cependant Hiemor n'étoit paye que pour îes arrêter , & non pour courir après eux s'ils s'échappoient; par conféquent il ne s'en donna pas^la peine. S'il croyoit avoir quelque re- proche à fe faire , c'étoit de n'avoir pu ramener Ne)Ta,& il fe promettoit bien de ne plus s'y vrer quand il feroit chargé de conduire une jeune fille.
Le jour qui devoir éclairer l'exé- cution de Neyra, le Chef des Sol- dats fut touché de (es pleurs ; il lui fi: piopofer un accommodement hon
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L' O p T I Q u E. I r^
îiéte ; on n'a pas bien fçu de quel ^enre étoit la propolkion , mais il eft certain que Neyra répondit qu'elle^ EÎmoit mieux pafler par hs ver- ges.
Zelnor devoit être préfent à ce ■cruel fpedale ; il devoit lui-même fur ce beau corps qu'il idolâtroit , don- ner à {qs compagnons l'exemple de- la cruauté. A rafpeâ: de tant de char- mes qui alloient être enfanglancés par £es mains , il tomba évanoui ; il fut tranfporté en prifon. Ses cama- rades achevèrent fans lui cette cruelle exécution. Ce corps qui ne devoit être couvert que des baifers de l'a- mour , fut déchiré & meurtri par leS' flétrifllires de quarante mains bar- bares , & Neyra après cette opéra- tion fut bannie & conduite hors des- murs de la Ville.
A peine avoit-elle fait quelques- pas ,. que fes forces affoiblies lui man«î
n6 L' O p T t Q û ï.
cuerent ; elle s'aflît fur une pierre 8C déplora fa fituation.O Zelnor! difoit- elle , comptons maintenant tous les- maux que je fouffre par toi. J'ai été. deshonnorée; j'ai fui avec toi; j'ai été; à-la veillé de fervlr encore à la bru- tale paffion de cinq Soldats ; je vie»5> de pafTer par les verges s je fuis ban- nie & n» fçais où aller. Elle pleuroit & difoit, & tout cela pour avoir écrit à Zelnor ; fans cette imprudence , il lie me fût point venu voir ; je ne me ferois point trouvé-mal, & il ne m'eât point deshonorée; je n'aurois point été chez lui ; fa femme n'eût point' vu cette fatale lettre ; je ne me fufles' point enfui avec lui ; il ne feroit point en prifon , & il ne courroit point le rifque d'être pendu. Elle fe défoloic & continuoit de pleurer abondam- ment, lorfqu une vieille femme paila;i elle demanda à Neyra le fujet qui î^faifoit pleurer ► Neyra -lui ^teiaç
L'O P T I Q U E. IÎ7
fanglotant une fable gue la vieille crut ou qu'elle fit femblant de croire», & fe vit forcée d'y inférer malgré elle la circonftance des verges qui étoit trop , fraiche & trop récente pour la diffimuler.
La vieille laconfola &: loua la réib-L lution qu'elle avoitprife d'entrer dans une maifon de PrétrefFes. Orofmade vous foit en>aide,ma chère enfant», ajouta la vieille , à quelque ehofemal-, heureft bon , puifque cette avanture m'a fait vous rencontrer ; je fuis atta- chée à la maifon d'un jeune Seigneur Egyptien qui demeure à quelques paS' d'ici. Vous ne fçauriez -croire com- bien il eft obligeant & fur-tout poun les jeunes filles qui font aimables comme vous ; il faudra lui racon- ter votre hiftoire. Non pas ma mère,, interrompit Neyra, je neveux pas que:- ce jeune Seigneur facHe que j'ai été-" fouettée, c'efl bieaaflez que vousl©
^îï^ t' Optique. fâchiez. Oh ! quant à moi , reprît la' vieille, je fuis difcrette. Ce jeune Sei- gneur doit partir demain pour Mem- pfiis oii il a une fœur Prétrefle d'O- firis. Il fe fera un plaifîr de vous y conduire j car il eft fort galant. Tant pis , interrompit encore Neyra , la galanterie des hommes m'a caufé trop" de malheurs pour que ce refTouve- rtir forte litôt de ma mémoire; mai^ n'importe s'il eft grand Seigneur, il" ade la vertu , il n'abufera point d'une- jeune fille qui implore fes bontés. Les" gens au-deflus des autres hommes par' la condition , mériteroient-ils le titre de grands , fi leur ame ne répondoit h lexu" naifTance,
t'OPTlQXJE. tl^
CHAPITRE X.
|Ql/£X. e(l le Seigneur Egyptien ; quel accueil en reçoit Neyra ; réfolution courageufe par laquelle elle échappe à une aventure pêrilUufe,
Ni
Eyra , en arrivant au Château, trouva à l'entrée du pont un petir homme pâle , qui fembloit n'avoir qu'un fouffle de vie. Vous voyez , dit la Vieille j le Seigneur Nocrater à qui appartient ce Château. En( même-temsle petit homme s'empara familièrement de la main de Neyra, qu'il baifa plus familièrement en- core. Il s'écria fort haut, qu'il la trouvoit jolie comme un Ange. Oxi diable , cria - t - il à la vieille , as -tu fait cette trouvaille ? De par Orofmade cet enfant eft mer- veilleufe ! & fur le champ, il la con- duifit dans un falibn , où il la pré';
'%2Q L' O p T r Q r ï.
fenta à cinq ou fïx amis, avec le{^
guels il devoit fouper.
Ils fe levèrent tous en tumulte &: s'approchèrent d'elle pour la con- fidérer de plus près j ils obferverent Télégance de fa taille, ils louèrent tour-à-tour & expérimentalement la beauté 'de fes bras & celle de fa ^orge, & pendant cet examen Neyr^ difoit tout bas , en pleurant , quç- veut dire ceci ,.& où m'a-t-on conr duite ? Je crains bien que cette aven- ture ne foit pire que celle des verges»
Le repas fut gai ; la converfation Çomba fur les femmes Egyptiennes. Je les connois trop, difoit Nocrater,pouç les craindre ; je jure bien qu'elles n^ me feront jamais faire de folies ; ]9 refpede beaucoup les gens qui ja-- dis fe noyoient pour elles ; mais ^uant à moi je ne me noyerai point*
Les amis de Nocrarer,qui n' étoienr pas habirans çle Memphis , ne prir
ISDt
L*0 PTiQUÊ. ï2r rent congé de lui, que îorfqu'ils fu- rent fort yvres ; & apr.es avoir eni- "brafTé familièrement Neyra, ils fe re- tirèrent , en leur fouhaitant à tous <leux une bonne nuit.
A ce mot de nuit Neyra frémit ; <jue veut dire cette nuit , dit-elle à Nocrater , loTfque fes amis furent partis ? Oui parbleu, ils ont raifon., ma belle Reine , dit le petit homme, en lui paffant la main fur la gorge , vous êtes faite pour faire palTer la nuit la plus délicieufe à un galant hom- me. Mais à propos , il efl tard , con- tinua-t-ii, en regardant à fa montre, C[uand il vousplaira , mignone, nous nous retirerons.
Comment, Monfieur, reprit Ney- ra , d'un air effrayé , eft-ce que vous prétendez que nons pafferons la nuit -enfemble ? La demande eft adora- ble , repartit le petit homme, en
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■Ï22 L' O P T I QUE.
éclattant de rire ; eh ! mais je vous le demande à vous-même , & fur le champ il fonna.
Non , Monfieur , il n'en fera rien, lui cria Neyra , vous ne me con- noiflez pas ; je fuis une fille ver-- tueufe. Oh ! je n'en doute point , re- partit le Seigneur Egyptien , je fçais mon enfant que tu es une fille fort fage ; moi j'aime la vertu , & c'efl la tienne que je veux récompenfer. Ah ça , ne va point me faire d'éclat -devant mes efclaves; je te crois trop bien élevée 8c trop raifonnable pour cela. Les efclaves de Nocrater arrivè- rent. Conduifez , leur dit-il , cette créature à mon appartement. Cette petite fille eft un peu mutine , & a befoin d'être formée. Puiffant Orof- made ! où fuis-je, difoit Neyra pen- dant qu elle montoit ? Maudite vieille! O Ciel ! ferai-je toujours des fautes? Ne verrai -je jamais devant moi?
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Ciel ! daigne m'infpirer , que faut-il donc que je devienne?
Ce petit monologue fut terminé à l'entrée de l'appartement par le Seigneur Egyptien , qui congédia {es efclaves & refla feul avec Neyra ; Eh ! mais tu fais l'enfant , lui dit-ii en l'embralTant plus que familière- ment ; & pendant ce peu de mots il cherchoit à la deshabiller. Non , dit Neyra , ou vous m'arracherez plutôt la vie ; & le petit homme continuoit toujours à lui ôter tan- tôt une manchette , tantôt fa refpec- tueufe. Neyra , fe fentant prefque nue , & frémiffant à l'approche du danger , s'échappa précipitamment du fauteuil où Nocrater la retenoit. Il la pourfuivit. Au nom desDieux , s'écria-t-elle , en fe jettant à genoux, celiez votre odieufe entreprife , je vous en conjure par tout ce qui doit yous être cher i affez d'autres plus
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jolies que moi fe feront peut-être' un bonheur de ce qui feroit mon plus grand fuppllce. Quelle volupté barbare trouveriez-vous dans des fa- veurs arrachées par la violence ; n'ef- pérez pas au refte d'en vepir même jufques-là , tant qu il me reliera ua fouffle de vie. Afladinez-moi du moins avant de poufler plus avant vos fureurs ; fî mes pleurs & vos re- mords ne peuvent rien fur votre ame , un crime de plus ne doit pa5 vous coûter.
En v-érité , dit le Seigneur Egyp- tien , tu prêches comme un Ange , & cela m'engage encore mieux à te prouver l'amour que j'ai pour toi. En achevant de parler , Ces yeux étoient étincelans , & pétilloient du feu de la débauche ; il la prit entre fes bras , & voulut confommer fon crime. Eh bien ! dit Neyra,tu n'au- -jras qu'un corp« inanimé en proye
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a tes odieux tranfports : & faifififant à ces mots l'épée de Nocrater , ellô alloit s'en percer ; il l'arrêta & il ne douta point qu'elle n'eût achevé fon deflein ; la vraie douleur n'en im- pofe point. Tout Seigneur qu'il étoit , tant de vertu le frappa. On prétend qu'il convint alors qu'il étoit au moins dans le monde une femme eftimable. C'eft le propre de la vertu d'être refpeclable , même aux plus libertins. Il fe promenoit à grands pas, & s'écrioit : ah ! mau-* dite vieille , tu m'as trompé. Quoi ^ Monfieur , elle ne vous a donc pas inftruit de mes motifs , interrompit Zeyra , en les lui détaillant ? Moi point du tout , reprit Nocrater , & voilà pourquoi je vous ai manqué : car je vous jure que je fuis l'homme de l'Egypte le plus refpedueux en- vers les femmes. Mais que diable , jo- lie comme vous êtes , quelle eft votre
Liij
(12l^ L'Optique; manie de vous aller enterrer parmi des Prêtrefles. On ne vous a point trom- pée, j'ai une fceurPrêtrefle d'Ofiris, il eft vrai que je ne la vois pas ; cepen- dant je fuis convaincu qu'à ma con- fidération elle vous recevra. Je dois aller demain à Memphis pour aider à faire pendre un jeune homme qui eft aduellement dans les prifons, le- quel a quitté fa femme pour enlever une petite créature , & je profiterai de cette occafion pour arranger vo- tre entrée parmi les Compagnes de ma fœur. Que dites-vous ? quel jeune homme , s'écria Neyra d'une voix émue ? Que ces Juges font cruels ! & comment peut-on pendre un jeune homme? On dit qu'il s'appelle Zel- nor, répondit Nocrater. Mais ciel ! quel intérêt, reprit Neyra , plus émue encore , avez-vous à la mort de cet homme ? Moi aucun , repartit Nocra- ter , je ne l'ai jamais vu ; ce n'efl: qu'à la follicitation de ma famille
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que je m'employe à tout ceci. Il a époufé ma fœur , que je n'aime point, & avec laquelle je fuis brouillé ; on fçait que je fuis parent du chef du Sénat , & l'on m'a engagé à venger l'alÎTont fait à mafœur. Il n'eft d'ail- leurs pas mal que ce Zelnor foit pendu , pour lui apprendre à vivre & pour inftruire fes pareils à ne point s'égaler aux gens de qualité.
Eh! fçavez-vouSp Monfieur , die Neyra , en s'efforçant de cacher fon trouble , le nom de celle que ce Zelnor a enlevée. Je ne l'ai jamais vue non plus , répondit Nocrater , je fçais feulement qu'elle s'appelle Neyra ; que cette petite fille eft une créature fo;t dangereufe ; & que fa mère efl une folle.
Non , Monfieur , s'écria Neyra , entraînée par la violence des mou- vemens qu'elle éprouvoit ; je con- nois cette mère , èc je peux vousafr
L iv
tl2S L* O P t I Q U t,
furer que c'eft une femme très-ref^ pedable , & qui méritoit une autre fille que cette Neyra dont vous me parlez. Cependant détrompez-vous aufîî fur le compte de cette dernière , il eft vrai qu'elle s'efl: attiré bien des malheurs par fa faute , mais elle eft encore plus malheureufe que coupar ble ; je fçais que fon coeur eft pur , qu'il n'a péché que fans intention , & qu'on doit lui pardonner des fautes, dont elle a été trop féverement: punie.
Qu'entends -je , reprit Nocrater avec étonnement ? Eft-ce vous qui parlez pour Neyra ? Ou ne feriez- vous point vous-même cette Neyra ^ Oui , Monfieur , repartit-elle alors , en fondant en larmes, & cédant à l'ejffufion de fon cœur, vous la voyez, je la fuis cette malheureufe fille d'Ol- tane , cette créature fi coupable , mais qui n'a jamais ceiîe d'être efti-
L* Q p T r Q u E, 11^
mr^ble ; tout mon crime eft d'avoir aimé Zelnor fans le fçavoir & fans le vouloir. Hélas ! il en eft plus puni que moi , puirqu'il va perdre le jour.
Son fort peut-il être à plaindre; reprit Nocrater ? Il n'eft point mal- heureux paifqu'il eft aimé , & je ne fuis point furpris qu'il ait aban- donné' ma^ fœur pour vous : car à fa place j'en aurois fait de bon cœur tout autant. Mais écoutez , pour- fuivit- il , après s'être recueilli un inftant en lui-même , fi la vie de ce Zeînor vous eft chère , il y a moyen d'arranger tout cela ; je vous aime pour le moins autant qu'il vous ai- moit;-vous êtes malheureufe; vous n'avez point d'afyle ; tout le monde- peut n'être pas d'auïïî bonne foi que moi fur l'article de votre vertu ; je veux réparer mes torts , en vous of^ frant ma main. Ma fortune & mes
i^o L'Optique.
titres valent bien , je crois, une mai-
fon de force.
Neyra dévora en elle-même l'hu- miliation de ce difcours , & elle ré- pondit : vos offres me flattent fans m'éblouir ; ma main dépend de ma mère; toute coupable que je fuis en- vers elle , je n'ai point oublié la fou- miflion que je lui dois. Hélas ! je nefçais fi c'eft à moi à vous deman- der la grâce de Zelnor ; mais s'il ne l'obtient point de votre gcnéro- fité, il ne la devra point à un nouveau crime ^'e ma part.
Je vous entends , dit Nocrater ; avec un fouris ironique , vous comp- tez fur mon indulgence. Je com- mence à croire une partie de ce qu'on m'a dit fur votre chapitre. Tout cet étalage de vertu eft com- mun à celles qui fe font fait une ha- bitude d'en manquer , & vous avez raifon de trouver plus commode une
L'Optique. 131 intrigue avec ce Zelnor , que les de- voirs honnêtes d'une femme mariée 5 mais vous aurez tout le tems de fon- ger à lui quand il fera pendu.
On ne fçait pas trop ce queNeyra eût répliqué à l'infolence de ce pro- pos , lorfqu'elîe en fut empêchée par une grande lumière venant à travers des croifées , qui parut illuminer tout l'appartement. Bientôt on entendit un bruit de chevaux au loin dans la campagne , & Nocrater mit prompte- ment la tête à la fenêtre pour voir ce que c'étoit.
I52 L'Optique.
CHAPITRE XL
Comment Nocrater épouft Neyra événerîunt terrible après Les nous.
Oc RATER vit un homme lié qne plufîeurs Gardes conduifoient avec des flambeaux ; Neyra , qui le vit aulTî , s'e'cria : ah Ciel \ c'eft Zelnor que fans doute on mené pendre. Il lui cria de loin , adieu Neyra , je vais à la mort. Ciel ! préferve-la , ajouta-t-il, du refte des malheurs que mon infortune fem- \Aq lui réferver. Difant ces mots , les Gardes l'entraînoient , & déjà il ctoit loin des yeux de Neyra.
Puiffan: Orofmade ! s'écria-t-elle, en joignant les mains , fouffrirez- vous qu'il pe'riffe d'une mort igno- minieufe. Barbare Nocrater , je fuis à vous 1 empêchez que Zelrîor ne
L'Optique. 135
foit pendu j vous voyez mafoiblefle
elle eft honteufe , j'en frémis ; mais
n'en redoutez point les fuites , mon
cœur , élevé avec des principes , fçait
trop combien l'affreux Zelnor lui
doit être odieux ; qu'il vive feule- ment. AfTez d'autres barrières fé-
parent éternellement (es horribles deftins d'avec les miens ; qu'il vive , &; vous fçaurez fi ce cœur , foutenu par le devoir , fçait tenir fes fex- niens.
A ces mots la joie rayonna fur le vifage de Nocrater ; il baifa avec tranfport la main de Neyra , & lui demanda pardon des injures qu'il lui avoit dites , en y en fubftituant de nouvelles.
Il ajouta enfuite : en vérité je fuis charmé pour ma fœur que vous foyez raifonnable , & que fon mari ne foit pas pendu : car enfin cela auroit produit un éclat fâcheux^ En
154' L'Optique. ce cas-là , nous allons partir enfem- ble pour Memphis , où je vous ré- ponds de fa vie, à condition qu'il aimera ma fceur, ou qu'il enferafem- blant , & qu'il n'enlèvera plus de filles de qualité.
On prépara tout pour la route , & quand ils furent en chemin Neyra fe dit en elle-même , félon fa cou- tume ; ô ma mère ! pardonnes moi ces affreux liens que je forme fans ton aveu, c'eft pour empêcher qu'un homme ne foit pendu ; le Ciel s'é- ]everoit-il contre un fi louable mo- tif. Hélas ! ne fuffit-il pas de la ri- gueur de ce facrifice pour en expier le forfait. Je puis certainement me fier à Nocrater ; un grand Seigneur peut être capable de foiblelfe, mais il ne peut l'être d'un crime.
Pendant que Neyra parloit ainfi, Nocrater , qui faifoit aufii quelque- fois des monologues , fe difoit ;
L'OpTiQur. ij/ cette petite fille vaut bien qu'un homme de qualité fe donne la peine de la tromper ; je feindrai de Té- poufer , & cela fera tout fimple: les gens de qualité peuvent faire tout ce qu'ils veulent.
A deux lieues environ de Mem- phis , Nocrater fe trouva preffé d'é- poufer Neyra ; il la conduifit chez un autre Seigneur Egyptien nommé Cratidas , avec lequel il étoit en liai- fon. En cetems-là , c'étoit l'ufage en Egypte que la plupart des hommes opulens eufTent chez eux de petits Temples domelliques , pour leur éviter la peine d'aller aux Temples publics , qui n'étoient faits que pour Je peuple. Ce fut là que Nocrater ré- fblut de fe marier avec Neyra. Le moment en fut hâté : on marche à pas lents vers les bonnes affcions , on vole à tire d'ailes vers les mau- vaifes.
^5*^ L' O P T I QU E.
Nocrater , qui fçavoit parfaitement ■qu'il ne faut point d'intervalle entre -la féduâiion & la réflexion de ceux ■qu'on veut féduire , avoit fait pré- parer à la hâte les habits nuptiaux, î^eyra ne put s'empêcher de trou- ver trop de promptitude dans cette manière d'être fervie , quelque/chofe qu'elle ait entendu dire des merveil- les de Memphis à cet égard. Elle fe 'para magnifiquement , ainfi qu'une •vidime qu'on orne de fleurs pour être immolée. Ses regards égarés fembloient entrevoir le précipice vers lequel elle s'avançoit ; m.ais lorfque Neyra avoit fait quelques pas en avant , jamais ellç, ne recu- loit en arrière.
Neyra trouva en arrivant au ch?.teati de cet ami le falon rempli d'hommes & de femmes , oui à en juger par i'in- <iécence de leur maintien & l'imper- tinence de leur ton , paroiiToient de
la
L'Optique. 137 îpïns grande qualité ; ils féliciterenc tous Neyra fur cet événement , Se les refpeds qu'ils lui rendirent fur» pendirent un moment fa triftefie au profit de fat vanité. L'amour propre eft le dernier fentiment qui meure chez les femmes.
Quand le moment delà célébration fut arrivé Neyra frilfonna en avan- çant vers le fanâruaire 5 mais elle prit ce {riflTonne.ment pous cette ré- volution de la pudeur , qui faifit , aux approches de TAutel , une fille qui fe marie pour la première fois. Après la cérémonie , on abrégea les formalités ufitées en pareil cas ; le fouper fut court , & les époux fu- rent conduits à leur appartement» Nocrater , fi habile à deshabiller, voulut , avec plus d'^apparence de juftice , ufer alors de fes droits ; maiff Neyra s'y oppofa avec vigueur, elle
ne pouvoit concevoir en quoi les
'I3S L'Optique.
femmes faifoient confifter la pudeur. .Une femme , fe difoit-elle, qui avoit cédé à l'amour de fon amant, après lui avoir réfifté long-tems , étoit deshonorée , & une fille pouvoir im- punément, fans rougir, voler dès la première fois dans les bras d'un homme qu'elle ne connoiflbit point. Neyra obtint du Seigneur Egyptien , quelque habile qu'il fût à cet exer- cice, qu'il ne la deshabilleroit point; il confenrit à perdre quelque chofe de fes droits dans l'efpoir de s'en dé- dommager. De quelque façon que s'y prenne la modeftie d'une fem- me en préfence d'un homme , elle ne fe deshabille point impunément pour (es charmes ; le peu que No- crater en voyoit fenflammoit pour ce qu'il ne voyoit pas. Neyra déta- cha vingt épingles & les ratacha vingt fois ; elle exigea , avant de fe placer au lit nuptial , que les iu-^
L' O P T I Q U E. t^^
ïnieres fufTent éteintes ; l'amoureux Nocrater y confentit avec peine ; il ne trouve it pas trop de tous fes Cens pour jouir d'un objet aimable. Cette obfcurité , fi favorable à la pudeur des belles , difoit-il , eft un vol fait aux plaifirs des hommes ; c'eft la vo- lupté des yeux qui donne le Tel à toutes les autres. Les bougies furenc éteintes, & il alloit fe placer près de fa chère Neyra , lorfque des cris af- freux firent retentir le Château,
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CHAPITRE XIL
Ce qui arrive à No c rater au lieu d& confommer le mariasse ; furprenan^ tes cur'wjltès que Neyravoït dans U Talals Royal de Memphis ; & corn*- ment une chaife ejl caufe quelle en^ tre chei^ des Prêtrejjes,
N,
Eyra fe leva effrayée, & le Seigneur Egyptien plus effrayé , parce qu'il étoit coupable , reprit à la hâte les vétemens qu'il avoit ôtés avec plus de promptitude encore. Bientôt tout le château parut éclai- lé ; on entendoit retentir les cris de meurtre & d'affaflîn. Aux premiers mots que comprit Nocrater , il dif^ parut par le jardin ; tous les efclaves croient aflemblés autour d'un hom- me expirant & baigné dans Ton fang.
L'Optique. ï^t qiran reconnut pour celui , qui » fous les fondions de Prêtre, avoit célébré le mariage de Neyrà & de Nocrater.
Quand on eut tranfporté cet hom- me dans le fallon , il fouhaitta par- ler en fecret à Neyra & au maître de Ta maifon. Dans cet inftant pa- rut Nocrater porté fur un brancard, quelques efclaves l'avaient trouvé fans connoifîànce au bas des murs du jardin , où il s'étoit rompu une cuifîè en voulant s'évader. Il reprit Fufage de i^es (ens ; alors l'homme baigné dans fon fang parla ainfi : la préfence de Nocrater ne m'empêche- ra point de- dévoiler ce que j'avois à dire ; je ne fuis point Prêtre , No- crater eft mon maître & je fuis fon afHanchi ; je viens d'être démafqué par un des efclaves de Cratidas , ou plutôt par le Ciel , qui ne laifTe ja- mais le crime impuni. Quand je md
fi4^ L' O p T î Q tj b;
fuis vu reconnu , je n'ignorois pas; qu'inftrument des crimes des grands Seigneurs , quand le crime eft dé- couvert , les châtimens retombent fur celui feul qui l'a exécuté , & qu'il eft livré aux fupplices par la même main à qui fon crime a été utile. J'ai voulu prévenir la punition qui m'é- toit réfervée , en enfonçant deux coups de couteau dans le fein de l'efclave qui m'avoit reconnu ; le Ciel l'a fauve de ma fureur , mes coups portés par une main défefpé- rée ne lui ont fait qu'une légère bleflure. Alors , je me fuis vu en- touré des autres efclaves , & du cou- teau fanglant qu'ils m'ont arraché , ils m'ont percé de mille coups mor- tels. Dieux! ajouta-t-il , recevez mon fang en expiation de mon forfait; je pardonne ma jurce mort à mes bourreaux, puifqu'elle fauve l'innor cence.
L'Optique. 145
Neyra frémit à ces affreux détails : ainfi , s'écria-t-elle , ce Ciel , qui ne laiffe jamais le crime impuni, vouloic me punir d'un hymen contradé fans l'aveu de ceux à qui je dois l'être ; 6 ciel ! arrête là ta juftice , & n'étends pas ton bras aufli loin que mes fautes.
Cratidas épouvanté reftoir immo- bile ; il ignoroit les principales cir- confiances de cet événement ; il n'a- voit point cru prêter fa mailon à l'accompliflement d'un forfait ; il ne connoiffoit pomt le Prêtre qui avoit marié Neyra ; Nocrater avoit teint un mariage fecret , 8c il s'y étoit prêté par cette indulgence qu'ont les jeunes gens pour leurs foiblefles ré- ciproques. Léger , frivole & libertin , fes vices n'avoient point intérieure- ment corrompu chez lui les femences de l'éducation ; &,fans être vertueux, il avoit des principes d'honneur. Il re- garda d'un air indigné Nocrater. Le^.
Tt44' L'Optïqus. Seigneur Egyptien avoua tout : de- venu furieux par la circonftance , il s'arma d'un piftolet dont il préfenta le bout à Neyra ; meurs , dit-il , puif- que je n*ai pu te pofleder , tu ne fe* ras pas la proie d'Un autre. HeureU- fément iï n'atteignit pas Neyra ; la frayeur ïui fit éviter le coup. Alors , Nocrater , tirant un poignard qu'il tenoit caché fous Ton vêtement , s'en perça , fans qu'on put l'en empê- cher , il vomit fon ame criminelle avec fon fang , & l'affranchi expira peu d'inffans après lui.
Le jour commençoit à paroître, Neyra réfolut de profiter du trouble' de cet événement pour s'évader de cette funefle maifon , fans fçavoir où: aller. Elle fuivoit triflement la route qui conduit à Memphis , & difoit : quel deflin me pourfuit ! c'efl peu de tous les maux que j'ai effuyés par ma faute ', j'ai encore été à la veille de
couches
L'Optiquïï, 145* coucher avec un homme qui n'étoit point mon mari , je fuis caufe que deux autres hommes ont été afTaflî- nés , & pour comble de malheur je fuis fôuîe, fans fecours , fans argent, ei*pofée au milieu d'un grand che- min à quatre heures du matin , & fans fçavoir où aller. O Zelnor ! fi tu n'es pas encore pendu , tu fre- mirors , en apprenant mon fort , des maux que je fouffre par toi.
En entrant dans Memphis , la frayeur d'être reconnue s'empara d'elle , & elle vouloir retourner fur fes pas. Seule & livrée à moi-mê- me , ajoutoit-elle , quel fecours pour- rois-je efpérerfije rencontrois le fa- tal Hiemor. Mais Zelnor vit peut- être encore , ce Zelnor eft à Mem- phis ; c'eft du moins une confolation pour moi d'y refpirer le même air que lui , & cette réflexion la rame- na. Elle entra dans un Temple , Ôc
N
X^.6_. L' O P T I Q U E. s'occupa à prier Oliris , pour faire diverfion aux éguillons de la faim qui commençoient à fe faire fentir; mais fa prière n'étoit pas de bonne foi , & Ofîris ne l'entendit pas.
Un Deflervant vint l'avertir de fe retirer, parce qu'il étoit midi & qu'on alloit fermer le Temple. Elle fortit & marchoit fans fçavoir oii al- ler ; elle pafla près le Palais Royal de Memphis ; elle y entra fans fça-» voir pourquoi elle y entroit ; elle vit beaucoup de monde aiïèmblé dans une allée & elle y alla fans fça- voir encore pourquoi elle y alloit ; elle trouva des chaifes rangées pap ordre & elle s'y afllt ; elle demanda }l quelqu'un comment s'appelloit cet endroit : on lui dit que c'étoit un Jardin Royal , où le Prince , qui en étoit le maître , permettoit qu'on vînt fe promener.
Elle réfolut , poiir tâcher d'où-
L' O P T I QUE. 147
bller fa douleur , de s'occuper un moment du fpedacle qui s'ofFroit à fes yeux. Elle vit des hommes , ou en crut voir , parce qu'ils avoientdes bras & des jambes , mais ils ne ref- fembloient en rien aux autres hommes qu'elle avoir vû,pas même à Nocrater. Malgré l'e'norme petitefTe de certains bonets triangulaires de quelques-uns, contraftés par des têtes monftrueufes, elle reconnut que c'étoient des cha- peaux à un bord de ruban noir, tels qu'elle en avoit vu en pafTant dans la rue à quelques efclaves. La pou- dre encore récente fur leurs épau- les lui fit juger , malgré le refte de leur parure , qu'ils n'avoient pas encore achevé leur toilette, & qu'ils étoient venus avec leur habit à peigner. A la vue de leur frifure roide & po- madée , dont les boucles avec af- fedation extrêmement diftantes les unes des autres , fe terminoient en
Nij
i^B L' O p T I Q u ir. pointe dans leurs yeux , elle ne put s'empêcher de fe rappel! er que Zel~ ncr , qui lui avolt tant plu, ne fe fvKo'it point ainfî. De gros gands épais dont , malgré la chaleur , leurs mains étoient revêtues , lui firent penfer qu'ils avoient quelque incom- modité qu'ils vouloient celer , ou qu'ils rc-il'embloient aux Peuples du midi , qui fe couvrent excelllvement de peaux & de vêtemens pour fe préferver de la chaleur ; & leur bôurfe , plantée de près au haut de leur tête ,-lui fembloi': par fa lar- geur deilinée à cacher aulli quel- que défed:uofîté dans leurs épaules» Quelques-uns d'entre eux , par quel- que épargne qu'elle ne comprenoit pas , n'avoient que la moitié d'une veftc , enfortc que la moitié- fubfif- tante ne pafioit pas la ceinture. La hauteur , la roideur de la coniiftance dé leurs cols la confirmèrent dans
L' O p T I Q u E. r 49 ïa penfée qu'ils portolent des car- cants , ainfî qu'on en donne aux en- fans pour les faire tenir droits. Elle jugea fur-tout qu'il falloit que la plu- part fuiïent nécelîairement malades , car ils fe donnoient le bras en s'ap- puyant nonchalament l'un contre l'autre , & heurtant les paflans de façon à lui faire craindre qu'ils ne tombaffent de foiblefie. Elle per.fa encore que c'étoit fûrement pour les préferver de cet accident qu'ils âvoieni à leur côté des bouquets énormes , comme les femmes au- roient honte d'en porter au jour de leurs noces. Elle n'eut pas de peine à fe perfuader qu'ils dévoient être bien méchans & bien indifpofés contre ie genre humain : car ils avoient des épées d'une longueur épouvantable ; &:eîle ne put s'empêcher de conclure que les femmes de ce pays-là dévoient €tre bien dépravées , à en juger par le
Niij
IJO L' O P T I Q U E.
mal qu'ils en difoient. Elle eut la cuiio- fité d'examiner les femmes à leur tour. Cette vue fufpendoit pour un inf- tant le fouvenir de (es malheu.is , & un infiant volé au fpedacle de (es propres chagrins , dans quelque fi- tuation que ce foit , eft toujours pré- cieux. Elle remarqua que les fem- mes ne marchoient point , mais qu'el- les trotoient. Elle entendit nommer quelques Courtifannes , & elle fut furprife : car elle les avoit prifes pour des femmes de qualité ; on norri" ma quelque tems après des femmes de qualité , & elle fut encore éton- née , car elle les avoit prifes pour des Courtifannes. Elle vit bien quelques hommes & quelques fem- mes qui fembloient diftingués de tout le refte par un air de décence & de fimplicité ; mais de ceux-là le nombre étoit fort petit , & ces gens- là paroiiToient obfcurs dans la pro-
L'Optique. iyt menade , & n'attiroient les yeux de perfonne.
Un moment après , une femme vint , qui lui demanda de l'argent. Pourquoi , dit Neyra ? puifque le Prince à qui appartient cette pro- menade permet qu'on y vienne , il ne doit point exiger de payement. Auflî n'en exige-t-il pas , répondit la fem- me , & ce n'eft point par fon ordre (jne je vous en demande; maisc'eft la règle d'affermer des fiéges dans toutes les promenades , ainfi que dans les Temples , parce qu'il n eft pas du bon ton de s'affeoir fur les bancs qui y font placés , & qui ne coû- tent rien \ c'eft pour cela qu'on a eu le foin de les enlever en partie dans tous ces Temples, & dans prefque toutes les promenades. Mais , dit Neyra, il faut donc que les gens qui ne font pas riches, & qui ne font pas du bon ton , fe lefufent de prier les Dieux,
Niv
1^2 L' O P T I Q U E.
& d'aller prendre l'air dans lés pro- menades royales , s'ils ne peuvent pas fe tenir fur leurs jambes. On voit bien que vous êtes étrangère , Mademoifelle , répondit la Loueufe, mais payez-moi ma chaife , tout le refte ne me regarde point. Hélas l Madame , dit Neyra , je n'ai point d'argent ; hé bien , Mademoifelle , jepartit la Loueufe , en lui arrachant fa chaife , tenez-vous debout; quand on n'a point le moyen d'aller à la promenade , il n'y faut pas venir.
Deux femmes ailifes près de Ney- ra, qui avoient été témoins de cette aventure , appe'llei^ent la Loueufe & lui parlèrent à l'oreille ; Neyra ne re- marqua point ce qu'elles firent : mais cette Loueufe revint un moment après lui dire qu'elle pouvoit refter fur fa chaife. Neyra ne douta point qus ces femmes ne l'euflent payée , & ellq en fut humiliée. Elle s'occupa, à con{idéi;er ces femmes : elles lui pa-
'L' O p T r Q u E. I y^
rurent jeunes , fraîches ; leur habil- lement étoit modefte ; leur phyfio- nomie refpiroit la douceur & la dé- cence la plus fcrupuîeufe -, elles ne parlèrent à aucun de ces jeunes gens dont la fingularité l'avoit frappée , ou elles les recevoient froidement, quand elles étbient abordées pat quelques-uns d'eux. Elles faifoient , au contraire beaucoup de poIitelTes à ces homm.es modeftes, dont la plu- part étoient zgés ; elles dirent quel- ques m.ots obligeans à Neyra : Se après leur avoir répondu de fon mieux , elle fe difoit , félon fa loua" ble habitude ; quelque ferment que l'aye fait de ne me point lier dé- formais, depuis ma m.audite vieille > avec les femmes que je rencontre- rois & que je ne connoîtrois pas , je peux bien me perm.ettre de par- ler à ce'IlevS-ci , qui , étant jeunes comme moi; ne peuvent point avoii;
114 L' O P T I Q U E.
appris à tromper. Si ma vieille leui* eût reffemblé , je n'aurois pas fait certainement tant de fottifes.
Neyra ne vouloit leur dire que quel- ques mots : on reproche aux femmes de s'abandonner au plaifir de par- ler. Ce ne font fûrement pas les hom- mes qui leur font ce reproche , ou ces hommes parlent contre leur pro- pre intérêt. Qui eft celui d'entr'eu-x qui ne perdît au filence des femmes? Infenjfiblement la converfation s'engagea; infenfiblement Neyra ap- prit aux deux femmes une partie de {es malheurs : on fe doute bien qu'elle y répandit un voile favora- ble ; infenfiblement elle finit par leur faire part de fon defl'ein d'en- trer parmi les Prétrefles d'Ofiris , & plus infenfiblement encore des obf- tacles humilians qui s'y oppofoient, dans lefquels les deux femmes com- prirent évidemment que Neyra n'a-
L' O P T I Q U E. I^f
voit point d'argent, & qu'elle cou- roit rifque de ne point dîner.
O Ciel ! ne point dîner, dit une des deux femmes ; cette chère en- fant ! cela tire les larmes des yeux. Qu'elle eft aimable ! peut-on être û malheureufe & fi jolie? Il faut qu'elle vienne avec nous , dit-elle à fa com- pagne , nous parlerons de retraite après dîné ; y confentez-vous , ma poule ? ajouta-t-elle fur le champ. Neyra , dont l'ame étoit pleine , ne put répondre que par ces mots demi rompus, qui ne fignifient rien , & qui n'ont aucun fens ; elle fuivit (es con- du(5lrices , & elles entrèrent chez le Suide.
Pendant le repas , les deux fem- rnes fe faifoient remarquer tour-à- tour les agrémens de Neyra. Mon Dieu ! difoit l'une , qu'elle a de jo- lies dents ! Mais vous appercevezn vous ; difoit l'autre , de cet œil en
1 r(5 L' O P T r Q U E.
couIifTe & de ce joli bras fait au tour : &; Neyra , que Tes aventures n'avoient point défait de l'habitude de rougir , rcugiffoit pendant ces éloges. Pour moi, ce qui m'en char- me , difoient-elies toutes les deux à Ja fois , c'eft fa modeftie. Quel âge avez-vous , mignone? Seize ans,ré- pondoit Neyra. Seize ans ! en vérité , voilà qui efi: charmant ; le joli âge ! & qu'on efl: heureux de n'avoir que feize ans. Neyra , que ces louanges déconcertoient , reparla des Prêtref- fes d'Onris. A propos , vous nous y faites penfer , dit une des deux femmes , nous avons votre affaire : quant à la penfion , qu'elle ne vous inquiète pas. La fille d'Oltane rougif- foit de plus en plus intérieurement de leur avoir des obligations fî mortifian- tes pour fa vanité. Le repas , qu'elle commençoit à trouver trop long , s'a- çiieva , & U fu: xéfolu que Neyra fe-
L' O p T I Q u E. lyy rolt conduite dhii le loir même chea les Prétrefies d'Olîris.
Enfin , fe dit Neyra , je vais donc être au port ; là il me fera permis de tenter de rentrer daus les bras d'une m.ere ofTenfée. Hélas ! qui peut voir fonfang fe repentir , & n'en être pa$ touché ? je crois que c'efl: ainfi que penfent toutes les mères.
En ce moment arrivèrent deux jeunes filles de dix ans au plus , con- duites par une vieille efclave. Mes filles, embrafTez Mademoifelîe , dit une des deux femmes ; ces enfans , ajoutèrent-elles, en s'adreflant à Ney- ra , font deftinées à la même retraite que vous , lorfqa elles feront en âge d'y entrer.
L'azyie où fut conduite Neyra étoit hors des barrières de Memplils. Vous devinez allez, pourfui vit Ibrahim, de quelle retraite il s'agifloit. Ce fut dans iin de ces lieux où le mal efi toléré pour
ïyS L'Optique. en épargner , dit-on , un plus grand , comme fi le vice pouvoit jamais être un bien. Ces odieufes femmes l'a- voient vendue à la Supérieure de ce lieu déteftable ; elles réfervoient au même fort les deux vidimes , qu'el- les n'élevoient que pour les conduire au facrifice , lorfqu'elles feroient en état d'être immolées.
Neyra découvrit à peine dans quel lieu elle étoit qu'elle y fit un mono- logue auffi inutile que les précédens, & que par conféquent je ne vous rap- porterai point , dit Ibrahim. Vous êtes las de lui voir faire des fautes en jurant toujours qu'elle n'en fera plus. Mais voici le tems oii les monologues iîniflent,& j'ai bien d'autres malheurs â vous raconter.
-^0
L' O P T I Q U E. lyp
CHAPITRE XIII.
Epreuve oùfe trouve encore Neyra;
& comment elle fort du lieu où elle
ejl ; dans quel endroit elle va en fuite';
ce qu'il lui arrive dans cet endroit y
fin de l'hifloire de Neyra,
ï
L y avolt quelques heures que Neyra étoit dans ce lieu criminel , lorfque quatre jeunes Egyptiens ar- rivèrent. Ils fçavoient qu'il y avoit une nouvelle venue ; ils la deman-» derent. Ils avoient dîné enfemble^ ^ comme on dit volontiers , quand on a diné , que ferons-nous ? le plus oifif , & en méme-tems le plus ex-r périmenté d'entr'eux , avoit propO" fé , faute d'autre chofe, cette partie, oii il entroit plus de défœavrement ^ dç cviriofité que de débauche. Uu
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d'entr'eux feulement qui les avolt accompagnés par complaifancepour ne point paroître ridicule parmi des jeunes gens qui le font eux-mêmes , avoit réfolu de les attendre dans le char à la porte du Monaftere ; il y avoit à peine été un inftaht qu'il entendit un bruit épouventable dans l'intérieur de cette demeure. Il fça- voit que les plaifirs de Vénus étoient fouvent enfanglantés par les fureurs indifcretes des fuppôts de Mars ; il penfa que {es amis couroient quel- que péril , & il fe hâta de voler à leur fecours.
■ Il vit en entrant un fpeclacle hor- rible 3 il n'apperçut que des vifages enfanglantés. Des fenïmes les che- veux épars , la fureur dans les yeux & les blafphémes dans la bouche , immodeftement renverfées au mi- lieu d'uii débris de chaifes, de ta- bles & de glaces briiées^preiToient de
leurs
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leurs corps meurtris & fanglans les corps érendus de plufieurs jeunes Egyptiens , fur lefquels elles fem- bloient acharnées.
Un des Egyptiens s'écrioit : jamais la vertu habita-t-elle dans ces lieux ; jamais des PrêtrelTes de Vénus fe font-elles jamais imaginé d'emprun- ter ce faint nom. La débauche eft leur gloire & l'indécence leur triom- phe ; mais , je jure par Orofmade , que je ferai vengé des égratignu- res qu'une réfiftance hors de vrai- femblance a caufé à mon vifage. En difant ces mots , il cherchoit à fe' dégager des mains de deux Prê- treîTes, qui venoient, dans la fureur, de lui arracher une poignée de beaux cheveux blonds dont il s'en- orgueillifoit ; il alloit , fans doute périr viélime immolée au beau fexe outragé , lorfque l'homme qui étoit
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refté dans le char le fauva fort à propos de leurs mains.
Je te rends grâces , dit le jeune homme outragé ; mais je te devrai bien davantage , fi tu m'aides à me venger des égratignures de mon vi- fage & de la perte de mes cheveux. Alors fon libérateur lui dit : ne l'ef- père pas. Tu connoiiïbis les dangers de ces lieux ; j'ai confenti à t'y ac- compagner par une complaifance criminelle ; ainfi n'exige rien de plus ; heureux que cette aventure te ferve de leçon : apprens-moi feule- ment la caufe de ce défordre.
Juge donc de ma fureur , s'écria le jeune Memphifien. Tu fçais fi ja- mais je fus fenfible aux offrandes de faveurs vénales ; tu fçais fi j'atta- chai quelque prix à un bien pré- tendu, partagé avec les plus vils hom- mes. Non , je fuis jeune , emporté
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par le tourbillon , j'y cède fans m'y livrer. La beauté a par-tout mon ad- miration, diftinguée de mon homma- ge. ToutMemphis a retenti des char- mes qu âvoit apportés en ces lieu3t une nouvelle Etrangère. J'ai voulu être des premiers à en juger par le rapport de mes yeux , & je voulois que mes regards fuflent le feul tri* but que je croyois devoir à des ap- pas mercenaires. Je l'avouerai , la réfiftance à laquelle , vu l'étiquette de ce féjour , je n'avois pas droit de m'attendre , m'a confondu ; elle crioit , en s'eflforçant de voiler des charmes que l'ardeur du combat ex- pofoit fans celle à mes yeux j elle" crioit : non vous m'oterez plutôt le jour ; & moi meurtri , déchiré , èc qui pis eft égratigné , je lai lailTée & je fuis venu me vanger fur la Su ^ périeure des outrages que j'avois re- çus. Les PrêtielTes oiv: pris parti dam Oij
•1(54. L' O p TIQUE. la querelle & ont imprudemment ajouté à leurs raifons quelques coups de poing. J'ai fans doute en ce mo- ment oublié les égards qu'on doit aux femmes, quelles qu'elles puiflent être. Je me fuis livré à mon reflen- timent ; mes amis en ont fait au- tant , & voilà pourquoi vous voyer ces Prêtreffes échevelées & fanglan- tes , & moi le vifage égratigné de une poignée de cheveux de moins. • Le libérateur du jeune Egyptien acheva de calmer le défordre , & il dit : je ferois charmé de voir cette veftale miraculeufe. Elle parut , un. voile couvroit fa tête , & on fen- tendoit foupirer ; elle eut à peine fait quatre pas qu'elle jetta fon voile & fe précipita à genoux devant celui qui la faifoit appeller. O fauvez-moi> s'écria-t-elle , ô Zelnor ! par quel ha- zard n'êtes-vous pas pendu ? Hélas ! dans quel lieu me retrouvez-vous ?.
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Zelnor , la conduifant dans un endroit écarté , lui dit : ma furprife doit être égale à la vôtre , mais les momens font chers ; il paroît tju'il s'eft pafle bien des chofes depuis notre féparation ; apprenez-en ce que vous en ignorez fans doute. Ma femme eft morte en fe laflant de me pourfuivte. Oîtane V le croi'- rez-vous ? fçait ma paflion &" ell^ l'approuve ; le trépas de Nocrater a mis fin aux reftès des pourfuites" in- tentées contre moi; Oltane ne pleure plus que votre perte , & elle acon- fenti à nous unir fi je vous retrou- vois. O malheureufe Neyra ! vos maux font finis , non que j'ofe ef- pérer à votre main que j'ai profa- née. Le coupable Zelnor n'attends pas tant de félicité ; mais il vivra pbur vous rendre à votre mère , & il tâchera de fe confoler d'un facrir fi ce affreux , en.penfant qu'il a pu
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du moins une fois ne vous pas nuire.
Neyra alloit répondre , & l'on ne fçait pas trop ce qu'elle auroit dit , lorfqu'elle en fût empêchée par l'ar- rivée du Guet de iMemphis. Neyra , comme la première caufe du défor- dre, & les quatre amis furent conduits chez un Officier de Police ; il étoit à table i par conféquent les quatre amis furent envoyés en prifon , ti Neyra au grand Hôpital Général.
Zelnor & (es amis retenus en pri- fon avoient des protections , qu'ils n'oferent employer; mais ils avoient de l'arcrent , & leur détention ne fut pas longue. Le premier effet du re- couvrement de fa liberté fut de fon- ger à celle de Neyra ; il venoit d'é- prouver la puifîance de l'argent , & il obtint la liberté de la filie d'Ol- tane.
l/'oïdre étoit donné de la part det
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trente Juges , & il alloit jouir du plaifir de la revoir encore une fois pour ne la plus reperdre , lorfqu'il reçut par un inconnu une lettre fcel- lée avec un cachet informe & bi- farre ; il frémit en l'ouvrant : elle éroit tracée en caraéleres de fang ; elle étoit de Neyra; voici ce qu'elle contenoit :
3s Je vous adrefle cette lettre tra- 33 cée de mon fang à la prifon , où 33 je vous crois encore , pour vous 33 faire mes adieux , mon cher Zel- 33nor; je peux vous ionner ce titre, 33 puifque je meurs ; la diiîimulation 33 n'eft point faite pour ces derniers 33 inftans où l'ame , prête à rendre 33 compte aux Dieux, paroît ce qu'elle 33 eft. Je n'ai donc pu éviter cet 33 Hôpital fi redouté ; auiîî fera-t-il 3>mon tombeau , & mes regards en 33 en fortant ne reverront plus ce
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foleil vers lequel ils n'oferoient fe
o lever ; ce fatal féjour , qui devoit
> être le dernier de mes maux , en
0 fera le terme. Cet affreux fépul-
T) cre enfevelira ma funefte tendrefle
3 & le rigoureux préjugé qui m'em-
o pèche de la couronner en m'interdi-
» faut à jamais l'efpoir d'être à vous.
3 Je meurs ; je ne vous accufe point
3 de mon trépas cruel ; je doute pour-
TDtant que je me fuiTetuécfijenevous
o euiTe jamais connu. Mon amour a
3 fait mon aveuglem.ent & mes mal-
3 heurs. Hélas ! je ne me plains pas de
leur rigueur par le plaif jr que j'ai eu 3 de vous aimer. Je n'adreffe mon re- jpentir qu'au Ciel que j'ai offenfé. » Hélas ! pourquoi faut-il qu'un Cen-- îtiment créé par lui pour le bon- 3 heur de la vie foit devenu le mal- 3 heur de la mienne. Priez ce ciel 3 qu'il me pardonne d'avoir termi- \n6 cette vie fans fon aveu ;. mes
» maux
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» maux étoienr comblés , & ma foi- >3 blefTe ne pouvoit plus les fuporter. » Je ne vous informe point des » moyens dont je me fuis fervi pour >3 me donner la mort ; mille chemins >î y conduifent. Adieu , plaignez 35 mon fort , fouvenez-vous d'une « infortunée qui vous aimoit , & qui 93 meurt en vous adorant. Si vous le » répéter eft un forfait , ce fera le 3> dernier, & ma mort l'expiera. Hé- >3 las ! ma vie fut un tiflu de fautes , >} & mon dernier foupir eil un cri- 33 me.
Zelnor vola au féjour horrible <5ui renfermoit fa chère & malheu- reufe Neyra ; il étoLt muni de l'or- dre trop tardif qui devoit la lui ren- dre ; toute la demeure retentifToit encore de ce cruel événement ; il la vit. Quel fpeâacle ! fon fein , ce fein qui jadis avoit fait oublier à Zel- nor h raifon , & qui l'avoit rendu
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coupable , étoit enfanglanté & cou« vert de la pâleur de la mort; il fem- bloit que Neyra , fans le fçavoir , eût voulu punir la caufe innocente de tous its maux. Dans fon défefpoir elle s'étoitfervi d'un grand clou que fes foibles mains avoient arraché de la muraille. Zelnor ne pouvoit fe perfuader qu'elle ne refpiroit plus y mais les Médecins de la maifon qui dévoient s'y connoître mieux que lui , le lui prouvèrent par de longs argumens auxquels il ne put repli-» quer.
Oltane fur le bruit que Zelnor avoit retrouvé fa fille > étoit accou-» rue à Memphis ; elle venoit l'em* brader ; elle étoit feule lorfqu'une foule de monde dans fa cour attira fa curiofité» Elle entendit nommer Neyra ; fon cœur s'émut à ce nom ;
elle vole; elle voit Zelnor
fille demande où eil fa fille ; eila
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Tapperçoit toute enfanglantée de les yeux fermés à la lumière ; elle jette un cri & tombe évanouie.
Neyra fut portée dans un appar- tement pendant qu'on s'occupoit à donner des fecours à fa malheureufe mère. Oltane ouvrit en£n les yeux & redemanda fa fille ; on vint lui ■apprendre qu'elle refpiroit encore ; elle vola près d'elle pour s'en afTu- rer par elle-même. En effet , une féconde fois couverte des baifers de Zelnor , baifers autorifés par la cir- conftance & par (es nouveaux droits» Neyra avoit une féconde fois éprou- vé leur influence. Leur chaleur avoit pénétré dans fes froides veines; elle avoit rallumé les étincelles d'un feu prêt à s'éteindre ; il lui avoit foufflé une partie de fon ame , & la mort s'étoit arrêtée contre un obftacle aulïï puiflant.
La reconnoilTance de Neyra &
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d'OItane fut très-pathétique. La blef- fure de Neyra n'étoit pas mortelle ; Oltane s'étoit dit, puifque ce Zel- nor eft devenu riche par la mort de fa femme , il eft jufte qu'il époufe ma fille pour réparer le tort qu'il lui a fait. Zelnor fit fi bien de fon cô- té , qu'il prouva encore à Neyra qu'elle devoir l'époufer; alors elle dit , ma défobéiflance envers ma mère a caufé mes malheurs. Obéif- fons-lui pour les réparer. Chacun ayant ainfi raifonné de fon côté le jour de la célébration du mariage fut fixé , & la cérémonie s'acheva à Mygdol , fans oppofition quel- conque de la part des Kambados.
Les deux époux difoient : un ma- riage avec ce qu'on aime eft le port du bonheur , & ils le difoient en s'embraflant , fans jamais fe lafler de s'embrafter. Il arriva quelque tems après , que les païens de la première
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époufe de Zelnor plaidèrent contre lui pour réclamer les biens d'AKine» Ils avoient prouvé que loin d'habi- ter avec elle , il l'avoit quittée quel- ques jours après fon- mariage j il eut fans doute gagné fon procès contre les parens de fa première époufe , tout puilTants qu'ils étoknt , parce que fa féconde femme étoit jolie ; s'ils ne fe fulTent avifés d'employer le crédit de la nièce d'une revenu deufe à la toilette qui avoit fa cou- fîne femme de chambre chez la Maî- trelfe du Chef des trente Juges. Zeî- iior , comme de raifon , perdit fon procès , & fe vit dépouillé des biens qu'il convenok au fond n'avoir pa-s trop légitimement acquis. Alors Neyra & lui difoient quelquefois, un mariage avec ce qu'on aime , a (es peines ; qui s'en ferait douté ? Mais nous nous aimons. Qu'importent à notre tendreife quelques pièces d'or 4e plus ou de moins?!
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Quelque tems encore après , Of- tane mourut ; ils en efpéroient une groffe fucceflion ; ils ne trouvèrent que de grofles dettes ; les deux époux tombèrent dans l'indigence. Zel- nor crut remarquer que fa femme ctoit vaporeufe & quinteufe ; il fe difoit, il me femble que toutes les autres femmes ne font point ainfr» Neyra s'accoutuma de fon coté , à trouver à Zelnor un air fombre & un ton grondeur ; ils difpurerent entr'eux quelquefois , & trouvèrent les racommodemens charmans. Pen- fant que c'étoit un plaifir de fe ra- eommoder ainfi, ils fe brouillèrent fouvent ; ils le firent tant de fois que Je plaifir des racommodemens s'émouffa ; ils eurent enfin regret de s'être époufés , & Neyra dlfoit : voilà donc à quoi aboutiflent ces maria- ges d'inclination. C'étoit bien la
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Quand Ibrahim eut cefTé de par- ler , le Chinois trouva par politelTe cette hiftoire fort plaifante. Cepen- dant il dit au fage , il me paroît que le ftile n'en eft pas afiez à la mode , & qu'il ne refTemble point à celui de quantité de Romans que j'ai vu-S entre les mains de quelques efclaves pour lefquels on m'a dit que les Au.- teurs modernes de Memphis com- pofoienttous les jours de beaucoup' plus jolis livres que celui-là.
En ce moment s'avança un grand homme fec dont la phifîonomie étoit mélangée d'une nuance d'honnête homme & de fripon ; il avoit les yeux égarés , & il marchoit en rê- vant. O ! dites-moi , quel eft cet homme, s'écria vivement limazeb- à Ibrahim ? Eft-ce encore quelque psrfonnage qui ait manqué d'être
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pendu ? Vous ne vous trompez point , dit Ibrahim. L'hiftoire de cet hom- me eiT: aufTi extraordinaire que fa fi- gure. C'efl: encore une victune de l'éducation négligée. Il doit faire fré- mir les pères qui s'endorment fur cet important objet de la vie , & doit apprendre à leurs enfans qu'on peut être un très-mauvais fujet avec les meilleures inclinations du monde, Ibrahim alloit commencer fon ré- cit; le ledeur verra dans la féconde partie ce qui l'en empêcha»
Fin de la preml&n Partie
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pendu ? Vous ne vous trompez point , dit Ibrahim. L'hiftoire de cet hom- me eft aufTi extraordinaire que fa fi- gure. C'efl: encore une victLme de l'éducation négligée. Il doit faire fré- mir les pères qai s'endorment fur cet important objet de la vie , & doit apprendre à leurs enfans qu'on peut être un très-mauvais fujet avec les meilleures inclinations du monde, Ibrahim alloit commencer fon ré- cit; le leéleur verra dans la féconde partie ce qui l'en empêcha»
Fin de la prcmUn Partie.
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GR Guerineau de Saint-Peravi , Jean
355 Nicolas Marcellin G84- L'optique
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