^ ^ -JW^^-«

MONT-REVÊCHE

U'èt

m

Paris. iMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE. ~ BouidiUiat, 15, mc Breda.

GEORGE 8ÂND

MONT-REVÊCHE

V fl*uor>-irçh.=s ^

'^itY9^<y^

PARIS

LIBRAIRIE NOUVELLE

Bon.EVARD DES ITALIENS, 15, EN FACE DE LA MAISON DORÉE La traduction et la reproduction sont réservées

1857

UniversT^J* BIBLIOTHECA

AVANT-PROPOS

Voici encore un roman à propos duquel on dira probable- ment comme on a dit à propos de ceux que j'ai faits, comme on dit à propos de tous les romans en général : Qu'est-ce que cela prouve?

Oui, il y a une classe de lecteurs qui s'irrite contre l'auteur qui ne conclut pas. Mais, en revanche, il y aune autre classe de lecteurs qui voit dans tout détail un plaidoyer^ dans tout dénoû- ment une démonstration, et qui, finalement, s'irrite de la con- clusion qu'elle impute à l'auteur. L'une et l'autre classe de lec- teurs vit de ce préjugé, très -accrédité dans l'histoire des arts, que le roman doit fournir une conclusion aux idées qu'il sou- lève et prouver quelque chose.

Je n'ai jamais songé à demander rien de ce genre aux ou- vrages d'art ; voilà pourquoi je n'ai jamais songé à m'impo- ser rien de semblable. Mais sans doute il m'est permis aujour- d'hui de répondre à cette objection injuste, non pas quant à moi peut-être, car il est fort possible que je n'aie fait preuve que d'impuissance en ne concluant pas, mais injuste au premier chef envers le roman en général.

On aime assez, depuis les contes de fées jusqu'aux mélo- drames, que le vice soit puni et la vertu récompensée. Pour mon compte, cela me plaît aussi, je l'avoue; mais cela ne prouve malheureusement rien, ni dans un conte ni dans un drame. Quand le vice n'est pas puni dans un livre ou sur un théâtre, ce qui est tout aussi vrai dans la vie réelle que le sort contraire, il n'est pas prouvé pour cela que le vice ne soit pas haïssable et punissable. Quand la vertu n'est pas plus récompen- sée dans la fiction littéraire qu'elle ne l'est souvent dans la réa- lité, l'auteur, eût-il voulu prouver cette énorraité, que la vertu est

1

Il

inutile en ce monde, n'en aurait pas moins prouvé une seule chose, à savoir, qu'il est fort injuste et quelque peu absurde.

Qu'est-ce que la fable d'un roman, d'une tragédie, d'une nar- ration quelconque? C'est l'histoire vraie ou fictive d'un fait, c'est un récit. Voilà ce que j'appellerai le roman du roman. Tout ce qu'on y fait entrer d'ornements pour la peinture, ou de ré- flexions pour la pensée, n'en est que l'accessoire ; mais ce sont des choses si distinctes, que ces accessoires semblent quelque- fois assez agréables pour faire oublier et pardonner la mauvaise combinaison de l'action, tandis que, parfois aussi, l'intérêt et l'habileté de cette combinaison font que îe style sans charme et les détails sans vraisemblance trouvent grâce devant le lec- teur. Mais je demande ce qu'un fait a jamais prouvé, et je défie bien qu'on me réponde. Si aucun fait particulier ne prouve dans l'histoire réelle des hommes, comment le récit d'un fait imaginaire prouverait-il? Comment pourrait-il être invoqué comme une conclusion quelconque aux théories que le narra- teur a pu soulever et discuter en passant, ou faire discuter par ses personnages? En vérité, que le bon triomphe du mauvais à la fin, ou que le méchant mange le juste, que la veuve se con- sole ou meure d'une fluxion de poitrine, que le traître fasse for- tune ou qu'il aille aux galères, que l'homme vertueux soit récompensé par la société ou par le simple témoignage de sa con- science, j'avoue que cela m'est bien égal, pourvu que leurs exis- tences se soient liées et dénouées d'une manière qui m'intéresse jusqu'au bout. Je me trouverais par trop simple si j'attendais après le parti que prendra la fantaisie de l'auteur pour me Taire une opinion sur le vi^ai et le faux dans la nature, sur le juste ou l'injuste dans la société.

Si le vaisseau qui ramène Virginie ne faisait pas naufrage au port, cela prouverait-il que les chastes amours sont toujours couronnées de bonheur? Et de ce que ce maudit vaisseau som- bre avec l'intéressante héroïne, cela prouve-t-il que les vrais amants ne sont jamais heureux? Qu'est-ce que cela prouve, Paul et Virginie? Cela prouve que la jeunesse, l'amitié, l'amour i.t la nature des tropiques sont de bien belles choses quand Ber- nardin de Saint-Pierre les raconte et les décrit.

Si Faust n'était pas entraîné et vaincu par le diable, cela

III

prouverait-il que les passions sont moins fortes que la sagesse ? Et, de ce que le diable est plus fort que le philosophe, cela prouve-t-il que la philosophie ne puisse jamais vaincre les passions? Qu'est-ce que cela prouve, Faust? Cela prouve que la science, la poésie, les sentiments humains, les images fan- tastiques, les idées profpndes, gracieuses ou terribles sont de bien belles choses quand Gœthe en fait un tableau émouvant et sublime.

Si Julie ne tombait pas dans le Léman, si Tancrède ne tuai pas Clorinde, si Pyrrhus épousait Andromaque, si Daphnis n-'épousait pas Chloé, si la fiancée de Lammermoor ne deve- nait pas folle, si le Giaour ne devenait pas moine, nous per- drions les plus belles pages d'autant de chefs-d'œuvre, mais il n'y aurait pas une preuve de plus ou de de moins, pas une conclusion manquée ou trouvée dans ces conceptions de l'in- telligence.

Je trouve donc la critique oiseuse, quand elle discute la fan- taisie, et fâcheuse pour l'art quand elle veut astreindre la fan- taisie à être une démonstration concluante. Je veux qu'on nous permette de démontrer à notre point de vue tout ce qu'il nous plaira, mais non pas que ceux qui combattent ou partagent nos sentiments demandent compte de nos sentiments au choix d'un fait plutôt qu'à celui d'un autre- Je ne veux pas que les uns nous crient: «La conclusion est évitée»; que les autres crient après nous: «La conclusion est criminelle.»

J'ai fait un roman qui s'appelait Leone-Leoni, le séducteur n'était pas puni. Des gens ont dit : Voyez quelle immoralité ! l'auteur a voulu prouver que les scélérats sont tous aimés et triomphants. J'ai fait, un roman qui s'appelait Jacques, oîi l'époux trahi mourait de chagrin. Des gens ont dit: Voyez quelle insolence ! l'auteur prétend que tous les maris doivent se laisser mourir de chagrin ! J'ai fait, selon ma fantaisie du moment, au moins vingt dénoûments divers et qui, pour ceux qui y entendaient malice, prouvaient au moins vingt solutions contradictoires. Toutes prouvaient trop selon les uns, aucune ne prouvait assez selon les autres. J'avoue que -ceci nra per- suadé de plus en plus que le but, le fait et le propre du roman sont de raconter une histoire dont chacun doit tirer une conclusion

IV

à son gré, conforme ou contraire aux sentiments que l'auteur manifeste par son sentiment. L'auteur ne prouvera jamais rien par un exejnple matériel du danger ou des avantages mani- festes du mal ou du bien. Une oeuvre d'art est une création du sentiment. Le sentiment s'éprouve et ne se prouve pas. Ce qui inspire l'écrivain, c'est quelque chose d'abstrait. L'abstrait ne se prouve pas par le concret, le fait ne justifie ni ne détruit la théorie, le réel ne conclut rien pour ou contre l'idéal.

Or le roman étant forcé de tourner dans la peinture des faits réels, il ne faut pas lui demander ce qui n'est pas de son res- sort, ce qui, en bien des cas, tuerait l'art et l'intérêt dans le roman.

MONT-REVÈCHE

Tu as mille fois raison, mon cher ami, disait Flavien ; mais la raison est une sotte : elle n'a jamais guéri que les gens bien portants, et moi, je suis malade, très-malade, ne le Tois-tu pas ? J'ai une fièvre nerveuse qui me rend insuppor- table aux autres et à moi-môme.

Ta fièvre est une sotte, répondaii Thierray. Elle n'a jamais tué que les êtres faibles au moral et au physique, les niais. Tues un des êtres les mieux organisé-^ que je connaisse : donc une crise d'irritation nerveuse, causée par le plus vul- gaire des chagrins, n'est pas un mal dont tu ne puisses triom- pher, s'il te plaît, en deux heures.

Oui, je sais que d'ici à deux heures je peux m'entendre avec une femme plus belle et peut-être tout aussi aimable que Léonice. Mais il me faudra peut-être deux mois pour trouver supportables, auprès de celle-là, les heures que j'avais fini par trouver assez douces auprès de celle-ci.

Sais-tu une idée qui me vient? reprit Thierray. C'est que tu es pour le mariage.

D'où te vient cette idée lumineuse?

De ta manière d'aimer qui me parait fondée sur l'habi- tude, sur les besoins de Tintimité bourgeois?.

Tu te trompes. J'ai des besoins et des habitudes de domi- nation patriciennes : c'est bien différent. Voilà pourquoi jus- qu'ici je n'ai eu de goût que pour les femmes qu'on achète.

6 MONT-REVÉCHE

Oh ! mon cher ami, dit Thierray, j'ai toujours remarqué que les hommes, même les mieux trempés , choisissent de bonne foi, pour faire illusion aux autres et à eux-mêmes, la qualité ou le défaut qu'ils possèdent le moins.

Détrompe-toi à mon égard, reprit Flavion. Cet esprit de domination qui va, je le sens, jusqu'à la tyrannie, je ne m'en vante ni ne m'en accuse. Qu'en dis-tu, toi ? est-ce une qualité ou un défaut? Voyons, observateur, faiseur d'analyses, homme de lettres, prononce, je t¥coute. Tu as le goût de la dissection, et il n'est pas un de tes amis dont tu n'aies fait l'autopsie intellectuelle, ne fût-ce que par manière de passe- temps. C'est ton état.

J'y réfléchirai, dit Thierray avec un peu de hauteur. Je ne suis pas homme de lettres du lever au coucher du soleil. J'ai, tout comme un autre, mes heures de paresse, et quand je chevauche au bois de Boulogne, j'ai du plaisir à me sentir aussi bête que mon cheval.

Bête comme un cavalier, tu veux dire, car c'est ton opi- nion bien avérée.

Cette réplique fut faite avec assez d'humeur.

Flavien de Saulges était noble et riche. Jules Thierray était sans aïeux et sans fortune. Ils étaient intelligents tous deux, le premier sans instruction solide, l'autre avec du savoir et du talent. Ils avaient été élevés ensemble : nous dirons plus tard comment, et comment aussi, ne s'étant jamais complètement perdus de vue, ils étaient restés liés par un sentiment qui, chez Thierray, n'était ni l'affection ni l'antipathie, mais qui tenait certainement de l'une et de l'autre. Flavien ne manquait ni d'esprit, ni de pénétration naturelle, mais il se donnait rarement la peine de réfléchir, quoiqu'il dissertât souvent d'un ton sérieux, tandis que Thierray réfléchissait presque toujours en ayant l'air de ne disserter que par raillerie.

Ce soir-là pourtant, il ivait eu l'intention d'être sérieux avec Flavien, parce que Flavien était réellement ass#: vive- ment affecté. Thierray ee sentait entraîné par une sorte de sympathie compatissante pour son ami d'enfance, en même temps qu'attiré par le plai; ir de constater une faiblesse chei son rival de la vie. Car ils étaient, bien réellement, et sans trop

MONT-REVÊCHE 7

s'en rendre compte, un peu jaloux Tun de l'autre, et comme qui dirait concurrents par nature, l'un ayant tout ce que l'autre ne pouvait pas avoir, et réciproquement.

Donc, ils en étaient venus, au bout d'un quart d'heure d'épanchement, à une de ces bouffées d'aigreur involontaire qui eussent souvent amené un refroidissement, sans la sou- plesse d'esprit et la fermeté de caractère dont Thierray était doué. Flavien de Saulges, en ripostant, avait mis son cheval au galop, comme pour dire à son compagnon qu'il pouvait le laisser à lui-même si bon lui semblait. Thierray hésita uq instant, se mordit la lèvre, haussa les épaules, sourit, prit le galop sans bruit sur l'allée sablonneuse, et rejoignit de Saulges à la porte Maillot.

Mon cher ami, lui dit-il, le galop me fait du bien, à moi qui suis d'un sang très-froid, mais je t'assure que c'est un mauvais remède pour la fièvre, et que tu ferais mieux de ren- trer au pas, à moins que je ne dérange le cours de tes pensées, et que...

Non, Jules, répondit spontanément Flavien qui ne con- naissait pas la rancune, et qui, de sa vie, n'avait résisté à une avance; au contraire, j'ai besoin de causer avec la seule personne qui sache ou veuille me comprendre. Cau- sons, si ma mauvaise et sotte humeur ne t'ennuie pas horri- blement.

Et ils causèrent : de Léonice d'abord, fille pimpante, auda- cieuse et spirituelle, que Flavien s'était piqué d'accaparer, qu'il avait perdu quelque temps à mater, c'était son expression, et qui lui échappait au moment où, croyant régner par-dessus tout, il avait été dépossédé brusquement. 11 avoua de bonne grâce à Thierray que de lui-même il l'eût peut-être quittée la semaine suivante, mais qu'il était irrité au dernier point d'avoir été prévenu : le tout par amour-propre et rien de plus. Il convint que ce genre d'amour-propre était puéril et qu'il fallait le combattre en soi-même, ou tout au moins le cacher à ses meilleurs amis. Thierray, qui aimait à le con- seiller sans en avoir l'air, le ût renoncer à toute idée de ven- geance en lui montrant le ridicule qui s'attache aux scandales de ce genre.

0 MONT -BEVÊCHE

Ensuite ils parlèrent de l'amonr en général, et comme il y a mille manières d'aimer, Flavien se trouva forcé d'avouer qu'il avait eu pour Léonice une sorte d'affection grossière, passionnée sans tendresse, jalouse sans estime; et quand Thierray l'eut mis ainsi en contradiction avec lui-même, il s'en réjouit intérieurement. Tu as le protil plus pur, la barbe plus épaisse, les épaules plus larges que ton humble compagnon d'études, pen<ait-il; tu montes à cheval d'une manière plus brillante ; tu as un nom, grand prestige auprès des femmes d'un certain monde ! Tu as plus de noblesse, smon d'aisance, dans les manières; tu as des valets que tu sais commander : chose difficile à acquérir, l'air du commande- ment ! et qui se contracte en naissant. Tu es riche, tu peux te passer d\^sprit et de savoir-vivre : cependant tu as de l'un et de l'autre; tu es estimé parce que tu es brave , aimé même parce que tu n'es pas méchant. Ta part serait trop belle, si tu avais du jugement, mais tu en es dépourvu, je le sais de reste : donc il est bien des avantages que la destinée me refuse , et que je saurai probablement conquérir avant toi.

Après quelques minutes de ce résumé silencieux, Thierray reprit la conversation.

Il fut convenu qu'on ne parlerait plus de Léonice, et déjà la colère du jeune comte était dissipée. Il ne demandait pas mieux que de s'en distraire pour l'oublier entièrement. Thierray lui proposa d'entrer au Cirque des Champs-Ely- sées, où ils étaient sûrs de rencontrer quelques-ims de leurs amis.

Soit! dit Flavien.

Ils jetèrent les rênes aux laquais qui les suivaient et qui emmenèrent leurs chevaux.

A peine furent-ils entrés, que Thierray fut abordé par un homœe d'une figure distinguée qui ne lîxa pas l'attention de Flivien. Quand ils eurent causé ensemble quelques instants, Thierray vint rejoindre son compagnon.

Mon cher de Saulges, lui dit-il avec un peu d'émotion, je te dis adieu, je rentre pour mettre de l'ordre, je ne dirai pas dans mes affaires, ce serait supposer que j'ai de grands inlé-

MONT-REVLCHE 9

rets d'argent dans ce monde, mais dans mes papiers, dans mes griflonnages. Je pars demain pour la piovince.

C'est donc ce monsieur qui t'enlève? dit Flavien en s'é- loignant du groupe il s'était mêlé d'abord, et cherchant la personne qui avait abordé Thierray et qui s'éloignait. Est-ce un parent ?

Non, c'est un mari, répondit Thierray.

Ah! fort bien. C'est tout dire. Mais cnercl er M.e femme en province ! fi I Je ne reconnais pas l'homme de goût qui peint si bien les femmes du monde, qu'on le croirait au n.icux avec plusieurs duchesses.

Celle-là, dit Thierray en cachant son dépit pour un com- pliment qui lui sembla renfermer une épigramme, n'est ni une provinciale, ni une femme du monde : c'est une femme de cœur et d'esprit, voilà tout 1

Une femme de cœur? Drôle de définition! Je ne connais pas celte variété. Cela doit être ennuyeux.

Flavien , nous nous marierons 1 Tu vaux mieux que cela.

Ma foi, non ! mais c'est ma faute. J'ai eu une vie si paresseuse ! Je ne fais pas de romans, moi; je n'ai pas besoin d'étudier les types. Enfin, tu dis que cette femme de cœur te plaît?

Mieux que cela, j'en suis amoureux, mais sans espoir, comme disent ces imbéciles de romanciers.

Je comprends, je comprends, Thierray, c'est ce que je disais : tu étudies !

Mais non, je contemple, j'admire, je savoure.

Allons donc! toi amoureux d'une femme vertueuse! Un garçon qui a tant d'esprit, tant de raison, tant de logique! Tu m'as dit, il n'y a pas une heure, ce que je me suis dis cent fois... sans être un roué; mais cela tombe sous le sens : a Pourquoi convoiter une femme vertueuse, puisque le jour elle vous cède elle cesse de l'être ! »

C'est toi, dominateur superbe, qui me fais cette question- là? Et le combat? et le triomphe ?

Bah ! bah! c'est trop facile. Tiiompher de la personnahté, de l'égoïsme, de la cupidité, du caprice, voilà qui en vaut la

i.

10 MONT-REYÊCHE

peine ! Mais triompher d^e la vertu ! ma foi , je ne voudrais pas l'essayer, tant cela me semble banal.

Flavien, vous êtes corrompu déjà, et moi, votre aîné, je ne le suis pas encore. Croyez-en ce que vous voudrez, mais la vertu est une puissance morale, une force intellectuelle, je l'aime pour elle-même...

A preuve que tu veux la corrompre 1 Allons, logicien, tu déraisonnes, ou tu te moques de moi. Bonsoir et bon voyage !...

Je ne vctax pas te laisser sur cette hérésie, dit Thierray. Si tu ne tiens pas à voir mademoiselle Caroline sauter la bar- rière, reconduis-moi à mon taudis de poëte, et je te demande- rai peut-être un service.

Oui-da! que je t'accompagne pour occuper ce mari con- fiant, pendant que tu déploieras les batteries de ton éloquence auprès de sa vertueuse moitié ?

Peut-être !

Oh ! je n'ai pas ce courage, ne me demande jamais rien de pareil; je suis égoïste.

Et tu as raison, répondit Thierray. Je le suis aussi, c'est pourquoi je te quitte. Adieu !

Et il s'éloigna.

Au bout d'une heure, comme il faisait chez lui ses prépara- tifs de départ, il vit entrer de Saulges. Ce dernier était fort agité, et l'habitude du monde ne lui avait pas fait acquérir la faculté de paraître toujours calme en dépit de lui-même. C'était un homme de premier mouvement.

Flavien, lui dit Thierray, tu viens de faire une folie; et il ajouta intérieurement : ou une sottise.

Non, répondit avec franchise Flavien en rallumant son cigare, mais j'ai été tenté d'en faire une, je le suis encore, voilà pourquoi j'accours trouver mon sage mentor, afin qu'il me préserve moi-même.

Mentor ! dit Thierray. Dans la bouche d'un homme qui se pique de faire obéir tout le monde et de ne céder jamais, cela correspond à l'épithète de pédagogue.

Mon Dieu I Jules, que tu es susceptible ! Est-ce ainsi que tu me reçois quand je viens chercher près de toi le calme dont j'ai besoin?

MONT -REVÉCHE li

Es-tu bien sûr, dit Jules, que je sois calme ? Je t'ai dit que j'étais amoureux !

Amoureux de saug-froid, comme toujoui's, et amoureux de la vertu, c'est-à-dire point jaloux, faute de motifs !

Qui donc est jaloux ici? Toi, peut-être ! de mademoiselle Léonice !

Dès que tu rapproches ces deux termes, le nom de cette ûile et l'adjectif jaloux, je rentre en moi-même et j'ai envie de rire. Mais quand je la rencontre au bras de Marsange, j'ai envie de les assommer tous deux.

Et tu viens de les rencontrer?

Au Cirque, pre'cisément.

Et qu'as-tu fait ?

Rien. Je les ai salués d'un air fort sérieux.

Eh bien , de la part d'un homme aussi bouillant que toi, c'est beau.

Oui, mais Marsange a été furieux de mon indifférence, et Léonice de mon mépris. Je ne serais pas surpris que Mar- sange me cherchât querelle un de ces jours, et pour rien au monde je ne voudrais avoir une affaire pour une fille dans ces conditions-là. Ce serait trop ridicule, et le jour je serai ridicule je crois que je me brûlerai la cervelle.

En ce cas, il faut quitter Paris pour quelques se- maines.

Précisément , je pars demain matin pour le Niver- nais.

En vérité ? Que vas-tu faire dans le Nivernais ?

Ce que depuis six mois je remets de jour en jour : vendre une propriété que j'ai par à un voisin qui s'appelle Dutertre.

Ah çà î s'écria vivement Thierray, tu connais monsieur Dutertre ?

Pourquoi veux-tu que je le connaisse, puisque je ne con- nais ni le Nivernais ni ma propriété ? Il y a six mois qu'une vieille grand'tante m'a laissé une maisonnette, un pré, un champ, un bois, quelque chose enfin que mon notaire évalue à cent mille francs. J'ai besoin de ces cent mille francs pour faire remeubler mon château de Touraine ; il y a en Nivernais

42 MONT-REVÉCHE

un monsieur Dutertre qui est riche, dit-on, de'puté, je crois... oui, j'ai voir sa figure quelque part. Il veut s'arrondir, il paye comptant, je lui vends mon immeuble, et je vais de en Touraine. Veux -tu venir avec moi? je t'emmène.

Vr liment, en Nivernais ?

Eh oui! mon ciier, celi vaudra beaucoup mieux pour ton instruction et tes plaisirs que <raller travailler à la perdition d'une provinciale... Comment disais-tu? d'une provinciale de cœur et d'esprit ! Ah ! quel style ! toi qui écris si bien ! Allons, c'est décidé, nous partons à sept heures par le chemin de fer d'Orléans, et nous ne nous arrêtons que sous les vieux chênes du Morvan. Quand je dis chênes, c'est pour dire un arbre quelconque, car je ne sais ce qui pousse dans ce pays-là. Mais on m'a dit que c'était boisé et giboyeux. Nous chasserons, nous lirons, nous philosopherons. A demain, n'est-ce pas ? Tu me sacrifies ta provinciale ?

A demain, répondit Thierray. Attends seulement trois minutes, et tu emporteras le billet que je vais écrire pour le jeter dans la première boîte qui se trouvera sur ton chemin.

Et Thierray se mit à écrire en prononçant tout haut :

« Monsieur,

» Je ne puis avoir l'honneur de vous accompagner demain. Il faut que je me prive du plaisir de faire avec vous le voyage. Un de mes amis m'emmène de son côté, mais nous serons rendus au but les pi'emiers. Cet ami est votre voisin, le comte Flavien de Saulges, qui se propose de vous voir pour des intérêts communs.

» Agréez, monsieur, etc., etc.

» J. THIERRAY. »

A qui me présentes-tu ainsi? dit Flavien avec noncha- lance.

Thierray mit l'adresse et lui présenta la lettre.

^^ A monsieur Dutertre, membre de la Chambre des députés, dit Flavien en riant : le mari ! mon acquéreur! l'homme de tantôt, par conséquent?

MGNT-REVÉCHE 15

Lui-même. Et qu'on dise que le hasard est aveugle! Il était écrit deux fois au livre du destin que je partirais demain pour le Nivernais, et que j'irais soupirer pour madame Duter- tre. Or, j'aime beaucoup mieux faire la route avec toi qu'avec le mari, rien ne me gêne comme un mari sans méfiance. Celui- part à sept heures du soir, nous partons à sept heures du matin. Nous serons censés avoir eu des raisons pour ne pas l'attendre douze heures, ce qui eût été plus poli, j'en conviens, mais inliniment moins agréable.

Il nous eût beaucoup gênés, dit tranquillement Flavicn, pour parler en route de sa femme, car tu m'en parleras, je prévois cela.

Il ne te sera pas possible de t'y soustraire, et c'est pour- quoi je t'engage à bien dormir cette nuit.

Le lendemain ils roulaient sur la route de Nevers, et Thier- ray parlait ainsi à son compagnon :

C'est une femme de vingt à vingt-cinq ans, d'une beauté particulière, pénétrante, un peu bizarre, comme je les aime, en un mot. Des cheveux noirs abondants, lustrés, ondes natu- rellement, le teint blanc, uni, si pâle que c'est un peu effrayant. Une manière d'être, de s'habiller, de parler, qui, à force de vouloir ressembler à celle de tout le monde, ne ressemble à celle de personne. Une taille moyenne, souple, charmante, le pied, la main, les dents, les oreilles... autant de perfections, mais par-dessus tout un air de mystère qui donne à penser un an à chaque mot qu'elle dit, ou plutôt qu'elle ne dit pas. Com- prends-tu ?

Pas une syllabe, répondit Flavien. Dieu ! que les lettres t'ont gâté, mon pauvre Jules ! Tu composes tant que tu ne peins plus du tout. Il est impossible de voir à travers ta fan- taisie quelque chose qui puisse exister. Moi, je me méfie de ta femme de province. Je la vois mal mise, pas très-propre, ' guindée et bête à faire peur, sous un air profond. Je t'en de- mande pardon, mais c'est ta faute : voilà l'impression que me cause ton portrait.

Madame Duterlre n'est pas une provinciale, mais une étrangère, née et élevée à Rome, lille d'un artiste distingué, femme du monde dans ses manières.

44 MONT-REVÈCHE

Ma foi, je ne l'ai jamais vue, ou je ne m'en souviens pas. Comment s'appelait-elle avant de porter le beau nom de Dutertre ?

Olympe Marsiani.

C'est une Italienne?

De pure race et sans accent.

Je connais le nom de son père, un peintre, n'est-ce pas ?

Non, un compositeur, un maestro.

Il e?t mort, je crois?

Depuis longtemps.

Et la dame était artiste ? C'est un mariage d'amour qu'a pre'tendu faire le Dutertre?

J'ignore si Dutertre a voulu faire un mariage d'amour ou de convenance. Ce qu'il y a de certain, à mes yeux, c'est qu'elle n'a jamais eu d'amour pour son mail.

Depuis qu'elle en a pour toi ?

Pour moi ? Si elle en avait, crois-tu donc que je serais en route pour la rejoindre ?

Tu ne l'aurais pas quittée!

Ou je l'aurais quittée déjà ! le problème serait résolu...

Ah î c'est ainsi que tu aimes la vertu pour elle-même ? Bien, bien, je te retrouve 1 amour de tête, attrait de curio- sité, profond dégoût des choses réelles : tu vois que je te con- nais!

Thierray sourit. Flavien se trompait sur son compte. 11 était un peu blasé, mais non corrompu, et il posait souvent le scep- ticisme devant certains hommes, dans la crainte de leur pa- raître ridicule en s'avouant naïf.

Parlons de Dutertre, reprit Flavien; il va être mon ac- quéreur, notre débiteur à tous deux, puisque tu prétends à sa femme et moi à son argent. Quel homme est-ce? Un député honorable? Ils sont tous honorables... Un riche propriétaire, plusieurs millions... Ancien industriel, aujourd'hui adonné à l'agriculture ; membre du conseil général de son en- droit, maire de sa commune et marguillier de sa fabrique, bon époux, bon père... Avec tout cela est-ce im honnête homme ?

Un très-honnête homme , et même un homme d'esprit.

MONT-REVKCHE 45

Et de cœur, comme sa femme ?

Et de cœur. J'en réponds, bien que je ne le connaisse que depuis peu de temps.

Et sa femme, depuis quand?

Sa femme? ditThierray en comptant sur ses doigts avec enjouement, en tout, >e l'ai vue trois fois : quant au mari, nous nous étions rencontrés chez un arni commun, je lui ai plu; il m'a plu aussi, tant que je n'ai pas vu sa femme. Il m'a présenté à elle, et dès lors j'ai subi et supporté les avances du mari, sans avoir cependant le droit de me moquer de lui, car je te répète, et très sérieusement, qu'il a les manières et la réputation d'un galant homme. Pourquoi diable est-il le mari d'Olympe? Ce n'est pas ma faute, à moi, si elle m'a frappé l'imagination dès le premier abord. Figure-toi une femme pâle, d'une couleur superbe, une attitude austère et voluptueuse, des manières accueillantes et glacées, un sourire plein de charme et de dédain, tout ce qui attire et repousse, tout ce qui excite, tout ce qui effraye, tout ce qui provoque, tout ce qui rebute, ime énigme vivante ! Est-ce que cela est vulgaire et facile à rencontrer? Il y a dix ans que je cher- chais ce type, je le tiens. Je m'en empar-e, je décrète que je vaincrai le sphinx ; je cultive le m.ari, je m'en fais adorer ; je p romets d'aller chasser avec lui dans le Nivernais au temps des vacances de la Chambre. Sa femme, qui n'était venue que pour quinze jours à Paris, et qui disait avoir hâte de retour- ner auprès de ses enfants, part en me jetant un regard étrange, et en me disant qu'elle compte sur moi pour le mois de sep- tembre. Elle disparaît, je brûle, je rêve, je m'agite, je me calme, je me distrais, j'oubUe. Les vacances arrivent, et dès hier soir la réalité du mari m'apparaît à la lueur des lustres du Cirque ; le spectre pâle d'Olympe marchait à ses côtés, vi- sible pour moi seul. La fatalité s'en mêlait, puisque, si Du- tertre ne m'eût conduit vers elle, tu m'y entraînais. Et me voilà. Y es-tu, enfin?

Parfaitement, répondit Flavien : la femme pâle et colorée, agaçante et farouche, voluptueuse et modeste, c'est bien cela, c'est très clair à présent, et j'y suis tout à fait. Tu parles sou- vent comme un fou, mon cher, et cependant lu agis toujours

16 MONT-REVÉCHE

fort sagement. Tu t'enflammes comme un artiste, et tu rai- sonnes les caprices en homme positif. Tu entreprends tout avec feu, tu résous tout avec froideur. Voilà ce qui te fait faire tant d'antithèses et dire tant de paradoxes. Tu vois que je t'observe aussi, moi, et que si je ne te comprends pas toujours, je te connais assez bien.

Eh! ch! ce n'est pas mal pour un homme qii n'en fait pas son état, répondit Thierray en riant.

Mais je suis fatigue d'un tel effort, reprit Flavien, et j'ai- merais mieux courir la chasse daas un fourré, de l'aube à la nuit, que de hasarder trois pas dans le labyrinthe tortueux d'une cervelle de poëte. Bonsoir, je prétends dormir jusqu'à Ne vers.

Thierray fit quelques vers, ébaucha m-entalement une scène de comédie, et finit par dormir comme un simple mortel.

Il

Le modeste manoir légué par la chanoinesse de Saulges à son neveu Fiavieu était à la fois pittoresque et confortable, et bien que le nouveau maître ne s'y fût pas annoncé, deux vieux serviteurs, mâle et femelle, religieusement unis par les liens du mariage, y avaient entretenu tant d'ordre et de pro- preté, que l'installation fut faite et le premier repas présen- table en moins d'une heure. Après quoi Flavien fit lestement le tour de ses domaines, qui n'étaient pas considérables, mais productifs en beaux arbres, en bonnes herbes et en bestiaux bien nourris. Le vieux domestique, à moitié régis- seur, se fit un devoir de l'accompagner et de lui vanter les magnificences de la propriété. Thierray marchait derrière eux dans les sentiers du bois, escorté malgré lui de la vieille Ma- nette, qui était encore ingambe des pieds et de la langue. La voyant si bien disposée à causer, il ne se retint guère de la questionner sur le compte de ses voisins, et particulièrement de la maison Dutertre.

Oh ! ce sont des bourgeois bien riches, dit la vieille. On

MONT-REVÉCHE 17

dit qu'ils ne savent pas le compte de leurs écus. Pour de pe- tites gons qu'ilïr sont par la naissance, ils sont assez bien élevés et très honorables. Madame la chanoinesse ne ré- pugnait pas à les voir. Ils font du bien, et la dame est si comme il faut, qu'on ne la prendrait jamais pour ce qu'elle est. On assure cependant que son père faisait métier de mu- sicien.

Ah çà! ma bonne dame, dit Thierray, est-ce que vous êtes chanoinesse aussi, que vous parlez si dédaigneusement des artistes?

Moi, monsieur? dit la vieille sans se déconcerter, je suis une femme de rien, comme vous voyez; mais je n'ai jamais servi que des personnes bien nées, et j'ai passé vingt ans au château.

Quel château? demanda Flavien en se retournant?

Le vôtre, monsieur le comte, repartit Gervais, le mari de la vieille, votre château de Monl-Revcche.

Ah oui! Mont-Revêche! pardon! J'avais oublié le nom de ma nouvelle seigneurie. Je n'ai jamais pu me le rappeler en route. Il n'est pas très-doux. 11 est comme vos chemins. Ah çà! c'est donc un château, cela? ajouta-t-il en étendant les bras vers ce qu'il appelait son pigeonnier.

C'est comme monsieur h comte voudra, dit la vieille un peu scandalisée, mais les gens du pays ont l'habitude de l'ap- peler comme cela, et ce n'est point par dérision. Tout petit qu'il est, il a sa tour, son pont, son fossé, et il a l'air tout aussi château que la grande bâtisse de Puy-Verdon?

Qu'est-ce que Puy-Verdon ? demanda Flavien?

C'est le château qu'ont acheté les Dutertre, à une lieue d'ici. C'est riche, c'est vaste; mais à quoi eût servi une habi- tation si étendue à madame la chanoinesse? Comme disait madame, quand on n'a pas d'enfants, on a toujours assez de logement.

Parlez-nous des enfants de ce Dutertre, dit Flavien en regardant Thierray. Ils en ont donc plusieurs?

Ils en ont assez pour les faire enrager, dit Manette, et des {jlle3 surtout î Moi, si j'avais eu des enfants, je n'aurais souhaité que des garçons.

in MONT-REVÊCHE

Une femme qui a déjà eu beaucoup d'enfants... dit Fla- vien en se rapprochant de Thierray, cela n'a rien de poétique, et je ne vois pas ta beauté fantastique et mystérieuse au milieu d'une bande de marmots. Combien d'enfants ont-ils donc ces Duiertre? ajouta-t-il en interpellant ses vieux serviteurs à haute voix.

Oh ! mon Dieu! il n'y en a déjà pas tant, répondit Ger- vais. Ma femme exagère toujours ! Il n'y en a que trois : et puis ce ne sont pas des enfants. Ce sont trois demoiselles dont l'aniée a bien une vingtaine d'années et la plus jeune seize, tout au moins.

Thierray devint pâle et ne put articuler un mot. Flavien de- vint rouge, tant il se contint pour ne pas éclater de rire. Mais, en voyant le trouble et la consternation de son ami, il eut la générosité de reprendre le chemin de ce qu'il plaisait à ses gens d'appeler le château, et de changer le sujet de la conver- sation.

Eh bien, dit-il à Thierray, dès qu'ils se virent seuls, pourquoi cet abattement, ce morne désespoir? Aurais-tu été dupe des trente-huit ou quarante ans de madame Dutertre, au point de tomber du ciel en terre? Conviens, Jules, que tu t'es moqué de moi en venant ici, et que c'est pour une des demoi- selles Dutertre, riche de quelque petit million, que tu as le positivisme de faire des stances amoureuses ?

Impossible, mon ami, impossible! s'écria Thierray. Olympe Dutertre peut cacher cinq ou six ans, comme toutes les femmes qui le veulent. Elle peut avoir trente ans, qui sait? trente-deux 1 sa fille aînée peut en avoir quatorze... mais vingt ! mais moi me tromper de quinze ou vingt ans à la fi- gure d'une femme ! impossible : ta vieille servante radote, elle exagère tout !

Ce n'était pas elle qui parlait, c'était Gervais !

Il est en enfance !

Dis- moi, Thierray, dit gravement Flavien, as-tu vu ton Olympe au jour, ou aux lumières ?

Toujours le soir, aux lumières, je l'avoue, dit Thierray d'un air sombre : puis, partant d'un grand éclat de rire qui permit enfin à Flavien d'éclater aussi, il se livra pendant quel-

MONT*RE\i:CHE 19

ques minutes à une hilarité trop bruyante pour n'être pas un peu forcée.

Ce fut Flavien qui cessa le premier de rire et qui fit cette remarque fort sensée, Thierray vit cependant une consola- tion brutale :

Eh bien, quand cela serait! quand elle aurait quarante ans ! Une femme n'a que l'âge qu elle parait avoir. Tu en as trente-deux ou trente-trois. Pourquoi ne serais -tu pas épris d'une femme née sept ou huit ans avant toi ? Est-ce que les beautés célèbres dans le monde et dans les arts ne font pas des conquêtes dans un âge phis avancé? Va, mon cher ami, ce dédain pour les beautés mûres est de la mauvaise honte. A ta place je n'en rougirais pas, car on aime ces femmes-là de passion quand on peut les aimer. Elles ont un prestige comme les reines, comme les grandes actrices...

Oui, comme les belles ruines et les vieux tableaux , reprit Thierray d'un ton caustique ; grand merci ! Je ne suis plus un enfant pour m'attacher par habitude de cœur à la première femme qui nous rappelle les soins et les gâteries de notre mère; je ne suis pas de Ihumeur d'un parvenu pour me laisser éblouir par le luxe, et pour mettre du velours et de la dentelle à la place de la saine et bonne réalité de mes désirs. Arrière les fausses dents et les cheveux teints ! mon Olympe est une grand'mère, voilà tout, et c'est comme une grand'- mère que je prétends l'aimer, car, après tout, ce n'est pas sa faute si je suis un peu myope.

Et puis, tu as une consolation : si tu n'as pas trouvé ton type d'antithèses mystérieuses, tu as rencontré en elle un problème que l'analyse philosophique résoudra mieux que l'amour. C'est une belle femme bien conservée, elle se défend de son mieux contre les ravages du temps. Donc c'est une sa- vante. Reste à savoir pourquoi cette science. Est-ce une vertu pour plaire à son mari ? Est-ce un piège pour attirer les ga- lants? Tu pourras disserter là-dessus à loisir.

Je ne m'intéresse pas aux vieux problèmes, répondit Thierray, et pour la punir de m' avoir mystifié, je veux, sous son nez, être féru d'amour pour la plus jolie ou la moins laide de ses filles. Allons faire notre visite d'arrivée. Je dois cet em-

20 MO^■T-REVÉCHE

pressement au bonhomme Dutertre. Bon mari! cher mari! il ne me trompait pas, lui, quand il me disait : Je veux vous présenter à ma femme !

Faisons un peu de toilette et partons, dit Flavien. Je t'avoue que d'après les nymphes et les sylvains que j'ai vus errer par ici, ces bois me semblent peuples de jeunes mons- tres des deux sexes, et que je serais tenté de conclure vite mon marché, afin d'aller voir en Touraine si les belles Anglaises galopent toujours sur des chevaux de sang, a en livrant à la brise, comme tu dirais, les plis de leurs voiles d'azur et les anneaux de leurs blonds cheveux. »

L'embarras M d'avoir un véhicule pour se transporter à Puy-Verdon,

Le vieux Gervais, qui avait signalé l'existence de l'équipage de madame la chanoinesse, eut une terrible mortification à essuyer, lorsque les doux jeunes gens accueillirent de huées et de sarcasmes l'apparition de la patache et du vieux cheval que le bonhomme leur présentait d'un air de complaisance. Pourtant il fallut bien s'en accommoder : il pleuvait, et il était impossibla d'arriver à pied à chez les dames de Puy-Verdon sans eue mouillé et crotté. 11 fut convenu que Gervais condui- rait, que les voyageurs se tiendraient au fond de la patache sans se montrer, qu'on s'arrêterait sous bois à une petite dis- tance de la résidence de Dutertre et qu'on ferait l'entrée à pied par les jardins, sans exhiber aux regards moqueurs des jeunes personnes du château l'absurde berline de la douai- rière. Mais, chemin faisant, on changea d'avis.

Nous sommes bien sots, dit Thierray. La patache de la chanoinesse est connue au château. Les yeux y sont faits, et, pour tout le monde, il est bien évident que nous n'avons pu venir de Paris en tilbury ni à cheval. 11 y aura bien plus de honte à laisser deviner notre honte qu'à l'abjurer résolument. Si tu m'en crois, nous ferons notre entrée triomphale au trot de ce respectable cheval blanc, dans la cour d'honneur du château. Cette vieille relique du manoir de ta tante sera une allusion aux charmes surannés de madame Dutertre.

Accordé, répondit Flavien, d'autant mieux qu'il pleut à verse.

MONT-REVÈCHE 21

Mais ils n'eurent pas besoin de ce déploiement de courage philosophique. A une demi-lieue du château, ils furent joints par une calèche de poste qui les hêla et s'ariêla devant eux après les avoir dépassés. M. Dutertre en sortit à demien leur criant :

Venez, messieurs, venez. J'ai reconnu Gervais, et je vois que vous me tenez parole en me devançant sur la route. Je suis pressé d'embrasser ma chère famille, et pourtant je vous tiens et ne veux pas me séparer de vous. Ces chevaux de poste vont plus vite que le brave César, un bon animal pour- tant, qui a encore de l'ardeur à vingt-trois ans. Vous voyez, je le connais, et il n'y a pas moyen de passer incognito sur mon chemin. Venez, venez vite dans ma voiture : Gervais suivra , et j'aurai le double plaisir d'être avec vous et darriver promptement.

Cela est de fort mauvais goût, dit Flavien bas à Thierray, d'arriver pour être le témoin inopportun des embrassades de latamille.

Au contraire, répondit Thierray, cette indiscrétion est, selon moi, de fort bon goût. Dépêchons, le jour va baisser, et je voudrais bien voir mon Olympe avant que les bougies fus- sent allumées.

Monsieur Dutertre insistait. Le transvasement du contenu de lapatache dans la calèche fut fait rapidement; le postillon fit claquer son fouet, et au bout de quelques minutes on des- cendit au perron de Puy-Verdon, sans avoir attiré l'attention des châtelaines, car monsieur Dutertre n'avait pas annoncé le jour de son arrivée, et la pluie claquemurait probablement les dames au salon qui donnait sur les jardins, à l'autre face du château.

Ce court trajet dans la calèche avait suffi pour mettre com- plètement à l'aise les trois personnes, dont deux se trouvaient pour la première fois en présence l'une de l'autre, et déjà la vente de Mont-Revêche était une affaire arrangée. Dutertre avait été au-devant des explications de Flavien sur le but de son voyage.

Je sais que vous venez ici avec l'intention de vendre, lui avait-il dit; moi, j'ai le désir d'acheter. Vous me direz ce que

22 MONT-REVÊCHE

vous évaluez votre propriété. Votre prix sera le mien, à moins que vous ne vous trompiez en l'estimant moins qu'elle ne vaut. Je passe pour un honnête homme, et je crois que c'est la vérité.

Monsieur, avait répondu Flavien, j'aime beaucoup vo - tre manière de procéder. Puisque vous avez tant d'obligeance, je vous enverrai demain ma procuration avec pouvoirs illi- mités pour vendre à monsieur Dutertre au prix que vous vou- drez bien fixer.

Us se donnèrent la main en riant, et dès ce moment ils fu- rent amis. La rondeur de caractère de Dutertre était accom- pagnée d'une telle distinction de manières, de physionomie et d'accent, qu'elle était irrésistible, et que la personnalité la plus jalouse de ses propres avantages n'eût trouvé chez cet homme aucun côté par il fût possible d'accrocher une ri- valité, une méfiance, un mécontentement.

Thierray lui-même, qui, tout en le proclamant honorable, avait, sans dessein arrêté, parlé légèrement de sa femme, re- commençait à le respecter involontairement, surtout en se rappelant les quarante ans de la belle Olympe.

Au moment ces trois personnes descendaient de la voi- tm'e, trois autres montées sur de beaux chevaux couverts de sueur, de pluie et d'écume, entraient dans la cour et saul aient légèrement à terre.

La première en tête était une grande tille blonde dont les traits animés et un peu gonflés par l'air et le mouve- ment d'une course rapide avaient déjà perdu la première fleur de l'adolescence. Elle ressemblait à monsieur Dutertre, c'est- à-dire qu'elle était paifaitement belle. Sa taille était d'une grande élégance dans sa ténuité un peu diaphane. L'air ferme de son visage et la certitude de ses mouvements souples, an- nonçaient pourtant une grande vigueur physique ou une grande résolution dans le caractère. La seconde personne était un jeune homme pâle, aux cheveux bruns, à l'œil doux, mélancolique et fin. Il était impossible de voir une plus char- mante figure, im extérieur plus simple et plus gracieux, un sourire plus attachant, malgré et peut-être à cause d'une ex- pression de tristesse pour ainsi dire chronique.

MONT-REVLCHE 25

Le troisième cavalier était un groom robuste et trapu de la meilleure espèce, qui emmena les chevaux haletants à l'é- curie.

Ah ! s'écria monsieur Dutertre en redescendant les deux marches du perron qu'il avait déjà montées, et en courant vers la belle amazone qui s'élançait vers lui, c'est mon Éve- linc ! ma seconde fille ! dit-il en regardant ses deux hôtes avec un mouvement d'orgueil involontaire, et il la pressa contre son cœur avec émotion.

Quoi! toute mouillée ! ajouta-t-il d'un ton de doux repro- che; dehors, à cheval, par un temps pareil! toujours l'enfant terrible !

Dites intrépide, au moins, mon père, ne fût-ce que pour ne pas encourager Amédée dans son rôle de sermonneur.

Te voilà, mon enfant! dit monsieur Durtertre en ou- vrant ses bras au jeune homme qui l'entoura aussitôt des siens avec effusion.

C'est monsieur votre fils? dit Thierray avec une expres- sion de suprême ironie qui ne fut comprise que de Flavien.

Non, dit Dut3rtre, mais c'est tout comme ! c'est mon neveu, Amédée Dutertre, que je vous présente, et récipro- quement.

Les jeunes gens se saluèrent. Monsieur Dutertre arrêta sa fille Évelinc qui déjà grimpait vivement le perron en rele- vant avec adresse sa longue jupe de drap chargée de sable mouillé.

N'avertis pas les autres, dit-il, attends-moi, tu sais que j'aime à surprendre mon monde.

Tu vois bien que sa femme est une respectable matrone, dit Thierray bas à Flavien ; autrement, un homme d'esprit comme il l'est ne dirait pas de ces choses-là ou ne les fe- rait pas.

Il n'y a plus moyen d'en douter ! répondit Flavien avec un soupir de comique résignation, en montant le perron avec lui et en lui montrant Éveline qui gagnait devant avec son père. Cette amazone déterminée a perdu toutes ses dents de lait, et encore n'est-elle que la seconde progéniture.

Si les trois filles valent celle-ci, il y aura moyen d'où-

2i MONT-REVÉCHE

blier la mésaventure, répliqua Thierray sur le même ton; mais je crains que l'aînée ne soit en train de perdre ses dents de sagesse.

Comme il disait ces mots^ l'aînée parut à l'entrée d'une belle galerie qui formait vestibule au château, comme dans plusieurs manoirs de la renaissante. Celle-là, en vérité, avait bien les vingt ans annoncés, mais pas davantage. Elle était belle aussi, plus belle même que sa sœur, brune, svelte, et d'un teint plus reposé ; mais je ne sais quoi de grave et de compassé la rendait moins agréable dès le premier abord. Elle ne montra aucune sui prise, ne poussa aucune exclamation en voyant son père, l'embrassa avec plus de déférence que d'élan, et prononça ces mots, qui furent le dernier coup de massue pour Thierray, bien qu'il ne comprît pas l'espèce d'affectation avec laquelle ils étaient articulés : Ma mère va être bien contente!

La mère d'une fille qui est peut-être majeure ! pensa-t-il. Allons! je me moquerai si bien de moi-même, que Flavien n'aura pas assez d'esprit pour renchérir sur la mystification que je subis.

Jai entendu les grelots de la poste, disait tranquille- ment Nathalie, l'aînée des demoiselles Dutertre, à son père, en traversant avec lui et ses hôtes les vastes et riches appar- tements du rez-de-chaussée. J'ai deviné que vous veniez nous sm'prcndre.

Et moi, disait Éveiine, du haut de la montagne j'ai vu arriver la voiture. J'ai fait la descente au galop afin d'arriver aussitôt que mon père.

Est-ce pour m'embrasser plus tôt ou pour tenir un pari avec Aniédée, que tu as risqué de te casser le cou? dit le père avec un mélange de raillerie, de tendresse et de méconten- tement.

Oh! voilà le commencement des injustices dont je suis la victime, s'écria la jeune fille en riant. Mon père peut-il me faire une pareille question ?

Allons! allons ! Éveiine, dit le jeune cousin, il y avait de l'un et de l'autre dans votre fait , encore que j'eusse refusé de tenir un pari si dangereux pom* vous.

MONT-REVÊCHE 25

Chut! voici l'entrée du sancluaire, dit Nathalie d'un ton étrange. C'e?t ici quo réside la perfection, et que mon père ne trouvera rien à blâmer.

En parlant ainsi elle tira une vaste portière, et le petit sa- lon de la compagnie se tenait madame Dutertre , quand elle était seule chez ell«?, s'offrit aux regards émus du père de famille, et aux regards rapidement scrutateurs des deux étrangers qui l'accompagnaient.

Mais ce coup d'oeil fut une complète déception pour Thier- ray. Le salon, assombri par l'approche de Ja nuit et déjà obscur par lui-même, grâce à ses tentures de cuir doré et à son ameublement de velours violet, n'était éclairé que par le reflet d'un vague crépuscule et par un feu de javelle déjà à demi épuisé dans l'âtre. Deux femmes qui semblaient causer intimement, assises tout près l'une de l'autre devant cette che- minée, se levèrent et accoururent avec des exclamations plus pénétrantes que celles qui avaient précédemment accueilli le chef de la famille. C'était Olympe, la femme de monsieur Du- tertre, et Caroline, la plus jeune de ses filles. Malgré le peu de clarté qui régnait dans l'appartement, Thierray sai^it ce- pendant les détails de cette scène d'intérieur avec une atten- tion qui suppléa à la faiblesse de sa vue. Madame Datertre, au moment d'embrasser son mari qui venait à elle, recala d'un pas et poussa la jeune Caroline dans ses bras, comme résolue à lui céder 1?. bénédiction de cette première caresse.

Oh ! oh! pensa This^rray, épcvse coupable! cela est cer- tain.

Puis, après que la mère et la fille eurent embrassé Du- tertre sans fracas, mais avec beaucoup de sensibilité, la jeune Caroline porta ardemment à ses lèvres la main de son père, et comme une enfant naïve et charmante qu'elle était pen- dant qu'on s'approchait du feu, elle passa cette me in à Olympe qui, à la dérobée, y colla ses lèvres un instant. Du- tertre tressaillit, voulut encore embrasser sa femme, qui fit un léger mouvement en arrière, et poussa de nouveau Caroline dans ses bras.

Épouse très-coupable! pensa encore Thierray, qui, placé tout près d'eux en arrière, ne perdait pas un des mouvements

26 MONT-REVÉCHE

d'Olympe. Quel passé d'infidélités, bon Dieu! pour qu'une mère de famille recule ainsi humblement devant le pardon de l'oubli ou de l'habitude !

Je suis fixé, dit-il en se rapprochant de Flavien, pendant que la causerie de famille s'établissait vive et pressée, après la présentation des deux hôtes.

Tu es fixé, repartit Flavien, sur l'âge?

Oh ! l'âge n'y fait rien ; c'est une grande pécheresse.

Ah ! déjà? dit Flavien en faisant allusion au peu de temps qu'il avait fallu à Thierray pour établir apparemment une con- nivence suspecte avec la châtelaine.

C'est encore, que tu veux dire ! répondit Thierray faisant allusion à l'âge mûr de la dame, et ne comprenant rien à l'ex- clamation de son ami.

Au milieu de la joie de se revoir et de l'affabilité de bon ton avec laquelle on accueillait les deux étrangers, on oublia de sonner pour demander de la lumière. Pourtant le calme se fit; l'amazone mouillée, pressée par ses parents d'aller changer, se retira. Nathalie, très-silencieuse et-très indifférente en appa- rence, ne fixa pas l'attention. Caroline, assise dans la poche de son père et son bras passé sous le sien, comme si elle eût craint qu'on ne lui enlevât, parut écouter ses moindres paroles avec admiration. Madame Dutertre, parlant peu, mais bien, répon- dant et questionnant juste, montrant le calme et l'aisance d'une femme de la meilleure compagnie, chatouilla encore de temps en temps l'oreille musicale de Thierray par un son de voix aussi frais et aussi pur que celui d'une jeune fille. Mon- sieur Dutertre causa agréablement et solidement avec les trois hommes, sans oublier de se tourner souvent vers sa femme, comme pour la consulter ou la prendre à témoin, avec ce su- prême bon goût de déférence qui vient du cœur encore plus que de l'éducation.

Voilà un homme bien fort, pensait Thierray en l'obser- vant. Qui croirait à l'épouse coupable, d'après cette manière d'être si parfaite, si je n'avais vu le baiser sur la main!...

Dutertre devint l'objet de son admiration, et le type qu'il se promit d'étudier. Quant à Olympe, les lueurs blafardes que le feu mourant envoyait à son visage pâle ne dessinaient

MONT-REVECHE 27

qu'un ovale pur et des cheveux en apparence très noirs, et Thierray, en retrouvant le vague ensemble de la beauté qui l'avait charmé, se demandait s'il avait rêvé ou s'il rêvait encore.

En ce moment, monsieur Dutertre sonna pour demander de la lumière, et Flavien, profitant de ce dérangement, prit congé pour se retirer.

Thierray le suivit, et, dans l'antichambre, ils rencontrèrent les valets qui apportaient les candélabres allumés.

11 est bien temps, dit Thierray en riant !

III

Mais avoue, dit-il à Flavien, qui se mit à rire encore plus fort que lui, dès qu'ils furent installés dans la patache héréditaire , avoue qu'on peut s'y tromper quand on ne voit pas très bien, et que cette femme a un air de jeunesse...

Flavien riait toujours.

Thierray en fut piqué, et pour se tenir parole à lui- même, il tourna si bien sa myopie en ridicule, que la gaieté de son ami en devint convulsive. Mais, s'arrêtant tout- à-coup :

Je gage, dit Flavien, que tu ne sais pas de quoi je ris?

Cette interpellation soudaine étourdit Thierray.

Je ris, reprit Flavien, de l'impressionnabilité des poètes. Ils regardent tout sans rien voir d'abord, et puis, quand ils voient, ils ne regardent plus. Tu as examiné, analysé, dis- séqué la jeunesse et la beauté d'une femme, mais tu ne l'as pas seulement aperçue telle qu'elle est, puisque sur un mot jeté au hasard par Gervais, ce matin, tu n'as pas été sûr qu'elle n'eût pas cinquante ans. Ton souvenir, qui s'intitulait passion, ne t'a présenté aucune certitude pour combattre une méprise bien simple. Tout à l'heure, tu as revu cette femme; et tu pou- vais t'en rendre compte aussi bien que moi, car tu t'es ap- proché d'elle presque ridiculement, et la clarté était suffi- sante. Cependant, persuadé qu'elle était vieille, tu n'as pas

28 MONT - REVÊCHE

daigne l'apercevoir qu'elle est jeune, et tu la tiens maintenant pour une matrone, tandis que moi, qui ne suis ni amoureux ni poëte, j'ai enfin la clef du mystère : tu vas voir si je me suis trompé.

Alors, élevant la voix :

Gervais, dit-il au vieux serviteur qui dirigeait César d'une main encore ferme à travers les ornières sablonneuses, mon- sieur Dutertre a donc eu une première femme?

Mais oui, monsieur le comte, réponùit sans hésiter Ger- vais; c'était la mère des enfants qu'il a.

Et sa seconde femme, quel âge a-t-elle?

Oh! je peux bien vous le dire, car je me suis trouvé à la messe comme on publiait ses bans au prône. Madame Olympe doit avoir aujourd'hui... attendez donc!... pas tout à fait vingt- quatre ans, monsieur le comte ! car elle en avait vingt quand monsieur Dutertre l'a épousée en Italie.

Vingt-quatre ans î s'écria Thierray ; madame Dutertr2 a vingt-quatre ans! et ce vieux fou ne le disait pas!

Ma foi, monsieur, répondit Gervais, qui entendit l'apos- trophe un peu trop retentissante de Thierray, si vous aviez pensé à me le demander, j'aurais pensé à vous le dire?

Voilà ta condamnation! dit Flavien à son ami, c'est de n'avoir pas songé à t'en convaincre, c'est de n'avoir eu dans la mémoire de ton amour aucune défense contre une pauvre méprise de comiédie. Permets - moi de te dire, mon cher ami, que tu vois les femmes avec des yeux de séminariste, c'est-à-dire à travers des hallucinations maladives. Allons, tu es plus jeune que tu n'en as l'air, et moins roué que tu n'en as la prétention.

Flavien, dit Tliierray, si tu me parles encore d'Olympe, je vais te parler de Léonice I

Oh ! comme tu voudras, répondit Flavien. Cela ne me touche plus, cai' j'ai envie de devenir amoureux d'Olympe, du m ment que tu ne l'es pas.

Qu'en sais-tu?

Tu ne l'as jamais été !

C'est possible ; mais je te prie de n'en pas devenir

MOiNT-REVÊCHE '29

amoureux. Elle pose devant inoi; ne dcrange pas mon mo- dèle.

A la bonne heure ! parle ainsi et je te comprendrai. Tu joues avec les femmes un jeu un autre se brûlerait, mais tu ne brûleras que les parfums de la poésie dans une cas- solette de vélin doré sur tranche,

N'importe, dit Thierray, nous voici arrivés. J*ai sommeil et je passerai une meilleure nuit que je ne l'erpérais. J'avais peur de voir apparaître dans mes rêves une lady of the sake comme celle de la chambre tapissée de Walter Scott, tandis que, si l'image de la dame de Puy-Verdon vient à voltiger à mon chevet, je ne m'en plaindrai pas trop.

En d'autres termes, répondit Flavien en le quittant, tu as une montagne de moins sur ta poitrine d^homme et sur ta con- science de rêveur. Dors bien, ami, après une journée si cruelle et de si terribles émotions !

Laisions dormir ces de;ix personnages qu'il ne nous a pas été possible de quitter plus tôt, et voyons ce qui se passait à pareille heure au château de Puy-Verdon.

Monsieur Dutertre, ayant dîné vite et mal en route, avait faim, et la petite Caroline, la fillette de seize ans, que ses sœurs appelaient la Benjamine à papa, courait elle même à la cuisine, et, bourgeoise de cœur et d'instinct, mais bourgeoise dans la bonne et sérieuse acception du vieux mot, elle prépa- rait et servait presque de ses propres petites mains le souper de son père chéri. Ardente de cœur et froide d'imagination, Caroline ne connaissait encore qu'une passion, l'amour filial. Réputée la moins jolie et la moins intelligente du, jeune trio d'héritières à marier qui fleurissait à Puy-Verdon, elle était la plus heureuse des trois, parce que seule elle n'avait pas la préoccupation d'être la plus spirituelle et la plus belle. Pourvu que papa et maman fussent contents d'elle, elle s'estimait la première fille du monde. C'est ainsi qu'elle disait, et c'est ainsi qu'elle sentait.

Au milieu du luxe naturel à une maison très-ri:he, les goûts simples, les instincts de ménagère de la Benjamine fai- saient un contraste bizarre avec les goûts aristocratiques et les grands airs de celle qu'on appelait la lionne. Celle-là

30 MONT-REVÉCHE

Éveline, la gi^ande écuyère, venait de descendre au salon, après avoir échangé ses vêtements de drap mouillé contre une toilette d'un goût ravissant. Recoiffée, parfumée, chaus- sée, c'était une autre femme. Elle le savait, et aimait à se montrer tantôt sous l'aspect d'un garçon pétulant, indifférent aux morsures du hâle et aux fatigues de la chasse, tantôt sous celui d'une femme nonchalante et raffinée, exercée à déployer toutes les séductions d'une coquetterie encore innocente, mais alarmante pour l'avenir.

Elle s'attendait à trouver plus de monde pour apprécier cette toilette miraculeusement rapide. Nathalie, qui était tou- jours habillée d'une manière grave, non pas tant par goût naturel que par besoin de trancher par une opulente austérité à côté des chiffons plus recherchés et des coiffures plus sa- vantes de sa sœur, en fit aussitôt la remarque tout haut avec cette désobhgeance sans pareille des filles hautaines et jalou- ses. Us sont -partis, dit-elle en jetant un regard d'admiration moqueuse sur les blondes tresses qu'Éveline avait semées de fleurs naturelles, et sur sa robe de mousseline blanche, sou- ple et flottante comme un nuage.'

Qui donc est parti ? demanda Éveline avec une hypocri- sie maladroite. Mais se remettant aussitôt, elle ajouta, sinon avec plus de candeur, du moins avec une grâce pénétrante : Est-ce que notre père n'est pas ? Est-ce une toilette perdue que celle que j'ai faite pour lui ?

Papa a faim, dit Caroline en emmenant son père à table. 11 regardera tout à l'heure comme tu es jolie. Mais toi-même il faut manger, petite sœur. Tu as couru à cheval après dîner, et tu vas encore, si tu ne prends tes précautions, nous réveil- ler cette nuit en nous disant que tu meurs de faim. Allons, asseyez-vous, je vais vous servir tous les deux. Veux-tu me le permettre, maman? ajouta -t- elle en donnant un gros baiser sur la belle main d'Olympe, qui s'était posée sur son épaule.

Ceci est grave, répondit madame Dutertre en souriant avec tendresse à l'enfant de son cœur. 11 faudrait peut-être demander la permission au père, et puis à la sœur aînée... et puis à la cadette.

MONT-REVÊCHE 51

Moi, je permets tout, ce soir, à tout le monde, dit Du- tertre avec gaieté, pourvu qu'on m'aime à qui mieux mieux. J'ai surtout faim et soif d'être aimé après six mois d'exil.

Tout le monde vous aime, bon père, dit Éveline, mais je permets à votre Benjamine de faire la maîtresse de maison devant vous. Elle s'en acquitte avec grâce, et moi, quand je cesse de remuer et de m'agiter, je ne suis plus bonne à rien. J'aime mieux courir au sanglier que de découper une per- drix.

Quant à moi, dit Nathalie, je n'entends rien à ces gran- des choses de l'intérieur qui s'appellent du nom sublime de pot-au-feu.

Caroline ravie renvoya les domestiques, et s'asseyant auprès de son père, se levant cent fois pour une, elle le servit avec idolâtrie.

Dites donc, mon père, reprit Nathalie, parlez-nous un peu de ce penseur que vous nous avez présenté aujourd'hui.

Pourquoi l'appelles-tu penseur ? dit Dutertre. C'est tout simplement un homme de lettres, car c'est de monsieur Thier- ray que tu me parles, je présume ?

Oui, le nommé Thierray, reprit Nathalie avec un dédain superbe. On nous en avait si peu parlé, ajouta-t-elle en re- gardant Olympe, que nous ne lui supposions pas tant d'im- portance. Il faut qu'il en ait beaucoup, car il est grand homme dans sa manière de prononcer, de s'asseoir, de regarder et de marcher. C'est un penseur de profession, cela se voit à ses habits et jusque dans ses boutons de guêtre.

Tu es donc toujours mécliante, Nathalie ? dit monsieur Dutertre d'un ton il entrait plus de complaisance que de sévérité.

Nathalie aime à railler, dit madame Dutertre avec plus de douceur encore, mais je parie qu'elle n"a pas seulement regardé l'homme dont elle parle avec tant d'esprit.

Il paraît que vous l'avez regardé assez pour pouvoir prendre sa défense, répondit Nathalie d'un ton qui se tenait musicalement à l'unisson de douceur de ses parents, et qui lui permettait d'être amère en ayant l'air d'être enjouée.

32 MO>'T-REVÊCHE

Monsieur Du'.ertre eut un mouvement d'élonnement , il se retourna pour regarder Nathalie ; il rencontra ses yeux calmes et fiers, et lui dit, en y plongeant son regard pa- ternel :

Je regardais à qui tu viens de parler, ma fille. Je croyais que c'était une de tes lutineries habituelles contre tes SŒurs.

Les lutineries de Nathalie ! dit Éveline légèrement, le rrot est doux !

Nathalie, qvÀ avait très-bien compris la leçon paternelle, Ee daigna pas faire attention à celle d'Éveline, et répliqua en s'adressant à monsieur Dutertre :

Non, mon père, c'était bien à notre chère Olympe que je pariais.

Olympe!... reprit Dutertre confondu; et se tournant vers sa femme : Chère amie, dit-il, est-ce que vos filles vous appellent par votre nom de baptême, à présent ?

Madame Dutertre voulut répondre pour détourner l'atten- tion que son mari donnait à cette circonstance, Nathalie ne lui en donna pas le temps.

Non, mon père, dit-elle ; la petite fille (elle désignait Caroline) l'appelle toujours sa mère, Éveline dit encore petite maman d'un ton enfantin qui lui sied à ravir ; mais moi qui suis une fille majeure...

Pas encore, dit Dutertre.

Pardon î reprit Nathalie, vous m'avez fait émanciper, et mes vingt ans m'autorisent à me regarder comme une vieille fille. Olympe est une jeune femme, plus jeune que moi réel- lement par ses grâces et sa beauté. Je la respecte comme votre femme, mais le respect n'a pas besoin d'avoir recours à des formes ridicules pour être réel.

Ah çd I je crois rêver, dit Dutertre; je ne comprends rien à ce nouveau thème ! Que s'est-il donc passé ici en mon absence ?

Rijn, mon pèie, répondit ÉYeline, sinon que Nathalie est devenue beaucoup plus ennuyeuse et un peu plus esprit fort que par le passé.

MOiNT-REVliCHE 53

Je développerai mon thème, si mon père le veut, reprit Nathalie, toujours sans daigner prendre note des interruptions de ^a SŒur.

Voyons ! dit Dutertrc en regardant toujours fixement sa fille aînée, tandis que la Benjamine, contiariée des distiac- tions qu'on lui donnait, le tourmentait pour le faire manger machinalement.

Voilà mon thème : que mon père le juge, reprit >îatha- lie, et qu'il le condamne s'il est mauvais : ma belle-mère...

Mais elle fut interrompue par madame Dutertre, qui s'était appuyée sur le dos de sa chaise, et qui se pencha pour lui dire, en lui donnant un baiser sur le front :

Chère Nathalie, appelez moi plutôt Olympe, si vous vou- lez me retirer le doux nom de mère, que de m'en donner un si solennel et si froid.

Cependant, ma chère madame... dit Nathalie. Olympe, douloureusement blessée de cette nouvelle m.arque

d'antipathie, porta involontairement la main sur son cœur. Monsieur Duterire eut un tressaillement nerveux, et son front, uni et pur comme le siège de la divinité , se plissa légère- ment.

Qu'est-ce donc, cher pipa? s'écria la Benjamine en lui saisissant le bras. Est-ce que vous vous êtes coupé ? et elle lui ôta des mains le fruit qu'il tenait, pour le couper elle-même.

Non, chère petite, ce n'est rien, dit le père de famille; et, résolu de juger par lui-même au plus tôt la situation de son intérieur, il reprit en s'âdressant à Nathalie :

Continue, ma fille! tu disais...

Je disais, reprit Nathalie avec le même calme qu'aupa- ravant^ que traiter de maman une si jeune mère serait parfai- tement déplacé à l'âge que nous avons l'une et l'autre. Voulez- vous m'imposer un ridicule? Ce que je hais le plus au monde, c'est de faire l'innocente de quinze ans, quand j'en ai vingt par le fait, et quarante par le caractère. Il me semble aussi que j'aurais l'air d'une jalouse qui veut vieillir Olympe...

Sont-ce toutes les graves raisons que tu as mûries pen- dant mon absence? dit monsieur Dutertre, qui savait lutter de sang-froid avec Nathalie quand besoin était.

34 MONT-REVÊCHE

Jusqu'à présent,, dit Nathalie d'un air tranquille et pour- tant menaçant, je n'en ai pas d'autres. Mais elles on* leur poids. Vous ne voudriez pas me contraindre à une mise, à un langage qui ne me siéraient pas et me rendraient insuppor- table à m.oi-même. Vous êtes le père le plus aimable et le plus sage de la création; vous ne nous avez jamais assujetties ni blessées en quoi que ce soit. 11 doit vous être indifférent, à vous qui vous occupez des graves intérêts de la société, que, dans mi intérieur que vous n'habitez pas assidûment, on attache quelque importance à des détails d'étiquette domestique, lors- qu'ils ne troublent en rien la paix de la famille.

La paix de la famille, c'est quelque chose, sans doute ; mais ce n'est pas tout, répondit Dutertre, Il y a quelque chose de plus doux : l'union; quelque chose de plus grand et de plus beau : l'amour. Aimez-vous les U7is les avtres, c'est la suprême loi sans laquelle les familles comme la société pé- rissent.

Oh! mon papa, tuas raison! s'écria Caroline. Mais, sois tranquille, va! nous nous aimons ici ! Moi, d'abord, j'aime tout le monde, toi le premier ; et puis petite mère, qui est bonne comme toi, et puis mesdemoiselles mes sœurs qui sont très-gentilles, quoiqu'un peu braques... et puis loi aussi, va, quoique tu sois un taquin de premier ordre !

Cette dernière interpellation s'adressait à Amédée Dutertre, que désignèrent les grands yeux noirs de la Benjamine, après qu'ils eurent fait le tour de la salle, pour s'arrêter enfin sur le jeune homme pâle, rêveur et muet, qui s'était accoudé à l'écart sur le poêle.

Amédée sortit de sa rêverie et sourit machinalement au son de voix et au regard de la jeune fille. Mais, scit qu'il n'eût pas entendu ses paroles, soit qu'il lui fût impossible de manifester de l'enjouement, il ne répondit rien.

Donc, mon procès est gagné, et la séance est levée, dit Nathalie pendant que son père éloignait sa chaise de la table et se plaçait de côte, comme pour donner un dernier coup d'oeil à son troupeau avant de se retirer.

Votre plaidoyer roule sur un détail puéril, mon enfant, répondit Dutertre. Cependant il ne faut pas blesser, même par

MONT - REVKCHE 35

une puérilité, les convenances de l'affection. Étes-vous bien sûre que votre belle-mère, ma femme, votre meilleure amie, ne souffre pas un peu quand vous...

Mon, mon ami, je n'en souffre pas, répondit vivement madame Dutertre; puisque Nathalie n'y voit pas une marque de froideur, je n'ai pas voulu même supposer qu'elle songeât à m'affliger. Pourtant, si elle me permet une objection, je lui dirai qu'elle rejette sur moi, à coup sûr, le petit ridicule qu'à tort elle craint pour elle-inême. En me traitant comme une jeune personne, elle me force à accepter la prétention d'une parité d'âge qui n'existe pas...

Ce n'est pas ce qui blessera mon père, dit Éveline avec plus d'étourderie que de méchanceté.

C'est à mon père de se prononcer là-dessus, dit Nathalie: s'il veut qu'Olympe ait l'air d'être notre mère, qu'il lui fasse porter des robes de mérinos et des bonnets à ruche , au lieu de lui envoyer de Paris des robes de taffetas rose...

Qu'elle ne porte pas ! dit Dutertre en jetant les yeux sur la robe de velours noir de sa femme.

Mais qu'elle va porter, à présent que tu es ici ! dit Caro- line. N'est-ce pas, mère, que tu vas te faire belle pour papa? Quand tu es bien arrangée, bien jolie, je vois dans ses yeux qu''il est content ! Et m.oi aussi, papa, je mettrai demain ma robe rose pour te faire plaisir.

Ah! toi, du moins... dit Dutertre en la pressant sur son cœur. Et sa phrase expira dans un baiser, mais il la termina intérieurement. « Toi, du moins, pensa-t-il, enfant de mes entrailles, tu prends ta part de mon bonheur au lieu de me le reprocher! »

A minuit, chacun était rentré chez soi depuis une heure; mais, à l'exception des domestiques, personne ne dormait au château de Puy- Verdon. Monsieur et madame Dutertre avaient leur appartement à une extrémité du château opposée à celle qu'occupaient les demoiselles Dutertre et leur principale servante, une bonne femme qui avait nourri Éveline et qui les avait élevées toutes les trois : on l'appelait du sobriquet de Grondette. Amédée Dutertre habitait une jolie tour carrée qui avait une entrée sur les cours et une sur les jardins. De ces

r;^ MO^'T-BEVÊCHE

trois points d'occupation qni avaient pour centre commun la vue de la pelouse semée de fleurs et plantée de Deaux arbres, située au midi, on pouvait, au besoin, s'avertir et se rassem- bler, piévision qui n'est jamais inutile dans les résidences

isolées.

Pénétrons dans Tappartcment des demoiselles; il n'y aura cas trop d'indiscrétion, car, à l'exception de la Benjamine que nous ne troublerons pas, puisqu'elle dit ses prières, seule dans sa petite chambre, aucune ne songea se coucher. Les trois iolics pièces qui composaient cet appartement étaient reliées par un bout de galerie qu'on avait ferme » «chaque ex- trémité pour en faiie un salon commun, une sorte datelie. ces demoiselles avaient leurs études d'artistes et leurs ou- vrages de femmes. Pianos, livres, chevalets, corbeilles, out cela était rangé trois fois par jour au moins par 1 infatigable Grondetle, aidfe de la patiente Benjamine. Mais, au montent oHou ; pérétrons et oi. Grondette vient de se retirer dans une chambre située en face de la galerie, le desordre a deja Tri son empire sur l'élégant gvnécée la lionne turbulen e eîla raisonneuse distraite ont établi leur quartier gênerai de

ipiir veillée.

ce n'e4 pas qu'Éveline fût dans sou heure et dans son cos- tume de pétulance. Dès qu'elle quittait ses petites bottes de mTroquinet son chapeau de feutre, elle devenait prmcesse, nous î'avons dit, et il n'y avait pe. assez de batiste de par.r >ms, de dentelle et de satin, pour reposer ce corps, frêle en appa- t'Ti^ la rudesse d'habitudes l'emportait le jeune dé- mon de sa fantaisie. Mais, dcranoeu^e par nature, comme 1 ap- "e ait Grondette, que ce fût par -d«'-« «" P^ « ^^ besoin de partir plus vite ou de se reposerplus to , xl fallait que tous les objets qui se rencontraient sous son pied ou sous sa ^an cédassent brusquement ou dédaigneusemct la place a «Torsonne agile et souple, soit pour la laisser passer, so, pour laTisser s'étendre. Qaelq-ae précieux et choyé que tut ce corps de reine, tous les objets à son usage avaient un air de ma'propreté ou de dégradation. La riche moire des fau- teuS l'on étendait des pieds crottés au retour de la chasse, eTdivans de velours on laissait monter les chiens favoris,

mom-revéchij: 37

les rideaux de mousseline de l'Inde que l'on tirait d'une main impatiente, les tapis de Turquie fréquemment arrosés par le conteim des encriers, tous ces objets incessammcn renou- veles d'un luxe dont Éveline avait un si grand besoin et usait avec un si grand mépris, étaient maculés, taché< flétris et au bout de quelques jours d'apparat avalent perdu la fraîcheur et, qu'on nous passe le mot, la décence de leur aspect.

C'était bien tout l'opposé du chaste sanctuaire où, tandis que ses sœurs babillaient une partie de la nuit, Caroline s'en termait pour clire ses naïves patenôtres, faire le relevé de ses petites dépenses personnelles, qui, presque toutes, consistaient en aumônes, raccommoder secrètement quelque nippe (car son plaisir était de se soustraire à l'indolence de la richesse) enfin repasser ses leçons et étudier avec conscience les cho'ses dmstiiiction élémentaire que ses .œurs avaient trop vite dé- rolfuT' ^'"''' ^Pi^^^^^'^^'e des choses frivoles aux yeux de Ca-

Nous appelons frivoles, nous, les choses qu'on effleure sans les approfondir. Nous pensons que ce qu'on appelle les arts d'à- grement, dans les familles aisées, est très-inut.iement bar- bare et quon ferait beaucoup mieux, à l'état les culti- vent la plupart des jeunes personnes, de les appeler art de désagrément pour l'entourage condamné à en subir les ré! .uitats, la vue de certains portraits de famille, l'audition de certaines romances, de certains concertos, voire de certains

vers.

Evelme et Nathalie n'en étaient pas précisément là. Elles

la poésie Evo'.ne ava.t beaucoup de dextérité dans les doigts et de fan a:s,e dans la cervelle, quand elle interrogeait foUe- ment a d assez rares intervalles, son piano presque toujours ma ade par suite d'un abandon prolongé ou d'une trop bouil- lante épreuve. Nathalie laisait réellement d'assez bons vers parfois très-beaux quant à la forme, mais en eùt-elle trouve- le .ond bon cœur était froid et lermé; son imagination .jamais émue par le sentiment, n'était quua miroir d'aciëi- •iu. uilelait les objets extérieurs avec aetleté. C'était un ta-

38 MONT-REVÊCHE

lent d'observation, aidé d'une expression juste, parfois heu- reuse. Elle aimait le métier et se jouait avec les difficul*'^§ de la rime et du rhythme, comme un ciseleur ferme eo-^ininu- tieux avec une matière rebelle. Elle faisait assez bon marché de la mode, car elle ne manquait pas de goût; mais, aimant à lutter, elle se plaisait à imiter tous les genres modernes, pour sm^enchérir sur les défauts de l'école romantique. Elle prenait cela pour la diffioulté vaincue, et y trouvait une grande jouissance d'amour-propre. Elle s'assimilait ainsi les qualités de cette école, mais ces qualités n'étaient pas siennes et perdaient toute originalité en passant par un cerveau aussi froid que son cœur.

Elle n'avait réellement de personnalité un peu frappante que dans la satire ou l'imprécation. Athée par nature, si elle ne niait pas positivement la Divinité, elle la prenait à partie et discutait ses lois avec une rare audace. Lorsquelle avait de l'aigreur contre les personnes ou les choses, elle exhalait et calmait en secret son ressentiment et sa souffance par d'assez véhémpntes déclamations remarquablement bien tournées. C'était tout son talent, talent assez éminent chez une femme, mais pas assez ardent pom- être mâle, pas assez tendi-e pour être féminin.

Éveline et Nathalie étaient trop bien élevées, trop peu pro- vinciales, et avaient afîaire à des parents trop sensés pour débiter leur poudre d'or aux yeux des profanes. Elles eussent volontiers initié la famille à leurs petites gloires, si d'elles- mêmes elles n'eussent détruit comme à plaisir le charme de la vie de famille, l'nne par ses bizarreries, par ses caprices d'enfant gâté et im.périeux, l'autre par une orgueilleuse amer- tume. Toutes deux craignaient de trouver de la partialité dans le jugement de lein^s parents, et, par-dessus le marché, toutes deux avaient la certitude de rencontrer une critique malveil- lante ou dédaigneuse toute faite d'avance dans l'esprit l'une

de l'autre.

Malgré cette antipathie instinctive des deux sœurs , elles pouvaient ditficilcment se passer l'une de l'autre dans l'assaut qu'elles livraient à une troisième puissance domestique. L'en- tretien que nous allons rapporter exliquera la nécessité de

MONT-REVl'CHE 59

cette alliance forcée dans l'ofTensive, mais non pas solidaire dans la défensive.

IV

Comment? il n'est que minuit? dit Éveline, qui feuil- letait un roman de Walter Scott sans le lire, étendue sur un moelleux sofa, et jouant tantôt avec les tresses détachées de ses beaux cheveux, tantôt avec les oreilles d'un énorme et magnifique terre-neuve.

Je trouve aussi le temp<5 long aujourd'hui, répondit Na- thalie, qui, d'une main ferme et en caractères dune lon-nieui- afléctéc, copiait une longue tirade de sa façon sur un^Vélin épais et cassant.

-Mais cela s'explique, reprit Éveline, il y a une grande heure que nous sommes ensemble.

Éveline, tu prends avec moi des habitudes de sarcasme qui lasseraient la patience de tout autre, mais dont j''ai jésolu de ne pas m'aperce voir. Tu ne t'aperçois donc pas, toi, ma chère, de la cause de mon silence ?

Oh! si fait! c'est le calme du mépris, la patience de la lorce. D un mot tu me briserais I

Qui sait ?

El tu as pitié de ma faiblesse!

Peut-être bien.

Tu fais à tort la généreuse, ma grande Nathalie, tu n'es quune avare, au contraiie; tu amasses les trésors de ta ven- geance, et dun mot placé à propos de temps en temps, tu foudroies mon arsenal de taquineries. Mais je suis meilleure que toi et reconnais que j'ai tort. Nous ferions mi.nLx de nous supporter^ mutuellement, à présent surtout que nous voilà

raullr"''' ^ ''''' "^^ ^''"^"'' ^'''''' ^'"^"''' ^''^"^ ^^

-- Moi, je ne m'en plains pas, j'aime encore mieux ta so- ciété Uzarre et ta causerie incohérente que l(?s fourheries ca- ressantes d'Olympe, les trahisons niaisement bien intention-

40 MONT-REVÊCHE

nées de la Benjamine, les remontrances pédagogiques de monsieur Amédée, et surtout que les indignations mal conte- nues de notre pauvre père.

C'est-à-dire que tu détestes tout dans le monde, que tu aimes mieux te reposer dans le dédain que t'inspire ta frivo- lité? Ta devrais au moins excepter mon père...

Ah ! tu poses la fille tendre et soumise, ce soir. Oui, oui, tu l'as fait, je l'ai vu ! Éveline, tu es lâche !

Lâche de cœur, c'est possible. Ayant pour ma part le courage physique, je m'en contente, et ne rougis pas de céder à la fantaisie d'un père ci indulgent pour moi et si parfait d'ailleurs.

Fort bien , lu continueras à lui marquer la plus entière déférence, à la condition qu'il te laissera faire toutes les volon- tés, même les plus absurdes, courir avec tout le monde, par tous les temps, par tous les chemins, t xposer ta réputa- tion...

- Halte-là, ma belle ! Vous seule prétendriez volontiers cela. Mais, vivant avec vos livres, vous ne savez, de ce qui vous eni-oure, que le mal que vous y supposez. Ma réputation ne risque rien au grand jour et au grand air. Plus j"ai de té- moins de mes actions, moins je crains qu'on ne les calomnie, et ce n'est pas au milieu des chevaux, des piqueurs et des chiens, que la vertu d'une demoiselle e;t exposée. On sait d'ailleurs que la main qui saitgou\ernerun cheval dangereux serait de force à châtier un insolent , et qu'une cravache vol- tige dans mes doigts aussi adroitement qu'mie épée dans la main d'un homme.

Fort bien! tout cela me paraît du plus mauvais goût, et je ne conçois aucune espèce d'arme séante à la main d'une femme, quand l'austérité de son extérieur et le sérieux de ses habitudes ne la préservent pas de la seule pensée d'une in- sulte. Mais passons, car je compte beaucoup plus sm- l'escorte fidèle ù' Amédée pour contenir les audacieux que sur tes moyens personnels de défense.

AmédcC est un «ot qui, s'il me voyait insultée, me ven- gerait sans doute, mais en ne manquant pas de prouver que je suij dans mon tort, que c'est ma faute, et en me criant

MONT-REVÊCHE Ai

comme le maître d'école de la fable : « Je vous l'avais bien

dit ! »

Ce serait révoltant, en effet, que ce pauvre garçon, en se faisant couper la gorge pour tes sottises, se permît de mur- murer contre sa souveraine adorée !

Adorée! voilà une méchanceté d'un nouveau genre! Prétends-tu maintenant m'imposer le ridicule d'avoir pour amoureux mon petit cousin, un enfant dont nous avons vu pousser la première barbe?

Un enfant qui a maintenant une très-jolie barbe, et qui compte vingt-quatre ans, juste Tàge de madame Olympe.

Eh bien, qu'est ce que cela prouve? Une femme de vingt-quatre ans a le double de l'âge d'un garçon du même âge.

Alors tune penses pas qu'il puisse être amoureux... Un sourire sinistre passa sur les lèvres de Nathalie.

De qui amoureux? demanda ÉveUne étonnée.

De toi, répondit Xatiialie négligemment.

J'espère bien qu'il n'y songe pas, le cher enfant! cela me ferait de la peine, car je l'aime beaucoup. C'est un bon garçon, ma]gré ses manies; il a été élevé avec nou>-', et je le regarde comme mon fjère. Est-ce que tu le verrais d'un autre œil? Tu en es peut-êire jalouse, toi, qui ne fais et ne penses rien comme les aiilres?

Nathalie ne répondit que par un sourire et un mouvement d'épaules plus expressifs que toutes les paroles par lesquelles on peut exprimer le dédain qu'iiispire un individu apparte- nant au sexe masculin. Puis elle bâilla, posa un instant son front élevé dans sa main longue et blanche, changea un hémis- tiche qui lui paraissait incolore, et se mit à l'écrire.

La pendule sonna le quart après minuit.

Cette nuit est un siècle, dit Éveline en laissant tomber son livre que la jeune Ti?iphone, grande chienne griffonne courante de prédilection, se mit à déchirer à belles dents.

Cette bête mange ton li\re, dit Nathalie sans se dé- ranger.

Elle fait bien, répondit Éveline, il m'ennuyait. Décidé- ment, je déteste ^yalter Scott.

42 MONT-REVÊCHE

Et pourtant tu singes assez Diana Vernon.

Comme tu singes la reine Elisabeth, et comme Caroline singe Cendrillon. Tout le monde singe quelqu'un, à de^isein ou sans le savoir. Il n'y a pas de type humain qui ne trouve son analogue dans le roman, dans la fable, ou dans l'histoire. Ce qui rend la ressemblance souvent ridicule, c'est que les situa- tions diflèrent. Ainsi, Benjamine, habitant un château comme celui-ci, et servie par vingt laquais, jouissant des préférences d'un papa débonnaire, est absurde quand elle fait elle-même le chocolat avec autant de hâte et de soin que si elle attendait des coups et des injures au bout de son œuvre; moi, je suis ridicule en ayant l'air de chercher, à travers nos bois et nos collines, un père proscrit et persécuté, quand j'en ai un qui siège tianquillement à la Chambre, et règne par ses vertus et ses richesses dans la province... Et toi, ma pauvre Nathalie, qui, au lieu de la plus brillante cour de l'Europe, n'as à ty- ranniser qu'nne famille ennuyeuse et paisible...

Ennuyeuse, c'est vrai, int(}rrorapit Nathalie, paisible, cela te plaît à dire. É véline, sais-tu pourquoi nous n'avons envie ni de veiller ni de dormir en ce moment? C'est que nous avons de l'ennui sans être paisibles.

Pourquoi ne sommes-nous pas paisibles? C'est peut-être la faute de notre caractère.

Nullement. Le tien est celui d'un enfant qui s'arause de tout; le mien, celui d'une femme qui méprise beaucoup de choses. Par nous-mêmes nous avons de quoi nous réjouir ou nous distraire : toi dans les choses riantes, moi dans les choses sérieuses. Mais, en dehors de nous, il y a une cause de trouble qui nous atteint déjà et qui nous forcera d'éclater tôt ou tard. Cette chose fatale, ridicule, mais iasuimontable dans notre destinée, c'est l'amour de notre père pom' une autre femme que notre mère.

Ah! je t'en supplie, Nathalie, ne mets pas notre pauvre mère en cause dans cet éternel procès que tu fais à mon père. Tu n'avais que quatre ans quand elle est morte , je n'en avais que deux, la Benjamine venait de naître; aucune de nous ne l'a connue au point de se souvenir d'elle aujourd'hui, et i'amour filial n'est chez nous, de ce côté, qu'un sentiment

MONT-REVECHE 43

très-vague et qui aurait mauvaise grâce à se plaindre du peu de temps que notre père a donné à sa douleur. Douze ans écoulés avant qu'il songeât à se remarier, c'est un deuil sur lequel je ne vois que celui du Malabar qui puisse renchérir.

Que tu parles de tout légèrement, et surtout des choses sérieuses! Je ne te dis pas que notre père se soit remarié trop tôt; je te dis, au contraire, qu'il s'est remarié trop tard pour nous !

Mais nous-mêmes, ce serait nous en aviser bien tard pour le lui reprocher, toi surtout, qui avais déjà seize ans quand il nous fit part de ce projet qui le rendait si heureux, et auquel, pourtant, l'excellent père eût renoncé s'il nous eut vues dé- solées et effrayées.

Belle autorité pour faire une pareille folie, que le con- sentement de trois petites filles qui s'ennuyaient au couvent et qui avaient hâte d'en sortir ! Je fus enchantée, pour ma part, quand mon père, enfant lui-même dans l'entraînement de sa passion, mit devant nos yeux d'enfants le doux leurre de la liberté, de la vie de luxe à la campagne, chose charmante à seize ans.

Et à dix-huit aussi; je m'y plais encore beaucoup.

Tu mens, tu commences à t'y ennuyer, et moi je m'y en- nuie depuis longtemps. Nous sommes nées pour le monde, nous avons été élevées pour le monde; nous avons soif de notre élément, et nous vivons ici comme des poissons jetés sur l'herbe, qui bâillent au soleil en entendant le lointain murmure de la rivière.

Voyons, Nathalie, tu es injuste : est-ce que nous ne voyons pas du monde ici? est-ce que le monde n'est pas par- tout pour les riches? Dans trois jours, l'arrivée de mon père sera l'événement du pays, et nous ne saurons à qui entendre; tu auras une cour de gens sérieux , moi un cortège d'écer- velés...

Oui^ oui, une lanterne magique qui durera deux mois, et quand mon père retournera à ses travaux parlementaires, la solitude, l'hiver, le silence ! Puis le printemps sans amour et sans espoir, l'été morne et accablant, avec des moissonneurs pour coup d'œil et des mouches pour société.

44 MONT-REVÊCHK

11 est vrai que l'année de dix mois est un peu longue, mais on peut tuerie temps, et quant à l'amour dont tu com- mences à être pressée d'éprouver les douceurs, moi je te dé- clare que je n'y pense pas encore.

Tu men>, le dis-je î Tu y penses moins souvent et moins sérieusement que moi, c'est po.-sible, mais tu commences à te dire que l'amour n'est pas ici et ne viendra pas nous y chercher.

Pourquoi non? Nous E'avons pas manqué de pour.-ui- vants jusqu'à celte heure.

Des poui suivants de passage, et dont pas un ne nous convenait!

Nous les avons tous assez peu encouragés. Nous sommes difficiles, conviens-en.

Et nous avons sujvt de l'être; nous ne sommes pas seulement difficiles à contenter : nous sommes difûciles à marier.

Au contraire, nous sommes riches et on nous permet d'épouser des hommes sans fortune, à la condition qu'ils seront honnêtes, hien élevés, laborieux... Quoi encore ! Papa a là-dessus de belles théories assez rom.anesqucs...

Et par conséquent irréalisables. Les jeunes gens pauvres qui recherchent de riches héritières ne sont pas fort honnêtes, car ils les trom.pcnt en feignant d'aimer en elles autre chose que leur dot. Les jeimes gens riches sont insolents, ignorants, frivoles, sots...

Quel pe^simish^e ! J'espère que c'est ta "bile qui te fait voir ainsi le monde. Mais, s'il en e^t ainsi, sais-tu que ce n'est pas nous qui sommes difficiles à marier, mais le monde qui est difficile à épouser?

Il y a du viai dans ta remarque. Mais ce qui est difficile n'est pas impossible. Seulement il faut se trouver lancé en plein dans les conditions l'esprit, la pénétration, le juge- ment, peuvent servir à q uclque chose. Ainsi, que nous vivions dans le monde, à Paris, que nous voyagions en Angleterre, en Allemagne, en Italie, que nous menions la vie qui convient à notre situation dans la société, ei au milieu de tous les flots qr.e nous aurons à traverser, notro œi. ZcSiio. Lien découvrir,

MONT-REVÊCHE 45

notre main saura bien arrêter la perle fine qui nous convient, au milieu des coquillage vulgaires qui se prendront à nos filets.

Ne te sers pas de celte métaphore, je t'en prie. La perle est toujours cachée dans une huître.

Folle ! tu cherches toujours le mot et ne réfléchis à rien! Nous sommes riches, nous sommes belles, nous sommes supérieures aux femmes du monde , et nous sommes peut- être destinées à attendre ici le limaçon dont le héron de la fable fut forcé de se contenter à l'heure du soir. Si cela continue, il nous restera à croquer le petit cousin entre nous trois.

Oui, ce sera ce qu'on appelle croquer le marmot.

Ah ! que tu m'irrites avec tes sottes plaisanteries ! Riras- tu de bien bon cœur quand mon père viendra nous dire : « Vous voUà trois; voici mon neveu Amédée Dutertre que j'ai élevé à la brochette pour vous, choisissez ! »

Crois-tu, vraiment, que mon père le destine à l'une de nous?

J'espère qu'il le réserve po^p^sa Benjamine. Ils sont faits l'un pour l'autre, ces charmants Lufants, et je ne pense pas qu'on me fasse, à moi, l'injure de me l'offrir.

Parce que lu rêves l'amour, l'idéal, que sais-je? mais moi, sans faire tort à Benjamine, qui ne pense encore et ne pensera peut-être jamais qu'à élever des serins, je t'avoue que, si je me voyais réduite par disette à conserver intact mon nom de Dutertre, je m'arrangerais du cousin Amédée plutôt que de bien d'autres. 11 ne me plaît pas du tout, je te le dé- clare, même il me déplaît un peu, il m'ennuie ! mais, en somme, il est encore le plus joli garçon, le plus convenable, le plus instruit, le plus propre à faire un mari de campagne que nous ayons sous la main.

Enfin, nous y viendrons, pensa Nathahe, mais tout à l'heure!... Voyons d'abord... Éveline! dit-elle tout haut, comme si elle n'eût pas entendu ce que sa sœur venait de dire a propos d' Amédée : que dis-tu de ces deux nouveaux visages «pii sont venus ce soir et qu'on n'a pas voulu nous montrer aux lumières?

3.

46 MONT-UEVIlCHE

Je les ai entrevus dans la cour, dit Êveline. 11 y a une espèce de lion qui m'a paru irréprochable.

Monsieur de Saulges ?

Oui, le nouveau voisin.

Tu le trouves bien?

Parfait, charmant, un homme délicieux ! Mais après le premier coup d'œil accordé à lacmiosité, je n'y ai plus lait Li moindr3 attention.

Pourquoi?

Parce que je n'aime pas les animaux de mon espèce. Je les connais trop bien. Une lionne admirer un lion ! Allons donc !

Mais celui-là montre quelque esprit?

N'ai-je pas de l'esprit aussi, moi, quoique lionne? Non, non, ma chère, les semblables se fuient et les contrastes se cherchent, voilà l'idée que je me fais de Tambour et du mariage.

Alors, l'homme de plume te plairait davantage?

Oui; ce n'est pas ua«è/]gure régulière, c'est jaune, bi- lieux et d'une jeunesse équivoque; mais ça a des yeux magni- fiques d'expression, des dents si blanches, des cheveux si noirs... et le sourire fin... une physionomie dont la distinction vient du dedans et se répand sur les lignes peut-être incor- rectes et communes d'ailleurs... Tu ris? Oui, j'accorde que, pour des yeux bêtes, il est assez laid. Mais il a ce je ne sais quoi de rêveur, de soutirant, de mélancolique et de railleur qui me paraît indispensable, même à la beauté, pour qu'elle ne soit pas ennuyeuse. Est-ce que c'oat un grand nom litté- raire, Jules Thierray ?

Connais pas! dit Nathalie du bout des lèvres. Il y a comme cela deux ou trois mille écrivains célèbres dont, à moins de faire partie de quelque cénacle, personne n'a jamais entendu parler.

Ce n'est pas une raison pour que celui-là n'ait pas beau- coup de talent.

Mon Dieu! dit Nathalie, cela peut devenir, comme tout autre, un écrivain de premier ordre! Il ne s'agit que d'être

MONT-REVECHR 47

prôné dans un certain monde et de trouver ce qui flatte le goût du moment! Mais qu'importe son rang dans la hiérar- chie des beaux esprits, s'il te plaît par lui-même? et il te plaît un peu?

Beaucoup , ce soir ! Mais que sais-je s'il me plaira demain ?

Tâche qu'il ne te plaise plus.

Pourquoi?

Parce que tu lui déplais.

A quoi as-tu vu cela?

J'ai vu cela en même temps que j'ai vu autre chose.

Quoi donc?

Qu'il est amoureux d'une autre personne que toi.

C'est donc de toi?

Non; c'est d'Olympe Dutertre.

Ah ! fit Éveline d'un air étonné; puis elle ajouta avec inàifîérence ; Eh bien, qu'est-ce que cela me fait?

Et à moi ! dit ÎSathahe en haussant les épaules.

Tu es sûre de ce que tu dis? reprit Éveline un peu rê- veuse.

J'en étais sûre avant qu'il vînt ici. Il lui a écrit des vers sur son album, au dernier voyage qu'elle a fait à Paris sans nous ; des vers bien piats, par parenthèse !

Elle te les a montrés?

Je n'ai pas den^iandé sa permission pour les lire. Est-ce qu'on met des secrets dans un album?

Alors, c'étaient des vers qui ne prouvaient rien !

Ma chère amie, dans le monde, les vers sont l'art de faire des déclarations d'amour à une femme sous le nez de son mari et devant tout le monde.

Tu dis pourtant qu'ils étaient plats, ces vers?

Veux -tu les lire? je les ai là.

Ah ! tu les as copiés ?

Non, je les ai retenus... Et elle passa une feuille volante à Éveline, qui s'écria, après les avoir lus : Mais je les trouve charmants, moi, ces vers-là! je les aime mieux que tous le? tiens!

48 MONT-REVECHE

C'est que tu ne t'y connais pas. Ils n'ont qu'un mé- rite, c'est d'exprimer a sez adroitement une passion très- vive.

Voyons donc, dit Éveline en les relisant; et quand elle eut fini, elle garda le silence et rêva. Puis elle dit : J'y vois plus d'adulation que d'amour.

L'adulation n'est-elle pas le langage de l'amour?

Celle-là est excessive.

Olympe est admirablement belle, c'est incontestable.

Trop pâle!

C'e.-t la mode d'être pâle, et rien n'a plus de succès auprès des artistes. Tes belles couleurs, souvent trop vives, seraient en disgrâce dans un salon.

Râh 1 c'est un goût dépravé, cela ! Mais qu'est-ce que cela me fait, encore une fois? Si le rimeur me trouve trop fraî- che, le gentilhomme me rendra plus de justice, et il verra qui, de moi ou d'Olympe, sait faire changer de pied au galop, et enlever net ce changement dans un tournant dange- reux; il ne me fera pas de vers, lui, mais on prend ce qu'on trouve î

Tu oublies que les semblables se fuient et que les con- trastes se cherchent! Le lion n'a pai plus de goût pour toi, que toi pour lui.

Ta as vu aussi cela, ce soir, au salon, l'on ne voyait rien ?

J'ai entendu.

Quoi donc? celai-là aussi fait la cour à Olympe?

Il la lui fera; elle l'a charmé avec quelques mots, elle cause bien, elle est fort séduisante. Il lui a demandé si elle montait à cheval. Fort peu, a-t elle répondu, je n'ai pas le temps. Là-dessus, il s'est écrié qu'elle a\ait bien raison de n'en pas perdre à de pareils amusements ; que, pour lui, il en était dégoùlé, et qu'il ne comprenait plus le plaisir qu'on pouvait trouver à cheval auprès d'une femme, car c'était la plus incommode manière de causer, et que quand on avait le bonheur d'entendre une voix comme la sienne, on devait regretter tou< ce que le mouvement et ie bruit des chevaux en fait perdre.

MOiNT-REVÉCHE 40

Mais tout cela n'était pas ilatteur pour moi... pour mon père, qui m'avait reproché de passer ma vie à cheval.

Ton père n'entendait pas. Est-ce que tu n'as pas remar- qué qu'on parle toujours bas aux jeunes femmes, et qu'on ne parle tout haut qu'aux maris et aux demoiselles ?

Tu es méchante, Nathalie ! Tu voudrais me rendre jalouse de ma belle-mère. Je t'avertis que c'est inutile, je ne le serai pis au point de vue de la rivalité et de la coquetterie. Je ne le serais que si elle nous enlevait le cœur de mon père.

Et tu trouves que ce n'est pas un fait accompli ?

Non, non, cent fois non î Tais-toi !

Tu trouves tendre de la part de notre père de nous quit- ter et de nous envoyer coucher à onze heures le jour de son arrivée ?

Il était fatigué du voyage. Il avait sommeil.

A preuve qu'il n'est pas encore couché et que les croi- sées de leur appartement rayonnent dans la nuit comme la flamme de l'amour dans l'àme aveuglée de notre pauvre jeune homme de papa! Ici Nathalie partit d'un rire nerveux, hai- neux, horrible à entendre. Ce n'était pas la jalousie injuste, mais excusable d'une fille qui dispute l'amour de son père. C'était le profond dépit d'une femme sans cœur qui hait et maudit le bonheur des autres.

Évelinc en fut effrayée. Une rougeur brûlante couvrit son fi ont. Ils s'aiment donc bien ! dit-elle en aspirant de toute son haleine l'air frais de la nuit. Mais, faisant un dernier effort pom- échapper à la maligne influence de sa sœur aînée, elle dit pour changer l'entretien :

11 paraît que personne ne dort cette nuit, car les croisées d'Amédée sont éclairées aussi. Ce bon Amédée ! il travaille, il fait dos chiffres, il compte nos richesses et les augmente par l'ordre et l'économie qu'il y porte.

Puis, entraînée par une succession d'idées assez naturelle, E véline ajouta :

Il ne possède rien, lui , et il n'y songe pas. Il est l'homme d'affaires de la famille. Il ne désire rien pour lui-même, heu- reux qu'il est d'être utile à mon père et à nous! Il serait bien

50 MONT-REVÉCHE

juste qu'une de nous le récompensât un jour de tant de soins et de désintéressement ! Allons! allons! Nathalie, si Olympe nous enlève les amoureux de passage, elle fait bien, elle nous rend service; car le bonheur est peut-être là, dans ce pavillon carré, Amédée veille pour nous, et je crois bien que celle de nous qui l'y trouvera sera la plus sage des trois.

Ainsi, tu te rabats, en désespoir de cause, sur le pauvre cousin ? dit Nathalie d'un air triomphant, car elle avait enfin, à travers mille détours, amené Évelinc au point elle la voulait. Eh bien , ma chère petite, il te faudra encore renon- cer à ce pis-aller. Des charmes plus puissants que les tiens s'y "opposent, et ce n'est ni à toi, qu'il dédaigne comme une éventée, ni à moi, qu'il détecte comme un juge clairvoyant, ni à la Benjamine, qu'il regarde comme un zéro, que pense, à l'heure nous sommes, le romanesque et mélancolique Amédée.

-—Affreuse Nathalio ! dit Éveline en voulant quitter la fe- nêtre, oscrais-tu prétendre aussi que notre belle-mère...

Tais-toi et regarde, dit Nathalie en la ramenant et en la forçant de s'avancer avec elle sur le balcon.

Que veux tu que je regarde ? dit Éveline cédant à un mouvement de curiosité irrésistible.

Rien, répondit Nathalie ; cette lune blafarde qui court comme une folle dans les nuages ! Puis fermant derrière elle le lourd rideau qui devait empêcher leur lumière d'être vue au dehors, elle baissa la voix : Parle tout bas, dit-elle, et re- garde la fenêtre d'Amédée.

Elle est fermée, le rideau de mousseline cache seul les vitres. Mais je distingue le globe lumineux de sa lampe.

Tu crois qu'il est ? qu'il travaille, qu'il ne pense qu'à supputer le nombre des bestiaux vendus dans l'année, et à enregistrer celui des gerbes de blé rentrées dans nos greniers à la moisson dernière ?

MONT-REVÊCHE 51

Eh bien ?

Amédee n'est pas dans sa chambre, il n'est pas dans son papillon; seulement il laisse sa lampe allumée pour nous faire croire qu'il y fait des chiffres. Si le masi^if de sapins ne nous masquait pas sa porte, tu verrais qu'elle est ouverte.

donc est-il?

Regarde maintenant l'aile du château tout à l'heure bril- lante, qui est rentrée dans l'obscurité. Mon père est dans sa chambi e, Olympe dans la sienne ; l'un dort, l'autre est censée dormir.

Enlin, veux- tu en venir ?

Regarde les buissons de clématite qui s'étendent sous la fenêtre d'Olympe, et qui nous masquent aussi la petite porte de son boudoir donnant sur le perron de la tourelle ; ne vois- tu rien ?

Rien du tout.

Regarde mieux; attends que ce nuage se détache du vi- sage de la lune ; à présent, à côté du buisson, dans cette lacune sur le sable blanc et uni ?

Je vois comme une ligne noire. C'est l'ombre de quelque chose.

Ou de quelqu'un.

C'est immobile... C'est l'ombre d'un objet quelconque dont nous ne pouvons nous rendre compte.

Et à présent, est-ce immobile ?

Non, l'ombre grandit, diminue... elle marche. Oh ! qu'elle est nette par moments ! C'est une personne qui est là, je n'en doute plus. Une personne qui se croit cachée par le massif, nîîiis que la lune frappe de ce côté, et qui ne songe pas que sa silhouette se projette vers celui que nous voyons. Eh bien , est-ce Amédée, dis, Nathalie, est-ce lui ?

C'est lui ou elle, dit Nathalie. C'est peut-être tous les deux.

Il n'y a qu'une ombre, je te le jure.

Alors c'est lui. Plus d'une fois, dans des nuits encore plus claires que celle-ci, j'ai vu s'agiter les branches de ce côté; plus d'une fuis, quand le silence était plus profond, j'ai entendu

52 MONT-REVÊCHK

le faible grincement de la porte d'Ame'dée qui s'ouvrait ou se refermait; plus d'une fois ensuite j'ai vu son ombre passer sur son rideau et la lumière disparaître. C'est alors qu'il ren- trait et supprimait le fanal menteur de ses veilles laborieuses. Que d'antres choses j'ai vues î que d'autres choses je sais ! Que de soupirs étouffés, que de regards dérobés, que de fleurs ramassées, que de rougeurs subites, que de pâleurs mortelles!... Le pauvre jeune homme en perd l'esprit.

Lui, ce garçon si froid, si invulnérable, qui ne voit rien, qui ne devine rien, à qui l'on serait obligé de faiie des avan- ces pour lui faire comprendre qu'il peut plaire ?

Ah ! Eveline, tu lui en as fait ! tu te trahis!

Pas plus qu'à un autre. J'en fais un peu à tout le monde pour avoir le plaisir de désespérer ceux que j'attire à mes pieds. est le mal?

C'est petit, c'est pauvre. Ah 1 qu'Olympe sait régner mieux que toi! Elle ne dit rien, elle ! elle fascine; elle n'ap- pelle pas, elle attend; elle n'escarmouche jamais, elle triomphe toujours.

C'est donc une coquette de premier ordre, selon toi ?

Tu es simple, de faire une pareille question !

Eh bien, il faudra que je lobserve, que je l'étudié, et que je m'empare de sa manière, si c'est la meilleure.

Là-dessus, É véline, toujours légère et sans fiel, mais inquiète et préoccupée, quitta brusquement le balcon, le guet de- venait superflu, la lune étant complètement voilée. Elle ne voulut plus écouter une parole de ISalhalie; elle sentait que cette parole était empoisonnée, et elle y résistait comme une bonne et vaillante fille qu'elle était au fond du cœur. Mais le coup était porté. Cet invincible besoin de plaire et de régner qui la tourmentait était froissé par un obstacle qu'elle avait dédaigné jusque-là, et qui devenait gênant, effrayant pour su personnalité. Elle dormit fort mal et rêva de Thierray, deFla- vien et d'Amédée, sans savoir lequel obsédait particulièrement sa pensée.

Quant à Nathalie, elle dormit mieux qu'elle n'avait fait de- puis longtemps. Elle avait atteint sou but et remporté une pre- mière victoire.

MONT-REVÉCHE 53

Caroline, qui était couchée depuis deui heures, ne s'éveilla qu'au jour, mais sous le poids d'un terrible cauchemar. Elle rêva que le hibou mangeait sa plus belle fauvette. Elle courut ouvrir sa fenêtre, et la fauvette apprivoisée, mais libre, qui dormait sur un arbre voisin, vint aussitôt voltiger sur sa tête. L'enfant essuya ses larmes, lui donna mille baisers, et la laissa repartir, pour aller elle-même achever son eomme.

Amédée était déjà levé, il traversait la pelouse pour aller surveiller les travaux de la campagne. Il vit Benjamine à sa fenêtre, mais Benjamine n'avait vu que sa fauvette.

Quand le soleil se leva, Flavien, qui avait très bien dormi dans son castel de Mont-Bevêche, entra tout botté et tout ha- billé dans la chambre de Thierray.

Allons, debout, paresseux ! lui dit-il, la matinée est admi- rable, et tu perds le plus beau soleil, ajouta-t-il avec em- phase, qui ait jamais doré la cime de nos forêts.

allons-nous ce matin ? dit Thierray en cherchant à s'éveiller tout à fait.

Nous allons à la plus prochaine cité morvandiote, trou- ver le premier notaire qui nous tombera sous la main, pour signer la plus solennelle procuration qu'il saura ré- diger. C'est une plaisanterie d'assez bon goût que je veux réellement faire à mon voisin Dutertre. Cet homme me plaît,* je veux le lui prouver en lui faisant remettre, dès ce matin, un acte qu'il pourra garder dans ses archives, acte passé à mon- sieur Dutertre, lui donnant plein pouvoir de vendre à lui- même au prix qu'il jugera convenable la propriété qu'il a envie d'acheter.

C'est fort galant, cela, dit Thierray en se frottant les yeux, manières de parfait gentilhomme! Savez-vous que vous êtes heureux, vous autres, quand vous êtes assez riches pour ris- quer de pareilles folies, de pouvoir les faire avec succès? Si un pauvre poëîe faisait cela, on dirait : Il est fou! il fait le grand seigneur, et il sacrifie à sa vanité son seul morceau de pain, finit de ses veilles laborieuses ! Si un petit bourgeois s'en avisait, on dirait : C'est une finesse de gueuserie. Le bon juif sait bien à qui il a affaire, et qu'il ti: ira Je cette

54 MO^'T-REVECHE

flatterie le double de son enjeu î Mais chez le comte Flavien de Saulges, c'est la simple courtoisie d'un homme qui sait vivre et qui ne tient pas d'ailleurs à la bagatelle de cent mille francs ! Voilà de ces déclarations que je ne pourrai jamais faire à une femme, moi!

Monsieur le comte a demandé ses chevaux, dit Gervais en entrant; ils sont prêts.

Mes chevaux I dit Flavien en riant. Ce brave homme joue ici le rôle du Celeb de Ra\vensvood. J'ai demandé la palache et César;, mon bon Gervais. Nous verrons à Château-Chinon si nous pouvons trouver quelque carriole plus légère et quelque bête plus ingambe à acheter ou à louer pour le. temps que nous devons passer ici.

Monsieur le comte croit que je plaisante, reprit Gervais. Il y a dans la cour deux beaux chevaux tout sellés, avec un groom sur un troisième cheval; et, sous la remise, il y a une voiture de chasse qui est mi vrai bijou. Si monsiem- veut voir...

Il ouvrit la fenêtre : Flavien et Thierray y coururent et virent toutes les merveilles annoncées par Gervais. Us des- cendirent aussitôt dans la cour pour les admirer de plus près.

Quelle est la fée qui nous procure de pareilles surprises? dit Flavien. Ou bien avons-nous parmi nos voisins un fils de famille ruiné qui nous envoie essayer toutes les pièces de son encan ?

Mon Dieu ! monsieur, la chose est plus simple que cela, dit Gervais. Monsieur le comte avait dit devant m.oi, hier, qu'il faudrait voir ce que l'on pourrait trouver en chevaux et en voitures dans les environs. J'en ai parlé aux gens de Puy- Verdon, ils l'ont rapporté à leurs maîtres, et, tout à. l'heure, ce jockey vient d'arriver avec les chevaux, un autre domes- tique et la voiture. Le dome^fique est reparti en disant que tout cela était au service de monsieur le comte pour tout le temps qu'il en aurait besoin, le groom, la voiture et les bêtes.

Te voilà devancé, c'est-à-dire enfoncé' dit ThJerray à

MONT-REVÊCHE 55

Flavien; Dutertrese lève plus matin que toi, à ce qu'il paraît; sa courtoisie prévient la tienne.

Je lui revaudrai cela, répondit Flavien.

Que feras-tu ?

Tu vas me le dire, toi, dont le métier est d'avoir des idées.

Il m'en vient une : c'est de lui envoyer César et Gervais dans un vaste bocal d'esprit de vin; il a peut-être un musée d'antiques.

Gervais fit une grimace qui voulait être un sourire, mais il entrait plus de mépris que d'admiration pour l'esprit de Thicfray.

Non, dit Flavien, cela ferait peur aux dames. Si je t'en- voyais toi-même?

Dans l'esprit de vin ?

Ici le groom, qui, tenant les chevaux en main, n'avait pas eu l'air d'entendre un mot, trouva la conversation agréable, et partit d'un rire qui fendit sa bouche jusqu'aux oreilles.

C'est le page de mademoiselle Éveline, dit Thierray à Flavien. La jeune lionne s'en mêle aussi, puisqu'elle te cède celte pièce de sa ménagerie.

Comment t'appelles-tu ? dit Flavien au groom.

Créjusse, monsieur, répondit-il avec aplomb.

C'est un nom du pays?

Non, monsieur, c'eit un sobriquet que madame m'a donné comme ça.

7- Un sobriquet! Créjusse! Je ne comprends pas, dit Thierray.

C'est, repartit le groom, un jour que je disais comme ça à madame qui m'augmentait mon gage : Merci, madame, à présentme voilà riche comme un Créjus<e. Alors madame m'ap- pelle toujours de ce nom-là, et tout I2 monde en a pris l'ha- bitude.

Très-bien, dit Flavien, vous me paraissez un garçon de beaucoup d'esprit, monsieur Crésus. Écoutez ceci : Je vous donne tout de suite cinq louis, si vous me dites ce qu'il pour-

56 MONT-KEVÊCHE

rait se trouver, par hasard, d'agréable aux dames de Puy- Verdon dans ma maison ou dans ma propriété, outre la pro- priété elle-même.

Le groom ne parut ni trop ébloui ni trop déconcerté. C'é- tait un petit paysan morvandiot, têtu et résolu. 11 garda le silence un instant, puis il dit :

Le mois dernier, ces dames sont venues se promener ici. Elles sont entrées dans le jardin; elles se sont reposées dans la maison. Dites donc, père Gervais, Je parie que vous ne savez pas à quoi elles ont fait attention, ces darnes ! Vous y étiez, pourtant!

Elles n'ont fait attention à rien! dit vivement Manette qui accourait se mêler à la conversation et qui craignait un élan de galanterie de nature à dépouiller le manoir de Mont-Revêche de son petit luxe suranné. De quoi voulez-vous que des dames si riches et qui ont tant de belles choses aient pris envie ici, tout est vieux et passé de mode.

C'est à cause de cela précisément, dit Thierray. Voyons, Cré.sus! Vo^is avez le coup d'œil du génie, vous, et je vois que vous tenez une idée. Parlez !

Pardié ! ce n'est pas malin, dit le groom. Il y a, dans le salon de Mont-Revêche, quelque chose que je n'ai pas vu, moi: je tenais les chevaux quand ces dames y sont entrées; quelque chose que je ne sais pas le nom qu'il a. Ces dames l'ont bien dit en causant dans la voiture comme nous reve- nions, mais je n'ai pas pu m'en souvenir, et j'ai toujours eu envie de le voir depuis. Voilà, monsieur.

C'est tout? dit Flavien. Ton idée ne vaut pas cent sous, et tu nous la donnes pour une idée de cent francs ! Il y a beaucoup de choses peut-être dans mon salon de Mont-Re- vêche. Y sommes-nous entrés, Thierray?

Non pas que je sache, répondit Thierray, mais le mo- ment est venu d'éclaiicir ce mystère. Viens, Crésus...

Créjusse, monsieur !

C'est la même chose. Viens, te dis-je. Gervais, tenez les chevaux. Votre idée est en hausse, Créjusse ! elle vaut vingt francs.

MONT-REVECHE 57

ï— Mais vous n'entrerez pas comme ça au salon, dit Manette, j'ai les clefs.

Donnez les-moi, dit Flavien.

Manette, malgré une i épugnaiice assez visible, choisit une grande clef dans son trousseau, passa devant et alla, vers l'angle de la cour, ouvrir une porte vei moulue, qui n'était élevée que de deux marches au-dessus du sol.

Sais-tu, dit Thierray à Flavien en l'arrêtant sur ces marches, pendant que Manette entrait pour ouvrir les contre- vents du salon, que ton manoir de Mont-Revêche, vu au scleil, est une chose ra\ issaute ?

Oui, dit Flavien, c'est un petit Louis XIII assez gentil, et mieux conservé que je ne pensais. Hier, à la pluie, tout cela était sombre et humide ; cela sentait le rhume de cer- veau, espèce dincommodité ridicule, hideuse, et que je crains plus que l'apoplexie. Mais ce matin, je me réconcilie avec cette petite construction. Elle est assez originale. Je voudrais pouvoir la transporter en Touraine ; cela ferait bien dans un coin de mon parc. ^

Ah! Créjusse que tu es! s'écria ïhierray; avec quel dé- dain tu paries de ce bijou, toi qui as des châtt aux renaissance en Touraine, et peut-èlre des châteaux gothiques dans tous les coins du territoire 1 Tu trouves cela gentil, cette petite coiu" viennent se resserrer ces façades irrégulières, mais toutes élégantes et curieuses, aux plans sveltes et nus, cou- ronnés d'ornements plus sobres que ceux de la renaissance, moins froids que ceux du grand siècle ; ces fenêtres qui ne sont ni le carré du seizième siècle, ni le carré trop long de la fin du dix-septième! Sais-tu que le pur Louis Xlli est ce qu'il y a de plus rare en France depuis le grand abatis de châteaux que suscita la minorité de Louis XIV? Regarde le tien : c'est un bon vieux petit frondeur qui se donne encore à la sour- dine des airs de féodanlé dan.5 ses étroites proportions ; un domicile non fortifié, mais cependant agencé, sinon pour les bravades de la défensive, du moins pour les mystères des conspirations; tout en dedans, portes, fenêtres, escaliers, cui. sines, écuries, chapelle, salon, ayant rendez-vous sur le préau commun et inaccessibles aux regards du dehors j à Texte-

58 MONT-REVECHE

rieur, presque rien que des murailles froides plongeant sur un fossé circulaire, et n'ayant d'ouvertures que celles qui per- mettent de voir sans être vu. J'appelle cela une perle, une perle noire, si tu veux, ce sont les plus belles. Cette couleur de vieillesse, que, Dieu merci ! ta tante a laissée moisir autour d'elle, cette liberté de végétation qui s'est déjà faite depuis six mois que la mort est entrée ici, ces vieux sureaux qui sor- tent des crevasses, ces grilles rouillées, ces girouettes qui ne tournent plus, ces pavés régulièrement cerclés d'b^rbe vive qui forment comme un tapis grisâtre à fins carreaux verts, celte longue tourelle à pans coupés avec son petit befiroi, ces violiers jaunes sur les corniches, ces roses trémières qui montent vers bs fenêtres closes, comme pour appeler en vain un regard sur leur beauté; tout cela, te dis-je, me plaît et me transporte, et si j'avais cent mille francs, je ne te laisserais pas le vendre à Dutertre qui a des terres et des châteaux plus qu'il ne lui en faut. Ah ! la vie de l'artiste ! qu'elle est triste, et fermée à toutes les jouissances dont lui seul pQurtant sait le prix! Avec ce castelet la petite zone de bois et de prairies qui l'environnent, je serais le plus riche des hommes, je redevien- drais paisible, heureux, naît et bon! je n'aurais plus de fiux be- soins, de faux plaisirs... Il y a ici un paradis fait à ma taille, et il est à quelqu'un qui s'en défait, parce qu'il n'en a que faire, en faveur de quelqu'un qui l'achète, quoiqu'il n'en ait pas besoin !

Mon cher Thierray, dit vivement Flavien, dont l'àme gé- néreuse s'ouvrit largement tout d'un coup à l'idée de rendre heureux un de ses semblables, je veux...

A la manière dont il avait sérié le bras de Thierray, ce dernier comprit ce qui se passait en lui et ce qu'il allait dire.

Arrête, mon cher ami ! lui dit-il. Merci pour cette pensée ! mais ne lénonce pas. Rappelle-toi qui je suis.

Flavien te tut. Il connaissait la fierté susceptible de Thierray.

Tu as bien tort, dit-il en entrant dans le salon, Ma- nette avait fait pénétrer les rayons du soleil matinal, et déjà monsieur Crésus, les mains passées dans la ceinture de buffle qui pressait sa taille carrée et trapue, silflollait en pro- menant un regard curieux sur rameubleraent.

Le salon de la défunte chanoinesse n'avait pas été destiné

MONT-REVÉCHE 59

dans le principe à l'usage qu'elle lui avait attribué. C'était une pièce quelconque qui te trouvait dans le coin le mieux abrité de la cour contre le vent du nord, et par conséquent le mieux exposé aux rayons obliques que le soleil projetait entre deux petites masses d'architecture situées en f^ace des croi- sées. De neuf heures du matin à midi, on pouvait donc jouir, dans ce coin privilégié, d'un peu de lumière et de chaleur, avantage refusé à toutes les autres faces de cet édifice, dont l'ensemble présentait a.~rez les dispositions intérieures d'un pigeonnier et la profondeur d'un puits. Grâce à cette circon- stance, la pièce susdite avait été choisie pour réchauffer Ie,> membres frileux de la châtelaine, et elle l'avait meublée à l'époque où, jeune encore, agréable, spirituelle, chanoinesse, mais bossue et maladive, elle était venue enfouir son exis- tence triste et fière au fond de cette province. C'était en i"?93, après sa sortie de prison, car elle avait payé son tribut comme tant d'autres à Tépoque de la Terreur, et croyant comme tant d'autres que la Révolution recommencerait indé- finiment, elle* avait été chercher l'oubli dans une solitude. Elle était partie de Paris suivie d'un fourgon qui portait toute sa fortune mobilière, depuis son lit à baldaquin jusqu'à son coffret à ouvrage en bois de violette. Soigneuse et proprette comme une vieille fille, sédentaire et inactive comme une in- firme, soignée par des valets d'ancienne roche, de ceux qui respectent jusqu'aux petits chiens des douairières, elle s'était amoindrie, séchée, éteinte insensiblement dans un âge très- avancé, sans que sa tenture de perse jaunie eût reçu une tache, sans qu'une parcelle de la marqueterie de ses étagères eût été enlevée. Sa vie s'était usée sans user aucun objet au- tour d'elle. Le salon était re^té à peu près tel que le jour elle avait lu la Quotidienne pour la première fois, et que celui où, pour la dernière fois, elle avait essayé de la lire. Sa ber- gère en bois sculpté et peint en gris était encoie devant la cheminée; le coussin de tapisserie, ouvrage de sa main débile, semblait attendre ses pieds amaigris; les chenets, surmontés de vases cannelés en cuivre doré, brillaient de tout leur éclat dans làtre vide et sombre; les glaces ternies et piquées par l'humidité avaient presque perdu leur refiet, et ne ren-

60 MONT-REVÉCHE

voyaieul que des images confuses comme des spectres. Le seul objet aiiimé de ce sanctuaire était un vieux perroquet, pres- que blanc à force d'avoir grisonne, lequel, réveillé sur son perchoir au moment le soleil pénétra jusqu'à lui, fit en- tendre un crirauque, comme pour se plaindre à Manette d'être dérangé avant son heure.

VI

Serait-ce par hasard de cet affreux perroquet que les dames de Puy-Verdon ont pris envie? dit Flavien.

Ce perroquet ! s'écria Manette eifrayée : le perroquet de madame ! un vieil ami qui l'a vue naître, qui l'a vue mourir et qui verra peut-être mourir les jeunes gens qui soni iii ! Sa- chez, monsieur le comte, que cet animal a appartenu à votre arrière-grand'mère, et qu'il a, d'après les papiers de la famille, plus de cent ans révolus.

Ah mais 1 dit Thierray en ôtant son chapeau, ceci de- vient intéressant ; monsieur le centenaire (et ici il salua pro- fondément le perroquet), permettez-moi de vous présenter mon respect. Vous devez savoir bien des choses, et je gage que vous pourriez nous chanter la complainte sur la mort du maréchal de Saxe que l'on vous apprit sans doute dans votre jeunesse.

Hélas! monsieur, répondit xManette, il a su tant de choses qu'il ne se souvient plus de rien. Il ne parlait même plus de- puis longtemps, lorsque...

Eh bien^ quoi ? dit Flavien frappé de l'émotion de Ma- nette.

Attendez, monsieur le comte, répondit la vieille, il se secoue, il se^gratte, il se rengorge, il va le dire, le seul mot nouveau qu'il ait appris, et dont il se souvienne aujourd'hui. Allons, Jacot, puisqu'il faut que tu le dises!... Mes bons amis...

Mes bons amis, dit d'une voix cassée et plaintive le per- roquet, — mes bons amis, je vais mourir!

Voilà une triste pai'ole! dit Flavien; qui donc la lui a apprise ?

MO-NT- REVÉCUE 61

Hélas! monsieur!... dit Manette, et ses yeux se rempli- rent de larmes.

Allons, Cre'ôiis, dit Thierray qui n'avait pas donné beau- coup d'attention au trouble de Manetîe, est-ce l'objet de la convoitise de ces dames? Au fait, c'est sérieux, un oiseau centenaire, c'est un monument !

Ces dames ont parlé d'oiseaux, de beaucoup d'oiseaux, dit Crésus.

Il n'y a pas d'autres oiseaux ici que celui-là! s'écria Manette irritée, et monsieiu' le comte ne le donnera pas 1 écoutez, écoutez ce qu'il dit, la pauvre bête !

Je vais mourir! je vais mourir! répéta le perroquet avec une sorte de râle efTrayant.

Mais, enfin, m'expliquerez-vous ce cri sinistre? dit Fla- vien.

Vous ne le devinez pas, monsieur le comte?... Eh bien, sachez que, dans les trois derniers jours de sa vie, votre grand' tante, toute paralysée et tout agonisante, ne pouvait pas dire un autre mot que celui-là. Elle ne bougeait plus de son fauteuil. On ne pouvait la lever ni la coucher, on eût craint de la tuer en la touchant, tant elle était faible. Jacot, qui était habitué à être caressé par elle, tout étonné de ce qu'elle n'appiochait plus de son perchoir, essayait de lui parler pour se faire remar- quer : il ne pouvait plus, il ne savait plus dire un mot; mais, à force d'entendre sa maîtresse nous répéter d'un ton dolent : Mes bons amis, je vais mourif ! il a cru qu'elle lui commandait d'apprendre ces mots- là, et pour se faire caresser et affriander comme il en avait l'habitude, il s'est mis à les dire comme un écho. Cela a fait peur à madame. On a emporté l'oiseau dans une autre chambre, mais iln'a pas désappris cette plainte, et, depuis six mois, il la dit aussitôt qu'il voit du monde. Eh bien^ monsieur le comte, croyez-vous que les jeunes dames de Puy- Verdon trouveront ce.-a bien réjouissant, et qu'elles ne feront pas tordi-e le cou à cette pauvre bête quand elles l'entendront parler ?

Vous avez raison. Manette, dit Flavien, que ce récit avait attristé, bien qu'il n'eût vu sa grand' tante que quelques jours en toute sa vie, dans un voyage qu'elle avait fait à Paris pour

62 MONT-REVECHE

un procès, ceci rentre dans la religion de famille, et je vous donne ce perroquet avec charge d'en avoir soin à mes frais et dépens !

Oh 1 c'est inutile, monsieur. Cela a été prévu dans le testament de madame la chanoines^?, et il y a une rente con- stituée pour moi comme pour lui.

Eh ! c'est vrai, dit Fiavien, jo l'avais oublié ; oui, oui, bonne Manette, en même temps que le sort de Gervais et le vôtre sont assurés, celui de Jacot est à l'abri des coups du sort... Thier- ray, salue encore ce centenaire ; c'est un rentier, il jouit dune pension de vingt-cinq francs de rente.

U est plus riche que moi, dit Thierray. Es-tu bien sûr que ce soit le même perroquet ? ajouta-t-il à voi\ basse. Pour con- server la rente, comme celui-ci aune réputation de longévité, je gage qu'on le fera vivre deux ou trois siècles dans la famille Gervais, en lui substituant des individus de deux ou trois gé- nérations de son espèce.

N'importe, dit FJavien, Manette, vous aimez cette maison, je le vois. Je mettrai dans mon contrat de vente que vous y demeurerez le re&le de votre vie, ainsi que Jacot et Ger- vais.

Merci ! monsieur le comte, Dieu vous bénira! dit la vieille en s'inclinant devant Flavien et en donnant un baiser à Jacot. Leurs vieilles têtes, en se rapprochant, présentèrent à l'œil de Thierray une ressemblance d'un comique et en même temps d'une tristesse extraordinaires. Malgré celte remarque, qui le fit sourire, il ne put se défendre d'une sorte d'attendi&sement qu'il secoua vite en rappelant à Flavien l'objet de leur visite domicliiaire au salon.

Cet ameublement, si complet et si bien conservé, lui dit- il, est un spécimen d'une rare homogénéité. Tout y porle la même date, Louis XVI, depuis les choses de fond jusqu'aux derniers accessoires, depuis les tentures, les boiseries et les tapis, jusqu'à la corbeille brodée en ruban au passer, la mi- niature de madame la Dauphinc et le soufflet en bois de rose. Décidément, le salon est, dans son genre, aussi précieux et aussi intéressant à examiner que le château, et je vois une foule de petites merveilles qui ont pu tenter les jeunes élé-

MONT-KEVÉCHE 63

gantes. Voyons ! il faut en finir, si tu ne veux que ton bouquet du matin arrive à midi, ce qui est une heure indue dans les annales des petits soins.

Viens ici, Crésus, dit Flavicn en posant le pommeau de sa cravache contre l'oreille rouge du groom : tu as parlé d'oi- seaux? il y en a sur cet écran. Esl-c«cela?

Non, monsieur le comte, dit Crésus, ces dames ont dit comme ça : « Les oiseaux, les jolis petits oiseaux qui sont sui' la table ! »

Il n'y a ni cage ni petits oiseaux sur ces tables, dit Thier- ray en fai.^ant de l'œil le tour de la chambre.

Il n'y en a jamais eu, dit Manette. Madame n'aimait et ne supportait que le perroquet.

Était-ce des oiseaux vivants, ou des oiseaux en peinture? dit Tliierray à Cré>us.

Dame! je ne sais pas, répondit-il en se grattant l'oreille, ça devait être vivant, car on a parlé comme d'un bruit qui s'entendait.

Ah ! dit Thierray, la chose s'éclaircit , et vos actions montent, monsieur Crésus; vous êtes fort intelligent, et vous écoutez ce qui se dit à la portée de vos longues oreilles. Tiens, ce doit être cette montre à répétition, dit-il à Flavien : il y a des oiseaux en or vert guilloché sur le fond d'or jaune de la boîte, et cela est d'un travail exquis.

Crésus rêva et dit d'un ton capable :

Non, monsieur, ça n'est pas encore ça. Mademoiselle Éveline a dit : a Je le mettrais au salon, car il n'y aurait pas de place dans ma chambre ; » et je pense, monsieur, que la chambre de mademoiselle serait bien assez grande...

Pour contenir une montre de îa grosseur d'un oignon î Vous êtes un grand logicien, monsieur Crésus, et vos moindres paroles sont des traits de lumière. Vous nous avez révélé que i'otjeten question appartenait au genre masculin et faisait du bruit; donc, ce n'est ni une montre ni une horloge, mais ce peut être un coucou ou un tourne-broche.

Ou un instrument de musique, dit Flavien.

Monsieur le comte brûle ! dit enfin Manette, qui savait

64 MONT-REVÉCHE

fort bien de quoi il s'agis3ait, et qui avait espéré qu'on ne le découvrirait pas, car cette recherche lai avait paru d'abord une profanation. Mais l'espoir de rester au château l'avait radoucie, et dès lors elle désirait complaire à son jeune maître.

Pardié ! s'écria Crésu?, si vous étiez quand on a re- gardé la chose, ce n'est pa» malin, à tous, de la deviner, mère Manette. Mais, tout de même, vous me volez cent bons francs; car, sans moi, vous n'auriez rien dit.

Il a raison, dit Flavien. Manette, ne dites rien. Cherche, Crésus, cherche ! ton idée t'appartient.

Crésus se mit à fureter avec le flair d'un valet curieux et la précaution d'un paysan métiant. Enfin, il découvrit, dans l'angle le plus obscur du salon, derrière les fauteuils qui lui formaient une barrière, un grand meuble oblong couvert d'une toile verte. Il souleva doucement cette toile et trouva en des- sous une couverture de laine.

C'e^l un lit ! fit il.

Et il laissa retomber la couverture. Mais, se ravisant, il la souleva de nouveau et découvrit un bois noir lisse comme de l'ébène, bordé d'une large raie dorée. Une clef s'offrit sous sa main.

C'est im coffre, dit-il. Peut-on ouvrir?

Sur un signe affirmatif de Flavien, il rejeta les couvertures, tourna la clef et essaya de lever le couvercle. Le couvercle résista. Alors, comme un chat qui touine autom'd'un fromage pour savoir par l'entamer, il se pencha à droite, à gauche; puis, découvrant un onglet, il tira la planche de sa rainure et ?e trouva en face d'un clavier placé dans des parois d'un ver- millon aussi beau que la plus belle laque chinoise, et tout re- haussé de dorures sur bois.

C'est ça ! s'écria-t-il, c'est une sonnerie comme celles qu'il y a au château de Puy-Verdon ; seulement les grandes claquet- tes, qui sont blanches là-bas, sont noires ici, et les petites, au lieu d'être noires, se trouvent être blanches... Et puis, il y a deux sonneries, ajouta-t-il en faisant remainpier qu'il y avait un double clavier; et ça rend un bruit, dU-il encore en posant s?s gros dcigts spatules sur les touches d'ébène.

MONT-REVÊCHE 65

Eh bien, c'est un clavecin, un clavecin en bon élat, chose rare aujourd'hui, dit Thierray en essayant les claviers. C'est un meuble curieux et précieux, en efiet, un charmant cadeau à offrir à des personnes de goût... Mais rien ne prouve que ce soit cela ! Manette, ne dites rien. Monsieur Crésus a parlé de table, d'oiseaux, et il faut qu'il les trouve, s'il veut toucher tout à l'heure le capital de cinq louis.

Oh ! il faudra bien les trouver, dit Crésus, dont la figure épaisse, appartenant au type cahnouk, s'était illuminée d'une certaine intelligence à l'idée de l'or.

Et il tourna et chercha si bien qu'il souleva le couvercle anguleux du clavecin, l'appuya sur son bâton rouge, admira le dessous du couvercle, qui était peint en vermillon, verni et doré comme le tabernacle du clavier, et enfin découvrit aux yeux charmés de Thierray l'intérieur d'un des plus coquets et des plus riches instruments du dix-huitième siècle : les cordes de laiton, fines comme des cheveux, résonnant sur leurs petits becs de plume, le mécanisme naïf de linstrument centenaire, dont la voix avait quelque rapport avec celle du perroquet, et, enfin, la table d'harmonie, ce fin morceau des luthiers d'avant la Révolution, planchette de sapin mince comme une feuille de papier, lisse comme du satin et couverte de peintures mates aux teintes éblouissantes de pourpre et d'azur. Des arabesques d'une charmante fantaisie entouraient l'ouverture circulaire par le son tentait de se répercuter dans la boîte inférieure. Des feuillages verts s'enroulaient gra- cieusement autour d'une couronne d'étoiles d'or sur un fond de cobalt; et, pour consommer le triomphe de Crésus, partout, sous la trame dorée des cordes métalliques, couraient et vol- tigeaient de beaux oiseaux fantastiques eux vives couleurs, au bec et aux pattes d'argent, becquetant des fleurs splendides et faisant mine d'ajouter, par leur ramage, aux harmonies évoquées sur le clavier.

Allons, c'est un bijou, dit Thierray à Flavien, et une curiosité de prix. Dans notre siècle d'utilité et de- réalité, on a perfectionné la sonorité, on a atteint la solidité; mais daub l'heureux temps auquel remonte cette machine coquette, l'i- magination suppléait aux jouissances de Toreille, et les yeux

4.

66 MONT-REVÊCHE

charmes rêvaient des concerts d'oiseau\ célestes qui chantaient dans l'àmc plus que dans le tympan. Eh ! mon Dieu! la voix humaine était-elle moins belle pour être accompagnée par ces sons grêles, et la pensée musicale des maîtres était-elle moins puissante et moins sublime pour n'avoir pas à son ser- vice toutes les puissances de la matière?

Pendant que Thierray dissertait ainsi, Flavien, tout en l'é- coutant avec un certain intérêt, versait la gratification à Crésus et donnait des ordres à Manette. Deux heures après, il était à la ville, il bouleversait l'esprit positif du notaire en exigeant delui la bizarre rédaction de l'acte qu'il était impatient d'en- voyer à monsieur Dutertre, sous forme de courtoise plaisan- terie; et Thierray, monté sur un des beaux chevaux détachés des écuries de Puy-Verdon, escortait au pas une charrette le clavecin, soigneusement posé sur des matelas, cheminait vers le Puy-Verdon, traîné par l'impassible César.

Thierray arriva à dix heures du matin, désireux de ne ren- contrer aucune des dames Dutertre avant d'avoir pu installer le clavecin dans le salon. Invité à déjeuner dès la veille pai" Dutertre, il était parfaitement en règle vis-à vis des bien- séances. Dutertre était sorti avec sa femm.e dans la campagne. Éveline et Nathalie, réparant le déficit qu'une longue veillée avait apporté dans leur repos, dormaient encore. Benjamine, levée depuis longtemps, avait été soigner la volière ; Thierray .se 'trouva seul dans la cour avec la figure sérieuse et légère- ment étonnée d'Amédée Dutertre.

Après avoir écouté l'explication nécessaire, Amédée, souple et robuste, malgré l'apparente délicatesse de son organisation, mit bas son habit, passa une blouse, sauta sur la charrette, eoieva les matelas, et, ne voulant pas se fier aux mains rudes des serviteurs, aida Thierray à transporter jusqu'au salon l'in- strument volumineux, mai^ léger, sans faire une égratignure aux vernis merveilleusement intacts que Thierray aNait eu soin d'envelopper de vieux numéros de la Quotidienne, seul journal auquel la chanoinesse eût été abonnée.

Fn se livrant de contert avec Amédée à ce petit travail, en l'aidant à enlever les quelques grains de poussière et les bouts de ficelle qui eussent pu nuire à l'éclat du coup d'œil ; enfin,

MONT-REVÉGHE 67

en le suivant dans sa chambre pour brosser son habit et laver ses mains, Thierray, toujours chercheur et soupçonneux, s'était rapidement posé ce problème :

Voici an fort joli garçon. Ses yeux sont des flammes douces, ses dents sont des perles, ses muscles sont d'acier, ses formes sont ilégantes , ses manières et son extérieur sont d'un homme parfaitement élevé. Il parle peu, mais sa physionomie et sa prononciation disent qu'il est intelligent et distingué : Gervais raconte qu'il a été élevé ici com;ne l'enfant de la mai- son, que monsieur Dutertre l'aime comme son fils, et se fie à lui par-dessus tout ; iju'il s'est adonné à l'étude de l'agricul- ture, et qu'il surveille et dirige en grand les vastes exploita- tions territoriales de son oncle. Donc, c'est un homme char- mant que l'on peut ranger, chose rare, dans la catégorie des hommes utiles.

» Les femmes aimcnt-ellcs les hommes utiles ? Ncn ! mais elles aiment les hommes charmants. Donc celui-ci doit être aimé céans, d'une ou de plusieurs femmes, et il est aimé en raison du degré de charme qui l'empoite en lui sur l'utile. Quel est ce degré, s'il existe ? »

Et tout en échangeant quelques mots de conversation gé- nérale avec Amédée, en regardant avec une attention péné- trante tous ses mouvements, toutes ses expressions de physio- nomie, il le trouva si calme, si simple, si à propos dans toutes choses, qu'il ne sut que penser.

S'il était passionné, comme sa mélancolie l'indique, se disait-il, l'équilibre serait détruit, l'homme qu'on doit aimer l'emporterait de cent degrés sur l'homme qu'on doit estimer. Mais cette mélancohe n'est peut-être qu'une affaire de tem- pérament.

Il jeta un coup d'oeil sur l'intérieur du pavillon carré qu'habitait son jeune hôte; il était, conformément à l'opu- lence de la famille^, aussi richement décoré et meublé que possible chez un jeune homme modeste et laborieux. Mais on devinait une sorte d'effort pour s'abstenir des jouissances d'un luxe qui ne lui appartenait pas. Amédée n'avait rien. Son père n'avait pas fait de bonnes affaires. 11 était mort en- detté. Dutertre avait tout payé ; il avait élevé l'orphehn avcr

t.8 MONT-REVÉCHE

i^oin, avec tendresse, mais dans des tendances au but sérieux du travail. Ame'dée n'apportait donc que son travail dans le budget de la famille, travail intelligent, assidu, dévoué, mais qu'il ne considérait que comme l'acquit d'une dette sacrée, et en retour duquel il ne voulait accepter que le nécessaire. Ce nécessaire, dans les habitudes somptueuses au niveau des- quelles il fallait bien se tenir im peu. eût été le superflu pour Thieriay qui était fort gêne, voulant mener la vie d'un homme du monde, et ne trouvant pas encore dans son talent les ressources nécessaires. Aussi, au premier abord, fut-il tenté de faire compliment ta Amédée du bien-être dont il paraissait jouir; mais tout aussilôL il devina qus ces félicita- tions ne lui seraient pas agréables.

A quoi, entre autres choses, le devina-t-il? à un morceau de gros savon-ponce que lui ofirit le jeune homme pour se laver les mains. Le savon de l'ouvrier sur la tablette de mar- bre blanc d'une toilette garnie de porcelaines de Saxe! tout est révélation pour l'observateur al.entif. Ce faible indice en disait assez. La toilette faisait partie du mobilier abondant et superbe de la maison. Le savon rentrait dans la dépense personnelle et journalière d'Amédée. Du savon pierreux à de si belles mains! Il y avait là, selon Thierray, une parcimonie qui sentait l'abnégation héroïque : car on tient à ses mains quand on les a charmantes, quand on a vinq-cinq ans et quand on demeure dans une maison il y a quatre paires de beaux yeux pour les admirer.

« Voilà une complication! pensa Thierray. L'homme ver- tueux l'emporte sur l'homme charmant comme sur l'homme utile. Les femmes aiment-elles les hommes vertueux? Oui, si la passion l'emporte sur C'3s trois faces de l'individu. L'homme passionné est le roi naturel de la création. »

Vous cultivez le lépidoptère? dit-il en riant et en jetant un coup d'œil sur une pile de cartons bien rangés, aux flancs desquels on lisait : argyniiis, polyomafes, vanes- ses^ etc.

J'aime les papillons, répondit Amédée en souriant comme un enfant pris en faute.

Mais vous avez bien raison ! c'est une passion que j'aurais

MONT-REVi:CHE 69

si j'avais le bonheur d'habiter la campagne. Et puis, c'est un moyen de faire la cour aux femmes.

Vous croyez? dit Amédc'e avec un sourire très-froid.

Oui, à la campagne, les femmes, qui sont partout essen- tiellement artistes, aiment les richesses, les beautés, les caprices charmants de la nature : je parie qu'ici toutes les dames aiment les papillons et vous en demandent.

Non, pas toutes, répondit machinalement Amédée.

Nous nous renfermons dans l'impénctrabilité, pensa Thierray, nous avons un seciel de cœur. Dans une heure je saurai laquelle des dames Dutertre aime les papillons.

Amédée ! Amédés ! ton filet, vite 1 cria de la pelouse une voix de femme aussi forte que celle d'un' petit garçon. Un flamhé superbe, là, sur le jasmin de ta fenêtre!

Tiiieriav courut à la fenêtre et vit Benjamine sur la pe- louse. En le voyant, elle sourit, mais ne se troubla point, et lui dit avec la franchise et l'absence de timidité d'un véritable enfant :

Ah ! bonjour, monrieur; comment vous portez-vous ? Thierray lui rendit presque paternellement son salut.

Dites donc à Amédée, reprit la jeune fille, que les papil- lons se poseront bientôt sur son nez, au train dont il leur fait la chasse.

Amédée s'approcha tranquillement de la fenêtre et lui jeta son filet en souriant. Elle le ramassa, courut après le papillon et disparut avec lui dans les massifs d'arbustes en fleur.

Amédée était aussi calme qu'auparavant.

« Allons! elles sont deux qui aiment les papillons, » pensa Tlîierrav.

Vil

La cloche sonna le déjeuner.

C'est le premier coup, dit Amédée. Nous avons encore une demi-heure avant le second. Voulez-vous que nous fassions un tour de jardin?

70 MONT-REVÊCHE

Volontiers, dit Thierray.

Si, entre le premier et le second coup de cloche, je ne devine pas ton secret, à toi, disait Thierray intérieurement, mon jugement est un sot et un flâneur.

Daulant plus, ajouta-t-il en s'adressant à lui, que je voudrais me munir d'un objet indispensable pour couronner ma mission ici.

Que vous faut-il? dit Amédée.

Un bouquet, fût-il dherbes des champs, pom' placer sur le pupitre du clavecin que je suis chargé de présenter. C'est une galanterie bien usée, n'est-ce pas? mais ici, ce n'est pas même une galanterie. C'est une simple étiquette à placer sur un objet, comme pour dire, de la part de mon ami monsieur de Saulges : Je vous ai vendu ma propriété, mais je me suis réseï cette bagatelle pour avoir à voils l'oITrir.

Fort bien, répondit Amédée. Allons dire au jardinier en chef de nous faire un bouquet.

Quoi ! vous faites faire vos bouquets par les jardiniers, ici, quand vous avez la liberté et le bonheur de pouvoir les taire vous-même ?

Mais un bouquet équivalant à un écriteau^ ce n'est plus un bouquet .

Qui sait? dit Thierray en examinant son hôte; j'ai peut- être des instructions secrètes. Sous cet écriteau affiché à tous les yeux, l'ami dont je suis l'ambassadeur veut peut-être ca- cher un hommage, et je vous avoue que je ne sais rien d'intéressant et d'amusant comme de com[)Oser un bouquet pour une femme, même quand on n'agit que par procura- tion.

Pour une femme? objecta Amédée toujours calme, ou maître de lui-même. Vous m'aviez dit que ce présent était oiTert aux dames de Puy-Verdon, et j'avais compris que c'était comme le bouquet, une offrande collective. Toutes jouent du piano.

Mais qui en joue le mieux? -— Sans contredit, c'est É véline.

FJavien n'en sait probablement rien , dit Thierray en

MONT-REVÉCHE 7!

l'observant, et je vous a'^oue que je ne sais pas à laquelle de ces dames il a pensé en p irticulier.

Je crois qu'il n'a pensé à aucune, mais à toutes, répondit un peu sèchement Amédée.

Vous avez raison, dit Thierray, et vous me donnez une leçon de convenances. Il est évident que Tlavien ne peut se permettre d'oftVir un présent à aucune des demoiselles Du- tertre en particulier.

« J'ai dit une sottise, pensa-t-il, mais je l'ai fait exprès. J'ai éveillé un sentiment de jalousie. Reste à savoir s'il est collectif ou particulier. »

Mais, reprit-il tout haut, l'hommage pouriait, sans inconvenance aucune, s'adresser à madame Dulerlre exclusi- vement.

Oui, dit Amédée toujours calme, mais dédaigneux, c'est un poi-de-vin offert par monsieur de Saulges à la femme de son acquéreur.

Oh! que vous êtes positif! s'écria Thierray ; appeler une attention exquise du nom brutal et malsonnant de pot-de- vin I Il me semble que je vois du vin bleu daus un pot de faïence égueuié s'approcher des lèvres pures de madame Dutertre !

Thierray remarqua que la figure d' Amédée ne faisait pas un pli. Mais il crut vou- quà la pensée des lèvres d'Olympe, les siennes devenaient pâles comme l'était habituellement le reste de son visage. Cependant sa voix ne trahit aucune émotion en disant : Si nous causons toujours, nous ne feions pas le bouquet. Tenez, voilà mon sécateur, com- mencez.

Si j'étais sûr, reprit impitoyablement Thierray, que le clavecin et le bouquet fussent spécialement ofîerts à madame Dutertre, je vous deuïanderais quelles sont les fleurs qu'elle préfère.

Et je vous répondrais que je n'en sais rien, dit Amédée. Je crois que ma lanle aime toutes les fleurs.

Ce mot ma tante fut prononcé d'un ton de domesticité si chaste et si respectueux, que les soupçons de Thierray furent

72 MONT-REViXIlE

écartés, a On n'aime pas sa tante, pensa-t-il, même quand elle n'est que la femme de notre oncle... C'est une sorte d'inceste. Pourtant on aime bien la cousine, qui est la fille de notre oncle., et on épouse l'une et l'autre avec ou sans dispense du pape. Voyons donc! nous n'avons pas encore nommé la troi- sième cousine. »

Sur mon honneur, reprit-il en s'adressant à Amédée, je vous jure que si mon ami a une intention particulière, je n'en suis pas le confident. J'ai parlé pour parler, comme les oiseaux chantent pour chanter, parce que le ciel est beau et que les arbres sont verts. Je dois donc m'en remettre à votre opinion, qui est la plus sensée. Le bouquet doit être collectif, et nous devons le prouver, en réunissant toutes les tieurs qui plaisent à toutes les belles hôtesses de Puy-Yerdon.

Voilà un monsieur très-bavard, pensait Amédée.

Donc, reprit Thieiray, prenons des œillets pour madame Dutertre, elle doit aimer les œillets.

Pourquoi ?

C'est une idée que j'ai ! des roses pompons pour made- moiselle CaroUne ; un peu de tout pour mademoiselle Éve- line; et pour mademoiselle Nathalie, que réservons- nous?

Le bout d'une baguette que tenait négligemment Amédée toucha soit à dessein, soit au hasard, une ortie qui perçait le gazon à ses pieds.

Oh ! oh! se dit Thierray, celle-là, il la déteste.

Le second coup du déjeuner sonna. Amédée, qui paraissait supporter plutôt qu'écouter Thierray, tressaillit et parut im- patient.de retourner vers la maison. Ce pouvait être une com- motion naturelle sur des nerfs délicats; il pouvait aussi avoir faim; mais Thierray voulut s'attribuer la victoire d'avoir au moins découvert quelque chose.

ce II y a dans cette maison, pensa-til, des bruits qui le font frissonner et quelqu'un qui l'attire irrésistiblement. Donc il est 'passionné plus qu'il n'est utile et vertueux. Il aime Benja- mine comme sa sœur, il respecte Olympe, il abhorre Natha- lie... c'e&t donc Éveline qu'il aime. Évehne doit aimer les papillons. ))

MONT-REVÉCHE 73

Cette circonstance, celte supposition, gratuite ou non, dé- cida des sentiments et des pensées de Thierray pour tout le reste de la journée. Il avait élé amoureux à Paris, pendant quelques jours, de madame Diitertre , amoureux sans désir arrêté, sans ébranlement de cœur. L'assaut qu'il avait subi la veille, en s'imaginant qu'elle était graud'mère, les plaisan- teries de Flavien, les siennes propres, avaient dépoétisé en lui cette brillante image; et puis, Dutertre lai avait paru beau et respectable au milieu de sa famille. Son accueil était si cordial! il inspirait tant d'estime et de reconnaissance à tous les gens du pays qui parlaient de lui! Thierray n'était cor- rompu qu'à la surface, par bravade, par afTectation. Son cœur avait de la jeunesse, de la droiture, des instincts de religion sociale. Il s'abstint donc de faire attention, ce jour-là, à la victim.e qu'en riant il s'était choisie en quittant Paris; et, se sentant excité par la première idée de lutte qui lui tombait sous la main, il résolut d'être amoureux d"É véline, au moins jusqu'au coucher du soleil, ne fût-ce que pour faire enrager Amédée.

On est beaucoup moins scrupuleux envers la fille d'un ami qu'envers sa femme, parce qu'on peut l'épouser si l'on arrive à la séduire ou seulement à la troubler; et quand elle est riche autant que belle, la perspective n'a rien d'efifrayant. Pourtant, si Thierray eût réfléchi ce matin-là , il se serait abstenu, car l'idée de s'enrichir par le mariage blessait toutes ses notions sur la dignité et la liberté de l'artiste.

Mais déjà Jules Thierray n'était plus Ihomme qui avait quitté Paris trois jours aupai avant. La campagne, le grand air, le soleil de septembre, l'aspect des vieux manoirs, le m.oii- vement à travers les grands b(jis, les beaux jardins, les fleurs luxuriantes, et plus que tout cela, l'indéfmissable influence que répand dans l'air qu'on respire la présence d'un groupe de femmes jeunes, belles, jolies, opulentes, et forcément plus avenantes à la campagne qu'à Paris, ne fût-ce que par devoir d'hospitalité ou par désœuvrement, c'était de quoi enivrer un peu cette tète vide et l'emporter hors du cercle rigide que lui avaient tracé la mode du scepticisme et ses instincts de faiou- che indépendance.

74 MONT-REVÊCHE

Le succès d'Éveline sui' Thierray fut fatalement favorisé par l'attitude que prit, sans préméditation, madame Dutertre. Elle avait l'habitude, aussitôt que paraissait un étranger, et surtout un jeune homme, de s'effacer entièrement pour lais- ser briller les filles de son mari. A Paris, elle se trouvait comme tête à tête au milieu du monde avec ce mari passion- nément épris d'elle, elle redevenait elle-même et laissait percer une vive intelligence. Mais dévouée à ses devoirs avant tout, elle ne quittait presque jamais la campagne et la famille. Aussi n'était-elle pas brillante d'habitude. Thierray ne l'avait vue que dans un de ces rares intervalles elle ne craignait pas d'exciter de funestes rivalités. Quand il la trouva si réservée, si peu communicative , si sobre de se faire voir et entendre, bien qu'il reconnût qu'elle était encore plus belle que ses tilles d'adoption, il la jugea guindée. Je ne m'étais pas trompé sur sa jeunesse et sur sa beauté, se dit-il, mais je m'étais fait illusion sur son esprit et sa grâce. C'est ime vaniteuse indo- lente qui s'admire elle-même et se croit dispensée d'être aimable.

Personne ne songea à entrer au salon avant de se mettre à table, le repas était servi, Dutertre avait faim. Thierray put aller déposer le bouquet sur le clavecin sans être observé.

Olympe et Benjamine étaient habillées de même, en rose. La belle-mère avait céder aux désirs de l'enfant, qui pré- tendait fêter par l'arrivée de son père chéri, et dont la passion était de copier les vêtements d'Olympe avec autant de soin que ses sœurs en mettaient à s'en éloigner. Aussi, Nathalie arriva-t-elle Tavant-Jernière, avec une toilette bleu céleste, très-beile, mais très-mélancolique ; et Éveline la der- nière, avec une robe de foulard bariolée de fleurs et couverte de lubans chatoyants. Chez elle, la profusion et la fantaisie n'excluaient pas le goût. Elle était éblouissante de parme en ayant l'air de s'être arrangée à la hâte et au hasard.

Cette toilette étourdit Thierray. Est-elle toujours ainsi, se dit-il, ou suis-je pour quelque chose dans cette gracieu- seté?— 11 ne passa }ias cinq minutes auprès d'elle, car il airiva précisément qu'elle vint occuper la place restée vide à

MONT-REVECHE 75

son côté, sans trouver moyen de lui prouver par ses obser- vations qu'il appréciait sa science et en goûtait les raffine- ments. Il V avait plusieurs autres commensaux, arrivés pour saluer l'arrivée de Dutertre. Le déjeuner était assez bruyant, à cause du mouvement des valets, de la sonorité de la vaste salle en boiserie, de la gaieté commun! cative de l'amphitryon et du mouvement incessant de Benjamine. Grâce à ces cir- constances, Thierray put bientôt lier une causerie asseï ani- mée avec sa voisine.

Elle reçut d'abord avec moquerie les compliments adressés à sa toilette.

Comment, monsieur, lui dit-elle, vous faites attention à nos chifTons ? On nous avait dit que vous étiez un homme sérieux !

Qui m'avait ainsi calomnié ? dit Thierray.

Ah ! vous convenez , reprit ÉveliKe, que dès qu'on s'occupe de toilette, on perd le droit de prétendre au sé- rieux ?

Non pas 1 11 y a sérieux et sérieux, comme il y a toi- lette et toilette. Ne voir que la valeur et l'éclat des choses, c'est être frivole ; mais apprécier le choix , l'arrangement , l'harmonie, c'est faire de l'art, et je déclare que vous êtes une grande artiste.

Votre approbation doit me flatter, dit Éveline ; les ro- manciers ont besoin de s'y connaître pour peindre des types. Voyons ! à quel caractèi'e attribueriez-vous mon costume dans un de vos personnages ? Mes chiffons seraient-ils l'indice révélateur d'une âme fantasque ou profonde, courageuse ou timide ?

Il y aurait de tout cela, répondit Thierray, des contrastes piquants et des énigmes terribles dont on donnerait peut-être sa vie pour savoir le mot.

Tais-toi donc ! dit tout bas Éveline à Nathalie, qui lui adressait la parole. J'écoute une déclaration. Expliquez- vous mieux, dit-elle en se retournant vers Thierray, et ne faites pas trop de littérature avec moi qui suis une fille de campagne. Dites tout bonnement ce que je suis, ce que je pense.

76 MONT-REVÊCHE

Jusqu'à ce jour vous n'avez rien aimé.

Oli ! si fait : mon cheval I

V^us en convenez, rien que votre cheval ?

Oh! mes parents, ma famille, cela va sans dire...

"Vous vous aimez encore plus vous-même.

Mais vous me dites des injures, je crois, et je n'aime que les compliments, je vous en avertis.

Je ne vous en ferai pas. Vous êtes peut-être une âme affreuse, un caractère détestable !

Tu appelles cela une déclaration ? dit à Éveline Nathalie qui écoutait.

Éveline éclata de rire et regarda Thierray en face.

Et moi je vous trouve charmant, dit-elle, je vous en prie, recommencez.

Cela vous amuse? dit Thierray, c'est dans l'ordre. Vous savez que vous avez des forces pour faire souffrir, et que vous ferez beaucoup souffrir.

Qui donc? les gens assez fous pour m'aimer?

Ou pour vous le dire, répondit Thierray en serrant les lèvres d'une manière expressive.

Conviens qu'il a un joli sourire, dit Éveline à N-ithaiie, pendant que Thierray répondait à son voisin de gauche.

Allons, répondit iNathalie en haussant les épaules, te voilà éprise d'un sot ou d'un roué !

Ou d'un roué ? reprit Éveline. S'il est amoureux de moi à la première vue, il est dans la première catégorie ; s'il l'est de ma belle-mère, et qu'il veuille se servir de moi comme d'écran, il est dans la seconde ; nous verrons bien !

Sur la fin du repas, Flavien arriva, et sachant qu'on était encore à table, il passa par le perron du jardin dans le salon, admira le bon air que Thierray avait su donner à son offrande, et envoya tout doucement Crésus porter au cabinet de travail de Dutertre la procuration signée de sa main. Puis il se mit à faire le tour des jardins, ne voulant pas assister en provincial à son triomphe.

Le triomphe fut complet. D'une part, le charmant clavecin tant convoité par Éveline et si bien apprécié par Olympe; de l'autre, le cordial et flatteur badinage de la procuration

MONT-REVÉCHE 77

parafée et signe'e que le secrétaire de Duteitre lui apporta au milieu du salon : il y avait certes de quoi donner une bonne idée des manières du jeune gentilhomme, et ce fut encore mieux quand Crésus, appelé et questionné à l'incita- tion de Thierray, raconta à sa mode comment monsieur de Saulges s'y était pris pour deviner ce qui pourrait être agréable aux dames de Puy-Yerdon.

Ylll

Cresus était, comme tous les grooms qui ont affaire à de bonnes gens, im enfant fort gâté. Éveline l'avait peut-être un peu trop rabaissé au rôle de bouffon. Il en tirait une vanité, une audace singulière, et prenait pour autant de traits d'esprit les balourdises qu'elle lui faisait répéter. 11 s'éter.dit donc avec complaisance sur son office de devina MontRevêche, et n'ou- bla pas la gratitication qu'il avait reçue.

Allons, c'est un homme du plus beau monde, dit Natha- lie d'un air ironique.

C'est un homme fort aimable, dit Olympe, qui voulait réparer cette impertinence auprès de Thierray. Dans tous les mondes possibles, le désir d'être agréable est une qualité du cœur.

C'est un bon voisin, et voilà comme je les aime, dit Du- tertre. Confiance, c'est-à-dire honneur et loyauté.

C'est un charmant monsieur, dit Benjamine, il comprend mon papa !

Puissance et prestige de la richesse ! dit Thierray tout bas à Éveline ; quand ce ne sont pas des séductions, ce sont encore des charmes.

Êtes-vous riche, monsieur? dit Éveline avec une liberté d'interrogation qui confondit Thierray.

Je n'ai et n'aurai probablement jamais rien, mademoiselle, répondit-il avec un empressement hautain.

Eh bien, tant mieux! répondit-elle étourdiment.

Auriez-vous l'extrême bonté de m'cxpliquer cette parole ?

78 MONT-REVÊCHE

Ah ! vous savez que je suis une vivante énigme, vous l'avez dit !

Dois-je tâcher de deviner le sphinx?

C'est de la prétention que de croire y arriver si vite I On apporta le café et des cigares. Madame Dutertre alluma

le bout d'une cigarette en paille et ût mine de la fumer pour donner l'exemple à ses hôtes. Tous les hommes profitèrent de la permission, et pendant qu'Olympe toussait à la dérobée ses trois LoufTées d'étiquette hospitalière, Éveline prit un gros cigare et fuma comme un garçon au nez de Thierray avec l'intention presque évidente d'essayer sur lui l'effet de ses ex- centricités. Il en fut choqué d'abord et ne se gêna point pour lui dire que c'était affreux. Elle jeta aussitôt son cigare, s'a- musa une demi-minute du trouble naïf qui s'empara de lui à cette concession inopinée, et alla chercher un autre cigare en disant: Vous aviez raison, celui-là était affreux. Est-ce que vous ne fumez pas ?

Si fait, répondit-il en allumant son cigare à celui qu'elle venait d'allumer elle-même et qu'elle lui tendait familière- ment ; je fume sans cesse.

Vous avez tort !

Pourquoi ?

Ahî si je vous explique toutes mes paroles, quand est-ce que vous commencerez à deviner mes pensées ?

Monsieur Dutertre passa près d"É véline, lui ôta en souriant sou cigare, le jeta bien loin, malgré ses réclamations, et la laissa causer avec Thierray.

Pendant que ces deux jeunes gens faisaient assaut de co- quetteries innocentes de la part d'Éveline, mais assez dange- reuses pour Thierray, Nathalie, blessée de n'être l' objet des attentions exclusives de personne, quitta le perron l'on fumait et causait à l'abri d'une vaste tendine d'étoffe de pal- mier, et s'enfonça dans les massifs de la pelouse. Insensible- ment, perdue dans dassez chagrines rêveries, elle s'éloigna dans le jardin anglais et se trouva tout à coup face à face avec Flavien.

Mais ce face à face ne troubla ni l'un ni l'autre. En marchant d'un pas lent et mesuré, Nathalie n'avait pas éveillé Flavien,

MONT-REVÊCHE 79

qui, assis sur un banc de gazon et la tête un peu rcnverse'e contre la tige d'un platane, dormait du sommeil du juste.

De Saulges avait ces besoins de repos sul>it et complet que les natures actives et robustes éprouvent et satisfont elles se trouvent, à moins qu'elles ne soient forcées de les combat- tre par un effort de la volonté. Il s'était levé de grand matin, il avait fait six ou sept lieuos de pays au trot allongé d'un vigoureux cheval, il avait déjeuné à la hâte en repassant par Mont-Revêche, il était reparti sans songer à faire une sieste; enfin il était las, il se trouvait dans un lieu solitaire et frais, et, sans dessein prémédité, il dormait comme un roi, ou comme un paysan.

Nathalie fut choquée de cette grossièreté, et tournant légè- rement les talons sur la mousse discrète, elle s'éloigna avec mépris ; mais, au bout de trois pas, cette réflexion l'arrêta : «J'ai menti hier soir à Éseline en voulant lui faire croire que ce garçon était déjà épris d'Olympe. Il ne la connaît pas, il ne se soucie ni d'elle ni de nous. C'est, quant à nous, un cœur libre, une table rase. 11 vient ici pour vendre son do- maine, preuve qu'il n'a aucun désir de conserver un pied-à- terre près de nous, aucun dessein d'épouser l'une de nous. Je dois donc le traiter comme un personnage sans conséquence, puisqu'il n'est pas enrôlé dans le corps des prétendants à ma dot. Il est riche, c'est un droit à mon estime. Je méprise les pauvres qui cajolent les ridicules et les travers d'une femme riche. Il n'a pas été trappe des charmes transcendants d'Olympe, puisqu'il dort au lieu de courir au-devant des re- raercîraents qui l'attendent. Sa galanterie à l'endroit du cla- vecin est celle dun homme qui apporte un cornet de bonbons à des pf^tites filles. Sa confiance en mon père est le dédain seigneurial d'un praticien <|ui ne veut pas être en reste de procédés vis-à-vis d'un roturier. Décidément, monsieur de Saulges a du bon, et par la raison que je ne lui plais pas, j'aimerais assez à lui plaire.»

Elle se rapprocha, et se tenant un peu en arrière du banc, de manière à voir le dormeur en profil et à pouvoir disparaî- tre derrière les massifs au moindre mouvement qu'il ferait pour s'éveiller, elle examina sa figure avec attention.

aO ^ MOiNT-REVÉGHE

Flavien avait une de ces beautés fièrcs et vaillantes qui flat- tent l'orgueil d'une souveraine; la taille éleve'e, les épaules iarge«, la ceinture fine, les tj-ails admirablement dessinés, la chevelure blonde, épaisse, abondante; les mains grandes, mais blanches et d'une belle forme : enfin, la vigueur et la fierté des antiques races équestres.

« 11 est trop beau pour ne pas être un peu bête, pensa Na- thalie. Mais la nullité, chez ces ètres-là, est couverte d'un trop beau vernis de savoir-vivre pour qu'une femme ait à en rougir. On n'aime pas les gens pour ce qu'ils sont, mais pour ce qu'ils paraissent aux autres. La reine Elisabeth eût pris ce noble seigneur pour un de ses grands officiers, et quoi qu'en dise Éveline, je suis leinrt, je suis Elisabeth, je suis Anglaise par nature plus qu'on ne le pense.

» Comment plairais-je à ce grand vassal? Comment le re- tiendrais-je ici, au moins tout le temps des vacances, ne fût-ce que pour n'être pas abandonnée au fretin des prétendants, pendant quÉveline jette déjà son dévolu sur le seul homme d'esprit de la société ? Je suis aussi belle dans mon genre que monsieur Flavien dans le sien, et d'une nature encore plus aristocratique; malgré mon origine bourgeoise. celui-ci ne saurait que commander, je saurais régner. J'ai du talent, prestige infaillible sur ceux qui n'en ont pas. Oui, mais je n'ai pas de coquetterie, et, dans ce temps-ci, il faut qu'une demoiselle fasse les avances pour se faire remai quer d'un homme qui n'aspire pas h une dot. I\lais suis-je bien sûre de n'avoir pas de co-^uctterie? J'ai le désir d'être admirée, et la coquetterie, c'est l'espri": mis au service du besoin de plaire. L'esprit ! Éveline en a, mais moi j'ai du génie, et je '^e sau- rais pas m'en servir pour la satisfactio i de mon amour-pro- pre! » Elle, réfléchit encore longtemps. Je crois, Dieu lui pardonne, que pendant ceîte oîgieiileuse et grave méditation de Nathalie, il arriva à Flavien de ronfler un peu. Nathalie n'en fut point émue^ et même cette pensée lui vint involon- tairement : « Avec un mari qui ronflerait, on aurait tout de suite le droit de passer les nuits à écrire chez soi. »

« Mais pourquoi ne nous recherche-t-il pas en mariage? pensa-t-elle. Nous sommes plus riches que lui. Il faut qu'il

MOM-ULVLCai: 8i

soit sans dettes, ou sans ambition, ou fiancé déjà... ou encore, amoureux d'une femme maiiée. Enfant que j'étais! avant tout, il faut savoir cela. »

Elle cueillit ime branche d'azalée, appiccha derrière le banc sur la pointe -du pied, la laissa tomber dans le chapeau de FJavien qui était placé à côté de lui, puis, se glissant comme une couleuvre dans les buissons, elle alla d'un air fort tran- quille rejoindre le premier groupe qu'elle vit paraître sur la pelouse.

Flavien s'éveilla. Au moment de remettre son chapeau sur sa tête, il fit tomber la branche d'azalée ; il l'examina im peu comme un chien de chasse flaire la piste d'un gibier suspect.

C'est une déclaration, dit-il... Ces filles de province, comme ça s'ennuie ! Voyons !

Il détacha une des fleurs qu'il mit à sa boutonnière, et froissa le reste de la branche qu'il fourra dans la poche de côté de son habit. Puis il se leva et prit le chemin du château, résolu, dans le désœuvrement de son propre cœur, à voir venir l'aventure.

Il n'avait pas fait trois pas qu'il rjccontra Caroline.

« Il n'y a, pensa-t-il, que les petites filles pour faire en jouant de pareils coups de tête. Elles appeUent cela des espicgleries ! »

Mais Caroline, qui cherchait Nathalie, l'accosta avec sa manière accoutumée : Bonjour, monsieur, comment vous j)ortez-vous ?

Il ne faUait que rencontrer ses beaux grands yeux vifs, hardis et tranquilles, pour ne pas douter un instant de son indifférence et de sa pureté. Aussi Flavien lui offrit-il son bras, qu'elle accepta sans embarras, pour retourner vers sa mère, un peu vaine d'être traitée comme une personne rai- sonnable, et s'efforçant de régulariser son pas vagabond, qui savait courir et non pas marcher.

5.

82 MONT-REYÉCHE

IX

En ce moment Thierray, après s'être éloigné d'Évelinc pour ne pas paraître d'une assiduité choquante, était revenu, comme naturellement, reprendre l'assaut avec elle.

Mademoiselle, lui disait- il, aimez-vous les papillons?

Je les déteste, Képondit-elle. Ce sont les emblèmes de ma propre légèreté, et je ne demande qu'à me distraire de moi même.

Votre cousin Amédée aime beaucoup les papillons , mademoiselle.

Ah ! dit Éveline avec son irréflexion accoutumée, c'est parce que sa tante les aime !

Il s'en fallut peu que cette parole imprudente n'éloignât subitement d'Évelinc l'hommage qu'elle prétendait accaparer. Thierray ne voyait encore dans ses rapports avec le groupe féminin de Puy-Verdon que le plaisir de tourmenter, d'ef- frayer, de supplanter, en passant, le rival qui lui tomberait sous la main. Ses yeux se portèrent rapidement sur Olympe et sur Amédée, qui échangeaient à voix basse quelques paroles dans un coin, debout l'un et l'autre.

Il n'y avait rien de plus naturel que de voir ces deux per- sonnes se consulter sur quelque détail d'intérieur avec cette sorte de petit mystère officiel qu'on affecte en pareille circon- stance, pour ne pas troubler le loisir ou l'amusement des autres par un retour vers les choses de la réalité. Mais Thierray, se croyant sur la voie d'une découverte importante, faillit oublier Éveline, qui, déjà, n'avait plus rien de mysté- rieux pour lui, pour courir après l'ombre d'un mystère nou- veau. Il sentit passer en lui comme un vague frémissement de curiosité qu'Éveline prit pour un frisson de jalousie.

« Nathalie avait deviné ju^te, pensa-t-elle. Monsieur Thier- ray est amoureux de ma belie-mère. Allons! c'est un combat à livrer, et je le livrerai. 11 ne sera pas dit que cette jeune femme, à qui je permets d'accaparer le cœur de mon père, ne nous laissera pas un pauvre adorateur. »

MONT -REVKCHE 83

Elle fit si bien que Thierray resta enchaîné à ses côtés, un peu préoccupé, un peu acerbe, un peu rebelle, mais, sinon retenu par un lien de fleurs, du moins empêtré dans un écheveau de soie. Flavien arriva, et en recevant les remcrcî- ments et les éloges de la famille, il ne songea qu'à chercher dans les yeux de toutes les femmes qui se trouvaient (car il était arrivé plusieurs voisines) la folle ou la railleuse qui avait jeté à sa tête, c'est-à-dire dans son chapeau, la branche d'azalée. Avant qu'il eût rencontré les yeux de Nathalie, celle-ci avait vu la fleur à sa boutonnièi*e, et s'était dit : « Ou il n'aime personne, ou il est facile à distraire. Avec une passion sérieuse, on ne se donne pas à la première venue, et cette fleur est sur lui comme un écriteau sur une maison à vendre ou à louer. » Elle prit un journal qu'elle fit mine de parcourir, et quand Flavien, par un détour savant, trouva le moyen de venir la saluer, elle était si bien préparée à lui faire un accueil de glace, qu'après lui avoir souhaité fort gracieusement le bonjour, il s'éloigna en pensant : « Certes, ce n'est pas cette précieuse dont je porte les couleurs à ma boutonnière ! »

Éveline causait avec tant d'animation sans même le voir, et Thierray l'absorbait si bien, que Flavien sourit en se disant que ce n'était pas celle-là non plus.

Quelque <lame du voisinage? 11 ne s'en trouvait précisé- ment pas une seule qui fût jolie, et on ne suppose jamais qu'un mystère de ce genre puisse cacher une figure ridicule ou déplaisante.

Restait donc madame Dutertre. Elle avait accueilli et re- mercié Flavien avec une cordialité gracieuse et calme; elle n'avait pas paru remarquer la fleur d'azalée. Pourquoi l'eût- elle remarquée, si elle n'y était pour rien?

Mais tout d'un coup Flavien fit une remarque à son loiur. Olympe avait, dans les plis de son jabot de dentelle, une fleur d'azalée, toute semblable à la sienne et coupée fraîchement, car, on le sait, cette fleur ne vit qu'un instant séparée de sa tige.

Voyons! se dit encore Flavien. Moucher voisin, dit-il à Dutertre, c'est donc une affaire faite, vous êtes propriétaire

84 MONT-REVl-XKE

du petit domaine de Mont-Revêche. Je ne m'en occupe plus. Mais, ajbuta-t-il en regardant madame Datertre , madame comprendra aussi bien que vous qu'il e^t des choses qu'on ne vend ni ne donne, des souvenirs de famille dont on ne sépare pas. Ainsi le lit, la chambre, le petit castel, qui porte encore, pour ainsi dire, l'empreinte de ma vieille grand'tante, je n'ai jamais compté m'en dessaisir. Heureux aujourd'hui poui'tant de détacher un échantillon de ce vieux mobilier, je l'ai mis à vos pieds, madame , ne sachant rien de plus précieux à vous ofliir qu'une relique ainsi consacrée Mais, comme je ne peux pas s^ous apporter la tour de Mont-Revêche pour la placer sur votre cheminée, permettez-moi de la garder pour moi. Au- cune personne de votre famille ne voudrait habiter ce pauvre donjon si petit, si triste, si complètement isolé. Moi je m'y trouve bien, je l'ai pris déjà en amitié, et je souffrirais de le voir habité par un fermier. Je vous livre, mon cher Dutertre, les bâtiments d'exploitation qui sont au bas du monticule, mais je vous demande de me laisser sans regret ma colliRe de bruyère, mon fosbé rempli de broussailles, et mon pied- à-terre de Mont-Revêche à côté de vous. Distrayez donc la valeur de cette habitation de celle que vous attribuez à la propriété entière.

Elle est nulle, mon cher voisin, répondit Dutertre. Ces sortes de manoirs, qui ont une valeur historique ou artistique, n'en ont aucune dans les affaires de ce pays -ci, et passent par-dessus le marché dans les contrats d'achat et de vente, à moins qu'ils ne fournissent un local à l'exploitation agricole. Ce n'est point ici le cas; la ferme de Mont-Revcche est suffi- sante comme bâtiment, et votre donjon, qui ne serait pas volontiers habité par un fermier (vu sa réputation d'être hanté par les esprits), risquerait de tomber sous les outrages du temps. Nous ne distrairons donc rien de la valeur totale de la propriété, et vous garderez, vous, en toute propriété, la colline de Mont-Revèche et tout ce qu'elle comporte. A pré- sent, laissez-moi vous dire que, dans notre marché, voilà ce qui m'enrichit le plus : c'est l'intention que vous avez de garder un pied-à-terre auprès de nous et de nous faire espé- rer par le séjour ou le retour d'un excellent voisin.

MONT-REVÊCHE 85

Madame Dutertre approuva son mari par un regard Flavien crut voir de l'émotion, et un sourire cordial qui se changea pourtant en rougeur lorsqu'il lui baisa la main, après avoir serré chaleureusement celle de Dutertre.

Nathalie n'avait rien perdu de cet entretien qu'elle avait pani ne pas entendre. « La partie ost gagnée, se dit-elle, il restera. Un château pour une fleur, c'est assez chevale- resque. » Et elle plaça à son corsage une fleur d'azalée qu'elle avait mise en réserve pour les besoins de l'aventure. Flavien n'y prit pas garde.

Éveline aussi avait ouvert l'oreille, et comme elle ne s'ob- stinait pas, ainsi que Nathalie, à tenir les yeux baissés sur un journal, elle vit l'espèce de trouble enjoué et animé de Flavien, l'espèce de satisfaction tout à coup embarrassée d'O- lympe. Un regard un peu trop hardi de ce dernier avait inti- midé la jeune femme au miUeu de sa candeur, et, chose étrange, Éveline, cette fille de dix-huit ans, ne comprenait pas la timidité. Elle pensa donc que Nathalie avait bien deviné et qu'une affaire de coeur ou de coquetterie s'engageait entre ï excellent voisin et sa belle-mère.

Elle s'approcha de lui pour essayer l'effet d'une bordée au hasard :

Monsieur de Saulges n'est ni romanesque, ni curieux, je le vois, dit-elle. On lui parle d'esprits, on lui apprend que son château en est hanté, et il n'y fait pas la moindre attention.

Est-ce que tous les châteaux ne sont pas hantés? répondit Flavien. Tous ceux que j'ai habités ont leur légende. Le vôtre n'aurait-il pas la sienne?

~ Oh! il n'y a de spectres que dans les châteaux abandon- nés, ou dans ceux qui sont encore habités par des nobles, dit Dutertre. La bourgeoisie réaliste a mis à la porte de chez elle le monde des rêves, et c'est grand dommage, convenez-en, mesdemoiselles !

Mais vous ne nous dites pas, s'écria Thierray, la nature des apparitions de Mont-Revêche ! Cela m'intéresse, moi ! Libre à monsieur de Saulges d'être blasé sur les légendes, puisqu'il en a autant que de châteaux à son service ; mais moi qui ne possède pas le plus petit fragment de mâchicoulis, je serais

M MONT-REVÊCHE

fort curieux de savoir quelles aventures nous attendent dans les nuits d'automne du Morvan.

Ah! dit vivement Éveline, vous voyez bien que vous comptez prolonger votre séjour ici jusqu'aux nuits brumeu- ses d'octobre ou de novembre ! Quand je vous le disais !

Et en même temps elle regarda Flavien, qui regardait Olympe.

Je l'espère bien ! dit monsieur Dutertre. Est-ce que nous n'avons pas formé le projet de courir et de chasser toute la saison, mon cher Thierray? Je suis à vous pour cela, une fois par semaine, car je ne chasse que le gros gibier. Mais nous nous verrons plus souvent, je l'espère; tous les jours, si vous voulez! C'est ainsi que j'entends la vie de cam.pagne. Pas d'invitations, pas de visites! Qu'on aille, qu'on vienne, qu'on soit les uns chez les autres comme dans la famille commune, et surtout que rien ne rappelle l'étiquette méfiante et la dis- crétion forcée de la vie de Paris.

A huit jours de là, après une semaine de beau soleil, après des chasses magnifiques, après des journées entières de pro- menade en voiture, de pêche ou d'équitation avec la famille Dutertre, Flavien et Thierray rentraient au mancir de Mont- Revêche entre onze heures et minuit. Le temps avait changé dans la soirée; le soleil s'était couché terne et voilé; la brise était restée assez tiède; mais une petite pluie fine avait com- mencé à tomber.

En revenant à cheval, côte à côte, de Puy-Vêrdon à Mont- Revêche, les deux amis s'étaient parlé à bâtons rompus, comme on peut parler au trot à l'anglaise, quand on ne se ralentit que pour monter une côte rapide ou descendre, dans l'obi-curité, une pente dangereuse.

Crésus, avait dit Flavien au groom, dans un de ces intervalles, vous ne partirez pas demain sans que je vous voie.

C'est donc demain que je quitte monsieur?

A mon grand regret, certainement, monsieur Crésus! mais j'ai enfin trouvé, dans votre pays de sauvages, chevaux, domestique et voiture, et il est temps que je vous rende à vos fonctions auprès de mademoiselle Éveiine, qui a bien voulu se priver de vous pendant huit jours.

MONT-REVÉCHE 87

Oh pardic! elle peut bien se passer de moi tout le restant de sa vie, objecta philosophiquement Crésus.EUea bien d'au- tres laquais que moi à ses ordres, et j'ai plus besoin d'elle qu'elle n'a besoin de moi.

Ne rendez pas notre séparation trop déchirante, monsieur Crésus, en nous montrant les trésors de votre esprit, dit Thier- ray; et puisqu'on n'a plus rien à vous dire, reprenez votre dis- tance, à douze têtes de cheval en arrière; surtout comptez bien, et qu'il n'y en ait pas une de moins.

«Sont-ils bêtes! pensa Crésus; c'est égal, ça paye bien; » et il opéra son mouvement de retraite à l'arrière-garde.

Il fait presque froid ce soir, dit Thierray.

Non, c'est Ja campagne qui devient triste, répondit Fla- vien. Il reprit le trot, et Thierray le suivit.

Décidément, mon cher, dit Thierray, lorsqu'au bout de dix minutes ils se remirent au pas pour traverser un marécage, je ne suis pas cavalier, le trot me fatigue. Je n'aime que le pas et le galop.

Mais, mon très-cher, nous irons comme tu voudras. Règle l'alhu-e, je te suivrai. Est-ce que par hasard tu te gênes avec moi?

Non; mais, devant le monde, je te suis par amour- propre, et quand nous sommes seuls, je te suis par habitude.

Pourquoi meltrais-tu de l' amour-propre à cela? Tu montes parfaitement bien.

Il est vrai qu'on ne met d' amour-propre que dans les choses qu'on ne fait pas bien, et c'est à cause de cela que j'ai la sottise d'en mettre dans l'équitation. Je l'ai apprise avec rage; je me suis assoupli les muscles et assuré la main avec une rapidité étonnante. J'ai analysé l'étude du cheval, assi- milé à l'homme, et de l'homme assimilé au cheval, avec un sérieux formidable. J'ai dépensé plus de force physique et de volonté pour cette belle science que pour apprendre à penser et à écrire; le tout par amour-propre; et malgré tout, Éveline m'a dit ce soir une grande vérité: «Vous nous jetez de la pou- dre aux yeux ; vous avez bonne grâce, vous faites valoir votre monture; mais vous n'êtes pas vraiment solide, et un beau jour vous vous casserez le cou. »

88 MONT-REVtCHE

Était-ce une métaphore ?

Peut-être! Mais il en est de cela comme de tout le reste. Pour être homme de cheval, il faut avoir abordé le manège dès l'enfance. Il faut être né, pour ainsi dire, à cheval, comme les enfants de famille et les groom=, comme les jeunes seigneurs et les enfants de ferme. Nous autres, dv^scendants des races vouées au commerce, à la chicane, aux arts ou aux métiers, toute noire force, toute notre souplesse, toutes nos aptitudes sont dans le cerveau ou dans la main. Nous naissons et gran- dissons dans la poussière des comptoirs, des bureaux ou des ateliers. Nos muscles s'y -étiolent, notre sang s'y appauvrit, nous ne vivons plus que par les nerfs. Plus tard, si les séduc- tions du loisir s'emparent de nous, nous sommes assez adroits et assez persévérants pour imiter les hommes de loisir dans nos goûts, dans nos manières, dans nos habitudes ; mais, pour un œil exercé, nous ne sommes jamais qu'une contre- façon du patriciat, et les femmes ne s'y trompent guère, non plus que nous-mêmes, quand nous nous examinons de bonne foi.

C'est possible, répondit Flavien. Peut-être même, à vou- loir vous transformer ainsi, perdez-vous ce qui vous fait, en bien des points, supérieurs à nous.

Quels sont donc, selon toi, mon cher ami, ces points de supériorité ?

Tu les as signalés toi-même. Vous avez des nerfs, ce qui vou= rend beaucoup plus aptes à vous emparer de la vie de civilisation que la puissance qui réside dans nos musclas, et qu relègue notre rôle au temps de la chevalerie. Vous vivez par le cerveau, par la souplesse de l'idée, la faculté du labeur persé- vérant, l'adresse de la main, toutes choses qui font peut-être l'animal moins beau, mais qui font, à coup sûr, l'homme plus fort. Ne vous plaignez donc pas, hommes du tiers: vous n'êtes pas nés à cheval sur des chevaux, mais vous êtes nés à cheval sur le monde.

Il y avait loin, comme on voit, de cette conversation à celle de la chevauchée du bois de Boulogne, huit ou dix jours aupa- ravant. Les rôles étaient intervertis entre ces deux jeunes gens. Chacun cédait l'avantage à l'autre, de bonne grâce. La jalousie

MONT-ftEVhCHK B9

était devenue dpanchement ; la rivalité, concession. C'est que tous deux étaient amoureux, et que l'amour rend naïfs par mo- ments, qu'il soit passion ou faiblesse, les cœurs les moins dis- posés à s'avouer vaincus.

Cependant, aucune confidence n'avait été échangée entre eux. Flavien mettait un soin extrême à ne jamais prononcer devant Thierray le nom qui le préoccupait, et Thierray, en par- lant sans cesse d'Éveline, n'en avait encore jamais parlé sérieu- sement.

Le silence de la nuit était profond lorsqu'ils montèrent la colline de Mont-Revêche. La chouette, logée dans le donjon, faisait seule entendre son cri aigre-doux. La lune pâle parais- sait à travers la pluie fine, comme une lampe dans son globe de verre mat.

Quel paysage mélancolique ! dit Thierray, c'est une nuit d'Ecosse, une nuit à apparitions.

A propos, dit Flavien, as-tu fini par sa\oir quelle figure ont les revenants de notre donjon? Je n'ai plus pensé à m'en informer.

Éveline m'a conté cela ; mais elle est si moqueuse que je n'en crois rien. Cela me fait songer à interroger Crésus. Avancez, riche Crésus, et dites-nous ce qui revient au château de Mont-Revêche.

Bah ! monsieur, c'est des bêtises ! répondit le groom mor- vandiot d'un ton sceptique.

Il est possible que vous soyez un esprit fort, reprit Thier- ray, mais répondez à la question que je vous adresse, sans plus de commentaires.

Eh 1 mon Dieu! ils disent comme ça dans le pays qu'il y revient une dame.

Jeune ou vieille ? dit Flavien.

Ah! ça, on n'en sait rien; on l'appelle la Dame au loup, parce qu'elle paraît avec un grand loup blanc qui la suit comme un chien.

Vous vous abusez, monsieur Crésus, reprit ThieiTay, son loup est noir.

Non, monsieur, c'est son masque qui est noir.

Nous y sommes, dit Thierray à Flavien : elle n'est

90 MONT-REVÉCHE

^ivie d'aucun quadrupède ; mais elle a un masque de velours noir sur la figure. Continuez, Cre'sus. Quelle figure a-t-elle sous son masque?

Ça dépend, monsieur. Quand elle est de bonne humeur, elle est toute jeune et assez gentille, qu'on dit. Quand elle est en colère, elle est vieille et laide comme un diable. Mais quand elle veut faire mourir quelqu'un, et qu'elle titre son masque, on voit une figure de mort desséchée, et il faut par- tir dans la huitaine. Voilà ce qu'on dit ; mais c'est des fameuses bêtises.

Tout cela est très-conforme à la version d'Éveline, dit Thierray en mettant pied à terre, car on était entré dans la cour du château. Eh bien , cette légende est jolie.

Comment, vous n'êtes pas couché, Gervais? dit Flavien à son vieux serviteur qui venait à sa rencontre. Je vous ai défendu de veiller pour m'attendre ; ce service-là n'est plus de votre âge.

Oh ! que monsieur le comte ne fasse pas attention, ré- pondit le vieillard ; c'est que je tiens à fermer la porte moi- même derrière ces messieurs.

Eh bien, croyez-vous que nous ne soyons pas assez grands garçons pour la fermer nous-mêmes? Au lit ! au lit, mon vieux brave !

J'y vais, monsieur, répondit Gervais après avoir été tâter et palper la porte déjà fermée, avec une insistance sin- gulière.

C'est que nous ne saurions pas la fermer comme lui, da I dit Crésus à demi-voix à Thierray. Vous ne voyez pas qu'il fait une croix dessus avec ses doigts? Ah ! vous parlez delà Dame au loup ! c'est lui qui gobe cette bêtise-là.

Vraiment? dit Thierray. Écoutez donc ici, père Gervais. Est-ce que vous l'avez vue, vous?

Qui donc, monsieur? dit Gervais tout ému.

Eh ! la Dame au loup !

Oui, monsieur, répondit le bonhomme avec une grande assurance et en faisant le signe de la croix. Puisqu'il vous piaît d'en parler et de la nommer, je ne suis pas un enfant

MONT- REVÉCUE 91

pour en avoir peur. Je suis trop bon chrétien, Dieu merci ! et je sais des prières pour l'éloigner. Mai^ traitez-moi de fou et d'imbécile si vous voulez, je l'ai vue comme je vous vois, et justement là, à la place vous êtes.

Il n'y avait pas à discuter devant une conviction si nette- ment posée. Aussi, ni Flavien ni Thierray n'y songèrent, et plus curieux qu'cpilogueurs, ils le pressèrent de questions.

n est aisé de vous contenter, messieurs, car cela n'est pas un conte, c'est une histoire... La dame Hélyelte de Mont- Revêche est morte ici en l'an 1665, et vous verrez son portrait dans le grenier quand vous voudrez. Eh bien ! le costume qu'elle a dans son portrait, elle le porte encore ; et le mas- que que vous verrez sur sa figure, elle ne le quitte pas pour se promener dans les bois. Mais quand il lui prend fan- taisie d'entrer dans le château, elle l'ôte, et c'est alors qu'elle est nuisible.

L'a-t-elle ôté devant vous? dit Tbierray.

Non, monsieur, elle n'en a pas eu le temps ; je l'ai exor- cisée, et elle s'est dissipée en brouillard.

Ainsi, vous ne connaissez pas son visage?

Nqu, Dieu merci !

Mais vous ne nous avez pas dit son histoire? Gervais frémit; mais se remettant aussitôt:

Je suis un vieux soldat, dit-il, et je n'étais pas plus pol- tron qu'un autre devant les Croates, qui m'ont fendu le cer- veau à coups de sabre au passage du Mincio. Je peux donc me moquer d'une mauvaise âme en peine. Voilà l'histoire, mes- sieurs; elle n'est pas longue, mais elle est vraie:

X

« La dame Hélyette de Mont-Revêche était amoureuse d'un croquant, dit Gervais, on dit un petit clerc de Clamecy. Pour se défaire de son mari, qui avait découvert son intrigue, elle 'donna dans la science du diable, dans les poisons, et elle montait dans le haut du donjon, vous verrez ses four-

02 MONT-REVhCHE

neaux. Elle composa un breuvage qui fit mourir lentement monsieur son mari, Tranchelion de Mont Revêche. Et comme la chose lui réussit sans éveiller les soupçons de la justice, elle résolut d'épouser son amant le croquant; mais elle ap- prit que le drôle était déjà marié dans le Rouergue, et elle s'apprêta à le faire mourir de la même façon. Or, comme elle était en train de souffler ses fourneaux d'enfer, une belle nuit, je ne sais quelle drogue elle versait dans la chaudière lui i:aula au visage et lui fit une brûlure efTroyable. Cela fit du bruit. Le croquant eut l'éveil et quitta le pays. Madame Hélyette vécut seule et mourut vieille, ayant, depuis ce mo- ment, toujours porté sur la figure ce qu'on appelait un loup, avec lequel elle voulut être enterrée pour cacher jusque dans le tombeau la marque de son crime. Les paysans, qui sont ignorants et qui arrangent tout à leur idée, jouant sur le mot, prétendent qu'elle avait apprivoisé un grand vilain loup, à qui elle faisait dévorer ceux qui ne [»ayaient pas la taille ; qu'il a été enterré à ses pieds et qu'il revient avec elle; mais cela est faux, et je vous conte l'histoire exacte telle que je lai entendu raconter à madame la chanoinesse, qui la savait bien, la tenant du plus ancien cure des paroisses environnantes, w

Gcrvais, ayant fini sa narration, fit encore gravement le signe de la croix, salua son maître et voulut se retirer.

Attendez, Gervais, dit Flavien; n'existe-t-il aucun do- cument sur cette histoire dans les titres de la propriété ?

Non, monsieur, répondit Gervais. Vous y trouverez bien les noms, titres, contrats et ventes qui prouvent l'existence de madame Hélyette et de monsieur Tranchelion ; mais de cette histoire, qui n'a été qu'accréditée par la rumeur pu- blique, madame votre tante a eu beau chercher, il ne reste pas de traces.

Sinon le portrait et les fourneaux? dit Thierray. Ma foi, je ne me coucherai pas sans les voir.

Ni moi non plus, dit Flavien. Prêtez-nous votre lanterne, Gervais, car il doit pleuvoir dans le donjon.

Non, monsieur le comte, le donjon est bien couvert. Mais je vais vous éclairer moi-même.

Et, avec une résolution qui contrastait avec ses croyances

MONT-REVIXHE 03

superstitieuses, le bonhomme marcha devant eux, traversa la cour, monta l'ei^calier du donjon et ne s'arrêta que dans une sorte de grenier, où, parmi de vieux meubles, il trouva et leur montra les débris d'un alambic et les pièces d'un four- neau à expériences chimiques qui avait été noirci par le feu. Puis il toucha diverses toiles roulées, anciens portraits déta- chés de leurs cadres, qui ne portaient presque plus de traces de peinture sur leur trame usée, et il en choisit une qui pa- raissait un peu mieux conservée.

C'est elle ! dit-il sans l'ouvrir.

Emportons-la, dit Thierray, nous la ven'ons mieux au salon ; car si cette figure e-st désagréable au bon Gervais, il est inutile de le contrarier et de le tenir éveillé plus long- temps.

Gervais salua en silence, conduisit ses maîtres au salon, alluma des bougies, leur fit remarquer qu'il y avait du feu, une bouilloire, du thé, du rhum, des citrons, des gâteaux, des cigares, et se retira fort calme, tandis que Crésus, après avoir rentré et pansé ses chevaux, regagnait aussi sa chambre en sifflant avec insouciance.

Voyons madame Hélyetteî dit Thierray en déroulant la toile.

La toile était un peu écaillée partout, un peu mangée aux rats dans les angles : néanmoins, madame Hélyette était par- faitement visible, et la peinture n'était pas très-mauvaise. La dame était en amazone du temps de mademoiselle de Montpen- sier. Elle portait un chapeau de feutre mou avec une plume verte; son justaucorps chamois était serré d'une écharpe. Elle avait les cheveux bouclés comme naturellement, et ces cheveux étaient blonds; le cou, le menton et la main parais- saient jeunes; la bouche était charmante, vermeille et douce- reuse ; le masque noir cachait le reste. Sur le fond du tableau, on lisait en lettres dorées au pinceau le nom et la date que Gervais avait signalés avec exactitude.

J'emporterai cette peinture et je la ferai restaurer, dit Flavien.

Garde-t'en bien, dit Thierray, elle perdrait toute sa va- leur, tout son caractère ; fixons-la à la tenture avec des épin-

94 MONT-REVÊCHE

gles, et nous lui trouverons un cadre en harmonie avec son air de vétusté.

Ils trouvèrent sur la pelote de la chanoinesse des épingles qui avaient servi à la toilette de la chanoinesse, et madame Hélyette fut exhibée à la muraille. En ce moment, une voix rauque et plaintive prononça distinctement dans un angle de l'appartement : Mes bons amis, je vais mourir!

C'était le vieux perroquet, qui, trompé par les lumières, procédait lentement à son réveil quotidien en faisant le gros dos et en répétant les paroles uniques de son vocabulaire.

Quoi I cette affreuse bête est toujours ici ? dit Flavien. Vraiment, tout est lugubre dans ce sombre Morvan et dans cette maussade demeure de Mont-Revêche !

Pour le coup, dit Thieiray en s'approchant de Jacot le centenaire, et en le grattant avec une sorte de complaisance, c'est toi qui as des nerfs ce soir, mon cher ami. De quoi te plains-tu ? Tu es dans un vieux château, petit, mais revêche au possible ; autour de toi, des terres que tu n'as pas l'ennui et la déception de faire valoir, puisqu'elles sont vendues, et, de toutes les manières d'exploiter la propriété territoriale en France, c'est la seule que je comprenne et que je voudi-ais mettre en usage si Dieu m'avait affligé d'un patrimoine. Tu as, du haut de ton domaine, une vue magnifique, pour peu que tu veuilles monter les cent dix-sept marches de ton bef- froi. Tes bois n'ont plus d'épines pom- toi depuis que tu t'y promènes en amateur; mais ils ont du gibier qu'on te prie en grâce de tuer pour sauver les sarrasins et les pommes de terre d'alentour. Enfin, tu as des revenants dans ton château, une légende terrible, un portrait mystérieux, des fourneaux d'alchimiste et une voix de sibylle qui a appris des paroles de mort, tout exprès pour réjouir tes oreilles romantiques dans les nuits d'automne. Que diable te faut-il de plus ? Si j'avais tout cela, moi, seulement poui' un an, je me referais le cœur et l'imagination pour tout le reste de ma vie.

Et qui t'empêche d'y rester, Thierray ? d'y rester un an, dix ans, toujours, si bon te semble ? Voyons, ne veux-tu pas accepter mon château de Mont-Revêche, à présent qu'il a été bien constaté qu'il n'avait aucune valeur commerciale, et qu'il

MONT-REVÊCHE 95

pouvait entrer dans le contrat ou rester en dehors, sans rien changer aux conditions de la vente?

Tu oublies, mon cher Flavien, que pour habiter une ma- sure comme celle-ci sans qu'elle vous tombe sur la tête,^ il faut au moins mille francs de réparation tous les ans, et qu'a- vec ma plume je me fais tout au plus six mille livres de rente, à la condition de travailler sans relâche. Tu crois donc que les vers rapportent quelque chose ? Or, je fais malgré moi beau- coup de vers, et ma prose ne me dédommage pas du temps qu'ils me font perdre.

Eh bien ! gardons ce manoir à nous deux. Je me char- gerai de l'entretenir, de l'étayer...

Et les portes et fenêtres ? dit Thierray . Du côté de la campagne il y a économie ; mais sur le préau, c'est une ruche, une dentelle !

Cela me regarde aussi, puisque je me suis imposé comme un devoir de rester propriétaire de la maison de ma tante. Faisons donc ce marché-là ; tu auras, ta vie durant, la jouis- sance nette de cette maison, sans aucune charge d'entretien ni d'impôts, et j'y viendrai de temps en temps philosopher ou fumer avec toi... Sais-tu faire du punch? il y a tout ce qu'il faut.

Oui, je sais faire le punch ! Mais cette idée matérialiste qui te vient, ajouta Thierray en versant l'eau dans la théière , me ramène au sentiment de la réalité. De quoi vivrais-je ici ? Tu n'as pas la prétention de me nomrir. Nous avons vendu nos terres (tu vois que je parle déjà en seigneur de Mont-Revê- che), et je ne veux pas manger les pierres démon donjon... Ah ! attends! une idée ! je connais déjà les moindres détails de mon habitation !

Il alla ouvrir un tiroir de bureau en bois de rose, et y prit un petit livre de pauvre apparence, un simple livi-e de cuisine, mais très-propre, et même parfumé à l'ambre, comme le con- tenu de tous les tiroirs de la chanoinesse. Année 1846 !... dit-il, c'est l'année dernière. Journal de la semaine... mémoire de Manette; dépense de table, 12 livres 6 sous... Pas possible! pour une semaine? Voyons donc! cet ordinaire doit faire frémir! Menu du 10 septembre ! tiens, c'est la date d'aujom

96 MONT-REVÉCHE

d'hui : un poulet, une Imite, une omelette soufflée... Menu du 11 : une carpe, un perdreau, croquettes de riz... Et les déjeuners, il n'en est pas question ! Ah ! j'y suis ; les déjeuners se font avec les restes des dîners, du laitage, des œufs... Voyons donc : épices, savon, bougie... Manette e.t un trésor de probité. Ma portière me compte ma bougie le double... Avec la nourriture, le chauffage, etc. etc., 104, 102, 105 francs par mois... Par an, un peu plus de douze cents livres...

La terre de Mont-Revêche en rapportait deux mille, et ma tante faisait des économies.

Vive Dieu I et je ne vivrais pas ici comme Sancho dans son île ! Si fait ! Je passe l'hiver ici, Flavien , je dépense vingt-cinq louis, et je retourne à Paris avec de l'embonpoint et trois volumes non mangés d'avance; ma fortune est faite... Et si tu veux m'en croire, tu resteras avec moi ; lu te repo- seras du monde, tu rajeuniras ton sang et ton àme, et tu épouseras une des demoiselles Duteitre pour faire une bonne fin.

Laquelle me cèdes-tu ? dit Flavien en riant. Ah! que ton punch est fade ! Est-ce Nathalie ou la Benjamine que tu me laisses ?

On dit que Nathalie fait des vers superbes ?

Pouah !

Ah çà ! rappelle-toi donc que j'en fais, moi, et dissimule ton mépris.

Eh ! mon cher, c'est à ton punch que je fais la grimace. J'aime les vers, et je sais que Nathalie les fait bien.

Et elle est belle ! Un air de reine du dixième siècle !

Des bandeaux nattés ! Je déteste cela. N'importe, ses vers sont beaux.

Et Flavien bâilla.

Tu les connais donc ?

De réputation.

Je crois que tu préfères Benjamine !

Pauvre petite fille ! dit Flavien. Elle est adorable î Je la mettrais en pension jusqu'à sa majorité.

Alors, c'est donc Éveline ! Éveline l'amazone, la dame de mes pensées ?

MONT-REVÉCHE 97

Je ne veux pas t'en dc'goùter; mais ma femme ne montera jamais à cheval : elle me rappellerait trop mes maî- tresses.

Alors... c'est donc madame Diitertre, la belle Olympe?

Man cher ami, tii me parles mariage î Je ne peux pas épouser madame Dutertre !

Mais tu peux l'aimer.

Aimer, moi, une femme qui ne serait pas à moi? Et mon besoin de domination, qu'en fais-tu ?

Je crois que c'est une prétention que tu as ; car tu es le caractère le moins emporté, le plus égal et le plus obligeant que je connaisse.

Possible. Mais ce qui me plaît, je veux le posséder; et ce que je possède, je ne veux pas le partager. Parlons de toi : il faut rester ici.

Pourquoi ?

Parce qu'il faut épouser Éveline.

Pourquoi encore?

Tu es amoureux d'elle.

Me demandes-tu cela sérieusement ?

Je ne le le demande pas, je te Taffirme.

Fiavien !

Thierray !

Est-ce que tu croîs possible que je sois amoureux après tout ce que je t'ai dit?

Oui.

Je me serais donc trompé sur moi-même jusqu'à pré- sent?

Non, tu t'es menti à toi-même.

Oh! oh!

Oui, mon cher, j'ai des raisons pour brusquer tes détoiu^s d'esprit et de mignardises de moquerie.

Ah ! voyons ! quelles raisons ?

Une seule suffira, et c'est la meilleure : j'ai de l'estime, j'ai de l'araiiié pour toi.

Voici la première fois de ta vie que tu me dis cette bonne parole, et nous nous connaissons depuis trente ans !

98 MONT-REVÊCHE

Oui, mais il y a trente ans que tu sais que je t'aime, et il est même fort inutile que je te le dise aujourd'hui.

Pardonne-moi, Flavien, dit Thierray en lui tendant les mains avec effusion; mais je ne l'avais jamais cru.

Vraiment? dit Flavien étonné : c'est mal, cela! Et il hésita à lui prendre les mains ; mais il fît réflexion, et les lui serrant : Oui, tu es méfiant, dit-il, c'est-à-dire malheureux, je dois te pardonner.

Que veux-tu ? j'étais le fils de ton avoué ; c'était si peu de chose que le fils d'un procureur de province dans les idées de ta noble famille ! Nous avons fait ensemble nos premières études, mais il y avait aussi une distance d'âge entre nous. J'étais V3n aîné de quatre ans; j'étais humilié de commencer si tard et d'être sur les mêmes bancs d'école avec un enfant à qui la fortune tenait lieu de précocité.

J'aurais donc souffrir davantage, moi qui, parti du même point, restai si fort en arrière ?

J'avais la raison de mon âge et la volonté de ma race, voilà tout. Quand je sortis du collège, je te trouvai déjà homme, et moi je n'étais qu'un écolier mal habillé, gauche et honteux.

Oui, on m'avait retiré du collège je ne faisais rien, et tu te distinguais, pour me faire mener la vie de château, j'appris l'escrime, l'équitation et l'art de nouer ma cravate. Tu m'admiras beaucoup, sans doute ?

Je l'avoue, dit Thierray, j'eus honte de moi.

C'est que, bien que beaucoup plus homme que moi, tu étais encore à bien des égards un enfant. Quant à moi, je l'étais tout à fait, et je méprisai ton latin et ton grec, que j'en\ie aujourd'hui.

Tu n'avais pas grande idée de moi et je le sentais. Je te haïssais presque, et pourtant je t'enviais.

Moi, voilà la différence, dit Flavien, et je m'en souviens bien, je t'aimais.

Et pourquoi ?

Je n'en sais rien. Mes parents te trouvaient suffisant et sot. Cela me faisait de la peine, je savais que tu avais da l'esprit.

MONT-REVÉCHE 99

Ce n'était donc pas seulement de la politesse, de l'affa- bilité, ces manières de bon garçon que tu conservas toujours avec moi ?

Non, c'était un besoin d'équité envers toi. Je l'aurais voulu moins savant et moins content de toi-même à certains égards; mais quand on te refusait ce qui était à ton intelligence, à ta fierté, à ta droiture, j'étais révolté de cette injustice.

Mais depuis, Flavien, quand nous nous sommes retrouvés jeunes gens, et puis hommes faits, dans le monde, n'as-tu pas eu pour moi le sentiment de la protection plutôt que celui de la sympathie ?

J'ai eu l'un et l'autre, mon cher ami.

Mais tu aurais me connaître assez pour savoir que cette idée d'être protégé par un homme...

Moins instruit et moins intelligent que toi, te blessait ? n'est-ce pas, c'est cela ?

Eh bien ! oui, soyons francs. N'as-tu pas sur moi d'autres avantages incontestables? Tu es beau comme un chasseur antique, et je suis maigre et noir comme un scribe. Tu es un noble comte, et je suis un croquant, moi, comme l'amant de madame Hélyette. Tu as la grâce et l'aisance qui font que tu cauces souvent mieux que moi sans te donner aucune peine, tandis que je sue sang et eau, sans en avoir l'air, pour mettre un frein à une exaltation qu'on peut prendre pour de l'em- phase, à une ironie qui pourrait être taxée d'impertinence. Tu es toujours dans la science de la mesure des mots, et je ne suis que dans celle de la mesure des idées. Tu vogues à ton aise dans le convenu, moi j'y étouffe; enfin tu pourrais être un sot sans qu'on s'en doutât, et moi être traité de fou, en ayant beaucoup de raison. Donc, passe-moi la vanité d'avoir cru quelquefois que j'avais le fond et toi la forme. Aujour- d'hui tout tombe devant ta franchise, et je t'avoue que je me sens le plus petit de nous deux.

Pourquoi donc, mon ami ?

Parce que tu viens de me dire une grande parole : Je t'ai toujours aimé ! Et moi qui en avais toujours douté, je sens que le cœur vaut mieux que l'esprit.

"yniversifas*

BIBLIOTHECA

iOO MONT-REVÉCHE

Thicrray, en parlant ainsi, avait une larme au bord de la paupière. Il était moins bon réellement que Flavien, mais il sentait plus vivement, et il réparait une vie de méfiance et de jalousie par une heure d'entraînement et d'effusion plus pro- fonde qu'il n'était donné à Flavien de le lui rendre.

Pourtant ce dernier vit l'émotion de son compagnon et lui en sut gré.

C'en est assez, ami, lui dit-il en lui prenant encore la main. Pardonnons-nous le passé, et disons-nous que nous nous sommes toujours estimés et protégés mutuellement. Dans les réunions de jeunes gens de mon espèce je t'ai attiré, je t'ai sauvé, à ton insu, plus d'une méchante atïaire. Dans les réunions de gens de lettres et d'artistes je t'ai suivi, je suis certain que tu m'as sauvé plus d'un ridicule. Ne soyons jamais humiliés de nous devoir une assistance mutuelle, et brûlons au feu de l'amitié toutes nos petitesses.

» A présent, continua-t-il, permets-moi de te parler de ton avenir. 11 peut être beau. Tu n'es pas pous aspirer pénible- ment à la fortune. Il faut qu'elle vienne te trouver; tes goûts sont ceux_ d'un homme d'élégance, d'indépendance, de con- templation. Ton talent n'a pas besoin du stimulant de la mi- sère. Loin de là, la misère le glacerait, car si tu sais souiTrir, tu ne sais pas renoncer. Sois donc riche, si tu le peux. Épouse mademoiselle É véline Dutertre.

Épouser une fille riche, arriver au luxe, à la liberté, c\ la satisfaction de tous mes appétits par une platitude ? Jamais !

Depuis quand est-ce une platitude d"épouser une femme qu'on aime ?

Eh bien ! oui, je l'aimCj puisque tu l'as deviné, mais pas comme tu crois. J'en suis amoureux, je la désire passionné- ment, mais...

Mais quoi ?

Mais elle est coquette et je la crains.

C'est une coquetterie innocente.

Qui peut devenir terrible, odieuse par conséquent à mes yeux, après m'avoir semblé charmante.

Cependant cette fille est bonne au fond du cœur.

MONT-REVhCHE 101

C'est vrai ! je vois quo tu l'as observée mieux que je ne pensais. Mais j'ai peur d'elle. Que veux-tu que je te dise? elle est blonde... blonde comme madame Hélyette !

Et Thierray, qui s'e'tait retourné vers le portrait, tressaillit involontairement.

Allons, poëte! allons rêveur! dit Flavien en riant, ne vas-tu pas imaginer une ressemblance sous ce masque ?

La femme coquette est un éternel personnage de bal masqué, reprit Thierray. Tiens, ami, ne m'interroge pas trop, je ne sais encore j'en suis. Dans huit jours j'en serai peut- être fort dégoûté ; je le suis à chaque instant, mais elle me reprend. Rendre et re'prendre, c'est la devise et la science de cette amazone consommée ; mais moi, qui suis un cheval assez quinteux, je prendrai peut-être le mors aux dents. Ne faisons donc pas de projets. Laisse-moi m'oublier un peu dans ce jeu délicat, excitant et nerveux, qu'une jeune fille charmante livre à mon imagination. Ne me rappelle pas qu'elle est riche, et que tout cela pourrait bien finir par un notaire et un adjoint. A ce tableau ma flamme pâlit, et je pense à monsieur Tran- chelion, qui ne fut peut-être pas plus empoisonné que nous ne le sommes, mais qui fut probablement haï, méprisé et trompé par cette blonde masquée.

Je ne te dirai plus que quelques mots, répondit Flavien. Duterlre est riche, mais vraiment grand. 11 veut que ses filles se marient à leur gré... Tu vois chez lui des gentilshommes, des industriels, des fonctionnaires, des artistes, des riches, des pauvres, des partis de toutes sortes en un mot. Ces demoi- selles ont donc de quoi choisir ; mais pour le mariage, entends- tu bien ? Elles vivent dans une grande liberté ; elles ont une belle-mère jeune, qui ne voudrait ni ne pourrait les gouver- ner. Dutertre est persuadé qu'elles savent se gouverner elles- mêmes... Si tu t'apercevais du contraire, si cette indulgence, cette loyauté des parents, venaient à enhardir des caprices.., des malheurs domestiques... tu comprends, mon ami ! Dutertre est le plus pur, le plus généreux, le meilleur des hommes... On se reprocherait toute sa vie d'avoir répondu à sa confiance par une trahison. Bonsoir, il se fait tard; et comme, grâce au signe de croix que Gervaib a fait sur la porte, madame Hélyette

6.

102 MONT-REVÉCHE

se tiendra tranquille cette nuit, nous allons, je crois, dormir profonde'ment.

Les deux amis se séparèrent. Thierray songea quelques instants aux dernières paroles de Flavien. Elles n'inquiétèrent pas sa conscience.

Je ne suis pas un enfant, se dit-il, pour séduire malgré moi et mettre à mal bêtement une jeune fille. J'ai traversé plus d'un danger. Je ne suis plus dans la première fleur de la jeunesse; j'ai assez usé mes passions pour n'avoir pas un immense mérite à les gouverner.

Et là-dessus il s'endormit.

XI

Cette même nuit, à peu près à la même heure les habi- tants de Mont-Revêche avaient devisé de la sorte, Dutertre causait avec Amédée à Puy-Verdon. Après le départ de Flavien et de Thierray, chacun s'était retiré dans son appartement, à l'exception du chef de famille, qui avait suivi Amédée dans le pavillon carré, sous prétexte d'alTaires. Quand ils furent seuls, Dutertre , fermant les registres que son neveu avait ouverts devant lui, lui parla ainsi :

Mon enfant, tues triste, j'en veux savoir la cause. Amédée tressaillit douloureusement, n'essaya pas de nier,

mais ne répondit pas.

Voyons, dit Dutertre en lui prenant les deux mains, n'es- tu pas mon fils ? Ne dois-je pas connaître ton cœur, et ne dépend- il plus de moi de te rendre heureux ?

Mon oncle! mon père ! s'écria le jeune homme en serrant les mains de monsieur Dutertre, je suis assez heureux si vous êtes content de moi, et je ne demande qu'à vous servir toute ma vie, de près, de loin, comme vous voudrez.

Amédée, je veux que ce soit de près ; je veux que tu ne quittes pas ma famille, à moins que tu ne sois dégoûté d'en être.

Il attendait une effusion, un aveu. Amédée eut des larmes d'attendrissement et ne parla point.

MONT-REVl-XHE (03

Voyons, voyons donc ! reprit Duterlre, de la confiance, enfant ! Est-ce de toi-même ou de moi que tu doutes?

Ni de moi ni de vous, mon meilleur ami, dit Arae'de'e. Mais j'ignore sur quoi vous m'interrogez.

Sur ta mélancolie. Sais-tu que je te trouve changé ?

Je me porte bien, je vous le jure; et iiije suis mélancoli- que... oui, je reconnais que je suis mélancolique... il m'est impossible de vous en dire la cause.

Impossible! s'écria Dutertre, étonné de la fermeté de cette réponse. 11 y a ^ntre ton cœur et le mien quelque chose d'im- possible ! Amédée, j'ai donc quelque tort envers toi? j'ai donc mérité de perdre ton affection ?

Ah ! je m'attendais à cette épreuve; mais elle est ter- rible ! s'écria le jeune homme avec une profonde émotion. Tenez, mon oncle, épargnez-la-moi ! Je vous