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ZUM

200. GEBURTSTAGE

VON

ALEXANDER VON HUMBOLDT

VORGELEGT

VON

ALEXANDER-VON-HUMBOLDT-STIFTUNG

DEUTSCHE FORSCHUNGSGEMEINSCHAFT

FRITZ THYSSEN STIFTUNG

QUELLEN UND FORSCHUNGEN ZUR GESCHICHTE DER GEOGRAPHIE UND DER REISEN

herausgegeben

von

PROFESSOR DR. HANNO BECK

8

Die unvollkommenen deutschen Bearbeitungen der „Relî>t'on Historique" tragen den Titel:

REISE IN DIE ÀQUINOCTIALGEGENDEN

DES NEUEN CONTINENTS

ALEXANDER VON HUMBOLDT

Relation historique

du Voyage aux Régions équinoxiales

du Nouveau Continent

FAIT EN 1799, 1800, 1801, 1802, 1803, ET 1804

PAR AL. DE HUMBOLDT ET A. BONPLAND

RÉDIGÉ PAR ALEXANDRE DE HUMBOLDT

Neudruck des 1814-1825 in Paris erschienenen vollstândigea Originals, besorgt, eingeleitet und um ein Register vermehrt von

HANNO BECK

BAND III

STUTTGART 1970 F. A. BROCKHAUS Komm.-Gesch. GmbH., Abt. ANTIQUARIUM

ISBN 3 87103 014 7

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Dos Titelblatt der franzôsischen Originalausgabe nennt ah Verleger filr Band I G. Dufour, Paris Band II N. Maze, Paris Band III J. Smith et Gide Fils, Paris

Ferner enthàlt es den Vermerk: „Avec deux atlas, qui renferment,

Vun les vues des Cordillères et les monumens des peuples indigènes de V Amérique,

et Vautre des cartes géographiques et physiques.'-''

Der Verlag dièses Neudrucks der „Relation Historique'' hofft, auch den Inhalt

dieser Atlaswerke in eini°en Jahren anhieten zu kiinnen.

Das Register am SchluB des 3. Bandes wurde verfaCt von

Professer Dr. Hanno Beck.

© 1970 F. A. Brockhaus, Komm.-Gesch. GmbH, Abt. Antiquarium, Stuttgart.

AUe Rechte fur das Register, auch die des auszugsweisen Nachdrucks,

der photomechanischen Wiedcrgabe und der tJbersctzung, vorbehalten.

VOYAGE

DE HUMBOLDT ET BONPLAND

PREMIERE PARTIE.

RELATION HISTORIQUE.

VOYAGE

DE HUMBOLDT ET BONPLAND.

PREMIERE PARTIE

RELATION HISTORIQUE.

TOME TROISIÈME

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A PARIS,

Chez J. SMITH, libraire, rue montmorency, n" 16. Et GIDE FILS, libraire, rue saint-marc-feydeau, n° 20.

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1825.

VOYAGE

AUX RÉGIONS ÉQUmOXIALES

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NOUVEAU CONTINENT.

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LIVRE IX.

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CHAPITRE XXV.

LLAXOS DEL PAO OU PARTIE ORIENTALE DES PLAINES ( STEPPES ) DE VENEZUELA. — MISSIONS DES CARAÏBES. — DERNIER SEJOUR SUR LES COTES DE NUEVA-BARCELONA , DE CUMANA ET d'aRAYA.

Il faisoit déjà nuit lorsque nous traversâmes pour la dernière fois le lit de rOrénoque. Nous devions coucher près du fortin de San Rafaël , et entreprendre , le lendemain, dès l'aube du jour, le voyage à travers les steppes de Venezuela. Près de six semaines s'étoient écoulées depuis notre arrivée à l'Angostura ; nous désirions vivement atteindre les côtes pom* trouver , soit à Cumana , soit à Nueva-Barcelona , un bâtiment qui pût nous conduire h l'ile de Cuba et de là au Mexique. Après les souffrances auxquelles nous avions été exposés pendant plusieurs mois , navigant dans de petits canots sur des fleuves infestés de mous- tiques , ridée d'un long voyage de mer se présentoit avec cpielque charme à notre imagination. Nous ne comptions plus revenir dans l'Amérique méridionale. Sacrifiant les Andes du Pérou à l'archipel si peu connu des Philippines , nous Relation historique , Tom. III. i

2 LIVRE IX,

persistions dans notre ancien projet de rester une année dans la Nouvelle-Espagne, de passer avec le Galion d'Acapulco à ]\Ianille , et de retourner en Europe par la voie de Bassora et d'iVlep. Il nous paroissoit qu'une fois sortis des possessions espagnoles en Amérique, la chute d'un ministère dont la noble confiance m'a voit procuré des permissions si illimitées , ne pouvoit plus nuire à l'exécution de notre entreprise. Ces idées nous agitoient pendant le voyage monotone à travers les steppes. Rien ne fait mieux endurer les petites contrariétés de la vie que l'occu- pation qu'offre à l'esprit l'accomplissement prochain d'un dessein hasardeux.

Nos mulets nous attendoient sur la rive gauche de l'Orénoque. Les collections de plantes et les suites géologiques que nous portions avec nous depuis l'Esme- ralda et le Rio Negro avoient beaucoup augmenté nos bagages. Comme il auroit été dangereux de nous séparer de nos herbiers , nous devions nous attendre à un voyage très-lent à travers! PS /^/«noj. La chaleur étoit excessive , à cause de la réver- bération du sol qui est presque dé])oiirvu de vcgctaux. Le thermomètre centigrade ne se soutenoit cependant, le jour (à l'ombre) , qu'à 3o° ou 34°, la nuit à a^^ou 28°. C'étoit donc , comme presque partout sous les tropiques , moins le degré absolu de chaleur que sa duiée qui affectoit nos organes. Nous mîmes treize jours à traverser les steppes, en séjournant un peu dans les missions Caribes (Caraïbes) et dans la petite ville du Pao. J'ai tracé plus haut ' le tableau physique de ces immenses plaines qui séparent les forêts de la Guyane de la chaîne côtière. La partie orientale des Llanos que nous parcourûmes entre l'Angostura et Nueva- Barcelona, offre le même aspect sauvage qpe la partie occidentale par laquelle nous étions parvenus des vallées d'Aragua à San Fernando de Apure. Dans la saison des sécheresses , qu'on est convenu d'appeler ici Y été, quoique le soleil soit dans l'hémisphère austral, la brise se fait sentir avec plus de force dans les steppes de Ciunana que dans celles de Caracas ; car ces vastes plaines forment , comme les champs cultivés de la Lombardie , un bassin intérieur, ouvert à l'est et formé au nord , au sud et à l'ouest par de hautes chaînes de montagnes primitives. Malheureusement nous ne pûmes profiter de cette brise rafraîchissante dont les Llaneros (habitans des steppes ) parlent avec délices. C'étoit la saison des pluies au nord de l'équateur ; il ne pleuvoit pas dans les Llanos même , cependant le changement de déclinaison du soleil avoit fait cesser depuis long- temps le jeu des courans polaires. Dans ces régions équatoriales, où l'on peut s'orienter d'après la direction des nuages et où les oscillations du mercure dans

■• Tora. II, p. i'iC-210.

CHAPITRE XXV. 3

le ]jaromètre indiquent Theure presque comme une horloge , tout est soumis à un type régulier et uniforme. La cessation des brises , l'entrée de la saison des pluies et la fréquence des explosions électriques sont des phénomènes qui se trouvent liés par des lois immuables.

Au confluent de l'Apure et de l'Orénoque, près de la montagne de Sacuima, nous avions rencontré un fermier françois qui vivoit au milieu de ses troupeaux dans l'isolement le plus parfait ^ G'étoit cet homme simple qui croyoit que les révolutions politiques de l'ancien monde et les guerres qiii en ont été les suites ne tenoient « qu'à la longue résistance des moines de l'Observance. » A peine entrés dans les Llanos de Nueva-Barcelona , nous passâmes encore la première nuit chez un François qui nous accueillit avec la ])lus aimable hospitalité. Il étoit natif de Lyon , avoit quitté son pays très-jeune , et ne paroissoit guère se soucier de ce qui se faisoit au-delà de l'Atlantique, ou, comme on dit ici assez dédaigneusement pour l'Europe, « de l'autre côté de la grande mare» [del otro laclo del charco). Nous vîmes notre hôte occupé à joindre de gros morceaux de bois, au moyen d'une colle gluante appelée guayca. Cette substance, dont se servent les menuisiers de l'Angostura , ressemble à la meilleure colle -forte tirée du règne animal. Elle se trouve toute préparée entre l'écorce et l'aubier d'une liane ^ de la famille des Comhretacées. Il est probable qu'elle se rapproche par ces propriétés chimiques de la glu, principe végétal que l'on tire des baies du gui et de l'écorce interne du houx. On est étonné de l'abondance avec laquelle cette matière gluante découle lorsqu'on coupe les branches sarmenteuses du Ve'juco de Guayca. C'est ainsi que sous les tropiques on trouve à l'état de jiureté et déposé dans des organes particuliers ce que sous la zone tempérée on ne jieut se procurer que par les piocédés de l'art ^.

Nous n'arrivâmes que le troisième jour aux missions caribes du Cari. Nous vîmes dans ces contrées le sol moins crevassé par la sécheresse que dans les Llanos de Calabozo. Quelques ondées avoient ranimé la végétation. De petites graminées, et surtout ces Sensitives herbacées , si utiles pour engraisser le bétail à demi- sauvage, formoient un gazon serré. A de grandes distances les uns des autres

' Tom. II, p. 627.

''■ Combretum Guayca. On pourroit croire que le nom de Chigommier, donné par les botanistes aux différentes espèces de Combretum , fait allusion à cette matière gluante ; mais ce nom dérive de Chigouma. (Combretum laxmn, Aubl.), mot de la langue galibi ou caribe.

3 Tom. II, p. 43S.

4 LIVRE IX.

5 elevoient quelques troncs de palmier à éventail (Corypha tectorum) , de Rhopala ' ( Chaparro ) et de Malpighia ^ à feuilles coriaces et lustrées. Les endroits humides se reconnoissent de loin par des groupes de Mauritia , qui sont les Sagoutiers de ces contrées. Ce palmier forme près des côtes toute la richesse des Indiens Guaraons ; et, ce qui est assez remarquable, nous l'avons retrouvé, i6o lieues plus au sud, lui milieu des forêts du Haut-Orénoque, dans les savanes qui entourent le ])ic granitique de Duida 3. H étoit chargé , dans cette saison , d'énormes régimes de fruits rouges semblables à des cônes de pins. Nos singes étoient très-friands de ces fruits dont la chair jaime a le goût d'ime pomme trop avancée en maturité. Placés entre nos charges sur le dos des mulets , ces animaux s'agitoient vivement pour atteindre les régimes qui étoient suspendus sur leurs têtes. La ])laine étoit ondoyante par l'effet du mirage '^j et, lorsqu'après une heure de chemin nous atteignîmes ces troncs de palmier qui paroissent comme des mâts à l'horizon , nous fûmes étouués de voh cumbien de choses sont liées à l'existence d'un seul végétal. Les vents , perdant de leur vitesse au contact avec le feuillage et les branches, accumulent le sable autour du tronc. L'odeur des fruits, l'éclat de la verdure attirent de loin les oiseaux voyageurs qui aiment à se balancer sur les flèches du palmier. Un doux frémissement se fait entendre à l'entour. Accablé de chaleur, accoutumé au morne silence de la steppe, on croit jouir de quelque fraîcheur au moindre bruit du feuillage. Si vous examinez le sol du côté opposé au vent , vous le trouvez humide long - temps après la saison des pluies. Des insectes et des vers ^ , partout ailleurs si rares dans les Llanos , s'y

' Les Protéacées ne sont pas, comme l'Araucaria, une forme exclusivement australe. (Kotzebue , Reise , Toni. III, p. i3.) Nous avons trouvé le Rhopala complicata et le R. obovata par 2° -jet 10° de latitude nord, ^oyez nos iVbi'. Gen., Tom. II, p. i53.

•■ Un genre voisin : Byrsonima cocollohœfolia , B. laurifolia près de Mata gorda et B. ropalœfuUa. Les colons européens, qui , d'après de foibles analogies , croient retrouver partout dans la végétation des tro- piques les plantes de leur patrie, appellent les Malpighia Alcornoque (arbre à liège), sans doute à cause de l'écorce tubéreuse du tronc. Cette écorce renferme du tannin, et dans un autre Malpighia (BjTSouiraa Moureila) qui est l'arbre fébrifuge de Cayenne, on suppose, non sans raison , l'e.tbtence de la quinine ou de la cinchonine réunies au tannin.

^ he Muric/ii est, comme le Sagus Rumphii, un palmier de marécages ( Tom. I, p. 493; Tom. Il, p. 168, 3i6, 565 et 652.) j ce n'est pas wa palmier du littoral , comme le Chamxrops humilis, le Cocotier commun et le Lodoicea.

* Tom. I, p. 296. Tom. II, p. i64.

5 De quel genre sont les vers (en arabe, Loul) que le capitaine Lyon , compagnon de mon courageux et infortuné ami M. Rilcbie, a trouvés dans les mares du désert de Fezzan, qui servent de nourriture aux Arabes , et qui ont le goût du caviar? Ne seroient-ce pas des œufs d'insectes semblables à VJguautle quu j'ai vu vendre au marché de Mexico , et que l'on recueille à la surface du lac de Tezciico {Gazeta de Litte- latttra de Mexico , 179! , Tom. III , n.'' 26, p. 201.)

CHAPITRE XXV. 5

rassemblent et s'y multiplient. C'est ainsi qu'un arbre isolé , souvent rabougri , qui ne fixeroit pas l'attention du voyageur au milieu des forêts de l'Orénoque , répand autour de lui la vie dans le désert.

Nous anivàmes le 1 3 juillet au village du Cari ' , la première des missions caribes qui dépendent des moines de XOhservance du Collège de Piritu -. Nous logeâmes comme de contiune au couvent , c'est-à-dire chez le curé. Nous avions , outre les passe-ports du capitaine général de la province , des recommandations des évêques et du gardien des missions de l'Orénoque. Depuis les côtes de la Nouvelle-Californie jusqu'à Valdivia et à l'embouchure du Rio de la Plata , sur une étendue de deux mille lieues , on peut vaincre toutes les difficultés d'un long voyage de terre , si l'on jouit de la protection du clergé américain. Le pouvoir que ce corps exerce dans l'état est trop bien établi pour qu'un nouvel ordre de choses puisse l'ébranler de long-temps. Notre hôte eut de la peine à comprendre « com- ment des gens du nord de l'Europe arrivoient chez lui des frontières du Brésil par le Rio Negro et l'Orénoque, et non par le chemin de la côte de Cumana. » Il nous traitoit de la manière la plus affable , tout en montrant cette curiosité un peu importune que fait naître toujours dans l'Amérique méridionale la vue d'uu étranger non espagnol. Les minéraux que nous avions ramassés dévoient contenir de l'or; des plantes séchées avec tant de soin ne pouvoient être que des plantes médicinales. Ici, comme dans beaucoup de parties de l'Europe, on ne. croit les sciences dignes d'occuper l'esprit cju'autant qu'elles offrent à la société quelque utilité matérielle.

Nous trouvâmes plus de 5oo Caribes dans le village de Cari ; nous en vîmes beau- coup d'autres dans les missions d'alentour. C'est un aspect très-curieux que celui d'un peuple jadis nomade , récemment attaché au sol , et différent de tous les autres Indiens par sa force physique et intellectuelle. Je n'ai vu nulle part ime race entière d'hommes plus élancée (de 5 pieds G pouces à 5 pieds i o pouces) et de stature plus colossale. Les hommes, et cela est assez commun en Amérique 3, sont plus couverts ({ue les femmes. Celles-ci ne portent que le guajuco ou perizoma , en forme de bandelette ; les hommes ont tous le bas du corps jusqu'aux hanches enveloppé d'un morceau de toile bleu foncé, presque noir. Cette draperie est tellement ample que, lorsque la tempéra tiu-e baisse vers le soir, les Caribes s'en couvrent ime de

' N^"" S" del Socorro del Cari, fondé en 1 761.

' Ces missionnaires s'appellent Padres Missioneros Observantes del Celegio de la Purissima Concep- cion de Propaganda F'ide en la Niieva Barcelona. ^ Voyez plus haut; Toiu. II, p. 470.

6 LIVRE IX.

leurs épaules. Comme ils ont le corps teint cYonoto ' , leurs grandes figures d'iui rouge cuivré et pittoresquement drapées ressemblent de loin , en se projetant dans la steppe contre le ciel, à des statues antiques de bronze. La coupe des cheveux chez les hommes est très-caractéristique : c'est celle des moines ou des enfans de chœur. Le front est en partie rasé , ce qui le fait paroitre très-grand. Une grosse touffe de cheveux , coupée en cercle , ne commence que très-près du sommet de la tète. Cette ressemblance qu'ont les Cariljes avec les moines n'est pas le résultat de la vie des missions. Elle n'est pas due, comme on l'a avancé laussement, au désir qu'ont les indigènes d'imiter leurs maîtres , les pères de Saint- François. Les tribus qui ont conservé leur sauvage indépendance, entre les sources du Carony et du Rio Branco, se distinguent par ce même cerquillo de frailes que , lors de la découverte de l'Amérique , les premiers historiens espa- gnols ^ altribuoient déjà aux peuples de race caribe. Tous les hommes de cette race que nous a\ ons vus, soit en navigant sur le Bas-Orénoque, soit dans les missions de Piritu diffèrent des autres Indiens, non seulement par leur taille élancée, mais aussi par la régularité de leurs traits. Ils ont le nez moins large et moins épaté , les pommettes moins saillantes , la physionomie moins mongole. Leurs yeux, qui sont plus noirs que chez d'autres hordes de la Guyane , annoncent de l'intelligence , on diroit presque l'habitude de la réflexion. LesCaribes ont de la gravité dans les ma- nières et quelque chose de triste dans le regard que l'on retrouve parmi la majeure partie des habitans primitifs du Nouveau-Monde. L'expression de sévérité qu'offrent leurs traits est singulièrement augmentée par la manie qu'ils ont de se teindre les sourcils avec le suc du Caruto ^, de les agrandir et de les joindre ensemble ; souvent ils se font des taches noires sur toute la figure pour paroitre plus farouches. Les magistrats de la commune, le Governador elles Alcaldes , qui seuls ont le droit de porter de longues cannes , vinrent nous visiter. Il y avoit parmi eux de jeunes Indiens de dix-huit à vingt ans, car le choix ne dépend que de la volonté du mis- sionnaire. Nous étions frappés de retrouver, parmi ces Caribes peints (ïonoto , ces airs d'importance, ce maintien compassé, ces manières froides et dédaigneuses que l'on rencontre parfois chez les gens en place dans l'ancien continent. Les femmes caribes sont moins robustes et plus laides que les hommes. Elles sup-

' Hocou tiré du Bixa Orellana. En car'ihe, ce pigment s'appelle hichet,

* « Reglo ab incolis Caramairi dicitur, in qua viros simul et feminas statura aiiint pulcberrimos esse, n nudos tamen, capillis aure tenus scissis mares, feminas ohlongis. A Caribibuà, sive Canibalibus, carnium hiima- u narum edacil)us, originera traxisseCaramairenses existimant. Petr. Martyr.Ocean. (i533}, p.aS, D. et 26U.

3 Voyez plus haut, Tom. II, p 262

CHAPITRE XXV. y

portent presque seules tout le poids des travaux domestiques et de ceux des champs. Elles nous demandoient avec instance des épingles qu'elles plaçoient , faute de poches, sous la lèvre inférieure : elles se percent la peau, de sorte que la tête de l'épingle reste dans l'intérieur de la bouche. C'est une habitude qu'elles ont conservée de leur premier état sauvage. Les jeunes filles sont teintes en rouge et au guajuco près toutes nues. Parmi les différens peuples des deux mondes , l'idée de nudité n'est qu'une idée relative. Dans quelques parties de l'Asie , il n'est pas permis à une femme de montrer le bout des doigts, tandis qu'une Indienne de race caribe ne se croit guère nue lorsqu'elle porte un guajuco de deux pouces de large. Encore cette bandelette est-elle regardée comme une partie moins essentielle du vêtement que le pigment qui couvre la peau. Sortir de sa cabane sans être teint (}ionoto , ce seroit pécher contre toutes les règles de la décence caribe.

Les Indiens des missions de Piritu fixoient d'autant plus notre attention qu'ils appartiennent à un peuple qui , par son audace , par ses entreprises guerrières et par son esprit mercantile, a exercé une grande influence sur le vaste pays qui s'étend de l'équateur vers les côtes septentrionales. Partout à l'Orénoque nous avions trouvé les souvenirs de ces incursions hostiles des Caribes : elles ont été poussées jadis depuis les sources du Carony et de l'Erevato jusqu'aux rives du Ventuari, de l'Atacavi et du Rio Negro". Aussi la langue des Caribes est-elle des plus répandues dans cette partie du monde : elle a même passé (comme à l'ouest des Alleghanis, la langue des Lenni-Lenapes ou Algonkins et celle des Natchez ou Muskoghées) à des tribus qui n'ont pas la même origine.

Lorsqu'on jette les yeux sur cet essaim de peuples répandus dans les deux Amé- riques , à l'est de la Cordillère des Andes , on s'arrête de préférence à ceux qui , ayant dominé long-temps sur leurs voisins, ont joué un rôle plus important sur la scène du monde. C'est un besoin de l'historien de grouper les faits , de distinguer des masses, de remonter aux sources communes de tant de migrations et de mouvemens populaires. De grands empires , l'organisation régulière d'une hié- rarchie sacerdotale , et la culture que cette organisation favorise dans le premier âge de la société , ne se sont trouvés que sur les hautes montagnes de l'ouest. Nous voyons au Mexique une vaste monarchie et de petites républiques enclavées; à Cundinamarca et au Pérou, de véritables théocraties. Des villes for- tifiées , des chemins et de grands monumens en pierre , un développement extraordinaire du système féodal, la séparation des castes, des couvens d'hommes

» Tom. II, p. ?95, 397, 471.

8 LIVRE IX.

et de femmes, des congrégations religieuses suivant une discipline plus ou moins sévère , des divisions du temps très-compliquées et liées aux calendriers , aux zodiaques et à l'astrologie des peuples éclairés de l'Asie , tous ces phénomènes n'appartiennent , en Amérique , qu'à une seule région , à cette bande alpine , à la fois longue et étroite, qui s'étend des 3o° de latitude boréale aux 26° de latitude australe. Dans l'ancien monde , le flux des peuples a été de l'est à l'ouest ; les Basques ou Ibériens , les Celtes , les Germains et les Pelasges ont paru successi- vement. Dans le Nouveau-^NIonde , des migrations semblables ont été dirigées du nord au sud. Chez les nations qui habitent les deux hémisphères , la direction du mouvement a suivi celle des montagnes ; mais , sous la zone torride , les plateaux tempérés des Cordillères ont exercé une plus grande influence sur la destinée du genre humain que ne l'ont fait les montagnes de l'Asie et de l'Europe centrale. Or , comme les seuls peuples civilisés ont , à proprement parler , ime histoire, il en résulte que l'histoire des Américains n'est que celle d'un petit nombre de peuples montagnards. Une nuit profonde enveloppe l'immense pays qui se prolonge de la pente orientale des Cordillères vers l'Atlantique; et, pour cela même , tout ce qui a rapport , dans ce pays , à la j)répondérance d'une nation sur les autres , à des migrations lointaines , aux traits physionomiques qui annoncent une race étrangère, excite vivement notre intérêt.

Au milieu des plaines de l'Amérique septentrionale, une nation puissante, qui a disparu , a construit des fortifications circulaires , carrées et octogones , des murs de 6000 toises de longueur, des tumulus de 700 à 800 cents pieds de diamètre, et de 1 4o pieds de hauteur, tantôt ronds, tantôt à plusieurs étages , renfermant des milliers de squelettes. Ces squelettes appartiennent à des hommes moins élancés , plus trapus que les habitans actuels de ces contrées. D'autres ossemens , enveloppés dans des tissus qui ressemblent à ceux des iles Sandwich et Fidji , se trouvent dans les grottes naturelles du Kentucky. Que sont devenus ces peuples de la Louisiane , antérieurs aux Lenni-Lenapes , aux Shawanoes , peut-être même aux Sioux (?s^adowesses, Narcota) du Missoury qui sont {ortement inongolis es , et que , d'après leur propre tradition, on croit être venus des côtes de l'Asie? Dans les plaines de l'Américjue méridionale, comme je l'ai exposé ailleurs, on trouve à peine quelques tertres [cerros hechos a ifiano), nulle part des ouvrages de fortification analogues à ceux de l'Ohio. Cependant, sur une vaste étendue de terrain, au Bas-Orénof|ue comme sur les rives duCassiquiareet entre les sources

' Voyez la note A à la fin du g." Livre.

CHAPITRE XXV. 9

de TEssequebo et du Rio Branco , des rochers de granité sont couverts de figures symboliques. Ces sculptures annoncent que les générations éteintes appartenoient à des peuples différens de ceux qui habitent aujourd'hui ces mêmes contrées. A l'ouest , sur le dos de la Cordillère des Andes , rien ne semble lier l'histoire du Mexique à celle de Cundinamarca et du Pérou; mais dans les plaines de l'est, une nation belliqueuse , long-temps dominante , offre , dans ses traits et dans sa constitution physique , les traces d'une origine étrangère. Les Caribes conservent des traditions qui semblent indiquer des communications anciennes entre les deux Amériques. Un tel phénomène mérite une attention particulière ; il le mérite , quel que soit le degré d'abrutissement et de barbarie (|ue les Européens ont trouvé , à la fin du quinzième siècle , chez tous les peuples non-montagnards du Nouveau- Continent. S'il est vrai que la plupart des sauvages , comme paroissent le prouver leurs langues , leurs mythes cosmogoniques et une foule d'autres indices ne sont que des races dégradées , des débris échappés à un naufrage commun , il est double- ment important d'examiner les routes par lesquelles ces débris ont été poussés d'un hémisphère à l'autre.

La belle nation des Caribes n'habite auj ourd'hui qu'une petite partie des pays qu'elle occupoitlors de la découverte de l'Amérique. Les cruautés exercées par les Européens l'ont fait entièrement disparoître des Antilles et des côtes du Darien , tandis que , soumise au régime des missions, elle a formé des villages populeux dans les jMovinces de Nueva-Barcelona et de la Guyane espagnole. Je crois qu'on peut évaluer à plus de 35,ooo les Caribes qui habitent les Llanos de Piritu et les rives du Carony et du Cuyuni. Si , à ce nombre on ajoutoit les Caribes indé- pendans, qui vivent à l'ouest des montagnes de Cayenne et de Pacaraymo, entre les sources de l'Essequebo et du Rio Branco , on obtiendroit peut-être une masse totale de 4o,ooo individus de race pure, non mélangée avec d'autres races indigènes. J'insiste d'autant plus sur ces notions, qu'avant mon voyage on avoit l'habitude de parler des Caribes, dans beaucoup d'ouvrages géographiques, comme d'une race éteinte ^ Ne connoissant pas l'intérieur des colonies espagnoles du con- tinent , on supposoit que les petites îles de la Dominique, de la Guadeloupe et de Saint-Yincentavoientété la demeure principaledecette nation dontil n'existe (dans toutes les Antilles orientales) que des squelettes ^ pétrifiés, ou plutôt envelopj)és

' Essai polit. , Tom. I , p. S.l.

' Ces squelettes ont été découverts en l8o5 par M. Cortès, que j'ai déjà eu occasion de citer plus haut pour ses intéressantes observations géologiques. {^Relat. hist., Tora. II, p. 21.) Ils sont enchâssés dans une formation dehrèche à madrépores que les nègres appellent très-naïvement maçonne-bon-Dieu , et qui, récente comme Relalion historique , Tom. III. a

10 LIVRE IX.

dans un calcaire à madrépores. D'après cette supposition , les Caribes auroient dis])aru en Amérique comme les Guanches dans Tarcliipel des Canaries.

Des tribus qui, appartenant à un même peuj)le, reconnoissent une origine commune , se désignent par im même nom. Généralement le nom d'une seule horde est donné à toutes les autres par les nations voisines; quelquefois aussi des noms de lieux deviennent des dénominations de peuples, où ces der- nières naissent d'une épithète dérisoire , de l'altération fortuite d'un mot mal prononcé. Le nom des Caribes , que je trouve pour la première fois dans une lettre de Pierre Martyr d'Angliiera , dérive de Câlina et de Caripuna , les l et p étant transformés en r et 6 '. Il est même très-remarquable que ce nom, que Colomb entendit de la bouche des peuples d'Haïti ^ , se retrouvoit à la fois chez les Caribes des îles et chez ceux du continent. De Carina ou Câlina on a fait Galibi ( Caribi ) , dénomination sous laquelle on connoît , dans la Guyane françoise ^ , une peuplade d'une stature beaucoup plus petite que les habitans du Caii, mais qui parle un des nombreux dialectes de la langue caribe. Les hal^itans des îles s'appeloient, dans l'idiome des hommes, Calinago; dans celui des femmes, Calli- pinan. Cette diflférence entre le langage des deux sexes est plus marquée chez les peuples de race caribe que chez d'autres nations américaines ( les Omaguas , les Guaranis et les Chiquitos) , où elle ne porte que sur un jietit nombre d'idées , ]iar exemple , sur les mots mère et enfant. On conçoit que les femmes , d'après leur manière isolée de vivre , se créent des locutions particulières que les hommes ne veulent point adopter. Cicéron '* observe déjà que les formes anciennes se con- servent de préférence dans la bouche des femmes , parce que leur position dans la

le travertin H'ItaVie , enveloppe des débris de vases et d'autres onvrages humains. M. Daivxion Lavaysse et le docteur Konig ont fait les pieiuiers counoître eu Europe ce pliénomène qui, pendant quelque temps, a fixé l'attention des géologues. [Phil. Tr. i8i4, Tah. m. Cuvier, Ossem. foss. , Tom. I, p. lxvi.)

^ Petr. Mart. Epist. ad Pomp. Letum [Non. Dec. lig't) Lib. VII , n." 14;, fol. xxxy , et Océan., Lib. I, fol. 2 A. D'après la prononciation caribe on confond balana elpnrana, la mer.

'^ Fern. Colon, Cap. xxxiv, dans Churchill. Coll., Vol. II, p. 538. Herera j Dec. I, p. 34.

3 Les Galibis (Calibitis), les Palicours et les Acoquouas ont aussi l'habitude de se couper les cheveux à la manière des moines, et de placer des liens aux jambes des enfans pour faire gonfler les muscles. Ils ont la même prédilection pour les pierres vertes (de Saussurite) que nous avons reconnues chez les peuples caribes de rOrénoque. ( Rel. hist., Tom. II, p. 482. ) Il y a en outre dans la Guyane françoise une vingtaine de trlljus indiennes que l'on distingue dcsG.ilibis, quoique, par leur l.-ingue , elles prouvent avoir une origine commune avec eux. Barrère , France équin., p. I2i, 239. Lescallier , sur la Guyane, p. 78.

* Cicero, de Orat., Lib. III, Cap. xii, J. 45, éd. Verburg. «Facilius enim midieres incorruptam anti- quitatem conservant, quod multorum sermonis expertes ea tenent semper, quse prima didicerunt. «

CHAPITRE XXV. II

société les expose moins à ces vicissitudes de la vie (à ces changemens de lieu et d'occupation) qui , chez les hommes, tendent à altérer la pui'eté primitive du langage. Mais le contraste qu'il y a chez les peuples caribes entre le dialecte des deux sexes est si grand et si surprenant que , pour l'expliquer d'une manière satisfai- sante , il faut recourir à une autre cause. On a cru la trouver ' dans l'usage barl^are cjii'avoient ces peuples de tuer les prisonniers mâles et d'emmener en esclavage les femmes des vaincus. Lorsque les Caribes firent leur irruption dans l'archipel des petites Antilles , ils y arrivèrent comme une horde de guerriers , non comme des colons accompagnés de leurs familles. La langue des femmes s'y formoit à mesure que les vainqueurs contractoient des alliances avec des femmes étrangères. G'étoient de nouveaux élémens , des mots distincts des mots caribes ^ qui , dans l'intérieur des Gynécées , se transmettoient de génération en génération , mais sur lesquels la structure , les combinaisons , les formes grammaticales de la langue des hommes exerroient leur influence. Il se faisoit alors, dans une petite réunion d'individus , ce que nous trouvons dans tout le groupe des peuples du Nouveau-Continent. C'est une disparité totale des mots à côté d'une grande analogie dans la structure qui caractérise les langues américaines , depuis la baie d'Hudson jusqu'au détroit de Magellan. Ce sont comme des matières différentes , revêtues de formes analogues. Si l'on se rappelle que ce phénomène embrasse presque de pôle à pôle tout un côté de notre planète , si l'on considère les nuances qui existent dans les combinaisons grammaticales (dans les genres appli- qués aux trois personnes du verbe, les réduplications, les fréquentatifs , les duels), on ne sauroit être assez surpris de trouver chez une portion si considérable de l'espèce hmnaine une tendance uniforme dans le développement de l'intelligence et du langage.

Nous venons de voir que le dialecte des femmes caribes , dans les Antilles , renfermoit les débris d'une langue éteinte. Quelle étoit cette langue? voilà ce que nous ignorons. Quelques écrivains ont pensé que ce pourroit être celle des Ygneris ou habitans primitifs des îles Caribes , dont quelque foibles restes se sont conservés à la Guadeloupe; d'autres y ont vu quelques rapport avec l'ancien idiome de Cuba, ou avec ceux des Aruacas et des Apalachites en

* Voyez plus haut, Tom. II, p. 439 et 5oo.

^ Voici quelques exemples des différences obser\'ées entre le langage des hommes (h) et des femmes (f): de , oubao h. , acaera f. ; homme , ouekclli h. , cyeri f. ; mais , Irhea li. , atlca f. Comparez aussi Garcia Orig. de los Ind. , 172g , p. 172, 176 et 23S.

12 LIVRE IX.

Floride ^ : mais toutes ces hypothèses se fondent sur une connoissance très- imparfaite des idiomes qu'on a tâché de comparer.

En lisant avec attention les auteurs espagnols du i6.' siècle, on voit que les nations caribes s'étendoient alors sur 1 8° à 19° de latitude, depuis les îles Vierges à l'est de Portorico jusque vers les bouches de l'Amazone. Un autre prolonge- ment vers l'ouest , le long de la chaîne côtière de Sainte-Marthe et de Venezuela , ])aroît moins certain. Cependant Lopez de Gomara et les plus anciens historiens appellent Caribana, non comme on a fait depuis, le pays entre les sources de rOrénoque et les montagnes de la Guyane françoise ^ , mais les plaines maréca- geuses entre les embouchures du Rio Atrato et du Rio Sinu. J'ai été moi-même sur ces côtes , voulant me rendre de la Havane à Portobelo ; j'y ai appris que le cap qui borde à l'est le golfe du Darien ou d'Uraba , porte encore aujourd'hui le nom de Punta Caribana. C'étoit jadis ime opinion assez répandue que les Caribes des îles Antilles tiroient leur origine, et même leur nom, de ces peuples guerriers du Darien. « Inde Vrabam ab oriental! prehendit ora , ijuam appellant indigenae Caribana, unde Caribes insulares originem habere nomenque retinere dicuntur. » C'est ainsi que s'exprime Anghiera ^ dans les Océaniques. Un neveu d'Amerigo Vespucci lui avoit dit que , de là jusqu'aux montagnes neigeuses de Sainte -Marthe, tous les iodigènes étoient «e génère Caribiiun vel Canibalium. » Je ne nierai point que de vrais Caribes aient pu avoir un établis- sement près du golfe du Darien , et qu'ils aient pu y être portés par les courans de l'est ; mais il se peut aussi que , peu attentifs aux langues , les navigateurs espagnols aient nommé caribe et canibale toute nation d'une taille élancée et d'un caractère féroce. Toujours , il est peu probable que le peuple caribe des Antilles et de la Parime se soit imposé à lui-même un nom de la région qu'il avoit habitée primitivement. A l'est des Andes , et partout où la civilisation n'a point encore pénétré, ce sont plutôt les peuples qui donnent le nom aux lieux

» Lahat Vov. Tom. VI, p. 129. Rochefort, p. 826. Bibl. univ., 1817, p. 355. Le mot /^«ris (lyeris ?) serolt-il la corruption à'Eyeris qui, comme nous venons de le voir, signifie homme dans le dialecte des femmes caribes. Cet emploi du mot homme est partout très-commun dans les noms ethnographiques.

* Carie d'Hondlus, de iSgg, qui accompagne l'édition latine de la Relation du Voyage de Ralegh. Dans l'édition hollandoise [Nieutve Caerle van het goudrycke landt Guiana) , les Llanos de Caracas, entre les montagnes de Merida et le Rio Pao , portent le nom de Caribana. On remarque ici ce que l'on observe si sou- vent dans l'histoire de la géographie , qu'une même dénomination a été portée peu à peu de l'ouest à l'est.

3 Petr, Mari., Dec. II, Lib. I, p. 26. B. Dec. III ^ Lib. V, p. 54 A.

CHAPITRE XXV. l3

dans lesquels ils se sont établis '. Nous avons déjà eu occasion de rappeler plusieurs fois que les mots Caribes et Canibales paroissent significatifs ; que ce sont des épithètes qui font allusion à la vaillance , à la force , et même à la supériorité de l'esprit ^. Il est bien digne de remarque qu'à l'arrivée des Portugais, les Brésiliens désignoient aussi leurs magiciens par le nom de Caraïbes 3. Nous savons que les Caribes de la Parime étoient le peuple le plus voyageur de l'Amé- rique; peut-être des individus rusés de cette nation vagabonde jouoient-ils le même rôle que les Chaldéens dans l'ancien continent. Des noms de peuples s'attachent facilement à de certaines professions ; et lorsque , sous les Césars , les supers- titions de l'Orient s'introduisirent en Italie , les Chaldéens ne venoient pas plus des bords de l'Euphrate que nos Égyptiens et Bohémiens ( parlant un dialecte de l'Inde ) ne sont venus des bords du Nil et de l'Elbe.

Lorsqu'une même nation habite la Terre-Ferme et des îles voisines, on peut opter entre deux hypothèses , en supposant que l'émigration s'est faite des îles au continent ou du continent dans les îles. C'est le problême qu'offrent les Ibériens (Basques) qui étoient établis à la fois en Espagne et sur les îles de la Méditerranée '^. C'est celui que présentent des Malayes qui paroissent autoc- thones dans la péninsule de Malaca et dans le district de Menangkabao de l'île de Sumatra ^. L'archipel des grandes et des petites Antilles a la forme d'une langue de terre étroite et brisée, parallèle à l'isthme de Panama , et qui réunissoit, selon l'hypo- thèse de quelques géographes , la Floride à l'extrémité nord-est de l'Amérique du Sud. C'est comme le rivage oriental d'tme mer intérieure que l'on peut nommer un bassin à plusieurs issues. Cette configuration singulière des terres a servi pour étayer les différens systèmes de migration par lesquels on a tenté d'expliquer l'établissement des peuples de race caribe dans les îles et sur le continent voisin. Les Caribes du continent admettent que les Petites-Antilles étoient anciennement

' Cesnonu des lieux ne peuvent même se perpétuer que là où les nations se succèdent immédiatement et où la tradition reste non interrompue. C'est ainsi que, dans la province de Quito, beaucoup de cimes des Andes portent des noms qui n'appartiennent ni au quichua (langue de l'Inca) ni à l'ancienne langue desPuruays, gouvernés par le Conchocando de Lican.

* Vespucci dit : « Se eorum lingua , Charaibi , hoc est, magnae sapientiae viros vocantes. d Gryn. Nov Orh, (iSSa), p. i45. Sur le mot Canibale, voyez plus haut, Tom. II, p. 5o3.

^ Laet, p. 543.

* Wilhelm von Humholdtj Urbewohner Hispaniens, p. 167.

5 Crawfard , Ind. Archipel, Tom. II, p. 371. Je me sers du mot autocthone non pour désigner un fait de création qui n'appartient pas à l'histoire, mais simplement pour indiquer que nous ignorons qu'un autre peuple ait précédé le peuple autocthone.

l4 LIVRE IX.

habitées par les Aruacas ' , nation guerrière dont la grande masse se trouve encore sur les rives malsaines du Suriname et du Berbice. Ils disent que ces Aruacas , à l'exception des femmes , furent tous exterminés par des Caribes venus des bouclies de rOrénoque, et ils citent, à l'appui de cette tradition, les analogies que l'on observe entre la langue des Aruacas et la langue des femmes chez les Caribes. Mais il faut se rappeler que les Aruacas, quoique ennemis des Caribes, appar- tiennent avec eux à un même rameau de peuples , et qu'il existe entre l'aruaque et le caribe les mêmes rapports qu'il y a entre le grec et le persan , l'allemand et le sanscrit. D'après une autre tradition, les Caribes des iles sont venus du sud, non en conquérans , mais expulsés de la Guyane par les Aruacas , qui dominoient primitivement sur tous les peuples voisins. Une troisième tradition enfin , qui est beaucoup plus générale et plus vraisemblable, fait arriver les Caribes de l'Amérique septentrionale , et nommément de la Floride. Un voyageur qui se van toit d'avoir recueilli tout ce qui a rapport à ces migrations du nord au sud , M. Bristok , affirme qu'une tribu de Confacliites ( Confachiqui) ' avoit guerroyé long-temps avec les Apalachites ; que ceux-ci , ayant cédé à cette tribu le district fertile d'Amana , appeloient leurs nouveaux confédérés Caribes ( c'est-à-dire étrangers valeureux) ; mais qu'à la suite d'une altercation sur le culte, les Confachites-Caribes furent chassés de la Floride. Ils passèrent d'abord , dans leurs petits canots , aux îles Yucayas ou Lucayes (à Cigateo et aux îles voisines) , delà àAyay (Hayhay, aujourd'hui Sainte- Croix) et aux Petites-Antilles, enfin sur le continent de l'Amérique du Sud •^. On croit que cet événement eut lieu vers l'an iioo de notre ère; mais dans celte évalua- tion on suppose (comme dans certains mythes de TOiient), « que la sobriété et l'in- nocence des mœurs des sauvages» , ont pu élever la durée moyenne d'une génération à i8o à 200 ans, ce qui rend entièrement imaginaire l'indication d'une époque fixe. Dans le cours de cette longue migration , les Caribes n'avoient pas touché aux

> Arouaques. Le missionnaire Quanclt {Nachricht von Surinam ^ 1807, p. 47.) les appelle Arawaches.

"^ La province de Confachiqui soumise, en i5'»i, à une femme, est devenue célèbre par l'expédilion d'Hernando de Soto en Floride, (//er. Dec. VII ^ p. 21.) Aussi, chez les peuples de langue huronne et chez les Attakapas, l'autorité suprême ctoit souvent confiée aux femmes. {^Charlevoixj Tora. V, p. 397; Filson, p. i85.)

3 Rochefort, Hist. des Antilles, Tora. I, p. 326-353; Roberlson, Book III, noie 6g. L'idée du père Gili que les Caribes du continent pourroient bien y être venus des îles Antilles lors de la première conquête des Espagnols (Saggio , Tom. III, p. 2o4.), est contraire à tout ce que rapportent les premiers historiens.

CHAPITRE XXV. l5

grandes îles Antilles dont les natifs se croyoient cependant aussi originaires de la Floride • . Les insulaires de Cuba , de Haïti et de Borriken ( Portorico ) étoient, selon le témoignage uniforme des premiers Conquistadores ^ entièrement diflerens des Caribes; et, lors de la découverte de l'Amérique, ces derniers avoient même déjà abandonné le groupe des petites îles Lucayes , archipel dans lequel régnoit, comme cela arrive toujours dans des terres peuplées par des naufragés et des fuyards, une étonnante variété de langues ^.

La domination que les Caribes ont si long -temps exercée sur une grande partie du continent , et le souvenir de leur antique grandeur, leur ont inspiré un sentiment de dignité et de supériorité nationale , qui se montre dans leurs manières et dans leurs discours. « Nous sommes seuls un peuple , disent-ils proverbialement ; les autres hommes [oquili) sont faits pour nous servir. » Ce mépris des Caribes pour leurs anciens ennemis est si prononcé , que j'ai vu un enfant de dix ans écumer de rage lorsqu'on l'appeloit Cabre ou Cavere. Cependant de sa vie il n'avoit vu un individu de cette nation ^ malheureuse , qui a donné son nom à la ville de Cabruta (Cabritu), et qui, apiès ime longue résistance, a été presque entièrement exterminée par les Caribes. Partout , et chez des hordes à moitié sauvages , et dans la partie la plus civilisée de l'Europe, nous trouvons ces haines invétérées, ces noms de peuples ennemis (jue l'usage a fait passer dans les langues comme les injures les plus cruelles.

Le missionnaire nous conduisit dans plusieurs cabanes indiennes où régnoient de l'ordre et une extrême propreté. Nous vîmes avec peine les tourmens auxquels les mères Caribes soumettent les enfans, dès l'âge le plus tendre, pour grossir non seule- ment leurs mollets, mais alternativement la chair des jambes depuis la cheville jus- qu'au haut des cuisses. Des bandelettes de cuir ou de tissus de coton sont placées comme des liens étroits à 2 et 3 pouces de distance; en les serrant de plus en plus, on fait gonfler les muscles dans l'intervalle des bandelettes. Nos enfans en maillot souffrent bien moins que ces enfans des peuples caribes , chez une nation que l'on dit être plus rapprochée de l'état de nature. C'est en vain que les moines des missions , sans connoître les ouvrages et même le nom de Rousseau , tentent de s'opposer à cet ancien système d'éducation physique ; l'homme sorti des bois , que nous croyons

• Herera, Dec. I , p. 235; Dec. II, p. i63.

* « La gente de las islas Yucayas era (1492) mas Ijlanca y de major policia que la de Cuba y Haïti. Havia muclia diversidad de lenguas. « Gomara, Htst, de Iiid.j fol sxi.

3 Foyez plus haut, Tom. II, p. SCg, SgS, SgS et 629.

l6 LIVRE IX.

si simple dans ses mœurs , n'est pas docile lorsqu'il s'agit de sa parure et des idées qu'il s'est formées de la beauté et de la bienséance. J'ai d'ailleurs été surpris de voir que la gêne que l'on fait éprouver à ces pauvres enfans , et qui paroît entraver la circulation du sang , n'afibiblisse pas le mouvement musculaire. Il n'y a pas de race d'hommes plus robustes et plus légers à la course que les Caribes.

Si les femmes travaillent à façonner les jambes et les cuisses de leurs enfans , ])Our produire ce que les peintres appellent des contours ondoyans , elles s'abs- tiennent du moins , dans les Llanos , d'aplatir la tête en la comprimant , dès l'âge le plus tendre , entre des coussins et des planches. Cet usage , si commun jadis dans les îles et chez plusieurs tribus de Caribes dans la Parime et la Guyane franroise, ne se pratique pas dans les missions que nous avons visitées. Les hommes y ont le front plus bombé que les Chaymas , les Otomaqnes , les Macos , les Maravitains , et que la plupart des habitans de l'Oréncque. On diroit , d'après des idées systématiques , qu'ils Tonte omme le requièrent leurs facultés intellec- tuelles. Nous avons été d'autant plus frappé de cette observation que les crânes Caribes gravés en Europe ^ , dans quelques ouvrages d'anatomie , se distinguent de tous les crânes humains par le front le plus déprimé et par l'angle facial le plus aigu. Mais on a confondu , dans nos collections ostéologiques , les productions de l'art avec l'état de nature. Ce que l'on donne pour des crânes de Caribes de l'île de Saint -Vincent «presque dépourvus de front» , sont des crânes façonnés entre des planches, et appartenant à des Zambos [Caribes noirs) , qui des- cendent de nègres et de véritables Caribes ^. L'habitude barbare d'aplatir le front se retrouve d'ailleurs chez plusieurs peuples ^ qui ne sont pas d'une même race : on

' Je ne citerai comme exemple qu'une planche dessinée par l'illuslre anatomiste , Pierre Camper : F'iri adulli cranium ex Caraibensium insula Sancti-Kicenlii in Museo Clinii asseruatum , 1785.

* Ces malheureux restes d'un peuple puissant ont été déportés, en 1796, à l'île de Rattam, dans le goKe de Honduras, parce que le gouverneur anglois les accusoit de liaisons avec les François. Un administrateur liabile , M. Lescallier, avoit proposé (1760) à la cour de "Versailles d'attirer les Caribes rouges et noirs de Saint-Vincent à la Guyane, pour les employer, comme hommes libres, à la culture des terres. Je doute cependant qu'à cette époque , leur nombre ait encore été de 6000 ; l'île de Saint- Vincent n'avoit, en 1787, pas au-dessus de i4,ooo lialiitans de toutes les couleurs. (Lescallier j sur la Guyane française j p. 4/.)

^ Par exemple, les Tapoyranas de la Guyane (Barrere, p. aSg), les Solkeeks de la Haute-Louisiane (fValckenaer, Cosmogr., p. 583.) n Los Indios de Cumana, dit Gomara [Hist. de Ind., fol. xlv) aprie- tan a los ninos la cabeça muy blando, pero mucho, entre dos almohadiUas de algodon para ensanchar los la cara , que lo tienen por hermosura. Las donzellas van de todo punto desnudas. Traen senogiles

CHAPITREXXV. 1']

l'a observée récemment jusque dans l'Amérique du nord ; mais rien n'est plus hasardé que de conclure l'identité d'origine par une certaine conformité dans les usages et les mœurs. Lorsqu'on voyage dans les missions caribes, et que l'on observe l'esprit d'ordre et de soumission qui y règne , on a de la peine à se persuader qu'on est parmi des Canibales. Ce mot américain, d'une signification un peu douteuse , est tiré probablement de la langue d'Haïti ou de celle de Portorico. Il a passé dans les langues d'Europe, depuis la fin du 1 5' siècle, comme synonyme d'anthropo- phage. « Edaces humanarum carnium novi anthropophagi, quos diximus Caribes alias Canibales appellari » , dit Anghiera , dans la troisième Décade de ses Océa- niques ', dédiées au pape Léon X. Je ne doute guère que les Caribes des îles ont exercé, comme peuple conquérant, des cruautés sur les Ygneris ou anciens habitans des Antilles , qui étoient foibles et peu guerriers ; mais on doit admettre aussi ipie ces cruautés ont été exagérées par les premiers voyageurs , qui n'écoutoient que les récits de peuples anciennement ennemis des Caribes. Ce ne sont pas toujours les seuls vaincus qui sont calomniés par leurs contemporains ; on se venge aussi de l'insolence du vainqueur en augmentant la liste de ses forfaits.

Tous les missionnaires de Carony, du Bas-Orénoque et des Llanos del Gzr/, que nous avons eu occasion de consulter , assurent que les Caribes sont peut-être les peuples les moins anthropophages du Nouveau -Continent. Ils étendent cette assertion jusqu'aux hordes indépendantes qui errent à l'est de l'Esmeralda entre les sources du Rio Branco et de l'Essequebo. On conçoit que l'acharnement et le désespoir avec lesquels on a vu les malheureux Caribes se défendre contre les Espa- gnols , lorsqu'en 1 5o4 un décret royal ^ les déclara esclaves , ont du contribuer à ce renom de férocité qu'on leur a fait. La première idée de sévir contre cette nation , et de la priver de sa liberté et de ses droits naturels , est due à Christophe Colomb^, qui, partageant les opinions du i5^ siècle, n'étoit pas toujours aussi humain que, par haine contre ses détracteurs, on l'a dit au 18". Plus tard, le Licen- ciado Rodrigo de Figueroa fut chargé par la cour (en iSao) de décider quelles étoient les peuplades de l'Amérique méridionale que l'on pouvoit regarder comme de

luuy apretados por debaxo y encima de las rodillas, para que los musios y pantorlllas engorden muclio. Dan las norias â los piaches, homJ)res sanctos y religîosos. Los révérendes padres tonian aquel trabajo y los novios se quitan de sospecha, quexa y pena. m

» Dec. m, Lib. m, p. 49, B.

' « Dati eranl in praedam Caribes ex diplomate regio. Missus est Joliannes Poncius qui Caril)um terras depo- puletur et iii servitutem obscœnos hominum voratores redigat. » Pett\ Mari. Océan. Dec. l, Lib. i, ]). 26 , A ^ Dec. ///, Lib. VI, p. 5/, C. (Gomara, Hist. de Ind. j fol. cxix. )

■^ Pedro Muhoz j Hist. del Nuevo-Mundo , p. 199.

Relation historique, Tout, fil, 5

l8 LIVKE IX.

race caribe ou canibale, et quels autres étoient Guatiaos ', c est-à-dire des Indiens de paix et anciens amis des Castillans. Cette pièce ethnographique , appelée el auto de Figueroa , est un des monumens les plus curieux de la barbarie des premiers Conquistadores. Jamais l'esprit de système n'avoit mieux servi à flatter les passions. Nos géographes ne distinguent pas plus arbitrairement dans l'Asie centrale les peuples mongols des peuples tartares que Figueroa ne traça la limite entre les Canibales et les Guatiaos. Sans faire attention à l'analogie des langues , on déclara arbitrairement de race caribe toutes les hordes que l'on pouvoit accuser d'avoir dévoré un prisonnier après le combat. Les habitans d'Uriapari (de la péninsule de Paria) furent nommés Caribes; les Urinacos (riverains du Bas-Oré- noque ou Urinucu) Guatiaos. Toutes les tribus que Figueroa désignoit comme Caribes étoient condamnées à l'esclavage : on pouvoit à volonté ou les vendre ou leur faire une guerre d'extermination. C'est dans ces luttes sanglantes que les femmes caribes , après la mort de leurs maris, se défendirent avec un tel désespoir, qu'on les prit , comme dit Anghiera ^ , pour des peuplades d'Amazones. Les décla- mations odieuses d'un moine dominicain (Thomas Hortiz) contribuèrent à pro- longer les malheurs qui pesoient sur des nations entières. Cependant, et l'on aime à le dire , au milieu de ces cruautés exercées contre les Caribes , des hommes courageux faisoient entendre quelques accens d'hiunanité et de justice. Plusieurs religieux embrassèrent une opinion opposée à celle qu'ils avoient d'abord émise 3. Dans un siècle où l'on ne pouvoit espérer de fonder la liberté publique sur des institutions civiles, on tàchoit du moins de défendre la liberté individuelle.

* J'ai eu quelque peine à (lécou>Tir l'origine de ceUe dénomination , devenue si importante par les funestes décrets de Figueroa. Les historiens espagnols se servent souvent du mot guatiao comme désignant un rameau de peuples. «La isla Margarita esta entre las islas de Caribes y de Indios Guatiaos, amigos de los Castel- lanos, que cstan mas adelante de la isla Espaiiola. En lo mas arrilia de la costa de Tierra firme Iiavia una provincia que se decia Parucm'ia, la quai era de Guatiaos que no son Caribes. » Herera Dec. II ^ p. 258; Dec. III , p. 210. Se faire guatiao de quelqu'un me paraît avoir signifié, en langue d'Haïti, conclure un pacte d'amitié. Dans les Antilles, comme dans l'archipel des îles de la mer du Sud, on écban- geoit les noms en signe d'alliance. « Juan de Esquivèl (iSoa) se hice Guatiao del Cacique Cotubanaraa; el quai desde adelante se Uamû Juan de Esquivèl, porque era liga de perpétua amistad entre los Indios trocarsc los noml)res : y trocados qaedahan Guatiaos, que era tanto como confederados y hermanos en armas. Ponce de Léon se hice Guatiao cou el poderoso Cacique Agueinaba. « Herera Dec. /^p. 129, 169, 181. Une des îles Lucayes, habitée par des peuples doux et pacifiques , s'appeloit jadis Guatao [Laet. , p. 22); mais nous n'insisterons pas sur l'étymologie de ce mot, parce que, comme nous l'avons déjà fait obsener, les langues des îles Lucayes dilTéroicnt de celles d'Haïti.

''■ Océan. Dec. III , Lib. ix, p. 63, D. [f^oyez aussi plus haut, Vol. Il, p. 438.)

' Gumara Ilist. de Ind., fol. xis.

CHAPITR XXV. ig

"C'est une sainte loi (/ej sanctissima) , dit Gomara, en i55i, que celle par laquelle notre Empereur a défendu de réduire les Indiens à l'esclavage. Il est juste que les hommes qui , tous naissent libres , ne puissent devenir esclaves les uns des autres.»

Nous fûmes surpris , pendant notre séjour dans les missions caribes , de la facilité avec laquelle de jeunes Indiens de 18 ou 20 ans, lorsqu'ils sont élevés à l'emploi à'Alguacil ou de Fiscal , haranguent la commune pendant des heures entières. L'intonation , la gravité du maintien , le geste qui accompagne la parole , tout annonçoit un peuple spirituel et capable d'un haut degré de civilisation. Un moine franciscain , qui possédoit assez le caribe pour pouvoir prêcher quelquefois dans cette langue, nous fit observer combien, dans les discours des Indiens, les périodes étoient longues et nombreuses sans jamais être embarrassées ou obscures. Des flexions particulières du verbe indiquent d'avance la nature du jégime , selon qu'il est animé ou inanimé , comprenant une seule chose ou une pluralité d'objets. De petites formes annexes {suffixd) ont le pouvoir de nuancer le sentiment ; et ici , comme dans toutes les langues formées par im développe- ment non entravé, la clarté naît de cet instinct régulateur ' qui caractérise l'intelligence humaine dans les divers états de barbarie et de cidture. Les jours de fête, après la célébration de la messe, la commune entière s'assemble devant l'église. Les jeunes filles déposent aux pieds du missionnaire des fagots de bois , du maïs des régimes de bananes , et d'autres comestibles dont il a besoin pour son ménage. En même temps le governador, Xa fiscal et les officiers municipaux , tous de race indienne, exhortent les indigènes au travail, règlent les occupations auxquelles ils doivent se livrer dans la semaine, réprimandent les paresseux, et (il faut bien le dire) fustigent cruellement les indociles. Des coups de bâton sont reçus avec la même impassibilité qu'on les donne. Ces actes de justice distributive paroissenl bien longs et bien fréquens aux voyageurs qui traversent les Llctnos pour se rendre de l'Angostura aux côtes. On désireroit que ce ne fût pas le prêtre qui imposât des peines corporelles au moment de quitter l'autel , on voudroit ne pas le voir assister au châtiment des hommes et des femmes en habit sacerdotal : mais cet abus , ou , si l'on veut , ce manque de convenance , naît du principe sur lequel repose le régime bizarre des missions. Le pouvoir civil le plus arbitraire est étroitement lié aux droits qu'exerce le curé de la petite conmiune ; et , quoique les Caribes ne

' Guillaume de Humboldt , sur l'élude comparée des langues et les époques diverses de leur dévelop- pement^ 1821 (en allemand) , p. i3. Voyez aussi plus haut, Tom. I, p. 489, et Tom. II, p. 44o.

20 LIVRE IX.

soient guère des Canihales , et que l'on voulut les voir traiter avec douceur et avec indulgence, on conçoit pourtant que des moyens un peu énergiques sont parfois nécessaires pour maintenir la tranquillité dans une société naissante.

La difficulté de fixer les Caribes au sol est d'autant plus grande que , depuis des siècles , ils ont été adonnés au commerce sur les rivières. Nous avons déjà fait connoitre plus haut ce peuple actif, à la fois marchand et guerrier, occupé de la traite des esclaves et portant ses marchandises depuis les côtes de la Guyane hoUan- doise jusqu'au bassin de l'Amazone. Les Caribes voyageurs étoient les Bukhares de l'Amérique équinoxiale : aussi le besoin frécpient de supputer les objets de leur petit commerce et de se transmettre des nouvelles , les avoit portés à étendre et à perfec- tionner l'usage des quippos , ou, comme on dit dans les missions, des cordoncillos con nudos ^. Ces quippos ou cordelettes se retrouvent au Canada ^, au Mexique (où Boturini a pu s'en procurer chez les Tlascaltèques ) au Pérou , dans les plaines de la Guyane, dans l'Asie centrale, en Chine et dans l'Inde. Comme chapelets, ils sont devenus des objets de dévotion entre les mains des chrétiens d'occident; comme suampan , ils ont servi aux opérations de Y arithmétique palpable ou manuelle des Chinois , des Tartares et des Russes ^. Les Caribes indépendans qui habitent le pays si peu connu entre les sources de l'Orénoque et des rivières Essequebo, Carony et Parime '^ , sont divisés par tribus : semblables aux peuples du Missoury , du Chili et de l'ancienne Germanie, ils forment une espèce de confédération poli- tique. Ce régime convient le plus à l'esprit de liberté de ces hordes guerrières qui ne trouvent avantageux les liens de la société que lorsqu'il s'agit de leur défense commune. La fierté des Caribes les engage à s'isoler de toutes les autres tribus , même de celles qui , par leurs langues , ont quelque parenté avec eux.

' Tom. II , p. 4/1.

* Caulin, p. 333.

' Vues des Cordillères et Monumens amer. Tom. I, p. 70,267.8111 les quippos trouvés à l'Orénoque, chez les Tamanaques , voyez Gilij Tom. II , p. 34. Les quippos ou cordelettes des peuples de la Haute Loui- siane s'appellent Pf^ampum. {John Filsorij Hist. du Kentuchy, p. 102; Charlevoix ^ Hist. de la Nouv. France^ Tom. V, p. 3o8; Lepage de Pratz, Hist. de la Louisiane ^ Tom. U, p. 1 96.) Anghiera rapporte {Océan. Dec. 11/ ^ Lib. x, p. 65, D.) un fait très-curieux, qui semble prouver que des Caribes voyageurs avoient quelque idée de livres reliés comme ceux des Mexicains et les nôtres. J'ai fait connoitre ailleurs {Fues des Cordillères , Tom. I , p. 72.) la découverte curieuse de cahiers de peintures trouvés sur les rives de rUcayale, parmi les Indiens Panos. Aussi les Péruviens possédoient, outre les quippos j des peintures hiéro- glyphiques semblables aux peintures mexicaines, mais plus grossières. {Garcia^ Origen de los Indios, P- 9'-) Des pages peintes leur servoient, depuis la conquête, à se confesser à l'église. Peut-être Je Caribe fugitif qui venoit au Darien de l'intérieur des terres et dont parle Anghiera avoit-il eu occasion de voir à Quito ou à Cundinara.Trca quelque livre péruvien. J'emploie, comme les premiers voyageurs espagnob, le xosAlivre, parce qu'il ne suppose aucunement l'emploi d'une écriture alphabétique.

* Rio Branco ou Rio de Aguas-Blaucas.

CHAPITRE XXV. 21

Ce même isolement, ils le demandent encore dans les missions. Rarement ces dernières ont prospéré lorsqu'on a tenté d'aggréger les Caribes à des communes jnixtes , c'est-à-dire à ces villages dans lesquels chaque cabane est habitée par une famille appartenant à une autre nation , parlant un autre idiome. Les chefs des Caribes indépendans sont héréditaires de père en fils , et non par les enfans des sœurs. Ce dernier mode de succession est basé sur un système de méfiance qui n'an- nonce pas une grande pureté de mœms : il est en usage dans l'Inde , dans les Ashantees ( en Afrique ) et parmi plusieurs hordes ' de sauvages de l'Amérique du Nord. Parmi les Caribes , les jeunes chefs , comme les garrons qui veulent se marier, sont soumis aux jeûnes et aux pénitences les plus extraordinaires. On les purge avec le fruit de quelques Euphorbiacées ; on les fait suer dans des étuves , et on leur donne de ces remèdes qui sont préparés par les marirris ou piaches , et que, dans les contrées trans-alléghaniennes , on appelle potions pour la guerre ^ potions pour donner du courage (war-phisicks). Les marirris caribes sont les plus célèbres de tous : prêtres, jongleurs et médecins à la fois , ils se transmettent leur doctrine , leurs ruses et les remèdes qu'ils emploient. Les derniers sont accom- pagnés d'imposition de mains, et de quelques gestes ou pratiques mystérieuses qui paroissent tenir aux procédés les plus anciennement connus du magnétisme animal. Quoique j'aie eu occasion de voir plusieurs personnes qui avoient observé de près les Caribes confédérés, je n'ai pu vérifier si les marirris appartiennent à ime caste particulière. Dans le nord de l'Amérique, on observe que, parmi les Shawanoes"*, divisés en plusieurs tribus , les prêtres qui président aux sacrifices doivent être (comme chez les Hébreux) d'une seule tribu, de celle des Mequa- chakes. Je pense que tout ce que l'on parviendra un jour à découvrir, en Amérique , sur les restes d'ime caste sacerdotale , est d'im vif intérêt , à cause de ces prêtres- rois du Pérou qui se disoient fils du Soleil, et de ces Rois-Soleils chez les Natchez qui rappellent involontairement les Héliades de la première colonie

* Parmi les Hurons (Wiandols) elles Natchez, la succession de la magistrature se continue parles femmes: ce n'est pas le fils qui succède , mais le fils de la sœur ou le plus proche parent en ligne féminine. Ce genre de succession donne la certitude que le pouvoir suprême reste attaché au sang du dernier chef; c'est un usage qui assure la légitimité. {Filson^ p. i83.) J'ai trouvé d'anciennes traces de ce mode de succession si èommun en Afrique et aux grandes Indes dans les d)'nasties royales des Antilles. « In testamentis auteni quam fatue sese habeant intelligamus : ex sorore prima primogenltum, si insit , relinquunt regnorum haeredem ; sin minus, ex altéra, vel tertia, si ex secunda proies desit : quia a suo sanguine creatam sobolem eam certum est. Filios autem uxorum suarum pro non legitimis habent. Uxores ducunt quotquot placet. Ex uxoribus cariores cum regulo sepeliri patiuntur. » {Petr. Mart. ^ Océan. Dec. III j Lib. ix, p. 63, B.)

* Peuples venus de la Floride , ou du midi ( shawaneu ) vers le nord. Archœol. Amer. , Tom. 1 , p. 275-, HistOT, Trans of Phil., Tom. I, p. 28, Cg, 77, 83.

22 LIVRE IX.

orientale de Rhodes '. Pour bien étudier les mœurs et les coutumes de la grande nation carlbe, il faudroit visiter à la fois les missions des Llanos , celles de Carony, et les savanes qui s'étendent au sud des montagnes de Pacaraymo. Plus on appren- dra à les connoître , disent les moines de Saint-François , et plus on verra s'évanouir les préjugés qiii se sont répandus contre eux en Europe, où on les regarde comme étant plus sauvages, ou , pour me servir de l'expression naïve d'un Seigneur de Mont- martin,commeétantbeaucoupmoinsZi7>èr«Mj:qued'autrespeupladesde la Guyane^. La langue des Caribes du continent est la même depuis les sources du Rio Branco jusqu'aux steppes de Cumana. J'ai été assez heureux pour me procurer un manuscrit renfermant l'extrait que le père Sébastien Garcia a fait de la Gramatv^a de la lengua Caribe del P. Fernando Ximenez. Ce manuscrit précieux a servi aux recherches (jue M. Vater "^, et récemment d'après un plan beaucoup plus vaste, mon frère, M. Guillaume de Humboldt, ont faites sur la structure des langues américaines.

Au moment de quitter la mission de Cari , nous exlmes quelques contestations avec nos muletiers indiens. Ils s'étoient aperçus, à notre plus grand étonnement , que nous amenions avec nous des squelettes de la caverne d'Ataruipe "*, et ils étoient fermement persuadés que la bête de somme qui portoit « le corps de leurs vieux parens » devoit périr dans le voyage. Toutes les précautions que nous avions prises pour cacher les squelettes étoient inutiles ; rien n'échappe à la pénétration et à l'odorat d'un Caribe et il fallut toute l'autorité du missionnaire pour faire partir nos charges. Nous eiîmes à traverser le Rio Cari en bateau, et le Hio de agua clara au gué, je dirais presque à la nage. Les sables mouvans du fond rendent ce dernier passage très-pénible pendant la saison des grandes crues. On est surpris de trouver cette force des courans dans un pays si uni ; aussi les rivières des steppes se précipitent , pour me servir d'une expression très-juste de Pline le jeune ^, « moins par la pente qu'elles trouvent que par leur abondance et comme par leur propre poids.» Nous eûmes, avant d'arriver à la petite ville du Pao, deux mauvais gîtes , à Matagorda et à Los Riecitos. Nous rencontrâmes partout les mêmes objets : ces petites cabanes construites en roseaux et couvertes de cuirs j ces hommes

» £)iod.^ Lib. V, §. 56, p. 327. D. (édit.Rhodoman.)

2 « Les Caribes sont d'assez belle taille et potelés ; mais ils sont peu libéraux, car iU aiment à se nourrir de chair liumaine, de lézards et de crocodiles.» [Descript. gén. de l'Amérique par Pierre d'AviCy, Seigneur de Monlntartirij 1660, p. 118.)

3 Mithriflates, Tom. III , p. 685. Le Père Gili n'a pas eu connoissance de ce manuscrit. Saggio ^ Tom. III , p. 4io.

* ^oye: plus haut , Tom. II , p. 596-600.

5 Epist. , Lib. viii , n" 8. « Clitumnus non loci devexitate , sed ipsa sui copia et quasi pondère impellitur. n

CHAPITRE XXV. 23

à cheval , armés de lances , qui surveillent les troupeaux ; ces troupeaux de bêtes à cornes , à demi-sauvages , remarquables par la couleur uniforme de leur poil , et disputant les herbages aux chevaux et aux mulets. Pas de moutons , pas de chèvres dans ces steppes immenses! Les moutons ne se multiplient bien dans l'Amérique équinoxiale que sur les plateaux élevés de plus de mille toises ; c'est là seulement que les laines sont longues et parfois très-belles. Sous le climat ardent des plaines , où les loups sont remplacés par des jaguars, ces petits ruminans , dépourvus de défenses et si lents dans leurs mouvemens , ne peuvent se conserver en grand nombre.

Nous arrivâmes , le 1 5 juillet , à la Fundacion ou Villa del Pao , fondée en 1 744 ? et très-favorablement placée pour servir d'entrepôt de commerce entre Nueva- Barcelona et l'Angostura. Son véritable nom est la Concepcion del Pao : Alcedo , La Cruz Olmedilla et beaucoup d'autres géographes l'ont mal située, en confondant cette petite ville des Llanos de Barcelona ou avec San Juan Bauptista del Pao des Llanos de Caracas, ou avec El Valle del Pao de Zarate '. Malgré le temps nua- geux , je réussis à obtenir quelques hauteurs de a. du Centaure propres à fixer la latitude du lieu. Elle est de 8° 87' 57". Des hauteurs du soleil me donnèrent, pour la longitude, 67° 8' 12", en supposant l'Angostura Q)Ç>° lÔ'ai". Les déterminations astronomiques de Calabozo ^ et de la Concepcion del Pao sont assez importantes pour la géographie de ces contrées , où , au milieu des savanes , on manque absolument de points fixes. Les environs du Pao offrent quelques arbres fruitiers, phénomène rare dans les steppes. Nous y trouvâmes même des cocotiers qui sembloient très-vigoureux , malgré la grande distance de la mer. J'in- siste sur cette dernière observation, parce cpi'on a récemment élevé quelques doutes sur la véracité des voyageurs qui prétendent avoir rencontré le cocotier, qui est un palmier du littoral, à Tombuctou, dans le centre de l'Afrique 3. Nous avons eu plusieurs fois occasion de voir des cocotiers au milieu des cultures qui bordent le Rio Magdalena , à plus de cent lieues des côtes.

Cinq journées, qui nous paroissoient bien longues, nous conduisirent de la Villa del Pao au port de Nueva-Barcelona. A mesure que nous avancions , le ciel devint plus serein , le sol plus poudreux , l'atmosphère plus embrasée. Cette chaleur dont on souffre beaucoup n'est pas due à la température de l'air : elle est produite par le sable fin qui s'y trouve mêlé, qui rayonne de tous côtés, et frappe

' Caulin, p. 343. Depons, Tom. III, p. 20g. * Voyez plus haut, Tom. II, p. 190.

' Selon le rapport du matelot Adams et celui de Hadjee Talub Ben Jeloiv {Fitzclai ence , Haute acrose Inclia, p. 4ç)4.)

24 LIVRE IX.

contre le visage du voyageur comme il frappe contre la boule du thermomètre. Je n'ai cependant jamais vu monter le mercure en Amérique , au milieu d'un vent de sable ^ au-delà de 1^^°^^ cent. Le capitaine Lyon, avec lequel j'ai eu le plaisir de m'entretenir à son retour de Mourzouk, me paroissoit aussi porté à croire que la température de Sa" qu'on éprouve si souvent dans le Fezzan pro- vient en grande partie de grains de quarz suspendus dans l'atmosphère. Nous passâmes entre le Pao et le village de Santa Ciuz de Cachipo , fondé en 1749 ? ^^ habité par 5oo Caribes ' , le prolongement occidental du petit plateau qui est connu sous le nom de Mesa de Amana. Ce plateau forme un point de partage entre rOrénoque , le Guarapiche et le littoral de la Nouvelle- Andalousie. Sa hauteur est si petite qu'elle ne mettra que peu d'obstacle à l'établissement d'une navigation intérieure dans cette partie des Llanos. Cependant le Rio Mamo , qui débouche dans l'Orénoque au-dessus du confluent du Carony, et que D'Anville (j'ignore d'après quel témoignage?) a tracé dans la première édition de sa grande carte comme sortant du lac de Valencia et comme recevant les eaux, du Guayre , n'a jamais pu servir de canal naturel entre deux bassins de rivières. Aucune bifurcation de ce genre n'existe dans la steppe. Un grand nombre d'Indiens Caribes qui habitent aujourd'hui les missions de Piritu , étoient fixés jadis au nord et à l'est du plateau d' Amana , entre Maturin , la bouche du Rio Areo et le Guarapiche ; ce sont les incursions de Don Joseph Careîïo, un des gouverneurs les plus entreprenans de la province de Cumana, qui, en 1720, furent la cause d'une migration générale des Caribes indépendans vers les rives du Bas-Orénoque.

Toute cette vaste plaine est composée, comme nous l'avons exposé plus haut ^, de formations secondaires qui s'adossent vers le sud , immédiatement aux mon- tagnes granitiques de l'Orénoque. Vers le nord-ouest , une bande assez étroite de roches de transition ^ les séparent des montagnes primitives du littoral de Caracas. Cette abondance de roches secondaires qui couvrent sans interruption un espace de plus de 7200 lieues carrées (en ne comptant que la partie des Llanos qui est bordée au sud par le Rio Apure, et à l'ouest par la Sierra Nevada de Meridaet le Paramo de las Rosas) , est un phénomène d'autant plus remarquable sous ces climats , que , dans toute la Sierra de la Parime , entre la rive droite de l'Orénoque et le Rio Negro, on est frappé, comme en Scandinavie , d'une absence totale de formations secondaires. Le grès rouge, renfermant quelques débris de bois fossile

' La population n'étoit , eu 1754, que de 120 âmes. Caulin, p. 35a. ' Tom. II, p. igS-igS. * Tom. II, p. lio-iii

CHAPITBE XXV. aS

(de la famille des Monocotylédonées ) , se découvre partout dans les steppes de Calabozo ; plus à l'est , des roches calcaires et gypseuses lui sont superposées et le dérobent à la recherche du géologue. Le gypse marneux, dont nous avons ramassé des échantillons près de la mission Caribe de Cachipo , m'a paru appar- tenir à la même formation que le gypse d'Ortiz. Pour le classer selon le type des formations européennes , je le rangerois parmi les gyj^ises souvent muriati- fères qui recouvrent la pierre calcaire alpine ou le zechstein. Plus au nord, vers la mission de San Josef de Curataquiche , M. Bonpland trouva, dans la plaine , de beaux morceaux rubannés de jaspe ou cailloux d'Egypte. Nous ne les avons pas vus en place enchâssés dans une roche, et nous ignorons s'ils appartiennent à un conglomérat très-récent ou à ce calcaire que nous avons vu au Morro de Nueva-Barcelona et qui n'est pas de transition , quoiqu'il ren- ferme des couches de jaspe schisteux [kieselschiefer).

On ne peut traverser les steppes ou savanes de l'Amérique méridionale , sans se livrer à l'espoir qu'on profitera un jour des avantages qu'elles offrent , plus que toute autre région du globe, pour mesurer des degrés d'un arc terrestre dans le sens d'un méridien ou d'une perpendiculaire à la méri- dienne. Leur grande étendue de l'est à l'ouest rendroit surtout très-facile la mesure de quelques degrés de longitude. Cette opération seroit d'un vif intérêt pour la connoissance précise de la figure de la terre. Les Llanos de Venezuela se trouvent i3° à l'est des lieux où, d'un côté, les académiciens françois, par des triangles appuyés aux sommets des Cordillères, et, de l'autre, Mason et Dixon , renonçant ( dans les plaines de la Pensylvanie ) aux secours de la trigo- nométrie , ont exécuté leurs mesures : ils se trouvent presque sur le même pa- rallèle (et cette circonstance est bien importante) que le plateau de l'Inde, entre Junné et Madura, qui a été le théâtre des belles opérations du colonel Lambton. Quels que puissent être les doutes que l'on a encore sur l'exactitude des instrumens, les erreurs de l'observation et les influences des attractions locales, il seroit difficile, dans l'état actuel de nos connoissances , de nier les inégalités d'aplatissement de la terre. Lorsqu'une liaison plus intime sera établie entre les gouvernemens libres de La Plata et de Venezuela, on profitera sans doute de cet avantage et de la paix publique pour exécuter, au nord et au sud de l'équateur, dans les Llanos et les Pampas, les mesures que nous proposons. Les Llanos du Pao et de Calabozo se trouvent presque sous un même méridien avec les Pampas au sud de Cordova ; et la différence de latitude de ces plaines unies comme si elles étoient nivelées par un long séjour des eaux , est de 45°. Ces opérations géodésiques et astrono- Relalion historique , Tom.lII. 4

26 LIVRE IX.

miqnes seroient peu coûteuses, à cause de la nature des localités. Déjà La Condamine ', en 1734, avoit prouvé combien il auroit été plus utile, et siutout plus expéditif , d'avoir envoyé les académiciens dans les plaines ( peut-être un peu trop boisées et marécageuses) qui s'étendent au sud de Cayenne vers le confluent du Rio Xingu et de l'Amazone, que de les forcer, sur le plateau de Quito, à lutter avec les frimas, les tempêtes et les éruptions des volcans.

Les gouvernemens espagnols-américains ne doivent pas considérer les opérations projetées dans les Llanos et combinées avec des observations de pendule , comme n'offrant qu'rm intérêt purement scientifique ; ces travaux pourront devenir en même temps le fondement principal des cartes sans lesquelles toute administration régulière d'im pays est impossible. Jusqu'ici on a du se borner à ime levée purement astronomique : c'est le moyen le plus sûr et le plus prompt dans une surface d'ime vaste étendue. On a tâché de déterminer la longitude de quelques points de la côte et de l'intérieur d'une manière absolue^ c'est-à-dire par des phénomènes célestes ou des séries de distances lunaires. On a fixé les lieux les plus importans d'après les trois coordonnées de latitude , de longitude et de hau- teur. Les points intermédiaires ont été rapportés chronométriquement aux points principaux. La marche très-uniforme des chronomètres dans des canots, et les inflexions bizarres de TOrénoque ont facilité cette liaison. En ramenant les chro- nomètres au point du départ, ou en observant deux fois (en allant et en revenant) dans un point intermédiaire , en rattachant les extrémités des lignes chronome'- triques ^ à des endroits très-éloignés les uns des autres, et dont la position se fonde sur des phénomènes absolus ou purement astronomiques , on est parvenu à évaluer la somme des erreurs qu'on a pu commettre. C'est ainsi ( et aucime déter- mination de longitude n'avoit été faite avant moi dans l'intérieur) que j'ai lié astro- nomiquement Cumana, l'Angostura , l'Esmeralda, San Carlos del Rio Negro, les Grandes Cataractes , San Fernando de Apure, Portocabello et Caracas. Ces déter- minations contiennent, entre de justes limites, tme surface déplus de 10,000 lieues carrées. Le système des positions du littoral et les précieux résultats du relèvement exécuté par l'expédition maritime deFidalgo ont été joints au système des positions

* Voy. à l'Equal., p. 194 e/ 201. SI l'on chercliolt un pays entièrement uni et découvert sous l'èquaUur mime, je prtférerois aux plaines désignées par M. de La Condamine celles qui s'étendent au sud de la chaîne de montagnes de Pacaraymo , vers la bouche du Rio Branco. Voyez plus haut, Tom. II, p. 683 et 717.

^ Je désigne par celte expression peu usitée les lignes qui réunissent les points dont les longitudes ont été déterminées au moyen du transport du temps, et qui , par conséquent, sont dépendantes les unes des autres. C'est de la disposition convenable de ces lignes que dépend l'exactitude d'une ^f«?e purement astronomique.

CHAPITEEXXV. 2'J

de rOrénoque et du Rio Negro par deux lignes chron orné triques , dont l'une traverse les Llanos de Calabozo, l'autre les Llanos du Pao. Les observations de la Parime offrent une bande qui partage en deux parties une immense étendue de terrain (de 78,000 lieues carrées), sur laquelle il ne se trouve jusqu'ici pas un seul point déterminé astronomiquement '. Ces divers travaux, que j'ai entrepris avec de foibles moyens, mais d'après un plan général, ont offert (j'ose m'en flatter) les premiers l'ondemens astronomiques de la géographie de ces contrées; mais il est temps de les multiplier, de les perfectionner, et surtout de les remplacer, là où la culture du pays le permet , par des opérations trigono- métriques. Sur les deux bords des Llanos qui s'étendent comme un golfe depuis le delta de l'Orénoqpie jusqu'aux montagnes neigeuses de Merida , deux chaînes granitiques se prolongent vers le nord et vers le sud parallèlement à l'équateur. Ces anciennes côtes d'un bassin intérieur sont visibles de loin dans les steppes et peuvent servir à établir des signaux. Le Pic du Guacharo , le Cocollar et Tumiriquiri , le Bergantin , les Morros de San Juan et de San Sébastian , la Galera qui borde les Llanos comme un mur rocheux , le petit Cerro de Flores que j'ai vu à Calabozo et dans un moment où le mirage étoit à peu près nul , serviront au réseau des triangles vers le bord septentrional des plaines. Une grande partie de ces cimes sont visibles à la fois dans les Llanos et dans la bande cultivée du littoral. Vers le sud , les chaînes granitiques de TOrénoque ou de la Parime restent un peu éloignées des bords de la steppe , et favorisent moins les opérations géodésiques. Cependant les montagnes qui s'élèvent au-dessus de l'Angostura et de Muitaco , le Cerro del Tirano près de Caycara , le Pan de Azucar et le Sacuima près du confluent de l'Apure et de l'Orénoque , pourront être très-utiles, surtout si l'on prend les angles par un temps couvert, afin que le jeu des réfractions extraordinaires , au-dessus d'un sol fortement échauffé , ne défigure et ne déplace pas les sommets des montagnes vus sous des angles de hauteur trop petits. Des signaux à poudre , dont le reflet vers le ciel se distingue de si loin , seront d'un grand secours. J'ai pensé qu'il seroit utile de consigner ici ce que j'ai puisé dans ma connoissance des localités et dans l'étude de la géographie de l'Amérique. Un géomètre distingué , M. Lanz , qui réimit à des connoissances variées dans toutes les branches des mathématiques l'habitude des instrimiens d'astronomie, est occupé en ce moment à perfectionner la géographie de ces contrées, et à exécuter, sous les auspices du gouvernement de Venezuela,

* Voyez plus haut, Tom. II, p. 682, note 3.

28 LIVRE IX.

une partie des projets sur lesquels, dès l'année 1799, j'avois appelé en vain l'attention du ministère espagnol.

Nous couchâmes, le 16 juillet, dans le village indien de Santa Cruz de Cachipo. Cette mission a été fondée en 1749 par la réunion de plusieurs familles caribes qui habitoient les bords inondés et malsains des Lagunetas de Anache , vis- à-vis le confluent du Rio Puruay avec TOrénoque. Nous logeâmes chez le mission- naire 'j et, en examinant les registres de la paroisse, nous vîmes combien, par son zèle et soti intelligence , la prospérité de la commune avoit fait des progrès rapides. Depuis que nous étions parvenus au milieu des steppes , la chaleur s'étoit accrue à un tel degré que nous aurions préféré ne plus voyager pendant le jour ; mais nous étions sans armes , et les Llanos étoient infestés alors par im nombre prodigieux de voleurs qui assassinoient avec un raffinement atroce les blancs qui tomboient entre leurs mains. Rien n'est plus déplorable que l'administration de la justice dans ces colonies d'outre-mer. Partout nous trouvâmes les prisons remplies de malfaiteurs dont la sentence n'est prononcée qu'après sept ou huit ans d'attente. Près du tiers de ces détenus réussit à s'évader : les plaines dépeuplées , mais remplies de troupeaux , leur offrent un asile et de la nourritiu-e. Ils exercent leur brigandage à cheval à la manière des Bédouins. L'insalubrité des prisons seroit au comble si elles ne se vidoient pas de temps en temps par la fuite des détenus. Il arrive aussi souvent que des arrêts de morts, tardivement rendus par XAudiencia de Caracas , ne peuvent être exécutés faute de bourreau. Alors , d'après une coutiune barbare que j'ai déjà rappelée plus haut , on fait grâce à celui des coupables qui veut se charger de pendre les autres. Nos guides nous racontoient que , peu de temps avant notre arrivée sur les côtes de Cumana, un Zambo^ connu par une grande férocité de mœurs, résolut de se soustraire au châtiment, en se faisant exécuteur. Les apprêts du supplice l'ébranlèrent dans sa détermination ; il eut horreur de lui-même, et, préférant la mort au surcroît de honte qu'il devoit s'attirer en se sauvant la vie, il redemanda les fers qu'on lui avoit ôtés. Sa détention ne fut pas longue, et il subit sa peine par la lâcheté d'im de ses complices. Ce réveil d'un sentiment d'honneur dans l'ame d'un meurtrier est un phénomène psychologique assez digne de méditation. L'homme qui tant de fois a versé le sang, en dépouillant le voyageur dans la steppe, recule devant l'idée de se faire l'instrument de la justice, d'infliger à d'autres une pimition qu'il sent peut-être avoir méritée lui-même.

' Fray José de las Piedras.

CHAPITRE XXV. 29

Si, dans les temps paisibles pendant lesquels nous avons eu le bonheur, M. Bonpland et moi, de parcourir les deux Amériques, les Llanos servoient déjà de refuge aux malfaiteurs qui avoient commis quelque crime dans les missions de rOi'énoque ou qui s'étoient évadés des prisons du littoral , combien cet état de choses n'a-t-il pas dû empirer à la suite des discordes civiles , au milieu de cette lutte sanglante qui s'est terminée en donnant la liberté et l'indépendance à ces vastes contrées. Nos landes et nos bruyères n'offrent qu'une faible image de ces savanes du Nouveau-Continent dont l'area de huit ou dix mille lieues carrées est unie comme la surface de la mer. L'immensité de l'espace garantit l'impunité aux vagabonds; on se cache mieux dans les savanes que dans nos montagnes et nos forêts, et les artifices de la police européenne ne sont pas aisés à mettre en usage là où il y a des voyageurs et pas de chemins, des troupeaux et point de pâtres , des fermes tellement isolées que , malgré l'action puissante du mirage , on pourroit faire plusieurs journées sans en voir paroître une à l'horizon.

En parcourant les Llanos de Caracas , de Barcelone et de Cumana , qui se suivent de l'ouest à l'est depuis les montagnes de Truxillo et de Merida jusqu'à l'embouchure de l'Oréuoque , on se demande si ces vastes terrains sont destinés par la nature a servir éternellement de pâturages, ou si la charrue et la bêche du laboureur les soumettront un jom- à la culture. Cette question est d'autant plus importante , que les Llanos , placés aux deux extrémités de l'Amérique du Sud, mettent des entraves à l'union politique des provinces qu'elles séparent. Ils empêchent la culture agricole des côtes de Venezuela de s'étendre vers la Guyane, celle du Potosi de refluer vers l'embouchure du Rio de La Plata. Les steppes interposées conservent avec la vie pastorale quelque chose d'agreste et de sauvage qui les isole et les éloigne de la civilisation des pays anciennement défricliés. C'est par cette même raison que , dans la guerre de l'indépendance , elles ont été le théâtre de la lutte entre les partis ennemis , et que les habitans de Calabozo ont presque vu décider sous leurs murs le sort des provinces confé- dérées de Venezuela et de Cundinamarca. Je désire qu'en assignant des limites aux nouveaux états et aux sous-divisions de ces états , on n'ait pas à se repentir quelquefois d'avoir perdu de vue l'importance des Llanos et leur influence sur la désunion de sociétés que des intérêts communs devroient rapprocher. Les steppes serviroient de limites naturelles , comme les mers ou les forêts vierges des tropiques , si les armées ne les traversoient pas avec d'autant plus de facilité qu'elles offrent , dans leurs innombrables troupeaux de chevaux , de mulets et de boeufs , tous les moyens de transport et de subsistance.

3o LIVRE IX.

Nulle part dans le monde, la configuration du sol et l'état de sa surface n'ont des traits plus prononcés : nulle part aussi ils n'agissent d'une manière plus sensible sur les divisions du corps social, déjà partagé par la différence de l'origine, par celle des couleurs et de la liberté individuelle. Il ne dépend pas de la puissance de l'homme de changer cette diversité de climats que les inégalités du sol produisent sur un petit espace de terrain, et qui font naître l'antipathie des habitans de tierra caliente contre ceux de tierra fria , antipathie fondée sur les modifications du caractère , des habitudes et des mœurs. Ces effets moraux et politiques se manifestent surtout dans les pays où les extrêmes de hauteur et de dépression sont le plus frappans , là ou les montagnes et les terrains bas ont le plus de masse et d'étendue. Tels sont la Nouvelle-Grenade ou Cundinamarca , le Chili et le Pérou où la langue de l'Inca offre beaucoup d'expressions heureuses et naïves pour désigner cette opposition climatérique de tempérament, d'incli- nations et de facultés intellectuelles. Dans l'état de Venezuela, au contraire, les montaneros des hautes montagnes de Bocono, de Timotes et de Merida ' ne forment qu'une partie extrêmement modique de la population totale, et les vallées populeuses de la chaîne côtière de Caracas et de Caripe ne sont qu'à trois ou quatre cents toises au-dessus du niveau de la mer. Il en résiUte que , dans la réunion politique des états de Venezuela et de la Nouvelle-Grenade, sous le nom de Colombia , la grande population montagnarde de Santa-Fe, de Popayan , de Pasto et de Quito a été balancée , sinon en entier, du moins pour plus de la moitié , par l'accroissement de huit à neuf cent mille habilans de tierra caliente. L'état de la surface du sol est moins immuable que sa configruation. On conçoit la possibilité de voir disparoître ces oppositions tranchées entre les forêts impé- nétrables de la Guyane et les Llanos dépourvus d'arbres et couverts de graminées; mais que de siècles faudra-t-il pour que ces changemens deviennent sensibles dans les steppes immenses de Venezuela, du Meta, du Caqueta et de Buenos- Avres? Ce que l'on a vu de la puissance de l'homme , de sa lutte contre les forces de la nature dans les Gaules, en Germanie, et récemment, mais toujours hors des tropiques dans les États-Unis, ne donne guère ime juste mesure de ce que nous devons attendre de l'avancement de la civilisation sous la zone torride. J'ai parlé plus haut de la lenteur avec laquelle on fait disparoître des forêts par le feu et la hache , lorsque les troncs des arbres ont de 8 à lo pieds de diamètre, lorsque, en tombant, ils s'appuient les ims contre les autres, et que leur bois,

• Allai gèogr.j PI. xvii.

CHAPITRE XXV. 3l

humecté par des pluies presque continuelles, est d'une dureté excessive. Dans les Llanos ou Pampas , la possibilité de soumettre le sol à la culture n'est pas reconnue généralement par les colons qui l'habitent : c'est un problème qu'on ne peut résoudre d'une manière générale. La majeure partie des savanes de Venezuela n'a pas l'avantage des savanes de l'Amérique septentrionale, qui sont traversées longitudinalement par trois grandes rivières, le Missoury, l'Arkansas et le Fleuve rouge de Natchitoches : les savanes d'Araure , de Calabozo et du Pao ne sont coupées que transversalement par les aiïluens de l'Qrénoque , dont les plus orientaux (le Cari, le Pao, l'Acaru et le Manapire) ont très-peu d'eau dans la saison des sécheresses. Tous ces alfluens ne se prolongent guère vers le nord 5 de sorte qu'il reste , dans le centre , des steppes , de vastes terrains {bancos et rnesas) d'une aridité affreuse. Ce sont les parties occidentales fertilisées par le Portuguesa, le Masparro et l'Oiivante, et par les affluens très-rapprochés de ces trois rivières qui sont le plus susceptibles de culture. Le sol est un sable mêlé d'argile , couvrant un lit de galets quarzeux. Partout le terreau végétal , qui est la source principale de la nutrition des plantes , y est extrêmement mince. Il n'augmente guère par la chute des feuilles qui , moins périodique dans les forêts de la zone torride , y a lieu cependant comme dans les climats tempérés. Depuis des milliers d'années , les Llanos sont dépourvus d'arbres et de broussailles ; quelques palmiers épars dans la savane ajoutent peu à cet hydrure de carbone , à cette matière extractive qui (d'après les expériences de Saussure , de Davy et de Braconnot) donne de la fertilité au terreau. Les plantes sociales qui dominent presque exclusivement dans la steppe sont des Monocotydélones , et l'on sait combien les graminées appauvrissent le sol dans lequel pénètrent leurs racines à fibres serrées. Cette action des Killingia , des Paspalum , des Cenchrus , qui forment le gazon , est partout la même ; mais lorsque le roc est près de percer la terre , celle-ci varie selon qu'elle repose sur le grès rouge ou sur le calcaire compacte et le gypse ; elle varie aussi selon que des inondations périodiques ont accumulé du limon dans les endroits les plus bas, ou que, sur de petits plateaux, le choc des eaux a enlevé le peu de terreau qui les couvroit. Beaucoup de cultures isolées existent déjà au milieu de ces pâturages, là où l'on a trouvé des eaux courantes ou quelques touffes de palmiers Mauritia. Ces fermes autour desquelles on sème du maïs et l'on plante du manioc, se multiplieront considérablement, si l'on parvient à augmenter les arbres et les arbustes.

L'aridité et l'excessive chaleur des mesas • ne dépendent pas uniquement de

' Petits plateaux, bancs j parties plus élevées que le reste de la steppe.

LIVRE IX.

l'état de leur surface et de la réverbération locale du sol ; leur climat est modifié par les régions adjacentes , par la steppe entière dont les mesas font partie. Dans les déserts de l'Afrique ou de l'Arabie , dans les Llanos de l'Amérique du sud , dans les vastes bruyères qui s'étendent depuis l'extrémité du Jutland jusqu'à l'embouchure de l'Escaut, la fixité des limites du désert, des savanes et des landes repose en grande partie sur leur immense étendue , sur la nudité que ces terrains ont acquise par quelque révolution destructive de l'ancienne végétation de notre planète. C'est par leur étendue , par leur continuité et leur masse qu'elles s'opposent aux envahissemens de la culture, qu'elles conservent, semblables à des golfes intérieurs , la stabilité de leurs rives. Je n'aborderai pas la grande question, si, dans le Sahara, dans cette Méditerranée de sables mouvans, les germes de la vie organique se multiplient de nos jours. A mesure que nos connois- sances géographiques se sont étendues, nous avons vu , dans la partie orientale du désert , des îlots de verdure , des Oasis couverts de dattiers se resserrer en archipels plus nombreux et ouvrir leurs ports aux caravanes; mais nous ignorons si, depuis le temps d'Hérodote , la forme des Oasis n'est pas restée constamment la même. Nos annales sont trop incomplètes et trop courtes pour suivre la nature dans sa marche lente et progressive.

De ces espaces entièrement nus auxquels une catastrophe violente a enlevé l'en- veloppe végétale et le terreau , de ces déserts de la Syrie et de l'Afrique , qui , par leur bois pétrifié, attestent les changemens qu'ils ont éprouvés, reportons maintenant nos yeux sur les Llanos couverts de graminées. Ici , la discussion des phénomènes est plus rapprochée du cercle de nos observations journalières. Plusieurs cultivateurs , établis dans les steppes de l'Amérique , se sont formés , relativement à la possibilité d'une culture plus générale, ces mêmes idées que j'ai déduites de l'action climatérique des steppes considérées comme surfaces ou masses continues. Ils ont observé que des landes, enclavées entre des terrains cultivés et boisés, résistent moins long-temps au labourage que des terrains également circonscrits, mais faisant partie d'une vaste surface de même nature. Cette observation est juste, que la portion enclavée soit une savane ou qu'elle soit couverte de bruyères , comme dans le nord de l'Europe , ou de cistes , de lentisques et de Chamaerops, comme en Espagne , ou de Cactus, d'Argemone et de Brathys , comme dans l'Amérique équinoxiale. Plus l'association occupe d'espace , et plus les plantes sociales opposent de résistance à la culture. A cette cause générale se joignent, dans les Llanos de Venezuela, l'action des petites graminées qui appauvrissent le sol pendant la maturation des grains, l'absence totale des arbres et des broussailles, les

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vents de sable dont l'ardeur s'accroît par le contact d'une surface qui absorbe les rayons du soleil pendant douze heures , sans que jamais il s'y projette d'autre ombre que celle du chaume des Aristides, des Cenchrus et des Paspalum. Les progrès que la végétation des grands arbres et la culture des plantes dicotylédones ont faits dans les environs des villes, par exemple autour de Calabozo et du Pao, prouvent ce que l'on pourroit gagner sur la steppe , en l'attaquant par j)etites portions, en l'enclavant peu à peu, en la divisant par des taillis et des canaux d'irrigation. Peut-être par- viendroit-on à diminuer l'influence des vents qui stérilisent le sol , si l'on faisoit en grand, sur i5 ou 20 arpens , des semis de Psidium, de Croton, de Cassia ou de Tamarins qui aiment les lieux secs et ouverts. Je suis loin de croire que les hommes fassent jamais disparoître les savanes en entier , et que les Llanos , utiles aux pâturages et au commerce des bestiaux, soient jamais cultivés comme les vallées d'Aragua ou d'autres parties rapprochées des côtes de Caracas et de Cumana; mais je suis persuadé qu'une portion considérable de ces plaines perdra , dans la suite des siècles , sous une administration favorable à l'industrie , l'aspect sauvage qu'elles ont conservé depuis la première conquête des Européens.

Ces changemens progressifs, ces accroissemens de la population n'augmen- teront pas seulement la prospérité de ces contrées, ils exerceront aussi une influence utile sur leur état moral et ]>oIitique. Les Llanos forment plus des deux tiers de cette partie de Venezuela ou de l'ancienne Capitania gênerai de Caracas , qui est située au nord de l'Orénoque et du Rio Apure. Or, dans le temps des troubles civils, les vastes steppes, par leur solitude et par l'abondance des vivres (pi'offrent leurs innombrables troupeaux , servent à la fois d'asile et d'appui au parti qpii veut lever l'étendard de la révolte. Des bandes armées {^guérillas) peuvent s'y maintenir et harceler les habitans du littoral, chez lesquels se trouvent concentrées la civilisation et les richesses agricoles. Si le Bas-Orénoque n'étoit pas suffisamment défendu par le patriotisme d'une popu- lation robuste et aguerrie, l'état actuel des Llanos rendroit doublement dan- gereux les effets d'une invasion étrangère sur les cotes occidentales. La défense des plaines est intimement liée à celle de la Guyane espagnole ; et , en parlant plus haut ' de l'importance militaire des bouches de l'Orénoque, j'ai fait voir que les forteresses et les batteries dont on a hérissé la côte septentrionale depuis Cumana jusqu'à Cartliagène ne sont pas les véritables remparts des provinces unies de Venezuela. A côté de cet intérêt politique se place un autre intérêt également important et plus durable encore. Un

1 Tom. II, p. 6'»4-647.

Relation historique, Tom. III. 5

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gouvernement éclairé doit voir avec regret que les habitudes de la vie pas- torale , qui entretiennent l'oisiveté et le vagabondage , régnent sur plus des deux tiers de son territoire. La partie de la population de la côte qui reflue annuellement vers les Llanos , pour se fixer dans les hatos de ganado ' et pour y soigner les troupeaux , fait un pas rétrograde dans la civilisation. Comment révoquer en doute que les progrès de l'agriculture , que la construction de villages, partout où il y a de l'eau courante, n'entraîneroient pas une amélioration sensible dans l'état moral des habitans de la steppe. L'adoucissement des mœurs , le goût d'une existence sédentaire et les vertus domestiques y pénétreront avec les travaux agricoles.

Après trois jours de marche, nous commençâmes à apercevoir la chaîne des montagnes de Cumana qui séparent les Llanos, ou, comme on entend souvent dire ici ^ , « la grande mer de verdure » des côtes de la mer des Antilles. Si le Bergantin a plus de 800 toises de hauteur, on peut le voir , même en ne sup- posant qu'une réfraction ordinaire de -'-de l'arc, à 27 lieues marines de distance 3; mais l'état de l'atmosphère nous déroba long-temps le beau spectacle de ce rideau de montagnes. Il se montroit d'abord comme un banc de brmne qui cachoit les étoiles voisines du pôle à leur lever et à leur coucher : peu à peu cet amas de vapeurs sembloit s'agrandir, se condenser , prendre une teinte bleuâtre, se limiter par des contours sinueux et immobiles. Ce que les marins observent, en se rap- prochant d'une terre nouvelle , se présente au voyageur sur le bord de la steppe. L'horizon commençoit à s'élargir vers le nord , et la voûte du ciel ne sembloit plus y reposer à égale distance sur le sol couvert de graminées.

Un Llanero ou habitant des Llanos n'est heureux , selon l'expression naïve du peuple , que « lorsqu'il peut voir partout autour de lui. » Ce qui nous paroît vm pays couvert, légèrement ondulé, offrant à peine des collines éparses, est pour lui un pays affreux, hérissé de montagnes. Tout est relatif dans nos jugemens sur l'inégalité du sol et l'état de sa surface. Lorsqu'on a passé plusieurs mois dans les forêts épaisses de l'Orénocpie, dans des lieux où l'on s'accoutume, dès qu'on est éloigné du fleuve , à ne pouvoir contempler les astres que près du zénith et comme à travers l'ouverture d'un puits , une course dans les steppes a quelque chose d'agréable et d'attrayant. On est frappe de la nouveauté des

* Espèce de ferme composée de hangars qui servent de demeure aux Iiateros etpeonespara el rodeo, c'est-à-dire aux hommes qui soignent, ou, pour mieux dire, qui inspectent les troupeaux à demi-sauvages de chevaux et

de bœufs.

^ u I-os Llanos son como un mar deyerbas. » * Tom. I, p. 3oi et 4oo.

CHAPITRE XXV. 35

sensations qu'on éprouve ; on jouit , comme le Llanero , de ce bonheur « de bien voir autour de soi. » Mais cette jouissance ( nous avons pu l'éprouver sur nous-mêmes) n'est pas de longue durée. Il y a sans doute quelqiae chose de grave et d'imposant dans l'aspect d'un horizon qui s'étend à perte de vue. Nous admirons ce spectacle , que nous soyons placés ou sur le sommet des Andes et des Hautes- Alpes , ou au milieu de l'immensité des mers , ou dans les vastes plaines de Venezuela et du Tucuman. L'infinité de l'espace (les poètes l'ont dit dans toutes les langues) se reflète en nous-mêmes ; elle s'associe à des idées d'un ordre supérieur , elle agrandit l'ame de ceux qui se plaisent dans le calme des méditations solitaires. Il est vrai cependant que la vue d'un espace sans bornes offre , dans chaque lieu , un caractère particulier. Le spectacle dont on jouit sur un pic isolé varie selon que les nuages qui reposent sur la plaine s'étendent par couches , s'agglomèrent en groupes, ou présentent aux regards étonnés, à travers de larges percées, les habitations de l'homme , les travaux des champs , tout le fond verdoyant de l'Océan aérien. Une immense nappe d'eau, animée de mille êtres divers jusque dans ses profondeurs, changeant tour à tour de couleur et d'aspect , mobile à sa surface , comme l'élément qui l'agite , charme l'imagination dans de longs voyages sur mer ; mais la steppe poudreuse et crevassée pendant une grande partie de l'année , attriste par son immuable monotonie. Lorsque , après huit ou dix jours de marche , on est accou- tumé au jeu du mirage et à la brillante verdure de quelques touffes de Mau- ritia ' éparses de lieue en lieue , on sent le besoin d'impressions plus variées ; on désire revoir les grands arbres des tropiques, le cours sauvage des torrens, les coteaux et les vallons cultivés par la main du laboureur. Si, par malheur, le phénomène des déserts de l'Afrique et celui des Llanos ou savanes du Nouveau - Continent (phénomène dont la cause se perd dans les ténèbres de la piemière histoire de notre planète) occupoient un plus grand espace encore , la nature seroit privée d'une partie des belles productions qui sont propres à la zone torride ^ Les landes du nord, les steppes du Wolga et

' Palmier à éventaiL sagoutler de la Guyane.

' En calculant d'après des cartes construites sur une très-grande échelle, j'ai trouvé les Llanos de Cumana , Barcelona et Caracas , depuis le delta de l'Orénoque jusqu'à la rive septentrionale de l'Apure , de 7900 lieues carrées ; les Llanos, entre l'Apure et le Haut-Maragnon, de 21 ,000 1.; les Pampas , au nord-ouest de Buenos- Ayres, de 4o,ooo 1. c. ; les Pampas , au sud du parallèle de Buenos-AjTCs , de 3o,ooo 1. c. L'area totale des Llanos de l'Amérique méridionale , couverts de graminées , est par conséquent de 98,900 lieues carrées de 20 au degré équatorial. (L'Espagne a 16,200 de ces mêmes lieues.) La gi-ande plaine d'A- frique, connue sous le nom de Sahara, présente igijOoo 1. c. , en y comprenant les Oasis éparses, mais non Bornou etle Darfour. (La Méditerranée n'a que 79,800 1. c. de surface.) Foj. plus haut, Tom. II, p. i58.

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du Don sont à peine plus pauvres en espèces de plantes et d'animaux que ne le sont, sous le plus beau ciel du monde, sous le climat des bananiers et des arbres à pain, 28,000 lieues carrées de savanes qui s'étendent en demi- cercle du nord-est au sud-ouest, depuis les bouches de l'Orénoque jusqu'aux rives du Caqueta et du Putumayo. L'influence , partout ailleurs vivifiante, du climat équinoxial ne se l'ait pas sentir dans des lieux où de grandes associations de graminées ont presque exclu tout autre végétal. A la vue du sol, là où manquent les palmiers épars , nous aurions pu nous croire dans la zone tempérée et bien au-delà vers le nord : mais , à l'entrée de la nuit , les belles constellations du ciel austral (le Centaure, Canopus et les innombrables nébuleuses dont brille le Na- vire Argo) nous rappeloient que nous n'étions éloignés que de 8° de l'équateur. Un phénomène qui avoit déjà fixé l'attention de Deluc et qui a exercé, dans ces dernières années, la sagacité des géologues nous a beaucoup oc- cupés pendant ce voyage à travers les steppes. Je veux parler, non de ces blocs de roches primitives que l'on trouve ( comme au Jura ) sur la pente des montagnes calcaires , mais de ces fragmens énormes de granité et de syénite qui , dans des limites très-distinctement fixées par la nature , se montrent éparses dans le nord de la Hollande , de l'Allemagne et des pays baltiques. Il paroît prouvé aujourd'hui que, distribués comme par rayons, ils sont venus, lors des anciennes révolutions de notre globe, de la péninsule Scandinave vers le sud, et qu'ils n'appartenoient pas primitivement aux chaînes granitiques du Harz et de la Saxe dont ils approchent, sans cependant en atteindre le pied '. Né dans les plaines sablonneuses des régions baltiques, ne connoissant jusqu'à l'âge de dix -huit ans l'existence d'une roche que par ces blocs épars, je devois être doublement curieux de m'assurer si le Nouveau-Monde me présenteroit quelque phénomène analogue. Je fus surpris de ne pas voir un seul de ces blocs dans les Llanos de Venezuela , quoique ces immenses plaines soient bordées immédiatement au sud par un groupe de montagnes tout granitique ^, et qui offre, dans ses pics dentelés et presque colonnaires, les traces de la plus violente destruction ^. Vers le nord, la chaîne granitique de la Silla de Caracas et de Portocabello se trouve séparée des Llanos par un rideau de montagnes qui sont schisteuses entre Villa de Cura et Parapara, calcaires entre le Bergantin

• Léopold de Buch, Voyage en Norwège ^ Tom. I, p. 3o (éd. allemande).

^ I.a Sierra P a rime.

3 Tom. II, p. 233, 236, 232, 273, 288, 882, 697, 627 et 633.

CHAPITRE XXV. 87

et Caripe. Cette absence de blocs m'a également frappé sur les rives de l'Amazone. Déjà La Condamine avoit affirmé que , depuis le Pongo de Mansericlie jusqu'au détroit des Pauxis, on ne trouvoit pas la plus petite pierre. Or, le bassin du Rio Negro et de l'Amazone n'est aussi qu'un Llano, une plaine comme celles de Venezuela et de Buenos -Ayres : la différence ne consiste que dans l'état de la végétation. Les deux Llanos^ situés aux extrémités nord et sud de l'Amérique méridionale , sont couverts de graminées ; ce sont des savanes dépourvues d'arbres : le Llano intermédiaire, celui de l'Amazone, exposé à des pluies équatoriales ])resque continuelles , est une épaisse forêt. Je ne me souviens pas avoir entendu dire que les Pampas de Buenos -Ayres ou les savanes du Missoury ' et du Nouveau-Mexique renfermassent des blocs granitiques. L'absence de ce phénomène paroit général dans le Nouveau - Monde : il l'est proba- blement aussi dans le Sahara , en Afrique , car il ne faut pas confondre des masses rocheuses qui percent le sol au milieu du désert et dont les voyageurs font souvent mention, avec de simples fragmens épars. Ces faits semblent prouver que les blocs de granité Scandinave qui couvrent les plaines sablonneuses au sud de la Baltique, en Westphalie et en Hollande , sont dus à une débâcle particulière venant du nord, à une catastrophe purement locale. Le conglomérat ancien (grès rouge) qui recouvre, d'après mes observations, une grande partie des Llanos de Venezuela et du bassin de l'Amazone, renferme sans doute des fragmens de ces mêmes roches primitives qui constituent les montagnes voisines; mais les bouleversemens dont ces montagnes offrent des marques certaines , semblent ne pas avoir été accompagnés de circonstances favorables au transport des blocs. Ce phénomène géognostique est d'autant plus inattendu , que nulle part dans le monde il n'existe une plaine aussi unie et qui se prolonge avec moins d'interruptions jusque vers la pente abrupte d'une Cordillère purement granitique. Déjà, avant mon départ d'Europe, j'avois été frappé de voir (pie les blocs primitifs manquent dans la Lombardie comme dans la grande plaine de la Bavière, qui est le fond d'un ancien lac élevé de aSo toises au-dessus du niveau de l'Océan. Cette plaine est bordée au nord par les granités du Haut- Palatinat ; au sud , par les calcaires alpins , les thonschiefer de transition et les micaschistes du Tyrol.

Nous arrivâmes le aS juillet à la ville de Nueva - Barcelona , moins fatigués par la chaleur des Llanos à laquelle nous étions accoutumés depuis long-temps ,

* Y a-t-il dans l'Amérique du Nord des Ijlocs au nord des grands lacs?

38 LIVRE IX.

que par les vents de sable dont l'action prolongée cause des gerçuies douloureuses dans la peau. Il y avoit sept mois que , nous rendant de Cumana à Caracas , nous avions relâché pour quelques heures au Morro de Barcelona, rocher fortifié qui, du côté du village de Pozuelos, ne tient au continent que par une langue de terre. Nous trouvâmes l'accueil le plus affectueux et tous les soins d'une prévenante hospitalité dans la maison d'un riche négociant, d'origine françoise , Don Pedro Lavie. Accusé d'avoir donné asile au malheureux Espana lorsqu'il étoit fugitif sur ces côtes en 1796, M. Lavie fut enlevé par les ordres de YAudiencia et traîné prisonnier à Caracas. L'amitié du gouverneur de Cumana et le souvenir des services qu'il avoit rendus à l'industrie naissante de ce pays contribuèrent à lui faire rendre la liberté. Nous avions tâché d'adoucir ses ennuis en le visitant dans la prison : nous eûmes la satisfaction de le revoir au sein de sa famille. Ses maux physiques avoient été aggravés par la détention ; il a succombé avant d'avoir vu luire ces jours de l'indépendance américaine que son ami. Don Joseph Espana, avoit annoncés au moment de son supplice. « Je meurs , disoit cet homme fait pour exécuter de grands projets ', je meurs d'une mort igno- minieuse, mais sous peu mes concitoyens recueilleront pieusement mes cendres , et mon nom reparoîtra avec gloire. » Ces paroles remarquables furent prononcées sur la place publique de Caracas le 8 mai 1 799 : elles m'ont été rapportées la même année par diverses personnes dont les unes abhorroient autant les projets d'Espana que les autres gémissoient sur son sort.

J'ai déjà parlé plus haut ' de l'importance du commerce de Nueva-Barcelona. Cette petite ville , qui avoit en 1 790 à peine 10,000 , en 1800 plus de 16,000 ha- bitans, a été fondée ^ par un conquistador catalan, Juan Urpin, en 1637. On essaya alors, mais inutilement, de donner à la province entière le nom de Nou- velle-Catalogne. Comme sur nos cartes on indique souvent deux villes, Barcelona et Cumanagoto, au lieu d'une, ou que l'on regarde ces deux noms comme synonymes, il sera utile d'éclaircir la cause de cette erreur. Il y avoit anciennement à l'embou- chure du Rio Neveri une ville indienne construite en i588 par Lucas Faxardo, sous le nom de San Cristoval de los Cumanagotos, Cette ville n' étoit habitée que par des indigènes venus des salines d'Apaicuare. En 1637, Urpin

' Essai polit, sur la Nouv. Espagne ,ToTa. II, p. 8ig. Relat. Hist., Tom. I, p. 56i. * Voyez plus haut, p. 535.

3 Caulin, p. 173, 19g, Q07. Ce que rapporte M. Depons (Tom. III, p. 2o5) de l'origine de celte ville, n'est pas tout-à-fait conforme aux documcns historiques.

CHAPITRE XXV. Sq

fonda, à deux lieues dans l'intérieur des terres , avec quelques habitans de Cumanagoto et beaucoup de Catalans, la ville espagnole de Nueva-Barcelona. Pendant trente-quatre ans , les deux communes voisines se firent des querelles sans cesse renaissantes, jusqu'à ce que, en 1671, le gouverneur Angulo parvint à leur persuader de se réunir dans un troisième site , celui qu'occupe aujourd'hui la ville de Barcelone , et dont la latitude est , d'après mes observations ' , de 10° 6' 5i". L'ancienne ville de Giunanagoto est célèbre dans le pays par une image miraculeuse de la Vierge ' , trouvée , disent les Indiens , dans le tronc creux d'un tutumo ou vieux calebassier (Crescentia Cujete). Cette vierge fut portée en procession à Nueva-Barcelona ; mais , chaque fois que le clergé étoit mécontent des habitans de la nouvelle ville, elle s'enfuyoit de nuit et retournoit au tronc de l'arbre , à l'embouchure de la rivière. Ce prodige ne cessa que lorsqu'on eut construit un grand couvent (le collège de la Propaganda) pour y loger les moines de Saint-François. Nous avons vu plus haut que , dans un cas semblable , l'évêque de Caracas fit placer l'image de Notre-Dame de los Valencianos dans les archives de l'évêché, et qu'elle y resta trente ans sous le scellé.

Le climat de Barcelone est moins chaud que celui de Cumana , mais humide et un peu malsain dans la saison des pluies. M. Bonpland avoit très- bien soutenu le voyage pénible à travers les Llanos : il avoit repris ses forces et sa grande activité : qitant à moi, j'étois plus souffrant à Barcelone que je ne l'avois été à l'Angostura , immédiatement après avoir terminé la navigation des rivières. Une de ces pluies des tropiques , pendant lesquelles , au coucher du soleil , des gouttes d'une grosseur extraordinaire tombent à de grandes distances les unes des autres, m'avoit causé un malaise qui faisoit craindre l'invasion du typhus qui régnoit alors sur cette côte. Nous restâmes près d'un mois à Barce- lone, jouissant de tous les soins de l'amitié la plus prévoyante. Nous y retrouvâmes

* Plaza Mayor. Ce n'est que le résultat de six hauteurs circiunméridiennes de Canopus, prises dans la méiue nuit. Les Memorias d'Espinosa (Tom. II, p. 80) donnent 10° 9' 6". M. Ferrjr a trouvé [Con. des temps, 1817, p. 3 2 2 ) 1 o" 8' 24". J'ignore où ces observations ont été faites, raai.s je crois qu'elles donnent des latitudes trop boréales. La différence de latitude entre la ville et le Morro m'a paru de 3' 4o". J'ai discuté ailleurs la différence de longitude entre Cumana et Nueva-Barcelona, et les résultats de mes mesures chrono- métriques. Je m'arrête à 34' 48" en arc. Le Portulano, publié par le dépôt hydrographique de Madrid. en 1818, donne 38' o". Sur les bords du Rio Unare, et plus à l'ouest sur le Rio Ucheri, près de la belle vallée de Cupira, si abondante en cacao , il y avoit au xviie siècle deux autres villes sous le nom de Tara- gona et de San Miguel de Batei.

* La milagrosa imagen de Maria Santissima del Socorro, aussi nommée /a yirgen dsl Tutumo.

4o LIVRE IX.

aussi cet excellent religieux , Fray Juan Gonzalès , dont J'ai souvent parlé, et qui avoit parcouru le Haut - Orénoqxie avant nous. Il se plaignoit, et avec raison, du peu de temps que nous avions pu employer à visiter ce pays inconnu; il examinoit nos plantes et nos animaux avec cet intérêt que l'homme le moins instruit porte aux productions d'un pays qu'il a habité long-temps. Fray Juan avoit résolu de passer en Europe en nous accompagnant jusqu'à l'île de Cuba. Nous ne nous quittâmes plus pendant sept mois; il étoit gai, spirituel et serviable. Com- ment prévoir le malheur qui l'attendoit? Il se chargea d'une partie de nos collections; un ami commun lui confia un enfant qu'on vouloit faire élever en Espagne : les collections, l'enfant, le jeune religieux, tout fut englouti dans les flots.

Au sud -est de Nueva-Barcelona, à deux lieues de distance, s'élève une haute chaîne de montagnes, adossée au Cerro del Bergantîn , qui est visible à Cumana'. Cet endroit est connu sous le nom des eaitj: chaudes (aguas calientes). Lorsque je me sentis suffisamment rétabli, nous y fimes une excursion par une ma- tinée fraîche et brumeuse. Les eaux , chargées d'hydrogène sulfuré, sortent d'un grès quai-zeux superposé à ce même calcaire compacte que nous avions examiné au Morro. Nous trouvâmes de nouveau dans ce calcaire des bancs intercalés de hornstein noir, passant au kieselschiefer. Ce n'est cependant pas une formation de transition : elle se rapproche plutôt par son gisement, par sa division en petites couches , par sa blancheur et sa cassure matte et conchoïde (à cavités très-aplaties), du calcaire du Jura. Le vrai kieselschiefer et la lydienne n'ont été observés jusqu'ici que dans des schistes et des calcaires de transition. Le grès duquel sortent les sources du Bergantin est- il d'une même formation avec le grès que nous avons décrit" à l'Impossible et au Tumiriquiri? Les eaux thermales n'ont qu'une température de l\^°.,'i cent, (l'atmosphère étant à 27°); elles coulent d'abord sur une longueur de 4o toises à la surface rocheuse du sol, puis elles se précipitent dans une caverne naturelle et percent à travers le calcaire pour sortir au pied de la montagne, sur la rive gauche de la petite rivière de Narigual. Les sources , en contact avec l'oxigène de l'atmosphère , déposent beaucoup de soufre. Je n'ai pas recueilli, comme je l'ai fait à Mariara , les bulles d'air qui sortent par jets de ces eaux thermales. Elles renferment sans doute beaucoup d'azote, parce que l'hydrogène sulfuré décompose le mélange d'oxigène et d'azote dissous dans

* yoyez plus haut, Tom. I, p. Sag. Tora. II, p. 600. ^ Tom. I, p. .^64 et 4oo.

CHAPITRE XXV. [^.l

la source. Les eaux sulfureuses de San Juan , qui sortent de la roche calcaire comme celles du Bergantin , n'ont aussi qu'une foible température (3i°,3); tandis que , dans cette même région , les eaux sulfureuses de Mariara et de las Trincheras ( près Portocabello ) , qui jaillissent immédiatement du granite- gneis, ont les unes 58°,9 et les autres 90°,4 de température '. On diroit que la chaleur que les sources ont acquise dans l'intérieur du globe diminue à mesure qu'elles passent des roches primitives aux roches secondaires superposées.

L'excursion que nous avions faite aux agitas calientes du Bergantin finit par un accident fâcheux. Notre hôte nous avoit confié ses plus beaux chevaux de selle. On nous avoit avertis en même temps de ne pas passer la petite rivière de Narigual à gué. Nous traversâmes une espèce de pont ou plutôt des troncs d'arbres rapprochés les uns des autres, et nous fîmes nager nos chevaux en les conduisant par la bride. Celui que j'avois monté disparut soudainement : il se débattoit quelque temps sous l'eau , mais toutes nos recherches pour découvrir la cause de cet acci- dent furent inutiles. Nos guides supposoient que les jambes de l'animal avoientété saisies par les caymans qui abondent dans ces lieux. Mon embarras fut extrême , car la délicatesse et la grande aisance de notre hôte ne permettoient guère de songer à réparer ime telle perte. M. Lavie , plus occupé de notre position que de la mort de son cheval , tàchoit de nous tranquilliser en exagérant la facilité avec laquelle on pouvoit se procurer de beaux chevaux dans les savanes voisines.

Les crocodiles du Rio Neveri sont grands et nombreux , surtout près de l'embouchure de la rivière. Cependant , en général , leurs mœurs sont plus douces que celles des crocodiles de l'Orénoque. La férocité de ces animaux offre , en Amérique , ces mêmes contrastes qui existent en Egypte et en Nubie , et que l'on reconnoît lorsqu'on compare avec attention les récits de l'infortuné Burckhardt et ceux de M. Belzoni. L'état de culture des divers pays et la population plus ou moins accumulée dans la proximité des rivières modifient les habitudes de ces grands sauriens , timides lorsqu'ils sont sur le sec , et fuyant l'homme même dans l'eau lorsqu'ils ont une nourriture abondante et que l'attaque leur offre quelque danger. A Nueva-Barcelona , on voit les Indiens conduire le bois au marché de la manière la plus bizarre. De grosses bûches de Zygophyllum et de Cœsalpinia^ sont jetées dans le fleuve j le courant les

' L. c. Tom. II, p. 26, 98 , i36. J'ignore quelle est la température des sources chaudes et hydro-sulfu- reuses du Provisor, près San Diego , à une demi-lieue de Nueva-Barcelona rers le sud.

' Un excellent hois de construction est fourni dans les environs de Nueva-Barcelona par le Lecythis Relation historique , Tom. III. 6

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entraîne , et le propriétaire du bois , avec les plus âgés de ses fils , nage çà et là pour mettre à flot les pièces qui sont retenues par les sinuosités des rives. La plupart des fleuves américains qui nourrissent des crocodiles nepermettroientpas d'en agir ainsi. La ville de Barcelone n'a pas , comme Cumana, un faubourg indien; et si l'on y voit quelques indigènes, ce sont ceux qui habitent les missions voisines ou des cabanes éparses dans la plaine. Les uns et les autres ne sont pas de race caribe , mais im mélange de Cumanagotes , de Palenques et de Piritus , petits de taille, trapus, fainéans et adonnés à l'ivresse. C'est le manioc fermenté qui est ici la boisson favorite ; car le vin de palmier , dont on fait usage à l'Oré- noque , est presque inconnu sur les côtes. Il est curieux de voir que , sous les différentes zones , les hoaunes emploient , pour satisfaire la passion de l'ivresse , non seulement toutes les familles de plantes monocotylédones et dicotylédones , mais jusqu'à l'agaric vénéneux ( Amanita muscaria), dont, par une économie dégoûtante , les Koriaeques ont appris à boire le même suc plusieurs fois pendant cinq jours consécutifs '.

Les paquebots ( correos ) de la Corogne , destinés pour la Havane et le Mexique , manquoient depuis trois mois. On les croyoit pris par la croisière angloise stationnée sur ces côtes. Empressés de nous rendre à Cumana pour profiter de la première occasion qui se présenteroil pour la Vera-Cruz, nous frétâmes ^ un canot non ponté {plancha). C'est de ces embarcations que l'on se sert habituellement dans des parages où , à l'est du cap Codera , la mer n'est presque jamais agitée. La lancha étoit chargée de cacao, et faisoitle commerce de contre- bande avec l'ile de la Trinité. Par cette raison même , le propriétaire ne croyoit avoir rien à craindre des bàtimens ennemis qui bloquoient alors tous les ports espa- gnols. Nous embarquâmes nos collections de plantes , nos instrumens et nos singes, et nous espérions faire , par un temps délicieux ^ un trajet très - court de la

ollarla , dont nous avons tu des troncs de 70 pieds de hauteur. Autour de la ville, au-delà de cette ceinture aride de Cactus qui sépare Nueva-Barcelona de la steppe, végètent le Clerodendrum ternifolium , l'Ioaidium Itubu , qui a tout le port d'un Viola , et l'Allionia violacea.

• M. Langsdor ( ff^etterauisches Journal, P. I, p. 254) a fait connoître le premier ce phénomène phy- siologique bien extraordinaire, que je préfère de décrire en latin : u Coriaecorum gens, in ora Asiae septeatrioni opposita, potum sibi excogitavit ei succo inebriante Agarici muscarli. Qui succiis (aequeut asparagorum ) , vel per humanum corpus transfusus, temulentiam nihilominus facit. Quare gens misera et inops, que rarius mentis sit suae , propriam urinam bibit identidem : continuoque mingens rursusque hauriens eundem succum (dicas, ne uUa in parte mundi desit ebrietas), pauculis agaricis producere in diem quintum temulentiam potest. »

" Le 26 août 1800.

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bouche du Rio Neveri à Cumana ; mais à peine étions -nous arrivés dans le canal étroit entre le continent et les îles rocheuses de la Borracha et des Chimanas , qu'à notre grand étonnement nous rencontrâmes un bateau armé qui , tout en nous hélant , tira de très-loin quelques coups de fusil sur nous. G'étoient des mate- lots appartenant à un corsaire de Halifax , parmi lesquels je reconnus à sa physio- nomie et à son accent un Prussien natif deMemel. Depuis que j'étois en Amérique, je n'avois pas eu occasion de parler la langue de mon pays , et j'aurois désiré en faire usage dans une circonstance plus opportune. Nos protestations n'avoient aucun effet, et l'on nous conduisit à bord du corsaire, qui, feignant de ne pas connoître les j)asse -ports que le gouverneur de la Trinité délivroit pour le commerce illicite , nous déclaroit bonne prise. Comme j'ai quelque habitude de m'exprimer en anglois, j'entrai en négociation avec le capitaine pour ne pas être conduit à la Nou- velle-Ecosse; je le priai de me mettre à terre sur la côte voisine. Pendant que, dans la grand'chambre , je cherchois à défendre mes droits et ceux du proprié- taire du canot, j'entendis du bruit sur le pont. On vint parler à l'oreille au capitaine, qui me quitta d'un air consterné. Pour notre bonheur, une cor- vette angloise (le Sloop le Hawk) croisoit aussi dans ces eaux. Elle avoit fait des signaux pour appeler le capitaine du corsaire; et celui-ci, ne se pres- sant pas d'obtempérer , la corvette tira un coup de canon et envoya un garde- marin [midshipman] à notre bord. C'étoit un jeune homme très-poli , qui me fit espérer que le canot chargé de cacao seroit rendu, et que nous pourrions continuer le lendemain notre route. Il me proposa en même temps de l'accom- pagner , assurant que son commandant , le capitaine John Garnier , de la marine royale, m'offriroit pour la nuit un gîte plus agréable que celui que je trou- verois dans un bâtiment de Halifax.

J'acceptai des offres si obligeantes ; je fus comblé de politesses par le capitaine Garnier , qui avoit fait , avec Vancouver , le voyage à la côte nord-ouest , et qui sembloit s'intéresser vivement à tout ce que je lui disois des grandes cataractes d'Atures et de Maypure , de la bifurcation de l'Oréncque et de sa communication avec l'Amazone. Parmi ses officiers , il m'en nomma plusieurs qui avoient été avec lord Macartney en Chine : depuis un an, je ne m'étois pas trouvé dans la société de tant de personnes instruites. On avoit eu, par les journaux anglois , quelque connoissance du but de mon entreprise ; on me traita avec beaucoup de confiance , et l'on me fit coucher dans la chambre du commandant. En partant on me donna les Ephémérides astronomiques des années pour lesquelles, en France et en Espagne, je n'avois pu m'en

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procurer. C'est au capitaine Garnier que je suis redevable des observations de satellites que j'ai faites au-delà de l'éqaateur, et c'est un devoir pour moi de consigner ici l'expression de la reconnoissance (jue m'ont inspirée ses procédés. Lorsqu'on vient des forêts du Cassiquiare , et que , pendant des mois entiers , on a été comme retranché dans le cercle étroit de la vie des missionnaires, on sent une jouissance bien douce au premier contact avec des hommes qui ont parcouru le monde maritime et agrandi leurs pensées à la vue d'un spectacle si varié. Je quittai le vaisseau anglois en conservant des impressions qui ne se sont point effacées et qui me faisoient chérir davantage la carrière à laquelle je m'étois voué.

Nous continuâmes le lendemain notre trajet, et nous fûmes surpris de la pro- fondeur des canaux entre les îles Caracas , où la corvette manœuvroit presque en rasant les rochers. Combien ces îlots calcaires, dont la direction et les formes rappellent la grande catastrophe qui les a séparés de la Terre -Ferme, diffèrent d'aspect de cet archipel volcanique au nord de Lancerote • , dans lequel des buttes de basalte semblent être sorties de la mer par l'effet d'un soulèvement ! La fréquence des Alcatras, qui sont plus gros que nos cygnes; celle des Flamans , qui pêchoient dans les anses ou harceloient les pélicans pour leur arracher leur proie , nous annonçoient l'approche des côtes de Cumana. Il est curieux de voir comment, au lever du soleil, les oiseaux de mer apparoissent toutj d'un coup et animent le paysage. Cela rappelle , dans les lieux les plus soli- taires, l'activité de nos cités au premier lever de l'aurore. Vers les 9 heures du matin, nous nous trouvâmes devant le golfe de Cariaco qui sert de rade à la ville de Ciunana. La colline que couronne le château Saint-Antoine se détachoit en blanc sur le sombre rideau des montagnes de l'intérieur. Nous reconnûmes avec intérêt la plage où nous avions cueilli les premières plantes de l'Amérique, et où , quelques mois plus tard , M. Bonpland avoit couru de si grands dangers. A travers les Cactus (cierges) qui s'élèvent en colonnes et en candélabres de 20 pieds de hauteur, paroissoient les cabanes indiennes des Guayqueries. Chaque partie du paysage nous éloit connue, et la forêt de Cactus, et les cabanes éparses , et cet énorme Ceiba sous lequel nous aimions à nous baigner à l'entrée de la nuit. Nos amis de Cumana venoient à notre rencontre; des hommes de toutes les castes, que nos fréquentes herborisations avoient mis en contact avec nous, exprimoient une joie d'autant plus vive que la nouvelle de notre mort sur les rives de l'Orénoque s'étoit répandue depuis plusieurs mois. Ces bruits

' Voyez plus haut, Tom. I, p. 91.

CHAPITRE XXV. 4^

sinistres avoient été causés ou par la maladie très-grave de M. Bonpland , ou parce que notre canot avoit manqué de chavirer par une rafale de vent, au-dessus de la mission d'Uruana.

Nous nous empressâmes de nous rendre chez le gouverneur Don Vicente Emparan, dont les recommandations et la constante sollicitude nous avoient été si utiles pendant le long voyage que nous venions de terminer. Il nous procura au centre de la ville une maison ' qui étoit peut-être trop élevée dans un pays exposé à de violens tremblemens de terre , mais extrêmement com- mode pour nos instrumens. Elle avoit des terrasses [azoteas) d'où l'on jouissoit d'une vue magnifique sur la mer, sur l'isthme d'Araya et sur l'ar- chipel des îles Caracas , Picuita et Borracha. Le port de Cumana fut de jour en jour plus étroitement bloqué, et la vaine attente des courriers espa- gnols nous y retint encore deux mois et demi. Souvent nous étions tentés de passer aux îles danoises qui jouissoient d'une heureuse neutralité ; mais nous pensâmes qu'une fois sortis des colonies espagnoles , nous trouverions des difficultés pour y rentrer. Avec des permissions aussi amples que celles qu'un moment de faveur nous avoit fait accorder, il falloit ne rien hasarder qui pût déplaire aux autorités locales. Nous employâmes notre temps à compléter la Flore de Cumana, à examiner géognostiquement la partie orientale de la péninsule d'Araya , et à observer un nombre considérable d'éclipsés de satellites qui confirmoient la longitude du lieu déjà obtenue par d'autres moyens. Nous fîmes aussi des expériences sur les réfrac- tions extraordinaires , sur l'évaporation et sur l'électricité atmosphérique.

Les aninaux vivans que nous avions rapportés de l'Orénoque étoient un grand objet de curiosité pour les habitans de Ctmiana. Le Capucin de l'Esmeralda (Simia chiropotes) , qui , par l'expression de sa physionomie , ressemble tant à l'homme , et le singe dormeur (Simia trivirgata), qui est le type d'un nouveau groupe, n'avoient jamais été vus sur ces côtes. Nous les destinâmes à la ménagerie du Jardin des Plantes de Paris : car l'arrivée d'une expédition françoise qui avoit échoué dans son attaque sur Curaçao nous fournit inopinément une excellente occasion pour la Gua- deloupe. Le général Jeannet et le commissaire Bresseau, agent du pouvoir exécutif des Antilles , nous promirent de se charger de cet envoi. Les singes et les- oiseaux sont morts à la Guadeloupe j et, par un hasard heureux, la peau du

• Casa de Don PasqualMartinez , au nord-est de la grande place , près de laquelle j'avois observé depuis le 28 juillet jusqu'au 17 novembre 1799. Toutes les observations astronomiques et celles de mirage (Tora. I,p.fi2fi) qui sont postérieures au 29 août 1800, ont été faites dans la maison de Martinez. Je rappelle ces circons- tances, parce qu'elles peuvent intéresser ceux qui voudront un jour examiner la précision de mes travaux.

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Simia chiropotes, qui n'existe pas ailleurs en Europe, a été envoyée, il y a quelques années, au Jardin des Plantes où l'on avoit déjà reçu le Couxio (Simia satanas) et le Stentor ou Alouate des steppes de Caracas (Simia ursina) dont j'ai donné les figures dans mon Recueil de Zoologie et d' Anatomie comparée. L'arrivée d'un si grand nombre de militaires françois et la mani- festation d'opinions politiques et religieuses qui n'étoient pas tout- à- fait conformes à celles par lesquelles des métropoles croient affermir leur autorité , imprimoient îin singulier mouvement à la population de Cumana. Le gouverneur traitoit les autorités françoises avec cette aménité de formes que prescrivoient les convenances et les liens intimes qui unissoient alors la France et l'Espagne. Dans les rues , on voyoit les gens de couleur se presser autour de l'agent du directoire dont le costume étoit riche et théâtral ; mais , comme des hommes qui avoient la peau très-blanche s'informoient aussi , avec une , indiscrète curiosité , partout où ils parvenoient à se faire comprendre , du degré d'influence que la république accordoit aux colons dans le gouvernement de la Guadeloupe, les officiers du Roi redoublèrent de zèle pour fournir les provisions à la petite escadre. Des étrangers qui se vantoient d'être libres leur paroissoient des hôtes importuns j et je vis que, dans un pays dont la prospérité toujours croissante reposoit sur des commimications clandestines avec les îles et sur une espèce de liberté de commerce arrachée au ministère , les Espagnols-Européens se plaisoient encore à élever aux nues cette antique sagesse du Code des lois [leyes de Indias) qui ne permet d'ouvrir les ports aux bâtimens étrangers que dans les cas extrêmes d'avarie ou de détresse. Je rappelle ces contrastes entre les vœux inquiets des colons et la méfiante immobilité des gouvernans, parce qu'ils jettent quelque jour sur les grands événemens politiques qui , préparés de loin , ont séparé l'Espagne de ses colonies ou (comme il est peut-être plus juste de dire) de ses provinces d'outre-mer.

Du 3 au 5 novembre, nous passâmes de nouveau quelques jours très -agréables à la péninsule d'Araya , située au-delà du golfe de Cariaco , vis-à-vis de Cumana, et dont j'ai déjà décrit ' les perles , les dépôts salifères et les sources soumarines de pétrole liquide et incolore. Nous avions appris que les Indiens portoient de temps en temps à la ville des quantités considérables d'alun natif trouvé dans les montagnes voisines. Les échantillons qu'on nous montra indiquoient suffisam- ment que ce n'étoit ni de l'alunite ' ( pierre d'alun ) , semblable à la roche de la

* Tom. I, p. 320-352. ^ Alaunstein.

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Tolfa et de Piombino, ni de ces sels capillaires et soyeux de sulfate alcalin d'alumine et de magnésie qui tapissent les fentes ouïes cavités des roches, mais de véritables masses d'alun natif, à cassure conchoïde ou imparfaitement lamelleuse. On nous faisoit espérer que nous trouverions la mine d'alun dans la cordillère schisteuse de Maniquarez. Un phénomène géognostique aussi nouveau devoit fixer toute notre attention. Le frère Juan Gonzalez et le trésorier Don Manuel Navarete, qui nous avoit éclairés de ses conseils dès notre première arrivée sur ces côtes , nous accompagnèrent dans cette petite excursion. Débarqués près du cap Caney, nous visitâmes de nouveau l'ancienne saline, convertie en lac par l'irruption de la mer, les belles ruines du château d'Araya et la mon- tagne calcaire du Barigon qui, par son escarpement du côté de l'ouest, est d'un accès assez difficile. L'argile muriatifère, mêlée de bitume et de gypse lenticu- laire , et passant quelquefois à une argile brun-noirâtre , dépourvue de sel , est une formation très-répandue dans cette péninsule, dans l'île de la Marguerite et sur le continent opposé, près du château Saint-Antoine de Cumana. Il est même très-probable que l'existence de cette formation a contribué à ces ruptures et à ce déchirement des terres qui frappent le géognoste lorsqu'il est placé surrmedesémi- nences de la péninsule d'Araya. La cordillère de cette péninsule, composée de schiste micacé et de thonschiefer^ est séparée, au nord, par le canal de Cubagua , de la chaîne des montagnes de l'île de la Marguerite, qui ont une composition semblable ; vers le sud, la cordillère est séparée par le golfe de Cariaco de la haute chaîne calcaire du continent. Tout le terrain intermédiaire paroît avoir été rempli autrefois d'argile muriatifère , et c'est sans doute par les érosions continuelles de l'Océan que cette formation a été enlevée pour convertir la plaine, d'abord en lagunes, puis en golfes, et enfin en canaux navigables. Le récit de ce qui s'est passé dans les temps les plus modernes, au pied du château d'Araya , lors de l'irruption de la mer dans l'ancienne saJine , la forme de la lagune de Chacopata et im lac de quatre lieues de long , qui coupe presque en deux parties l'île de la Marguerite , fournissent des preuves évidentes de ces érosions successives. Aussi croit-on voir encore dans la confi- guration bizarre des côtes , dans le Morro de Chacopata, dans les petites îles des Garibes, des Lobos et du Tunal, dans la grande île Goche et les caps du Carnero et des Mangliers, les débris d'un isthme' qui, dirigé du nord au sud, réunissoit ancien- nement la péninsule d'Araya à l'île de la Marguerite. Dans cette dernière île , une

* La carte que M. Fidalgo a publiée en i8i6, de la Isla Margarila y de sus canales , indique très-bien ses rapports géognosliques.

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langue de terre extrêmement basse , de 3ooo toises de longueur et de moins de 200 to'ses de large, lie seule encore, du côté du nord, les deux groupes monlueux connus sous les noms de laVega de San Juan et du Macanao. La Laguna grande de la Marguerite a une ouverture très-étroite vers le sud , et de petits canots passent , arastrados , c'est-à-dire par tm portage au-dessus de la langue de terre ou digue septentrionale. Quoique aujourd'hui, dans ces parages, les eaux semblent se retirer du continent, il est pourtant très-probable (jue, dans la suite des siècles, soit par quelque tremblement de terre , soit par une intumescence subite de l'Océan, la grande île alongée de la Marguerite sera divisée en deux îlots rocheux de forme trapézoïde. Loreque nous gravîmes leCerro del Barigon, nous répétâmes les expériences faites à l'Orénoque sur la différence de température de l'air et de la roche décomposée. La première de ces températures n'étoit, vers les 1 1 heures du matin, à cause de l'effet de la brise, que de 27° cent. , tandis que la seconde s'élevoit à 49°)6. La sève qui monte dans les cierges à candélabre (Cactus quadrangularis) étoit de 38° à 4 1 ° ; c'étoit la chaleur que montroit un thermomètre dont j'introduisis la boule dans l'intérieur de la tige charnue et succidente des Cactus. Cette température intérieure d'im végétal se compose de celle du sable dans lequel plongent les racines, de la tem- pératiu-e de l'air extérieur, de l'état de la surface de la tige exposée aux rayons du soleil, de son évaporation et de la conductibilité du bois. C'est par conséquent l'effet de phénomènes extrêmement compliqués. Le calcaire du Barigon , qui fait partie de la grande formation de grès ou brèche calcaire de Cumana • , est pétri de coquilles fossiles aussi parfaitement conservées que celles des autres calcaires tertiaires de la France et de l'Italie. Nous en détachâmes , pour le cabinet du Roi à Madrid , des blocs renfermant des huîtres de 8 pouces de diamètre , des pectens , des venus et des polypiers lithophytes. J'invite les naturalistes, plus instruits dans la connoissance des fossiles que je ne l'étois alors, de bien examiner cette côte montagneuse. Elle est d'un accès facile pour les bàtimens européens qui fout route à Cumana, à la Guayra ou à Curaçao. Il sera curieux de recher- cher si quelques-unes de ces coquilles et de ces espèces de zoophytes pétrifiés habitent encore de nos jours la mer des Antilles , comme cela a paru à M. Bon- pland, et comme c'est le cas dans l'île de Timor, et peut-être à la Grande-Terre de la Guadeloupe. Le 4 novembre, à une heure de la nuit, nous mîmes à la voile pour aller à la recherche de la mine d'alun natif. J'avois embarqué le garde-temps et ma grande lunette de Dollond pour observer, à la Laguna chica ^ à l'est du village de Maniquarez , l'inmiersion du premier satellite de Jupiter. Ce projet

i Tom. I, p. 332-358.

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ne fut cependant point exécuté, car des vents contraires nous empêchèrent d'arriver avant le jour. Le spectacle de la phosphorescence de la mer , embelli par le jeu des marsouins qui entouroient notre pirogue , pouvoit seul nous dédommager de ce retard. Nous passâmes de nouveau par ces parages , où , du sein du micaschiste ' , au fond de la mer, jaillissent des sources de pétrole dont l'odeur se fait sentir de loin. Lorsqu'on se rappelle que, plus à l'est, près de Cariaco, des eaux chaudes ^ et soumarines sont assez abondantes pour pouvoir changer la température du golfe à sa surface , on ne sauroit douter que le pétrole ne vienne , comme par l'effet d'une distillation , d'une immense profondeur, qu'il ne sorte de ces roches primitives , au - dessous desquelles se trouve le foyer de toutes les commotions volcaniques.

La Laguna chica est ime anse entourée de montagnes coupées à pic et qui ne tient au golfe de Cariaco que par un canal étroit de 2 5 brasses de fond. On ladiroit, comme le beau port d'Acapulco, formée par l'effet d'un tremblement de terre. Une petite plage semble prouver que la mer perd ici sur les terres , comme c'est le cas à la côte opposée de Cumana. La péninsule d'Araya , qui se rétrécit entre les caps Mero et de las Minas jusqu'à i4oo toises de largeur, en a un peu plus de 4000 près delà Lagunachica^ en comptant d'une mer à l'autre. C'est cette dis- tance peu considérable que nous avions à traverser pour trouver l'alun natif et ])our parvenir au cap appelé la Piinta de Chuparuparu. La route n'est difficile que parce qu'il n'y a aucun sentier de tracé et qu'on est obligé de franchir , entre des précipices assez profonds , des arrêtes de rocher entièrement nu et dont les strates sont fortement inclinés. Le point culminant a près de 220 toises de hauteur; mais les montagnes , comme c'est souvent le cas dans les isthmes rocheux , offrent des formes très-bizarres. Les Tetas de Chacopata et de Cariaco, placés à moitié chemin entre la Laguna chica et la ville de Cariaco , sont de véritables pics qu'on croiroit isolés en les voyant de la plate-forme du château de Cumana. Il n'y a de terre végétale dans ce pays que jusqu'à 3o toises de hauteur au- dessus du niveau de la mer. Quelquefois il n'y a pas de pluie pendant i5 mois 3; cependant, s'il tombe quelques gouttes d'eau immédiatement après la floraison

' Tom. I, p. 347. Le pétrole des îles Caracas et celui du Buen Pastor, dont j'ai parlé plus haut (Tom. I , p. 446; Tom. II, p. 26 ), sortent de formations secondaires. N'est-ce pas une preuve directe de la coramu- nicalion des crevasses qui traversent le micaschiste, le calcaire et les argiles superposés? On m'a assuré aussi qu'il j a une source de pétrole à l'ouest de Maniquarez, dans l'intérieur des terres.

' Tom. I, p. 453.

^ Tom. I, p. 456.

Relation historique , Tom, III. 7

5o LIVRE IX.

des melons , des covirges et des pastèques , celles-ci , malgré la sécheresse apparente de l'air, donnent des fruits d'un poids de 60 à 70 livres. Je dis la sécheresse apparente de l'air , car mes observations hygrométriques prouvent que l'atmos- phère de Cumana et d'Araya renferme en vapeurs d'eau près de neuf dixièmes de la quantité nécessaire à sa saturation parfaite. C'est cet air chaud et humide à la fois qui alimente les fontaines végétales , les plantes cuciu-bitacées , les Agaves et les Melocactus à demi enterrés dans le sable. Lorsque nous avions visité la péninsule l'année précédente , il y régnoit la plus affreuse disette d'eau. Les chèvres , manquant d'herbes , mouroient par centaines. Pendant notre séjour à l'Orénoque, l'ordre des saisons paroissoit entièrement changé. Il avoit plu abondamment à Araya, à Cochen, et même à l'île de la Marguerite, et le souvenir de ces averses occupoit l'imagination des habitans, comme une chute d'aréolithes occupe celle des physiciens en Europe.

L'Indien qui nous conduisoit connoissoit à peine la direction dans laquelle nous trouverions le minerai d'alun ; il en ignoroit le véritable site. Cette igno- rance des localités caractérise ici presque tous les guides choisis parmi la classe la plus indolente du peuple. Nous errâmes, comme au hasard , pendant 8 à 9 heures, entre ces rochers dépourvus de toute végétation. Le schiste micacé passe quel- quefois à un thonschiefer (schiste argileux) gris -noirâtre. Je fus frappé de nouveau de l'extrême régularité dans la direction et l'inclinaison des strates. Ils sont dirigés N. 5o° E. , tombant avec 60° à 70° au nord -ouest. C'est la direction générale que j'avois observée dans le granité - gneis de Caracas et de l'Orénoque, dans les schistes ampliiboliques de l'Angostura, et même dans la plupart des roches secondaires que nous venions d'examiner. Sur de vastes étendues de terrains , les couches font le même angle avec le méridien du lieu 5 elles offrent un parallélisme (ou plutôt un loxodromisme) que l'on peut considérer comme une de ces grandes lois géognostiques susceptibles d'être vérifiées par des mesures précises. En avançant vers le cap Chuparuparu , nous vîmes augmenter la puissance des filons de quarz qui traversent le micaschiste. Nous en trouvâmes de i à 2 toises de largeur, remplis de petits cristaux fascicidés de titane - rutile. Nous y cherchâmes en vain de la cyanite , que nous avions découverte dans des blocs près de Maniquarez. Plus loin , le micaschiste offre , non des filons , mais de petites couches de graphite ou caibure de fer. Elles ont 2-3 pouces d'épaisseur , et exactement la même direction et la même inclinaison que la roche. Le graphite, dans les terrains primitifs, désigne la première appa- rition du carbone sur le globe , celle d'un carbone non hydrogéné. Il est antérieur

CHAPITRE XXV. 5l

à réj>oqTie où la surface de la terre s'est couverte de plantes monocotylëdones. Du haut de ces montagnes sauvages , nous jouîmes d'une vue imposante sur l'île de la Marguerite. Deux groupes de montagnes , que nous avons déjà nommés , ceux du Macanao et de la Vega de San Juan , s'élèvent du sein des eaux. C'est au second de ces groupes, au plus oriental, qu'appartiennent la capitale de l'île , La Asuncion ' , le port de Pampatar et les villages de Pueblo de la Mar, de Pueblo del Norte et de San Juan. Le groupe occidental, le Macanao, est presque entièrement inhabité. L'isthme qui réunit ces grandes masses de micaschiste étoit à peine visible : il paroissoit défiguré par l'effet du mirage , et l'on ne recon- noissoit cette partie intermédiaire , coupée par la Laguna grande , qu'à deux petits mornes ^ en forme de pain de sucre , situés dans le méridien de la Punta de Piedras. Plus près, nos yeux plongeoient sur le petit archipel désert des quatre Morros del Tunal , des îles Caribes et des Lobos.

Après beaucoup de vaines recherches, nous trouvâmes enfin, avant de des- cendre à la côte septentrionale de la péninsule d'Araya, dans un ravin qui est d'un accès extrêmement pénible ( aroyo del Tiohalo ) , le minerai qu'on nous avoit montré à Cumana. Le micaschiste se changeoit suîoitement en thon- schiefer carburé et luisant. C'étoitde l'ampelite ; les eaux (car il y a de petites sources dans ces lieux , et récemment on en a même découvert près du village de Maniquarez ) , les eaux étoient chargées d'oxide de fer jaune et avoient un goût stiptique. Nous trouvâmes les jiarois des rochers voisins tapissés de sulfate d'alumine capillaire en efflorescence 5 de véritables couches de deux pouces d'épaisseur, remplies d'alun natif, se prolongeoient à perte de vue dans le thonschiefer. L'alun est blanc - grisâtre , un peu mat à l'extérieur, et d'un éclat presque vitreux à l'intérieur; sa cassure n'est pas fibreuse, mais imparfaite- ment conchoïde. Il est semi-diaphane lorsque les fragmens sont peu épais. Sa saveur est douceâtre et astringente, sans mélange d'amertume. Je me suis proposé , sur les lieux même , la question de savoir si cet alun si pur, et qui remplit des couches dans le thonschiefer^ sans y laisser le moindre vide , est d'une formation contemporaine avec la roclie, ou s'il faut admettre qu'il est d'une origine récente et pour ainsi dire secondaire, comme le muriate de soude que l'on trouve (juelquefois par petits filons là où des sources fortement concentrées traversent des couches de gypse ou d'argile? Rien dans ces lieux ne paroît indiquer un mode de formation qui se renouvelleroit de nos jours. La roche schisteuse

' Lat. 11" o' 3o"; long. o° ig' à l'est tlu nuhidien de Curaana. ^ Lat. 10" 57'; long. 0° 3' 3o" à l'est de Ciimana.

5i2 L T V R E I X.

n'offre aucune fente ouverte : surtout elle n'en offre pas qui soit parallèle à la direction des feuillets. On se demande aussi si ce schiste aliunineux est une for- mation de transition superposée au micaschiste primitif d'Araya , ou s'il naît d'un simple changement de composition et de texture dans les couches du micaschiste? J'incline pour la dernière supposition; car la transition est progressive, et le schiste argileux {thons cl liefer) et le micaschiste ne me paroissent constituer ici qu'une seule formation. La présence de la cyanite , du titane rutile et des grenats, l'absence de la lydienne et de toute roche fragmentaire ou arénacée semblent caractériser comme primitive la formation que nous décrivons. Même en Europe , on assure avoir trouvé , quoique bien rarement , de l'ampelite et des griinsteins dans des schistes antérieurs à ceux de transition.

Lorsque, en 1785, à la suite d'un tremblement de terre, une grande masse rocheuse s'étoit détachée dans l'Aroyo del Robalo , les Indiens Guayqueries de los Serritos recueillirent des fragmens d'alun de 5-6 pouces de diamètre , extrêmement transparens et purs. De mon temps , on en vendoit , à Cumana , aux teinturiers et aux cordonniers, la livre, au prix de 2 réaux (^piastre forte), tandis que l'alun venant d'Espagne coùtoit 1 2 réaux. Cette différence de prix étoit bien plus l'effet des préjugés et des entraves du commerce que de la qualité inférieure de l'alun du pays qui est employé sans lui faire subir aucmie purification. On le trouve aussi dans la chaîne de micaschiste et de thons chiefer^ à la côte nord-ouest de l'île la Trinité , à la Marguerite , et près du cap Chuparu- paru , au nord du Cerro del Distiladero '. Les Indiens , mystérieux par caractère, aiment à cacher les endroits d'où ils tirent l'alim natif; mais le minerai doit être assez abondant, car j'en ai vu à la fois entre leurs mains des quantités très- considérables. Il seroit intéressant pour le gouvernement de Venezuela d'établir des exploitations régulières, soit sur le minerai que nous venons de décrire, soit sur les schistes alumineux qui l'accompagnent. On jiourroit soumettre ces derniers au grillage et employer pour les lessiver ime concentration [graduation) au soleil brûlant des tropiques.

L'Amérique du Sud reçoit aujourd'hui son alun d'Europe , comme l'Europe l'a reçu à son tour, jusqu'au i5* siècle, des peuples de l'Asie. Avant mon

' On nous a indiqué une autre localité : à l'ouest de Bordones, le Puerto Escondido. Mais cette côte m'a paru toute calcaire , et je ne conçois pas quel pourroit être sur ce point le gisement de l'ampelite et de l'alun natif. Y en auroit-il dans les couches d'argile schisteuse qui alternent avec le calcaire alpin de Cumanacoa? (Tom. I, p. 391.) En Europe, l'alun fibreux ne se trouve que dans les terrains postérieurs à ceux de transition , dans des lignites et d'autres formations tertiaires qui appartiennent aux lignites.

C H A P I T R E X X V. 53

voyage , les minéralogistes n'ont connu d'autres substances qui , sans addition , calcinées ou non calcinées , puissent donner immédiatement de l'alun (du siUfate d'alumine et de potasse), que des roches de la formation trachytique et de petits filons qui traversent des couches de lignite ou de bois bitumineux. L'une et l'autre de ces substances , d'une origine si différente, renferme tout ce qui constitue l'alun, c'est-à-dire l'alumine, l'acide sulfurique et la potasse. Les minerais de la Tolfa , de Milo et de Nipoligo , ceux de Montione , dans lesquels la silice n'accompagne pas l'alumine, la brèche siliceuse du Mont-Dore , si bien décrite par M. Cordier, et qui renferme du soufre dans ses cavités, les roches alunifères de Parad et de Beregh en Hongrie, qui appar- tiennent aussi aux conglomérats pouceux et trachytiques , sont dus , à n'en pas douter , à la pénétration de vapeurs acido-sulfureuses ' . Ce sont , comme on peut s'en convaincre, dans les solfatares de Pouzzole et du Pic de Ténériffe, les pro- duits d'ime action volcanique foible et prolongée. L'alunite de la Tolfa , que , depuis mon retour eu Europe, j'ai examiné sur les lieux, conjointement avec M. Gay-Lussac , a , par ses caractères oryctognostiques et par sa composition chimique , beaucoup de rapport avec le feldspath compacte ^ qui fait la base de tant de trachytes et de porphyres de transition. C'est un sous-sulfate silicifère d'alumine et de potasse , un feldspath compacte , plus l'acide sulfurique qui y est tout formé. Les eaux circulant dans ces roches alunifères , d'origine volcanique, ne déposent cependant pas des masses d'alun natif : pour en donner, ces roches ont besoin de torréfaction. Je ne connois nulle part des dépôts analogues à ceux que j'ai rapportés de Cumana ; car les masses capillaires et fibreuses trouvées dans des filons qui traversent les couches de lignites (bords de l'Egra , entre Saatz et Commothau en Bohème ^ ) ou naissant par elflorescence dans des cavités (Freien-

' Gay-Lussac, dans les Annales de Chimie (ancienne série), Tom. LV, p. 26G. Descostils, dans les Annales des Mines, 1816, p. 374. Cordier, dans les Annales de Chimie et de Physique, Tom. IX^ )). 71-88. Beudant, Voyage en Hongrie , Tom. III, p. 446-471.

^ Ce feldspath conlient , d'après Rlaproth , plus de silice que l'alunite de Tolfa. La quantité de potasse est la même, mais trois fois moindre que dans les feldspaths communs (lamelleux)et vitreux. D'ailleurs, en compa- rant les analyses de Klaproth et de M. Vauquelin, on voit que les proportions relatives de silice et d'alumine varient beaucoup dans les différens échantillons tirés de la mine de la Tolfa.

' Feder-Alaun, Haarsalz, mehliger und stângliger Alaun de Freien-walde, Tcherning, etc. {Klaproth ^ Reitrâge , Tom. I, p. 3ii;Tora. III, p. 102. Ficinus, dans les Schriften der Dresdener Gesellschaft fur Minéralogie j Tom. I, p. 266; Tom. II, p. 232.) De quelle formation est tiré cet alun natif que les Goubaniens portent à Syène de l'intérieur de l'Afrique? {Décade ég^'pt. , Tom. III, p. 85.) Je regrette de ne pas pouvoir, séparé de mes collections , déterminer la quantité de potasse que contient l'alun natif du Robalo.

54 LIVRE IX.

walde. dans le Brandebourg; Segario en Sardaigne), sont des sels impurs, souvent dépourvus de potasse , mêlés de sulfates d'ammoniaque et de magnésie. Une décomposition lente des pyrites qui agissent peut-être comme autant de petites piles galvaniques , rend alunifères les eaux qui circulent à travers les lignites bitumineux et les argiles carburées ' . Ces eaux , en contact avec le carbonate de chaux, donnent même lieu aux dépôts d'alumine sous-sulfatée (dépourvue de potasse) que Ton trouve près de Halle, et que l'on croyoit autrefois à tort être de l'alumine pure , appartenant , comme la terre à porcelaine ( kaolin ) de Morl , au porphyre du grès-rouge. Des actions chimiques analogues peuvent avoir lieu dans des schistes primitifs et de transition , comme dans les terrains tertiaires. Tous les schistes , et ce fait est très-important , contiennent près de 5 pour cent de potasse , du sulfure de fer , du peroxide de fer, du carbone , etc. Le contact de tant de substances hétérogènes humectées doit nécessairement les porter à changer d'état et de composition. Les sels efïlorescens qui couvrent abondamment les schistes alumineux du Robalo, indiquent combien ces effets chimiques sont favo- risés par la haute température de ces climats ; mais (je le répète) dans une roche qui n'a pas de crevasses, pas de vides parallèles à la direction et à l'inclinaison de ses strates , l'alun natif, semi-diaphane et à cassure conchoïde , remplissant son gîte (ses couches) en entier, doit être regardé comme étant du même âge que la roche qui le renferme. Le mot formation contemporaine est pris ici dans le sens que les géognostes y attachent en parlant de couches de quarz dans le thon- schiefer^ de calcaire grenu dans le micaschiste, ou de feldspath dans le gneis.

Axnès avoir erré long-temps dans ces lieux arides entre des rochers entiè- rement dénués de végétation, nos yeux reposoient avec plaisir sur des touffes de Malpi^hia et de Croton que nous trouvâmes en descendant vers les côtes. Ces crotons arborescens étoient même deux espèces nouvelles ^ très-remarquables par leur port et propres à la péninsule d'Araya. Nous arrivâmes trop tard à la La- (^una chica pour visiter une autre anse qui est placée plus à l'est et célèbre sous le nom de Laguna grande ou del Ohispo ^. Nous nous contentâmes de l'admirer du haut des montagnes qui la dominent. Après les ports du Ferrol et d'Acapulco , il n'y en a peut-être pas d'une configuration plus extraordinaire. C'est un golfe inté- rieur de 2 milles et demi de long de l'est à l'ouest et d'un mille de large. Les rochers de micaschite qui forment l'entrée du port ne laissent de passage libre

1 Braunkolile et Alaunerde.

^ Crolon nrgyrop/iylluSj et C. marginalus.

3 D'après M. Fidalgo, lat. lo" 35' , long, o» f 5o" à l'est de Cumana. Voyez plus haut , Tora. I, p. 363.

CHAPITRE XXV. 55

que sur une largeur de aSo toises. Partout on trouve i5 à aS brasses de fond. Il est probable que le gouvernement de Cumana tirera un jour parti de ce golfe intérieur et de celui de Mochima ' situé 8 lieues marines à l'est de la mauvaise rade de Nueva-Barcelona. La famille de M. Navarete nous attendoit avec impa- tience sur la plage ; et , quoique notre canot portât une grande voile, nous n'arri- vâmes que de nuit à Maniquarez.

Nous ne prolongeâmes plus notre séjour à Cumana que de deux semaines. Ayant perdu tout espoir de voir arriver un courrier de la Corogne, nous profitâmes d'un bâtiment américain qui chargeolt de la viande salée à Nueva-Barcelona pour la porter à l'île de Cuba. Nous avions passé i6 mois sur ces côtes et dans l'in- térieur de Venezuela. Quoiqu'il nous restât plus de 5o,ooo francs en lettres de change sur les premières maisons de la Havane, nous aurions senti un manque de fonds très - fâcheux, si le gouverneur de Cumana ne nous eût fait toutes les avances que nous pouvions désirer. La délicatesse des procédés de M. d'Em- paran , envers des étrangers qui lui étoient entièrement inconnus , mérite les plus grands éloges et ma vive reconnoissance. J'insiste sur des incidens d'un intérêt personnel , pour engager les voyageurs à ne pas trop compter sur les communications entre les diverses colonies d'une même métropole. Dans l'état du commerce de Cumana et de Caracas , en 1 799 , il auroit été plus facile de faire usage d'une traite sur Cadiz et sur Londres que sur Carthagène des Indes, sur la Havane ou la Vera-Cruz. Nous nous séparâmes de nos amis de Cumana, le 16 no- vembre , pour faire pour la troisième fois le trajet de l'embouchure du golfe de Cariaco â Nueva-Barcelona. La nuit étoit fraîche et délicieuse. Ce ne fut pas sans émotion que nous vîmes pour la dernière fois le disque de la lune éclairer le sommet des cocotiers qui entourent les rives du Manzanares. Long- temps nos yeux restèrent fixés sur cette côte blanchâtre où nous n'avions eu qu'une seule fois à nous plaindre des hommes. La brise étoit si forte, qu'en moins de 6 heures, nous nous trouvâmes mouillés près du Morro de Nueva-Barcelona. Le bâtiment qui devoit nous conduire à la Havane , étoit prêt à mettre à la voile.

* C'est un golfe étroit et alongé du nord au sud de 3 milles, semblable auTifiârd de la Norwège. Lat . de l'entrée 10° 23' 45" ; long. 10' en arc à l'ouest de Cumana , et 3' à l'ouest de Puerto Escondido.

*'*''*"V%/\*WVW\*'V**VV\(V%^'W\^/%A»-^.* «r^i-X^l^

CHAPITRE XXVI.

Etat politique des provinces de Venezuela. — étendue du territoire. —

POPULATION. — productions NATURELLES. — COMMERCE EXTERIEUR. — COMMU- NICATIONS ENTRE LES DIVERSES PROVINCES QUI COMPOSENT LA REPUBLIQUE DE COLOMBIA.

Avant de quitter les côtes de la Terre - Ferme et d'entretenir le lecteiu' de l'importance politique de l'ile de Cuba , la plus grande des Antilles , je vais réunir sous un même point de vue tout ce qui peut faire apprécier avec justesse les relations futures de l'Europe commerçante avec les Provinces-Unies de Venezuela. En publiant d'abord après mon retour en Allemagne Y Essai poli- tique sur la Nouvelle-Espagne , j'ai fait connoitre en même temps une partie des matériaux que je possède sur la richesse territoriale de l'Amérique du Sud. Ce tableau comparatif de la population, de l'agriculture et du commerce, de toutes les colonies espagnoles a été rédigé à une époque où la marche de la civi- lisation étoit entravée par l'imperfection des institutions sociales , par le système prohibitif et par d'autres égaremens funestes de la science du gouvernement. Depuis que j'ai développé les immenses ressources que les peuples des deux Amériques, jouissant des bienfaits d'une sage liberté, pourront trouver dans leur position individuelle et dans leurs rapports avec l'Emope et l'Asie commerçantes, une de ces grandes révolutions qui agitent de temps en temps l'espèce humaine a changé l'état de la société dans les vastes pays que j'ai parcourus. Aujour- d'hui, la partie continentale du Nouveau-Monde se trouve comme partagée entre trois peuples d'origine européenne : l'un, et le plus puissant, est de race germanique; les deux autres appartiennent, par leur langue, leur litté- rature et leurs mœurs, à l'Europe latine. Les parties de l'ancien monde, qui avancent le plus vers l'ouest, la péninsule ibérienne et les Iles-Britanniques, sont celles aussi dont les colonies ont occupé le plus d'étendue ; mais quatre mille lieues de côtes habitées par les seuls descendans des Espagnols et des Portugais attestent la supériorité qu'aux i5' et i6^ siècles les peuples péninsulaires s'étaient acquise par lem-s expéditions maritimes sur le reste des peuples navigateurs. On peut dire que leurs langues répandues, depuis la Californie jusqu'au Rio de la Plata, sm* le dos des Cordillères comme dans les forets de l'Amazone, sont

CHAPITRE XXVI. 5"]

des monumeus de gloire nationale qui survivront à toutes les révolutions politiques.

Dans ce moment , les habitans de l'Amérique espagnole et portugaise forment ensembli une population deux fois plus grande que celle de race angloise. Les possessions françoises , hollandoises et danoises du Nouveau-Continent sont de peu d'étendue ; mais , pour compléter le tableau général des peuples qui pourront influer sur la destinée de l'autre hémisphère, nous ne devons pas oublier et les colons d'origine slave qui tentent de s'établir depuis la péninsule d'Alaska jusqu'en Californie , et ces Africains libres d'Haïti qui ont accompli la prophétie faite par le voyageur milanais Benzoni , en x545. La position des Africains dans une île 2 t fois plus grande que la Sicile, au milieu de la Méditerranée des Antilles, augmente leur importance politique. Tous les amis de l'humanité font des vœux pour le développement d'une civilisation qui, après tant de fureurs et de sang, avance d'une manière inattendue. L'Amérique russe ressemble jusqu'à présent moins à une colonie agricole qu'à ces comptoirs que les Européens ont établis , au plus grand malheur des indigènes , sur les côtes de l'Afrique. Elle n'offre que des postes militaires, des stations de pêcheurs et de chasseurs sibériens. C'est sans doute un phénomène frappant que de trouver le rite de l'église grecque établi dans une partie de l'Amérique, et de voir deux nations qui habitent les ex- trémités orientales et occidentales de l'Europe , les Russes et les Espagnols , devenir limitrophes sur un continent où elles sont arrivées par des routes opposées; mais l'état presque sauvage des côtes dépeuplées d'Ochotsk et du Kamlschatka , le manque de secours tournis par les ports d'Asie, et le régime adopté jusqu'ici dans les colonies slaves du Nouveau-Monde, sont des entraves qui les tiendront long- temps dans l'enfance. Il en résulte que si , dans les recherches d'économie poli- tique, on s'accoutume à n'envisager que des masses, on ne sauroit méconnoîlre que le continent américain n'est partagé, à proprement parler, qu'entre trois grandes nations de race angloise , espagnole et portugaise, La j)remière de ces trois nations , les Anglo-Américains , est aussi , après les Anglois de l'Europe , celle qui couvre de son pavillon la plus grande étendue des mers. Sans colonies lointaines, leur commerce a pris un accroissement que n'a pu atteindre aucun peuple de l'ancien monde , si ce n'est celui qui a communiqué , au nord de l'Amérique , sa langue, l'éclat de sa littérature, son amour du travail, son penchant pour la liberté, et une partie de ses institutions civiles.

Les colons anglois et portugais ont peuplé les seules côtes opposées à l'Europe : les Castillans, au contraire, dès le commencement de la conquête, ont franchi Beltilion liktoruiue , Toin. III. 8

58 LIVRE IX.

la chaîne des Andes , et se sont établis jusque dans les régions les plus occiden- tales. Ce n'est que là, au Mexique, à Cundinamarca , à Quito et au Pérou, qu'ils ont ti'ouvé les traces d'une antique civilisation , des ])euples agriculteurs , des empires florissans. Cette circonstance , l'accroissement d'une j)opulation indi- gène et montagnarde, la possession presque exclusive de grandes richesses métal- liques et des relations commerciales établies dès le commencement du i6' siècle avec l'Archipel indien , ont donné aux possessions espagnoles de l'Amérique équinoxiule un caractère qui leur est propre. Dans les contrées de l'est, tombées en partage aux colons anglois et portugais , les naturels éloient des peuples errans et chasseurs. Loin d'y former une portion de la population agricole et laborieuse , comme sur le plateau d'Anahuac , à Guatimala et dans le Haut-Pérou , ils se sont généralement retirés à l'approche des blancs. Le besoin du travail , la préférence donnée à la culture de la canne à sucre , de l'indigo et du coton , la cupidité qui accompagne et dégrade souvent l'industrie y ont fait naître cet infâme com- merce des noirs , dont les suites ont été également funestes pour les deux mondes. Heureusement , dans la partie continentale de l'Amérique espagnole , le nombre des esclaves africains est si peu considérable qu'en le comparant à celui de la population servile du Brésil ou à celle de la partie méridionale des Etats-Unis , il se trouve dans le rapport de i : 5. Toutes les colonies espagnoles, sans en exclure les îles de Cuba et de Portorico , n'ont , sur une surface qui excède au moins d'un cinquième celle de l'Europe , pas autant de nègres que le seul état de la Virginie. Les Espagnols-Américains ofl'rent dans l'union de la Nouvelle-Espagne et de Gua- timala l'exemple unique , sous la zone torride , d'une nation de 8 millions d'habi- tans gouvernée d'après des lois et des institutions européennes , cultivant à la fois le sucre, le cacao, le froment et la vigne, et n'ayant presque pas d'esclaves arra- chés au sol africain.

La population du Nouveau-Continent ne surpasse encore que de très-peu celle de la France ou de l'Allemagne. Elle double aux Etats-Unis en vingt- trois ou vingt-cinq ans; au Mexique, elle a doublé, même sous le régime de la métropole , en quarante ou quarante-cinq ans. Sans se livrer à des espérances trop flatteuses sur l'avenir, on peut admettre que, dans moins d'un siècle et demi, la population de l'Amérique égalera celle de l'Europe. Cette noble riva- lité de la civihsation , des arts industriels et du commerce , loin d'appauvrir , comme on se plaît si souvent à le pronostiquer, l'ancien continent, aux dépens du nouveau , augmentera les besoins de la consommation , la masse du travail productif, l'activité des échanges. Sans doute qu'après les grandes révolutions

CHAPITRE XX Vr. 5q

que subit l'état des sociétés humaines , la fortune publique , qui est le patrimoine commun de la civilisation , se trouve différemment répartie entre les peuples des deux mondes j mais peu à peu l'équilibre se rétablit, et c'est un préjugé funeste , j'oserois presque dire impie , que de considérer comme une calamité pour la vieille Europe la prospérité croissante de toute autre portion de notre planète. L'indépendance des colonies ne contribuera pas à les isoler , elle les rappro- chera plutck des peuples anciennement civilisés. Le commerce tend à unir ce qu'une politique jalouse a séparé depuis long-temps. Il y a plus encore : il est de la nature de la civilisation de pouvoir se porter en avant sans s'éteindre pour cela dans le lieu qui l'a vu naître. Sa marche progressive de l'est à l'ouest , de l'Asie en Europe , ne prouve rien contre cet axiome. Une vive lumière conserve son éclat même lorsqu'elle éclaiie un plus grand espace. La culture intellectuelle . source féconde de la richesse nationale , se communique de proche en proche ; elle s'étend sans se déplacer. Son mouvement n'est point une migration : s il nous a paru tel dans l'Orient, c'est parce que des hordes barbares se sont emparées de l'Egypte, de l' Asie-Mineure , et de cette Grèce jadis libre, berceau abandonné de la civilisation de nos ancêtres.

L'abrutissement des peuples est la suite de l'oppression qu'exercent ou le despotisme intérieur ou un conquérant étranger : il est toujours accompagné d'un appauvrissement progressif, d'une diminution de la fortune publique. Des institutions libres et fortes, adaptées aux intérêts de tous , éloignent ces dangers; et la civilisation croissante du monde , la concurrence du travail, celle des échanges ne ruinent pas les états dont le bien-être découle d'une source naturelle. L'Europe productrice et commerçante profitera du nouvel ordre des choses qui s'introduit dans l'Amérique espagnole , comme elle profiteroit , par l'accroissement de la consommation, des événemens qui feroient cesser la barbarie en Grèce, sur les côtes septentrionales de l'Afrique et dans d'autres pays soumis à la tyrannie des Ottomans. Il n'y a de menaçant pour la prospérité de l'ancien continent que le prolongement de ces luttes intestines qui arrêtent la production , et diminuent en même temps le nombre et les besoins des consommateurs. Dans l'Amérique espagnole , cette lutte , commencée six ans après mon départ , touche peu à peu à sa fin. Nous verrons bientôt des peuples indépendans , régis d'après des formes de gouvernement très-diverses , mais unis par le souvenir d'une origine commune, par l'uniformité du langage et les besoins que fait toujours naître la civilisation, habiter les deux rives de l'Océan Atlantique. On pouroit dire que les immenses progrès qu'a faits l'art du navigateur, ont rétréci les bassins des mers. Déjà

6o LIVRE IX.

rOcéan Atlantique se présente à nos yeux sous la forme d'un canal étroit qui n'éloigne pas plus du Nouveau - Monde les états commerçans de l'Europe , que dans l'enfance de la navigation le bassin de la Méditerranée a éloigné les Grecs du Péloponnèse de ceux de l'Ionie , de la Sicile et de la Cyrénaïque.

J'ai cru devoir rappeler ces considérations générales sur les relations futures des deux continens , avant de tracer le tableau politique des provinces de Vene- zuela dont j'ai fait connoître les difierentes races d'hommes, les productions spontanées et cultivées, les inégalités du sol et les communications inté- rieures. Ces provinces, gouvernées jusqu'en 1810 par un capitaine général résidant à Caracas , sont aujourd'hui réunies à l'ancienne vice - royauté de la Nouvelle-Grenade ou de Santa-Fe, sous le nom de république de Colombia. Je n'anticiperai point sur la description que je dois donner plus tard de la Nouvelle- Grenade j mais, pour rendre mes observations sur la statistique de Venezuela plus utile à ceux qui veulent juger de l'importance politique de ce pays, et des avantages qu'il peut offrir au commerce de l'Europe, même dans son état de culture peu avancée, je dépeindrai les Provinces-Unies de V enezuela dans leurs rapports intimes avec Cundinamarca ou la Nouvelle- Grenade et comme faisant partie du nouvel état de Colombia. Cet aperçu comprendra nécessairement cinq divisions : l'étendue , la population , les productions , le commerce et le revenu public. Une partie des données qui serviront à former ce tableau, se trouvant indiquée dans les chapitres précédens, je pourrai être très-concis dans l'énoncé des résultats généraux. Nous avons passé , M. Bonpland et moi , près de trois ans dans les pays qui forment aujourd'hui le territoire de la république de Colom- bia; savoir : seize mois dans le Venezuela et dix-huit dans la Nouvelle-Grenade. Nous avons traversé ce territoire dans toute son étendue, d'une part, depuis les montagnes de Paria jusqu'à l'Esmeralda sur le Haxit-Orénoque et jusqu'à San Carlos del Rio Negro situé près des frontières du Brésil ; de l'autre , depuis le Rio Sinu et Carthagène des Indes jusqu'aux sommets neigeux de Quito, au port de Guayaquil sur les côtes de l'Océan pacifique et aux rives de l'Amazone dans la pro- vince de Jaen de Bracamoros. Un si long séjour et un voyage de i3oo lieues marines dans l'intérieur des terres, dont plus de 65o en bateau, m'ont pu fournir une connoissance assez exacte des circonstances locales : cependant je n'oserai me flatter d'avoir recueilli , sur le Venezuela et la Nouvelle-Grenade , des matériaux statistiques aussi nombreux et aussi sûrs que ceux que m'a fournis un séjour beaucoup plus court dans la Nouvelle-Espagne. On est moins porté à dis- cuter des questions d'économie politique dans des pays purement agricoles

CHAPITRE XXVI. 6l

et qui offrent plusieurs centres de pouvoir, que là où la civilisation est concentrée dans une grande capitale , et où l'immense produit des mines accou- tume les hommes à l'évaluation numérique des richesses naturelles. Au Mexique et au Pérou, j'ai trouvé dans des documens officiels une partie des données que je désirois me procurer. Il n'en étoit point ainsi à Quito , à Santa-Fe et à Caracas où l'intérêt pour des recherches statistiques ne se développera que par la jouissance d'un gouvernement indépendant. Ceux qui sont accoutvunés à exa- miner les chiffres avant d'en admettre la vérité , savent que , dans les états libres nouvellement fondés , on aime à exagérer l'accroissement de la fortune publique , tandis que dans les vieilles colonies on grossit la liste des maux qui tous sont attri- bués à l'influence du système prohibitif. C'est presque se venger de la métropole, que d'exagérer la stagnation du commerce et la lenteur des progrès de la population. Je n'ignore pas que les voyageurs qui ont récemment visité l'Amérique regardent ces progrès comme beaucoup plus rapides que semblent l'indiquer les nombres auxquels je m'arrête dans mes recherches statistiques. Ils promettent, pour l'an 191 3, au Mexique, dont ils croient que la population est doublée tous les vingt-deux ans, 112 millions d'habi tans 5 aux États-Unis, pour la même époque , i4o millions '. Ces nombres , je l'avoue , ne m'effraient point par les motifs qui alarmeroient de zélés sectateurs du système de M. Malthus. Il se peut que deux ou trois cent millions d'hommes trouvent un jour leur subsistance dans l'immense étendue du Nouveau- Continent entre le lac de Nicaragua et le lac Ontario ; j'admets que les États- Unis compteront, en cent ans , au-delà de 80 millions d'habitans , en admettant un changement progressif dans la période du doublement (de vingt-cinq à trente-cinq et à quarante ans) ; mais, malgré les élémens de prospérité que renferme l'Amérique équinoxiale , malgré la sagesse que je veux bien supposer simultanément aux nou- veaux gouvernemens républicains formés au sud et au nord de l'équateur, je doute que l'accroissement de la population dans le Venezuela, dans la Guyane espagnole , la Nouvelle-Grenade et le Mexique , puisse être en général aussi rapide qu'il l'est aux États-Unis. Ces derniers, entièrement simés sous la zone tempérée , dépourvus de hautes chaînes de montagnes , offrent une immense étendue de pays facile à soumettre à la culture. Les hordes d'Indiens chasseurs reculent et devant les colons qu'ils abhorrent , et devant les missionnaires méthodistes qui contra- rient leur goût pour l'oisiveté et la vie vagabonde. Sans doute que, dans l'Amérique espagnole, la terre plus féconde produit, sur la même superficie, une

' Robinson, Memoirs on the Mexican Révolution , Tom. II, p. 3i5.

62 LIVRE IX.

plus grande masse de substances nutritives ; sans doute que , sur les plateaux de la région équinoxiale , le froment donne 20 à 24 grains pour un : mais des Cordillères sillonnées par des crevasses presque inaccessibles, des steppes nues et arides , des forêts qui résistent à la hache et au feu , une atmosphère remplie d'insectes vénéneux opposeront long-temps de puissantes entraves à Tagricultiue et à l'industrie. Les colons les plus entreprenans et les plus robustes ne pourront avancer dans les districts montueux de Merida , d'Antioquia et de Los Pastos , dans les Llanos de Venezuela et du Guaviare, dans les forêts du Rio Magda- lena, de l'Oiénoque et de la province de las Esmeraldas , à l'ouest de Quito, comme ils ont étendu leurs conquêtes agricoles dans les plaines boisées à l'ouest des AUeghanys, depuis les sources de l'Ohio, du Tennesée et de l'Alabama jusque vers les rives du Missoury et de l'Arkansas. En se rappelant le récit de mon voyage à l'Orénoque , on appréciera les obstacles qu'une nature puissante oppose aux efforts de l'homme dans des climats brùlans et hiunides. Au Mexique , de grandes surfaces du sol sont dépourvues de sources : les pluies y sont très-rares, et le manque de rivières navigables ralentit les communications. Comme l'ancienne population indigène est agricole , et comme elle l'a été long-temps avant l'arrivée des Espagnols , les terrains qui sont d'un accès et d'une culture plus facile , ont déjà des propriétaires. On y trouve moins communément qu'on se l'imagine en Europe des pays fertiles et d'une vaste étendue qui soient à la disposition du premier occupant , ou susceptibles d'être vendus par lots au profit de l'état. Il en résulte que le mouvement de la colonisation ne peut être partout aussi rapide et aussi libre dans l'Amérique espagnole qu'il l'a été jusqu'ici dans les provinces occidentales de l'Union Anglo-Américaine. La population de cette Union ne se compose que de blancs et de nègres qui , arrachés à leur patrie , ou nés dans le Nouveau-Monde, sont devenus les instrumens de l'industrie des blancs. Au contraire , au Mexique , à Guatimala, à Quito et au Pérou , il existe de nos jours plus de cinq millions et demi d'indigènes de race cuivrée que , malgré les artifices employés pour les désindianiser, leur isolement, en partie forcé, en partie volon- taire , leur attachement à d'anciennes habitudes et leur méfiante inflexibilité de caractère empêcheront encore long-temps de participer aux progrès de la prospé- rité publique.

J'insiste siur ces différences entre les états libres de l'Amérique tempérée et ceux de l'Amérique équinoxiale , pour montrer que ces derniers ont à lutter avec des obstacles qui tiennent à leur position physique et morale, et pour rappeler que les pays embellis par la nature des productions les plus variées et lés plus pré-

CHAPITREXXVI. 63

cieuses ne sont pas toujours susceptibles d'une culture facile, rapide et uni- formément étendue. Si l'on envisageoit les limites que peut atteindre la popu- lation, comme uniqiiement dépendante de la quantité de subsistance que la terre peut produire, les calculs les plus simples prouveroient la prépondé- rance des sociétés établies dans les belles régions de la zone torridej mais l'économie politique, ou la science positive des gouvernemens , se méfie des chiffres et de vaines abstractions. On sait que, par la multiplication d'une seule famille, un continent, jadis désert, pourroit, dans l'espace de huit siècles , compter plus de huit milliards d'habitans ; et cependant ces évaluations , fondées sur l'hypothèse de la constance des douhlemens en vingt-cinq ou trente ans, sont démenties par l'histoire de tous les peuples déjà avancés dans la carrière de la civilisation. Les destinées qui attendent les états libres de l'Amérique espagnole sont trop imposantes pour qu'on ait besoin de les embellir par le prestige des illusions et des calculs chimériques.

Area et population. — Pour fixer l'attention du lecteur sur l'importance politique de l'ancienne Capitania gênerai de Venezuela , je commence par la com- parer aux grandes masses dans lesquelles se groupent aujourd'hui les divers peuples du Nouveau -Continent. C'est en s'élevant à des vues plus géné- rales que l'on peut se flatter de répandre quelque intérêt sur le détail de ces données statistiques qui sont les élémens variables de la prospérité et de la puissance nationale. Parmi les 34 millions d'habitans répandus sur la vaste surface de \ Amérique continentale (évaluation dans laquelle sont compris les indigènes sauvages et indépendans ) , on distingue , selon les trois races prépondérantes , i6^ millions dans les possessions des Espagnols- Américains ^ lo millions dans celles des Anglo-Américains et près de 4 millions dans celles des Por- tugais-Américains. Les populations dans ces trois grandes divisions sont , de nos jours, dans les rapports de 4? 2 i-, i ; tandis que les étendues de surfaces, sur lesquelles ces populations se trouvent répandues , sont comme les^ nombres 1,5. 0,7. I. Uarea des Etats-Unis est presque d'un quart plus grande que celle de la Russie , à l'ouest de l'Oural ; et l'Amérique espagnole est de la même quan- tité plus étendue que l'Europe entière. Les États-Unis ' ont 5- de la population

' Pour éviter des circonlocutions fastidieuses , je continue à désigner dans cet ouvrage , malgré les chan- gemens politiques survenus dans l'état des colonies, les pays habités par les Espagnols-Américains , sous la dénomination <X Amérique Espagnole. Je nomme Etals- Unis, sans ajouter de t Amérique septentrionale , le pays (les A agio- Américains , quoique d'autres États- Unis se soient formés dans l'Amérique méri- dionale. Il est embarrassant de parler de peuples qui jouent un grand rôle sur la scène du monde, et qui

64 LIVRE IX.

des possessions espagnoles , et cependant leur area est de plus de la moitié moins grande. Le Brésil renferme , vers l'ouest , des pays tellement déserts que , sur une étendue qui est seulement d'un tiers plus petite que la superficie de l'Amérique espagnole , sa population est dans le rapport de i : 4- Le tableau suivant renferme les résultats d'im essai que j'ai fait, conjointement avec M. Mathieu, membre de l'Académie des sciences et du Bureau des longitudes , pour évaluer, par des moyens précis , l'étendue de la surface des divers états de l'Amérique. Nous nous sommes servis de cartes sur lesquelles les limites ont été rectifiées d'après des données que j'ai publiées dans mon Recueil d'Observations astronomiques. Nos échelles ont été généralement assez grandes pour ne pas négliger des espaces de 4 à 5 lieues carrées. On a cru devoir pousser la précision jusque-là, pour ne pas ajouter l'in- certitude de la mesure des triangles , des trapèzes et des sinuosités des côtes à celle qui résulte de l'incertitude des données géographiques.

GRANDES DIVISIONS POLITIQUES.

I. Possessions des EsPAOHOts-AMiKicAiNs.

Mexico ou Nouvelle-Espagne

Guatimala

Cuba et Portorico

{Venezuela Nouv.- Grenade et Quito. .

Pérou

Chili

Buenos-Ayres

II. PossEss. DES Portugais-Améhicains (BHisll.).

III. PossEss. DES Anglo-Amémcains (Etats-Unis).

SUBFACE

en lieoea carrées

de 30 au degré

équÎDOxîal.

371,380

75,83o 16,740 4,43o 33, 700 58,25o 4i,42o

14,2^0

126,770

256,990

i74)3oo

POPULATION (1823).

16,785000

6,800000

1,600000

800000

785000

2,000000

i,4ooooo 1,100000 2,3ooooo

4,000000

10,220000

n'ont pas de noms collectifs. Le mot Américain ne peut plus être appliqué aux citoyens seuls des États-Unis de l'Amérique du Nord, et il seroit à désirer .que celte nomenclature des nations indépen- dantes du KouTeau-Continenl pût être fixée d'une manière à la fois commode, harmonieuse et précise.

CHAPITRE xxvr. 65

ÉCLAIRCISSEMENS.

Tai trouvé l'étendue de toute l'Amérique méridionale, en prenant pour limite l'extrémité orientale de la province de Panama, de 571,290 lieues carrées, dont la partie espagnole, c'est-à-dire Colombia (sans l'isthme de Panama et la province de Veragua), le Pérou, le Chili et Buenos-Ayres (sans les terres magellaniques) , comprennent 27 1,774 1. c; les possessions portugaises, 266,990 1. c. -, les Guyanes-angloises , hoUandoises et françoises , 1 1,320 1. c, et les terres patagoniques au sud du RioNegro, 3i,2o6 1. c. Les nombres suivans qui indiquent de grandes étendues de surface , peuvent servir de termes de comparaison ' : Europe , 3o4, 700 1. c. ; empire russe en Europe et en Asie , 6o3, 1 60 1. c. ; partie européenne de l'empire russe , i38,ii61. c. ; Etats-Unis de l'Amérique , 174,310 1. c. Toutes ces évaluations sont faites en lieues carrées de 20 au degré équatorial , ou de 2855 toises. J'ai adopté cette mesure dans la Relation historique de mon voyage , parce que les lieues marines, de trois milles chacune , seroient bien plus faciles à introduire unifor- mément comme mesure géographique chez les peuples commerçans de l'Amérique espagnole que les léguas légales et léguas communes de l'Espagne, qui sont de 26 j et de 19 au degré. Dans V Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne , les surfaces sont indiquées en lieues carrées de 25 au degré, à la manière de la plupart des ouvrages statistiques publiés en Fiance. Je rappelle ces données , car pliisieurs auteurs modernes, tout en copiant les évaluations de surfaces que renferme VEssai politique , ont confondu, dans leurs réductions, les lieues de 25 au degré avec les lieues marines et géographiques , confusion aussi déplo- rable que celle des échelles Ihermomélriques centigrades et oclogésimales. A côté d'un élément invariable, celui de arca qui dépend du degré d'exactitude des cartes que j'ai construites, j'ai placé un élément bien incertain, celui de la population. Les données suivantes éclairciront cet objet que l'on a pu nommer long- temps avec raison plénum opus aleœ. Il en est des chiffres dans l'étude de l'économie politique comme des élémens de la météorologie et des tables astronomiques; ce n'est que progressivement qu'ils acquièrent de la précision, et le plus souvent il faut s'arrêter à des nombres limites.

A. POPULATION.

Mexique. Je crois avoir prouvé dans un autre endroit , d'après des données positives, qu'en i8o4 la popu- lation delà vice-royauté de la Nouvelle-Espagne, eu y comprenant les Provincias internas et le Yucatan, mais non la Capfiania gênerai de Guatimala , renfermoit pour le moins 5,84o,ooo habitans , dont 2,5oo,ooo d'indigènes de race cuivrée; 1 million d'Espagnols-Mexicains, et 75,000 d'Européens. J'énonçai même [Essai politique , Tom. I, p. 65-7G) qu'en 1808 la population devoit approcher de 67 millions, dont deux à trois cinquièmes ou 3,25o,ooo Indiens. Les guerres intestines qui ont agité long-temps les intendances de Mexico, de la Vera-Cruz, de Valladolid et de Guanaxuato, ont retardé sans doute les progrès de cet accroissement annuel de lapopulation mexicaine qui, lors démon séjour dans le pays , étoit probablement de plus de i5o,ooo{Essai pol. , Tom. I, p. 62-64). Le rapport des naissances à la population paroissoit être de 1:17, et celui des décès à la population de 1 : 3o. En n'admettant pour 18 ans qu'une augmentation d'un million d'habitans, je crois avoir évalué assez haut les effets de ces agitations populaires qui ont interrompu l'exploitation des mines, le com- merce et l'agriculture. Des recherches faites dans le pays même ont récemment prouvé que les évaluations auxquelles je me suis arrêté il y a 1 2 ans , ne s'éloignent pas beaucoup de la vérité. Don Fernando Navarro y Noriega a publié à Mexico les résultats d'un travail étendu sur le nombre des curatos y missiones du Mexique; il évalue, en 1810, la population du pays à 6,138,000. {Catalogo de los curatos quetiene la Nueva Espana i8i3 , p. 38; et Rispuesta de un Mexicano al u° 200, del Universal, p. 7.) Le même auteur, que son emploi dans les finances ( Contador de los ramos de arhitrios ) met en état d'examiner les données statistiques sur les lieux mêmes , pense {Memoria sobre la poblacion de Nueva Espana, Mexico i8j4; et

' Foyei la noie B à la fin du 9' Livre.

Relation historique, Tom. III. 9

66 LIVRE IX.

Senmnario poUtico y Utemrîo de h. Kttera Espana , n° 20, p. 94) qu'en 1810 , la population de la Nouvelle- Espagne , sans y comprendre les provinces de Guatimala , se composoit des élémens suivans :

1,097,928 Européens et Espagnols- Américains.

3,676,281 Indiens.

1,338,706 Castes ou de race mixte.

4,229 Ecclésiastiques séculiers.

3,112 Ecclésiastiques du clergé régulier.

2,og8 Religieuses.

6,122,354

J'incline à croire que la Nouvelle-Espagne a aujourd'hui près de 7 millions d'habitans. C'est aussi l'opi- nion d'un prélat respectable, l'archevêque de Mexico, Don José de FonlCj qui a parcouru une partie considé- rable de son diocèse et que j'ai eu l'honneur de revoir récemment à Paris.

Guatimala. Ce pays, qui a été désigné jusqu'ici comme royaume, comprend les quatre évèehés de Guatimala , de Léon de Nicaragua, de Chiapa ou Ciudad Real et de Comayagua ou Honduras. Un dénombrement fait , en 1778, par le gouvernement séculier, et qui m'a été obligeamment communiqué par M. Del Barrio (député aux cortès de Madrid avant la déclaration de l'indépendance du Mexique) , ne donnoit qu'une po- pulation de 797, 2i4 habitans; maisDonDomingo Juarros, le savant auteur du Compendio de la historia de Guatemala , puliliée successivement en 1809 — 1818, a prouvé (Tom. I,p. 9 et 91) que ce résultat est irès- inexact. Les dénombremens faits , à la même époque , par ordre des évêques , donnoient au-delà d'un tiers en plus. Pendant mon séjour au Mexique, on estimoit, d'après les documens officiels, la population de Guatimala, où les Indiens sont extrêmement nombreux, à 1,200,000 : des personnes instruites des localités l'évaluent aujourd'hui à 2 millions. Désirant toujours m'arrêter à des chiffres qtti pèchent en moins , je n'ai compté qu'une population de 1,600,000.

CcBA et PonToRico. La population de la grande île de Portorico est peu connue; elle a beaucoup augmente depuis l'année 1807. On n'y comptoit alors que i36,ooo habitans dont 17,600 esclaves. Le recensement de l'île de Cuba a donné , eniSii, comme nous l'avons rapporté plus haut (Vol. I , p. 335), Goo.ooo habitans dont 212,000 esclaves. i^Doeumenios de que hasta ahora se compone el expediente sobre los negros de la isla de Cuba, Madrid, 1817, p. iSg. ) Dans un autre document officiel, beaucoup plus i-écent (^ Reclamazion hecha por los Représentantes de Cuba contra le ley de aranceles , Madrid, 1821, p. 6), la population totale est évaluée à 630,980 âmes.

C01.0MBIA. Les sept provinces, dont la réunion formoit jadis la Capitania gênerai de Caracas, avoient , au commencement du 19' siècle , au moment où la révolution éclatoit, selon les matériaux, que j'ai recueillis , près de 800,000 d'hal)itans. Ces matériaux ne sont pas un dénombrement total, fait par le pouvoir séculier; ce ne sont que des évaluations partielles fondées en partie sur les recensemens des curés et des missionnaires, en partie sur des considérations de consommation et de culture plus ou moins avancée. Des employés de l'intendance de Caracas, et surtout un homme très-instruit dans les matières de finances , Don Manuel Navai-ete, officier de la trésorerie royale à Cumana , ont bien voulu in'aider dans ce travail. L'époque à laquelle il remonte, offre un grand intérêt. C'est un point de départ, auquel on pourra comparer un jour l'accroissement de la population depuis la conquête de l'indépendance et de la liberté. 11 est à présumer que cet accroissement ne pourra se faire sentir que lorsque la paix intérieure sera rendue à ces belles contrées. Il seroit possible qu'au moment où cet ouvTage paroît, la population fijt un peu moindre qu'en iSoo. Les armées n'ont pas été très-nombreuses, mais elles ont désolé les contrées Its mieux cultivées du littoral et des vallées voisines. Le tremblement de terre du 26 mars 1812 ( Voyez plus haut, Tom. Il, p. 9 ), des fièvres épidémiques , qui ont régné en 1818 (Tom. II, p. 669 ) , l'armement des noirs, si inipru-

CHAPITRE XXVr. Qn

demment favorisé par le parti rovalibte , 1 cmigralion Je beaucoup de fuinilles aisées aux Antilles et une longue stagnalioii du coiuiuerce , ont augmenté la misère publifjue.

Provinces de Cumana et de Barcelone 1 10,000 âmes.

Je possède les résultats d'un dénombrement fait en 1792, qui est au moins en erreur de i et qui donne S6,o83 âmes, dont 4:^,fii5 Indiens; savoir : 27,787 de doctrina , ou habitans de villages qui ont un curé du clergé séculier ; et i4,828 de mission , ou gouvernés par des moines missionnaires. Je compte, en 1800, pour la province de Cumana ou Nouvelle-Andalousie, 60,000; pour la province de Barcelone, 5o,ooo.

Province de Caracas 370,000

On coniptoit, en 1801 : vallée de Caucagua et savanes d'Ocuraare, 3o,ooo; villede Caracas , et vallées de Chacao, Petarc , Mariclies et los Tequcs , 60,000 ; Portocabello , la Guayra et tout le littoral depuis le cap Codera jusqu'à Aroa, 25,ooo ; vallées d'Ara- gua , 52,000; le Tuy, 20,000; districts de Carora, Barqucsinieto,Tocuyo et Guanare, .'ïi,ooo; S. Felipe, Nirgua , Aroa et les plaines voisines . 34,ooo; Llanos de Calabozo , de San Carlos, d'Araure et de San Juan Baptisla dcl Pao, 4o,ooo. Ces évaluations par- tielles qui embrassent presque toutes les parties habitées, ne donnent qu'un total de 3 1 5,000.

Province de Coro 52 000

Province de Maracayho ( avec Merida et Triixillo ) , 4o 000

Province de Variims 75 qqq

Province de la Guayana 4q qoo

Un dénombrement de 1 780 , dont j'ai trouvé les résultais dans les archives à l'An- gostura ( Santo Tome de la Nueva Guayana ), donnoit ig,6i6 habitans; savoir: 1,479 blancs, 16,499 Indiens, 620 noirs, 1018 pardos et zanibos (gens de couleur mêlée). Ile de la Marguerite 18 000

Total 785,000

il se pourroit que , même pour l'époque à laquelle je m'arrête , la population des deux provinces de Caracas et de Maracaybo et celle de l'île de la Marguerite ( Brown , Narrative , 181 9 , p. n8 ) fût un peu exa- gérée : cependant M. Depons, qui a eu également accè.s aux reccnsemens que les curés présentent aux évêques, évalue la seule province de Caracas , en y comprenant la province de Varinas, à 5oo,oooo ( Voyaee à la Terre- Ferme , Tom. I, p. 177). Les villages sont extrêmement populeux dans les provinces de Mara- caybo, tant à l'cnlour du lac que dans les montagnes de Merida et de Truxillo. Sur les 780000 à 800,000 habitans que l'on peut supposer dans la Capitania gênerai de Caracas, en 1800, il y avoit probaUement près de 120,000 Indiens de race pure. Des documens officiels ' en donnent, pour la province de Cumana, 25,ooo (dont i5,ooo dans les seules missions de Caripe) ; pour la province de Barcelone, 3o 000 (dont 24,700 dans les missions de Piritu ) ; pour la province de la Guayana , 34,ooo (savoir, 1 7,000 dans les missions de Carony ; 7000 dans celle de l'Orénoque, et près de 10,000 vivant dans l'état d'indépendance au Delta de l'Orénoque et dans les forêts ). Ces données suffisent pour prouver que le nombre des Indiens cmyrèi , AamXa. Capitania gênerai, n'est ni de 72,800 ni de 280,000, comme par eiTeur on l'a récemment avancé {Depons, Tora. I, p. 178; Malte- Brun , Géogr. , Tom. V, p. 549). Le premier de ces auteurs, qui n'évalue la population totale qu'à 728,000 au lieu de 800,000, a exagéré singulièrement le nombre des esclaves. 11 en compte 2i8,4oo (Tom. I , p. 24i ). Ce nombre est presque quatre fois trop grand ( Voyez plus haut, Tom. I , p. 571). D'après les évaluations partielles, faites par trois personnes instruites des localités,

T'oyez, à la fin du ix' Livre, la note C.

68

LIVRE IX.

Don Andrès Bello, Don Louis Lopez et Don Manuel Palacio Faxardo, il y avoit, en 1812 ^ tout au plus 62,000 esclaves , dont

1 0,000 à Caracas , Chacao , Petare , Baruta , Mariches , Guarenas , Guatire , Ântimano , La Vega , Los Teques ,

San Pedro et Budare. 18,000 à Ocumâre (las Sabanas), Yare, Santa Lucia, Santa Teresa, Marin, Caucagua^ Capaya, Tapipa,

Tacarigua , Mamporal , Panaquire , Rio Chico , Guapo , Cupira et Ciiriepe. 5,600 à Guayos, SanMaieo, Victoria, Cagua, Escobal , Turmero, Maracay, Guâcara, Guigue, Va-

lencia , Puerto Cabello et San Diego. 3,000 à la Guayra, Choroni, Ocumare , Chuao et Burburata.

4,000 à San Carlos, Nirgua, San Felipe, Llanos de Barquesimeto, Carora, Tocuyo, Araure, Ospinos, Guanare , "Villa de Cura , San Sébastian et Calabozo. 2a,ooo à Cumana Nueva Barcelona , Vannas , Maracaybo et dans la Guyane espagnole. Le nombre des Espagnols - Américains ne s'élèye probablement qu'à 200,000 ; celui des blancs nés en Europe à 12,000; d'où résulteroit, pour toute l'ancienne Capitania gênerai de Caracas,, la proportion de — de castes mixtes (mulâtres, zambos et mestizes ) , ^ d'Espagnols-Âméricains (blancs créoles), ■— d'In- diens , -~ de nègres , et — d'Européens.

Quant au royaume de la Nouvelle-Grenade, je rappelle les dénombremens de 1778 qui ont donné pour l'Audiencia de Santa-Fe 747,641, pour celle de Quito 53i;79g. Or, en ne supposant omb que ) et n'ajoutant qne 0,018 d'accroissement annuel, on trouve, par les suppositions les plus modérées, en 1800, au-delà de 2 millions. M. Caldas, d'ailleurs très-instruit de l'état politique de sa patrie, comptoit, en 1808, déjà 3 millions [Semanario de Santa-Fe, n° \, p. 2 — 4.) Mais 11 est à craindre que ce savant n'ait exagéré beaucoup le nombre des Indiens indépendans. Je trouve, d'après un mûr examen de tons les matériaux que je possède en ce moment, la population de la république de Colombia de a,785,ooo. Cette évalua- tion est plus foible que celle du Président du Congrès qui, dans la proclamation du 10 janvier 1820, s'arrête à 3 i millions ; elle est un peu plus forte que celle qui a été publiée officiellement dans la Gazeta de Colombia , le 10 février 182s , et que je n'ai appris à connoître que par les journaux de Buenos- Ayres.

Depabtemzntos Provikcias.

Cumana

Barcelona

Guayana

. Margarlta

Orinoco •

population. 70,000 44,000 45,000 1 5,000

Venezuela

Sulia

174,000

Caracas 35o,ooo

Varinas 80,000

43o,ooo

Coro 3o,ooo

Truxillo 33,Aoo

Merida 5o,ooo

Maracaybo 48,700

162,100 Ces trois départemens forment l'ancienne Capitania gênerai de Caracas, avec une population de 766,100.

Tunja 200,000

Boyaca f Socorro i5o,ooo

Pamplona 75,000

Casanare 19,000

444,000

CHAPITRE XXVI. 69

Î Bogota 172,000

Antioquia lo4,ooo

Manquita 45,ooo

Neiva 5o,ooo

371,000

Popayan 171,000

Cauca l Choco 22,000

( 1

193,200

Cartagena 170,000

Magdalem { Santa Marta 62,000

Rio Hacha 7,ooo

239,000

On comptoit à la même époque ( 1822) pour deux provinces de Colombia, dont les députés n'étoient point encore arrivés au Congrès :

Panama 5o,ooo

Veragua 3o,ooo

80,000 Les 4 départemens de Boyaca, Cundinamarca , Cauca et Magdalena forment, avec Panama et Veragua, l'ancienne Audiencia de Santa- Fe, c'est-à-dire la Nouvelle-Grenade , sans y comprendre la Presidencia de Quito. Population totale : 1,327200

Quito 23o,ooo

Quixos et Macas 35,ooo

Ancienne I Cuenca 78,000

Presidencia de< Jaen de Bracamoros i3,ooo

Quito. I Mainas 56,ooo (!)

Loxa 48,ooo

Guayaquil 90,000

55o,ooo

Il résulte de ces données de la Gazette officielle de Colombia , pour les trois grandes divisions de l'ancienne vice-royauté de Santa- Fe :

VEKBZuEia 766,000

Nouviixe-Ghenade 1,327,000

Quito 55o,000

2,643,000

Cette évaluation totale s'accorde à ^ près avec celle que j'avais publiée il y a douze ans dans mon Essai politiqtie snr la Nouvelle-Espagne {Tova. II, p. 85i). Ole ne se fonde pas sur un véritable dénombrement, mais 0 sur les rapports que les députés de chaque province ont faits au Congrès de Colombia pour rédiger la loi des élections. » {El Argos de Buenos- Ayres, a° ^,w)vemhre 1822, p. 3, et Colombiad being a statistical aecount o/that country, 1822, Tom. I, p. 375.) Les députés de Quito n'ayant pu être consultés par le Congrès , la population de cette Presidencia a été probablement estimée trop bas. On la donne dans la Gazette officielle presque telle qu'elle avoit été trouvée en 1778, tandb que l'évaluation de r..i«rfjencia de

^O LIVRE IX.

Santa-Fe prouve , en 43 années , un accroissement de plus de ^. Il faut espérer qu'un dénombrement fait avec exactitude lèvera bientôt les doutes que nous énonçons sur la statistique de Colombia : il me paroit probable que , malgré les dévastations de la guerre , on trouvera la population totale au-dessus de 2,900,000.

Pérou. L'évaluation de la population indiquée dans le tableau n'est pas trop forte. Les ouvTages imprimés à Lima {Guia poîitica del Vireynato del Perùparâ el ano 1793, puMicada por la Sociedad academica de los Amantes del pays) estimèrent la population, il y a déjà trente ans, un million d'iiabitans, dont 600,000 Indiens, 24o,ooo métis et 4o,ooo esclaves. La partie haliitcc du pays n'a qu'une surface de 26,220 lieues carrées, et une grande et fertile partie du Haut-Pérou appartient, depuis 1778, à la vice-royauté de Buenos-Ayres.

Chili. Un dénombrement, fait en i8i3, a donné 980,000 âmes. M. d'Yrisarri, qui occupe une place importante dans le gouvernement du Cbili, pense que la population peut déjà atteindre 1,200,000.

Buenos-Aybes. D'après les documcns officiels communiqués à M. Rodney, un des commissaires que le Président des Etats-Unis avoit envoyé au Rio de la Plata en 1817, la population étoit de 2 millions. On l'avoit trouvée , à cette époque , sans y comprendre les Indiens , de gG5,ooo. Le nombre des indigènes est cj^lréniemenl considérable dans le Haut-Pérou, c'est-à-dire dans les Provincias de la Sierra, qui appartiennent à l'état de Buenos-AjTes. Les rccensemens oiïlcieb évaluoient les Indiens seuls, dans la province de Buenos - Ayres, à i3o,ooo; dans celle de Cordova, à 25,000 ; dans l'intendance de Cocbabamba, à 371,000; dans celle du Potosl, à 23o,ooo; dans celle de Cbarcas , à i54,ooo. On comptoit d'babitans de toutes les castes (Indiens, métis et Ijlancs), dans la seule province de la Paz , 4oo,ooo.

Il résulte de ces données que, dans quelques districts, le recensement avoit porté sui- l'ensemlile de» castes; dans d'autres districts, sur le nomljre des blancs, mulâtres et métis, à l'exclusion des indigènes de race cuivrée. Or , eu ne choisissant que les liuit provinces qui sont dans la première catégorie (savoir Buenos- Ayres , Cordova, Cocbabamba, Potosi, Charcas , Santa Cruz, la Paz et Paraguay), on obtient déjà t,8o5,ooo âmes. Les provinces et districts du Tucuman, de Santiago del Estero, du Valle de Catamarca, de Rioja , de San Juan , de Mendoza , de Sau Luis , de Jujuy el de Salta manquent dans cette somme. Comme ils renferment, d'après d'autres receusemens, près de 33o,ooo âmes, sans y comprendre les Indiens, on ne peut révoquer en doute que la population totale de l'ancienne vice -royauté de Buenos-Ayres ou de la Plata n'atteigne déjà deux millions et demi d'babitans de toutes les castes. ( Message from the Président of tlie United States at the commencement of the session of the ffteenth Congress , Washington, 1818, p. 20, 4i et 4A.) Les évaluations ' très- détaillées obtenues par M. Brackenridge, secrétaire de la mission des États - Unis à Buenos-Ayres, et publiées dans un ouvrage rempli de vues philosophiques, donnent au Haut-Pérou seul, c'est-à-dire aux quatre intendances de Cliarcas, Potosi, La Paz et CocbabamJja, une population de 1,716,000.

États-Unis. D'après l'accroissement observé jusqu'ici, la popiJation des États-Unis doit être, au com- mencement de l'année i823, de 10,220,000 dont 1,623,000 esclaves. On l'a trouvée en

170O- de 262,000 (incertain).

1753 i,o46,ooo (zV/ew, M. Pitkin).

1774 2,i4i,3o7 (?rfe?« , Gouv. Pownall).

1790 3,929,328 (premier dénombrement certain).

1800 5,3o6,o32.

1810 7,239,903.

1820 9,637,999.

Ce dernier recensement donne 7,862,282 blancs; 1,537,568 esclaves et 238,i49 libres de couleur. D'après un travail très-intéressant publié par M. Harvey [Edimb. Philos. Journal i January, i823, p. 4i), l'aug-

* Voycc la note D â la fin du g» Livre.

CHAPITRE XXVI. "] l

uienlation décennale de la population des ÉtaU-Unis a été, de 1790 a 1820, successivement de 35, de 36, i et de 32,9 pour cent. Le retard qui se fait sentir dans l'accroissement n'est donc encore, pour 10 ans , que de a à 3 pour cent ou de n de l'accroissement total '.

Brésii, On s'étolt arrêté jusqu'ici à 3 millions*; mais l'évaluation que je donne dans le Tableau se fonde sur des pièces officielles inédites , que je dois à l'obligeance de M. Adrien Balbi , de Venise , qu'un long séjour à Lisbonne a mis en état de répandre beaucoup de jour sur la statistique du Portugal et des colonies portu- gaises. D'après le rapport fait au roi de Portugal, en 1819, sur la population de ses possessions d'outre- mer, et d'après les différens états dressés par les capitaines généraux, les gouverneiu-s de provinces (conformément aux décrets de Rio Janeiro, du 22 août et du 3o septembre 1816), le Brésil avoit , vers l'année 1818, une population de 3,617,900 habitans; savoir:

1,728,000 nègres esclaves {prêtas captivas). 843,000 blancs (brancos).

426,000 libres, de sang vaêlé (mestissos , mulatos, mamalucos libertos). 25g, 4oo Indiens de différentes tribus (Indios de todas ascastas). 202,000 esclaves de sang mêlé [mulatos captivas). 1 59,500 noirs libres (prêtas /aras de tadas as nuçoes a/ricanas).

3,617,900.

Comme tous les récensemens n'ont pas été faits à la même époque , on peut regarder les états de la population comme relatifs aux années 1816 et 1818. L'augmentation de la population du Brésil doit cependant avoir été considérable dans les derniers 4 à 5 ans, tant par l'accroissement naturel ou excès des naissances que par la funeste introduction des nègres africains. D'après les documens présentés à la cbambre des communes à Londreseni32l,on voitque, du 1'' janvier 1817 jusqu'au 7 janvier 1818, leport deBahia a reçu 6070 esclaves, celui de Rio Janeiro i8,o32. Dans ie courant de l'année 1818 , ce dernier port a reçu 19,802 nègres (Report viade hy a committee to thedirectors o/the African Institution, onthe 8ih of May 1821, p. 37). Je ne doute pas que la population du Brésil ne soit aujourd'hui au-delà de 4 millions. Elle avoit été par conséquent trop fortement évaluée en 1798 [Essai polit, sur le Mexique, Vol. II, p. 855). M. Correa de Serra croyoit que, d'après les récensemens anciens qu'il a pu examiner avec soin, la population du Brésil, en 1776, étoit de 1,900,000 âmes, et l'autorité de cet homme d'état étoit d'un très-grand poids. Untableau de population,rap- porté par M. de Saint-Hilaire, correspondant de l'Institut, évalue la population du Brésil, en 1820, à 4,396,132 ; mais dans ce tableau, comme l'observe très-bien le savant voyageur, le nombre des Indiens sauvages et catéchisés (800,000) et des hommes libres (2,488,743) est singulièrement exagéré , tandis que le nombre des esclaves (1,1 07, 889) est de beaucoup trop foible. (Voyez Velosode Oliveira, Statistique du Brésil dans lesAnnaes Fluminenses de sciencias , 1822, Tom. I, §. 4.)

Ayant continué de faire , dans ces dernières années, de laborieuses recherches sur la population des non- veaux états de l'Amérique espagnole, sur celle des Antilles et sur les tribus indiennes qui errent dans les deux Amériques, je crois pouvoir essayer de nouveau de tracer le tableau de la population totale du Nou- veau-Monde pour l'année 1S23.

* Voyez la note £ à la fia du 9' Livre.

' Brakenridgc, Voyage '.0 Soulh- America, Tom, 1, p. i4i.

72

LIVRE IX.

I. Au^fiiQOB conTiuBirriLB , ÀXJ ROBD DB l'istbhb db Pahaha 19.955.000

Canada aDglois 55o . 000

États-Unis 10. 5a5.ooo

Mexique et Guatimala 8.400.000

Veragna et Panama. > 80 . 000

Indiens indépendans peut-fitre 4oo. 000

II. Au]âBiQUB iirsDLiiaB 3.826.000

Haïti (Saint-Domingue) „ . .. . 8ao.ooo

Antilles angloises. 777 . 000

Antilles espognoles (eang la Margaerite) 925.000

Antilles françoises 219.000

Antilles bollandoises , danoises , etc 85 .000

III. AUÉRIQCE COnTlIlBIfTiLB, AC 80D DB l'iSTBMB Db PaBAHA Ia.l6l.000

Golombia (sans Veragua et Panama).. 2. 705.000

Pérou 1.400.000

Chili 1. 100.000

Buenos- Ayres a • 3oo. 000

Les Guyanes angloise , boUandoise et françoise 256. 000

Brésil 4. 000. 000

Indiens indépendans peut-être 420. 000

ToTAi (en i8a3) » 34.942.000

La population totale de l'arcliipel des Antilles n'est probablement pas au-dessous de 2,85o,ooo, quoique la distribution partielle de cette population parmi les différens groupes d'îles puisse subir quelques changemens d'après de nouvelles recherches. Ces vérifications sont surtout nécessaires pour les habitans libres des Antilles angloises, pour la partie espagnole de la république d'Haïti et pour Portorico.

B. AREA.

Il est presque superflu de rappeler les précautions que nous avons employées M. Mathieu et moi dans le calcul des surfaces , soit en décomposant les figures irrégulières des nouveaux états en trapèzes et eu triangles bien conditionnés, soit en mesurant les sinuosités des limites extérieures au moyen de petits carreaux tracés sur du papier transparent, soit en rectifiant des cartes à grandes échelles. Malgré ces précau- tions, les opérations de ce genre peuvent donner des résultats extrêmement diSërens, 1° selon que les cartes dont on se sert ont été construites sur des données astronomiques qui ne sont pas également précises ; 2» selon que l'on trace les frontières conformément aux diverses prétentions des états limitrophes; 3" selon que, tout en reconnoissant la légalité des limites et en admettant qu'elles ont été déterminées astronomique- ment avec une précision suffisante , on exclut de Varea qu'on doit évaluer les contrées entiéretrteut inhabitées ou occupées par des peuples sauvages. On conçoit que la première cause agit de préférence sur les mesures de superficie là où les frontières se dirigent, comme par exemple au Pérou, le long des Cordillères, du nord au sud. Il est connu qu'en général les erreurs en longitude sont plus fréquentes et plus fortes que celles en latitude : cependant ces dernières aussi feroicnt varier de plus de 46oo lieues carrées l'area de la république deColombia, si l'on supposoit', comme autrefois, sur la frontière méridionale de la Guyane espagnole et du Brésil , le fortin de San Carlos del Rio Negro placé sous l'équateur, fortin que j'ai

> Foyez plus haut , Tom. II , p. 497> et ù la Cn du 9* Lirre de la note F.

CHAPITRE XXVI. 7^

trouvé, par les observations faîtes au rocher de Culimacari , par i" 53' 42" de lat. bor. La seconde cause d'incertitude, celle -qui a rapport aux contestations politiques sur les limites, est d'une haute importance partout où le territoire portugais est contigu au territoire des Espagnols- Américains. Les cartes manuscrites , tracées à Rio Janeiro ou à Lisbonne, ne ressemblent guère à celles que l'on construit à Buenos-Ayres et A Madrid. J'ai parlé, dans le XXIII° Chapitre S de ces interminables opérations tentées par les commissions des limites qui ont été établies pendant 4o ans au Paraguay^ sur les rives du Caqueta et dans la Capitania, gênerai du Rio Negro. Les poinU de discussion les plus importans sont , d'après l'étude que j'ai faite de cette grande controverse diplomatique: entre la mer* et le Rio Uruguay , les rives du Guaray et de l'Ibicuy, celles de l'Iguaçu et du Rio de S. Antonio; entre le Parana et le Rio Paraguay, les rives du Chichuy, au sud-est de la forteresse portugaise de Nova Coirabra 3; sur les frontières orientales des provinces espagnoles de Chiquitos et de los Moxos , les rives de l'Aguapehy, du Yauru et du Guaporè , un peu à l'est de l'isthme qui sépare les affluens du Paraguay et du Rio de laMadeira, près de Yilla Bella (lat. iS" o' ) ; au sud et au nord de l'Amazone , le terrain entièrement inconnu entre le Rio de la Madeira et le Rio Javary ( lat. lo-'i -i 1° austr. ) ; les plaines entre le Putumayo et le Japura , entre l'Apoporis qui est un affluent du Japura et l'Uaupès qui se jette dans le Rio Negro ''; les forêts au sud-ouest de la mbsion de l'Esmeralda, entre le Mavaca, le Pacimoni et le CababuriS; enfin la partie septentrionale du Rio Branco et de l'Urari- cuera, entre le fortin portugais de San Juaquim et les sources du Rio Carony« (lat. 3°o'-3°45'). On a placé quelques pierres ( piedras de marco ) pour désigner la limite entre l'Amérique espagnole et l'Amérique portugaise; on les a ornées' de l'inscription fastueuse: Pax et Justitia osculatœ sunt. Ex pactis finium regimdorum Madridi Idibus Jan. 1750; mais la liaison de ces points très-éloignés les uns des autres, la fixation définitive des limites et leur reconnoissance solennelle, n'ont jamais été obtenues. Tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour n'est regardé que comme provisoire, et les deux nations voisines, sans renoncer à l'extension de leurs droits, se maintiennent préalablement dans un état de paisible possession. Nous avons rappelé plus haut que si l'on parvenoit à substituer au portage de Villa Bella ( lô» i), entre le Rio de la Madeira et le Rio Paraguay, im canal de 53oo toises de longueur*, une navigation intérieure se trouveroit ouverte entre l'embouchure de

» L. <!.,p. 44i.

* Depuis l'usurpation du territoire de Montevideo par les Portugais, les limites entre l'état de Buenos-Ayres et le Brésil ont éprouvé de grands changemens dans la banda oriental ou province clsplatlne , c'est-à-dire sur la rive septentrionale du Rio de la Plata , entre l'embouchure de ce fleuve et la rive gauche de l'Uruguay. La côte du Brésil , des 5o° aui 34° de latitude australe , ressemble à celle du Mexique , entre Tamiagua, Tampico et le Rio del Norle. Elle est formée par des péninsules étroites derrière lesquelles sont situés de grands lacs et des marais d'eau salée (Laguna de los Pathos, Laguna Merim). C'est vers l'extrémité méridionale de la Laguna Merim, dans laquelle se jette la petite rivière de Tahym (lat. Saoïo') que se trouvoient les deux marcos portugais et espagnols. La plaine entre le Tahym et le Chuy étoit regardée comme un territoire neutre. Le fortin de Santa Teresa (lat. SS- 58' 3a' d'après la carte manuscrite de Don Josef Varela) étoit le poste le plus septentrional qu'avoient les Espagnols sur la côte de l'Océan Atlantique, au sud de l'équateur.

' Nova Coimbra (lat. 19° 55') est un presidio fondé en 1775 ; c'est probablement l'établissement portugais le plus méridional sur le Rio Paraguay. Dans les dlAïrentes cartes espagnoles et portugaises on fixe asseï constamment comme frontière entre le Parana et le Paraguay, vers l'est, le Yaguary ( Menici , Monicr), grand affluent du Parana ; vers l'ouest, tantôt le Chichuy (Xexuy) et l'Ipane, près de l'ancienne mission de Belen (lat. a3° 32'), tantôt le Mboimboy (lat. 20' if), vis-à-vis de la mission détruite d'Itatiny, tantôt (lat. 19° 35') le Rio Mondego eu Mbotetey , près de la ville détruite de Xerez ; tous trois affluens de la rive orientale du Paraguay. La limite plus rapprochée de Nova Coimbra, celle du Rio Mboymboy, a été assez généra- lement reconnue comme provisoire entre le Brésil et l'ancienne vice-royauté de Buenos-Ayres.

♦ L. c. , p. 459.

* L. c, p. 479 et 568. « L. c, p. 53o et 683.

' Comme au point où le Rio Jauru entre dans le Paraguay. Foyez le Patriota de Rio Janeiro , i8i3 , n" a , p. 54.

• Le portage {varadoiro) est , à proprement parler, entre les petites rivières Aguapehy et Alegre. La première se jette dans le Jauru qui est un affluent du Paraguay. Le Rio Alegre tombe dans le Guaporè , affluent du Rio de la Madeira. Les sources du Rio Topayos sont aussi très-rapprochées de Villa Bella et des sources du Paraguay. Cette contrée , qui forme un isthme terrestre entre les bassins de l'Amazone et du Rio de la Plata , sera un jour de la pins haute importance pour le commerce intérieur de l'Amérique méridionale.

Relation historique , Tom. III. ^o

^4 LIVRE! X.

rOrénoque et celle du Rio de la Plata , entre l'Angostura et Montevideo. La direction des grandes rivières dans le sens des méridiens offriroit peut-être une limite naturelle , entre les possessions portugaises et es- pagnoles, limite qui suivroit l'Orénoque, le Cassiquiare , le Rio Negro , les rives de l'Amazone, sur une longueur de uo lieues, le Rio de la Madeira , le Guaporè , l'Aguapehi , le Jauru, le Paraguay et le Parana ou Rio de la Plata, et formeroit une ligne de démarcation de plus de 860 lieues. Les Espagnols-Américains possèdent , à l'est de cette limite, le Paraguay et une partie de la Guyane espagnole; les Portugais-Américains ont occupé, à l'ouest, le pays entre le Javary et le Rio de la Madeira , entre le Putumayo et les sources du Rio Negro. Ce n'est pas seulement des côtes du Brésil et du Pérou que la civilisation s'est avancée vers les régions centrales; elle y a pénétré aussi par trois autres voies, par l'Amazone , l'Orénoqne et le Rio de la Plata ; elle a remonté les aflluens de ces trois fleuves et leurs embranchemens secondaires. C'est du croisement de ces routes et de leurs directions variées qu'est résultée une configuration de territoire et une sinuosité de frontières , aussi difficile à déterminer astronomiquement qu'elle est désavantageuse au commerce ii\térieur.

A ces deux causes de l'incertitude des évaluations des surfaces que nous venons d'analyser, aux erreurs de la géographie astronomique et aux discussions sur les limites, se joint une troisième cause, qui est la plus impor- tante de toutes. Lorsqu'on parle de Varea du Pérou ou de l'ancienne Capitania gciieral de Caracas, on peut mettre en doute si ces noms désignent seulement les pays dans lesquels les Espagnols-Américains ont fait des établlssemens , et qui par conséquent dépendent de leur hiérarchie politique et religieuse, ou si l'on doit joindre aux pays gouvernés par les blancs (par des corrégldors, des chefs de postes militaires et des mission- naires ) les forêts et les savanes en partie désertes , en partie habitées par des sauvages, c'est-à-dire par des peuplades indigènes et libres. Nous avons vu plus haut que , dans l'intérieur des terres , des erreurs faciles à supposer de 1° en latitude, ou de 2° en longitude *, peuvent, sur des frontières de 3oo lieues, augmenter ou diminuer les surfaces des nouveaux états de 12,000 lieues carrées; mais les changemens bien plus importans naissent des lignes de démarcation que l'on tire un peu arbitrairement entre les terrains régulièrement lialiités et les terrains déserts ou parcourus par des tribus sauvages. Les limites de la civilisation sont plus difficiles à tracer que les limites politiques. De petites missions gouvernées par des moines sont dispersées le long d''un fleuve ; ce sont pour ainsi dire les avant-postes de la culture eu- ropéenne; rangées par bandes étroites et sinueuses, elles s'avancent à plus de cent lieues de distance au milieu des forêts et des déserts. Doit-on compter comme territoire péruvien ou colombien tout ce qui se trouve entre ces villages isolés , entre ces croix plantées par les moines de Saint-François et entourées de quelques cabanes d'Indiens ? Les hordes qui errent sur la lisière des missions du Haut-Orénoque , du Carony, du Terni, du Japura , du3Iamorè, affluent du Rio de la Madera, et de l'Apurimac, affluent de rUcayale, connaissent à peine l'existence des hommes blancs. Elles ignorent que les pays qu'elles possèdent depuis des siècles, sont enclavés, d'après le dogme politique du territoire fermé, dans les limites des états de Venezuela, de la Nouvelle-Grenade et du Pérou.

Dans l'état actuel des choses , il n'y a continuité de terrains cultivés ou pour mieux dire contiguitc d'éta- blissemens chrétiens, que sur un très-petit nombre de points. Le Brésil ne touche au Venezuela que par la

' Je n'évalue que les erreurs de longitudes relatUcs, par exemple les différences de longitude entre les eûtes et la vallée du Rio Mamorâ ou du Haut-Javari : je ne parle pas de l'erreur des longitudes absolues qui excédent quelquefois 3° à 4° . sans influer sur la mesure des surfaces. La nouvelle détermination que j'ai donnée delà longitude de la ville de Quito (Si° 5' 00* à l'occid. de Paris) a causé, sur les cartes les plus récentes, un changement considérable dans la partie occidentale de l'Amérique. Cette détermination diffère de o" 5o'3o' de la longitude adoptée jusqu'à mon retour en Europe. {Connoiss. des temps pour t'anntc iSu8, p. ^206. ) La largeur de l'Amérique méridionale , entre Cayenne et Quito, est, d'après d'AnvilJe , de 3o lieues marines trop petite. C'est de Vinègalilo des dèplacemens partiels que naissent les erreurs de longitudes relatives ({m altèrent le calcul de Varea. La Cruz Olmedilla, dont la grande carte a été