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OEUVRES
COMPLÈTES
DE BOURDALOUE,
DE LA COMPAGNIE DE JESUS.
DEUXIEME PARTIE DU CAREME.
TOME TROISIEME.
DE L'IMPRIMERIE DE J. B. KINDELEM.
OEUVRES
COMPLETES
DE BOURDALOUE,
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS;
NOUVELLE ÉDITION,
AUGMENTÉE D'UNE NOTICE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES, ET DUNE TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.
areme.
TOME TROISIEME.
A LYON,
CHEZ F.01S GUYOT, LIBRAIRE -EDITEUR,
RUE MERCIÈRE, N.° J9, AUX TROIS VERTUS THÉOLOGALES. l821.
/Z74 l
A
SERMONS
CONTENUS DANS CE VOLUME.
Pour le jeudi de la seconde semaine : Sur les Ri- chesses. Pag. i
Pour le vendredi de la seconde semaine : Sur l'Enfer. 4°
Pour le dimanche de la troisième semaine : Sur l'Impureté. 79
Pour le lundi de la troisième semaine : Sur le Zèle. i3i
Pour le mercredi de la troisième semaine : Sur la parfaite Observation de la Loi. 161
Pour le jeudi de la troisième semaine : Sur la Re- ligion et la Probité. 193
Pour le vendredi de la troisième semaine : Sur la Grâce. 220
Pour le dimanche de la quatrième semaine : Sur la Pro viden ce. 269
Pour le lundi de la quatrième semaine : Sur le Sa- crifice de la Messe. 289
Pour le mercredi de la quatrième semaine : Sur ï Aveuglement spirituel. 32 1
VI SERMONS CONTENUS DANS CE VOLUME.
Homélie pour le mercredi de la quatrième semaine : Sur V évangile de F Aveugle-né. 3 09
Pour le jeudi de la quatrième semaine : Sur la Pré- paration à la mort. 3g 3
Pour le vendredi de la quatrième semaine : Sur f Eloignement de Dieu , et le Retour à Dieu. 427
SERMON
lIMON
POUR LE
JEUDI DE LA SECONDE SEMAINE.
SUPv LES RICHESSES.
Factum est autem ut moreretur meridicuS, et portaretur ab Angelis in sinuni Abrahae. Mortuus est autem et clives, et sepultus est in inferuo.
Or , il arriva que le pauvre mourut , et qu'il fut emporté par les Ang,es dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi , et il fut enseveli dans l'enfer. Eu saint Luc, chap. 16.
Un pauvre glorifié dansle ciel, et nn riche enseveli dans l'enfer; un pauvre entre les mains des anges, et un riche livré aux démons;unpauvredansleseinde la béatitude, et un riche au milieu des flammes, n'est-ce pas , dit saint Augustin, un partage bien surprenant, et qui pourroit d'abord désespérer les riches et enfler les pauvres? Mais non, riches et pauvres, ajoute ce saint docteur, n'en tirez pas absolument cette conséquence; car , s'il y a des riches dans l'enfer , on y verra pareil- lement des pauvres ; et s'il y a des pauvres dans le ciel , tous les riches n'en seront pas exclus. N'en cherchons point ailleurs la preuve que dans l'évangile même du mauvais riche , et voyez Lazare qu il mé= prisoit, et à qui il refusoit jusqu'aux miettes qui tom- boient de sa table. C'est un pauvre , il est vrai , et ce pauvre est emporté par les anges : (hiis sublatus TOME III. I
3. SUR LES RICHESSES.
est ab angelis ? paupcr (i); mais où est-il emporta ? dans le sein d'Abraham, de ce riche qui, selon le témoignage de lEcriture , possédoit des biens im- menses : Qiib suhlatus est ? in sinum Abrahœ (2). Voila donc tout à la fois dans le séjour de la gloire , et un riche , et un pauvre , ou plutôt deux riches et deux pauvres; tous deux riches de Dieu et des trésors de la grâce ; et deux pauvres de coeur et détachés des biens de la terre : Ambo Deo âivites , ambo spi~ ritu pauperes (3). Et je vous dis ceci , mes frères , conclut saint Augustin , afin que les pauvres ne con- damnent pas témérairement les riches , et que les riches ne perdent pas si aisément toute espérance. Conclusion admirable, et contre le désespoir des uns, et contre la présomption des autres.
Il faut, après tout, convenir, chrétiens, que l'opu- lence est un plus grand obstacle au salut que la pau- vreté ; et nous sommes obligés de reconnoître que le Fils de Dieu a canonisé les pauvres, et qu'il a frappé les riches de sa malédiction. Nous savons en quels termes il s'en est expliqué , et combien de fois il nous a fait entendre qu'il était , sinon impossible, au moins très-difficile , qu'un riche entrât dans le royaume du ciel : Qiiàm difficile qui pecunias habent introibunt in regnum Dei (4) / Or , d'où peut venir cette extrême difficulté ? c'est de quoi je vais vous instruire après que nous aurons salué Marie , en lui disant : Ave , Maria,
De toutes les idées que nous pouvons nous former
(1) August. — (2) Idem. — (3) Idem. — (4) Luc. 1S.
SUR LES RICHESSES. 3
dn monde profane , du monde perverti et corrompu , du monde réprouvé de Dieu , la plus juste ce me semble , est celle que nous en donne le bien-aimé disciple saint Jean , quand il nous dit que tout ce qu'il y a dans le monde n'est que concupiscence de la chair , ou concupiscence des yeux , ou orgueil de la vie : Omnc quod in mundo est , concupiscentia est oculorum , concupiscentia carnis et superbia vitœ (i). Concupiscence des yeux, qui , inspirant à l'homme un secret dégoût de ce qu'il a , lui fait dé- sirer et rechercher ce qu'il n'a pas. Orgueil de la vie , qui, élevant l'homme au-dessus de lui-même, lui donne du mépris pour les autres , et lui fait même oublier Dieu. Concupiscence de la chair, qui, par le charme du plaisir, séduisant la raison de l'homme, le rend esclave de ses sens. Voila , dit saint Augustin , les trois maladies contagieuses qui se sont répandues dans le monde, et qui en ont infecté les plus saines parties. Concupiscence des yeux, ou envie d'avoir, qui est la racine de tous les maux, mais en particulier de l'injustice. Orgueil de la vie ? qui est l'ennemi de la charité, et qui conduit jusqu'à l'impiété. Concu- piscence de la chair, d'où naissent les passions im- pures et d"où viennent les plus honteux excès. Or, je trouve , chrétiens , que les richesses , par l'abus que le monde en fait , servent de matière à ces trois malheureuses coucupisccnces ; et que la raison la plus générale, comme la plus naturelle, pourquoi les hommes sont injustes , superbes, sensuels , c'est qu'ils sont riches, ou qu'ils ont la passion de l'être.
(i) i. Juan. %,
4 SUR LES RICHESSES.
Car, pour vous expliquer mon dessein et pour y mettre quelque ordre, je distingue avec saint Chrysos- tome , trois choses dans les richesses : l'acquisition , la possession et l'usage. Sur quoi j'avance trois pro- positions qui m'ont paru autant de vérités incontesta- bles, et dont il ne tiendra qu'à vous de tirer de grands fruits pour la réformation de vos mœurs : car je dis cjue l'acquisition des richesses , dans la pratique du monde , est communément une occasion d'injustice , où , si vous voulez , que le désir d'acquérir des ri- chesses, quand il n'est pas réglé par l'esprit chrétien , est une disposition prochaine à l'injustice ; et voilà l'effet de la concupiscence des yeux: première vérité. Je dis que la possession des richesses enfle naturel- lement une ame vaine , et que rien n'est plus propre à lui inspirer ce que saint Jean appelle orgueil de la vie : seconde vérité. Enfin , je dis que c'est le mauvais usage des richesses qui entretient dans un cœur l'amour du plaisir, et qui fomente la concu- piscence de la chair : troisième et dernière vérité. Appliquez-vous , mes chers auditeurs , à ces trois points de morale. L'homme du siècle , injuste, parce qu il veut acquérir les biens de la terre : l'homme du siècle , orgueilleux , parce qu'il possède les biens de la terre : l'homme du siècle, voluptueux , parce qu'il use mal des biens de la terre. Trois caractères du riche mondain qui vont partager ce discours. Mais, à ces trois maux , quel remède? celui même que né- gligea le mauvais riche , je veux dire l'aumône ; car il sutïit de bien comprendre l'obligation de l'aumône pour être plus modéré dans le désir des richesses ,
SUR LES RICHESSES. 5
plus humble dans la possession des richesses , plus saint dans l'usage des richesses. C'est tout le sujet de votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
Il étoit difficile que saint Jérôme , malgré touîf5 son autorité, évitât la censure des riches du siècle, quand il a dit généralement et sans nulle modification , que tout homme riche est , ou injuste dans sa personne , ou héritier de l'injustice et de l'iniquité d'autrui : Omnis divcs , aut iniquus est , aut hœres iniqui (i). Cette proposition a paru dure et odieuse; quelques- uns même l'ont condamnée comme indiscrète et fausse : mais je doute qu'en la condamnant , ils l'eus- sent approfondie avec des lumières aussi pures et un sens aussi solide et aussi exact que ce Père , dont un des caractères particuliers a été la science et l'usage du monde. Or, plus on entre dans le secret et dans la connoissance du monde , plus on demeure persuadé que ce saint docteur a du. parler de la sorte , et qu'en effet il y a peu de riches innocens, peu dont la conscience doive être tranquille , peu qui soient exempts de la malédiction où il sentie que cette proposition les enveloppe. J'en appelle à votre ex- périence. Parcourez les maisons et les familles dis- tinguées par les richesses et par l'abondance des biens; je dis celles qui se piquent le plus d'être honorable- ment établies , celles où il paroît d'ailleurs de la probité et même de la religion ; si vous remontez jusqu'à la source d'où cette opulence est venue , ù
(i) Hic ion.
6 SUR LES RICHESSES.
peine en trouverez-vous où l'on ne découvre , dans l'origine el dans le priucipe , des choses qui font trembler.
Sans autre recherche que de ce qui a été ou de ce qui est même encore d'une notoriété publique , à peine en pourriez-vous marquer où l'on ne vous fasse voir une succession d'injustice aussi bien que d'hé- ritage ; c'est-à-dire , où la mauvaise foi d'un père n'ait été , par exemple le fondement de la fortune d'un fils: où la friponnerie de l'un n'ait servi à en- richir l'autre ; où la violence de celui-ci n'ait fait l'élé- vation de celui-là. Et vous reconnoîtrez avec frayeur que tel qui passe aujourd'hui pour homme équitable et droit , et pour possesseur légitime de ce que ses cncêtresluiont transmis, n'est pas moins chargé devant Dieu de leurs iniquités et de leurs crimes , qu'il est avantageusement pourvu , selon le monde , de leurs revenus el de leurs trésors: Qmnis clives } aut iniquus est y aut hœres iniqui.
Je sais , chrétiens , quelles conséquences s'ensuivent de là : je sais quels troubles et quels scrupules je répandrois dans les consciences de tout ce qu'il y a de riches qui m'écoutent, si je lesobligeois à creuser le fond de cet abîme, el à se faire parties contre eux-mêmes , pour examiner jusqu'où va sur ce point leur obligation; ou plutôt , je sais de quelles erreurs la plupart des riches se laissent préoccuper , fausse- ment convaincus que de quelque manière qu'aient été autrefois acquis les biens qu'ils possèdent aujour- d'hui , ce n'est point à eux de faire le procès à la mémoire de leurs pères ; que d'exiger des enfans une
SUR LES RICHESSES. 7
telle discussion, c'est renverser l'ordre delà société; que les péchés, s'il y en a eu, sont personnels, et que, malgré les doutes les plus violeus qui pourroient leur rendre suspecte la conduite de ceux à qui ils ont succédé , la bonne foi leur tient lieu d'une prescription sur laquelle ils ont droit de se reposer. Erreurs insoutenables dans les maximes de la vraie religion, et qui servent néanmoins de prétextes à tant de riches du monde pour étouffer tous leurs re- mords. Mais malheur à eux , si , prévenus d'une aveugle cupidité qui les séduit , ils risquent , dans un sujet si important , les intérêts de leur salut ; et malheur à moi , si , par une lâche complaisance , et pour ne pas troubler leur fausse paix, je dissimule ici des vérités, quoique amères et fâcheuses, qui les doivent sauver.
Quoi qu'il en soit , chrétiens , c'est un oracle pro- noncé par le Saint-Esprit et vérifié par l'expérience de tous les siècles, que quiconque veut devenir riche , tombe dans les pièges du démon , et s'engage en mille désirs non-seulement vains , mais pernicieux , qui le précipitent enfin dans l'abîme de la perdition et de la damnation éternelle : Qui volunt divites ficri , incidunt in tentaîioncm , et in laqueum dia- boli) et desideria multa inutilia etnociva^quœ mer- gunt homines in interitum (i). Ainsi l'a déclaré le grand Apôtre; dans sa première épître à Timothée. Sur quoi saint Chrysostôme , examinant en parti- culier quels sont ces désirs , et raisonnant selon les principes de la morale et de la foi , observe que (1) i. Tira. 6.
8 SUR LES RICHESSES.
cette destinée maheureuse et ce caractère d'injustice et de réprobation attaché aux richesses de la terre, vient de trois désordres dont il est rare de se pré- server dans le soin d acquérir. Appliquez-vous , s'il vous plaît , aux réflexions de ce Père ; elles sont également sensibles et instructives : car on veut être riche, à quelque prix que ce soit; on veut être riche sans se prescrire de bornes ; et on veut être riche en peu de temps. Trois désirs capables de pervertir les saints : trois sources empoisonnées de toutes les injustices dont le monde est rempli. Une simple ex- position va vous en faire connoître les funestes con- séquences , et vous en découvrir la malignité.
On vent être riche : voilà la fin qu'on se propose , et à laquelle on est absolument déterminé. Des moyens, on en délibérera dans la suite; mais le ca- pital est d'avoir, dit-on , de quoi se pousser dans le monde , de quoi faire quelque figure dans le monde, de quoi maintenir son rang dans le monde, de quoi vivre à son aise dans le monde; et c'est ce que 1 on envisage comme le terme de ses désirs. On von- droit bien y parvenir par des voies honnêtes , et avoir encore , s'il étoit possible , l'approbation pu- blique ; mais au défaut de ces voies honnêtes, on est secrètement disposé à en prendre d'autres, et à ne rien excepter pour venir à bout de ses prétentions. 0 cives y cives, quœrenda pecunia primùm est. Virtus post nummos (i) : c'est ce que disoit le satirique de Rome , reprochant à ses concitoyens la dépravation de leurs mœurs ; et pourquoi , reprend saint Au-
(i) Horat.
SUR LES RICHESSES. 9
giistin, n'écouterions -nous pas ces sages du paga- nisme , quand il s'agit de régler les nôtres ? O âmes vénales et intéressées! s'écrioit ce païen, voici l'in- digne leçon que vous fait continuellement votre avarice, et que vous n'avez pas honte de suivre : La vertu après le bien ; mais le bien avant toutes choses. Quand nous en aurons, dites-vous, nous penserons à l'étude de la sagesse ; mais préférable ment à la sagesse , il faut travailler à s'enrichir ; sans cela , la sagesse même est méprisée et passe pour folie. C'est ainsi que vous raisonnez , et toute votre philosophie se rédoit à celte damnable conclusion : Rem , si possis , rectè : si non , quocumque modo , rem (i) ; Faisons notre fortune , augmentons nos revenus , amassons du bien : du bien , si nous le pouvons , lé- gitimement ; sinon , du bien , à quelque condition que ce puisse être; et, aux dépens de tout le reste, du bien. Ainsi leur faisoit-il remarquer la corruption de leurs cœurs ; et ma douleur est que ces paroles , prises dans toute leur énergie , conviennent encore aujourd'hui à un million de chrétiens, qui semblent n'avoir point d'autre religion que celle-là : Rem , si possis , rectè : si non , quocumque modo , rem (2). On ne laisse pas de sentir une répugnance secrète à se servir de moyens honteux ; mais avec cette ré- pugnance que l'honneur inspire , et dont on ne se peut défaire , on a encore plus d'aprelé et plus d'avi- dité ; et il arrive ce qu'ajoute saint Ghrysostôme , que le désir de la fin l'emporte sur l'injustice du moyen : Si non , quocumque modo , rem.
(1) Horat. — (•-*) Idem.
ÎO SUR LES RICHESSES.
Or , supposons un homme dans cette disposition ; que ne fera-il pas, et qui l'arrêtera ? quelle conscience ne sera-t-il pas en état de se former ? à quelle tentation ne se trouvera-t-il pas livré ? le scrupule de l'usure l'inquiétera-til ? le nom de confidence et de simonie l'étonnera-t-il ? manquera-t-il d'adresse pour dé- guiser et pour pallier le vol ? sera-t-il en peine de chercher des raisons spécieuses pour autoriser la concussion et la violence ? s'il est en charge et en dignité , rougira-t-il des émolumens sordides qu'il tire et qui décrient son ministère ? s il est juge , ba- lanccra-t-il à vendre la justice ? s il est dans le négoce et dans le trafic , se fera-t-il un crime de la fraude et du parjure ? si le bien d'un pupille lui est confié, craindia-t-il de le ménager à son profit? s'il manie les deniers publics, comptera-t-il pour péculat tout ce qui s'y commet d'abus ? Non , mes chers auditeurs, rien de tout cela ne sera capable de le retenir „ ni souvent même de le troubler. Du moment qu'il veut s'enrichir, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne , rien qu'il ne présume lui être dû, rien qu'il ne se croie permis. S'il est fuible et timide , il sera fourbe et trompeur: s'il est puissant et hardi, il sera dur et impitoyable. Dominé par cette passion , il n'épar- gnera ni le profane, ni le sacré; il prendra jusque sur les autels. Le patrimoine des pauvres deviendra le sien ; et s'il lui reste encore quelque conscience , il trouvera des docteurs pour le rassurer, ou plutôt il s'en fera. Il leur cachera le fond des choses; il ne s'expliquera qu'à demi, et par ses artilices et ses détours, il en extorquera des décisions favorables , et
SUR LES RICHESSES. Il
les rendra , malgré eux, garans de son iniquité. Que le public s'en scandalise , il aura un conseil dont il se tiendra sûr. Du moins , quoi qu'on en puisse dire , il parviendra à ses fins. Il veut être riche, et il le veut absolument : Rem , rem , quocumque modo , rem.
Non-seulement il le veut être , mais il le veut être sans se prescrire de bornes : autre désir aussi dan- gereux qu'il est déraisonnable et insensé. Car , où sont aujourd'hui les riches qui , réglant leur cupidité par une sage modération , mettent un point ù leur fortune ? Où sont les riches qui, contens de ce qui suffit , et portant leurs pensées plus haut, disent : C'est assez, de biens sur la terre; il faut se pourvoir de ces trésors célestes que ni le ver , ni la rouille ne consument point. En vain on leur représente que se borner de la sorte, c'est la marque la plus certaine d'un esprit solide et judicieux. Eu vain on leur fait voir la folie d'un homme qui , n'ayant que des besoins limités, a des désirs immenses et infinis; semblable à celui dont parloit encore le même auteur profane, qui, n'ayant affaire que d'un verre d'eau, voudroit le puiser dans un grand fleuve , et non pas dans une fontaine. En vain leur dit-on avec l'Ecclésiaste , que cette ardeur d'amasser et d'accumuler n'est que vanité et affliction d'esprit ; que , dans la cupidité même , comme en toute autre chose , il doit y avoir une fin; et qu'un des châtimens de Dieu les plus visibles sur les riches avares, c'est que pour être dans l'opulence, ils n'en craignent pas moins la pauvreté , et que plus ils ont acquis, plus ils veulent acquérir. En vain leur
12 SUR LES RICHESSES.
remontre-t-on, qu'entassant toujours biens sur biens, ils n'en sont dans le monde ni plus aimés , ni plus estimés, ni plus honorés; que la mesure nécessaire une fois remplie, ils n'en vivent pas , du reste , plus agréablement ni plus doucement, et que lout l'effet de ces grandes richesses est de leur attirer l'envie , l'indignation , la haine publique : tout cela ne les touche point. Brûlés d'une avare convoitise , ils se répondent secrètement que tout est nécessaire dans le monde; que rien, à le bien prendre , ne suffit; qu'on n'en peut jamais trop avoir; que les hommes ne valent et ne sont comptés que sur le pied de ce qu'ils ont; qu'il est doux de cueillir en pleine mois- son ; qu'il ne convient qu'à une ame timide , ou à une conscience foible, de fixer ses désirs. Maximes qui les endurcissent , et dont ils se laissent tellement prévenir, que rien ne les peut détromper. Or, figu- rez-vous quelles injustices cette passion effrénée traîne après soi. Imaginez-vous de quelles vexations, de quelles oppressions , de quelles concussions elle doit être accompagnée.
De là vient que les prophètes, animés de l'esprit de Dieu, prononçoient de si terribles anathêmes contre cette faim dévorante : Vœ vobis^qui conjun- gitis domum ad domum , et agrum agro copulatis ; numquid Jiabitabitis vos soli in medio terrœ (i) ? Est-il rien de plus fort et de plus éloquent que ces paroles ? Malheur à vous , qui joignez maison à mai- son , héritage à héritage ; malheur à vous , dont le voisinage pour cela même est redouté , et qui des
(i) [saï. 5.
SUR LES RICHESSES. l3
fonds les plus médiocres , par vos odieuses acquisi- tions, trouvez le secret de faire de grands et d'amples domaines: prétendez -vous donc habiter seuls au milieu de la terre ? Mais pourquoi, dit un riche , ne me sera-t-il pas permis d accroître mon fonds ; et pourquoi, payant bien ce que j'acquiers, et ne faisant tort à personne , n'aurois-je pas droit de m'étendre ? Encore une fois, malheur à vous: Vœ vobis. Malheur, parce que vouloir toujours s'étendre et ne nuire à personne , ce sont communément, dans la pratique , deux volontés contradictoires. Malheur , parce que ces accroissemens ont presque toujours été et seront presque toujours injustes , sinon envers celui dont vous achetez l'héritage , au moins envers ceux aux dépens de qui vous le payez. Vœ qui multiplicat non sua (i) ; Malheur à l'homme qui veut sans cesse multiplier ses revenus , parce qu'en multipliant le sien , il y mêle infailliblement celui du prochain : Vœ qui congregat avaritiam domui suœ , ut si/ in excelso nidus cjus (2) : Malheur à l'homme qui , n'écoutant que son ambition et son avarice , forme toujours de nouveaux projets , et conçoit de hautes idées pour l'agrandissement de sa maison : pourquoi? admirez l'expression du Saint-Esprit : Quia lapis de pariete clamabit (3) ; parce que les pierres mêmes dont cette maison est bâtie , crieront vengeance, et que le bois employé à la construire rendra témoignage contre lui : Et lignum quod inter juncturas œdiji- ciorum est , respondebit {+).
Enfin, on veut être riche en peu de temps; et parce
(1) Habac. 1. — (2) Ibid. — (3) Ibid. — Q Ibid.
l4 SUR LES RICHESSES,
qu il n'y a que certains états, que certaines conditions et certains emplois , où par des voies courtes et abré- gées, on puisse le devenir ; contre tous les principes et toutes les règles de la prudence chrétienne , on ambitionne ces états , on recherche ces conditions , on se procure ces emplois. S'enrichir par une longue épargne ou par un travail assidu, c'étoit l'ancienne route que l'on suivoit dans la simplicité des premiers siècles; mais de nos jours on a découvert des chemins raccourcis et bien plus commodes. Une commission qu'on exerce , un avis qu'on donne , un parti où l'on entre , mille autres moyens que vous connoissez , voilà ce que l'empressement et l'impatience d'avoir a mis en usage. En effet , c'est par là qu'on fait des progrès surprenans ; par là qu'on voit fructifier au centuple son talent et son industrie ; par là qu'en peu d'années , qu'en peu de mois, on se trouve comme transfiguré , et que , de la poussière où l'on rampoit, on s'élève jusque sur le pinacle.
Or il est de la foi , chrétiens , que quiconque cher- che à s'enrichir promptement , ne gardera pas son. innocence : Qui festinat dilari 9 non crit inno- cens (i). C'est le Saint-Esprit même qui l'assure; et quand il ne le diroit pas, la preuve en est évidente; car il est incompréhensible a par exemple , qu'avec des profits et des appointemens réglés on fasse tout à coup des fortunes semblables à celles dont nous parlons; et que ne prenant, selon le précepte de Jean-Baptiste, que ce qui est dû, l'on arrive à une opulence dont le faîte et le comble paroît presque
(i) Prov- 28.
SUR LES RICHESSES. l5
aussitôt que les fondemens. Il faut donc que la mau- vaise foi , pour ne pas dire la fourberie , soit venue au secours ; et qu'elle ait donné des ailes à la cupidité pour lui faire prendre un vol si prompt et si rapide.
Cela va , me direz-vous , à damner bien des gens d'honneur; et moi je réponds, premièrement ^ qu'il faudroit d'abord examiner qui sont ces gens d'hon- neur, et en quel sens on les appelle gens d'honneur ; secondement, qu'il ne m'appartient pas de damner personne, mais qu'il est du devoir de mon ministère de vous développer les sacrés oracles de la parole divine. Si ce que vous appelez gens d'honneur y trouvent leur condamnation , c'est à eux à y prendre garde : mais , quoi qu'il en soit , c'est une vérité in- contestable : Qui festinat ditari , non erit inno- cens (i) ; quand on s'empresse de s'enrichir, on n'est point sans crime au jugement même du monde ; comment le seroit-on à celui de Dieu ?
Cependant , mes chers auditeurs , telle est l'obsti- nation du siècle. Pour être riche en peu de temps , on abandonne l'innocence , on renonce à la probité, on se dépouille même de l'humanité , on dévore la substance du pauvre , on ruine la veuve et l'orphelin , et souvent après cela , par une grossièee hypocrisie , on devient , ou plutôt on se fait dévot : comme si la dévotion et la réforme survenant à linjustice , sans la réparer, couvroient tout et sanctifioient tout. Faut-il s'étonner que le Fils de Dieu , envisageant tous ces désordres , ait réprouvé les richesses dans son évan- gile , et qu'il ne les ait plus simplement appelées
(1) Proy. aS.
l6 SUR LES RICHESSES.
richesses, mais richesses d'iniquité: Marnmona ini- auitatis (i) .p Faut-il demander pourquoi le Sage, éclairé des lumières de l'esprit de Dieu , cherchoit partout un homme juste , qui n'eût point couru après l'or et l'argent? pourquoi il le regardoit comme un homme de miracles , voulant faire son éloge, et le canonisant dès cette vie? Quis est hic , et laudabi- mus eum ? fecit enim mirabilîa in vitâ sua (2). Mais , reprend saint Augustin , s'il est rare de trouver un homme assez juste pour ne s'être jamais laissé prendre à l'éclat de l'or et de l'argent, combien plus doit-il être, je ne dis pas difficile , mais impossible qu'un homme se laisse prendre à l'éclat de l'or et de l'argent, et qu'il se maintienne dans l'état de juste? Voulez-vous , homme du siècle , modérer cet injuste désir? comprenez 1 obligation de l'aumône. Compre- nez , dis-je , que plus vous aurez, plus vous serez obligé de donner et de répandre; qu'il faudra que vos aumônes croissent à proportion de vos revenus , et que c'est sur cette proportion que vous serez jugé. Ainsi raisonnoit saint Bernard dans une de ses lettres. Car, disoit ce Père, ou vous êtes riche , et vous avez du superflu , et alors ce superflu n'est pas pour vous , mais pour les pauvres ; ou vous êtes dans une fortune médiocre , et alors que vous importe de chercher ce que vous ne pouvez garder ? Dignatio tua aut di- ves est, et débet facere auod prœceptum est ; aut adhuc tenuis , et non débet auœre?e auod erogatura est. Quiconque sera bien convaincu de cette impor- tante vérité , craindra plutôt d'acquérir des biens ,
(1) Luc 16. — (2) Eccli. Si.
qu'il
SUR LES RICHESSES. tj
qu'il ne le désirera. Acquisition des richesses , occa- sion d'injustice ; vous lavez vu. Possession des ri- chesses , source d'orgueil ; c'est ce que vous allez voir dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Ce n'est pas sans raison que l'Apôtre , écrivant à son disciple Timolhée, et lui apprenant à former les mœurs des premiers fidèles, parmi les autres maxi- mes qu'il établissoit et dont il voulait qu'ils fussent instruits, lui recommandent particulièrement d'ordon- ner aux riches de ce monde de n'élrc point orgueil- leux : Divitibus hujus secidi prœcipe sublimé non saperc (i). Gomme s'il eût. dit, selon l'explication de saint Clirysoslôme: Rien de plus dangereux pour un chrétien , que la possession des richesses ; et plût au ciel que la pauvreté évangélique fût le partage de tous ceux qui professent l'évangile ! mais si, par un ordre d'en haut et par la disposition de la Providence , il arrive qu'il y ait des riches parmi nous, au moins parlez-leur en homme de Dieu; et bien loin de les flatter sur le bonheur de leur état , obligez-les à s'hu- milier et à trembler dans la vue des malheurs qui les menacent et qu'ils ont à prévenir. II savoit, ajoute saint Augustin , que l'esprit du christianisme est es- sentiellement opposé à l'esprit d'orgueil ; et d'ailleurs il n'ignoroit pas que l'esprit d'orgueil , sans un mi- racle , est comme inséparable des richesses. C'est pour cela qu'il employoit avec tant de zèle l'autorité que Dieu lui avoit donnée pour soumettre les riches
(i) i. Tim. 6.
TOME III. 2
l8 SUR LES RICHESSES,
du siècle à cette sainte et divine loi, de n'avoir ja- mais des pensées trop hautes, et de ne pas abuser de leur condition au mépris de leur religion : Divitibus liujus seculi prœcipe sublimé non saper e.
En eiîet , chrétiens , les richesses inspirent natu- rellement , surtout à un cœur vain et plein de lui- même , deux sentimens d'orgueil. Le premier , à l'égard des hommes , au-dessus de qui il croit avoir droit de s'élever ; le second , à l'égard de Dieu, qu'il ne connoît plus qu'à demi , et dontil semble qu'il ait secoué le joug. Orgueil envers les hommes s que nous appelons suflisance et fierté. Orgueil envers Dieu , qui dégénère en libertinage et en impiété. L'un et l'autre , suite si naturelle de l'abondance et de la pos- session des biens , qu'il n'y a que la grâce de Jésus- Christ qui puisse nous en préserver.
Orgueil envers les hommes ; car il suffit d'être riche, pour tirer , quoique injustement, toutes ces conséquences avantageuses: qu'on n'a plus besoin de personne ; qu'on doit tenir tout le monde dans la dépendance ; qu'on peut, sans obstacle et sans con- tradiction , se rendre délicat, impérieux, bizarre ; qu'on est au-dessus de 'a censure , et comme en pou- voir de faire impunément toutes choses; qu'on est sûr de l'approbation et de la louange , ou , pour mieux dire , d< tion et de la flatterie; que , sans mé-
rite , on a ce qui tient lieu ele tout mérite. Consé- quences dont se laissent infatuer, non-seulement les esprits populaires et bornés , mais les sages même et ceux qui du reste auroient de la solidité. En sorte que les uns et les autres , éblouis de l'éclat qui les
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environne, et enivrés de leur fortune, se disent à eux-mêmes, aussi bien que le pharisien : Non sum sicut cœteri hominum (1) ; Je ne suis pas comme le reste des hommes, et le reste des hommes n'est pas comme moi. Reprenons, chrétiens, et mettons tout ceci dans un nouveau jour.
N'avoir besoin de personne , premier effet de l'opu- lence , et disposition prochaine et infaillible à mé- priser tout le monde. Dans l'indépendance où se trouve le riche mondain , et dans l'état où le met sa fortune , de se pouvoir passer du secours d'autrui , de l'amitié d'autrui , des grâces d'autrui , il ne consi- dère plus que lui-même, et il ne vit plus que pour lui-même. Affabilité , douceur , patience , déférence , ce sont des noms qu'il ne connoil point, parce qu'ils expriment des vertus dont il ne fait aucun usage, et sans lesquelles il a de quoi se soutenir. Qu'ae-je af- faire de celui-ci, et que me reviendra- t-il d'avoir des égards pour celui-là? Enflé qu'il est de ce sentiment , il ne sait ce que c'est que de céder, que de s'abais- ser, que de plier , dans des occasions néanmoins ou la charité et la raison le demandent. Et comme l'amour-propre est le seul ressort qui le fait agir , n'étant jamais humble par indigence et par nécessité, il ne l'est jamais par devoir et par piété.
\ oir tout le monde dans la dépendance , c'est-à- dire , se voir recherché de tout le monde , redouté de tout le monde , obéi de tout le monde , autre effet de la richesse; et qu'y a-t-il de plus propre à entre- tenir la présomption d'une aine superbe ? On sait bien
(1) Luc. iS.
2.
2.0 SUR LES RICHESSES.
que l'humiliation d'un riche , s'il vouloit se rendre justice , seroit de penser quels sont ces serviteurs et ces amis prétendus dont il se glorifie: amis, servi- teurs que le seul intérêt conduit, et qui , s'attachant à sa fortune, n'ont souvent qu'un fonds de mépris et qu'une secrète haine pour sa personne. Mais l'or- gueil , ingénieux à se tromper, ne laisse pas de pro- fiter de cela même, se faisant , sinon une douceur , au moins une gloire d'avoir , sous ce nom d'amis , beaucoup de mercenaires et beaucoup d'esclaves. S'il n'a pas de quoi se faire aimer , il a de quoi se faire craindre; et soit qu'on l'aime ou qu'on le haïsse, c'est toujours un sujet de complaisance pour lui de voir qu'on est intéressé à le ménager. De là vient , dit le plus sage des hommes , Salomon ( morale ad- mirable , et dont nous faisons à toute heure l'épreuve sensible) , de là vient que le riche, par là même qu'il est riche , prétend avoir un titre pour devenir fâcheux , de difficile abord , d'humeur inégale , chagrin quand il lui plaît , impatient, colère; un titre pour rebuter les uns, pour choquer les autres, pour être à tous insupportable. S'il étoit pauvre , il n'auroit dans la bouche que des supplications et des prières , ce sont les termes de l'Ecriture; mais parce qu'il est à son aise , et qu il a du bien , il ne parle qu'avec hauteur , et il ne répond qu'avec dureté : Cum obsecrationi- hus Ivcjiieiur pauper ; dives ejfabitur rigide (i).
Etre en pouvoir de tout entreprendre et de tout faire avec impunité , troisième elle t. de l'abondance pour quiconque sait s'en prévaloir. Car, où voit-on
(i)Prov,a8.
SUR LES RICHESSES. 2£
des riches , disoit Salvien déplorant les aLus de son siècle y et ne le puis-je pas dire comme lui? où voit- on des riches passer par la rigueur des lois ? dans quel tribunal les punit-on? quelle justice contre eux ob- tient-on ou espère-t-on ? quelle intégrité ne cor- rompent-ils pas? quels arrêts si justes et si sévères n'élutlenl-ils pas ? de quel mauvais pas , pour user de l'expression commune , un riche criminel et scélérat ne se lire— t-il pas hautement et tête levée? et de quel crime si noir ne trouve-t-il pas moyen de se laver ? Les lois sont pour les misérables , ajoutoit le même Père ; les châtimens , pour ceux à qui la pauvreté en pourroit déjà tenir lieu; mais pour les riches , il n'y a qu'indulgence , que connivence, que tolérance. L'équité la plus inflexible et le droit le plus rigou- reux se tournent pour eux en faveur. Or voilà, re- prend le Prophète royal , ce qui les rend fiers et in- solens. Ils ne sentent jamais la pointe de la correction , et ils ne sont point châtiés comme les autres hommes. On ne les reprend point, on ne les confond point, on ne les condamne point, et c'est pour cela que l'orgueil se saisit d'eux et les remplit: h: *aboribus hominum non sunt , et cum liominibus non Jlagel- labuntur ; ideb tenuit cos superbia (i).
Et comment ne seroient-ils pas au-dessus de la censure , puisque c'est assez qu'ils soient riches pour avoir, quoiqu'ils fassent , des approbateurs? Voulez- vous savoir un des grands privilèges des richesses ? le voici, et vous l'allez apprendre de l'Ecclésiastique. Le pauvre parle avec sagesse , et à peine le souffre-
(1) Ps. 72.
23 SUR LES RICHESSES.
t'Oii : le riche parle mal à propos , et on l'écoute avec respect ; et ce qu'il avance imprudemment, est élevé jusques aux nues par les louanges qu'on lui donne: Vives locutus est , et omnes tacuerunt , et rerbum illius usque ad nubes perdu cent (i). Ses défauts sont des perfections, ses erreurs des lumières : on loue , dit ailleurs le Saint-Esprit , jusques aux désirs de son cœur , c'est-à-dire , jusques à ses passions , jusques à ses emportemens. Ce que 1 on blâme dans les au- tres, est dans lui matière d'éloge et sujet de béné- diction : Quoniam laudatur peccaior in desidcriis cnimœ suœ 9 et iniquus benedicitur (2). Le texte hé- braïque porte : Et dives benedicitur. Or , qui pour- roit résister à un air aussi contagieux que celui de la flatterie , quand on le respire sans cesse ? À force d'entendre dire que l'on est parfait, on se croit par- fait ; et à force de le croire, on devient, sans même l'apercevoir , orgueilleux et vain. Pour peu sensé que fût le riche , il renonceroit à ce faux privilège : mais l'adulation qui le perd, en lui ôtant l'humilité 3 lui ôle même le bon sens , et lui fait préférer le mensonge h la plus solide de toutes les vérités, qui est la con- uoissance de soi-même.
Enfin , quiconque est riche , est éminemment toutes choses , et sans mérite il a tout mérite. Il est noble sans naissance , savant sans étude , brave sans valeur; il a la qualité , la probité , la prudence , 1 habileté. Sans autre distinction que l'or et l'argent qu'il pos- sède , il parvient aux honneurs. Par là , il règne et il domine ; par \k3 il est chéri des grands et adoré
(i) Eccli. 13. — (2.)Ps. 9,
SUR LES RICHESSES. 23
des petits: par là , il n'y a point d'alliance où il ne prétende , point de rival sur qui ii ne l'emporte. En un mot , par là , il n'est exclus de rien , et se fait ouverture à tout. Ne seroit - ce pas une espèce de prodige , s'il savoit alors se garantir de l'orgueil , et se tenir dans les bornes d'une modestie chrétienne? Cependant il n'en demeure pas ià. L'orgueil envers les hommes est un degré pour s'élever jusques au mépris de Dieu ; ei la possession des richesses , qui devroit être pour le riche un sujet de reconnois- sance envers Dieu , de qui il les a reçues, par la corruption de son cœur , le fait tomber dans une espèce d'idolâtrie et d'irréligion. Je n'exagère point, quand je dis une espèce d'idolâtrie. Saint Paul , qui pensoit et qui parloit juste , à force d'employer ce terme , en a fait sur la matière que je traite , un terme non-seulement propre , mais consacré. Jamais cet apôtre de Jésus-Christ, dans le dénombrement des péchés, ne spécifie l'avarice, qu'il n'ajoute pour la distinguer : Quœ est simulacrorum servitus (i) ; Qui est un vrai culte d'idoles. Et pourquoi ? parce qu'il étoit persuadé , disoit saint Chrysostôme , que l'argent est le dieu du riche. Oui , son dieu , puis- qu'il l'adore ; son dieu , puisqu'il espère en lui; son dieu , puisqu'il lui fait des sacrifices ; son dieu , puis- qu'il l'aime souverainement et par-dessus tout. Ce n'est donc pas sans raison que la possession des biens de la terre , je dis à l'égard d'un avare qui en est possédé lui-même , est appelé par saint Paul, une idolâtrie : Simulacrorum servitus. Idolâtrie de tous
(1) Coloss. 3.
2^ SUR LES RICHESSES.
les temps , idolâtrie de toutes les nations et de tous les peuples , idolâtrie la plus aveugle et la plus opi- niâtre que Jésus-Christ ait eu à combattre et à dé- truire dans son avènement au monde. Or , que fait l'idolâtrie dans ui\ esprit ? vous le savez, chrétiens: elle y ruine l'empire de Dieu ; elle y suscite une divinité étrangère qu'elle oppose à Dieu , qu'elle élève au-dessus de Dieu , qu'elle fait asseoir sur le troue de Dieu. Outrage qui passe la révolte, et qui va même au-delà de l'apostasie et jusques à t'insulte. Voilà , mes chers auditeurs , ce que le prophète Osée a voulu nous faire comprendre dans ce fameux passage du douzième chapitre de sa prophétie : re- marquez ceci ; c'est un des plus beaux traits de l'Ecriture. Ce prophète avoit cent fois prêché aux Juifs l'obligation de persévérer dans la foi de leurs pères , et cent fois les Juifs avoient méprisé ses re- montrances. Mais un jour qu'il leur reprochoit leur infidélité envers le Dieu d'Israël , le croiriez-vous ? toute la tribu d'Ephraïm lui répondit avec audace, qu'elle n'avoit que faire du Dieu d'Israël ; qu'elle en avoit choisi un autre plus à son gré, un autre dont le culte étoit plus conforme à ses inclinations , et que ce nouveau dieu , c'étoit son argent ; qu'il seroit désormais sa divinité , et que puisqu'il la rendoit heureuse , elle ne vouloit plus reconnoître que lui : Et dixit Epkraïm : Vcrumtamen dives ejfectus sum ; inverti idolum mihi (i). Pesez bien le sens de ces paroles : Je suis devenu riche , et dans mes richesses j'ai trouvé une idole pour moi. Comme si
(i) Osée. 12.
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le peuple eût dit : Prophète , vous avez beau tonner, vous avez beau nous menacer de la colère de votre Dieu , nous ne vous écoutons plus. Ce Dieu dont vous nous parlez , n'est plus le nôtre. Nous nous sommes défaits de lui. Nous ne l'invoquons plus qu'en apparence. Nous ne le craignons , ni ne l'ai- mons plus. Depuis que la fortune nous a donné de quoi avoir un dieu visible , qui nous appartient et qui n'appartient qu'à nous seuls , nous renonçons à tout autre dieu, pour nous attacher à celui-là. Parltz à ceux qui croient au Dieu d'Abraham ; ils vous obéiront : mais pour nous , nous nous en tenons à notre idole : Vcrumtamcn clives effectus sum ; inveni idolum niihi. Ah ! chrétiens , combien de fois ce scandale s'est-il renouvelé dans le christianisme ? Tandis que les prédicateurs font tous leurs efforts pour persuader aux fidèles les vérités évangéliques, combien de riches s'élèvent secrètement cou ire eux? Quoiqu'ils ne s'en expliquent pas comme ces impies et ces apostats , quel mépris des maximes de Dieu ne leur fait pas concevoir l'avarice qui les domine ? et s'ils osoientt produire leurs pensées , avec quel orgueil ne diroient-ils pas comme ces malheureux: Dives effectus sum ; inverti idolum mihi ; Non , non 9 n'espérez pas de nous convertir par votre zèle. Quand vous parleriez le langage des prophètes , vous n'y réussiriez jamais. Nous sommes riches et dans la prospérité : avec cela , tous vos discours seront inu- tiles. Vous nous prêchez un Dieu , et nous en servons un autre. Le vôtre est le Dieu de la sainteté et des vertus ; et le nôtre est le dieu des richesses et de
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l'opulence. Vous dites que ces deux divinités ne peuvent s'accorder ensemble , et voilà pourquoi nous vous déclarons que vous ne gagnerez rien sur nous , parce que nous sommes déterminés à suivre celle que le monde adore et dont il dépend.
Ainsi, dis-je , s'exprimeroient tant de riches , s'ils vouloient nous découvrir leurs sentimens ; mais sans qu'ils nous les découvrent , leur conduite nous en répond , et nous fait assez connoître les véritables dispositions de leur cœur. Parlons naturellement et sans figure. Qu'est-ce qu'un riche dans l'usage du siècle ? ne vous offensez pas de ma proposition ; plus vous l'examinerez et plus elle vous paroîtra vraie. Qu'est - ce qu'un riche enflé de sa fortune ? un homme, ou absolument sans religion , ou qui n'a que la surface de la religion , ou qui n'a que très- peu de religion ; un homme pour qui il semble que la loi de Dieu ne soit pas faite ; un homme qui ne sait ce que c'est que de se contraindre , pour s'assu- jettir aux observances de 1 Eglise ; un homme qui , sans autre raison que parce qu'il est riche , se dis- pense de tout ce qu'il lui plaît ; un homme qui ne se soumet à la pénitence qu'autant qu'elle ne lui est point incommode; un homme pour qui les ministres mêmes de Jésus - Christ , ont non - seulement des égards , mais de la crainte; un homme qui , jusque dans le tribunal de la confession , où il paroit en posture de coupable , veut qu'on le respecte et qu'on le distingue ; un homme qui accommode le culte de Dieu à ses erreurs et à ses goûts , au lieu de régler ses goûts , et de corriger ses erreurs par la pureté
SUR LES RICHESSES. 27
dn culte de Dieu. Et tout cela fondé sur son état d'opulence qui 1 enorgueillit.
Je ne prétends pas que tous les riches soient de ce caractère : à Dieu ne plaise que je leur fasse cette injure , ou plutôt que je la fasse à la Providence. Dieu , dans toutes les conditions , parmi les riches aussi bien que parmi les pauvres , a ses prédestinés et ses élus. Mais je dis que la possession des richesses, sans une humilité héroïque qui lui serve de souve- rain préservatif, conduit là , et aboutit là : et n'est-ce pas assez , pour saisir de frayeur les riches même les plus chrétiens? Que le pauvre , concluoit le Saint- Esprit ( instruction divine , et que je vous prie de vous appliquer , puisqu'elle est seule capable de re- médier au désordre que je viens de combattre), que le pauvre se glorifie de sa véritable et solide éléva- tion ; et que le riche , au contraire , s'humilie , et fasse gloire de son humilité : Gloriciurfrater hum - lis in exaltatione sud , et dives in humilitate sud ( 1 ). Voilà, riches du siècle, ce que vous devez aimer, et ce que vous devez pratiquer. Voilà , si vous êtes du nombre des élus de Dieu , ce qui vous doit sanc- tifier , et ce qui vous doit sauver, savoir , l'humilité de cœur : Et diçcs in humilitate sud. Vous m'en demandez un motif louchant et tiré de votre condi- tion même ; le voici dans les paroles suivantes : Quo- niam velut Jlos feni transibit (2); Parce que , de même que la plus belle fleur se sèche et se flétrit , ainsi le riche , avec toute sa splendeur , passera , et passera bientôt : Jta et dives in itineribus suis înar-
(1) Jacob. 1. — (2) Ibid,
28 SUR LES RICHESSES.
cescet (i) ; et je puis ajouter : Parce que ces richesses que vous possédez ne sont pas proprement à vous ; parce que vous n'en êtes , par rapport à Dieu , que les dépositaires et les dispensateurs; parce que vous devez lui en rendre compte un jour ; parce qu'en vertu de l'obligation indispensable de l'aumône , vous en êtes redevables aux pauvres. Si le riche de notre évangile eût été prévenu de ces senti mens , il eût bien regardé Lazare d'un autre œil , il l'eût respecté, il l'eût écouté , il l'eût soulagé. Achevons ; et après avoir vu comment l'acquisition des richesses est une occasion d'injustice , comment la possession des ri- chesses est une source d'orgueil , voyons comment l'usage des richesses est un principe de corruption : c'est la troisième partie.
TROISIÈME PARTIE.
A bien considérer tous les traits sous lesquels le Fils de Dieu nous représente aujourd'hui le mauvais riche , il y auroit presque de quoi s'étonner d'abord , que Jésus- Christ l'ait si hautement réprouvé, et qu'il ait prononcé contre lui un jugement si rigou- reux. Car enfin, quels crimps lui impute -t- on , pour en tirer cette affreuse conséquence ? Moituus est dives , et sepultus est in inferno (2) ; Le riche mourut , et il fut enseveli dans l'enfer. Qu'avoit-il fait pour être condamné au feu éternel ? Il se faisoit honneur de son bien : quoi de plus raisonnable ? Il étoit vêtu de lin et de pourpre : sa condition ne le demandoit - elle pas ? Il se traitoit tous les jours
(1) Jacob. 1. — (2) Luc. 16.
SUR LES RICHESSES. 29
magnifiquement : sans cela , que lui eûl-il servi d'être riche et dans l'opulence ? C'est ainsi que le monde en juge ; mais c'est en quoi le jugement du monde est corrompu , puisqu'il est opposé à celui de la Vérité éternelle, qui dans un mot réfute mille erreurs grossières, dont les esprits mondains se laissent pré- venir touchant l'emploi des richesses ; et par là même , établit une loi aussi équitable que sévère , selon laquelle les riches du siècle doivent dès main- tenant se juger eux-mêmes , s'ils ne veulent pas être jugés de Dieu.
En elFet , pour vous expliquer ma pensée , et pour justifier cet arrêt de réprobation porté contre le riche de l'évangile , quoique les arrêts du Seigneur , comme parle le Prophète royal, n'aient pas besoin de nos justifications, et qu'ils se justifient assez par eux-mêmes : Judicia Domini vera , justijiçata in semetipsa ( 1 ) ; c'est une grande illusion de croire que dès là qu'on est riche s l'on ait droit de vivre plus somptueusement, plus voluptueusement , plus grassement ; et que le luxe , la dépense , la bonne chère , doivent croître à proportion des biens. Si je consuliois sur ce point la morale du paganisme, peut-être me fourniroit-elle de quoi faire rougir et de quoi confondre bien des chrétiens , qui, malgré leur relâchement , se piquent encore d'être spiri- tuels et parfaits dans leur religion: car en cela, comme en beaucoup d'autres matières, les païens dont nous déplorons l'aveuglement et 1 infidélité , nous ont appris notre devoir. Us ont cru que pour être riche ,
(1) Ps. 18.
3o SUR LES RICHESSES.
on n'en devoit pas être moins réglé , moins chaste , moins abstinent, moins détaché des commodités de la vie ; et que d'user des biens pour choyer son corps , pour satisfaire ses sens , pour vivre dans la mollesse et dans le plaisir , c'étoit un désordre que la seule raison de l'homme condamnoit.
Je ne me refuserai rien , dites- vous, parce que j'ai de grands revenus , et une fortune qui sulliroit aux princes et aux souverains. Ainsi parle un riche prodigue dans son abondance. Hé bien , lui répond le satirique romain , et cette réponse n'est-elle pas
di«ne du christianisme? n'avez -vous rien de meil- o
leur à quoi employer ce que vous avez de trop ? n'y a-t-il point de pauvres qui gémissent ? les temples sont - ils décemment et religieusement entretenus ? pourquoi faut-il que tant de misérables soient aban- donnés ? pourquoi les maisons consacrées à la cha- rité publique ont- elles peine à subsister , pendant que vous êtes dans les délices ? serez-vous donc le seul qui vous ressentirez de votre prospérité ? n'y aura-t-ii que vous qui en jouirez, qui serez à votre aise ? Voilà comment raisoniioient des infidèles. Mais la morale de l'évangile va bien encore plus loin. Car , elle nous apprend que plus un chrétien est riche , plus il doit être pénitent , c'est-à-dire , plus il doit se retrancher les douceurs de la vie ; et que ces grandes maximes de renoncement , de dépouil- lement, de détachement , de crucifiement , si néces- saires au salut , sont beaucoup plus pour lui que pour le pauvre. Pourquoi" par trois excellentes rai- sons qu'en apporte saint Chryi,obiôiue. Comprenez-
SUR LES RICHESSES. 3l
les. Premièrement, dit ce saint docteur , parce que le riche est beaucoup plus exposé que le pauvre à la corruption des sens ; et que ses richesses le menant en état de pouvoir tout ce qu'il veut, elles le mettent dans une tentation continuelle de vouloir tout ce qu'il ne doit pas. Il est donc juste que , pour se ga- rantir de ce danger , il soit toujours en guerre contre lui-même ; et que regardant sa propre chair comme son plus redoutable ennemi , bien loin de lui fournir de quoi irriter ses appétits , il lui refuse même ce qui peut seulement les entretenir. Or , il a besoin pour cela , et d'une mortification salutaire , et d'une pauvreté de cœur qui le dégage , autant qu'il est possible , de toute affection terrestre. Secondement, parce qu'étant riche , il est communément plus chargé d'offenses , et plus redevable à la justice de Dieu : par conséquent plus obligé à ces satisfactions pénibles et mortiiiantes à quoi nous engage la qua- lité de coupables , et que Dieu, comme vengeur des crimes , exige de ceux qui les ont commis. Or , vivant dans le plaisir , accomplira-t-il un devoir si indispensable ? Le jeûne , la cendre , le cilice , selon la règle du Saint-Esprit , doivent être le partage des riches pécheurs ; et ce sont les riches pécheurs qui usent des mets les plus délicats , qui se parent des vêtemens les plus magnifiques. Comment soutenir devant Dieu une telle contradiction ? Il faut donc que le riche oublie ce qu'il est ; ou plutôt , que se souvenant de ce qu'il a été , et des innombrables désordres où il est tombé , il cesse de vivre en riche » pour vivre en pécheur converti. Enfin , poursuit
32 SÛR LES RICHESSES.
saint Chrysostôme , et ceci n'est qu'un éclaircisse- ment de la seconde raison , parce que le riche trouve dans sa condition des obstacles presque invincibles à la pénitence , qui néanmoins est la seule voie par où il puisse retourner à Dieu et se sauver : Nisi jiœnitentiam egeritis , omnes simili fer peribilis ; Si vous ne faites pénitence , vous périrez tous , disoit le Sauveur du monde. Or , vous , mon cher auditeur , qui goûtez au milieu de vos biens et dans le monde , tout ce que le monde a de pins doux , quelque universelle et quelque sévère que soit celle loi , vous la violez sans cesse et en tout. Le pauvre, par une heureuse nécessité , est éloigné de tout ce qui pourroit le corrompre. Le pauvre , pour peu qu'il corresponde à la grâce de son élat , conserve donc aisément l'innocence de son cœur. Le pauvre, s'il pèche par fragilité , trouve dans sa pauvreté même le remède de son péché , c'est-à-dire , une espèce de pénitence d'autant plus sûre , qu'elle est moins de son choix , et d'autant plus saiisfactoire , qu'elle est plus opposée à toutes bs inclinations de la nature. Mais vous , dont la bénédiction1 , aussi bien que celle d'Esaii , est dans la graisse de ia terre, quelque heureux que vous soyez dans Vidée du siècle , vous n'avez aucun de ces avantage?. Vous êtes plus dangereusement tenté , plus infailliblement vaincu , plus difficilement guéri: plus dangereusement tenté par l'esprit impur, plus infailliblement vaincu par la passion , plus difficilement guéri de vos habitudes criminelles. Il n'y auroit donc qu'un dégagement héroïque , tel que vous le prescrit saint Paul , et qui
consiste
SUR LES RICHESSES. 33
consiste à user de vos richesses comme n'en usant pas, lequel pût vous préserver de tous ces malheurs.
Mais si cela est , à quoi me servira mon bien ? Ah ! mon frère, répond saint Chrysostôme, êtes-vons encore assez aveugle pour croire que Dieu, quia réglé toutes choses , ait abandonné ce bien à votre discrétion , et qu'il ail prétendu vous le donner pour le dissiper à votre gré et selon les caprices de votre esprit ? Non , non ; ni sa bonté , ni sa sagesse , n'ont pu former ce dessein. Votre bien vous servira pour mille autres biens plus importaus et plus essentiels à quoi vous le devez rapporter ; il vous servira pour honorer Dieu , pour exercer la charité envers vos frères, pour en faire , comme dit l'Ecriture, le prix; de la rédemption de votre ame. Mais vous est-U même permis de penser que vous l'ayez reçu pour fomenter votre libertinage et votre impénitence? Tel est néanmoins l'abus qui règne aujourd'hui dans le monde, et dans le monde chrétien : parce qu'on est riche, on veut avoir, je ne dis pas suffisamment, mais abondamment, mais avec superfluité, avec pro- fusion , toutes les aises de la vie; et parce qu'il est impossible, parmi les aises de la vie, de conserver la pureté des moeurs , de là vient un débordement et une corruption générale.
Je ne parle point de ce qui s'entreprend et qui s'exécute par là de plus scandaleux. Car, à Dieu ne plaise que je veuille ici révéler ces abominations que l'esprit de Dieu faisoit voir au Prophète, lorsqu'après lui avoir ordonné de percer la muraille et de péné- trer dans les demeures les plus secrètes des enfans tome m. 3
34 SUR LES RICHESSES.
d'Israël , il lui découvrent ce qui s'y passoit de plus infâme : Fiji hominis , fode parietem , et çidebis abominaiiones pessimas (i) ; à Dieu ne plaise que je vous conduise , quoique seulement en esprit, dans les maisons de tant de riches voluptueux dont cette ville est remplie ; et que , tirant le rideau , je fasse paroitre comme sur la scène toutes les impuretés qui s'y commettent , et que je pourrois justement appeler les abominations de cette capitale : Ingredere , et vide abominationes pessimas , quas isti faciunt hic (2). Quelque précaution que je pusse prendre pour vous les représenter , votre pudeur en souffriroit. Je ne parle point des concubinages, dont l'argent pro- digué est le soutien ; des adultères , dont il est l'at- Irait; de mille autres péchés abominables dont il est la récompense. Car , dit saint Jérôme, c'est l'ar- gent qui séduit la simplicité des vierges , qui ébranle la constance des veuves , qui souille les mariages les plus honorables. C'est par les folles dépenses, où l'argent se consume , que l'on persuade qu'on aime et qu'on sait malheureusement se faire aimer ; que l'on est recherché des plus fières, que l'on triomphe même des prudes et des spirituelles; c'est par là que subsistent ces damnables commerces qui, dans les familles les mieux établies , causent tous les jours de si funestes divisions et de si tristes renversemens. On demande à quoi cet homme s'est ruiné , et l'on en est surpris ; mais voici d'où sa ruine est venue , et d'où elle a dû venir : une débauche secrète qu'il entretenoit , une passion à laquelle il (1) E^ech. 8. — (2) Ibid.
SUR LES RICHESSES. 35
a tout sacrifié, et pour laquelle il s'est piqué de n'épargner rien , voilà ce qui a épuisé ces revenus si clairs et si amples. La convoitise de la chair, cette sangsue , selon la parole de Salomon , qui crie toujours: Apporte , apporte , et qui ne dit ja- mais : C'est assez ; voilù ce qui dissipe les biens de la plupart des riches: encore si l'on n'y employoit que les biens ordinaires, le désordre seroit moins grand; mais ce que nous appelons par respect les biens de 1 Eglise, ces biens qui, de droit naturel et de droit divin , sont des biens sacrés , depuis que la piété des fidèles les a légués à Jésus-Christ dans la personne de ses ministres: voilà à quoi ils sont prostitués. Combien de fuis , 6 opprobre de notre religion ! combien de fois le revenu d'un bénéfice a-t-il été le prix d'une chasteté d'abord disputée , et enfin vendue à l'incontinence sacrilège d'un libertin , engagé par sa profession dans les fonctions les plus augustes du sacerdoce ? Je ne sais si le Prophète auroit pu en- chérir sur ce que je dis , ni s'il avoit vu de plus grandes abominations : Fade , et adhuc conversas videbis abominationes majores his (i). Mais laissons ces horreurs , et arrêtons-nous à ce que la coutume et l'esprit du siècle ont rendu , non-seulement sup- portable, mais louable, quoiqu'essentiellement op- posé aux lois de l'évangile et de la raison. Parce qu'on a du bien , on en veut jouir sans restriction , et dans toute l'étendue des désirs qu'un attachement infini à soi-même et à sa personne peut inspirer. Ou veut que le fruit des richesses soit tout ce qui peut
(i) Ezech. 3,
3.
36 SUR LES RICHESSES,
contribuer à. une vie commode , pour ne pas dire délicieuse : meubles curieux , équipages propres , nombre de domestiques , table bien servie, divertisse- mens agréables , logemens superbes, politesse et luxe partout. Luxe, ajoule saint Jérôme, qui insulte aux souffrances de Jésus-Christ , aussi bien qu'à la mi- sère des pauvres ; luxe à qui Dieu , dans i'Ecriture , a donné sa malédiction , quand il disoit , par la bouche d'un autre prophète: Et percutiam domum hiema- lem cum domo œsthrî , et pcribunt domus eburncœ , et disperd um habit 'a tores de domo voluptatis (i) ; Je détruirai ces maisons de plaisance, ces apparte- mens d'hiver et d'été; ces édifices qui semblent n'être construits que pour y faire habiter la volupté même , je les renverserai , et je déchargerai ma co- lère sur ceux qui y vivent comme ensevelis dans une molle oisiveté et dans un profond repos.
Tel est, à proportion des biens que chacun pos- sède , l'usage qu'en fait l'amour-propre quand il n'est pas combattu ni réglé par la mortification chrétienne. Or, j'ai dit , et il n'y a personne qui n'en convienne d'abord avec moi , que , tan i que les choses seront dans ce désordre , il ne faut pas espérer que la chair soit jamais sujette à l'esprit, ni l'esprit à Dieu : Lieras- sa tus est dilectus s et recalciîravit , paroles admi- rables de Moïse : Inerassatus , in/pinguatus , dila- tatus , dereliciuit Deum, faeiorrm suum 3 et recessit à Deo saluiari suc {2^) ; Ce peuple, autrefois chéri, s'est engraissé des biens qui lui avoient été confiés, et ensuite il est devenu rebelle: à mesure qu'il sVst
(i) Amos. 1 et 5, — (2) Deut. 3a.
SUR LES RICHESSES. 3j
rempli , qu'il s'est bien nourri , qu'il a vécu daus l'abondance, il a quitté Bit u , l'auteur de son être et de son salut. Et ne peut-on pas dire aussi que presque tous les riches sont des hommes corrompus , ou plu- tôt perdus par l'intempérance des passions charnelles qui les dominent? pourquoi? parce qu'ils ont tous les moyens de l'être , et qu'ils n'usent de leurs ri- chesses que pour assouvir leurs brutales cupidités : victimes réservées à la colère de Dieu et engraissées de ses propres biens! Combien en voyez-vous d'autres dans le monde ? combien en voyez-vous qui , dans l'opulence, s'étudient à mater leur corps et à le ré- duire en servitude ? un riclie continent ou pénitent, n'est-ce pas une espèce de miracle ?
Pleurez donc , mes frères , concluoit l'apôtre saint Jacques en parlant aux riches du siècle , pleurez , poussez de hauts cris dans la vue de tant de périls qui vous environnent , et des calamités qui doivent fondre sur vous: Agile niinc , divites ; plorate ulu- lantes in miseriis vestris , quœ advenient çobis(i).
Maintenant, vous vivez dans le faste et dans le luxe , dans la mollesse et dans le plaisir ; mais le temps viendra où vos biens vous seront enlevés , et où vous vous trouverez devant Dieu dans la dernière disette: Diçitiœ vestrœ putrefactœ sunt (2). La rouille qui rongera votre or et votre argent, portera témoi- gnage contre vous , et vous fera souvenir, niais trop tard , mais à votre confusion , mais à votre dé- sespoir, qu'il ne falloit pas mettre votre confiance dans des richesses périssables : Aururn et argentum
(1) Jacob. 5. — (2) IbicL
38 SUR LES RICHESSES.
vestrum œruginavit; etœrugo eorum in teslimonium vobis erit (i). Vous amassez de grands trésors; mais après avoir été pour vous sur la terre des trésors d'iniquité , ce seront , au jugement de Dieu , des tré- sors de colère et de vengeance : Thesaurisastis vobis ira m in novissimis diebus (2).
Cependant , voulez-vous en faire des trésors de justice et de sainteté ? après les avoir légitimement acquis, partagez-les avec les pauvres; cherchez-les, ces pauvres , dans les prisons , dans les hôpitaux , en tant de maisons particulières, disons mieux, dans ces tristes et sombres retraites où ils languissent; allez être témoins de leurs misères , et vous n'aurez jamais l'ame assez dure pour leur refuser votre se- cours: il y auroit là une inhumanité, une cruauté dont je ne vous puis croire capables; votre cœur s'attendrira pour eux , vos mains s'ouvriront en leur faveur , et ils vous serviront d'avocats et de protec- teurs auprès de Dieu : voilà le fruit solide que vous pouvez tirer de vos biens , voilà le saint emploi que vous en devez faire. Craignez le sort du mauvais riche; profitez de son exemple et de mon conseil. Et vous , pauvres, apprenez à vous consoler dans votre pauvreté, apprenez à l'estimer, puisqu'elle vous met à couvert des dangers et du malheur des riches ; toute nécessaire qu'elle est, faites-en une pauvreté volontaire , en l'acceptant avec soumission, et en la supportant avec patience. Car , que vous serviroit-il d'être pauvres, si vous brûliez en même temps du feu de l'avarice ? Qiiid tih ' prodest si egesfaculiate y
(1) Jacob. 5 — (2) Ibid.
SUR LES RICHESSES, 3«)
et ardes cnpiditate (i).p que vous serviroit d'être dépourvus de biens , si vous aviez le cœur plein de désirs ? Heureux les pauvres , mais les pauvres de cœur , les pauvres dégagés de toute affection aux richesses de la terre ! telle est la pauvreté que Jésus- Christ canonise dans son évangile , et qui convient à tous les états. C'est ainsi que nous pouvons tous être pauvres en ce monde , et mériter les biens im- mortels de l'autre , que je vous souhaite , etc.
(1) August.
POUR LE
VENDREDI DE LA SECONDE SEMAINE.
SUR L'ENFER.
Mortuus est autem et dives , et sepulttts est in inferno.
Or , le riche mourut aussi , et il fut enseveli dans l'enfer* En saint Luc, chap. 16.
Sire,
vVest le triste sort d'un riche du monde, dont il étoit parlé dans l'évangile d'hier, et je ne fais pas difficulté de le reprendre aujourd'hui , ce même évangile, pour en tirer un des plus terribles, mais des plus imporlans sujets que puissent traiter les pré- dicateurs dans la chaire de vérité II mourut, ce riche, ce mondain , comblé de biens dans la vie , et com- blé même d'honneurs après la mort ; car il est à croire qu'on lui fit de magnifiques funérailles , qu'on porta son corps en pompe et en cérémonie , qu'on lui érigea un superbe mausolée, et peut-être , tout pé- cheur qu'il avoit été , se trouva-t-il encore des ora- teurs pour faire publiquement son éloge , et pour lui donner la gloire des plus grandes vertus. Mais, le malheur pour lui, et le souverain malheur, c'est qu'au même temps que les hommes l'honoroient sur la terre, on lui rendoit ailleurs justice; et que son
sur l'enfer. 41
ame , portée devant le tribunal de Dieu , y reçut \ arrêt de sa condamnation, et fut toutà coup comme ensevelie dans l'enfer : alï'reuse image de ce qui n'ar- vive que trop communément aux riches et aux grands du siècle ! Mortuus est autcm et dives , et sepultus est in infemo (i). Que ne puis-je , chrétiens , en votis représentant toute l'horreur de celte damnation étemelle, vous apprendre à la craindre et à l'éviter ! Prêcher l'enfer à la cour, c'est un devoir du minis- tère ovangélique , et à Dieu ne plaise que , par une fausse prudence, ou par un lâche assujettissement au goût dépravé de ses auditeurs, le prédicateur passe une matière si essentielle, et ce point fonda- mental de notre religion. ]N'est-ce pas même à la cour , plus que partout ailleurs , que cette grande matière doit être traitée, et traitée dans toute sa force , puisque c'est à la cour qu'on est plus exposé à la malheureuse destinée du mauvais riche ? Je ne viens point vous donner de vaines terreurs , je ne prétends rien exagérer , ni rien outrer. Dans la chaire sainte où je parle , il n'est jamais permis de le faire, et la vérité que je vous annonce est déjà si terrible par elle-même, qu'il suffit, pour vous remplir d'une salutaire frayeur , de vous la proposer dans la sim- plicité de la foi : c'est ce que je vais faire dans ce discours, après que nous aurons salué Marie. Ave , Maria.
C'étoit une question que Dieu faisoit autrefois à Job , si jamais les portes de la mort lui avoient été
(i) Luc. 16.
'^2. SUR L'ENFER.
ouvertes , et s'il avoit vu ces prisons ténébreuses oit les âmes criminelles doivent éternellement subir les rigoureux châlimens de sa justice : Numquid apertœ sunt tibi portœ mortis , etostia tenebrosa çidisti^i)? Peut-être ce saint homme, tout éclairé qu'il étoit, ne put-il répondre à cette demande : car l'Ecriture nous apprend que Jésus-Christ seul devoit ouvrir ces portes de l'enfer et de la mort ; et c'est ainsi qu'il s'en est déclaré lui-même dans l'Apocalypse , en nous di- sant qu'il a dans les mains les clefs de la mort et de l'enfer : Egohabeo claves mortis et inferni (2). Mais depuis que cet homme-Dieu nous a apporté ces clefs mystérieuses , depuis qu'il nous a fait l'ouverture de ces lieux de ténèbres , et que , par les divins oracles de son évangile , il nous a révélé tout ce qui se passe dans la triste demeure des damnés , il ne tient qu'à nous d'en avoir une connoissance parfaite. Si donc maintenant Dieu nous demandoit à nous-mêmes : Numquid apertœ sunt tibi portœ mortis , et ostia tenebrosa vidisti? Avez-vous vu cet abime où je tiens les impies enfermés , pour exercer sur eux toutes mes vengeances? nous serions inexcusables de ne pas lui répondre : Oui , Seigneur s je l'ai vu , je l'ai considéré , j'en ai fait le sujet de mes plus sé- rieuses réflexions , et j'en ai tiré toutes les lumières qui peuvent servir à la conduite de ma vie. C'est ce que je veux encore aujourd'hui , chrétiens , vous re- mettre devant les yeux pour l'édification de vos âmes ; je veux vous faire voir ce que c'est que l'enfer , en quoi consistent les tourmens de l'enfer , quelles sont (1) Joli. 38. — (2) Apoc. i.
SUR L'ENFER. 43
les propriétés essentielles des tourmens de l'enfer; et parce que ce sujet est infini , je me borne à la pen- sée du pape Innocent III , dans son excellent Traité du Mépris du monde , où il nous dit que les réprou- vés souffrent en trois manières différentes; savoir: par le souvenir du passé, par la douleur du présent, et par le désespoir d'obtenir jamais grâce dans l'ave- nir : His çermis tripliciter lacerons „ qffiiget mc- moriâ , torquebit angustiâ , sera turbabit pœniten- tiâ (1). Le souvenir du passé les déchire, la douleur du présent les accable , la vue de l'avenir les déses- père : en trois mots , voilà le partage de ce discours. Etat malheureux du réprouvé que le passé déchire par les plus mortels regrets , que le présent accable par la plus cruelle douleur, que l'avenir désole par le plus affreux désespoir, est-il un sujet plus digne de votre attention ?
PREMIÈRE PARTIE.
C'est le souvenir du passé qui doit faire la pre- mière peine des âmes réprouvées : souvenir qui les tourmentera vivement, qui les tourmentera éternel- lement , qui les tourmentera sans interruption et sans relâche, qui les tourmentera sans partage et sans di- vision , qui les tourmentera en toutes les manières que la justice d'un Dieu , aidée de sa toute-puissance , est capable de lui suggérer ; mais ce qu'il y a de plus déplorable , qui n'aura point d'autre effet , en les tourmentant, que de les faire souffrir et de les tour- menter. Voilà, chrétiens, la première idée que je
(1) Innocent . pape.
44 sur l'enfer.
conçois de l'état d'une arae dans l'enfer, et de sa réprobation. Fili t recordare quia rccepisti bona in vitâ tuà (i) : Souvenez-vous, mon tils , dit Abraham au riche malheureux , que vous avez en les biens de la vie : mais souvenez-vous au même temps de l'abus que vous en avez fait. Deux vues , reprend suint Chrysostôme , bien affligeantes pour un damné : la vue des biens dont il aura fait un si criminel usage, et la vue des maux qu'il aura commis. L'une et l'autre, suivant le dessein de Jésus-Christ , également né- cessaires pour arrêter les emportemi!:s de nos pas- sions , et pour nous affermir dans les voies de la sagesse chrétienne.
Première vue qui tourmentera le réprouvé : les biens de la terre qu'il possédoit, et dont il faisoit le prétendu bonheur de sa vie, mais qui , par le plus triste changement , feront son supplice et lui cau- seront les plus mortels regrets. Ce ne sera pas de les avoir perdus; car, quelque attachement qu'il y ait eu, il ne sera pas en état d'en être touché , et il u'en connoîiru que trop la vanité et le néant; mais de les avoir aimés préférablement à sou salut éternel , mais de s'en être servi contre Dieu , mais de les avoir employés à se perdre soi-même. Ah ! dira ce riche, déchiré du plus cruel et du plus vif repentir; car c'est ainsi que le Saint-Esprit fait parler les réprou- vés dans l'Ecriture : Si j'avois ménagé selon Dieu ces biens de la fortune ; si, conformément aux lois du christianisme et aux obligations de mon état, j en avois assisté les pauvres ; si , par un zèle de religion
(1) Luc. 16.
sur l'enfer. 4o
et de charité , je les avois partagés entre Jésus-Christ et moi; si, les regardant comme des lalens dont je n'avois que la simple administration, je les avois fait profiter, en les appliquant aux œuvres de miséri- corde et de piété ; si , comme un dispensateur fidèle , j'en avois rapporté le fruit au service et à la gloire du maître de qui je les tenois , et qui me les avoit con- fiés; ces biens , dont la mort m'a dépouillé , seroient maintenant pour moi un trésor de mérites et un fonds de bonheur pour l'éternité. Les hommes m'en loue- roient sur la terre , et Dieu m'en récompenseroit dans le ciel. Mais parce qu'un désir insatiable d'amas- ser et d'avoir me les a fait retenir impitoyablement malgré les misères de tant de pauvres , à qui je n'en. ai point fait part; mais parce qu'un luxe immodéré, et sans autre règle que l'esprit du monde , me les a fait prodiguer en des dépenses vaines et superflues ; mais parce qu'un assujettissement honteux à mes sens me les a fait consumer en des excès et en des intempérances criminelles ; mais parce qu'une détes- table ambition de me pousser et de m élever , ou une passion aveugle d'enrichir des enfans et des héritiers qui sont aujourd'hui des libertins, et peut-être des ingrats, me les a fait rechercher contre toutes les lois de la justice et aux dépens de ma conscience, il faut que ces mêmes biens où je mettois toute mon espérance et toute ma félicité , deviennent mes pro- pres bourreaux.
Pensée d'autant plus désolante, que , faisant en- suite la plus triste comparaison , il se retracera l'idée de ce souverain bien qu'il aura perdu , et pourquoi J
46 SUR L'ENFER,
pour des biens périssables et passager?. Cette convic- tion sensible qui lui restera, et qui lui sera toujours présente, qu'il a peulu son. vrai bien, son unique bien , pour de faux biens et même de faux biens dans l'estime des hommes 9 pour un vain intérêt qui l'a aveuglé , pour un honneur chimérique et imaginaire dont il s'est entêté , pour un plaisir sensuel et brutal à quoi il s'est abandonné , le dépit mortel qu'il en concevra contre lui-même, et qui lui fera dire, avec bien plus de sujet qu'au fils de Saiil : Gustans gus- tavi paululùm mellis , et ecce morior (1) ; Pour quelques douceurs que j'ai goûtées, pour quelques plaisirs que ma raison me disputoit, et dont ma cons- cience m'a presque ôté , par ses reproches , tout le sentiment , je me vois condamné à boire le calice de la colère de Dieu, ce calice de fiel et d'amertume , ce calice qu'il a détrempé dans le jour de sa fureur, et qu'il réserve à ses ennemis: tout cela , encore une fois , fera naître dans son ame ce ver intérieur qui le rongera : Rccordare , fjiiia recepisti bona in vitâ tuâ (2). Ainsi nous nous servons dans la vie des biens de Dieu contre Dieu ; et Dieu , à son tour, s'en servira contre nous ; et comme nous en faisons les instrumens de notre malice pour l'offenser , il en fera, dit saint Grégoire, les instrumens de sa justice pour nous punir. El cela , comment ? toujours par la pen- sée et le souvenir : Rccordare,
Mais si l'abus des dons naturels et des biens de la terre doit faire dans l'aine du pécheur une impression si violente , que sera-ce de l'abus des grâces et des
(1) 1. Reg. 14 (2) Luc. 16.
sur l'enfer. 47
dons surnaturels , qui , pesé au poids du sanctuaire de Dieu et par rapport à la damnation , aura des con- séquences encore bien plus funestes ? Car , qui peut dire quelle sera la désolation d'un réprouvé , lors- qu'il se représentera à lui-même ( or „ il se le repré- sentera toujours ) , combien de secours, combien de moyens de salut il se sera rendus inutiles, combien de lumières il aura étouffées , combien d'inspirations il aura rejetées , combien de sacremens il aura négli- gés ou profanés; à combien d'instructions , à com- bien de remontrances il se sera endurci; à combien d'exemples il aura été insensible, soit par une force d'esprit prétendue, dont il se piquoit dans son im- piété, soit par une lâcheté et une délicatesse qu'il ne s'est jamais efforcé de vaincre ? Ah ! si j'avois seule- ment été fidèle à une partie de ces grâces dont Dieu me prévenoit; si j'avois, pour suivre la voix qui m'ap- peloit , etquim'appeloit si souvent, quim'appeloit si fortement , renoncé à l'esclavage du monde et de la chair , je meserois sanctifié , j'auroispart à l'héritage des enfans de Dieu , je posséderais avec eux le même royaume : mais parce que je les ai reçues en vain , ces grâces si précieuses , parce que je les ai reçues avec indifférence et sans aucun retour , parce que je les ai méprisées , parce que je les ai même com- battues , et que, par mon obstination , elles ne m'ont pas attiré ni converti à Dieu , elles s élèvent contre moi pour me persécuter et pour venger Dieu. Au lieu de ces saintes tristesses , au lieu de ces saints remords, au lieu de ces contritions salutaires et vivi- fiantes qu'elles dévoient exciter dans mon cœur ,
48 sur l'enfer.
elles me causent à présent des remords , mais des remords qui me déchirent ; elles me causent des tris- tesses, mais des tristesses qui m'accablent; elles me causent des repentirs , mais des repentirs qui me percent , qui me transportent , qui vont jusqn à la fureur , jusqu'à la rage : Rccordare.
Or , puisque Dieu fera servir jusqu'à ses grâces pour tourmenter le pécheur , jugez de là ce qu'il aura à souffrir, ce pécheur réprouvé , du souvenir et de la vue de ses crimes., dont la propriété la plus natu- relle est de devenir le supplice de ceux mêmes qui les ont commis. Non , non , dit saint Chrysostôme , il ne faudra point de démons , point de spectres pour faire de l'enfer un lieu de tourment. Ce que chacun y apportera de crimes , voilà les démons auxquels il sera livré. Ces impuretés abominables, ces injustices énormes , ces profanations des choses saintes , ces mépris déclarés de Dieu , ces haines invétérées con- tre le prochain , ces perfidies et ces trahisons, ces artifices de l'hypocrisie, ces scandales de l'athéisme , ces emportemens de la vengeance, ces raffmemens de la médisance , ces noires impostures de la calom- nie , tant d'autres iniquités dont je ne puis faire le dénombrement , ce sont là les monstres qui investi- ront le réprouvé, qui l'assiégeront , qui le saisiront des plus vives frayeurs.
Et il n'est pas absolument nécessaire d'être chré- tien pour être persuadé de ce que je dis, puisque les païens eux-mêmes l'ont reconnu , et qu'ils en ont fait la matière de leurs fables. Or, ce que nous appelons leurs fables, comme remarque fort bien S. Augustin,
li'étoit
sur l'enfer. 49
u'étoit au fond rien aulre chose que les mystères les plus sublimes de leur théologie, et les principes les mieux établis de leur morale. Ils ne les proposaient aux peuples que sous des fictions; mais ces fictions renfermoient la même vérité que la foi nous ensei- gne ; et, malgré le libertinage des athées qui vivent aujourd'hui parmi nous , ces infidèles du paganisme nous rendent un témoignage tout conforme à celui des prophètes et des apôtres , savoir : qu'il y a un enfer, et qu'une des grandes peines de l'enfer sera d'avoir péché et de s'être souillé de crimes dans la vie : lïecordare.
Mais ces crimes ne seront plus: il est vrai, reprend saint Bernard , ils ne seront plus dans la réalité de leur être ; mais ils seront encore dans la pensée et dans le souvenir. Or , c'est par le souvenir et par la pensée qu'ils feront souffrir une ame réprouvée de Dieu. Transierunt à manu , scd non transierunt à mente (i). Ils ne seront plus, ajoute ce Père, mais ils auront élé , et il ne sera plus au pouvoir ni du pé- cheur , ni de Dieu même , qu'ils n'aient pas été. Or, ils ne tourmentent ni dans l'enfer , ni sur la terre , que parce qu'ils ont élé ; et de là vient qu'ils tourmentent lors même qu'ils ne sont plus , ou plutôt qu'ils ne commencent à tourmenter que quand ils ne sont plus. Et parce que n'être plus et avoir élé , sont deux termes infinis qui égaleront l'éternité de Dieu , et qui sub- sisteront dans leur manière de subsister autant que Dieu sera Dieu , ces crimes , qui ont été et qui ne se- ront plus , auront , s'il m'est permis de parler ainsi ,
(i) Bcm.
TOME III. i
5o sur l'enfek.
une activité éternelle dans l'enfer pour tourmenter le réprouvé. Ils ne lont contenté qu'un moment pen- dant qu'il les commeltoit , et ils le tourmenteront éternellement quand il ne les commettra plus: pour- quoi? belle raison de saint Augustin : Parce que chaque chose , dit-il , agit selon l'étendue de sa du- rée. Or, le présent qui fait le plaisir du pécheur , combien est- U présent? un instant, et rien davan- tage; et voilà pourquoi le pécheur l'a si peu goûté; au lieu que le passé qui le tourmentera sera toujours passé, et que, comme passé , n'ayant point de lin , il faudra, par une nécessité indispensable, qu'il se fasse toujours sentir : In œternum ergd necesse est cruciet , conclut admirablement saint Bernard , quod in œternum te jccisse memineris (i). Voyez, pour- sui: il, ce qui arrive tous les jours à une ame inno- cente , lorsque , par une fragilité malheureuse , elle vient à oublier Dieu et à s'oublier elle-même. Cette femme avoit de l'honneur , elle avoit aimé jusque-là son devoir; mais enfin, une poursuite opiniâtre l'a fait succomber : quel repentir , quelle douleur , quelle confusion de sa lâcheté , quelle horreur de son crime! Elle voudroit le pouvoir racheter aux dépens de mille vies; et si la chose étoit encore au point d'en délibérer , il n'y auroit point de mort qu'elle n'ac- ceptât , plutôt que de donner un si criminel et un si honteux consentement : mais il n'y a plus de retour; et toujours il sera vrai qu'elle s'est abandonnée à 1 in- famie et à l'opprobre du péché. Voilà ce qui produit et ce qui entretient dans elle ce fonds d'amertume
(i) Bera.
sur l'enfer* 5l
qu'elle porte quelquefois jusqu'au tombeau. Voyez ce qui arrive à un homme emporté , lorsque , dans l'ardeur de sa passion , il commet une action noire , un homicide , un assassinat. A peine a-t-il fait le coup , que son esprit se trouble , que son sens s'égare, qu'il n'a plus de paix , presque plus de raison. Que ne feroit-il pas, que ne donneroit-il pas, que ne seroit-il pas prêt à endurer pour être encore à com- mettre ce qu'il a commis et ce qu'il n'est plus en état de réparer? Or , ce n'est là qu'une figure et qu'une ombre de Tenier; parce que , d'avoir péché , sera quelque chose d'éternel, il faudra, par une dure, mais juste loi, que le tourment le soit aussi, et que l'ame soit malheureuse pour jamais, parce qu'elle ne cessera jamais de se souvenir qu'elle a été un moment coupable: Nam etsi facere in iemjore fuit , secl Jecisse in œternum manetif). Qui seroit bien péné- tré de celte pensée , de quel œil envisageroit-il le péché, et qu'épargne roit-il pour s'en préserver ?
Ajoutez que les crimes de la vie et tant de désor- dres , se présenteront tous à la fois aux yeux du ré- prouvé , et tous à la fois le tourmenteront. Il ne les a commis que par intervalles et par succession, au- jourd'hui l'un, demain l'autre; s il y a donc senti quelque douceur , ce n'a été que par parties : mais , dans son tourment , il n'y aura ni succession , ni par- tage*, Dieu le ramassera tout entier dans chaque ins- tant; et ces crimes qui, considérés comme présens, se trouvent dispersés dans une longue suite de jours, de mois , d'années, se réuniront tous dans le passé ,
(i) Bon.
$2 SUR L'ENFER.
parce qu'il sera vrai en même temps de dire qu'Us sont tous passés. Ainsi tous , par une vertu indivi- sible , ils concourront à l'effet malheureux de la damnation. Or , imaginez-vous ce qu'ils seront tous ensemble, puisqu'un seul suffiroit pour former l'en- fer. Ah î chrétiens , ne vous rebutez pas de la sup- position que je vais faire : peut-être blessera-t-elle la délicatesse de vos esprits; mais plût à Dieu que par là même elle pût vous inspirer une sainte horreur de la corruption de vos cœurs. Si l'on venoit à remuer une eau bourbeuse et dormante , et qu'exposant de- vant vous toutes les immondices qu'elle renferme , on vous forçât à en soutenir toujours la vue, ce seroit pour vous , non pas un spectacle , mais un supplice , mais un martyre aussi rigoureux qu'humi- liant. Or telle , et bien plus insoutenable encore, est la pijine que Dieu réserve , dans l'enfer , à une ame , par exemple , sensuelle et impudique. Il lui fera voir du même coup-d'oeil tout ce qu'il y a eu dans elle, par la concupiscence de la chair, de plus sale et de plus infect. Consentemens secrets, désirs criminels , espérances conçues, occasions cherchées, commerces scandaleux, entretiens lascifs , libertés , regards, dis- solutions , mollesses, il lui rendra tout cela présent; et, la fixant à cet objet dont rien ne pourra plus la détourner: Regarde , lui dira-l-il à chaque moment de l'éternité, voilà les suites de Ion incontinence, voilà ce qu'a produit ton cœur.
Que concevez-vous de plus intolérable que ce monstrueux amas d'impuretés? Jugez-en par ce que nous éprouvons dans ces revues plus générales et
sur l'enfer. 53
plus exactes de nos consciences. Quelle honte, quand tout à coup cette innombrable multitude de péchés se développe devant nos yeux? Mais si cet'e honte, toute surnaturelle et toute divine qu'elle est, si cette honte , lors même qu'elle est l'effet de la grâce , lors même qu'elle est le principe de notre réconciliation avec Dieu, nous tient lieu néanmoins de peine, et dune peine que nous cherchons tant à éviter , que sera-ce de la honte des réprouvés et du sentiment qu'ils en auront ? Ah ! Seigneur , s'écrioit David , dans la ferveur de sa pénitence , je ne puis plus vivre , et je suis hors de moi-même , quand je considère mes iniquités , et que je les vois multipliées à l'infini : j'en suis ému jusque dans la moelle de mes os : Non estpax ossibus meis àfacie peccalorum mcorum (1). C'étoit un roi, chrétiens, et un roi dans la prospé- rité , un roi élevé au plus haut point de la félicité humaine : cependant, il étoit troublé, il étoit saisi, il étoit consterné à la vue de cette affreuse scène qui lui retraçoit ses égaremens et ses désordres. Concluez donc quel sera l'état d'une ame qui, enlevée de la terre , et d'ailleurs bannie du séjour de sa béatitude céleste, se trouvera comme toute recueillie dans le souvenir de son péché ; aura incessamment cette pensée : J'ai péché ; se dira incessamment à elle- même: J'ai péché, et y pensera, et se le dira , sans jamais le pouvoir détruire , ce péché qu'elle haïra, qu'elle abhorrera comme la source irrémédiable de son malheur.
Et voilà notre leçon , chrétiens. Le mauvais riche (0 Ps. 37.
54 SUR L ENFER.
souîiaita que ses frères, encore vivans sur la terre , pussent au moins profiter oie son exemple. Dieu ne le voulut pas. Peut-être s'étoient-ils rendus indignes de cette grâce , et peut-être un des grands châtimens que Dieu exerça sur eux , fut de ne leur pas faire sa- \uir le funeste état de leur frère dans l'enfer. Mais ce que Dieu ne leur accorda pas , il nous l'accorde aujourd'hui: il veut que l'exemple de ce réprouvé nous instruise, que sa folie , pour ainsi dire , fasse notre prudence , et que le regret qu il ressent du passé, nous serve à réformer et à sanctifier le pré- sent et l'avenir. Il est vrai que Dieu ne nous envoie pour cela ni Lazare , ni aucun des morts, parce qu'il piétend que sa parole écrite dans son évangile, et annoncée par ses ministres, doit être plus convain- cante et plus infaillible pour nous , que le rapport de Lazare et celui de tous les morts.
Nous nous figurons quelquefois que la résurrection d'un mort et la parole d'une ame revenue de l'enfer , seroit d'un grand poids pour faire impression sur nos esprits , et pour nous convertir. Abus, chrétiens; et puisque nous n'écoutons ni Moïse, ni les prophètes, c'est-à-dire , ni la parole de Jésus-Christ , ni celle de ses prédicateurs , nous trouverions bien encore des raisons pour contester et pour rejeter tout autre témoignage : outre qu'il n'est pas de la providence de Dieu , d'user de ces moyens extraordinaires , tandis que nous en avons d'autres qui peuvent suf- fire. C'est de là, dit saint Augustin , que Dieu n'a jamais fait de miracle pour confondre l'athéisme ; parce que l'athéisme est plus que suOisamment con-
SUR l'enfeu. 55
fondu par la voix de toute la nature. Ainsi il se con- tente , pour notre instruction , de nous donner l'exemple du riche réprouvé. Mais que faisons-nous, mes chers auditeurs ? appliquez - vous , s'il vous plaît , à cette morale. Bien loin de profiter de cet exemple , nous ne profitons pas même de notre propre expérience ; car , dès cette vie , nous avons une expérience sensible du repentir des damnés: et quelle est-elle ? le trouble et le remords du péché , dès que nous l'avons commis : trouble , remords , image tout à la fois et peine de l'enfer. Car, qu'est- ce que ce remords du péché , cette honte que l'on en conçoit , ce reproche que l'on se fait à soi-même et malgré soi-même , cette peine à souffrir qu'on nous le fasse d'ailleurs , qu'est-ce que cela , sinon une voix secrète qui nous dit qu'il y a un enfer , et que déjà nous le portons en quelque sorte au-dedans de nous- mêmes ? Mais voici notre désordre , chrétiens : pour pécher plus librement et plus impunément , nous tâ- chons à nous défaire peu à peu de cet enfer anticipé , et , si j'ose m'exprimer ainsi, de cet enfer temporel qui tourmente nos consciences , mais qui pourroit être pour nous un enfer salutaire , en nous préservant de l'enfer éternel. C'est-à-dire , que nous étouffons en nous le remords du péché , qui , selon saint Chrysos- tôme , est comme une dernière grâce dans l'ordre de la prédestination et du salut; et parce que ce re- mords est inséparable de l'idée d'un Dieu , de l'idée d'une Providence , de l'idée d'une vie immortelle ; je veux dire , parce qu'il est impossible de croire un Dieu , de croire une Providence , de croire une vie
5G sur l'enfer.
immortelle , et de ne pas sentir ce remords , pour nous affranchir de ce remords , nous tachons à nous aveugler sur ces points capitaux de la religion ; du moins nous lâchons à en douter , et à ne les croire qu'à demi: car il faudrait en venir là pour trouver la paix dans le péché ; mais nous avons beau faire des ef- forts , nous avons beau raisonner et disputer , ce ver du péché ne meurt pas pour cela , et , dès cette vie même , nous n'aurons jamais l'avantage de nous en être absolument délivrés. Il y aura toujours des heures et des temps où il reviendra tout de nouveau nous piquer : ce sera au milieu de nos plaisirs et dans les momens les plus doux en apparence. Des millions d'autres plus déterminés et plus impies que vous , en en ont fait mille fois et en font tous les jours la triste épreuve. Que dis-je ? les souverains mêmes et les monarques de la terre ne peuvent l'anéantir. Ils se défendent de tout, mais ils ne sauraient se défendre d'eux-mêmes, et leur péché monte avec eux jusque sur le trône pour les persécuter.
Déplorable condition , mes frères, que celle du pécheur , puisqu'en quelque état qu'il se trouve , soit dans le terme de la réprobation après la mort, soit dans la voie qui y conduit pendant la vie , son péché est partout pour lui un enfer inévitable. Mais quel remède ? je vous l'ai dit: c'est de bien ménager dès à présent ce remords du péché , dont le mauvais riche ne peut plus faire un bon usage ; c'est de ce re- mords, si nous le voulons , que dépend notre con- version. Que fais-je donc , chrétiens , si je suis fidèle à la grâce? au lieu d'étouffer ce remords du péché ,
SUR L'ENFER. S;
comme l'impie et le libertin , je le réveille , an con- traire , je l'excite en moi par de fréquentes et de so- lides réflexions. Ce que feront éternellement les dam- nés par une nécessité rigoureuse , en considérant toujours , malgré eux , les suites funestes de leur pé- ché, je le fais par une sage précaution. Je repasse tous les jours devant Dieu dans l'amertume démon cœur, comme le saint roi Ezéchias , le nombre de mes an- nées : Recogitobo libi annos meos in amariiudine animœ meœ (1). Je dis à Dieu: Ah! Seigneur, si mon péché me fait maintenant tant de peine, que se- roit-ce dans l'enfer ? Je ne me contente pas de cela : je demande à Dieu ce remords comme une des grâces les plus spéciales qu il puisse donner à ses élus , quand la passion les a précipités dans l'abîme du péché. Je le prie de me reprendre , non pas dans sa colère , mais selon cet esprit de miséricorde , qui n'est pas seulement le consolateur, mais le censeur du monde, et qui , comme censeur , en devient le réformateur : Arguet mundum de peccato (2). Je vais encore plus avant: j'anticipe ce remords , je raisonne avec moi- même , et je me demande : Quel fruit tirerai-je de ce péché ? quand je l'aurai commis , voudrois-je l'avoir fait, et que m'en restera-t-il autre chose que le remords et la confusion ? pourquoi donc faire maintenant ce qu alors je voudrois n'avoir jamais fait ? C'est ainsi que je m'instruis , que je m'encourage à tenir ferme contre les tentations du monde et de la chair , à résister dans les occasions les plus dange- reuses et dans les momens les plus critiques , à ne
(1) Isaï. 38 (a) Joan. iô.
58 sur l'enfer.
ménager rien pour me garantir de cette affreuse dam- nation , où le réprouvé n'a pas seulement à souffrir du passé par le plus mortel regret, mais du présent par le supplice le plus douloureux. C'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Un des souhaits de saint Bernard, et ce qu'il de- mandoit avec plus d'ardeur, expliquant ces paroles du Prophète: Descendant in infernum viv entes {\) , c'étoit que les pécheurs descendissent en esprit et par la pensée dans l'enfer ; ne doutant pas que la vue de cet affreux séjour et des tourmens qu'on y endure , ne dût faire la plus vive impression sur leurs cœurs , et convaincu qu il n'y avoit point de moyen plus assuré pour ne pas tomber, après la mort, dans ce lieu de misères , que d'y descendre sou- vent par la réflexion pendant la vie: Descendant in infernum viventcs , ne descendant morientes (2). .Mais pour l'entier accomplissement du souhait de saint Bernard, il faudroit , chrétiens, que nous y pussions descendre avec les mêmes connoissances , et , s'il étoit possible , avec la même expérience que les damnés , afin d'en pouvoir juger comme eux, et d'en tirer au même temps des conséquences qui leur sont désormais inutiles , mais qui nous peuvent être encore si salutaires. Car de descendre en esprit dans l'enfer avec des lumières aussi foibles que les nôtres , avec une imagination aussi dissipée que la nôtre , sur- tout avec une insensibilité pour les choses de Dieu
{1) Pî. ô^. — (a) Bera»
sur l'enfek. 5g
aussi prodigieuse que la nôtre ; c'est presque faire sans fruit, ce que saint Bernard se proposoit comme un des remèdes les plus efficaces pour nous ramener de nos égarëmens , et nous corriger de nos désor- dres. Ah ! dit saint Augustin , qui pourroit mainte- nant comprendre ce que comprend un damné ! qui pourroit avoir dans une profonde méditation , les mêmes idées qu'il a de son étal présent au milieu des flammes ! Tâchons de les avoir , chrétiens ; et puisque ce n'est pas encore assez pour nous de descendre spirituellement dans l'enfer, entrons dans les senli- niens d'une ame réprouvée , substituons ses lumières aux nôtres , etreconnoissons combien c'est une chose terrible, que de tomber entre les mains du Dieu vi- vant : Horrendum est inciderein m anus Dei viven* tis (i). Que fait-elle , cette ame malheureuse, ou eu quel état est-elle ? elle se voit séparée de Dieu , elle se voit au milieu d'un feu dont elle est la triste victime. Double peine : l'une et l'autre parfaitement représentées par Jésus-Christ dans le riche de l'évan- gile.
Elle se voit séparée de Dieu ; voilà l'essentiel et comme le fonds de sa réprobation. Elevans autem ocuîos suos cùm esset in tor mentis 9 v/'di't Abraham à longé , et Lazarum in sinu cjus (2.) ; Ce riche , dit le Sauveur du monde , du lieu de son tourment levant les yeux , aperçut de loin Abraham , et Lazare dans son sein. Il le voyoit, ce saint patriarche , dans un éloignement infini: A longe ; et c'est ce qui le désoloit. Il s'en voyoit séparé par un chaos , c'est-
(0 Hebr. 10. - (a) Luc. 16.
6o sur l'enfer.
à-dirc , par «ne vaste distance; tellement qu'entre Abraham et lui, îlnepouvoit plus y avoir nulle com- munication. Magnum chaos inter vos et nos jirma- iurn est (y) ; et c'est ce qui le désespéroit. Or , s'il se voyoit si loin d'Abraham , il se voyoit encore , dit saint Ambroise, bien plus éloigné de Dieu : Si Abra- ham à longé , quanta longiùs à Deo (2) ; et cette séparation de Dieu étoit bien encore un autre sup- plice pour lui.
Car , qu'est-ce que d'être séparé de Dieu ? Ah ï chrétiens , quelle parole ! la comprenez-vous ? Sé- paré de Dieu , c'est-à-dire , privé absolument de Dieu. Séparé de Dieu , c'est-à-dire , condamné à n'avoir plus de Dieu, si ce n'est un Dieu ennemi, un Dieu vengeur. Séparé de Dieu , c'est-à-dire , déchu de tout droit à l'éternelle possession du premier de tous les êtres , du plus excellent de tous les êtres , du souverain Etre , qui est Dieu. Peine , dit saint Ber- nard, qui ne se peut mesurer que par l'infinité de Dieu , puisque cette peine est la privation de Dieu même, et par conséquent qu'elle est grande à pro- portion que Dieu est grand : Hœc enim tanta pœna, quantus ille (3). Ainsi , comme Dieu disoit à un juste , dans l'Ecriture : Ero mer ces tua magna ni- mis (4) ; C'est moi-même qui serai ta récompense ; et je la serai en me donnant à toi, parce que je n'ai rien de plus grand ni de meilleur à te donner que moi-même , il pourra dire à un réprouvé : C'est moi qui serai ton supplice ; et je le serai en t'éloignant de moi : car je n'ai rien , dans les trésors de ma
(1) Luc. 16. — (2) Auibr. — (5) Bern. (4) Gènes. i5.
sur l'enfer. 6i
colère, de plus formidable que cet éloignement et cette entière séparation de moi-même. En effet , chré- tiens , ces trois pensées que le réprouvé aura toujours présentes : Dieu n'est plus à moi , et je ne suis plus à lui ; Dieu n'est plus pour moi., et je ne suis plus pour lui ; Dieu n'est plus dans moi ni avec moi, et je ne suis plus dans lui ni avec lui ; ces trois affligeantes pensées ne seront-elles pas capables de faire son en- fer? Or c'est ce qui se vérifiera , ce qui s'accomplira dans autant de créatures que Dieu en réprouvera. Du moment que Dieu prononcera à une ame ce redou- table arrêt : Retirez-vous , il se dépouillera , pour ainsi dire , de tous ses droits sur elle , hors ceux que la nécessité de son domaine ne lui permettra pas d'aliéner ; et cette ame , si je puis encore parler de la sorte , perdra elle-même tous ses droits sur Dieu. Ame , non-seulement indigne de le posséder , mais indigne même de lui appartenir. Dieu la répudiera , souffrez cette expression, et elle répudiera Dieu; et dans ce divorce mutuel , elle trouvera la consomma- tion de son malheur. Dès cette vie , ce terrible mys- tère de la perte d'un Dieu , commence déjà dans la personne des pécheurs; Dieu et l'ame par le péché se séparent , et se séparent jusqu'à se renoncer l'un l'autre : Voca nomen e/'us : non populus meus (i) ; Prophète , disoit Dieu , n'appelle plus ce peuple mon peuple: il a cessé de l'être; et la qualité que tu dois désormais lui donner , c'est qu'il ne l'est plus : Voca nomen ejus , non populus meus. Voilà son nom et le caractère qu'il portera; car, dAs qu\l m'a oublié
(i) Osée. 1.
62 sur l'enfer.
pour suivre des dieux étrangers , il m'a renonce comme son Dieu , et je le renonce pour mon peu- ple : Quia vos îion populus meus , et ego non cro vester*
Et ce langage est si ordinaire à Dieu dans les saints livres, que quand les Israélites , par une monstrueuse idolâtrie, eurent sacrifié au veau d'or dans le désert, Dieu , ému de colère et irrité contre eux , n'en parla plus à Moïse que dans ces termes : Vade , descende , peccavit populus tuus (i); Va, Moïse, descends de la montagne , et tu verras le crime que ton peuple a commis. Prenez garde , chrétiens , Dieu les appelle le peuple de Moïse , et non le sien ; comme si ce peuple n'eût plus été à lui , ni lui à eux , depuis qu'ils étoient tombés dans l'infidélité. Mais ces paroles , dit saint Chrysostôme , qui ne sont , pour ainsi dire, que comminatoires dans cette vie, et qui tout au plus n'ont qu'une partie de leur effet , puisqu'elles n'ôtent pas à une ame 1 espérance ni les moyens de réparer la perte qu'elle a faite , s'accompliront entièrement et à la lettre dans un réprouvé. Plus d'alliance entre Dieu et lui; plus d'union : comme si Dieu lui disoit: Ton libertinage l'a fait souhaiter de n'avoir point de Dieu, tu n'en auras jamais : lu n'as pas voulu con- r.oitre ton Dieu , tu ne le verras et tu ne le connaîtras jamais : tu ne t'es pas mis en peine de chercher Dieu quand tu le pouvois trouver; tu le chercheras , et lu ne le trouveras jamais ; et ce qui faisoit ton impiété , c'est ce qui fera désormais ta peine : quand Dieu vou- loit être à toi , tului as dit insolemment que tu ne von-
(2) Exqd. ig.
SUR L'ENFER. 63
lois point être à lui; maintenant que tu voudroisêtre à lui, il te déclare pour jamais qu'il ne veut plus êlre à toi. Or, lequel des deux est le plus désolant pour une ame , ou que Dieu ne soit plus à elle , ou qu'elle ne soit plus à Dieu?
Mais je me trompe , chrétiens : toute réprouvée qu'elle est , elle sera encore à Dieu , et Dieu à elle. Dieu lui sera encore inséparablement uni , et elle à Dieu : mais c'est cela même qui doit faire son mal- heur. Si elle pouvoir, être tout à fait privée , tout à fait séparée de Dieu , elle ne seroit malheureuse qu'à demi. Le comble de sa misère sera d'en être privée d'une façon , et de ne 1 être pas de l'autre; d'en êlre séparée d'une façon , et inséparable de l'autre , pri- vée de Dieu en tant que Dieu éloit l'objet de sa fé- licité , et pénétrée de Dieu en tant que Dieu sera le sujet éternel de ses plus violens transports; c'est ce qui la consternera. Dieu la renoncera en qualité de père , en qualité d'époux , en qualité de protecteur , en qualité de dernière fin ; c'est-à-dire , dans toutes les qualités qui le rendent bienfaisant , doux et ai- mable : et il s'attachera à elle en qualité de juge, en qualité d'ennemi , en qualité de vengeur , en qualité de persécuteur; c'est-à-dire , selon toutes les qualités qui le rendent , tout Dieu qu'il est, non-seulement sévère et redoutable, mais dur et impitoyable. De là donc cette ame sera doublement malheureuse : malheureuse-d'avoir encore un Dieu , et malheureuse de n'en avoir plus ; d'avoir encore un Dieu conjuré , déclaré , armé contre elle , et de n'avoir plus de Dieu favorable , propice et miséricordieux pour elle '„
64 sur l'enfer.
d'avoir encore un Dieu pour exciter sa haine et ses plus mortelles aversions , et de n'en avoir plus oour contenter ses désirs et ses plus ardentes inclinations. Car ce sera là son grand supplice, de sentir éter- nellement que Dieu l'avoit créée pour lui-même, et qu'elle ne pouvoit être heureuse qu'en lui et que par lui , et de ne recevoir éternellement de Dieu que des rebuts et des mépris, de ne trouver éternellement , entre Dieu et elle , qu'une insurmontable opposition. Elle estimera Dieu malgré elle , et elle aura une in- clination naturelle pour lui , et cependant elle le haïra : elle l'estimera tel qu'elle ne le possédera ja- mais, et elle le haïra tel qu'elle l'aura toujours pré- sent. Or , ce conflit d'estime et de haine , de désir et d'aversion , d'éloignementet de poursuite à l'égard du même objet , c'est , chrétiens , ce que nous ap- pelons l'enfer.
Après cela, je voudrois en vain m'étendre sur les peines sensibles dont cette séparation de Dieu doit être accompagnée , et dont les prédicateurs ont mille fois tâché, mais inutilement, de vous faire compren- dre l'horreur. En vain je voudrois vous représenter ce feu qui , d'une manière non moins véritable qu'elle est surprenante , exercera sur les esprits et sur les corps toute son activité , ainsi que parle saint Au- gustin : M iris , sed péris modis (i) ; ce feu qui force encore maintenant le mauvais riche à pousser ce cri lamentable: Crucior in hâc Jlammâ (2), et sur quoi il n'y a poinl de réprouvé qui ne puisse dire , avec bien plus de raison que Job : Mirabiliter me cru-
(i) August. — (?.) Luc. 16.
cias
SUR l'enfer. 65
cîûs (i). Ah ! Seigneur , faut-il que vous fassiez même des miracles pour me tourmenter, et que , forçant les lois de la nature, vous donniez à un être matériel , pour en faire l'instrument de votre ven- geance , la vertu d'agir sur une substance spirituelle? Si je vous disois , chrétiens , que tout ce qu'il y a dans le monde, et tout ce que notre imagination se peut figurer de plus aiïreux , que tout ce que la cruauté des tyrans a jamais su inventer , que tout ce que la patience des martyrs a été capable d'endurer , que tout cela n'est pas 1 ombre de ce feu, c'est-à-dire , que les douleurs les plus aiguës , que les supplices les plus lents, que les tortures , les gênes, les genres de mort les plus inouïs , comparés à ce feu , ne méritent pas même le nom de tourmens : Quœcumque homi~ nés patiuntur in hâc vitâ , in comparatione liujus ignis , non parva , sed nul/a sunt (2) ; je ne vous dirois rien que ce qu'a dit saint Augustin dont j'ai emprunté ces paroles. Je ne vous dirois rien que ce qu'a dit saint Jérôme sur celte terrible menace de Dieu à son peuple : Stillahitfaror meus super locum istum (3) ; Je ferai dégoutter ma fureur sur la terre: car , reprend ce Père , que sera-ce donc quand il ré- pandra dans l'enfer toutes les pluies de sa colère , et qu'il la fera tomber comme un torrent? Si tanta est stiila , quid erit de totis imbribus (4) ? Je ne vous dirois rien que ce qu'a dit Pierre Damien , au sujet de ces fléaux dont l'Egypte fut aîïïigée. Car, selon la belle remarque de ce savant cardinal , ce n'étoit en- core alors que le doigt de Dieu qui frappoit les E^y p-
(1) Job. 10 a) August. — (o) 2. Parai. 3 j. — ( ,) Hier.
TOME III. 5
66 SUR l/iiNFER.
tiens: Digitus Dei est hic (i); mais ce sera le bras même de Dieu et tout son bras qui frappera les ré- prouvés : Totâ divinitatis dexterâ percutiuntur (n). Je ne vous dirois rien que ce qu'ont dit tous les au- tres comme eux; et leur autorité, surtout une auto- rité si constante et si unanime , quand nous n'aurions point d'autre preuve , devroit bien nous su Mire pour renoncer à tout ce que le libertinage du monde oppose, ou prétend opposer à une vérité si solidement établie. Mais je laisse tout cela, chrétiens, pour faire avec vous une réflexion dont je pourrois me promettre les plus grands effets , si elle entroit une fois dans vos esprits. Voilà ce que la foi nous enseigne : un feu éternel, une éternelle séparation de Dieu, voilà ce que toutes les Ecritures nous annoncent. Ce qui m'étonne, et ce qui seroit capable de me troubler , si les mêmes Ecritures ne m'en découvroientle mys- tère , c'est qu'une vérité si touchante nous touche si peu, et que parmi ceux à qui je parle , il y en ait peut-être qui jamais n'en ont encore été bien touchés. Ce qui m'étonne, c/est quêtant si délicats, si ama- teurs de nous-mêmes , si sensibles à la douleur, ce feu que la colère de Dieu allume pour punir nos crimes , ne fasse sur nous que les plus foibles impres- sions. Ce qui m'étonne , c'est que , ne pouvant igno-» rer que la perle de Dieu est notre souverain mal , et que cette perte de Dieu , irréparable dans l'en- fer , dépend de la perte volontaire que nous en fai- sons dans cette vie , nous consentions tous les jours librement à le perdre ; que nous le perdions sans
(i) Exod. 3. — (a) Petr. Dam.
SUR L'fcNFER. 67
inquiétude , sans chagrin; que nous le perdions même souvent avec joie , et que de toutes les pertes que nous faisons dans le monde , celle-là nous soit la plus indifférente. Ce qui m'étonne , c'est que la même foi qui nous dit qu'il y a un enfer où l'on brûle, et où l'on est privé de Dieu , nous dit encore qu'un seul péché nous expose à l'un et à l'autre , que Dieu n'a point de moindre vengeance pour le punir que l'un et l'autre , et que le péché néanmoins , et le péché le pins mortel, soit traité parmi nous de jeunesse , de fragilité excusable , et souvent même de jeu , de ga- lanterie , de bel esprit et de belle humeur. Est-ce stupidité , est-ce inadvertance , est-ce fureur , est-ce enchantement ? Croyons-nous ce point fondamental du christianisme ? ne le croyons-nous pas? si nous le croyons , où est notre sagesse ? si nous ne le croyons pas , où est notre religion? Je dis plus : si nous ne le croyons pas, que croyons-nous donc? puisqu'il n'est rien de plus croyable , rien de plus formelle- ment révélé par la parole divine , rien de plus soli- dement fondé dans la raison humaine , rien dont la créance soit plus nécessaire pour tenir les hommes dans le devoir , rien sur quoi le doute leur soit plus pernicieux , puisqu'il les porte à tous les désordres. Mais pour ne le pas croire , ou pour ne le croire qu imparfaitement , en sommes-nous plus à couvert? aurons-nous bien devant Dieu de quoi nous justifier, en lui disant : Je ne le croyois pas? sauverons-nous par là les conséquences de la chose ? et si elle se trouve vraie , quoique nous ne l'ayons pas crue , où en serons-nous ? Est-ce raisonner en hommes , que
5.
68 sur l'enfer.
de risquer sur un tel sujet ? que ne faisons-nous pas tous les jours pour éviter un mal incertain , par la raison seule de son incertitude ? avons-nous lait un pacte avec l'enfer comme ces pécheurs dont parle le Prophète ; où avons-nous une démonstration et une évidence parfaite qu'il n'y ait point d'enfer? Ce que les impies allèguent pour le combattre , est-il comparable à ce qu'établit la foi? sommes-nous donc sages de quitter le parti de la foi, et n'est-il pas , non-seulement le plus sûr, mais le plus plausible, mais îe plus raisonnable? quelle peine plus naturelle pour une ame révoltée contre Dieu , que la perte de Dieu? quel châtiment plus juste pour une ame sen- suelle et adonnée à d'infâmes plaisirs, et défendus par la loi de Dieu , que le feu ? Quoique ce tourment du feu , qui est le mal de la créature , soit en lui- même si affreux, a-t-il rien qui approche de lagriè- veté du péché, qui est le mal du Créateur? et n'est- il pas de l'ordre que le mal du Créateur soit vengé par celui de la créature ?
Ah ! chrétiens, c'est là-dessus qu'il faut aujourd'hui nous déterminer et nous déclarer. David disoit à, Dieu : Seigneur , c'est par le feu que vous m'avez éprouvé; et ce feu de votre justice m'étant appli- qué par votre miséricorde , m'a tellement purifié , qu'il ne s'est plus trouvé en moi d'iniquité : Igné me examinasti , et non est inventa in me iniqui- tas (1). Entrons dans ce sentiment, chrétiens, et expliquant ces paroles du feu de l'enfer , méditons- les bien. Avant que Dieu nous punisse par ce feu
(i) Ps. 16.
SUR L'ENFER. 6c)
ou plutôt de peur que Dieu ne nous punisse par ce feu, éprouvons-nous par ce feu nous-mêmes, exa- minons-nous nous-mêmes , afin de pouvoir dire à Dieu : Igné me examinasti , et non est inventa in me iniquitas. Que le feu de l'enfer , dit S. Augustin , nous serve à exciter dans nous un autre feu , et à y éteindre encore un troisième feu, c'est-à-dire, qu'il excite dans nous le feu de la charité , et qu'il y éteigne le feu de la cupidité. Quand l'esprit impur allume dans nos cœurs le feu de la concupiscence, interrogeons-nous nous-mêmes , demandons-nous à nous-mêmes , comme ce solitaire du désert attaqué d'une violente tentation : Hé bien , chair de péché , chair voluptueuse et immortifiée , pourras-tu sup- porter l'ardeur de ces flammes , à quoi tu seras con- damnée pour tes plaisirs criminels ? Il n'y a point de passion dont cette pensée ne triomphe. Aussi que n'ont pas fait les saints, prémunis et fortifiés de cette réflexion ? Ils ont , pour user de l'expression de saint Paul , arrêté toute la violence du feu : Extinxerunt impeium ignis (i). Je veux dire , qu'au milieu des scandales du monde où leur condition les tenoit en- gagés , ils se sont maintenus dans l'innocence ; que malgré la corruption du monde , ils se sont conservés purs et sans tache; que la contagion du mauvais exem- ple n'a pu rien sur eux , et cela parce qu'ils avoient en vue ce feu dévorant dont Us étoient menacés , et qu'ils vouloient éviter : Igné me examinasti. Ne seroit-il pas étrange qu'il fût moins actif pour nous , et qu'ayant fait de si grands miracles dans les saints,
(1) Hebr. 11.
7© SUR L ENFER.
il n'eut pas la vertu de conserver notre cœur et d'en réprimer les désirs?
Quand nous aurons une fois surmonté le feu de la cupidité, il ne nous sera pas difficile , avec la grâce, d'allumer dans nos âmes le feu de la charité , ce feu sacré que Jésus-Christ nous a apporté du ciel , et qu'il est venu répandre sur la terre : Ignem veni mittere in terrain (i) ; ce feu dont il souhaite si ardemment que nous bridions tous : Et quid volo nisi ut accendatur (2) ? ce feu de l'amour divin , que nous ne pouvons guère , imparfaits et intéressés que nous sommes , entretenir dans cette vie , si le feu de l'enfer , par une crainte salutaire , ne sert à le conserver.
Craignons l'un , mes chers auditeurs , pour nous disposer à l'autre. Remplissons-nous de celui-ci, pour nous garantir de celui-là. Demandons souvent à Dieu qu'il nous embrase du feu de son amour , afin que nous ne ressentions jamais le feu de sa justice. En un niot, que l'enfer même, par un merveilleux etï'et , nous devienne un préservatif contre l'enfer. 11 me reste à vous faire voir le malheur du réprouvé , par rapport à l'avenir , dans le désespoir où il est d'ob- tenir jamais grâce. C'est la dernière partie.
TROISIÈME PARTIE.
C'est un instinct naturel à tous ceux qui sou {Tient , de chercher dans l'avenir la consolation et le remède du présent. Comme nous voulons toujours être heu- reux , et que c'est une inclination nécessaire , elle
(1) Luc. 12. — (a) Ibid.
SUR L'ENFKK. 71
se soutient, on plutôt, elle nous soutient en quelque sorte nous-mêmes au milieu des plus grands maux. Nous nous faisons un charme de notre espérance , et ce charme adoucit la douleur qui nous presse. Quoi- que souvent il n'y ait rien dans le futur qui nous doive être favorable, nous ne laissons pas d'y envi- sager cent choses que nous nous figurons , et qui ne seront jamais, mais qu'il suffit de nous figurer comme pouvant être un jour , pour y trouver de quoi repaître notre imagination. L'incertitude même de l'avenir nous est utile , puisqu'elle nous donne droit d'es- pérer , non-seulement ce que nous espérons et ce que nous attendons, mais ce que nous n'espérons et n'attendons pas. Il n'en est pas ainsi des réprouvés dans l'enfer, tin réprouvé souffre, je ne dis pas sans espérance , ce seroit trop peu , mais dans un déses- poir actuel et perpétuel. Ce qui n'est pas encore lui sert de supplice et le rend plus malheureux que ce qui est : ou plutôt , ce qui est le tourmente , non- seulement parce qu'il est, mais parce qu'il sera tou- jours ; en sorte que l'avenir est pour le présent un surcroît de peine qui l'aigrit , qui y met le comble et qui fait le caractère propre de la réprobation , puisque , selon la pensée du docteur angélique, l'enfer n'est proprement enfer que parla vue et le sentiment de l'avenir.
ji Voici donc ce qui accable l'ame réprouvée dans l'enfer , et ce que vous n'avez peut-être jamais bien conçu : c'est qu'elle désespère d'obtenir jamais de Dieu aucune grâce, quand elle leprieroit toute l'éter- nité ; c"est qu'elle désespère de fléchir jamais Dieu
^2 SUR L'ENFER.
par la pénitence , quand elle détesteroit son péché toute l'éternité; c'est qu'elle désespère, non-seule- d'acquit ter , mais de diminuer jamais ses dettes de- vant Dieu par ses souffrances , quoiqu'elle doive souffrir toute l'éternité. Trois ressources imman- quables dans la vie 3 mais absolument inutiles à un réprouvé, la prière, la pénitence, la souffrance. Nous en avons la preuve dans le mauvais riche. Que fait-il ? il prie. Que demande-t-il ? il conjure Abraham de lui accorder pour toute grâce une goutte d'eau, mais cette goutte d'eau lui est refusée. Tous les in- terprètes conviennent qu'il y a de la parabole et de 3a figure dans cette circonstance , et que l'intention de Jésus-Christ est de nous faire entendre par-là , que dans l'enfer il n'y a plus de grâce à espérer , ni de rédemption : Quia in inferno nulla est redemp- tio (1) ; que de cet océan de miséricorde et déboulé qui est Dieu , il ne découlera jamais sur ces créatures infortunées une seule goutte pour les soulager , comme jamais il ne découlera sur elles une seule goutte du sang du Rédempteur pour les sauver : pourquoi ? parce que ce n'est plus le temps des misé- ricordes et du salut. En vain donc le réprouvé s'écriera-t-il éternellement comme le riche de l'évan- gile, non plus en s'adressant à Abraham, mais à Dieu même : Miserere met (2) ; Ah ! ciel , un peu de relâche , un peu de compassion pour moi ! Dieu, endurci contre ses cris, éternellement lui répondra, mais dans toute la rigueur de la lettre, ce qu'il ré- pondoit à son peuple : Quid clamas super COntrî- ti) Oflic. def. — (2) Luc. 16.
SUR L'ENFER. 73
iione tuâ (1) ? Que servent ces plaintes et ces lugu- bres accens ? ils frappent mon oreille , mais ils ne vont point jusqu'à mon cœur : Insanabilis dolor tuus ; il n'y a plus de remède ni de retour ; et si vous en voulez savoir la raison, elle est dans vous- même : Propter muliitudinem iniquitatis tuœ , et propter dura peccata tua feci hœc tibi ; c'est que vous-même vous avez été si long-temps insensible à ma voix; c'est que vous-même vous m'avez laissé mille fois appeler, sans vouloir m'entendre ; c'est que vous- même vous vous êtes si outrageusement, si opiniâtre- ment , si constamment obstiné contre moi : Propter dura peccata tua. Ainsi s'accomplira cette parole de l'évangile, que Dieu n'écoute point les pécheurs : mais quels pécheurs ? non pas les pécheurs de la vie ; car dans la vie ils sont toujours en état de toucher le cœur de Dieu : non pas les pécheurs pénitens ; car la pénitence de la vie est toujours toute puissante auprès de Dieu ; mais les pécheurs impénitens à la mort et consommés dans leur péché ; mais les pé- cheurs de l'enfer.
Que dis-je ? et dans l'enfer même n'y a-t-il pas une pénitence ? Oui, chrétiens, et c'est là que la Sagesse nous représente les pécheurs pressés de douleur , poussant des soupirs, versant des torrens de larmes. Ah ! ce ne sont pas ces effets de la pénitence qui leur manquent, mais le principe qui la sanctifie; c'est-à- dire , et voici en deux mots tout le mystère de cette éternelle réprobation , c'est-à-dire, qu'éternellement
(1) Jerern. 5o.
74 sur l'enfer.
ils gémiront , qu'éternellement ils pleureront , qu'éter- nellement ils feront pénitence , mais une pénitence forcée , une pénitence de démons et de désespérés. Or , une telle pénitence, dit saint Augustin, n'effa- cera jamais le péché : par conséquent, le péché sub- sistera toujours , et tant que le péché subsistera, ils seront toujours également redevables à la justice de Dieu et exposés à ses vengeances. C'est ce qu'Abra- ham , du haut de la gloire , exprime au mauvais riche par ce chaos insurmontable qui les sépare : Magnum chaos inter nos et vos firmatum est (i) : en sorte que , de ce séjour bienheureux où repose Abraham , on ne peut plus tomber dans ce lieu de tourmens où souffre le riche ; et que de ce lieu de tourmens où le riche souffre , on ne peut plus monter à ce bien- heureux séjour où Abraham goûte un repos inalté- rable : pourquoi ? parce que dans l'un on ne peut plus perdre la grâce , et que dans l'autre on ne peut plus réparer le péché : Ut qui volunt liinc transire ad vos , non possint , neque indè hue transmeare (^). Mais quoi ! toujours souffrir , et par de si longues et de si cruelles souffrances, ne rien acquitter ; cela se peut-il comprendre ? comprenez-le , mes chers auditeurs, ou ne le comprenez pas ; la chose n'en est pas moins vraie, et n'en est pas moins un article de \otre foi. Origène en voulut douter , et d'autres comme lui réduisirent l'éternité malheureuse à un certain nombre de siècles. Car , disoient-ils , pour soutenir leur erreur, il n'est ni de la bonté m de la
{») Luc. 16 (2) Ibid.
SUR L'ENFER. 75
justice de Dieu, de punir toujours des créatures qu'il a formées , et d'exiger pour les péchés de la vie , d'une vie si courte , une satisfaction qui ne finira jamais. C'est ainsi qu'ils raisonnoient : mais moi, de leurs principes mêmes , je tire , avec Tertullien et saint Augustin , une conséquence toute contraire. Car Dieu est bon : qui ne le sait pas ? mais cette bonté, reprend Tertullien, n'est pas seulement en Dieu mi- séricorde, elle est encore sainteté. Or, une sainteté toujours subsistante est toujours ennemie du péché; et, par une suite nécessaire, elle doit toujours haïr le péché , toujours poursuivre le péché , toujours punir le péché , si le péché dure toujours. Donc , puisqu'il n'y a rien dans l'enfer qui abolisse et qui détruise le péché , il n'y aura jamais rien qui en arrête le châtiment. Dites-le même de la justice. Depuis tant de siècles le mauvais riche se désespère au milieu des flammes où il fut enseveli , et s'écrie en se désespérant : Crucior in hàcflammâ (1) : mais ce qu'il disoit il y a tant de siècles, il le dit encore, et toujours il le dira, parce qu'il le ressent encore, et que toujours il le ressentira. Oui , cette parole foudroyante et auerrante: Nunc autem cruciaris(^); Maintenant vous êtes tourmenté, il l'entendra tou- jours. Maintenant : Nunc , que ce maintenant a d'étendue , puisqu'il embrasse l'éternité toute entière ! Nunc : maintenant , c'est-à-dire , aujourd'hui , et toujours ; c'est-à-dire , dans une année , dans un siècle, dans des millions de siècles, et toujours
(1) Luc. 16. — (2) Ilid.
«
76 SUR L'ENFER.
encore au-delà. Or , concevez , s'il est possible , quelle impression fait sur une ame réprouvée un si affreux désespoir.
De vous donner une idée juste de cette éternité, c'est ce que je n'entreprends pas : et qui le pourroit? plus on creuse dans cet abîme ,plus on se confond, pinson se perd. Usez, tant qu'il vous plaira, défigures et de comparaisons : sans tant de comparaisons et de figures , je m'en tiens à la foi ; et saisi d'une frayeur salutaire , je me prosterne devant cette redoutable justice, qu'il est encore temps de fléchir en notre faveur , mais que rien ne peut toucher après la mort. Ah ! Seigneur , si jamais , et pour mes auditeurs et pour moi, j'ai formé des vœux à votre autel , voici le plus sincère et le plus ardent : c'est , mon Dieu , que votre grâce nous éclaire , et qu'elle dissipe en nous éclairant le charme qui nous aveugle. Tant de fois vous m'avez envoyé dans cette cour pour y an- noncer vos divines vérités ; mais de toutes vos vé- rités , quelle autre dut plus exciter mon zèle ? J'y vois des mondains occupés du monde , possédés du monde , enchantés du monde. Je les vois enivrés de leur grandeur, idolâtres de leur fortune, amateurs d'eux-mêmes et esclaves de leurs sens. Je les vois désolés , consternés , comme foudroyés au moindre revers qui trouble leurs projets ambitieux et qui déconcerte leurs intrigues criminelles. Mais sur l'éter- nité , nulle inquiétude , nulle attention : soit pré- tendue force d'esprit et impiété , soit confiance pré- somptueuse et témérité , soit oubli , négligence ,
SUR L ENFER. V7
aveuglement , quoi que ce soit , ils vivent en paix et sans alarmes. Cent fois on leur a représenté l'horreur d'une éternelle damnation : mais ils nous écoutent comme les enfans de Loth dont il est parlé dans l'Ecriture , écoutèrent leur père qui , de la part de Dieu , vint les menacer d'un incendie général. Il semble que ce soit un jeu pour eux : Yisus est cis quasi ludens loqui{y). Dans la juste indignation qui nous anime , ne pourrions-nous pas , à l'exemple de vos prophètes , vous presser enfin , Seigneur , de vous faire connoître , et de faire éclater sur eux votre justice? mais, mon Dieu, nous nous souvenons que s'ils tombent une fois dans les mains de cette justice inexorable , rien ne les en pourra retirer ; que s'ils se damnent une fois , ou s'ils vous obligent une fois à les damner , c'est pour toujours ; et voilà ce qui réveille toute notre compassion. Nous savons d'ail- leurs que ce sont des âmes précieuses, que ce sont des âmes rachetées de votre sang , que ce sont des âmes appelées à votre gloire; seront-elles éternelle- ment perdues pour vous, 6 mon Dieu ! et serez-vous éternellement perdu pour elles ? C'est à quoi , mes chers auditeurs , vous ne pouvez trop penser ; et si vous n'y pensez pas maintenant, quand y penserez- vous? Sera-ce au triste moment que vous commencerez à ressentir l'ardeur de ces flammes dévorantes ? mais que vous servira d'y penser alors ; et n'est-ce pas , au contraire, dans cette pensée que vous trouverez, non plus votre salut 3 mais votre tourment ? O
(i) Gènes. 19,
78 SUR L'ENFER.
éternité ! pensée salutaire dans la vie , mais pensée désespérante dans l'enfer. Si nous ne voulons pas , chrétiens , qu'elle soit le sujet de notre dé- sespoir , faisons-en le motif de notre pénitence. Au lieu de nous exposer à des peines éternelles pour une félicité temporelle, tachons à mériter, par des peines temporelles , une félicité éternelle que je vous souhaite, etc.
SER
POUR LE
DIMANCHE DE LA TROISIÈME SEMAINE.
SUR L'IMPURETE.
Cùm iinmundus spiritus exierît ab homme, ambulat per loca arida , quaerens requiem , et non invenit. Tune dicit : Revertar in doiuum meam undè exivi. Et veniens invenit eam vacantem, scopis mundatam, et oruatam. Tune vadit, et assumit septem alios spiritus secum nequiores se , et intrantes habitant ibi.
Lorsque T esprit impur est sorti d'un homme ; il va par des lieux arides , cherchant du repos , et il n'en trouve point. Alors il dit : Je retournerai dans ma moison d'où je suis sorti : et à son retour, il la trouve vide , balayée, et ornée; il part aussitôt , et il va prendre avec soi sept autres esprits encore plus médians que lui ; ils rentrent dans cette maison, et ils y habitent. En saint Matthieu, ehap. 12.
Sire,
1^'est une doctrine communément reçue et fondée sur l'Ecriture même, qu il y a des démons de plu- sieurs espèces ; et celle différence, remarque saint Grégoire pape , vient des différentes espèces de péché où ces esprits de ténèbres ont coutume de nous porter. Il y a des démons d'orgueil , il y a des démons de vengeance , il y a des démons de jalousie et d'envie , il y a des démons de mensonge,
8o sur l'impureté.
d'illusion et d'erreur; et tous ont leur caractère par- ticulier, aussi bien que leurs fonctions propres. Celui qui nous est aujourd'hui représenté dans l'évangile, est le démon d'impureté : cet esprit immonde dont l'exercice est de souiller les âmes purifiées par la grâce de Jésus-Christ; et toutes spirituelles qu'elles sont , de les rendre toutes charnelles , en les infec- tant de la contagion de leurs corps: Cum immundus spiritus eocierit ab ho mi ne (i). Or , le Fils de Dieu veut qu'entre tous les autres démons, nous ayons particulièrement horreur de celui-ci , et c'est pour cela au'il entreprend lui-même de nous le faire con- nôître. C'est donc, mes chers auditeurs , de cet es- prit impur que je dois aujourd'hui vous parler ; et il est important de vous en découvrir la malignité , puisque le même saint Grégoire nous assure que ce démon , ou plutôt que le vice qu'il entretient dans nos coeurs est la cause la plus générale de la damna- tion des hommes , et que c'est lui qui tous les jours fait périr tant de pécheurs : Hoc maxime vitio pe- riclitatur gênas humanum (2). Je vous en donnerai une idée dont vous ne pouvez tirer d'autre consé- ouence, que de le détester et de vous en préserver. Car en traitant cette matière , je me souviendrai toujours que la parole du Seigneur , dont je suis le ministre, quoique indigne, doit être une parole chaste, plus épurée que l'argent qui passe par le feu, et qu'on éprouve jusques à sept fois: Eloquia Domini, eloquia cas ta, argentum igné examinatum ,probatum terra?, purgatum sep/apIumÇo). Plaise à Dieu que vos cœurs ,
(1) Matlh. 12. — (2) Greg. — Ps. 11.
aussi
sur l'impureté. 8t
aussi purs que celle divine parole, soient disposés à en profiler ! c'est la grâce que je vais demander d'abord au Saint-Esprit , par l'intercession de la Reiue des vierges : Ave , Maria*
Saint Thomas , parlant du caractère que nous im- priment certains sacremens de la loi de grâce , lui donne deux qualités , en quoi il fait consister toute son essence. C'est, dit-il, et un signe spirituel , et une puissance spirituelle: Signaculum et potestas(i). Un signe spirituel , pour représenter dans nous les effets invisibles du sacrement ; et une puissance spi- rituelle , pour nous rendre capables d'opérer les ac- tions propres du sacrement. Telle est la doctrine de cet ange de l'Ecole. Or je dis, chrétiens permettez- moi de faire celte comparaison , que l'impureté a pareillement son caractère , mais un caractère de ré- probation , et qu'en cela cet abominable péché est une parfaite image de l'enfer. C'est ce que j'entre- prends de vous montrer dans ce discours; et pour en faire d'abord le partage , je trouve que ce carac- tère de réprobation que nous découvrons dans l'im- pureté, quoique infiniment opposé au caractère des sacremens institués par Jésus-Christ, ne laisse pas de lui ressembler en deux manières : je veux dire , en ce qu'il a tout à la fois, et la vertu de représenter, et la vertu d'opérer ce qu'il représente. Car je pré- tends qu'il représente dans l'homme l'état de la ré- probation future ; voilà sa première propriété : et j'ajoute , si je puis m'expriiner de la sorte , qu il
(1) S. Thoiu.
TOME III. 6
82 SUR l'impureté.
opère dans l'homme cette même réprobation en le conduisant à l'impénitence finale; c en est la seconde propriété. En deux mots , impureté , signe de la ré- probation , et principe de la réprobation. Signe vi- sible de ta réprobation, parce que rien ne nous repré- sente mieux dès cette vie l'état des réprouvés après la mort: vous le verrez dans la première partie. Prin- cipe efficace de la réprobation , parce que rien ne nous expose à un danger plus certain de tomber dans l'état des réprouvés après la mort : je vous le ferai voir dans la seconde partie. Ce sujet est d'une grande étendue, mais d'une extrême conséquence. Je ne dirai rien qui ne soit pour vous une leçon sa- lutaire , et qui ne mérite toutes vos réflexions.
PREMIÈRE PARTIE.
Quatre choses, chrétiens, que nous marque l'Ecri- ture , expriment parfaitement l'état d'une ame ré- prouvée dans l'enfer. Les ténèbres et l'obscurité au milieu d'un feu dévorant ; Hittite eum in tendras exteriores (1). La confusion et le désordre dans le séjour de toutes les misères : Terram miseriœ , ubi milîus ordo , seâ sempiternus horror inhabitat (2). L'esclavage et la servitude du démon : Exeat con- demnatus 9 et diabolus siet à dexlris ejus (3). Enfin , le ver immortel d'une conscience cruellement et continuellement déchirée : Vermis eorum non mo- 77/77- (+). Voilà l'idée sensible que le Saint-Esprit a prétendu nous donner d'une parfaite réprobation. Or , c'est ce que nous trouvons dès cette vie même
(1) Mattli. 2a. — (2) Job. io. — (5) Psal. 108. — (-,) Marc. g.
sur l'impureté. #3
dans l'impureté. Car il n'y a point de péché, ni qui jette.l'homme dans un plus profond aveuglement d'es- prit, ni qui l'engage dans des désordres plus funestes , ni qui le captive davantage sous l'empire du démon, ni qui forme dans son cœur un ver de conscience plus insupportable et plus piquant , et tout cela par une vertu qui lui est propre. D'où je conclus que ce péché est donc un signe manifeste de l'état mal- heureux de la réprobation; en voici la preuve: ap- pliquez-vous.
Non, il n'y a point de péché qui jette l'homme dans un aveuglement plus profend , et saint Chry- sostôme en apporte une raison bien évidente : Parce que ce péclié , dit-il , est un attachement déréglé, et même un assujettissement honteux de l'esprit à la chair, et que par lu il rend, pour ainsi dire, l'esprit tout charnel. D'où vient que saint Paul , en parlant d'un impudique, ne l'appelle plus absolument homme , mais homme charnel : Animalis homo. Or, de prétendre qu'un homme charnel puisse avoir des connoissances raisonnables , c'est vouloir que la chair soit esprit : et voilà pourquoi l'Apôtre conclut qu'un homme possédé de cette passion , quelque in- telligent qu'il paroisse d'ailleurs , ne connoîtplus les choses de Dieu, parce quelles ne sont plus de son ressort , Animalis homo non percipit ea cjuœ sunt Dei (i).
En eilet , chrétiens , prenez garde à celte réflexion de saint Bernard , qui me semble également solide et ingénieuse : quand l'homme se laisse emporter à
(1) i. Cor. il.
6.
#_£ sur l' impureté..
j ambition ? c'est un homme qui pèche , mais qui pèche en ange ; pourquoi ? parce que l'ambition est un péché tout spirituel , et par conséquent propre des anges. Quand il succombe à l'avarice et à la tentation de l'intérêt, c'est un homme qui pèche, mais qui pèche en homme , parce que l'avarice est un dé- règlement de la convoitise qui ne convient qu'à l'homme. Mais quand il s'abandonne aux sales désirs de la chair , il pèche , et il pèche en bête , parce qu'il suit le mouvement d'une passion prédominante dans les bêtes. Or , s'il pèche en bête , il n'a donc plus ces lumières de 1 esprit qui le distinguent des bêtes et qui le font agir en homme ; il est donc réduit à l'ignominie de Nabuchodonosor, il est dégradé de sa condition , il est même au-dessous de la condition des bêtes , puisqu'entre les bêtes el lui il n'y a plus d'autre dif- férence, sinon qu'il est criminel dans son empor- tement , ce que les bêtes ne peuvent être : Homo cùm in honore esset , non inlcllexit : comparatus est jumentis insipientibus , et similis factus est illis (i). C'est le raisonnement de saint Bernard , et l'expérience le justifie tous les jours. Car nous voyons ces hommes esclaves de leur sensualité , au moment que la passion les sollicite „ fermer les yeux à toutes les considérations divines et humaines , ne convenir plus des choses dont ils étoient aupara- vant persuadés, ne croire plus ce qu'ils croyoient, ne craindre pi us rien de ce qu'ils craignoient, n'être plus capables de remontrances , agir sans règle et sans conduite, devenir brutaux et insensés : tant ce péché (0 Ps. 48.
sur l'impureté. 85
a de pouvoir et de force pour les aveugler. Venons au détail; et c'est ici que je vous prie de m'écouter. Ils perdent surtout trois connoissances : la connaissance d'eux-mêmes , la connoissance de leur propre péché , et la connoissance de Dieu. Est-il un aveuglementplus déplorable et plus affreux ?
Us perdent la connoissance de ce qu'ils sont, dit saint Augustin , parce que dans cet état de liberti- nage , ils cessent d'être ce qu'ils étoient ; a quoi j'ajoute en renversant la proposition ; ils cessent d'être ce qu'ils étoient , parce que dans cet état de libertinage, ils perdent la connoissance de ce qu'ils sont. Ces deux pensées reviennent au même prin- cipe. En voulez-vous un des plus illustres , mais au même temps des plus terribles exemples? je le tire de l'Ecriture. Par où commença la dissolution de ces deux vieillards qui attentèrent à la chasteté de la ver- tueuse Suzanne , et qui furent si hautement confondus par le prophète Daniel? le texte sacré nous l'apprend: Everterunt sensum suum , et declinaverunt oculos suos , ut non vidèrent cœlum (1); Ils perdirent le sens, et ils détournèrent leurs yeux pour ne point voir le ciel : car , avec quel front l'auroient-ils pu voir et en venir jusques à cet excès? des magistrats, des juges , des hommes vénérables dans la synagogue par leur âge , et qui dévoient servir de modèles au peuple. Ah! chrétiens, ils ne l'auroient jamais fait, et le seul souvenir des qualités dont ils étoient revêtus les auroit tenus dans le respect. Il fallut donc qu ils s'oubliassent eux-mêmes , avant que de se résoudre
(1) Dan. i3.
86 sur l'impureté.
à une telle déclaration; et parce que la conscience ne peut être séduite ni corrompue tandis qu'elle a des veux , il fallut l'aveugler absolument, afin qu'elle ne fût pi us en état de se révolter. Ce qu'il y a d'éton- nant, c'est qu'ils eussent pu de la sorte, et en si peu ^e temps, effacer de leur esprit toute la connoiss'ance d'eux-mêmes. Mais, reprend saint Chrysostôme , comme la lumière est d'une nature à se répandre en un moment dans l'immensité des airs , et qu'elle en dissipe tout à coup toutes les ténèbres ; ainsi dans un instant le péché que je combats , ce péché grossier et charnel , couvre , pour user de cette figure, une ame des plus noires ombrés, et obscurcit toutes les ■vues de la raison et de la foi.
C'est de là, remarque Clément Alexandrin, que les poètes qui furent les théologiens du paganisme, lorsqu'ils' decrivoient les pratiques honteuses et les infâmes commerces de leurs fausses divinités, ne les représenloient jamais dans leur forme naturelle, mais toujours déguisées et souvent métamorphosées en bêtes. Pourquoi cela ? Nous les blâmons, dit ce Père, d'avoir ainsi dé.-honoré leur religion et outragé la majesté de leurs dieux; mais, à le bien prendre , ils en jugeoient mieux que nous : car ils vouloient nous dire par là que ces dieux prétendus n'avoient pu se porter à de telles extrémités sans se méconnoîlre, et qu'en devenant adultères, non-seulement ils s'éloient dépouillés de l'être divin , mais qu'ils avoient même renoncé à l'être de l'homme.
En effet , n'est-il pas surprenant de voir jusqu'à quel point ce péché abrutit les hommes ? car il n'y
sur l'impureté. 87
a point d'intérêt qu'un ne méprise , point d'honneur qu'on ne foule aux pieds , point de dignités qu'on ne prostiiue, point de fortune qu'on ne risque « point d'amitié qu'on ne viole , point de réputation qu'on n'expose, point de ministère qu'on ne profane, point de devoirs qu'on ne trahisse pour satisfaire sa passion. lTn père oublie ce qu'il doit à ses enfans , et ne se met plus en peine de les ruiner par ses débauches; un juge , ce qu'il doit au public, et ne fait plus scru- pule de sacrifier le bon droit à ses plaisirs; un ami , ce qu il doit à son ami, et ne compte plus pour rien d'abuser de l'accès qu'il a dans un^ maison pour la déshonorer; un prêtre, ce qu'il doit à Jésus-Christ, et ne craint plus de scandaliser son sacerdoce par des actions abominables; une femme, ce qu'elle doit à son mari, et ne se souvient plus de la foi qu'elle lui a jurée; une fille ce qu'elle se doit à elle-même , et ne rougit plus de perdre sa plus belle fleur , et de se rendre un sujet d'opprobre. Si dans chacun de ces états , on faisoit cette réflexion : Qui suis-je , et à quoi vais-je m'engager ? il n'y a point d'ame , pour abandonnée qu'elle puisse être à la violence de ses désirs , que les seules raisons humaines ne fussent capables de contenir. Mais on a les yeux bandés ; et tandis que cette passion domine , on ne sait ni ce qu'on est , ni ce qu'on n'est pas , parce que le dé- mon d'impureté nous aveugle et nous ôte d'abord la première de toutes les vues, qui est la vue de nous-mêmes.
Je dis plus : ce même démon n'ôte pas seulement à 1 homme la connoissance de ce qu'il est , mais la
88 sur l'impureté.
€onnoissance de ce qu'il fait, c'est-à-dire, de son propre péché , et ne lui en laisse qu'autant qu'il faut pour le rendre coupable devant Dieu. Sur quoi saint Chrysostônie fait une observation bien judicieuse, et nous découvre une espèce de prodige qui se passe tous les jours dans nos esprits , mais dont il y a bien de l'apparence que nous ne nous apercevons pas ; le voici : Dans les règles communes , c'est par l'ex- périence que nous parvenons à la connaissance des choses: ce que nous n'avons jamais expérimenté , à peine le connoissons-nous; mais, à mesure que nous le pratiquons, que nous l'éprouvons, il se montre à nous, et nous apprenons à le connoître : voilà l'or- dre de la nature. Mais, dans le péché dont je parle, il arrive tout le contraire ; car nous ne le connois- sons jamais mieux que quand nous n'en avons nul usage, et nous n'en perdons la connoissance qu'au- tant que nous nous licencions à le commettre : c'est ce que j'appelle prodige. Est-il rien de plus vrai et de plus ordinaire ! Car , voyez , mes frères , dit saint Chrysostôme , quels sont les sentimens d'une ame pure et innocente : elle regarde l'impureté comme un monstre; elle s'en préserve comme d'une peste et d'une contagion mortelle ; elle en fuit les occasions , elle en déteste les intrigues, elle en con- damne les moindres libertés, parce qu'elle est pré- venue que c'est le plus dangereux écueil de son salut. D'où lui vient cette prévention? de la nature ; c'est- à-dire , de Dieu même , lequel a imprimé l'horreur de ce vice dans les esprits de tous les hommes, sans en excepter les païens. L'homme donc, encore chaste
sur l'impureté. $9
et dans la première intégrité de ses mœurs , a une véritable idée de ce péché ; il ne l'a jamais commis , et c'est pour cela qu'il le connoît parfaitement; mais qu'il s'y laisse entraîner, bientôt cette connoissance s'affoiblira, bientôt celte idée s'ellacera; après quel- ques chutes , les péchés les plus monstrueux ne lui paroîtront plus si griefs ; des actes il passera à l'ha- bitude , de l'habitude à l'endurcissement , de l'en- durcissement au scandale , et du scandale à la der- nière impudence ; il n'envisagera plus sa passion que comme une foihlesse pardonnable à l'humanité , il n'en aura plus aucun remords, il ne la traitera plus que de galanterie, il s'en glorifiera, il s'en applaudira, il en triomphera : car ce sont là , dit Guillaume de Paris , dans son admirable traité sur cette matière , les progrès de l'impureté.
Mais , l'auroit-on jamais cru , si le débordement du siècle ne nous le montroit pas , qu'il dût y avoir des hommes dans le monde , et dans le monde chré- tien , d'un sens assez perverti pour qualifier de simple galanterie un crime de cette conséquence ? Si les païens , si les idolâtres s'en étoient expliqués de la sorte , le scandale de notre religion seroit de tenir ce langage après eux et comme eux. Mais que les plus dissolus d'entre les païens et les idolâtres aient eu sur ce point plus de modestie que nous ; qu'on voie des hommes faire profession de l'évangile , et cependant ne garder nulles mesures , n'avoir ni hon- nêteté, ni pudeur dans les expressions, mettre au nombre de leurs conquêtes les engagemens les plus criminels , en tirer avantage , se vanter hautement
90 sur l'impureté.
de ce qu'ils font , et souvent même de ce qu'ils ne font pas : ah ! mes frères , disoit saint Chrysostôme » c'est un aveuglement pire que celui des démons.
Mais qu'est-ce de voir des femmes dans le chris- tianisme s'accoutumer à de semblables discours, en faire un divertissement et un jeu , en aimer la rail- lerie et les équivoques , se plaire à les entendre , ou ne témoigner là-dessus qu'uue fausse répugnance , et d'un air qui , bien loin d'arrêter la licence , ne sert qu'à la rendre encore plus hardie , et qu'à l'exci- ter ? Car , je ne parle pas seulement ici , femmes chrétiennes , de ces derniers désordres dont le seul honneur du monde vous fait abstenir , et à l'égard desquels on peut dire que Dieu doit peu compter vos victoires, puisque , si vous remportez des vic- toires , c'est moins pour lui que pour vous-mêmes. Je parle de ces autres désordres , moins odieux , ce semble , mais qui sont toujours autant de crimes , et qui , tout irrépréhensibles que vous vous flattez d'être selon le monde , ne fournissent à Dieu que trop de matière pour vous damner ; je parle de ces conversations libertines d'où naissent tant de maux , et qui portent à une ame de si mortelles atteintes ; je parle de ces entretiens secrets et familiers , mais dont la familiarité même et le secret sont de si puissans attraits aux plus funestes attachemens ; je parle de ces amitiés , prétendues honnêtes , mais dont la tendresse est le poison le plus subtil et le plus présent pour infecter les cœurs et pour les corrompre ; je parle de ces commerces assidus de visites s de lettres , de parties , que saint Jérôme
SUR L IMPURETÉ. 91
appeloit si bien les derniers indices d'une chasteté mourante : Moriturœ virginitatis indicia (1) ; je parle de ces arti lc< s de la vanité humaine „ employés à relever 1rs agrémens d'une beauté pernicieuse; je parle de celte détestable ambition d'avoir des ado- rateurs , au préjudice du souverain maîlre , à qui seul tout culte et tout hommage appartient ; je parle de ces douceurs , vraies ou fausses , témoignées à un homme mondain , dont on entretient par là les criminelles espérances , pour être un jour respon- sable de ses iniquités les plus secrètes ; je parle de ces habillemens immodestes que ni la coutume , ni la mode n'autoriseront jamais , parce que ni la mode, ni la coutume ne feront jamais de prescription contre le droit divin. Ce ne sont là , dites- vous , que des bagatelles ; mais la question est de savoir si Dieu en jugera comme vous , et si vous-mêmes, lorsqu'il faudra comparoitre devant son tribunal , vous n'en jugerez pas autrement. Vous prétendez que ce sont des choses indifférentes; et moi je soutiens que ce sont autant de crimes : vous prétendez que , pour vivre dans les règles , il faut vivre de la sorte ; et moi je soutiens que , vivre de la sorte , c'est violer toutes les règles de la religion que vous professez. Et parce que celte conduite ne peut s'accorder avec la connoissance d'un Dieu ( car , le moyen de con- naître Dieu et de ne pas connoître ce qui l'offense ? ) , de l'oubli de soi - même et de l'ignorance de son péché , l'homme sensuel tombe dans l'ignorance et
(1) Hier.
gs sur l'jmpureté.
l'oubli de Dieu , et voilà le fond de l'abîme où le plonge l'impureté.
C'est de là , disoit le savant Pic de la Mirande , que , de tout temps , tous les athées ont été, d'une notoriété publique , des hommes corrompus par les passions charnelles ; l'athéisme , remarque ce grand personnage , n'étant pas ce qui conduit à limpudi- cité, mais l'impudicilé étant la voie ordinaire qui conduit à l'athéisme. C'est de là que tous les impu- diques par profession et par état, sont communément des esprits gâtés et libertins en matière de créance, qu'ils se préoccupent aisément contre la religion , qu'ils aiment à en disputer , à y trouver des diffi- cultés , à ne pas savoir ce qui les résout ; et qu'à peine verra-t-on même une femme du grand monde et dans la débauche , qui ne fasse l'esprit fort et qui ne se pique de raisonner sur les vérités du christia- nisme : pourquoi ? parce qu'elle voudroit bien se persuader , en raisonnant , qu'il n'y a point de Dieu , suivant ce beau mot de saint Augustin , que personne ne doute qu'il y en ait un , sinon ceux à qui il seroit expédient qu'il n'y en eût point. C'est de là que les progrès de l'impiété suivent presque toujours les progrès du vice , et qu'au contraire le retour de l'impiété à la foi ne commence presque jamais dans une ame que par le retour du vice à la vertu , c'est- à-dire , que lorsque le feu des désirs impurs vient à s'amortir et à s'éteindre. La raison , encore une fois , en est bien naturelle ; car le voluptueux se trouvant dans une espèce d'impuissance de croire et
SUR L'IMPURETÉ. C)3
de se satisfaire , la vue d'un Dieu le troublant dans son plaisir , et son plaisir étant contredit sans cesse par la vue d'un Dieu , il prend enfin le parti de re- noncer à l'un pour se maintenir dans la possession de l'autre , et de ne plus croire ce Dieu qu'il regarde comme l'ennemi irréconciliable de son plaisir et de son désordre.
C'est ainsi que le plus sage des princes , Salomon, cet homme comblé de tous les dons du ciel , cet homme qui , depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, n'igno- roit rien de tout ce qu'il y avoil dans le monde dont il étoit l'oracle , en méconnut l'auteur ; il n'eut plus de peine à se prosterner devant des idoles de pierre, depuis qu'il eut adoré des idoles de chair , et il perdit les plus belles lumières de son esprit , dès qu'il eut donné son cœur à d'infâmes créatures.
Saint Augustin fait une réflexion bien ingénieuse, touchant la différence du vrai Dieu et des faux dieux du paganisme , ou , pour mieux dire , touchant l'aveu- glement des païens à l'égard de leurs faux dieux , et notre aveuglement à l'égard du vrai Dieu que nous adorons : ceci convient parfaitement à mon sujet. Car , en quoi , demande ce saint docteur , a consisté l'aveuglement du paganisme ? le voici ; c'est que les hommes , dans le paganisme , ayant fait eux-mêmes leurs dieux , ils les ont faits selon leur caprice , et tels qu'ils les ont voulus ; et parce qu'ils craignoient que ces prétendus dieux ne fussent des juges trop sévères , et qu'ils ne condamnassent avec trop de rigueur les déréglemens de leur vie , ils en ont fait des dieux passionnés, des dieux colères et empor-
9^ sur l'impureté.
tés , des dieux sujets aux mêmes crimes que nous, afin que chacun les pût commettre sans honte et même avec honneur. Voilà jusqu'où la passion , parmi les nations païennes, a porte l'aveuglement ; mais le Dieu des chrétiens , poursuit ce Père , est bien d'une autre condition ; car , n'ayant pas été fait par les mains des hommes, les hommes, avec tous leurs artifices , n'ont pu l'accommoder à leurs sen- timens; et lui-même, ne s'étanl pas fait ce qu'il est, mais étant saint par la nécessité de son être, il étoit incapable de se conformer à leurs inclina- tions corrompues. Que fait donc l'impudique ? Le connoissant tel , et désespérant de le pouvoir chan- ger , il le désavoue pour son Dieu ; et , au lieu de donner dans les erreurs de l'idolâtrie et de la supers- tition, il s'abandonne à l'irréligion , c'est-à-dire, au lieu d'attribuer à Dieu des choses indignes de Dieu , comme ceux qui présentoient de l'encens à un Jupiter incestueux , il efface de son esprit toutes les idées de la divinité. Mais ce Dieu , qui , par es ;ence , est la pureté même , et qui ne peut en rien se démentir, aime mieux que les hommes ne le connoissent point, que de le connoîire pour un dieu fauteur de leurs passions honteuses. Non , non , dit-il dans 1 Ecri- ture . je ne serai plus votre Dieu, et je me ferai même une gloire de cesser de l'ê:re ; vous affecterez de ne me plus connoître , et j'affecterai de n'éîie pins connu de vous, puisque, dans l'élat d'abomi- nation où le péché vous a réduits , la connoissance que vous auriez encore de moi ne seroil qu'un sur- croît d'outrage à ma sainteté ; mais aussi souvenez-
sur l'impureté. g5
vous que cet oubli doit mettre le comble à votre malice , et qu il en sera , dès cette vie même , la plus terrible punition.
En effet , chrétiens , y a-t-il rien de si affreux dans les ténèbres de l'enfer , que cet aveuglement ? L'f nfer a des ténèbres , il est vrai ; mais la même foi qui me l'enseigne , m'apprend d'ailleurs que ce ne sont que des ténèbres extérieures : Mittite eum in tenebras exteriorcs (i); au lieu que les ténèbres d'une aveugle concupiscence sont des ténèbres renfermées, et, pour ainsi dire, concentrées dans l'homme, et aussi intimes à l'homme que l'homme Test à lui-même. Les démons sont dans le séjour des ombres et de 1 obscurité ; mais ils sont eux - mêmes remplis de clarté ; car ils ne comprirent jamais mieux , ni ce que c'est que Dieu , dont ils ressentent la main ven- geresse ; ni ce que c'est que le péché 3 dont ils portent la peine éternelle; ni ce qu'ils sont eux-mêmes , et pour quelle fin ils avoient été créés. Ils sont donc entièrement investis de ténèbres , mais intérieure- ment pénétrés de lumières ; et 1 impudique , au contraire , est investi de lumières , et pénétré de ténèbres. Il a hors de lui toutes les lumières de la foi qu il n'auroit qu'à consulter , et qui lui feroient voir la dignité de son ame sanctifiée par le sacrement de Jésus-Christ , l'opprobre du péché qui la désho- nore et qui la souille, l'excellence de Dieu, à qui il doit se soumettre et contre qui il se révolte ; mais au- dedans, ce n'est qu'une sombre nuit; et voilà pour- quoi il ne voit rien* Ne faut - il donc pas conclure
(1) Matttuaa,
CjG sur l'impureté.
qu'il est encore dans de plus épaisses ténèbres que
les réprouvés mêmes ?
Allons plus loin. Le désordre qui règne dans l'enfer, règne-t-il également dans l'impureté ? Ega- lement, chrétiens, et d'autant plus que le désordre de l'enfer est nécessairement accompagné d'un ordre supérieur que la justice divine y a établi , puisque dans la doctrine des Pères , l'enfer , tout enfer qu'il est , est le lieu destiné par la Providence , où Dieu , comme Créateur de l'univers , rappelle toutes choses à l'ordre ; punissant ce qui est punissable , et tirant de ses créatures rebelles les satisfactions qui lui sont dues : au lieu que le désordre de l'impureté est sim- plement un désordre , et rien de plus. De vous expliquer dans toute son étendue la nature de ce désordre , ce seroit un discours infini. Saint Augustin le fait consister en ce que l'esprit de l'homme qui par un droit de supériorité naturelle doit gouverner et régir le corps , se laisse au contraire gouverner lui-même par les sens. Ce qui n'arrive pas , dit-il , dans les autres vices , ni dans les autres passions , ou l'esprit au moins , s'il est vaincu , n'est vaincu que par soi-même , au lieu qu'il est ici vaincu par la chair. Ce sont les termes de ce saint docteur : In aliis quippe ajfectibus , animus à se ipso vincitur ; hïc autem pudet animum sibi resisti à cor pore , quod ei inferiore nature subjectum est (i). Mais cette pensée est trop spirituelle pour exprimer le désordre d'un péché aussi grossier que celui-là. Saint Chry- sostôme nous en donne une- idée plus sensible ,
(i) August.
lorsqu'il
SUR L IMPURETÉ* 97
lorsqu'il nous dit que le désordre de l'impureté dans l'homme , est de porter l'homme à des excès où la sensualité même des bêtes ne se porte pas. Car , il est certain que l'homme faisant servir sa raison , j'entends sa raison dépravée , à sa concupis- cence , a inventé pour se satisfaire , des crimes que la seule concupiscence ne lui auroit jamais inspirés ; et que , comme il n'y a que l'homme entre les ani- maux , capable d'être chaste par vertu et au-dessus des lois de la nature , aussi n'y a-t-il que l'homme capable d'être vicieux et emporté au-delà des bornes de la nature même. Ainsi saint Chrysostôme le dé- claroit-il , dans l'exemple de ces villes abominables dont il est parlé au livre de la Genèse , et sur qui Dieu fil éclater l'ardeur de sa colère. Villes infor- tunées , dont l'exécrable péché en a perverti tant d'autres ! car, combien Dieu n'en voit-il pas d'aussi criminelles , peut-être jusques au milieu du chris- tianisme ; et s'il ne les punit pas en faisant pleuvoir sur elles le soufre et le feu, combien de vengeances secrètes , mais encore plus terribles , n'exerce - t - il pas tous les jours sur ceux qui renouvellent de pa- reilles abominations ! ÎS'est-ce pas ce que nous veut faire entendre saint Paul , quand il nous les repré- sente abandonnés de Dieu , et livrés aux pussions les plus honteuses ? et quoique l'Apôtre n'ait pas fait difficulté de s'en expliquer ouvertement , ose- rois-je , tout ministre que je suis de l'évangile, i ici des mêmes expressions ? Je ci consacrées qu'elles sont i elles ne b\ ient v<
pudeur ; cl plût à Dieu que le démon de la chair ae TOME in, 7
98 sur l'impureté.
vous eût jamais ouvert les yeux pour comprendre ce que je puis dire , et qu'il fût toujours dangereux d'en parler , de peur d'apprendre aux chrétiens ce qu'ils ignorent ! Car , malheur à moi , si , sous pré- texte de confondre les pécheurs , je scandalisois ja- mais une ame simple et innocente. Mais disons la vérité, chrétiens: où est aujourd'hui l'innocence et la simplicité ? Si l'on ne fait pas tout le mal , on veut le pouvoir et le savoir faire. Vous diriez que la na- ture ne soit pas assez corrompue , et qu'il faille y ajouter l'étude , pour se faire une science de ses dé- sordres mêmes. Paroît - il un livre diabolique qui révèle ces mystères d'iniquité , c'est celui que l'on recherche , celui que l'on dévore avec tout l'em- pressement d'une avide curiosité. Que l'imagination en soit infectée , qu'il fasse des impressions mor- telles dans le cœur , que le venin qu'il inspire aille jusqu'à la partie de Famé la plus saine , qui est la raison , il n'importe ; c'est le livre du temps qu'il faut avoir lu , et cela sans égard au péril qui s'y rencontre : comme si l'on étoit sûr de la grâce , et qu'on eût fait un pacte avec Dieu , pour avoir droit de s'exposer sans présomption aux occasions les plus prochaines. Car celle-ci , je dis cette curiosité de savoir ce qui doit faire horreur à penser, est une de ces tentations que nulle excuse ne justifie , et dont cependant , avec toute la prétendue réforme dont on se pique , on ne peut presque gagner sur soi de se faire un point de conscience.
Mais achevons , s'il est possible , de développer ce que j'appelle désordre de l'impureté. Tertullien
sur l'impureté* 99
semble l'avoir conçu d'une manière plus figurée, et par conséquent plus propre à un discours qui n'a pour but que votre édification. C'est dans le livre de la chasteté, ou j'avoue que ce grand homme, emporté par la force de son génie , parloit déjà en hérétique, mais en hérétique, remarquent ses commentateurs, qui ne l'étoit au moins que par un excès de zèle , et dont on ne peut nier que les erreurs n'aient été mê- lées des plus saintes et des plus solides vérités. Il dit donc , et c'est une de ces vérités , que l'esprit impur a comme une liaison nécessaire avec tous les vices , et que tous les vices sont, pour ainsi dire, à ses gages et à sa solde , toujours prêts à le servir pour le succès de ses détestables entreprises. C'est pour lui, par exemple, que l'homicide répand le sang humain , pour lui que la perfidie prépare des poisons , pour lui que la calomnie est ingénieuse à inventer, pour lui que l'injustice est toute-puissante quand il s'agit de solliciter, pour lui que l'avarice épargne, pour lui que la prodigalité dissipe , pour lui que le parjure trompe , pour lui que le sacrilège attente sur ce qu'il y a de plus saint. \ oiià , disoit Tertullien , la pompe infernale que je m'imagine voir, quand je cousidère les démarches de celle dangereuse pas- sion : Pompa m auamdam at(jiie suggestion aspicio mœchiœ (i) ; L'impudicité est à la tête de tout cela, et tout cela lui fait escorte. Pensée qui s'accorde par- faitement avec celle du Fils de Dieu, lorsqu'il nous représente dans l'évangile, l'esprit impur accompa- gné de sept autres esprits , ou aussi méchans , ou
(i) TertuU.
7-
100 sur l'impureté.
encore plus médians que lui ; puisqu'il est certain que le démon d impureté est presque toujours suivi du démon de vengeance , du démon de discorde , du démon d impiété , du démon d'injustice . du démon de médisance , du démon de prodigalité , du démon d'effronterie et de licence: et combien pourrois-je en joindre d'autres? mais arrêtons-nous à ceux-là, pour vérifier même à la lettre la parole de Jésus- Christ : Et assurait septem alios spiritus securn ne- fjiiiores se.
Parlons sans figure. Avouons que ce péché est en effet le grand désordre du monde , puisqu'il attire après soi tous les autres désordres. Je dis que c'est pour lui que se répand le sang humain ; écoutez-moi. D'où sont venues les guerres les plus cruelles et les plus fatales aux peuples, sinon d'une passion d'amoui ? Une femme enlevée par un insensé , fut l'étincelle qui excita les plus violens incendies , et qui con- suma des nations entières. Parce qu'un homme étoit impudique, il fallut que des milliers d'hommes pé- rissent par le fer et par le feu. Mais ne remontons point si haut pour avoir des preuves de cette vérité : n'ptre siècle , ce siècle si malheureux , a bien de quoi nous en convaincre; et Dieu n'a permis qu'il engen- drât des monstres , que pour nous forcer à en con- venir. Nous les avons vus avec effroi , et tant d'évé- nemens tragiques nous ont appris plus que nous ne voulions, ce qu'un commerce criminel peut pro- duire , non plus dans les états , mais dans les fa- milles, et dans les familles les plus honorables. L'em- poisonnement étoit panai nous un crime in oui ;
SUR L IMPURETÉ. ïOl
l'enfer , pour l'intérêt de cette passion , l'a rendu commun. On sait, disoit le Poète , ce que peut une femme irritée : mais on ne savoit pas jusqu'à quel excès pouvoit aller sa colère , et c'est ce que Dieu a voulu que nous connussions. En effet , ne vous fiez point à une libertine , dominée par l'esprit de dé- bauche : si vous traversez ses desseins , il n'y aura rien qu'elle n'entreprenne contre vous ; les liens les plus sacrés delà nature ne l'arrêteront pas ; elle vous trahira , elle vous sacrifiera , elle vous immolera. C'est par l'homicide , poursuivoit Tertullicn , que le concubinage se soutient, que l'adultère se délivre de l'importunité d'un rival, que l'incontinence du sexe étouffe sa honte en étouffant le fruit de sou péché.
Je dis que c'est pour ce péché qu'on devient pro- fanateur. L'auroit-on cru , si la même Providence u'avoit fait éclater de nos jours , ce que la postérité ne pourra lire sans en frémir? auroit-on cru , dis-je, que le sacrilège eût du être l'assaisonnement d'une brutale passion? que la profanation des choses saintes eût dû entrer dans les dissolutions d'un libertinage effréné? que ce qu'il y a de plus vénérable dans la religion , eût été employé à ce qu'il y a de plus cor- rompu dans la débauche , et que l'homme, suivant la prédiction d'Isaïe , eût fait servir son Dieu même à ses plus infâmes voluptés ? Verumtamen scrvire me fecisti in peccatis tuis , et laborem mil ù pr ce- lui sti in iniquitatibus tuis (0. Disons des choses moins affreuses , et que celles-là demeurent, s'il est
(i) Isaï. 43.
102 sur l'impureté.
possible , ensevelies dans un éternel oubli. Je dis que c'est l'esprit impur qui entretient les dissensions et les querelles d'une ville , d'un quartier. Vous le savez : trois ou quatre femmes décriées , et célèbres par l'histoire de leur vie , en font presque imman- quablement toute 1 intrigue ; et de là naissent les inimitiés de ceux qui les fréquentent ; de là , les em- portemens de ceux qui s'en croient méprisés ; de là , les haines irréconciliables entre elles-mêmes; delà, les discordes domestiques, les furies d un mari à qui cette plaie une fois ouverte , ne laisse plus que des aigreurs et le ressentiment le plus profond et le plus amer. Je disque c'est 1 impureté qui rend la calom- nie ingénieuse à former des accusations , et à suborner des témoins : la mémoire n'en est que trop récente. Du moins, n'est-ce pas de cette source empoisonnée que viennent les plus sanglantes railleries, les mé- disances atroces, les libelles injurieux et diffama- toires, mille autres attentats contre la réputation du prochain et contre la charité ? Je dis que c'est cette passion qui rend l'injustice toute-puissante dans les sollicitations ; et l'usage que vous avez du monde vous permet-il d'en douter? On sait que ce magis- trat est gouverné par cette femme , et l'on sait bien au même temps, le moyen d'intéresser cette femme et de la gagner ; c'est assez : car avec cela , il n'y a point de bon droit qui ne succombe , point de chi- cane qui ne réussisse , point de violence et de su- percherie qui ne l'emporte. Combien de juges ont été pervertis par le sacrifice d'une chasteté livrée et abandonnée; et pour combien de malheureuses , la
sur l'impureté. io3
nécessité de solliciter un juge impudique , n'a-t-elle pas été un piège et une tentation ? Je dis que c'est ce vice qui désole les maisons, et qui en dissipe tous les biens; n'en avez-vous pas vu cent exemples? heureux , si vous n'en avez pas fait l'épreuve , ou par votre propre péché , ou par le péché d'autrui. Le désordre ancien et commun , étoit de voir avec com- passion un insensé sous le nom d'amant , prodigue , et prodigue jusqu'à l'extravagance , contenter l'ava- rice , et entretenir le luxe d'une mondaine qu'il ido- lâtroit : mais le désordre du temps est de voir au contraire une femme perdue d'honneur aussi bien que de conscience , par un renversement autrefois inoui , faire les avances et les frais , s'épuiser , s'en- detter , se ruiner pour un mondain à qui elle est as- servie , dont elle essuie tous les caprices , qui n'a pour elle que des hauteurs, et qui ordonne de tout chez elle en maître. L'indignité est que ce désordre s'établit de telle sorte qu'on s'y accoutume; le domestique s'y fait ; on obéit à cet étranger ; ses ordres sont res- pectés et suivis , parce qu'on s'aperçoit de l'ascen- dant que son crime lui donne : tandis que celle-ci , ne gardant plus de mesures , et libre du respect hu- main dont elle a secoué le joug , se fait une vanité de ne ménager rien , et un plaisir de sacrifier tout , pour se piquer du ridicule avantage et de la folle gloire de bien aimer.
Ne vous offensez pas , mesdames ; et quand il y auroit de l'imprudence à pousser trop loin ces re- proches, souffrez qu'à l'exemple de saint Paul , je vous conjure de la supporter : JJtinam sustincreiis
io4 sur l'impureté.
jnodlcwn quid insipientiœ meœ , scd et supportats me (i). Dieu, témoin de mes intentions, sait avec quel respect pour vos personnes , et avec quel zèle pour votre salut je parle aujourdhui; mais Dieu a ses vues , et il faut espérer que sa parole ne sera pas toujours sans eiîet. C'est de vous, mesdames, le savez-vous , et jamais y avez-vous bien pensé devant Dieu? c'est de vous que dépend la sainteté et la ré- formation du christianisme ; et si vous étiez toutes aussi chrétiennes que vous devez l'être , le monde, par une bienheureuse nécessité, deviendroit chré- tien. Le désordre qui m'afflige, est que l'on prétend maintenant , et peut-être avec justice , vous rendre responsables de ce débordement de mœurs que nous voyons croître de jour en jour ; et que l'on n'en ac- cuse plus simplement vos lâchetés, vos complai- sances, vos foiblesses , mais qu'on l'impute à vos artifices et à la dépravation de vos cœurs. N'est-il pas étonnant qu'au lieu de celte modestie et de cette régularité que Dieu vous avoit donnée en partage, et que le vice même respecloit en vous , il y en ait parmi vous d'assez endurcies pour affecter de se dis- tinguer par un enjouement et une liberté à quoi tant dames se laissent prendre comme à l'appât le plus corrupteur? L'excès du désordre, c'est que toutes les bienséances qui servoîent autrefois de rempart à. la pureté , soient aujourd'hui bannies comme incom- modes. Centchnsesquipassoient pour scandaleuses, et quiaiiroient suffi pour rendre suspecte la vertu même , ne sont plus de nulle conséquence. La coutume et le
(1) 2. Cor. 11.
sur l'impureté. io5
bel air du monde les autorise , taudis que le démon d'impureté ne sait que trop s'en prévaloir. Le comble du désordre , c'est que les devoirs , je dis les devoirs les plus généraux et les plus inviolables chez les païens mêmes, soient maintenant des sujets de risée. Un mari sensible au déshonneur de sa maison , est le personnage que l'on joue sur le théâtre ; une femme adroite à le tromper , est l'héroïne que l'on y produit ; des spectacles où l'impudence lève le masque , et qui corrompent plus de cœurs que ja- mais les prédicateurs de l'évangile n'en convertiront, sont ceux auxquels on applaudit. Assujettissement, dépendance , attachement à sa condition , tout cela est représenté comme une espèce de tyrannie , dont le savoir-faire doit affranchir. C'est ce qu'on ne se lasse point d'entendre ; et tel qui , pas sa triste des- tinée , y a le plus d'intérêt , est le premier à s'en di- vertir. Imaginez-vous d'ailleurs un mari qui, pourvu par le don de Dieu d'une femme prudente et ac- complie , ne laisse pas de s'entêter d'une passion bizarre; aime par obstination ce qui souvent n'est point aimable , et ne peut aimer par raison ce qui mérite tout son amour ; ne se rebute de ce qui lui est permis , que parce qu'il lui est permis ; et ne s'at- tache avec ardeur à ce qui lui est défendu , que parce qu'il lui est défendu; traite avec dureté et avec ri- gueur ce qui devroit être l'objet de sa tendresse , et adore opiniâtrement ce qui est la cause visible de tous ses malheurs. Voilà ce que j'appelle désordres ; et combien encore y en a-t-il d'autres que je passe , et que je ne puis marquer.'
io6 SUR l'impureté.
Cependant , à l'aveuglement et au désordre , l'im- pureté ajoute encore l'esclavage : troisième trait de ressemblance dans l'impudique avec l'état des ré- prouvés dans l'enfer. Car il n'y a point de péché qui rende l'homme plus esclave du démon. Dans les autres péchés, dit saint Grégoire , pape, l'esprit de ténèbres nous attaque comme un ennemi, il nous sollicite comme un tentateur , il nous surprend comme un séducteur ; mais dans celui-ci il nous do- mine comme un tyran. S'il nous corrompt , pour- suit ce Père , par une autre passion , malgré sa vic- toire, il est toujours dans la défiance ; il craint tou- jours quelque changement , et que la grâce ne lui arrache sa proie : mais s'il nous a fait tomber dans une impurelé , s'il nous a engagés dans un commerce criminel , c'est alors le fort armé de l'évangile ; il tient une ame dans ses filets , il est sûr de sa con- quête, et il s'en croit paisible possesseur : In pace sunt ea cjiiœ possidet (i). Pourquoi , demande saint Augustin , suscitoit-il dans les premiers siècles de l'Eglise tant de persécutions contre les chrétiens? Ah! répond ce saint docteur , c'est que les chrétiens vivoient dans une entière pureté de mœurs, c'est qu'ils étoient chastes par état , et par conséquent affranchis de la domination du péché. Comme donc le démon ne pouvoit s'en rendre maître par l'amour du plaisir , il tâchoit à les vaincre par l'horreur des supplices; mais depuis qu'il a trouvé moyen de s'in- troduire dans le christianisme par les voluptés sen- suelles , toutes les persécutions ont cessé. Car cette
(1) Luc. 11.
sur l'impureté. 107
voie lui a paru bien plus courte et plus assurée. En exerçant sa cruauté contre les martyrs , il tourmen- tent les corps ; mais les arnes éloient perdues pour lui : au lieu que l'impureté lui assujettit , sans effu- sion de sang , et les âmes et les corps. El je puis bien dire ici ce que disoit saint Hilaire à l'empereur Cons- tance , lorsque , par des flatteries dangereuses , il tentoit et il ébranloit les fidèles: Plût à Dieu que nous eussions vécu au temps des persécuteurs ! nous devons beaucoup aux premiers Césars , puisque c'est par eux que nous avons triomphé de l'enfer : Plus crudelitati debemus , auia diabolum vicimus (1). Mais maintenant nous combattons avec un ennemi d'autant plus à craindre qu'il le paroît moins. Il ne déchire pas la chair , mais il la flatte : Non dorsa cœdit , sed membra palpât (2). En nous persécu- tant il nous donneroit la vie ; mais il nous chatouille pour nous donner la mort : Non proscribit ad vitam , sed titillât in mortem (3). En nous confinant dans une prison , il nous donneroit la liberté ; mais il nous retient dans son palais pour nous réduire en servitude : Non tradit carceri in libertatem , sed intra palatium retinet in servitutem (4).
Ainsi parloit ce saint évêque. Et voilà le triste état où saint Augustin gémit si long-temps, et sur quoi il se faisoit de si sensibles reproches. Ce grand homme , avant sa conversion , sans être encore tou- ché des puissans motifs qui , dans la suite , le rame- nèrent à son devoir , soupiroit néanmoins de se voir esclave de sa passion. Il ne vouloit pas encore être à
(1) Hilar. — (1) Idem. — (3) Idem. — ( i) Idem.
io8 SUR l'impureté.
Dieu; mais au moins eûl-il voulu être à lui-même» Hé quoi ! Augustin , se disoit-il , seras-tu donc tou- jours maîtrisé par une aveugle concupiscence et do- miné par les sens? demeureras -tu toujours plongé dans d'infâmes plaisirs? après avoir goûté les délices de l'esprit, suivras-tu toujours les appétits du corps? Encore , si tu conservois quelque empire sur ta cupi- dité ! mais que la chair le gouverne : que , dans les plus nobles exercices de ton ame , elle vienne te gour- manderpar un sentiment brutal ; qu'elle ne te donne aucune trêve , ni aucun relâche , et que tu sois tou- jours prêta lui obéir : ah ! c'est porter dans toi-même un enfer , puisque c'est y porter un démon , qui sans cesse te fait éprouver sa plus impérieuse et sa plus cruelle tyrannie.
De là naît le ver de la conscience et le trouble : quatrième et dernier rapport de l'impudique avec les réprouvés au milieu des flammes qui les brûlent. Car l'homme sensuel et voluptueux veut se satisfaire, et cherche un certain repos qu'il croit se pouvoir procurer en suivant ses désirs criminels ; mais par un ordre tout contraire de la Providence s c'est en suivant ses désirs criminels qu'il perd le repos et qu'il se met dans l'impuissance de le trouver : Quœrens requiem , et non invertit (i). D'où pourroit-il l'es- pérer ? du côté de Dieu , son créateur , et le juge de ses actions et de sa vie? du côté de la créature dont il est adorateur , de cet objet malheureux de son attachement et de sa passion ? Or , l'un et l'autre , s'il raisonne bien , et même quand il raisonneroit
(1) Matth. 12.
sur l'impureté. 109
mal , lui devient une source d'inquiétudes , de cha- grins , de remords , de désespoirs : encore un mo- ment de réflexion , et je conclus cette première partie. Trouble du côté de Dieu , que l'impudique envi- sage comme le juge de ses actions et de sa vie. Car prenez garde , s'il vous plaît : tout péché , par la raison générale qu'il est péché , met entre Dieu et le pécheur , tant qu'il est pécheur , une division , une guerre irréconciliable. Par conséquent, il est impos- sible que le pécheur , du moment qu'il se révolte contre Dieu , ne perde pas la paix : Quis restitit ei , et pacem liabuit (1) ? Mais il faut avouer que cela même convient encore singulièrement et plus pro- prement au péché de la chair : pourquoi ? saint Chrysostôme nous en donne la raison , et l'expé- rience la confirme. Parce qu'il n'y a point de péché, dit ce Père , que l'homme soit d'abord plus déter- miné à se reprocher , point de péché où il lui soit plus difficile de se flatter et de se former une fausse conscience , point de péché dont la confusion et la honte lui soit plus naturelle , et où le prétexte de Terreur et de l'ignorance ait moins de lieu: donc point de péché que le remords suive de plus près , et qui de sa nature soit plus incompatible avec le repos et la tranquillité de l'ame : Qiiœrens requiem , et non in çcn it ( 2 ) .
Dans les autres péchés , ajoute saint Chrysos- tôme , à force de se préoccuper , on croit , en pé- chant même , avoir raison ; et par là on s'affranchit au moins du trouble présent que cause le péché
(1) Job. 9. — (2) Mattli. îa.
IIO SUR L'IMPURETÉ.
quand il est commis avec une conviction actuelle de sa malice. Ainsi la haine , ainsi l'ambition , l'avarice portent-elles tous les jours l'homme à des excès qui le rendent criminel devant Dieu, mais qui dans lui- même ne l'empêchent pas de jouir d'un calme pro- fond. Comme ce sont des péchés plus intérieurs , l'amour-propre sait non-seulement les déguiser, mais les justifier , jusqu'à les faire paroi tre honnêtes : et de là souvent on est rempli d'orgueil , on fait tort au prochain , on blesse la charité et la justice sans aucun scrupule : pourquoi ? parce qu'on n'en con- vient pas avec soi-même , et qu'il est rare qu'en tout cela on se juge dans la rigueur. Tel est , dit saint Chrysostôme , le caractère des péchés de l'esprit.
Il n'y a que le péché de la chair où l'homme , pour peu qu'il ait de religion , ne trouvant nulle dé- fense et nulle excuse , est obligé malgré lui de se condamner. Car ce péché est trop grossier pour ser- vir de sujet aux illusions d'une conscience erronée , et l'ame , par un reste d'intégrité que ce péché ne détruit pas dans l'instant qu'elle y tombe, est forcée de se reconnoîlre coupable , de prononcer elle- même son arrêt , et commence déjà à l'exécuter par les horreurs d'une réprobation éternelle dont elle est saisie. A peine donc l'impudique a-t-il goûté le fruit de son incontinence , qu'il en éprouve l'amertume. A peine a-t-il accordé à ses sens ce que la loi de Dieu lui défend, qu'il demeure interdit, confus, livré comme Caïn à son propre péché, qui devient son supplice et son tourment. Il semble que le pre- mier rayon de la foi qui l'éclairé aille à lui en dé-
SUR l'impureté. III
couvrir l'énormité et la difformité pour lui en ôter le plaisir. Tandis qu'il croit un Dieu vengeur des crimes , voilà son état : Quœrens requiem , et non in çenit.
Je sais , et je l'ai dit , qu'à mesure qu'il se dérègle , il voudroit bien secouer le joug de cette foi qui l'importune , et qu'un des effets les plus naturels de la cupidité qui l'aveugle , est d'affoiblir dans son esprit la créance des vérités qui le troublent , et qui , en le troublant , le contiennent dans le devoir. Mais s'il se délivre par là du trouble salutaire de la péni- tence , ce n'est crue pour tomber dans un autre en- core plus triste et plus affreux ; je dis celui d'un esprit emporté par la passion et chancelant dans la, religion. Car, ou le démon de l'impureté qui le pos- sède l'a rendu absolument infidèle . ou non -• c'est- à-dire , ou , malgré son désordre , il a encore quel- que respect pour les oracles de la parole de Dieu , ou il n'en a pins : or, s'il en a, comment peut-il les écouter et ne pas trembler ? et s'il n'en a plus , quelle assurance, du reste , peut-il avoir en n'écou- tant que lui-même ?
Eu effet , s'il cesse d'être chrétien , dans quelle autre misère ne tombe-t-il pas , exposé > non plus aux alarmes que lui cause sa foi , mais aux incertitudes cruelles où le jette son infidélité même ? Car cette infidélité ne l'assurant de rien et lui faisant hasarder tout, de quel secours lui peut-elle êlre pour trouver la paix ? au défaut de la loi qu'il a rejetée , quels témoignages son ame , cette ame naturellement chré-
1 12 SSJR L IMPURETÉ.
tienne, ne porle-t-elle pas contre lui, pour le dé- concerter , pour le désoler jusque dans son liber- tinage ? quels combats , quels retours secrets n'a-t-il pas à soutenir ? quelles difficultés à surmonter ? quels doutes à résoudre ? dans ces agitations et ces embar- ras , où est le prétendu bonheur qu'il se promettoit ?
Quœrens requiem , et non inyenit.
Trouble encore plus sensible du côté de l'objet qu'il adore : ne le voyons-nous pas tous les jours ; et en faudroit-il davantage que ce que nous voyons pour apprendre à nous préserver d'une pareille maladie ? Soit qu'on la considère dans sa naissance , soit qu'on la suive dans son progrès, soit qu'on en juge par l'issue , n'est-elle pas de tous les maux , sans excep- tion , le plus inquiet? Dans sa naissance : car, quel tourment , par exemple, est comparable à celui d'un esprit blessé qui aime et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé; qui veut plaire, et qui par cela même déplaît; qui conçoit des désirs ardens , et qui ne trouve que des froideurs ; qui s'épuise en services et en soins y et qui n'est payé que de rebuts ? Cette passion ridi- cule et bizarre, mais opiniâtre, quelque force qu'il ait d'ailleurs , n'est-ce pas ce qui le dessèche , ce qui le mine, ce qui le fait misérablement et inutilement languir ; et de quelque bon sens que Dieu l'ail pourvu, n'est-ce pas ce qui l'infatué , ce qui pousse sa raison à bout , ce qui le met dans l'impuissance de s'en ai/jer ? En sorte que , tout persuadé et tout convaincu qu'il est de sa folie, il ne peut la vaincre ni s'en dé- faire : d'autant plus malheureusement ensorcelé , pour
ainsi
SUR l'impureté, 1 1.3
ainsi dire , qu'il ne l'est qu'à ses dépens ; tandis que les autres, peu touchés de ce qu'il endure, eu en raillent, ou en ont pitié.
Voilà , si l'on ne répond pas à sa passion , quelle est sa déplorable destinée. Mais quand on y répon- dant, quelles inquiétudes et quelles craintes qu'on n'y réponde pas également, qu'on n'y réponde pas sincèrement, qu'on n'y réponde pas constamment? qu'on n'y réponde pas également , car où trouver un retour parfait; et lors même qu'il se trouve , où sont ceux qui , pour leur repos , veulent s'en tenir assurés? En aimant , est-on jamais content delà personne qu'on aime ? Qu'on n'y réponde pas sincè- rement: car, dans ce commerce d'amitiés mondaines, et par conséquent impures , combien de fausses ap- parences ? combien de dissimulations ? combien de tromperies , de ruses , surtout quand l'ambition ou l'intérêt engagent l'une à jouer tel personnage ? et pour peu que 1 autre soit éclairé, combien de soup- çons justes et légitimes, mais affligeans et désolans, doivent lui déchirer l'ame et le consumer ?
Je dis plus ; et dans la suite de celte même passion , que ne faut-il pas essuyer ? Ou celle dont on a fait son idole est vaine et indiscrète , ou elle est lière et orgueilleuse, ou elle est capricieuse et inégale, ou elle est légère et inconstante. Or , à quelles épreuves , à quelles bassesses , à quelles misères n'est-on pas alors réduit? Que la passion , comme il arrive pres- que immanquablement, se tourne en jalousie, quel enfer ! Dieu peut-il mieux se venger d'un impudique qu'en le laissant venir là? Du moment que la jalousie TOME JII. b
1 14 suri l'impureté.
s'est emparée de son cœur, lui faut-il un autre bour- reau que lui-même pour le mettre à la torture et à la gène ?que de veilles qui le fatiguent, qui l'accablent ! que de tristes et d'affreuses nuits, toujours occupé qu'il est à combattre des fantômes et à se remplir d( fiel et de venin contre des rivaux peut-être imagi- naires ! Mais si sa curiosité lui découvre en effet ce qu'il craignoit de voir , quoiqu'il le cherchât avec tant d'empressement et tant de vigilance , quels dépits et quelles fureurs ! et quelle image plus naturelle pourrois - je vous en donner , que les pleurs des damnés et leurs grincemens de dents ? Fletus et stridor dentium (i). Enfin , quelle issue et quel dé- nouement ordinaire ont ces criminelles intrigues? La seule vue de l'avenir n'est-elle pas une peine con- tinuelle et toujours présente, quand on se dit à soi- même et qu'on se le dit avec assurance : Cette passion finira, et le succès le moins fâcheux que j'en puis attendre , c'est qu'elle finira par quelque chose de désagréable , c'est-à-dire , qu'elle s'usera et se chan- gera en dégoût : mais ce que j'en dois plus craindre, c'est qu'elle finira peut-être par quelque chose de douloureux, par une infidélité qui me désespérera, par une ingratitude qui me consternera , par un mépris qui m'outragera, par une ignominie qui me comblera de confusion , qui me mettra hors d'état de paroître dans le monde dont je serai la fable , qui m'en bannira pour jamais ; c'est qu'elle finira sans moi et malgré moi , avant que de finir en moi , et qu'elle ne subsistera dans moi que pour me rendre
(i) Mattli. 8-
SUR L'IMPURETE. 1 I f»
la vie insupportable , et pour me faire goûter par avance toutes les horreurs de la mort. Ah ! mon Dieu , nous ne le comprenions pas ; mais il est vrai que vous ne châtiez jamais plus rigoureusement le pé- cheur qu'en le livrant à ses appétits déréglés. Il croit y trouver sa félicité , et il y trouve une réprobation anticipée. Achevons. Impureté , signe de la répro- bation , c'a été la première partie. Impureté , prin- cipe de la réprobation , c'est la seconde.
DEUXIÈME PARTIE.
Pour parler le langage des Pères, et pour réduire aux principes de la théologie la seconde proposition que j'ai avancée , opérer la réprobation dans une ame, c'est la conduire à l'impénitence finale , puis- qu'il est évident que l'impénitence finale est la dis- position la plus prochaine à la réprobation , ou plutôt, le commencement de la réprobation même. En effet, dit saint Augustin , les pécheurs ne sont réprouvés que parce qu'ils ne sont plus dans la voie, ni en état de faire pénitence : s'ils y pouvoient rentrer , ou que dans le lieu même de leur tourment , ils pussent encore être touchés d'un sentiment de conversion , l'enfer ne seroit plus enfer pour eux, et ils cesse- roient d'être réprouvés; mais ils le sont et le seront toujours, parce qu'il n'y a plus pour eux de retour^ et qu'une impénitence consommée a mis , pour ainsi dire , le dernier sceau à leur damnation. S'il y a donc un péché dont la vertu particulière et spécifique soit d'engager le pécheur dans cette malheureuse
y.
J'l6 sur l'impureté.
impénilence , c'est ce que j'appelle non plus un signe ,
mais un principe de réprobation.
Tel est le péché d'impureté : pourquoi ? parce qu'entre les péchés qui précipitent l'homme dans l'abîme de perdition , il n'y en a aucun qui semble plus éloigné de la pénitence chrétienne, et qui par conséquent, dans le cours de la Providence , soit plus irrémissible. Je dis , chrétiens, irrémissible , non pas dans le sens que l'a entendu Tertullien , lorsqu'il prélendoit que ce péché étoit sans remède ; que l'Eglise n'avoit reçu pour l'abolir aucun pouvoir, et que tout impudique devoit être abandonné à la ri- gueur des jugemens de Dieu , exclus de toute récon- ciliation , et visiblement réprouvé par une séparation entière et sans ressource du corps de Jésus-Christ. Car, l'entendre de la sorte, c étoit une erreur, et cette erreur , pour la distinguer de la vérité que je prêche, consistoit en deux points. Premièrement , en ce que Tertullien vouloit que l'impureté fut d'elle- même et absolument irrémissible ; ce que je n'ai garde de penser : mais je dis seulement que c'est un péché tiès-diUicile à guérir ; de sorte que les remèdes même institués par le Fils de Dieu , et commis à la dispensation de l'Eglise , quoiqu'ils le puissent effa- cer , ne l'effacent néanmoins qu'assez rarement , parce que mille obstacles presque invincibles en arrêtent l'effet salutaire. Secondement, la pensée de Ter- tullien étoit que i'impénitence habituelle , dont l'im- pureté est suivie , ne dépendoit point de la volonté du pécheur : car selon ses maximes , quand le pé- cheur auroil fuit les derniers efforts , et donné les
sur l'impureté. i 17
preuves les plus sensibles d'une pénitence parfaite , l'Eglise n'y devoit point avoir égard pour le rétablir dans l'usage des divins mystères et dans la commu- nion des fidèles : autre article que condamne l'Eglise , et que je condamne avec elle , reconnoissant que si le pins emporté et le plus scandaleux des hommes seconvertissoità Dieu de bonne foi , qu'il en donnât des marques solides , qu'il justifiât sa contrition par la régularité de sa vie , l'Eglise alors , en lui imposant les satisfactions légitimes, auroit droit de l'admettre à la pénitence , et de lui accorder la grâce qu'il auroit demandée avec gémissemens et avec larmes. Mais j'ajoute au même temps que, par les désordres de sou habitude criminelle , l'homme se fait, pour ainsi parler , à lui-même un état d'impé- nitence, et d'une impénitence volontaire, d'une im- pénitence à laquelle il ne veut pas renoncer , dont il entretient la cause, et uni lui endurcit le cœur d'au- tant plus dangereusement, qu'elle lui est agréable et qu'elle lui plaît.
Voilà, dis-je , en quoi la vérité que j'établis est différente de l'hérésie de Tertullien. Hérésie où je vous prie , en passant , de remarquer avec moi deux. choses importantes , et qui peuvent être pour vous d'une grande édification : savoir , le principe d'où elle procédoit, et le fondement sur lequel on Fap- puyoit. D'où procédoit cette hérésie ? appliquez-vous à ceci : d'une sainte horreur dont l'Eglise étoit pré- venue contre le péché que je combats; mais horrenr que Tertullien outra , pour user de ce terme , en déférant trop à ses lumières et ù son sens. Car voici
i j8 sur l'impureté.
comment il raisonna: L'évangile m'assure qu'il y a des péchés monstrueux qui ne se pardonnent ni dans le siècle présent, ni dans le siècle à venir. Rien de plus monstrueux dans un chrétien que le dérègle- ment d'une chair sensuelle et impure. Par consé- quent , il faut que l'impureté soit un de ces péchés irrémissibles dont parle le Saint-Esprit. Il se trom- poit dans la première proposition , ne la prenant pas au sens orthodoxe qui la modifie; mais pour la se- conde , il ne supposoit rien qui ne fût universelle- ment reçu; et nous jugeons assez de là , que l'impu- reté étoit donc alors regardée comme un crime bien énorme, puisquil se trouvoit même des hommes savans et zélés qui ne pouvoienl consentir que la pénitence la plus juste et la plus complète fût suffi- sante pour l'expier. De plus, on juge , de cette hérésie , combien , à l'égard de ce crime , la disci- pline de l'Eglise étoit rigoureuse , et avec quelle sévérité l'on procéjoit contre les impudiques. Car il falîoit bien que cela fût ainsi , puisque la constitution du pape Zéphyrin , qui promettoil grâce aux simples fornicateurs , souffrez ce terme , quelque prudente qu'elle fût , ne laissa pas départager les esprits, de déplaire à plusieurs, et d'en révolter quelques-uns, entre lesquels Tertulîien se déclara le plus haute- ment. J'apprends, disoit-il dans la chaleur de cette controverse , que le souverain pontife , l'évêque des évêques, a publié une ordonnance , mais décisive et absolue, en vertu de laquelle les fornicateurs , après les exercices ordinaires d'une pénitence laborieuse , peuvent espérer une entière réitii^îon : Audio cdic-
SUR l/lMPURETÉ. I 19
tum , et quiàem peremptorium : pontifex scilicct maxirnus , episcopus episcoporium , dicit : Egofor- nicationis delicta pœnifentiâ functis dimitto (1). Ensuite il s'écrie : O indignité ! ô prévarication ! ô abus , qui ouvre la porte à toutes sortes de licences ! Prenez garde, chrétiens; cette conduite le scanda- lisa , et il aima mieux se séparer du corps de l'Eglise en l'accusant de relâchement, que de souscrire à cette ordonnance et de l'approuver. Il falloit donc que h simple fornication eût été jusque-là sujette à de grandes peines. Mais encore , sur quoi Tertuliien se fondoit-il pour porter les choses à cet excès , et pour traiter d'irrémissible le péché , selon le monde, le plus pardonnable ? Sur des raisons, chrétiens , toutes essentielles , quoiqu'il soit vrai qu'il en abusa. Par exemple , il ne pouvoit souffrir qu'un chrétien ap- portât pour excuse de son désordre la foiblesse de la chair. Ah ! mon frère , reprenoit-il , ne me dites pas que la chair a été foible en vous : elle n'a été que trop forte , puisqu'elle l'a emporté sur l'esprit : Nu/la enim lam fortis est caro , (juàin quœ spiritum clisit (2). Hé quoi, ajoutoit - il , nous refusons la grâce de la pénitence à celui qui a succombé dans l i persécution , et nous l'accorderons à celui qui dans la paix succombe à sa passion ! Nous ne pardonnons pas à une chair que le supplice a effrayée, et nous pardonnerons à celle qu'un faux plaisir a corrompue ! Non , non ; poursuivoit-il , il y auroit en cela de l'injustice; car une chute libre et volontaire mérite bien moins de compassion qu'une lâcheté involon-
ferti I' ■■■ Tdem.
1 20 SUR L 1MTURETÉ.
taire et forcée. Or, l'apostasie d'un chrétien par la crainte de la mort, toute criminelle qu'elle est, est l'effet d'une violence étrangère ; au lieu que le dé- sordre de l'impudique vient d'une pure infidélité. Le chrétien lâche et désertenr de sa religion peut alléguer pour sa défense la cruauté des bourreaux; mais le sensuel et le voluptueux ne peut s'en prendre qu'à lui-même. Et qui des deux , ù votre avis , fait un plus grand outrage à Jésus-Christ, ou celui qui l'aban- donne dans les tourmens, ou celui qui le renonce dans dans les délices? ou celui qui souffre et qui gémit en luimanquant de foi , ou celui qui lui manque de foi pour se contenter et se satisfaire ? Tous ces sentimens de Tertullien sont grands sans doute et élevés: mais voici la raison principale ; écoulez-la, s il vous plaît : c'est que la chair de l'homme ayant été adoptée, ennoblie , sanctifiée par l'incarnation divine , le péché qui la déshonore et qui la souille , ne devroitplus seulement passer pour un crime , mais pour un monstre. Car enfin , continuoit-il au môme endroit , que la chair se soit licenciée , et qu'elle se soit même perdue avant Jésus-Christ, on peut dire qu'elle n'étoit pas encore digne des dons du salut , et qu'elle n'étoit pas encore formée aux pratiques de la sainteté. Mais depuis que Je Verbe de Dieu a contracté avec elle la plus intime alliance en se faisant lui-même chair: Et Verbum caro factum est (i)? ah ! mes frères, concluoit Tertullien, faisons état que cette chair a comme changé de nature , et qu'elle n'est plus ce qu'elle éloit ; Exindè caro quœcumnue alia jam Tes est (2). (») JfMy. ». — (?) Tertult,
SUR l'impureté. T2Î
Pourquoi donc voudrions -nous la justifier par ce qu'elle nous paroît avoir de fragile : Qiiidergo illam mine de pristino excusas ( i ) ? Que V impureté ait été rémissible dans la loi ancienne , c'étoit un temps où l'homme ne portoit pas encore la qualité de membre de Jésus-Christ , et où notre chair n'avoit pas l'hon- neur d'être incorporée à la sienne ; mais depuis qu'elle lui est unie personnellement , depuis qu'elle a été lavée par le baptême et dans le sang de l'Agneau , depuis qu'elle est devenue le sujet des plus excel- lentes opérations de la grâce , il est juste, ou que vous la conserviez vous-mêmes , ou que vous soyez éter- nellement réprouvés de Dieu.
C'étoit ainsi que raisonnoit ce défenseur de la pu- reté , mais après tout , défenseur trop obstiné et trop ardent. C etoit ainsi qu'il frappoit l'impudique à\m anathême éternel ; et moi, chrétiens, sans aller si loin , j'ai dit et je le dis , que l'impureté n'exclut point encore absolument et dès maintenant le pé- cheur de la miséricorde divine ; mais j'ajoute qu il s'en exclut lui-même par im attachement opiniâtre à son péché. Eu voulez -vous les preuves? je les ré- duis à trois. Car il est vrai qu'il n'est point de pé- ché qui rende le pécheur plus sujet à la rechute, point de péché qui expose plus le pécheur à la ten- tation du désespoir , point de péché qui tienne le pécheur plus étroitement lié par l'habitude. Encore un moment d'attention , et je finis.
Point de péché qui rende le pécheur plus sujet à la rechute. Ecoutez là-dessus ce que se dit à lui-
(1) Tertull.
i22 sur l'impureté.
même, dans notre évangile, l'esprit impur -.Rêver tarin domum meam undecxivi{y); Je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti; car, quoique je Taie quittée , par la facilité que je trouve à y rentrer dès que je le veux , elle ne laisse pas d'être à moi ; et quand je la quitte, je ne la quitie que pour un temps, sans cesser pour cela d'en être le maître: j'y retournerai -.Revertar, et j'y reprendrai tous les avantages que j'y avais : je la trouverai nettoyée et parée , mais je la souillerai tout de nouveau , et le dernier état de cette ame sera pire que le premier : Et fiunt novissima hominis illius pejora prioribus (2). Vous reconnoissez-vous , chrétiens? et celte peinture n'esl-elle pas une ex- pression naturelle de ce qui se passe dans vous ? Si vous êtes possédé de ce démon de la chair , ne sont-ce pas là les malheureuses épreuves que vous faites tous lesjoursdesonpouvoiretde votre foiblesse? Aprèsque vous l'avez chassé en vous convertissant à Dieu, n'est- ce pas ainsi qu'il revient, et que comptant sur votre fra- gilité , il n'a qu'à employer le charme trompeur d'une volupté passagère pour vous pervertir?Quelque soin que vous ayez de purifier vos consciences , de les orner et de les parer , n'est ce pas ainsi qu'il com- mence tout de nouveau à les corrompre et à les in- fecter? Votre état alors n'esl-il pas encore plus mortel qu'il ne l'éfoit? n'en devenez -vous pas encore plus esclaves de la sensualité , encore plus incapables de vous modérer , encore plus emportés dans les occa- sions , encore plus lâches et plus changeans dans vos résolutions? Ali! mes frères, permettez-moi de
(1) Matth. 12. —(2) Ibi '.
sur l'impureté. m3
vous le dire avec douleur , voilà ce qui fait gémir les pasteurs de vos âmes et ceux qui doivent en ré- pondre. Quand vous avez recours à nous dans le sacré tribunal , voilà ce qui nous rend vos confessions suspectes , ce qui nous empêche de faire fonds sur vos ferveurs ; voilà ce qui nous oblige , comme dis- pensateurs des mystères de Dieu , à prendre avec vous tant de précautions, à ne vous en pas croire sur votre parole , à nous défier de vos soupirs et de vos larmes , à vous suspendre la grâce du sacre- ment , et après bien des délais , à ne vous l'accorder qu'avec peine ; voilà ce qui nous met dans la né- cessité de nous dépouiller même quelquefois de ces entrailles de miséricorde que demanderoit notre fonction , et de nous endurcir contre vous , en re- fusant absolument de vous délier et de vous absoudre. Point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir. C'est saint Paul qui nous l'apprend : Desperantes s scmctipsos traâidcruntim- pudiciiiœ (i); Je vous conjure , mes frères, disoit- il aux Ephésiens , de ne plus vivre comme ces pé- cheurs qui, perdant toute espérance, s'abandonnent à toutes sortes de dissolut ions : In operationem im- mundiliœ omnis (2). Car l'effet le plus ordinaire de l'impureté est de ruiner dans une ame tout l'édifice de la grâce 3 et d'en renverser jusqnes aux fonde- mens, qui est l'espérance chrétienne. Mais encore , demande saint Chrysoslôme , de quoi l'impudique désespère-t-il , et de qui désespère-t-il ? Il déses- père , reprend ce saint docteur , de sa conversion , il
(l)Eph. 4. — (i)Ihid.
124 SUR L'IMPURETÉ.
désespère de sa persévérance 3 il désespère du pardon de ses crimes , et quand on lui promellroit le par- don de ses crimes , il désespère de sa volonté propre , il désespère de Dieu , et il désespère de lui-même. Est-il de plus tristes et de plus désolantes extrémités? Il désespère de sa conversion; car le moyen, se dit-il à lui-même, ou plutolluifaildire l'esprit impur, le moyeu que je rompe mes chaînes , le moyen que je m'ar- rache du cœur une passion qui fait toute la douceur de ma vie , le moyen que je renonce de bonne foi à ce que j'aime encore de meilleure foi ? si je disois que je le veux, ne mentirois-je pas au Saint-Esprit? et si je n'ai pas la force de m'y résoudre et de le vouloir , ne suis-je pas le plus infortuné des hommes et le plus délaissé de Dieu ? Supposé même sa con- version , il désespère de sa persévérance : car , que puis-je attendre de moi , poursuit-il , après tant de légèretés et de changemens? Quand je dirai aujour- d'hui à Dieu que je veux sortir de ma misère , et que la résolution que j'en ai formée sera éternelle, pour le dire et pour le penser , serai-je plus en état de l'exécuter ? N'ai - je pas dit cent fois la même chose , et cent fois après l'avoir dit , ne me suis-je pas trouvé le même que j'étois? Pourquoi prétendre que ce que je dirai maintenant sera plus solide? et pourquoi me flatter que je ne serai plus ce ro- seau agité du vent , qui cède et qui plie dès qu'il est ébranlé par le moindre souille ? En le voulant ainsi , en m'y engngeant, changerai-je de naturel, aurai- je une autre trempe d'esprit , serai-je pourvu de plus grands secours, me fournira-t-on des remèdes
SUR L'IMPURETÉ. 120
plus présens et plus efficaces que ceux mêmes que si j'ai souvent rendu inutiles ? Enfin , il désespère tout à la fois, et de Dieu , et de lui-même : de Dieu , parce que c'est un Dieu de sainteté qui ne peut ap- prouver ni souffrir le mal ; de lui-même , parce qu'étant tout charnel , et vendu , comme dit saint Paul , au péché : Venumdatus sub peccato (i) , il ne peut presque plus