Revue
d'Histoire lilléraire
de la France
COULOMMIERS Imprimerie Paul BRODARD
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Revue
d Histoire littéraire
de la France
publiée
par la Société d'Histoire littéraire de la France
ig^ Année. — ^9^^-
PARIS LIBRAIRIE ARMAND COLIN
5, RUE DE MÉZIÈRES
1912
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Revue
d Histoire littéraire
de la France
QUESTIONS DIVERSES
SUR L'HISTOIRE DE L ESPRIT PHILOSOPHIQUE
EN FRANCE AVANT 1750
J'aurais voulu écrire l'histoire du mouvement pliilosopliique en France au xveii' siècle : il m'apparaît de jour en jour davantage qu'elle n'a pas encore été faite. Je ne sais si j'aurai le temps et la force d'exécuter ce projet (jui demande une infinité d'études pré- liminaires. Sans essayer môme de tracer une esquisse dont les cours que j'ai faits à la Sorhonne depuis 1907 me fourniraient à la rigueur les données', mais d'une manière encore bien incomplète, j'ai pensé qu'il pouvait n'être pas inutile de présenter aux lecteurs de la Hevue d'histoire littéraire quehjues faits et quelques remar- ques qui m'ont semblé mériter l'attention. Ce sont moins des résultats que les commencements de quelques enquêtes que peut- être je ne pourrai de longtemps, ou jamais, à moi seul, mènera leur terme. Ce sont moins dos réponses que des doutes et des sug- gestions; je serais content si quelques érudils y prenaient l'idée de travaux à faire, et si, suivant les routes dont je me contente de marquer les amorces, ils voulaient bien apporter quelques contri- butions précises à l'histoire si mal débrouillée encore du milieu intellectuel et moral qui a enveloppé et pour une large part déter- miné les grands écrivains delà littérature française du xvur siècle.
l. La Revue des Cours a publié du 26 clécem!)re 1907 au 21 avril 1903 les noies d'un étudiant sur mes cours de 1907-1908 et I90S-1909, qui conduisaient en gros le sujet de 1680 à 1715.
Kev'ue d'hist. littér. df. la Franck (10" Ann.)- — XIX. »
2 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
Le (levant de la scène, dans notre histoire, est occupé, de 1713 à 1750, par les jansénistes et les ultramontains qui se font la guerre. Les passions politiques s'éveillent à la suite des passions religieuses et ne s'en détachent pas. C'est pour sauver le jansé- nisme que le Parlement fait la guerre à Rome et aux évêques, qu'il s'érige en représentant de la nation et dresse son droit contre le droit du roi. A peine jette-t-on parfois un regard du côté de la philosophie qui ne paraît pas bien menaçante. Des refus de pri- vilège ou de permission tacite, des exclusions sans scandale de candidatures académiques, une lettre de cachet contre Voltaire, un arrêt du Parlement contre ses Lettres philosophiques, quelques arrêts du Parlement et du Conseil contre d'autres livres, une pièce interdite ou retirée par ordre du théâtre; voilà ce que l'on trouve et cela ne fait d'effet que quand on le retire du train tumultueux de la vie, où retentissent bien plus fort les querelles jansénistes et parlementaires.
On se représente généralement le mouvement philosophique comme un feu qui a longtemps couvé, en jetant quelques lueurs intermittentes, jusque vers 1750. et qui tout d'un coup a éclaté en violent incendie. La modération de Montesquieu, l'indifférence relative de Mariv^aux, Prévost, Piron, la prédominance de l'acti- vité littéraire, coupée seulement de quelques incartades philoso- phiques, chez Voltaire, contrastent avec l'impression que donnent dans la deuxième moitié du siècle le Dictionnaire philosophique avec les romans et tous les pamphlets de la boutique de Ferney, Y Emile, Y Encyclopédie, et tous les livres d'Helvétius, d'Holbach, Raynal, et autres. Vue à vol d'oiseau, et saisie dans les lignes que tracent les grandes œuvres dont on se souvient, la littérature semble porter le témoignage que le développement de l'incrédulité radicale et violente ne se fit qu'après 1730.
J'ai des raisons de croire que c'est là une erreur, ou du moins une interprétation inexacte des faits. Sans que les livres àpre- ment hostiles à la religion et hardiment négateurs aient manqué au début du xvui" siècle — c'est le talent et le bruit qui leur ont manqué, et leur existence a élé brève, — la librairie donne au total raison à l'opinion vulgaire. Mais il faut remarquer que la librairie ne renseigne sur l'évolution réelle de la pensée que dans les temps et les pays où la liberté d'imprimer est entière. Ce n'était pas le cas en France au xvin' siècle, et quelque relâchée que fût déjà la police du gouvernement ou celle de l'Eglise, il serait pru- dent de ne pas admettre comme une chose qui va de soi, que la matière imprimée en celemps-là reflète exactement l'état intérieur
SUIl LIIISIOIIII' DE LESPIUi PHILOSOPHIQUE EN FRANCE AVANT 1":.'
des consciences. La Iransforinalion du mouvement pliilosopliiijue quo la librairie accuse après 1750 pourrait l»ien se rapporter plutôt à un chanji^ement de la tacti<|ue (|u';i un ihanj^^Tinent des idées; il se pourrait que les volontés après 1750 fussent devenues plus hardies, les j>assions plus eni|)ortées, (jue les bar- rières et les digues eussent cédé, et qu'ainsi on eût dès lors publié sans crainte ce (jui auparavant se disait à huis clos et tout bas.
Ce n'est pas que dans la critique des incrédules après 1750, il n'y ail rien eu de nouveau. Mais il va eu moins de nouveauté que la série des ouvraj^es imprimés ne le donnerait à croire au pr«'mier abord. On rencontre dès la fin du xvii* siècle et dans les premières années du xviii* siècle, des néyations hautaines, radicales, véhé- mentes, injurieuses, des négations cuirassées d'érudition et sou- tenues de science ou de métaphysique, qui heurtent tout raj)pareil de dogme, d'histoire et de philosophie sur lequel le christianisme repose. Mais ces négations, sauf exception, sont demeurées manus- crites, ou toujours, ou longtemps. IMusieurs des ouvrages Ips plus hardis ou les plus violents qui furent imprimés après 1750, de ceux qui nous servent à étudier la grande bataille de 1700-1770, datent en réalité du commencement ou du moins de la |iremière partie du xvm' siècle.
J'en ai eu le soupçon en feuilletant le catalogue des manuscrits des bibliothèques, en examinant un certain nombre de manuscrits de la Bibliothèque Nationale, de l'Vrsenal, et de la Mazarine. 11 serait à souhaiter qu'une étude exacte des nombreux manuscrits philosophiques du xvni' siècle que possèdent les bibliothèques des départements complétât les renseignements encore bien insuffisants (jue m'a fournis une rapide enquête dans les bibliothèques de Paris.
Il serait bon aussi qu'on notât à la rencontre, dans les écrits de controverse et d'apologétique, les mentions qui se font de manus- crits impies, et les dates de ces mentions.
11 serait bon qu'on fît une liste des copies conservées, en essayant d'établir l'époque de leur fabrication, ou de la fabrication de l'original dont elles dérivent, et qu'on nous donnât, par une recherche aussi complète que possible, le moyen de conjecturer, d'après le nombre des copies, la diffusion possible des idées.
Car ces manuscrits circulaient. Les copies s'en multipliaient. On les payait parfois assez cher. Vers 1745, on payait les l'ensées du curé Meslier huit ou dix louis d'or'. 11 y avait des ateliers et
1. Voltaire (Lettre à Damilaville, 8 févr. IlOii dit huil. Mais ailleurs (édit. Moland, t. XXVI, p. oll), il écrit dix. .
4 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA KRANCE.
(les marchands de tnauuscrits dangereux, écrits jansénistes, libelles diffamatoires, ouvrages impies. La police les traquait'. Les Archives de la Bastille nous font entrevoir ce commerce.
Au début de 1723, on arrêta deux gazetiers, Lecoulteux et Bonnet, et les sept commis de Lecoulteux. II y avait tant de papiers chez Lecoulteux qu'on dut renoncer à les transporter; ils furent seulement mis sous scellés. Dans le nombre se trouvaient des manuscrits de Boulainviiliers : j'ignore si c'étaient ses ouvrages historiques ou ses œuvres philosophiques. La seconde hypothèse est plus probable, d'après la découverte qu'on fit chez Bonnet. On saisit chez celui-ci « un manuscrit contenant 300 rôles in-fol., ayant pour titre la Vie et t Esprit de Spinosa ». Bonnet déclara travailler pour le compte de Lecoulteux et avoir fait cinq à six copies du manuscrit. Lecoulteux reconnut en avoir fait faire trois qu'il avait vendues à M. le comte de Toulouse, à l'évêque de Blois et à M. de Caraman. Le lieutenant de police, Doutreval, envoya le manuscrit de la Vie et VEsprit de Spinosa à M. le Duc : ce fut un lecteur de plus^.
Quatre ans après, nouvelle découverte. Une dénonciation est envoyée à la police le 9 août 4729.
... M. Mathieu ou Morléon qui loge dans un café au coin de la rue Saint-Dominiquo, du côté de la Charité, débile et vend des copies de plusieurs ouvrages remplis d'impiétés et de maximes contraires à rcxislence de Dieu, à la divinité et à la morale de J.-C. Bien des gens, abbés et autres, lui achètent fort cher des copies de ses ouvrages...
On trouvera entre ces sortes d'acheteurs un abbé qui est allé prendre possession d'une abbaye du côté de Verdun ^
Haymier, inspecteur de police, se transporte donc chez Mathieu ou Morléon à qui il achète des manuscrits traitant « de l'his- toire du premier homme, de l'histoire d'Egypte, des patriarches depuis la vocation d'Abraham jusqu'à l'exode des Israélites », qu'il envoie au^ieutenant de police, M. Hérault'\
1. Elle était parfois étrangement conseillée. Après une descente faite le 10 fé- vrier 1725 chez Le Prévost, libraire-imprimeur à Rouen, le lieutenant de police donna les livres saisis à examiner à M. Leullier, curé de Saint-Jean du cardinalLemoine. Celui-ci ne trouva rien à dire à Abadie ni à Pascal; mais voici sur quoi il a du scrupule : « Je ne vois rien de saisissable que le Hobinson, très mauvais ouvrage pour les mœurs et la religion; les Aventures de Lazarilk ne valent guère mieux; c'est un livre de laquais » {Arch. de la Bast., t. XII, p. 515). Je ne me rappelle pas si l'on rendit au pauvre Le Prévost ses Robinson Crusoé ei ses Lazarille de Tormès, ni s'ils luijvalurent une longue prison.
•2. Archives de la Bastille, t. XIII, p. 473-476.
3. Ibkl., t. XIV, p. 221.
4. Ibid., p. 221-222.
SUU L HISTOIRE UE L ESPRIT PHILOSOPHIQUE EN FRANCE AVANT 1750. 5
11 en a d'autres, dit Ilaymier, (|ui traitent de la vie de*J.-C., de son origine et des erreurs qu'on a introduites après sa mort. Il ne m'a pas été possible de les avoir, ne voulant pas le donner à moins de 20 pis- loles... Il m'a dit aussi qu'il n'y avait pas un officier du Parlement qui n'eiU de ces manuscrits chez lui'.
Morléon était un ancien sous-lieutenant du régiment de Charo- lais. Il avoua avoir vendu de ces manuscrits; il n'avait pas d'autre induslric pour subsister. Ou le mit à la Bastille, où il resta du 20 août an 19 septembre 1729; ou le relAcha sur sa parole de ne pas recommencer.
La police s'occupe en 1741 d'un certain La Marrière, greffier des dames de Montmartre, qui demeurait au haut des Porcberons. Il faisait métier de pourvoir les colporteurs de livres et de manus- crits dangereux. Il est signalé comme ayant donné au petit Guil- laume des exemplaires de la Liberté de penser : c'étaient sans doute des copies manuscrites; ni Barbier ni Quérard ne signa- lent cet ouvrage, (|ui ne fut peut-être pas imprimé. Et l'on ajoute que « La Barrière a toujours fait le métier d'écrivain pour ces sortes d'ouvrages, et vendu en son temps l'ouvrage du curé de Trépigny (c'est-à-dire les Pensées de Jean Meslier, curé d'Etré- pigny) - .).
En 17t7, on arrête un précepteur et un maître de quartier du collège de la Marche, Letort et Garnier. Ils sont dénoncés par un ouvrier imprimeur, comme ayant donné à imprimer trois ouvrages dont les deux premiers sont ainsi désignés :
1° Histoire suivie de C Inquisition exercée à Rome, en Espagne et en Portugal, avec des réflexions critiques d'un auteur sceptique dans le système de liaison sur la religion.
2" Système de raison sur la religion, oii Fauteur sceptique les frappe toutes.
Letort et Garnier déclarèrent ne pas connaître « les auteurs des manuscrits, qui sont des pièces anciennes », et ignorer « s'il y en avait eu des copies tirées ». Garnier parut n'être qu'un confi- dent : on garda Letort à la Bastille du 8 mai au 10 décem- bre 1747 \
Ces faits montrent assez que la pensée irréligieuse avait une certaine dilTusion; elle demeurait néanmoins évidemment le pri- vilège d'une aristocratie riche. La prudence d'ailleurs imposait des limites à sa circulation. On ne montrait ces écrits (|u'à des gens
1. Arch. de la BasL, t. XIV, p. 222.
2. lôid., t. XII, p. 220-221.
3. Ibid., l. XV, p. 338.
6 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
sûrs. Parfois, pour plus de garantie, l'ouvrage impie se dissimu- lait dans les bibliothèques ou dans le ballot du colporteur sous un litre édifiant; et si un curieux voyait au dos d'un in-folio les mots : Existence de la foi chrétienne, ou si, l'ouvrant, il lisait à la première })age ce titre : Motifs ^^ressants pour exciter la foi des chrétiens et pour leur en faire fréquemynent produire des actes ', il ne pouvait guère se douter qu'à en prendre connaissance, il y eût trouvé une des plus vigoureuses critiques de la religion qui se soient faites en ce siècle ^.
Voici quelques-uns de ces ouvrages : je commence par les écrits de deux curés ^
I
Pierre Cuppée.
« hv. CIKL OUVERT A TOUS LES HOMMES, TRAITÉ THÉOLOGIQUE (par
Pierre Cuppé), 1768, in-8". »
L'écrit que Barbier dans son Dictionnaire des ouvrages ano- nymes (3" édition) nous présente ainsi est antérieur de plus d'un demi-siècle à la publication qui s'en fit. Une seconde édition plus correcte et plus complète fut donnée en 1783.
Le titre complet de l'ouvrage est : Le ciel ouvert à tous les hommes, ou traité théologique dans lequel, sans rien déranger des preyives de la religion, on prouve solidement, par l'Écriture sainte et la raison, que tous les hommes sont sauvés \
Le dessein de Cuppé est clair. 11 choquait non seulement les jansénistes, mais l'orthodoxie la plus large, celle de Massillon, celle même des jésuites. Il tirait la religion au déisme, au ratio- nalisme. Il invitait le lecteur à « consulter plutôt sa raison que les fausses préventions dont il s'est rempli dans les écoles ^ ». Pour rendre odieuse la thèse du petit nombre des élus, il ébauchait une statistique comparable à la fameuse note des damnés qui fit dans une édition de laHenriade un tel scandale. C'était, sinon vio- lent, du moins hardi pour un prêtre.
1. Ars., ms. 2091.
2. Il y eut aussi des écrits politiques qui circulèrent, comme les Considérations du marquis d'Argenson sur le gouvernement ancien et présent île la fiance, qui ne furent imprimés qu'en 1764. Voltaire les lut dès 1739. J.-J. Rousseau les eut aussi.
3. La plupart des œuvres dont je parlerai sont déjà connues. Mais on les a regardées isolément, sans les grouper, sans remarquer le mouvement qu'elles dessi- nent. El on les a regardées dan:» des imprimés incomplets et tardifs. Ce sont les manuscrits, en leur étal original et à leur date, qui sont intéressants.
4. Mazarinc, ms. 1176. C'est aussi le titre de l'édition de 1783.
5. B. Nal., ms. fr. 22925, p. 6 (lin du sommaire).
SI U I. IIISTOIMK DE I. EMMUT I-IIII.OS0PHIQl)K KN KUANCK AVANT 1150. 7
Dans des notes inscrites sur deux copies de la lîililiothèquc Nationale ', Gayet de Sansale, qui fut bibliothécaire de la Sor- bonne à la lin du xviu" siècle, nous dit qiion recherchait beaucoup cet ouvrage impie et dangereux a.ya.ni (ju'il eût été imprimé en i768. La Sorbonne en possédait trois exenijdaires en 1788 ■, et en re«;ul un autre en l'DU de l'abbé Dous, cbanoine de la calliédrale de Beauvais \
11 y en a actuellement six coj)ies à la nibliotlièijue Nationale ', deux à l'Arsenal' et deux à la Mazarine". Un libraire de Niort, en 1881, en ollVait une datée de 1732 '. J'ai vu aussi que la biblio- thèque de Chàlons-sur-Marne en possède deux*, dont l'une est datée du 8 août 175G et a été prise, dit-on, sur le manuscrit auto- graphe. L'ouvrage se trouve sans nul doute dans d'autres biblio- thèques provinciales, et l'on peut croire qu'il se répandit beaucoup dans le clergé : il devait moins intéresser les laïques, chez les- quels les tendances rationalistes exigeaient depuis longtemps des conclusions beaucoup plus fortes contre la religion.
Pierre Guppé était un chanoine régulier de Saint-Augustin, qui fut curé de Bois, au diocèse de Saintes. Un de nos manuscrits con- tient une copie de la rétractation qu'on lui fit faire à Saintes, au Palais épiscopal, le 10 septembre 171G.
Guppé comparut devant M. l'abbé de Vaux et M. l'abbé Sava- lette, vicaires généraux, du théologal Nozerines, de M. Michel, supérieur du séminaire, du frère Celse et du frère Siméon, l'un provincial et l'autre custode des Récollets, enfin du P. Tartas, recteur du collège des Jésuites. Les vicaires généraux l'ayant assuré que son « traité, loin d'apporter de la consolation aux hommes, serait capable de causer du trouble dans la religion, à cause des erreurs qu'il contient et des conséquences (ju'on en |)Ourrait tirer contre la morale chrétienne », le curé de Bois déclara « condamner, détester et anathématiser de tout son cœur » son malencontreux écrit, et promit « d'obéir à l'aveugle » à M'^'" de Beaumont, quand il viendrait dans le diocèse ', « pour le brûler, rétracter ou faire tout ce qu'il lui plaira ».
1. Ms. fr. ^OlOO et 22î)26.
2. Noie du ins. fr. 22926.
3. Note du ms. fr. 20109.
4. Ms. fr. 9019, 9620. 17106, 20109, 22925, 22926.
5. Ms. 22,'?8 et 2560.
6. Ms. ino et 1177. Ce dernier est intitulé : Nouveau i-ystème de religion chré- tienne ou le Ciel ouvert à tous les hommes.
7. Bull, de la Soc. des Arch. hist. de la Saintonge, t. XII, p. 49.
8. Ms. 201 et 202.
9. L'abbé Léon de Beaumont. qui fut l'ami de Fénelon, fut nomme evequc en février 1716, mais sacré seulement le 3 juillet 1718 (Gallia Christiana, t. II, p. 1088.)
8 Ri;\UE D HISTOIRE LITTÉRAIUE DK LA FRANCE.
Ne tint-il pas sa promesse, et dut-on sévir sévèrement contre lui? Un autre manuscrit contient la note que voici ' :
Ce curé, à l'âge de quatre-vingts ans, ayant eu l'imprudence de faire imprimer son livre, ce qui prouve bien qu'il était dans la bonne foi, a été mis en prison chez les récollets de Xaintes, où on vient de lui faire faire une rétractation en forme qui a été imprimée et que l'on vend publiquement. Ceci est arrivé au mois de février 1744.
Voici tout l'éclaircissement que j'ai pu trouver sur cette ques- tion. En 1744, M^"" de Champflour, évêque de Mirepoix, reçut une lettre de Pierre Cuppé, qui disait, qu'ayant appris que son écrit circulait dans les diocèses de Toulouse et de Mirepoix et risquait de gâter les âmes, il lui envoyait copie de sa rétractation. Il mar- quait qu'il avait même « été renfermé à cette occasion ». L'évêque ne soupçonnait rien, n'avait reçu ni plainte ni avis, et ne savait ce que cette lettre voulait dire. Il écrivit donc le 4 mars à l'évêque de Saintes pour avoir des renseignements. On n'a pas la réponse de M^"" de Beaumont.
Ainsi on a reparlé du Ciel ouvert en 1744; on s'est inquiété à Saintes, on a remis Pierre Cuppé dans un couvent; il a dû redonner de la publicité à sa rétractation. Mais elle était bien anté- rieure, comme on a vu. Et, d'autre part, il n'y a pas trace d'édition en 1744 : il ne s'agit que de copies qui courent. L'auteur de la note du ms. 1176 de la Mazarine n'a su les choses qu'en gros.
Il est réel que Cuppé était alors octogénaire : il avait quatre- vingt-quatre ans. 11 devait être très affaibli, et cette tracasserie hâta peut-être sa fin. Car il mourut six ou sept semaines après, le 27 avril 1744, muni des sacrements de l'Eglise -.
II
Jean Meslier.
Les philosophes ne s'intéressèrent pas à ce bonhomme; je ne crois pas qu'un seul, pas même Voltaire, ait prononcé son nom : il était trop chrétien pour eux, et ils tenaient moins à être sauvés qu'à n'avoir pas de Sauveur. Aussi Jean Meslier trouva-t-il plus d'accueil auprès d'eux que Pierre Cuppé.
1. .Ma/arine, ms. 1176.
2. IhUletin de la Soc. des Avch. hist. de la Saintonge, l. XI, p. 387 (Lellre de M"' de Champflour); t. XII, p. 49 et 218. — Je n'ai pu voir la brochure de M. Louis Audiat, Un oublié sainlongeais, Pierre Cuppé. Sauvelerre, 188), in-8, 9 pages.
SUR i/histoiiir i)k l'ksi'iut i'HILOSOphique en kranck avant 1750.
Testamknt i)i: Jkan Mf:smeh, nouvelle édition, s. 1. n. d. (Genève. 1702), in-8"(le (U paires '.
On sait que Voltaire est l'auteur de cette publication. On sait aussi que l'extrait no porte que sur une partie de l'énorme manuscrit du curé, sur celle qui pouvait plaire aux déistes et n'allaquail que la religion chrélienne. L'ouvrage complet a été publié en 18(14 à Amsterdam, par Rudolf Charles (R. C. d'Ablaing von Giesscnburg -).
Meslicr, qui était depuis 1692 curé d'Etrépigny et de Balaives, mourut sans doute en 1729. Le dernier acte signé par lui sur le registre paroissial est du 7 mai, et le premier de son successeur est du 27 août.
Voltaire entendit parler de ce curé pour la première fois en 1735; ce fut une lettre de Théiriot qui lui apprit que l'étrange tes- tament commençait à faire du bruit à Paris. Les trois exemplaires primitifs se multiplièrent rapidement. Le comte de Caylus, qui en eut un, laissa prendre des copies ^ Vers 1740 ou 1745, comme on l'a vu, l'ouvrage se donnait |)Our 8 ou dix louis d'or \ En 1702, Voltaire prétend qu' « il y en a plus de cent exemplaires dans Paris ' ». Il en passa même à l'étranger. 11 est peu probable que la copie trouvée en Hollande par R. C. d'Ablaing de Gicssenburg, et sur lacjuelle il fit son édition % y ait été apportée au xix'' siècle.
La Bibliothèque Nationale possède trois exemplaires de petit format carré, d'une écriture serrée, qui doivent être des plus anciennes copies qu'on ait faites '. Les deux copies de l'Arsenal * sont très belles. Il y en a une autre à Fécamp '••, et d'autres sans doute dans les bibliothèques dont je n'ai pas encore pu interroger les catalogues.
Il se fit aussi un extrait ou des extraits qui circulèrent. 11 y en a un manuscrit à l'Arsenal '% deux à Rouen, dont l'un est daté du
1. Beugesco, Bibliographie de Voltaire, 11, 381. — Je possède une édition in-8, s. I. n.d en 51 p., ayant p. 5 et 6 V Avant-propos : ce n'est donc pas la première édition. — On trouvera dans Bengescoune bibliographie sommaire, mais suffisante de Meslier.
a. i vol. in-8. — La biographie donnée par Rudolf Charles n"a rien d'original; elle est faite surtout d'après Boulliot. Rudolf Charles a recueilli à la lin de sa Pré- face tous les passages de Voltaire où il est question de Meslier.
3. Voltaire, Œuvres, éd. Moland, t. XXVI, p. 511.
4. Cf. plus haut, p. 3, n. 1.
5. Voltaire à Damilaville, le 8 février 1162.
6. Préface, p. xliv.
7. Ms. fr. 19i58-19460. Les trois manuscrits contiennent les deux lettres de Jean Meslier aux curés de son voisinage. Les mss. 19458 et 19460 ont une Table des prin- cipales 7tiatières du contenu.
8. Ms. 2231 et 2559.
9. Ms. n et 18.
10. Ms. 2558.
10 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
15 mars 1742 ', un autre à Fécamp -, qu'on donne comme écrit de la main de Diderot. J'ignore si ces extraits sont conformes entre eux. La date du manuscrit 1573 de Rouen est celle que Voltaire a donnée à l'extrait dans son édition : il est donc probable que ce manuscrit contient, avec plus ou moins de variantes, le texte de Voltaire.
J'ai examiné seulement le ms. 2558 de l'Arsenal. On lit sur le premier feuillet la note suivante :
J'ordonne qu'après moy on brûle le manuscrit. Quoique très mau- vais, il a été copié comme un manuscrit rare et précieux, fait pour n'être vu que par des personnes affermies dans leurs principes. Ce l"janvierl763. DuciiBSNE.
Et, à la fin de l'extrait, le possesseur note qu'il a été imprimé dans VEvangile de la raison (1765). Ce n'est qu'à moitié exact. La publication de Voltaire ne donnait ni VAvis au lecteur du manuscrit, ni l'Avant-propos, qui ne parut que dans la seconde édition, et encore bien réduit. Il faudrait voir si le Recueil néces- saire avec r Evangile de la raison, 1768, que cite Bengesco^ comme donnant VAms au lecteur et un Avant-propos plus étendu, suit le texte du manuscrit de l'Arsenal.
Pour l'extrait lui-même, le manuscrit donne trois chapitres qui correspondent aux quatre premiers de Voltaire. Il y a de nom- breuses différences de rédaction : partout où Voltaire, d'accord avec le Testament in extenso, écrit Christicoles, le manuscrit donne Chrétien. Tout un développement sur la conformité des cérémonies païennes et chrétiennes qui vient, dit le manuscrit, d'une disser- tation d'Ang^elo December Milanois, conservée dans un manuscrit de Baluze à la bibliothèque du Roy, manque dans l'édition de Vol- taire. En revanche les chapitres V et VI de Voltaire sont absents du manuscrit de l'Arsenal.
On a toujours pensé que Y Abrégé de la vie de Jean Meslier, qui précède l'extrait imprimé par Voltaire, était de lui. Le manuscrit de l'Arsenal fournit des raisons d'en douter. D'abord, il semble bien être antérieur à la publication de Voltaire. Puis, il fournit un autre texte. Enfin, parmi les variantes de V Abrégé de la Me, il y en a deux qui peuvent difficilement être imputées à Voltaire.
Il faisait souvent l'aumône, était sobre, et fort continent,
1. Ms. ^512 et 1573, celui-ci daté.
2. Ms. 12 (1).
3. T. Il, p. 383.
Sril I. IIISiOiriK l)K L KSPIUT l'HILOSOPIIIQL'K E> IIUKOE AVANT 1750. H
(lit lo manuscrit. (^>e « continent » trahit une {>lume ecclésiasliqiio. Voltaire impiMine :
... faisant souvent l'aumône, d'ailleurs très sobre tant sur sa bouche que sur les femmes '.
Le manuscrit porte :
Ayant néanmoins fait ses éludes, il parvint à la prêtrise sans vocilion.
Ces deux mots, qui semblent une condamnation, disparaissent du texte de Voltaire :
... Il a néanmoins fait ses études et est parvenu à la préirise.
Voltaire a retranché une anecdote intéressante de V Abrégé manuscrit. La voici (elle n'est pas d'ailleurs inédite) * :
Dans un voyage qu'il fit à Paris vers le temps que parut pour la pre- mière fois le traité de M. l'abbé Houlteville sur la religion, le P. Buffier, ami du Curé, lui proposa de lire cet ouvrage pour lui en dire son sen- timent. iM.Meslier y consentit aux conditions qu'ils le liraient ensemble. Quelques jours après, étant à dîner chez les Jésuites à la compagnie d'un jeune homme du nombre de ceux qui sont sans religion, encore plus par vanité que par principes, la conversation roula sur le traité en queslion; le jeune homme s'abandonna aux traits malins par lesquels on prétend par la raison foudroyer les motifs de crédibilité. M. Meslier répliqua d'un grand sang-froid qu'il ne s'agissait pas d'avoir de Cesprit pour se railler de la religion, mais quil en fallait beaucoup pour la défendre.
Le mot est à double entente. Il signifie, en ayant l'air de blûmer le libertin, que la religion est plus facile à combattre qu'à démon- trer que les bons arguments sont rares. Néanmoins Voltaire sup- prima l'anecdote où Meslier paraissait dans une attitude équi- voque. Il semble donc bien qu'il n'a pas écrit l'Abrégé et qu'il s'est borné à en faire la toilette ^ On pourrait se demander s'il n'en est pas de même de tout l'Extrait : il faudrait comparer son texte à celui des diverses copies manuscrites qui sont dans les bibliolhèques.
1. Éd. Moland, t. XXfV, p. 294.
2. Je ne sais où elle a paru pour la première fois. R. C. d'Ablaing van Giessenbnrg la résume.
3. Morcri, que donne le texte de Voltaire (au bas de la p. 2'.)4 de l'éd. .Moland). est remplacé dans le m.«. par Comines, que le Testament en elTet cite plus d'une foi?. — Le seigneur de Touilli/ est appelé Trouill;/ dans le manuscrit. Boulliot le nomme M. de Clairy.
12 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRA.NCE.
Je reviens au Testament complet.
Naig-eon dit que les dernières lignes de cet ouvrage étaient :
Je voudrais, et ce sera le dernier comme le plus ardent de mes sou- haits, je voudrais que le dernier des rois fût étranglé avec les boyaux du dernier des prêtres ^
C'est dans VAvant-projws de Meslier que se trouve l'idée de cette phrase, dont Diderot a tiré deux vers aussi célèbres que mauvais.
Je me souviens..., y h"t-on, du souhait d'un homme qui sans étude avait beaucoup de sens. Je souhaiterais, disait-il, que tous les tyrans fussent "pendus avec des boyaux de prêtres"^.
Voltaire avait enrôlé Meslier au service du déisme, contre le dogme catholique : il l'avait rétréci et atténué. Meslier en voulait à toutes les religions, comme à la chrétienne, à la religion natu- relle, à la métaphysique spiritualiste, enfin à tout l'ordre social, rois, grands, juges, riches. Il était athée, communiste et libertaire. Il ne ménageait pas les mots : il en voulait nommément aux rois de France. Il était vraiment féroce, et son gros manuscrit est le réquisitoire le plus copieux et le plus enragé qu'on puisse imaginer contre le trône et l'autel. Il est possible même qu'il n'en ait tant voulu aux prêtres que parce qu'ils étaient l'appui des rois. Son rationalisme ne s'irritait tant contre l'erreur et le préjugé que parce qu'ils perpétuaient l'injustice sociale.
h' Abrégé de la Vie se trompe en disant que Meslier n'a puisé ses sentiments que dans la lecture de la Bible et des Pères. Il suffit de feuilleter le Testament pour s'apercevoir que Meslier est plein de Montaigne, qu'il utilise Pascal, La Bruyère, Bayle, Gabriel Naudé, le Télémaque, et, assez abondamment, Comines et VEspio?i turc, qu'il a étudié la Recherche de la vérité et tout le système de Male- branche, ainsi que le Traité de V existence de Dieu de Fénelon, qu'il avait assez vivement annotée Le Testament contient de longues et vives réfutations des démonstrations que Descartes et les car- tésiens, Malebranche et Fénelon, avaient données de l'existence
1. Kncyclopédie méthodique, Philosophie, t. I, p. 239.
2. Ars., ms. 2558, Avant-propos de l'exlrail. Le texte est ici à peu près celui de V Avant-propos in extenso.
3. La bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire de l'ouvrage de Fénelon avec les notes de Meslier. Il s'en fit aussi des copies qui circulèrent. Cf. Préface de R. C. d'Ablaing de Giessenburg, p. xxxix. — On avait encore de Meslier des prônes manuscrits semés de hardiesses. (Doulliol, liiograpfiie ardennaise, 't. Il, p. 200 et suiv.)
SlIU I. IIISTOIHK I)L I. KSl'Itn l'HILOSOlMlIQUE KN FRANCE AVAM I ■'i !:
et (le la iierfectioii de Dieu, de la création, de la spiritualil»'- il d. riimnoilalilé de rûme, etc.
Mestier ne prononce pas, je crois, le nom de Spinosa : mais toute la partie niélapliysiquedu Testament est un cours despinosisme, tel (ju'on pouvait le faire entre 1700 et 1730. L'ôtre est incréé; les vérités sont éternelles; les choses sont |»ossil)les ou impossibles en elles- mêmes, et non par une volonté extérieure; la substance est une; le mal est nécessaire comme tout est nécessaire, etc. 11 me paraît impossible t|ue, directement ou indirectement, Meslier n'ait pas reçu son instruction philosophique de Spinosa. C'est bien là l'elTet que l'auteur de VEthique faisait aux gens du xviir siècle. Dans r.ly/.s au lecteur du ms. 2 558 de l'Arsenal, Meslier est donné comme un nouveau Messie dont Montaigne, Spinosa et Dayle ont été les précurseurs, et il est mis au-dessus de Moïse, Jésus et Mahomet, c'est-à-dire des Trois Imposteurs. N'était-ce pas inviter ceux qui lisaient le traité français des Trois Imposteurs, c'est-à- dire y Esprit de Spinosa, à voir dans l'ouvrage de Meslier la conti- nuation, l'achèvement de la doctrine de ce petit livret, et par con- séquent une expression du spinosisme?
Il y aurait lieu de faire aussi une étude attentive du Testament pour en établir le rapport à certains autres ouvrages impies qui circulèrent en manuscrit, et notamment au Militaire philosophe et aux Doutes sur la religion dont je parlerai plus loin. Il faudrait déterminer si le rapport consiste en une influence de l'un sur l'autre (et duquel?), ou dans un usage commun d'arguments puisés à la môme source.
Voltaire ne ménageait pas le style de ce curé de village, qu'il trouvait très rebutant *. On ne peut dire que Voltaire ait tout à fait tort. Jean Meslier écrit pesainment, prolixement, grossièrement. Mais il y a de l'énergie dans son ùpreté fougueuse. 11 me semble qu'il faudrait le classer dans un groupe d'écrivains qui représentent un état intéressant de la langue, du style et du goût. Tandis que le vocabulaire et la phrase, par l'action de la bonne société, de l'Académie et des grammairiens, s'épuraient dans la deuxième partie du xvii' siècle, se raffinaient, s'allégeaient, de façon qu'on passait de la manière d'écrire de Pascal et de Corneille à celle de Bussy-Rabulin, de Fontenelle, d'IIamilton, et enfin de Voltaire, il avait en France, dans la bourgeoisie et dans la noblesse, surtout en province, des gens que ce travail et ce changement n'attei- gnaient pas. On rencontre au xviif siècle, dans toutes sortes
1. Œuvres, cciit. .Molatid, t. XXVF, p. 311.
1/* ('.(VL'E UHI5T0IIIK M'fTf-BAIBE I-f SŒ.
<l'oiJVrng<;h, cl iiolanirn<;fil <lan« \(tH loltros (i i(;s fiM;moir<;s, rJo» «tylo» |)0(jr lr;»<j(iel» on «lirait, que ni Vaugola», ni Boiihour», ni la lielif; liil/;rature du grand r/;gne n'ont e%isté; ïh semblent j>rolofi-';r Hirripiernenl la phra»e de Descarte», de Chapelain, du rjîr<!i[i;il «le HicJieiieu, de Scarron, »e rattacher môme par delà cet iïiic. au franr;ai» dont Kabelais ou d'Auhigné olîrent les modèle» arliMti«|ues. Ainsi s'expliquent les incorrections, les aspérités, les encli«5V<Hrernents, les lourdeurs, les rudesses du marquis d'yXrfrenson et du marquis de Mirabeau, leur verdeur aussi, leur pilloresque et leur originalité. Je leur joindrais M, de Doisguillebert, le maré- chal (le Vfiuhan et le comte <]o. HoulainvillirTs, qui, .ivec moins de saveur, ont le môme fond de lan^Mje et le môme train de discours. Le maître du groupe, l'artiste de gônie, incompréhensible quand on l'isole, et qu'on ne le considère qu'entre Marivaux et Voltaire, c'est Saint-Simon.
Le pauvre curô Meslier, avec son parler dur, dense et cahoteux, traînant en cent redites et s'empétrant en cent détours, mais qui finit (larfois par jeter, j'allais dire par cracher, l'expression ner- veuH<; <;l forte, <;st de la môme famille '.
kc.ouU'/A H(îulefnent les derniers mots de sa première lettre aux Curés : il les dispense de « lui dire un dévot Kequiescat » ; il n'en aura pas bcHoin : «jiinnd ils liront sa \<:\\r<'., il sor.'i mort.
Je ne saurai plus proir Iovh <;e 'jik-, i: i-.-X de rej>o» ni de paix, ni ce que c'est de bien ni de mal. Il faut vivre pour le savoir. Les niorlH n'en savent |»Iiih rien.
Et le l'aHtaniciiL tomb<î aussi sur ce mot : « rien ». (^erd ii lui (ju'ahoutit l'ifiterminable défilé de ses preuves contre toutes les religions et contre les métaphysirjues spiritualistes, à la page 082 du ms. in-4" de l'ArsenaP : « Et bientôt j(î ne serai rien. « Voi(;i d'uilbîur.H l.i [»age :
Ji- w n\ j'iniaiH fait aucun crime ni aucune méctianlc ni mauvaiHe aelion. Je (iéfierais bien présentement tous les hommes de pouvoir me faire avec justice ou sujet aucun mauvais reproche, de sorte que si Je Huis injurieiiHement et indiKnement Imité, persécuté ou cnlomnii^ nprès mu motl,, ce ne sera [xiinl pour d'autre crime que pour eelui d'avoir dit ingénument la vérité, comme je l'ai dit ici, afin de vous donner à voiiH, et h tous vos semhlahles, lieu de pouvoir (si vous voulez bien vouH eriletidni) vous tirer et vous délivrer de toutes ces détestables
1. Lu Militaire philoiophê (danH »on vrai texte) également : cf. pluH loin, p. 28-2'J.
2. M». 22:n.
Sim L IIISTOIIIK l»K I. liSI'im IMIILOSOIMIIQUE K!1 FRANCE AVANT 1750 I .
cnours, Kuptu-slilions el al»iis rlans l(>S(|mîU vouh (Ur» m iniHrrrtbliîmoul |t|(»tiK<''H. (l'i'Hl la forn! tUi lu vorih' <|iii rno Ta fnil dire, el ce ii'e^l i|ih: la liaiiio (lo l'injuslifc, do l'imposlure, do la lyrantiio et de toute autro ini(|uiir> <|iii inn fait parlir ainsi...
Apr<"'s cela, que l'on on prn.sc, (jnn l'on en .juge, que l'on en dise cl (pie l'on en fiisHe loiil eo qu<! l'on xondra dan» lo monde, je no m'en emharrasHO mière; que les hommes s'accommodent et qu'il» se gou- vernent eommo ils veulent, qu'ils soient sages ou qu'ils snient Tou», (|u'ils soient hons ou (|u'ils soient méeliants, ({u'iis disent ou (|u'il8 fassent niênjo de moi tout vv. (pi'ils voudront après ma mort, je m'en soucie Tort peu. Je ne prends dcjù presque plus de part U ce qui se Tait dims le inonde; l(»s morts, avec loHcpiels je suis près daller, ne s'em- barrassent plus de rien, ils ne se mêlent [plusj de rien et ne se sou- cient plus de rien. Je finirai donc ceci par le /tV/t : aussi ne suis-je guère plus qu'un rien, et bientôt je ne serai rien'.
VA voiei elioz co eiiré i\o village, nvanl 1729, une tdocjuence de rlul. de {)'•) :
Où sont ces généreux meurtriers de tyrans que l'on a vus datis les siècles passés? oi'i sont les Hrutus et les Cassiua? oQ sont les généreux meurtriers d'un (îaliKula el tant d'autres? où sont les PubliiMda? où sont ces généreux délenseurs de la liberté {)ubli(|ue, (jui eliassaient les rois el les tyrans do leur patrie et qui donnaient licence ft tout parti- culier de les lucr?... Mais, à leur défaut, (Ui sont les Jacques Clément et les Itavaillae de notre France? Que no vivent-ils cn<;oro, ces généreux meurtriers de tyrans! Que ne vivent-ils encore dans nos jours pour assommer ou pour [)oignardor tous ces détestables monstres el ennemis du genrti humain et pour délivrer par ce moyen les peuples de leur tyrannie.... !
Mais non, ils ne vivent plus, ces giands honmies! on ne voit plus de ces Ames nobles el généreuses qui s'exposaient k la mort pour le salut de leur patrie, et (]ui aimaient mieux avoir la gloire de mourir géné- reusement (pu; (lavoir la honte el lo déplaisir do vivre lùcheujont'...
Kt il llétrissttit, do la mùme ardeur enragée, tous les serviteur» des tyrans, juges, magistrats, intendants, gouverneurs, conunan- (iaiits des armées, officiers ot soldats,
... sans parler encore d'une inlltiilt' d'autres canailles ou commis do bureaux, do contrôleurs, do malUMicrs, (l'archors, «le gardes, de sergents, de greffiers et do recors, qui tous, comme des loups alTnmés, no clier(;lient (pi'fi dév(U'or la proie, et n'aiment (pi'à piller et lyrnn- niser les pauvres peuples sous lo nom el l'aulorilé du lloi en exécutant rigoureusement sur eux les |>lus injustes ordres, tantôt par exécutions,
I. I>. lt80-«82.
J. Mu. 2231, p. 9l)0-058.
16 REVUE D HISTOIRE LliTKRAIUE DE LA FRANCE.
tantôt par confiscation de leurs biens, et ce qui est encore plus odieux, souvent par emprisonnement de leurs personnes el par toutes sortes de violences et de mauvais traitements, et enfin par le fouet, par la peine des galères, et quelquefois même par une mort honteuse qu'ils leur font soudrir^
Il exhortait le peuple à l'extermination de tous les tyrans :
Quelles sont ces orgueilleuses nations dont est dit dans les mêmes livres^ que Dieu fera sécher les racines? Ce ne sont autre que ces fîères et orgueilleuses noblesses qui sont parmi vous, qui vous foulent et qui vous oppriment. Ce ne sont autres que tous ces officiers de vos princes el de vos rois, tous ces fiers intendants et gouverneurs de villes ou de provinces, tous ces fiers receveurs des tailles et impôts, tous ces fiers maltôliers et commis des bureaux, et enfin tous ces superbes pré- lats et ecclésiastiques, évêques, abbés, moines, gros bénéficiers et tous ces autres ecclésiastiques, aussi bien que tous ces messieurs, dames et damoiselles, qui ne font rien que de se diverlir dans le monde, et se donner toutes sortes de bon temps, pendant qu'il faut, vous autres pauvres peuples, que vous vous occupiez jour et nuit au travail, et que vous portiez tout le poids du joug et que vous soyez chargés de tout le fardeau de l'état. Ce sont là, mes cliers amis, ce sont là les vraies nations superbes dont vous devriez bien faire sécher les racines^....
On comprend que Vollaire n'ait pas jug^é bon d ' « extraire » du Testament cette Carmagnole anticipée. Mais le pauvre curé fut ainsi frustré de la revanche qu'il espérait. Il s'était tu toute sa vie : il avait fait son devoir de prêtre extérieurement, en savourant l'espoir qu'un jour sa pensée secrète irait jusqu'au peuple, le désabuserait des superstitions et lui donnerait le cou- rag^e de jeter à bas tous ses tyrans. Et ses Pensées, si soigneusement consignées dans trois exemplaires, ne descendaient pas jusqu'au peuple, ne servaient qu'à l'amusement de quelques riches ou nobles lettrés qui pouvaient en payer gros la copie. Et l'un des meilleurs parmi ceux qui voulaient du mal aux prêtres et aux rois, ne laissait filtrer que quelques rayons de la lumière, dont elles pouvaient inonder les esprits. Voltaire bâillonnait la voix révolutionnaire du bonhomme Meslier, et grimait ce farouche athée en prêcheur anodin d'un déisme bourgeois qui ne pouvait empêcher la bonne compagnie de dormir et de dîner.
Si à Meslier et à Cuppé on joint seulement le P. Buffier et le P. Le Gourayer, on aura une idée de la façon dont l'esprit philoso-
1. P. 939.
2. « Ces prétendus saints et divins livres », p. 966.
3. P. 966-967.
suit MIISTOIRË DE L ESPRIT PHILOSOPHIQUE EN FRANCE AVANT 1750. 17
phiquc a louclié le clerg^é dans les [irtMiiières années «lu xviir slr-cle. Le inouvemenl va du 1*. lUilTier, d'orlljodoxi<; intuele, jusqu'à l'athée Meslier : entre cette extrême droite et cette exlrôine gauche, Cu|>[>é et lo Courayor, a[)|)li(nianl loiir raison an do'rme et à l'his- toire de l'Kglise, construisent des nouveautés téméraires '.
III
BOULAINVILLIERS.
Venons nuiinlenant aux laïques. Je ne m'arrêterai pas long- temps au comte de Boulainvilliers, déjà bien connu, mais que l'on regarde trop comme une exception singulière : il est tout au moins chef de chœur, et représentatif d'une assez nombreuse catégorie d'esprits-.
11 ne parut de son vivant qu'une lettre d'Hippocrate à Damagète (Cologne, nOO). En 1730 fut imprimée sa Vie de Mahovxel (IISO) ; n'oubliez pas que Mahomet est le troisième des grands ImposteurSy mais le plus sympathique, comme aidant à détruire les deux autres.
En 4731, Lenglet-Dufresnoy publia la Réfutation des erreurs de lienoil de Spinoza, par M . de Fénelon, archevêque de Cambrai^ le P. Lamy Bénédictin, et Boulainvilliers, avec la Vie de Spinoza écrite par Colerus, augmentée de beaucoup de particularités tirées d'une vie manuscrite de ce philosophe faite par un de ses amis (in-12, Bruxelles). Titre politique et astucieux : Fénelon et Lamy avec leurs réfutations écourtées ne servaient que de couverture et de passeport à l'exposé de Boulainvilliers, qui ne s'était proposé que de mettre le système de l'Etique de Spinosa dans tout son jour, en laissant à d'autres le soin de le combattre\
Enfin en 1767 parut, à la suite des Doutes sur la Religion, W'inalgse du Traité Ihéologi-politique de Spinosa.
Le premier des deux écrits spinosistes de Boulainvilliers courut en manuscrit, avant et après l'impression.
La prétendue Réfutation s'intitule le plus souvent dans les co-
1. Le p. Caslel el l'abbé Pluche représenteraient la curiosité scienliTique dans l'orthodoxie.
•2. On lira sur lui avec profit l'excellente Intorduction nnise par .M. Colonna d'Istria à une traduction inédite de VÊthique de Spinoza, qu'il croit pouvoir attribuer à Boulainvilliers (Paris, 1907, in-8).
3. J'ai indiqué l'esprit du livre dans une leçon de Sorbonne dont la Reoue des Cours du 16 avril 1908 a reproduit la substance.
Rev. d'hist. littêr. de la France (19" Ann.). — XIX. 2
18 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
pies Essai de métaphysique dans les principes de Spinosa, ou d'un titre analogue et aussi franc : il y en a deux copies à la Bibliothèque Nationales deux àl'Arsenal-, deux àlaMazarine^ Elle est accom- pagnée en général de la même Vie que dans le volume de 1731 : mais la rédaction de la Vie est parfois bien abrégée % surtout pour la seconde moitié.
Le titre du ms. 2236 de l'Arsenal porte qu'il a été « copié sur l'original de l'auteur au mois d'août 1712 ». L'ouvrage, à ce que nous apprend la Préface, avait été commencé avant 1696, et fut terminé postérieurement à 1704, après l'apparition des œuvres posthumes de Spinosa.
L'analyse du traité Théologi-politique est, d'après la même Pré- face, antérieure. J'en ai trouvé à Paris un seul manuscrit".
Un manuscrit de la bibliothèque de Montivilliers contient une Promenade de Cléobule qu'une note écrite à l'intérieur de la cou- verture attribue à Boulainvilliers. Ni Barbin, ni Quérard ne connaissent cet opuscule, que je n'ai pas vu®.
Ils ont ignoré aussi les Recherches curieuses de philosophie dont la Bibliothèque Nationale possède un manuscrit, et que le cata- logue donne, je ne sais sur quel fondement, comme attribué à Boulainvilliers '.
Voici le titre exact de l'ouvrage :
Recherches curieuses de philosophie ou Dissertation sur les prin- cipes des choses naturelles, dans laquelle, par le secours d'une méthode nouvelle, on traite de la génération des hommes, des ani- maux, des arbres, des plantes, de la formation du monde et de sa durée, des causes des vents, du tonnerre, de la foudre, de l'esprit, du raison- nement.
ParT. S. J. F.
Imprimé à Londres aux dépens de la Compagnie, 1713. Traduit en 1714.
L'ouvrage, qui débute par un vif éloge et une critique très libre de Descartes, se rattache au groupe nombreux des écrits de tout genre qu'on a essayé de réduire à la méthode cartésienne. L'auteur
1. Ms. fr. 9111 et 12242-12243.
2. Ms. 2235 cl 2236.
3. -Ms. 3558 et 3560 -. — Le texte de 3560 2 parait abrégé et incomplet. 11 est suivi d'une critique en forme de lettre sur les effets du système. La Vie manque.
4. Ainsi dans le ms. B. N. fr. 12242.
5. Ms. 1198, Dissertation sur l'Écriture sainte et les prophéties, par .M. de Bou- lainvilliers.
6. Ms. 15-16, t. I. 1. Ms. fr. 9101.
SL'Il l.'lllSTOIIti: l)K l.'KSl'Un l'IIfLOSOPHIQUE EN FRANCE AVANT 1*50. 19
y pose, ,i la promièro |)aj,'e, les définitions et un axionn'. Il yiiéfend la fi^énération spontanée. Il est libéral en politi«jue autant que hardi en science et en métaphysique. Le chapitre le jilus dang^e- reux pour le temps est le chapitre XIX : De la cause de l'enlen- demenl, de la sagesse, de la raison et de la science. Tout est venu du jeu des organes, du stimulant des besoins, et de l'expérience accu- mulée. Helvétius n'aura rien à inventer.
Il est possilde que Boulainvilliers ait j)ossédé ce manuscrit : il recherchait les ouvraj^es hardis. Hien n'autorise à croire qu'il en soit l'auteur '. J'ignore aussi s'il y a réellement un original anglais, si les dates assignées sont véritables, ou si ce ne sont là encore que fictions de prudence.
IV
Le Tuaiti'; des tuois imposteurs, le comtk \*\: Pi.ki.d ET LE CURÉ Guillaume.
En deiiors de l'exposition de Y Ethique, le plus important des ouvrages authentiques ou supposés de Boulainvilliers est celui que Barl)ier mentionne sous le titre suivant :
La Vie et l'esprit de M. Benoit de Spinosa. s. 1., 471U, in-8 : qui fut réimprimé en 1721 sous le titre De Tribus imposlorihus, à Francfort-sur-le-Mein, in-4 -.
La Biblothèque Nationale et l'Arsenal contiennent chacune une copie de V Esprit de Spinoza^; la Mazarine le possède sous le titre de Traité des Trois Imposteurs^. Je pense que c'est aussi cet ouvrage qui est conservé àFécamp^ Je ne sais pas si le ms. de Chàlons-sur-Marne "^ donné comme traduit du latin, et précédé d'une dissertation qui attribue le traité à l'Empereur Frédéric II,
1. L'ne noie (p. 133) où il esl question de la mine de Noyers en Touraine, f.eul- eile servir à relrouver l'aulcur, ou plutôt l'un des possesseurs du manuscrit?
2. 11 ne laut pa* confondre cet ouvrage spinosiste rédigé en français avec le traité latin et déiste Df Tribus linpostoribii'i, faussement daté de 1598 et imprimé seule* ujcnl vers 1753 (Cf. la notice de Philomneste Junior, c'est-à-dire G. Brunet, dans l'édition donnée par J. Gay en 1861).
3. 11. N., ms. ff. 12243; Ars., ms. 2236.
i. Ms. Il',t3. On trouve dans ce manuscrit un .\.vis au lecteur en latin et une lettre latine de Frédéric 11 à Othon de Bavière (avec traduction des deux pièces), une note où l'auteur dit avoir reçu de l'abbé Nicaise Vannée passée 109.1 une dissertation de La.Monnoye relative au traité, une dissertation qui est la Lettre afiirmant l'existence de l'ouvrage en réponse à La Monnoye, et enfin le Traité qui. en treize chapitres, donne la même matière que les autres copies. La note pourrait bien originellement provenir de Boulainvilliers. La dissertation est celle qui fut imprimée en 1716 : elle est postérieure à 1706.
5. Ms. 24-25.
6. Ms. 200.
20 REVUE D HISTOIRE LITTERAIRE DE LA FRANCE.
contient le traité spinosiste qui n'exista jamais qu'en français, ou une version française du traité déiste en latin qui a paru sous le même titre. Cependant je le croirais volontiers identique au ms, 1193 de la Mazarine.
J'ai analysé ailleurs* le traité spinosiste qui parut en 4721-. Les manuscrits de l'Arsenal et de la Bibliothèque Nationale donnent (du moins en gros) les mêmes chapitres et le même texte.
Boulainvilliers est-il l'auteur du traité? Il l'a certainement possédé; et il est curieux qu'il ait laissé constituer des copies comme celles de la Nationale etdelArsenaP où son Essai de méta- physique est encadré dans les deux parties de la publication de 1719, précédé delà Vie et suivi de l'Esprit de Spinosa. La question serait tranchée si l'on pouvait sans scrupule donner autorité à la rubrique du ms. 2236 de l'Arsenal : « copié sur l'original de Vau- leur ».
Prosper Marchand, qui avait vu plusieurs copies de l'ouvrage en Hollande et en Allemagne', affirmait qu'il « courait le monde en manuscrit depuis quarante ou cinquante ans'^ », donc depuis 1706 ou 1716 ^ Cela ne va pas contre l'attribution ou Boulainvilliers, puisque l'ouvrage fut copié chez Boulainvilliers en août 1712'.
Mais Prosper Marchand croyait pouvoir, d'après une copie manuscrite, l'attribuer à « M. Vrœse, Conseiller de la Cour de Brabant à la Haie, dont Aymon et Kousset corrigèrent le langage ' ». Nous ne savons pas davantage quelle autorité mérite l'indication recueillie par Marchand : il serait possible qu'il fallût en restreindre l'applicaton à la Vie, et que V Esprit fût d'une autre main, Boulain- villiers ou autre.
Si j'osais fonder une conjecture sur le manuscrit H93 de la Mazarine, je supposerais que Boulainvilliers est l'auteur de la note®
1. Leçon résumée dans la Revue des Cours du 23 décembre 1909.
2. Il y a huit chapitres dans VEspvit et Spinosa, neuf dans nos manuscrits, bix dans le De Tribus Imposloribus. Le chapitre deuxième de VEsprit est réparti sous dea.x titres dans les manuscrits. Le chapitre troisième du De Tri/ius Imposloribus correspond à trois chapitres de VEsprit et de nos manuscrits. La copie de la Mazarine donne les T7'ois Im) osleurs en treize chapitres.
3. Je parle des n°' 12242-3 de la B. N. et 2236 de l'Arsenal. Dans le ms. 2235 de l'Arsenal VEsprit de Spinosa manque.
4. Dictionnaire historique, 1758, art. De Tribus imposloribus, t. I, p. 223 n. ij. Ibid., p. 324.
6. Prosper Marchand mourut en 1136. L'auteur de la dissertation en réponse à La Monnoye affirme l'avoir vu et traduit à Francfort en n06. (Cf. Maz. Ms. Iiy3- et Pr. Marchand, Dict. hist., t. 1, p. 322.)
7. Ars., ms. 2236.
8. Dict. hist., t. 1, p. 325.
y. Celte note n'est pas signée. Je n'ai d'aulr.^ fondement pour l'attribuer à Bou- lainvilliers que sa curiosité de pareils ouvrages. Et c'est peu. Je ne proposerais pas d'hypothèse, si la discussion d'explications aventureuses n'était utile pour pro-
SUR I, IIISTOIIU'; DK I, KSI'UIT IMIII.OSOPIIIQUK EN FIUNCE AVANT 1750. 21
(jui (lit avoir reçu la dissertation do La Moniioyo; que convaincu par colni-ri on 1(î9."{ do la nori-oxistenc(; du Traité des trois Impos- teurs, il acquit un peu plus tard (après IKMJ) la dissertation (unirai ro avec l'écrit lui-môme et la lettre de Fn'îdéric II, à nudiis (|ue co ne soit lui qui se soit atnus<^ à remplir un titre vacant et s(!'diiisant, si conforme à ses id(ies. Hemarqucz comment sont composés certains manuscrits ', dont l'un fut copié chez lui dès 1712 - : Vie de Spinosa; Essai de métaphtisiquc dans les principes de Spinnsa; Esprit de Spinosa'K II semble que l'on ait voulu constituer ainsi un véritable cours de spinosisme. Dans le manuscrit H93 de la Mazarine, au contraire, ï Esprit est séparé à la fois de la ]'i/' et de VPJssai : ou peut se demander si ce n'est pas l'élat le plus ancien de Y Esprit, qui n'y est appuyé que de ses pièces justificatives (vraies ou apocryphes). Enfin dans les imprimés la \'ie et V Esprit sont réunis : ne serait-ce pas de chez Houlain- villiers que le manuscrit serait venu aux éditeurs? Il aurait retenu VEssai par prudence, comme accusant trop nettement son auteur. On pourrait aussi bien penser qu'il le retenait, parce que cet écrit était le seul qui fût de lui. De qui serait donc VEsprifi Je l'ignore. Mais je ne vois aucune raison de l'attribuer au môme auteur que la Vie. Les deux ouvrages ne semblent pas être arrivés à Boulain- villiers par la même voie.
Toutes ces conjectures sont fort en l'air.
A propos du traité des Ti^ois Imposteurs, le marquis de Mirabeau dans sa Vie inédite du Comte de P/e/o' conte une anecdote curieuse :
Plelo ^ et cinq ou six de ses amis pensèrent dans ce lemps-là être enveloppés dans une affaire d'une espèce singulière. Un pauvre curé de campagne ennuyé et semblable au cerf ingrat qui rongeait la vigne qui l'avait mis à couvert de la poursuite des chiens, se divertit à
voquer les recherches d'où souvent la vérité sort. — On lit au litre de l'ouvrage «lans le même ms. : « Par Mercier de Compiègne. Cet ouvrage a été imprimé en 1796, in-8, sous la fausse date Philadelphie. • Confusion grossière d'un possesseur tardif du ms. : Mercier de Compiègne n'a été en 1796 que l'éditeur de l'écrit.
1. B. N. fr., 12242-12243; Ars., 2236.
2. Ars., 2236.
3. Le marquis de .Mirabeau a certainement utilisé la vie manuscrite de Plelo par le chevalier de la Vieuville dont s'est servi M. Rathery dans son ouvrage : Le che- valier de Plelo. un gentilhomme français au XVIII" siècle, 1876, in-8. Mais M. Hathery n'a pas connu l'écrit du marquis. Le passage que je cite n'a [tas sa source dans la Vieu- ville; aussi le fait qui y est conté a-t-il échappé à .M. Hathery. Dans le ms. autographe, le passage couvre les larges marges des pp. 56-61 ; c'est une addition qui provient d'informations recueillies après l'achèvement ou au cours de la première rédaction.
i. Arch. Nat., M 336, doss. IV, Brehan ' : Vie de Louis-Roberl-Hippolyle de Brehan, comte de Plelo. — C'est le manuscrit autographe. Il existe aux archives deux copies de cette vie : M 356, doss. IV, Brehan -, et M 783 ". J'appellerai ces trois manuscrits A(=356«), B(=356 2), C(=783«i). B a été copié sur A; et C semble dérivé de B.
22 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
remplir le titre de ce livre imaginaire dont on a tant parlé : De Tribus Impostoribus. Son ouvrage était divisé en trois parties : la première détrônait Moïse, la seconde perdait le respect dû à la sacrée personne de Notre Seigneur Jésus Christ \ et la troisième maltraitait Mahomet. Moïse et Mahomet n'étaient cependant là ^ qu'en faveur du titre; mais quant à la seconde personne de la Trinité, il l'avait prise dans la plus sincère aversion; il se donnait une peine horrible pour prouver que deux et deux sont quatre ^, et * que trois ne sauraient faire un. 11 étalait une très grande érudition, mais fort mal digérée, et, en tout, ce livre est plutôt un fatras dont on pouvait tirer de bonnes choses qu'un livre '' curieux par lui-même. Dans ces matières-là le raisonnement suffit, un malheureux mécréant a le même désavantage papiers sur table, qu'aurait un enfant trouvé qui voudrait disputer des titres avec un homme d'une maison fort ancienne ^.
Monsieur Guillaume, muni de ce bel ouvrage et de l'espèce de mérite qu'il fallait pour l'avoir composé, s'était répandu ' dans Paris, où il prenait le plus court chemin pour arriver au fagot. 11 avait commu- niqué son livre à plusieurs personnes, et cachait encore plus mal ses sentiments dans la conversation. Plelo curieux en entendit parler, il voulut voir le * livre et l'auteur, il ^ eut encore l'imprudence de com- muniquer la trouvaille qu'il avait faite à plusieurs personnes, et finit par tenir des espèces de conciles ^° chez lui à jour marqué où M. Guil- laume était le président. Je " doute que pas un acquît en ce lieu de quoi orner le procès-verbal de sa canonisation. Hommes impies, la main de Dieu d'Israël va s'étendre sur vous; mais que faire à des gens sur lesquels l'esprit infernal a soufflé son poison? Les malheureux regardaient la foudre comme une vapeur de la terre cuite par le soleil, ils allaient jusques à nier les miracles, disaient que ce qui l'est pour nous serait une puérilité dans l'être souverain, que Moïse faisait tourner la baguette quand il désaltéra le peuple circoncis, qu'il fit passer la mer Rouge pendant '^ le reflux, que Lazare était convenu avec ses sœurs, lesquelles '^ M. Guillaume prétendait avoir surpris en flagrant délit, qu'il ferait le mort, pour devenir la seconde ** personne
1. BC attaquait [J.-C.].
2. C omet là.
3. On reconnaît ici le mot du don Juan de Molière, et l'on peut s'y assurer que cette formule est moins une expression de foi rationnelle dans la méthode des mathématiques, qu'une déclaration particulière de l'absurdité du dogme de la Trinité.
4. A mais biffé et remplacé par et.
o. A bien digéré et en tout mois biffés.
6. BG omettent te passage II étalait — fort ancienne.
7. A jeté biffé.
8. C ce.
9. C et [eut].
10. B C, concile
11. A et [je] biffés.
12. A le flux et biffé.
13. A que biffé.
14. A écrit segonde.
Si;U 1. HISTOIIIE DE L ESI'HIT l'HlLOSOPHIQUK EN KBANCi; WWl 17, n. j:|
d'un iniracle, et (|u'il se plai^Miil im'rne, en sortant, de riiiiiuidilê du caveau, qu'elle lui avait donné un rluunatisme. Ils voulaient énerver jusques ce fameux prodige qui a édifié toute la chréliennelé, et que j'ai vu ^ravé sur lanl de tabernacle-', lorsque des juifs ayant poignardé une hostie, il en jaillit du sang dans la rue, devant le(juel des mulets qui passaii'nt se prosternèrent. Un des pères du concile soutint qu'il n'était tombé qu'un mulet (jui depuis Ionj,'temps avait la jambe arquée; mais un autre plus malheureux encore prit le parti dt! nier le tout. Quoi qu'il en soit, en attendant le jugement divin, ils prenaient le parti de se faire vivement éclairer par les hommes '.
M. Guillaume -, tlatlé de se voir accueilli par gens ' de cette espèce, s'en vantait assez hautement, et M. Moncrif * qu'ils y recevaient aussi allait dans les maisons raconter le " sujet de leurs assembhîes, et nom- mail les gens dont elles étaient composées.
iM. l'abbé Couet, aussi mécréant qu'eux, mais au par sus scélérat et hypocrite *, en fut faire sa cour à M. le Cardinal. Heureusement pour tous les pères du Concile, M. de Maurepas, beau-frère de Plelo, a le district de Paris. Le Cardinal lui parla du sieur Guillaume comme d'un homme dangereux qu'il fallait faire arrêter, et lui dit qu'il se tenait des assemblées chez Plelo, dont le gouvernement avait tout autant de sujet de prendre ombrage, ajoutant qu'il n'entendait pas de ' raillerie là-dessus \ M. de Maurepas, Ihomme de France qui a la repartie le plus à la main, lui répondit sans s'étonner qu'il était vrai que la curio- sité avait porté M. de Plelo à voirie livre de M. Guillaume, mais que' gens dont la foi n'était pas suspecte avaient vu '" cet ouvrage " sans en vouloir faire mauvais usage, en particulier Son Éminence, d'entre les mains de laquelle il sortait quand il avait passé dans celles de Plelo. Sur ** cela le Cardinal '' se radoucit et lui dit de ne ** point parler de ce qu'il lui avait dit. Mais il fut sur-le-champ à Paris avertir Plelo. Dieu sait l'alarme qui fut dans le quartier. Chacun commença par mettre ses papiers à couvert, et ceux du Concile furent portés chez La Chevaleraye "^ qui les a encore. Il fallut ensuite chercher le sieur Guil- laume; Plelo le rencontra heureusement au I-uxembourg et lui donna
1. BC omettent la page je doute — les hommes.
2. BC Noire curé.
3. BC des [gens].
4. AB écrivent Moncrift. — C, Mongrift.
5. A le nombre el bi/fvs.
6. B rt les mots aussi — hypocrite, mais ils sont biffés : C les omet.
7. BC omettent de.
8. BC sur cet article.
9. A ce livre avec biffés.
10. A eu biffé.
11. A entre les mains biffés.
12. BC à [cela].
13. A écrit le C.
14. A n'en (en biffé).
15. Ce nom est biffé et rendu illisible dans A.
24 REVUE D HISTOIIIE LlTTÉnAIRE DE LA FRA>CE.
l'alarme si chaude qu'il crut voir ' déjà les fagots assemblés autour de lui. 11 courut à Fresne sa paroisse, célébra la Sainte Messe pour demander les lumières du Saint Esprit ^ et fît ensuite un incendie général de tous ses papiers, à la réserve de quelques-uns sur lesquels il avait fait des notes pieuses. A peine ce petit ordre était fini que la maréchaussée environna sa maison, « Eh! qu'a donc fait notre Curé?» disaient ses paroissiens étonnés : car il était d'ailleurs attentif à ses devoirs, charitable, réglé dans sa conduite, et ^, à cela près qu'il ne croyait pas en Dieu, c'était le meilleur prêtre du monde. Mais certain de sa besogne, il répondit avec assurance à * la Bastille où il fut con- duit; il » en sortit enfin privé seulement de sa cure, et " l'on l'envoya dans le fond d'une province avec un bénéfice simple. 11 appartient bien aussi à un manant de Curé de se donner les airs d'être incrédule.
Je me suis demandé ce qu'il y avait de vrai dans cette histoire. Elle paraît confirmée par les Archives de la Bastille. Etienne Guillaume, curé de Fresnes, entra à la Bastille le 13 avril 1728 et sortit le 13 février suivant. Il dut résigner sa cure et s'en aller en exil à l'abbaye d'Hyvernaux près de Brie-Comte-Robert ^ On ne trouva chez lui qu'un traité philosophique du ministre Poiret, et quelques pièces facétieuses. « Il n'est point arrêté pour jansénisme, mais pour athéisme », notait le lieutenant de justice Hérault*. Ses paroissiens le regrettaient et le réclamèrent en vain.
On croira, si l'on veut, que le curé Guillaume fut l'auteur du Traité, qui était évidemment une copie plus ou moins altérée de Y Esprit de Spinosa. Mais le passage est fort curieux en ce qu'il nous fait pénétrer dans une petite chapelle spinosiste. On y voit se rencontrer, entre 1725 et 1728, un curé du village comme ce Guillaume, un bel esprit comme Moncrif, et un gentilhomme comme Plelo, pour déguster ensemble l'athéisme. Ce témoignage fait pendant à celui de Duclos sur les réunions du café Procope où l'on médisait de M. de l'Être. Mais les assemblées tenues chez Plelo devaient être plus libres encore, étant plus secrètes.
Un manuscrit fort analogue et peut être identique au fond à VEs- pril de Spinosa et au Traité des Trois Imposteurs, est signalé par
1. A avoir (a biffé).
2. BC il y dil la messe (C porte le texte de A biffé et remplacé par la variante), •t. C omet et.
4. UC dans.
5. A et [ilj.
6. BC omettent et.
1. Funck Brenlano, Les Lettres de cachet à Paris, 1903, p. 232, n" 3037 et 3038 (B. A. 12nc-12479 et 12551). — Fr. Ravaisson, Archives de la Bastille, l. XIV, p. 197-201. 8. Arcfiives de la B., t. XIV, p. 200.
Sl'lt l.'lllSKHUK IH; I. KSI'KIT PHILOSOPHIQUE EN FRANCE AVANT 1750. S.
Prospor M.ucliiunl, <|iii l'avait vu dans la Bildiollièque «lu baron de lloliciidorlT'. Il en donne ainsi le litre :
TiiEopuuASTUS uKiJiviVL's, sive de ils /juxàicuntur de Dits, de mundo, de religione, de anima, de inferis et dœmonibus, de vila secundum naturam el de cnnicmnenda morte : opna ex Philosopliorum opinio- niOus conslructnm el doctissimis theologis ad diruenduin propositum.
Quelques écrits conservés dans deux recueils manuscrits de la niMiothèque Mazarine nous sont donnés comme des fragments de cet onvrag-e. Un morceau intitulé : Dks miracles, est prétendu traduit d'un chapitre du Theopliraslusredivivus. Un autre s'annonce comme une traduction des quatre premiers chapitres du môme livre-. Un troisième, intitulé l'Amk mortelle, ou réponse aux objec- tions que font les partisans de son immortalité, est également donné comme traduit du Theophraslus redivivus '.
Si ces allégations d'origine sont exactes, il exista un Theophrastus redivivus tout à fait différent de l'Esprit de Spinosa. Mais sont-elles exactes? L'un de ces morceaux^ n'est autre chose qu'un des écrits qui ont été mis sous le nom de Mirabaud^ Il serait utile d'exa- miner de prés les rapports de tous ces morceaux manuscrits ou imprimés.
Un officier de marink philosophe.
Naigeon publia en 1768 un ouvrage intitulé : Le Militaiue phi- losophe, ou Difficultés sur la religion proposées au R. P. Male- hranche, prêtre de VOratoire, par tin ancien officier. Londres, MDCCLXVin.
« Il composa cet ouvrafçe, dit Quérard, d'après un manuscrit qui por- tait le second litre : le dernier chapitre est de la main du baron d'Holbach. »
Naigeon dit lui-même, dans son Avertissement, que l'ouvrage « existait depuis fort longtemps en manuscrit dans les Bibliothè- ques des curieux », et qu'il l'imprime « d'après une copie prise sur un manuscrit très correct, provenant de l'inventaire de feu M. le Comte de Vence ».
1. Dict. kisL, t. 1, p. 325. .article Imposloribus {De Tribus), noie R.
2. Maz. ms. 1195 (1 el 3). 3 Maz. ms. 1189.
4. Maz. ms. 1195 3.
5. Les opinions des ancieni sur les Juifs. Voyez plus loin, dans le prochain article.
26 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
La bibliothèque Mazarine possède une copie' qui porte le titre indiqué par Quérard. Naigeon n'a pris qu'une partie de l'ouvrage, la première, enl'écourtant beaucoup. Le texte imprimé correspond aux pages 4 à 125 du manuscrit. Les 21 vérités qui y sont pré- sentées sont réduites par Naigeon à 48, ou plutôt à 47, car la dix- huillème vérité du Militaire philosophe est le chapitre nouveau rédigé, selon Quérard, par d'Holbach, et elle a pris la place de la 2r vérité du manuscrit qui avait pour titre : « La profession de quelque religion factice que ce soit est criminelle ».
La Préface, que Naigeon a retranchée, donnait quelques vagues indications sur l'auteur, en avertissant qu'on avait supprimé ou changé dans la copie tout ce qui aurait pu le faire reconnaître. En effet, un autre manuscrit de la Mazarine % qui est composé de frag- ments détachés du même ouvrage, donne quelques renseignements complémentaires : ce recueil de morceaux a dû être fait sur l'ori- ginal ou sur une copie fidèle.
Nous apprenons, tant de l'un que de l'autre de ces manus- crits, que l'auteur était un homme de guerre ^ plus exactement officier militaire dans la marine \ qu'il avait une grosse famille, et qu'il a laissé une veuve ^; qu'il avait un fils au siège de Barce- lone pendant qu'il écrivait"; qu'il écrivait donc en 1744"; qu'il avait été tonsuré en sa jeunesse^; que dès l'âge de sept ans, mené en pèlerinage par sa mère à Notre-Dame des Ardilliers, il avait été tout à fait désabusé "; qu'il a été dévot et débauché *"; qu'il a servi dans les dragonnades", étant lieutenant*-; qu'il est allé à Goa, où il a vu la maison des Jésuites *^
1. Ms. 1163.
2. Ms. H97, intitulé : Sisteme de religion purement naturelle et objections contre le christianisme adressées au P. Malebranche par M. , officier militaire dans la marine. — Le ms. 1192(2) paraît être identique à 1197.
3. Ms. 1163, Préface.
4. Ms. 1197, titre, et p. 74. — J'entends par officier militaire, non un marin, mais un officier d'un des régiments de la marine.
5. Ms. 1163, Préface,
6. Ms. 1197, p. 36.
7. Barcelone fut assiégée par les Français en 1697 et 1714, et par les Anglais en 1706. L'expression : « mon fils qui est devant Barcelone » prouve qu'il ne faut penser qu'aux sièges de 1697 ou 1714. II faut s'arrêter à la date 1714, parce que l'ouvrage parle (p. 60 du ms. 1163) d'un tombeau de saint à Amiens où affluaient les ofTrandes, et qui fut trouvé vide en 1701. Naigeon met à la fin du Militaire
philosophe la date suivante : A L , le 18 mars 1711. L doit être Lorient, si
l'auteur est un officier de la marine. Quant à la date 1711, iNaigeon a pu mal lire un 4 dans un ms., ou mal corriger les épreuves du livre.
8. Mil. phil., p. 19; ms. 1103, p. 7.
9. Mil. phil., p. 20; ms. 1103, p. 7.
10. Ms. 1163, lettre servant d'Introduction.
11. Ms. 1163, p. 9; Mil. phil., p. 21.
12. Mil. phil., p. 21, note.
13. Ms. 1163, p. 80; Mil. phil., p. 114.
SUIl L IIISTOIUK l)K 1. KSPIlli l'HILOSOPHIQLE KN FRANCE AVANT 1750. J:
Il affiiMiie, dans la lettre qui sert d'Introduction, n'avoir lu ni S|>iuo.sa, « ni aucun livre de pareille espèce, ni des sociniens ni des déistes » : pas niùme Lucrèce '.
Le recueil des fragments du m s. 1197 paraît avoir été constitué vers 1730 au plus tôt".
L'ouvrage tel qu'il se présente dans le ms. 1163 est énorme. Il se compose de quatre parties : 1" un premier cahier contenant « ce qui m'a fait ouvrir les yeux », où est fait un Examen général des religions factices (c'est le Militaire philosophe); 2" une Réfulalion de la Foy, dont la (in annonce un Ëxumen de la reli,ion ^• 3" cet Examen, plus dialectique et philosophique qu'historique et critique, et qui porte successivement sur les preuves suivantes : les Livres des Juifs; le Nouveau Testament; les Prophéties ; C établissement du Christianisme; les Martyrs; la Tradition; les Pères et les Conciles; r antiquité; le consentement des personnes illustres; la dispersion des Juifs; le merveilleux effet du christianisme ; les découvertes des phi- losophes chrétiens; la sainteté du culte; 4° enfin un /* cahier « contenant un sisteme de religion fondé métaphysiquement sur les lumières naturelles, et non sur des faits* ».
En terminant, l'auteur annonce ' qu'il médite encore quel(|ues petits traités, une Réfutation des apparitions d'esprits mauvais, génies, diahles, magie et sorcellerie, un écrit sur l'origine de ridolàtrie, un autre sur « ce qu'on peut penser vraisemblahlement de Moyse, de Jésus Christ et de Mahomet » : ce qui est justement le dessein d'un Traité des Trois Imposteurs "^ .
Il est très difficile de dire si tout l'ouvrage est d'une seule main, ou bien s'il a été ou interpolé ou allongé ultérieurement. La 3' partie est écrite après l'apparition du Traité de Bossuet, Poli- tique tirée de f Écriture sainte\ plus exactement, d'après un autre détail*, en 1710. Le 4" cahier lui-môme est d'un contemporain de
Malebranche. d'un homme encore sous l'impression de sa méta-
»
1. Naipeon supprime Lucrèce et ajoute llobbes {Mil. pliil., p. 4).
2. Allusions au miracle de Mme Lafosse, 172", et du diacre Paris, 1728-32 (p. 147). Si ces allusions sont dans le ms. 1163, où je n'ai pas su les retrouver, cela confir- merait l'hypothèse que l'ouvrage n'est pas d'une seule main ni d'une seule époque.
3. Ces deux parties, dans le ms. 1163, sont réuDies par une pagination suivie. Chacune des deux autres est paginée à part.
4. Le ms. 1197 est divisé en 2 parties, dont l'une est tirée du 1" cahier, l'autre du 4*, avec des emprunts au cahier précédent.
5. Ms. 1163. 4" cahier, p. 150-151.
6. El le dernier chapitre de ce traité est justement sur les démons et les esprits.
7. 3" partie, p. 19.
8. • Personne ne croit le miracle peint dans le tableau que la plus spirituelle et la plus savante ville tlu monde a offert dans l'église Sainte-Geneviève pour le secours prétendu que sainte Geneviève a donné à la France l'année passée 1709. » (3« partie, p. 103.)
28 REVUE D HISTOIRE LITTERAIRE DE L\ FRA>'CE.
physique et qui essaie de l'écarter. Malebranche est vivant ou n'est pas mort depuis longtemps. Cependant je ne puis affirmer que la rédaction soit antérieure à 1722. Le titre est : « 4'' Cahier conte- nant un système de religion fondé métaphysiquement sur les lumières naturelles, et non sur des faits. » N'est-ce point une réponse à l'abbé Houtteville, auteur de La Religion prouvée par les faits, qui parut en 1722? Mais je dirai plus loin^ qu'on peut croire aussi que c'est Pascal qui est visé.
De toute façon, il est difficile que le texte complet du ms. 1163 n'ait pas été constitué dans le* premier quart ou le premier tiers du xviii* siècle; et il serait raisonnable d'examiner d'abord l'hypo- thèse d'un auteur unique.
L'ouvrage est nettement rationaliste. Il n assigne aucun mérite particulier au christianisme. Il rejette Iç principe même d'une révélation. « Des livres et des discours humains ne sont pas des moyens dont Dieu se doit servir pour instruire les hommes-. » La foi n'est pas un moyen de connaissance : elle ne consiste qu'à « se laisser mener par le nez par les prêtres pour leur intérêt. Et c'est même chose dans toutes les religions ^ »
L'officier philosophe démolit donc toutes les religions en géné- ral, puis le christianisme en particulier, puis la méthode irration- nelle de la foi, et il termine par l'exposé de son système de reli- gion naturelle. 11 est déiste : on comprend pourquoi Naigeon n'a voulu prendre qu'une partie du manuscrit. Il admet la spiritua- lité, la liberté, l'immortalité; il admet les sanctions de l'autre vie, en doutant seulement de l'éternité des peines, et il représente la mort par un symbole que Victor Hugo nous a rendu familier.
Et ce mot de mort bien entendu ne signifie autre chose que l'instant où le véritable moi se trouve dans un état simple et naturel, comme un oiseau dont on brise la cage *.
Dieu est juste, et n'est pas bon, puisqu'il ne peut pas ne pas être juste. Le mal ne saurait l'offenser : on ne pèche pas contre Dieu. Idée qui sera chère à Voltaire.
Que peut attendre de l'homme cet être infini? Rien. Il n'y aura donc pas de culte. Un court catéchisme instruira les enfants sur la religion naturelle. Un quart d'heure de méditation par jour en représentera l'essentiel à l'esprit de l'homme. Il serait bon que le
1. Dans le prochain article.
2. Ms. 1163, p. 101 : /«• vérité, omise dans le Mil. phil.
3. Ms. 1163, p. 126.
4. M». 1163, 4* cahier, p. 32; ms. 1197, p. 230.
SUR I. HISTOIRE DE L ESPRIT PHILOSOPHIQUE EN FRANCE AVANT 1750.
29
chef (l(î f.iiiiillo fît chiU|iie jour colle méililation tout liaul, «levant sa famille el ses (IomL'sli(jiics : il les »!xliorl<'rail à s'exaiiiiiier eux- mômes, et à prier, de celte prière raisonnable qui n'est pas une demande, mais une adoration. Voilà le culte (jui suflit.
Si la philoso[»liie de l'oflicier de la marine n'a rien de hien hardi el, pour la rapporter au critérium du temps, rien du tout de sj»i- nosislc, en revanche son déisme est violemment anticlérical. Nai|;eon en a partout atténué les vivacités : et. au point de vue de la couleur, c'est dommage. Voici deux exemples qui suflironl.
Ms. H63.
Enlin quand j'ai vu que cette sain- telé si révérée (le Pape) était souvent un vieux mangé de gouttes et pourri d'ulcères qui suivent les plus infâmes maladies, donnant et refusant tout au gré de l'avarice de sa concubine, laquelle môme durant ses délices décidait souverainement sur toutes sortes de matières, se trouvant ainsi l'oracle du Saint-Ksprit '
... Ils (les missionnaires) font les chattemittes, les doucereux et les humbles en attendant de montrer les «riffes et les dents '.
Le Militali'e philosophe. ... Quand j'ai vu, dis-je, qu'une sainteté si révérée était souvent le titre d'un vieux prêtre, dont l'esprit et le corps sont également affaiblis, donnant ou refusant tout au gré de l'avarice de sa concubine ou de son neveu ^.
Ils affectent l'humilité, le désinté- ressement et la soumission en atten- dant de se montrer tels qu'ils sont, c'est-à-dire les plus cruels, etc^
Naigeon aimera mieux dire filets^ que 7iasses^, fermiers' que laqitais'* : simplement par timidité de goût, pour éviter la brutalité du mot particulier ou trivial. Le même scrupule, sans doute, l'a conduit, quoiqu'il n'aimât pas les prêtres, à retrancher ou abréger les diatribes violentes de l'officier contre les hauts prélats et les moines et tous les gens d'Eglise. Jamais les Encyclopédistes ne seront plus enragés contre l'Infâme : l'ancien lieutenant des Dragonnades ne leur a rien laissé à inventer sur ce sujet.
{A suivre.)
Gustave Lanson.
1. Lettre servant d'Introduction.
2. P. 11.
3. P. 3.
4. P. io.
5. MU. phil., p. 16.
6. Ms. 1163, p. 4.
1. Mil. phil., p. 71. 8. Ms. 1163, p. 58.
30 REVUE d'hISTOIHE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
MOLIÈRE ET MADAME DE SÉVIGNÉ
En 1876, M. Capmas, professeur à la Faculté de Droit de Dijon, a publié deux volumes de Lettres inédiles de M""" de Sévigné à M""" de Grignan, Ces deux volumes forment le complément de la grande édition des Lettres de Madame de Sévigné, donnée par M. de Monmerqué dans la collection des grands écrivains de France (Hachette, 1862-1867). Parmi les 170 lettres que contient le nou- veau recueil, une des plus intéressantes est celle du 26 avril 1690. Le commencement en était déjà connu; il avait été inséré dans la première édition des Lettres de M""" de Sévigné, édition qui parut à Rouen Vn 1726. Mais, comme le dit justement M. Capmas, ce fragment ne formait guère que la sixième partie de la lettre.
Le 26 avril 1690, M"' de Sévigné est, depuis quelque temps, en Bretagne, dans sa terre des Rochers. Elle écrit à sa fille; elle lui parle longuement de la mort de la Dauphine, survenue le 20 avril; elle ajoute quelques mots sur l'archevêque d'Arles, sur Gorbinelli, Tout cela est dit avec la grâce et la finesse naturelles à la bonne marquise. La fin de la lettre est encore plus intéressante. C'est une des rares pages de notre littérature du xvii" siècle où se trouve exprimé, sur un ton vif et personnel, te sentiment de la nature. M""" de Sévigné décrit les beautés du printemps qui est déjà achevé et, après cette description, elle écrit :
Je crois tout de bon que je n'ai pas nui à toutes ces beautés, mais qu'eu cas de besoin, je saurais fort bien faire un printemps, tant je me suis appliquée à regarder, à observer, à épiloguer celui-ci, ce que je n'avais jamais fait avec tant d'exactitude. C'est dommage qu'en me mettant si fort dans cette belle jeunesse, il ne m'en soit demeuré quel- que chose :
Mais, liélas! quand Tâge nous glace, Nos beaux jours ne reviennent jamais.
M. Capmas a mis à cette citation poétique la note suivante :
Nous ignorons d'où sont tirés ces deux vers et s'ils sont exactement rapportés. Ils sont mis à la ligne et détachés du corps de la lettre dans
l.T. Il, p. 319; cf. encore édition de La Haye, II, 192.
MOLlfcHE KT MADAME I)K SKVIGNÉ. 31
le maiiuscril. 11 i;sl vraisemblable ((tie, dans le second vers, il tant lire plus au lieu Ae jamais.
L;i lin de la lellrc du 2G avril 1G90 a été reproduite dans divers recueils de Choix de Lettres^ publiés dans ces dernières années. Les éditeurs ' n'ont fait autre chose que répéter la note de M. Cap- mas; en prenant un ton plus affirmatif sur l'existence d'une faute au second vers et sur la nécessité aussi d'adopter la correction proposée. Quant à l'auteur, au poète, il est resté inconnu.
11 lie l'était pas en 1090, puisque M"" de Sévif^-né cite des vers de lui, et elle les cite sans le nommer; elle suppose donc que sa fille aussi connaît les vers et l'auteur. Si cet auteur n'était pas un inconnu en 1090, il l'est encore moins aujourd'hui; c'est Molière. Ces deux vers sont tirés de la jolie pièce qui termine la Pastorale comit/ne. Il n'y a rien à changer dans le texte donné par M"" de Sé- vigné; la bonne marquise, cette fois au moins, ne citait pas à la légère.
Cruyez-moi, hàlons-nous, ma Sylvie, Usons bien des moments précieux ;
Contentons ici notre envie. De nos ans le feu nous y convie, Nous ne saurions, vous et moi, faire mieux.
Quand l'hiver a glacé nos guérets, Le printemps vient reprendre sa place. Et ramène à nos champs leurs attraits; Mais, hélas! quand l'âge nous glace, Nos beaux jours ne reviennent jamais.
Ne cherchons tous les jours qu'à nous plaire, Soyons-y l'un et l'autre empressés;
Du plaisir faisons notre affaire, Des chagrins songeons à nous défaire; Il vient un temps où l'on en prend assez.
Quand l'hiver a glacé nos guérets,
Le printemps vient reprendre sa place,
Et ramène à nos champs leurs attraits; Mais, hélasl quand l'âge nous glace, Nos beaux jours ne reviennent jamais.
La Pastorale comique fut composée par Molière pour les grandes fêtes que Louis XIV donna à Saint-Germain du 2 décembre 1G66 au 19 février 1667. La partie princi[»ale de ces fêtes était formée
1. Voir Lanson, Choix de Lettres du XVII' siècle, Paris, Hachelte.
32 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
de l'ensemble des divertissements qui portèrent le nom de Ballet des Muses. Molière composa trois pièces pour ce ballet : Méiicerte, pastorale héroïque; la Pastorale comique et le Sicilien. Ces trois pièces furent écrites à la hâte, pour obéir aux exigences du roi. La première, Méiicerte, était à peine ébauchée au moment de la représentation et ne fut jamais terminée. La Pastorale comique, qui fut dansée le 5 janvier, a été écrite plus rapidement encore. Molière ne semble pas avoir attaché une bien grande importance à cet ouvrage; il n'en a pas gardé le manuscrit et la pièce aurait complètement disparu, si la musique de LuUi ne nous en avait conservé les parties chantées. La comédie du Sicilien seule nous est parvenue complète; seule, elle fut reprise à Paris par Molière sur le théâtre du Palais-Royal le 10 juin 1667.
En 1666, M""" de Sévigné a quarante ans; sa fille en a vingt. Celle-ci avait été présentée à la cour par sa mère déjà depuis plu- sieurs années. On la voit figurer dans les grands ballets qui furent dansés par le roi lui-même, par Madame, duchesse d'Orléans, et d'autres dames de la cour telles que M"" de Mortemart, la future M"" de Montespan : Ballet des arts, janvier 1663; Ballet des amours déguisés, février 1664; Ballet de la naissance de Vénus, 1665. Dans ce dernier ballet, M"" de Sévigné avait le rôle d'Omphale'. A toutes ces fêtes. M"'' de Sévigné avait chaque fois obtenu un très vif succès; et, vingt ans après, sa mère, assistant à un bal, ne pouvait s'empêcher de pleurer en se rappelant la beauté de sa fille et les grâces de sa danse'. On crut même, un moment, que M"" de Sévigné avait touché le cœur du roi. M"*' de Montmorency l'écrit à Bussy-Rabutin qui, en fin courtisan, est fort aise de la nouvelle'.
Cependant M"^ de Sévigné ne figura pas dans le Ballet des Muses. 11 est très probable qu'elle était alors loin de la Cour, en Bretagne, avec sa mère. Nous savons, en effet, que la marquise passa l'hiver de 1666-1667 dans cette province *. Son cousin, Bussy- Rabutin, la croyant à Paris, lui avait écrit de Bourgogne, le 21 no- vembre 1666. Mais M"" de Sévigné était déjà partie quand la lettre arriva. « Ma cousine, dit Bussy, resta six mois à me répondre. » Cette réponse est datée du 20 mai 1667, à Paris; M'"" de Sévigné avait attendu d'être de retour. Dans cette lettre ', elle s'excuse de
i. Victor Fournel, Les contemporains de Molière, II, 543 et 575; Monmerqué, éd. des Lettres de M"" de Sévigné', I, 94 et suiv.
2. Lettre du 29 septembre 1680 : voir aussi les lettres du 28 juin 1671, du 24 août 1671, du 11 janvier 1616.
:5. Voir Fournel, op. cit., Il, 544.
4. Pour tout ce passage, voir Monmerqué, éd. des Lettres de Af"" de Sévign\ l. I. p. 488.
5. Ed. Monmerqué, 1, p. 488.
MOLIÉUE KT MAOAMi: l>E SÉVKiNK. 33
co retarJ, en disant qu'elle avait espéré rentrer plus tôt à Paris : « J'ai passé l'hiver en Bretagne, ujoutc-t-elle, où j'ai fait |>Ianter une inlinit«î <ie petits arbres et un Icibyrinllie ».
A partir du jour où elle a présenté sa lillo à la Cour, M""' de Sévigné n'a qu'un souci, la marier. Pourquoi a-t-elle quitté Paris, au moment où sa fille, dans la splendeur de ses vingt ans, dans tout l'éclat de ses succès, lui permet les plus justes espérances? Les fêles pour l'hiver qui commençait s'annonçaient plus belles et plus brillantes que jamais. Les représentations du liallet des Muses avaient commencé le 2 décembre ;^ il était très probablement en répétition au moment du départ de la marquise. Les alTaires de Bretagne étaient donc bien pressantes! 11 est fâcheux que nous ayons si peu de renseignements sur cette partie de la vie de M""" de Sévigné. Après le procès de Fouquet, terminé en décembre 1664, la correspondance de la marquise se ralentit; elle reprendra plus active et plus intéressante que jamais en février 1671, au moment où M"'" de Grignan part pour la Pro- vence.
Le Ballet des Muses avait eu un vif succès. Il fut joué à la Cour un très grand nombre de fois du 2 décembre 1666 au 11) février 1667. 11 fut aussi dansé sur les théâtres de Paris. L'Hôtel de Bourgogne en donna quelques entrées au mois de juin. Le 22 octobre, le ballet était encore repris à la Cour *.
Il est donc bien certain que M™" de Sévigné n'a pu assister qu'aux représentations qui furent données, soit à la Cour, soit à la ville, pendant l'été ou l'automne de 1667. Elle n'a vu le Ballet des Muses que lorsqu'il avait épuisé son succès de nouveauté et qu'il était même sur le point de disparaître. En tout cas, ce Ballet ne raj)pelait à la marquise aucun de ces souvenirs flatteurs qu'elle aimait à rappeler plus tard, en pensant aux fêtes dans lesquelles sa fille avait figuré avec tant de succès : a Quoi! je ne reverrai jamais cette danse et cette grâce parfaite qui m'allait droit au cœur?... Je meurs quelquefois d'envie de pleurer au bal et quelque- fois j'en passe mon envie, sans que personne s'en aperçoive. Certains airs, certaines danses font cet eflet très ordinairement! »
On peut donc être étonné de voir M""* de Sévigné garder un souvenir aussi fidèle de cette Pastorale comique, qui semble avoir été la partie la moins brillante du Ballet des Muses, qui n'a fait ([u'une apparition en somme assez courte. Le 24 avril 1690, c'est- à-dire vingt-quatre ans après la représentation de la pièce comique,
1. Victor Fournel, op. cit., II, 383.
Hevue d'hist. LiTTÉR. DE LA Fbancb (I9« Ann.). — XIX. 3
34 REVUE d'hISTOIIŒ LITTÉUAIRE DE LA FRANCE.
elle écrit à sa fille; et, en voyant le printemps revenir, elle fait iin retour sur elle-même, sur sa jeunesse passée et qui ne reviendra plus. Les couplets de Sylvie lui viennent à la mémoire, et, cette fois, sa mémoire est fidèle; la citation est bien exacte, ce qui n'arrive pas toujours à la marquise. De plus, comme nous l'avons déjà dit, tout fait supposer que M""" de Grignan connaissait, elle aussi, les vers cités ainsi par sa mère. Cette jolie pièce de Sylvie aurait donc été particulièrement goûtée ; elle avait survécu après la disparition de la. Pastorale comique; peut-être faisait-elle partie du répertoire des morceaux chantés dans les salons.
On ne peut, cette fois encore, que féliciter M""' de Sévigné de la finesse et de la sûreté de son goût. Ces couplets à Sylvie sont vrai- ment charmants. En tout cas, celte jolie pièce tient une place à part dans la métrique de Molière, nous pouvons même dire dans la métrique de la poésie française. Elle est composée de deux strophes ou couplets suivis d'un même refrain. Strophes et refrain ont cinq vers. Il y a donc chaque fois deux rimes redoublées. La rime redoublée est toujours en tête; elle est féminine dans la strophe, masculine dans le refrain. La succession des rimes est aussi diffé- rente. Dans le refrain, c'est le système pur des rimes croisées, un vers masculin alternant régulièrement avec un vers féminin. Dans la strophe, ce système est un peu moins régulier. Les deux vers masculins, second et cinquième, sont séparés par deux vers fémi- nins. A cet entrelacement varié des rimes correspond une égale variété de mètres. La strophe comprend deux vers de neuf syl- labes, un vers de huit, un vers de neuf, un vers de dix. Le refrain n'est composé que de vers de neuf syllabes, à l'exception du qua- trième qui en a huit. On voit avec quel soin Molière a composé cette pièce; il s'est appliqué surtout à varier les rimes et les mètres et il a su, en même temps, donner à cette variété un caractère vraiment remarquable d'unité '.
Il est intéressant d'observer que le vers de neuf syllabes domine dans ces couplets à Sylvie; il y en a sept sur dix dans le couplet et le refrain. On sait combien ce vers était chose rare dans la poésie française. Il est cependant très harmonieux*. Malherbe l'a très heureusement employé, en l'unissant au vers de dix syllabes,
i. Le Remerciement au Roi, que Molière mit en tète de Vlmpromplu de Versailles, en 1663, est écrit en vers libres; il nous semble que le sujet pouvait être traité de la sorte.
2. L. Quicheral, Traité de versification française, p. 185 et 533; Th. de Banville, Petit traité de poésie française, p. 12, 151, 241 ; Grammont, Petit traité de versification française, Y). 42.
MOLIhUh II MAD.VMI. DK >KVIl..M-'. 35
dans une slroplie de qnaln> vers, tous en rimes fémiiiiiK >. Elle commence ainsi :
Sus, debout, la merveille des belles.
La seconde strophe est très gracieuse :
L'air est plein d'une haleine de roses,
Tous les vents tiennent leurs bouches closes,
Et le soleil semble sortir de l'onde
Pour quelque amour, plus que pour luire au monde.
Malgré cet exemple, le vers de neuf syllabes resta longtemps négligé. Il ne se trouve pas dans les pièces de Molière, écrites en vers libres'. Dans Amphytrlon, le poète n'emploie que l'alexan- drin, le vers de dix syllabes avec une césure après la quatrième syllabe, le vers de huit et le vers de sept syllabes. Il en est de même pour Psi/ché-. Le vers de neuf syllabes n'était employé que dans des pièces destinées à être chantées. En dehors des cou- plets à Sylvie, nous n'en connaissons que deux exemples dans Molière*; ils appartiennent aussi tous les deux à des morceaux chantés.
Le premier se trouve dans la Princesse d'Élide, comédie-ballet en cinq actes. Cette pièce faisait partie des fêtes que Louis XIV donna à Versailles, au mois de mai 16G4, sous le nom de Plaisirs de nie enchantée. Elle fut composée encore plus vite que Méli- certe et la Pastorale comique. Le premier acte et la première scène du second acte sont en vers; le reste est en prose et ne forme guère qu'un canevas. La pièce est précédée d'un Prologue. Tout ce qu'on peut dire de ce Prologue, c'est que le poète ne s'est guère préoccupé que de fournir des lignes de vers au musi- cien. Il y a dans la deuxième scène de ce Prologue un vers de neuf syllabes, qui revient plusieurs fois et avec quelques diffé- rences :
Holà! ho! debout, Vite debout.
Le second exemple est plus intéressant; il se trouve dans les Amants magnifiques, comédie-ballet en cinq actes qui fut repré-
1. Le vers libre de Molière a été, dans ces dernières années, l'objet de plusieurs travaux; je renvoie à E. Riga), Molière, t. II, p. 122.
2. Les mètres sont plus nombreux dans la dernière scène de eelte pièce; mais, même là, le vers de neuf syllabes manque.
3. On trouve un vers de neuf syllabes, isolé, dans la chanson de Sganarelle du Médecin malgré lui, acte I, se. vi : Mais mon sort ferait bien des jaloux.
36 REVIE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
sentée en i670. C'est un chant de bergers et de bergères, qui fait partie du second intermède et est à la fin de l'acte second :
Jouissons, jouissons des plaisirs innocents
Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens.
Des grandeurs qui voudra se soucie; Tous ces honneurs dont on a tant d'envie Ont des chagrins qui sont trop cuisants*. Jouissons, jouissons des plaisirs innocents Dont les feux de l'amour savent charmer les sens.
En aimant tout nous plait dans la vie; Deux cœurs unis de leur sort sont contents : Celte ardeur, de plaisir suivie, De tous nos jours fait d'élernels printemps. Jouissons, jouissons des plaisirs innocents Dont les feux de l'amour savent charmer les sens.
La pièce est un peu irrégulière. Elle est ainsi composée : deux alexandrins; une strophe de trois vers, dont le premier a neuf syllabes, le second dix, le troisième neuf; de nouveau les deux alexandrins; une strophe de quatre vers, dont le premier a neuf syllabes, le second dix, le troisième huit, le quatrième dix ; une troisième fois, les deux alexandrins.
Il est évident que Molière, dans cette pièce, n'a pas voulu s'astreindre à une symétrie complète. Les deux strophes, en admettant qu'il y ait là deux strophes, diffèrent par le nombre de vers. De plus le dixième vers n'a que huit syllabes*, il est seul de ce mètre; il correspond au cinquième vers, qui, dans la strophe précédente, compte neuf syllabes. On pourrait supposer une faute dans ce vers, et la corriger en écrivant :
Cette ardeur de longs plaisirs suivie.
En effet, le vers suivant semble appeler ici l'idée de durée :
De tous nos jours font d'élernels printemps.
Mais est-on autorisé à introduire une régularité rigoureuse que l'auteur n'a probablement ni pu ni voulu établir dans une pièce écrite sûrement à la hâte ?
1. Variante de ce vers dans certaines éditions : « des chagrins qui sont vieillis- sants. •
MOLIÉItE KT MADAME DE SÉVIGMÉ. 37
Tli. (le Banville, dans son Petit traité de poésie française \ dit que le vers de neuf syllabes doit avoir deux césures, l'une après la troisième, l'autre après la sixième syllabe; et il cite des vers de Scribe qui ont, en ed'et, cette double coupe* :
Ah ! C'est Dieu — qui t'appelle — et t'éclaire, etc.
Mais, à la fin du même ouvraire, il revient sur la (|uestion, trouve sa règle trop étroite et prétend qu'on peut faire un excel- lent vers de neuf syllabes avec une seule césure, après la cin- quième syllabe. II joint l'exemple au précepte et compose, sur ce modèle, une pièce qui a cinq strophes de quatre vers, chacun de neuf syllabes :
En proie à l'enfer — plein de fupeur, Avant que jamais — il resplendisse, Le poète voit — avec horreur S'enfuir vers la nuit — son Eurydice.
Ainsi Banville n'admet que deux modèles pour le vers de neuf syllabes; on peut trouver sa règle trop étroite. Voici, dans la pièce de Malherbe, deux vers dans lesquels la deuxième césure est placée après la septième syllabe :
Mettez-vous — en votre humeur — de rire... Loin du bruit — vous fournira — quelque ombre.
Dans les couplets à Sylvie, la première règle de Banville est généralement observée ; une césure est après la troisième et après la sixième syllabe :
Croyez-moi — hâtons-nous, — ma Sylvie.
Il y a deux exceptions, l'une au quatrième, l'autre au qua- torzième vers :
De nos ans — le feu — nous y convie... Des chagrins — songeons — à nous défaire.
Il y a lieu d'observer que, dans ces vers, la césure tombe après la cinquième syllabe, c'est-à-dire à la place où Banville met l'unique césure dans la pièce qu'il a composée comme modèle du genre.
1. p. 12.
2. Opéra le Prophète, acte IV.
38 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
Cet essai de Banville est intéressant. On pourrait compléter la théorie qu'il donne du vers de neuf syllabes en disant que ce vers a le plus souvent deux césures : la première est placée rég-uliè- rement après la troisième syllabe; la seconde peut tomber soit après la cinquième, soit après la sixième, soit après la septième syllabe '. Mais nous verrons que cette théorie, même ainsi étendue, est encore trop étroite.
Au lieu de césures, il serait plus juste de parler de temps forts, c'est-à-dire de temps tombant sur des syllabes accentuées. C'est l'habile disposition de ces temps qui fait le rythme, l'harmonie de la poésie. Dans les couplets à Sylvie, si l'on acceptait la correction proposée par M. Capmas et si l'on écrivait :
Nos beaux jours ne reviennent plus,
on voit tout de suite combien un tel vers sonne faux : dans le second hémistiche, cette accumulation de syllabes atones, d'e muets, suivis d'un mot accentué monosyllabique, a quelque chose de sec qui rompt toute harmonie.
Les mètres impairs, et en particulier le vers de neuf syllabes, ont été remis en honneur, de notre temps, par l'école symboliste. Le chef de cette école, Verlaine, proclamait le précepte suivant :
De la musique avant toute chose :
Et, pour cela, préfère l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air^.
Cette pièce est un manifeste contre l'école du Parnasse, au rythme si précis, si arrêté. La poésie symboliste, au contraire, recherche un rythme vague, comme assourdi; cette chanson grise fuit la rime trop riche, trop sonore. Aussi Verlaine a-t-il dit encore contre les Parnassiens :
Oh! qui dira les torts de la Kime? Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d'un sou Qui sonne creux et faux sous la lime?
Ici la règle de Banville n'est observée nulle part. Tous ces vers
i. Pour celle deuxième césure, voir les deux premiers vers de la pièce de Mal- herbe que nous avons cilée plus haul.
2. Art Poétique dans Jadis et Naguère. Les deux vers suivants sont très caraclé- ristiijues :
Car nous voulons la nuance encor, Pas la couleur, rien «juo la nuance.
MOLIÈRE KT MADAME DE SÉVIGÎSÉ. 89
n'ont qu'une césure, qui est après la quatrième syllabe. Il y a m«''me un vers dans lequel elle est après la deuxième, avec une césure secondaire après la (|ualrième :
Plus vague et plus soluble dans l'air.
Tous ces vers ont une grâce molle et languissante, qui vient de ce mètre de neuf syllabes, qui vient aussi de la manière nouvelle dont ce mètre a été traité. Quant à la césure, on peut dire que seules, la deuxième et la huitième syllabe, répugnent à la recevoir.
Une dernière observation sur une question de méthode en critique verbale. Supposons que les couplets à Sylvie ne nous aient pas été conservés dans l'œuvre de Molière; qu'ainsi, pour les deux vers cités par M""" de Sévigné dans sa lettre du 26 avril 1690 :
Mais, hélas! quand l'Age nous glace, Nos beaux jours ne reviennent jamais,
nous ignorions l'auteur à qui ils appartiennent et le passage dont il font partie. C'est en réalité nous mettre dans l'état d'esprit où étaient et l'éditeur des Lettres inédites, M. Capmas, et les divers éditeurs de Choix de Lettres. Rien de plus Juste, à première vue, que la critique qu'ils ont faite du second de ces vers. Il con- tient une faute, il a une syllabe de trop; il doit avoir le même mètre que le vers précédent, c'est-à-dire huit syllabes. La correc- tion est facile : il n'y a qu'à écrire plus; au lieu de Jamais. Sans doute, le vers ainsi corrigé aura une chute un peu rude à l'oreille; mais, d'autre part, peut-on admettre un vers de neuf syllabes? On pouvait donc se croire autorisé à signaler dans ce passage une faiite et à proposer une correction. On négligeait un élément impor- tant de la question, la fantaisie de l'écrivain, surtout d'un écrivain qui est un poète. Le vers de neuf syllabes est rarement employé dans la poésie française; il existait cependant. Que de fois avons- nous vu, dans maint écrivain, tel passage suspecté par la critique changé, refait, pour l'unique raison qu'il contenait une expression rare, une tournure peu en usage! Plus d'une fois, une découverte postérieure justifiait le passage suspecté. C'est, en particulier, sur ce point que la critique doit se montrer défiante. Qu'il s'agisse de fragments isolés ou de passages complets, l'objection tirée de la rareté d'une expression ou d'une tournure ne doit être accueillie qu'avec les plus grandes réserves.
Albert Martin.
40 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIUK DE LA FRANCE.
LE FRAGMENT AUTOGRAPHE
DES « MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE »
DE LA BIBLIOTHÈQUE DE FOUGÈRES
Dans un article paru en 1899, M. Victor Giraud appelait l'atten- tion sur divers ma.nuscnts des Mémoires d'Outre-Tombe et signalait en particulier, d'après le Catalogue général, le long fragment autographe que possède la Bibliothèque de Fougères ' ; en même temps il montrait quel intérêt pourraient avoir la publication et l'étude de ces manuscrits. Depuis lors quelques-uns ont été publiés, d'autres ont été découverts : ils nous restituent les premières ébauches de l'œuvre.
Le Manuscrit de Fougères, le plus long et le plus curieux peut- être de ces fragments autographes, est resté inédit; j'ai pu en obtenir communication il y a déjà longtemps et l'étudier à loisir. Si j'ai tardé à faire paraître mon travail, c'est que la publi- cation du Manuscrit de Lascardais, que M. A. Le Braz préparait au même moment et faisait paraître en mars 1899, m'a permis de faire des rapprochements intéressants entre |ces deux fragments autographes des Mémoires.
Je commencerai par décrire notre Manuscrit; j'en donnerai ensuite la transcription ; pour conclure, je présenterai sur sa com- position mênne quelques remarques.
Le Manuscrit de Fougères est un carnet cartonné de forme oblongue. Sur la feuille de garde qui a été ajoutée, on lit l'indica- tion suivante, de la main sans doute d'un bibliothécaire :
« Mémoires de M. de Chateaubriand. — Fragments écrits de la main de fauteur, suivis d'une lettre adressée, avec la signature auto- graphe d'Alexandre /", Empereur de Russie, dominés à la Biblio- thèque par 1/""= la C'" de Kersalaun, née de Québriac, sa petite- nièce. — 185^. »
Ce Manuscrit et celui de Lascardais, qui lui fait suite immédiatement, viennent probablement tous les deux de la
I. Voir les articles de M. Giraud (Rev. (Vhist. litl., l. XI, 1904, et son Chateau- briand, Eludes littéraires, p. 57-81); de M. M. Duchemin {id., l. XIV, 1907, p. 47-54), et de M. A. Le Braz {id., t. XVI, p. 49-61)
FUAC.ME.M' AUTOGRAI'IIK DI'S « MKMOIUKS I) OUTRE-TOMUK ». 41
deuxième sœur de l'écrivain, Bénigne-Jeanne de Chateaubriand, qui épousa en |>remières noces M. de Québriac, domicilié à Fou- gères (voir Mémoires d'Outre-Tomhe, éd. Biré, p. 91), et en secondes noces M. de Chàteaubourg {ibid., j). 185 et 251). Or, M'"" de Kersalaun, à qui la ville de Fougères est redevable de notre Manuscrit et aussi de quelques volumes portant la si'rnature de Chateaubriand, ot M""" du Breil de Pontbriand, à «jui sont échus divers papiers ou livres du grand écrivain et en particulier le Manus- crit de Lascardais, étaient précisément toutes deux les petites-filles de Bénigne-Jeanne de Chateaubriand : l'une était issue de son premier mariage avec M. de Québriac, l'autre, de son second mariage avec M. de ChAteaubourg; il est vraisemblable qu'elles avaient reçu, soit directement, soit par héritage, de leur grand'mère ce qu'elle tenait elle-même de son illustre frère.
Le Manuscrit de Fougères, qui est tout entier de la main de Chateaubriand, a été paginé par lui-même de 123 à 146; le Manus- crit de Lascardais, paginé également par l'auteur, va de 147 à 158. Il est composé de feuilles du format in-4" carré, coupées par moitié dans le sens de la largeur, et par conséquent offre le même aspect que les fragments publiés par MM. V. Giraud, M. Duchemin, A. Le Braz; mais les feuilles ont été légèrement rognées pour le cartonnage.
Si les feuilles sont toutes du même format, ni le papier ni l'écriture ne sont partout absolument semblables; c'est ce qui frappe à première vue. Les deux premières feuilles et les deux dernières sont d'un même papier blanc, très fort et très beau, de même grain et de même couleur; sur ces quatre feuilles (pages 123, 124, 125, 126, et 143, 144, 145, 146), l'écriture est soignée, large, quasi majestueuse; les mots elles lignes sont très espacés; on compte peu de lignes à la page (6 lignes aux pages 124, 125, 144; 7 aux pages 126, 143, 145; les pages 123 et 146 sont incom- plètes); enfin les retouches sont rares ou peu importantes. Ces pages ne ressemblent nullement à un brouillon, elles constituent visiblement une copie.
Les pages du milieu présentent un aspect très différent. Le papier est beaucoup moins fin; les lettres ne sont même pas tou- jours formées, l'accentuation est très irrégulière, quelquefois une virgule tombe mal et précède le mot qu'elle devrait suivre; non seulement Chateaubriand a négligé de mettre une majuscule au mot initial d'une phrase, mais encore dans l'intérieur du texte il a donné au même nom propre tantôt une majuscule, tantôt une minuscule; l'écriture est hâtive, serrée, fiévreuse; il semble que
42 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
la plume ait été trop lente, au gré de l'écrivain, à suivre la pensée. Ces pages, qui comprennent toutes dix lignes sans compter les retouches, sont donc plus remplies que celles du commencement ou de la fin. De plus elles sont surchargées de corrections dont quelques-unes sont importantes. Il serait téméraire d'affirmer que nous avons là un brouillon et le premier jet delà pensée; du moins ces pages du milieu font un singulier contraste avec les premières et les dernières.
Enfin les corrections qui sont aux différentes pages du Manus- crit ne sont pas toutes de la même plume ou de la même encre : les unes ont immédiatement suivi, semble-t-il, la première rédaction; les autres ont été faites après une ou même plusieurs revisions.
Avant de transcrire le texte de ce Manuscrit, il importe d'y signa- ler dès maintenant une lacune qui risquerait de dérouter le lecteur, entre la page 134 et la page 135 : entre les deux manque une ou plusieurs feuilles. Nous aurons à revenir sur ce détail important.
Le Manuscrit de Fougères appartient au « Livre II »^ c'est-à-dire à la partie des Mémoires dont M"" Récamier put prendre une copie en 1826. Pour faciliter la comparaison de notre texte avec le Manuscrit de 1826 et le texte définitif de 1850, nous ne pouvions mieux faire dans la transcription des variantes que d'adopter l'ingénieuse disposition de M. Victor Giraud, que MM. Duchemin et Le Braz ont déjà suivie et à laquelle les lecteurs sont habitués. Rappelons comment procède M. V. Giraud : « Les passages en italique et entre crochets dans le corps du texte sont barrés dans l'original; les corrections ou additions sont placées dans les inter- lignes aux endroits précis où elles figurent dans l'original et elles sont marquées par de plus petits caractères. Les notes mises au bas des pages sont de trois sortes; elles sont groupées par caté- gories et distinguées les unes des autres parla différence des carac- tères. Les notes de la première catégorie (A, B, C, etc.) renfer- ment divers éclaircissements supplémentaires sur le fragment autographe; les notes de la seconde catégorie {a, b, c, etc.) con- tiennent diverses observations relatives au Manuscrit de i826 et en enregistrent toutes les variantes; les notes enfin delà troisième catégorie (1, 2, 3, etc.) recueillent toutes les variantes du texte définitif de 1850 » (voir V. Giraud, Chateaubriand, Et. litt., p. 66).
Chose curieuse : deux pages, que Chateaubriand avait biffées dans notre Manuscrit (p. 133, depuis « Ce meurtre, le premier... », et p. 134 en entier), se trouvent reportées plus loin, dans le Manuscrit de Lascardais (p. 152, 153, 154, voir Revue d'hist. litt., t. XVI, p. 57). Pour ce court passage on a donc quatre textes : les
FRAGMENT AUTOGHAPHE DES « MÉMOIKES D OUTHE-TOMBE », 43
deux Manuscrits de Foug"ères et de Lascardais avec leurs ratures et corrections, la copie de 182G, et le texte de 1850. J'ai eu recours ici à l'emploi des lettres p^recquos (a, [i, y...) pour désig-ner les variantes du second Manuscrit, celui de Lascardais.
L'ortliographe, l'accentuation et la ponctuation de notre Manus- crit ont été scrupuleusement respectées; on retrouvera dans la transcription suivante la moindre trace des erreurs ou des fantai- sies de la plume de l'écrivain ; les pages du recto sont paginées, à droite, d'un numéro impair; celles du verso sont paginées, à gauche, d'un numéro pair.
MémoireB de M. de Chateaubriand.
Fragments écrits de la main de l'auteur, suivis d'une lettre adressée, avec la signature autographe d'Alexandre 1", Empereur de Russie, donnés à la Bibliothèque par M""" la comtesse de Kersalaun, née de Québriac, sa petite-nièce. — 1852.
LIVRE II
[123] En arrivant au collège je fus confié aux soins particuliers de l'abbé ' le Prince qui profefsoit | [124] la Rhétorique et pofsedoit a fond la géométrie : c'étoit un homme d'esprit, d'une belle figure, aimant les arts el- peignant assez bien le portrait, il se chargea de m'apprendre mon Bezout. l'abbé Egaux f"'^, Régent de troisième, devint mon maître de latin, j'étudiois les mathématiques dans | i^o] une ^ chambre au près de l'appartement de l'abbé le Prince et j'allois
au d'
travailler [à mon] latin à la salle [commune des] Études*.
il fallut quelque temps à un sauvage^ de mon espèce 'pour [m] s'accoutumer à la servitude® d'un collège et pour régler ses mouve-
avoir me.nts*^' au son d'une cloche'. Je ne | [126] pouvois les* prompts
(A.) « une » ajouté dans la marge.
(B). Surcharge et brouillon sur le milieu du mot...
(«). Var. Manuscrit de 1Si6, p. 65 : « L'abbé Legay »,
1. Var. Texte de 1850, p, 75 : ,.. « de M. l'abbé,.. :»
2. Var. Id., ibid. : « et » supprimé.
3. Var. 7d., ibid. : « ... Egault... »
4. Var. Id., ibid. : « ... J'étudiais les mathématiques dans ma chambre, le latin dans la salle commune »,
8. Var. M., ibid. : « ... hibou... »
6, Var, /(/., ibid. : « .,. à la cage... »
7, Var. Id., ibid. : « ,., et régler sa volée au son d'une cloche,.. »>
8, Var, Id., ibid. : « .,. ces... »
44 REVUK D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
amis que donne sur le champ * la fortune, car il n'y avoit rien à gagner avec un pauvre polisson qui n'avoit pas même d'argent de semaine 2. Je ne m'enrôlai point non plus dans une clienlelle car je hais les protecteurs. Dans les jeux je ne pretendois*^^ mener per- sonne, mais aussi ^ je ne voulois pas être mené : je n'étois bon ni pour Tyran, | [127] ni pour esclave, et je suis resté tel toute ma vie \ il arriva pourtant que je devins assez vite un centre de réunion [pour mes cama- rades]. J'ai éprouvé dans la suite à mon régiment la même chose ^. Simple sous lieutenant que j'étois, les vieux officiers venoient volon- tiers passer la soirée® chez moi, et préferoient mon appartement au
cela tient en moi^"' café. Je ne sais à quoi [tenait cette espèce] [cela], si ce n'est peut-être
ma à [mon extrême] facilité'' h entrer dans l'esprit et à prendre les mœurs des autres. J'aime [Je me plais] autant [à] chasser, [à] courir, [à] danser [à] [J'aime autant] fumer ^'^ une^^' pipe au '^' Bivouac
à écrire ^ un café que j'aime à étudier ou'*'^ [J'aime autant] [à] jouer au Domino dans [un café que d'écrire] bavarder '''^ des choses il m'est indifférent de ou de les sujets i**
les plus triviales® [que de] causer sur '■'^ [choses] les plus relevées <'''.
(A). « prétendois » est en surcharge; Chateaubriand avait d'abord écrit le commencement d'un autre mot.
(B). Surcharge; texte primitif» au ».
(C). Ce mot et les deux dernières lettres du mot suivant en surcharge ; le premier texte est illisible.
(D). Mot en surcharge. Texte primitif « des ».
(E). Chateaubriand a négligé de rétablir l'accord, après avoir corrigé « choses » en « sujets ».
(a). Var. Manuscrit de 1826, p. 66 : « à quoi cela tient, si ce n'est... »
[h). Id., ibid. : «... à chasser, courir, danser, fumer... »
(c). Id., ifjxd. : « ... et à écrire... »
(rf). Id., ibid. : « ... de parler des choses... »
1. Var. Texte de 1830, p. 75 : « sur le champ » supprimé.
2. Var. Id., ibid. : « ... d'argent la semaine... »
3. Var. Id., p. 76 : « aussi » supprimé.
4. Var. Id., ibid. : «... et tel je suis demeuré. »
5. Var. id.,p. 76 : ... « f exerçai dans la suite à mon régiment la même puissance ».
6. Var. 7c/., ibid.; « ... les vieux officiers passaient leurs soirées... »
7. Var. Id., ibid. : « Je ne sais d'où cela venait, n'était peut-être ma facilité... »
8. Var. Id., ibid. : « Vaimais autant chasser et courir que lire et écrire ».
9. Var. Id., ibid. : « Il m'est encore indifférent de rfeviser des choses les plus communes... »
10. Var. Id., ibid. : « ... ou de causer des sujets... »
FKAGMKNT AUTOGRAPUK DKS « MÉMOIIŒS U OLTIlt-TOMBIC ». 45
et j'ai riiorreur ") des prétentions'. Aucun Je suis très peu sensible à l'esprit [et aucun] déTaut ne me
i-li(M|iU'. ^<'t;'*' je Irciuvi! i|ue 1rs utltre» «nit loiijcnir» »iir moi une »ii|i<'riiirUi< qnelruiique. SI' je me «rii» '*' par
[me choque]; depuis que fui acquis une malheureuse célébrité il m'est
liuzuril lin iiviinlii(,c [niir nuelqu'un] l'en nniH toul emburriiH»»', [(mit Je crain» d'humilier l'amour-itroyrt].Det>al* I [ ll281 '11"-' i "' «t<I«i» une iniillicurciiitc edii'lirlu', il inonl
arrivé de passer des jours et des mois<''> entiers avec des per- sonnes [fort communes] qui ne se souvenaient plus que j'avais fait des livres : moi-même je l'oubliois si bien que cela nous paruissoit
à tous [aux uns el aux autres] une chose de l'autre monde. Écrire aujour-
[j'ai] d'hui m'est odieux et ' [je prends mes ouvrages dans une véritable antipathie], non que j'alTecle un sol dédain pour les lettres, mais c'est que je doute plus que jamais de mon talent, et que les lettres ont
j' si cruellement troublé ma vie que [je les] ai pris[e*] mes '^' [avei'sion] ouvrages en*"*^ aversion.
[Cependant forcé de sortir de mon éducation oi&ive. On découvrit en moi] 1 [129] quelques qualités naturelles que ^ ma première éducation
s'éveillèrent avait laissé* dormir [se déclarèrent] en moi^ [se déclarèrent] au Collège.
remarquable
Ma facilité" au ''' travail étoit [p7'odigieuse] et' ma mémoire extraordi-
(A). « Kt » a été remplace par le point qui précède.
(B). Les mots « par liazard » et suivants jusqu'à « Depuis » forment une ligne ajoutée au bas do la page 1-27; de môme, les mots « que j'ai acquis une malheureuse célébrité il m'est • forment une ligne ajoutée au haut de la page 1-28, pour rejoindre le texte primitif « arrivé... »
(C). i< mes » en surcharge ; texte primitif « en ».
(D). « en a •> en surcharge; je conjecture que le texte primitif était « dans •.
(a). Var. Manuscrit de iSi6, p, 66 : « ... elj'ai horreur... • (b). Id., p. 67 : « ... des jours, des mois... •
{c). Id., ibid. : « ... odieux, non que j'alTecte... » Chateaubriand a oublié de raturer » et » dans le ms. de Fougères. {cl). Id., ibid., : « ... facilité de travail... »
i. Var. Texte de 1850, p. 76: « Très peu sensible à l'esprit, il m'est presque antipathique, bien que je ne sois pas une bétc. »
2. Var. /(/., ibid. : « Aucun défaut ne me choque, excepté la moqueiie et la suffisance que j'ai yrand'pcine à ne pas morguer..^»
i. Var. /(/., ibid, : « ... quelconque, et si... »
4. Var id., ibid. Toute la fin de ce paragraphe depuis « Depuis que j'ai acquis... » jusqu'à « ... mes ouvrages en aversion » a été supprimée dans le texte définitif de 1850.
5. Var. /(/., j6j(/., p. 77 : « Des qualités que... »
6. Var. Id., ibid. : « ... laissées.. »
7. Var. Id., ibid. : « en moi » supprimé.
8. Var. Id., ibid. : « Mon aptitude... >>
9. Var. /(/., ibid. : « et » supprimé.
46 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRAiSCE.
naire. Je fis des progrès rapides en mathématiques où j'apportai ^")
l'abbé [en même temps]
une clarté de conception qui étonnoit [M] Le Prince : [ ^ je
en même temps montrai (*) [surtout] un goût décidé pour les langues. Le rudiment [qui
écoliers ne me coûta rien à apprendre; fait le] supplice des [enfants fit mes délices] j'attendois l'heure des
une sorte d' Leçons de Latin avec impatience [et] comme un délafsement de mes chiffres et de mes figures de géométrie. En moins d'un an je devins [un] fort cinquième <'>. Une chose assez singulière c'est que ma phrase latine se formoit* si naturellement en pentamètre | [130] que l'abbé Égaux ('') m'appelloit^*' en riant ^ l'élégiaque </'' : ce nom pensa me rester' parmi mes camarades.
Quant k ma mémoire en voici deux traits : J'appris par cœur la table des Logarithmes du Lord Keppler ff^*.
Après la prière du soir que l'on disoit en commun à la chapelle du Collège, le principal fesoit une lecture. Un des enfans choisi au hazard étoit obligé de rendre compte de ce qu'on avoit lu ^^^ ^ Ordinairement * nous arrivions fatigués de jouer et mourant ' de sommeil à la prière. Nous nous jetions sur les bancs de la nef* tachant de nous enfoncer dans quelque coin obscur pour y dormir, pour n'être pas appercus ''- et conséquemment pas | [131] interrogés^ : il y avoit surtout un confes- sionnal que nous nous disputions comme une retraite assurée. Un soir
(A). Le mot barré ici est illisible; je crois pourtant reconnaître « mêm... ». Chateaubriand avait commencé probablement à écrire « en même temps ». (B). « lu » en surcharge; premier texte illisible.
(a). Var. Manuscrit de 1826, i>. 67 : <- ... j'apportais... »
(6). Id., ibid., : « ...je montrais... »
(c). Id., ibid., : « ... fort en cinquième... »
(d). Id., ibid., : « ... l'abbé Leprince... »
(e). Id., ibid., : « ... m'appelait... »
(/■). Id., p. 68 : « ... l'Élégiaque... »
{g). Id., ibid., : « ... de Kepler... »
(h). Id., ibid., : « ... pour y dormir, n'être pas aperçus...
1. Var. Texte de 1S50, p. 77 : « Par une singularité, ma phrase latine se transfo)-mait... »
2. Var. Jd., ibid. : « en riant » supprimé.
3. Var. kl. ibid. : p. 77 : « ...l'Elégiaque, nom qui me pensa rester... »
4. Var. Jd., ibid. : « J'appris par cœur mes tables de logarithmes : c'est-à- dire qu'un nombre étant donné dans la proportion géométrique, je trouvais de mémoire son exposant dans la proposition arithmétique, et vice versa. »
5. Var. Id., ibid. : « Un des enfants, pris au hasard, était obligé d'en rendre compte. »
6. Var. Id., ibid. : « ordinairement » supprimé.
7. Var Id., ibid. : « mourants ».
8. Var. Id., ibid. : « de la nef » supprimé.
9. Var. Id., ibid. : « ... dans un coin obscur pour n'être pas aperçus et con- séquemment interrogés. »
FRAGMENT AUTOGIlAPHIi UKS « MfiMOIlUiS I> OL IHK lOMUi; ». 47
j'avois eu le bonheur de gagner le porl ' et je m'y croyois en sûreté conlre le Principal. Malheureusement il m'upperçut "' et* résolut de faire un exemple. Il lut donc longuement '" et lentement' le second point d'un sermon de Massillon^ Chacun s'endormil. Je ne sais par (juel liazard je restai éveillé dans mon Confessionnal. Le Principal qui ne me voyoit que le bout des pieds crut que je roullois* comme les autres, et tout-a-coup m'apostrophant, il me demanda ce qu'il avoit lu. Le second point du sermon, contenoit autant qu'il m'en souvient*, [uue division] une énuméralion de la manière dont on pouvoit^ offenser Dieu | [132] non seulement^'' je dis le fond de la chose mais je repris les divisions dans leur ordre et répétai presque raol-a mot
'une plusieurs pages d [e] prose mystique peu intérefsante et presqu'inintel- ligible* pour un enfant. Un<*> murmure d'applaudifsements'''' se fit entendre' dans la chapelle. Le Principal m'appella "', me donna un petit coup sur la joue, et me permit pour récompense '" de ne me lever le lendemain qu'à l'heure du déjeûner. Je me dérobai modestement à l'admiration de mes camarades et je profitai de la grâce " accordée car j'ai toujours été grand dormeur '-. Cette mémoire des mots qui ne
pas entitn-ement m'est restée a fait place en moi *^ à une autre sorte de mémoire plus singulière dont j'aurai peut-être occasion de parler dans la suite " '\
I [133] J'allai passer le temps des vacances à Combourg. Ces deux
(A). « Un » en surcliargo.
(B). « la suite » roporié au bas do la pago. Il y a eu visiblement un arrêt de l'écrivain au bas do la page 13-2 : à partir do la page 133 l'écriture est sensiblement ditfércnte, moins ompàtêo et plus svelte.
(a). Var. Manuscrit de 18S6, p. 68 : « ... m'aperçut... •
(b). Ici., ihid., : « Il lut longuement... •
(c). Id. p. 69 : « ... dont on pourroit bien offenser Dieu. Non seulement.... •
(d). Id., ibid., « ... Un murmure d'approbations... «
(e). Id., ibid., « ... m'appela... •; de même dans le Texte de 1850.
i. Var. Texte de 1S50, p. 77 : « ... ce port... »
2. Var. Id., ibid. : « Malheureusement il signala ma manœuvre et... »
3. Var. Id., ibid. : « ... lentement et longuement... »
4. Var. Id., ibid. : « de Massillon » supprimé.
5. Var. ibid. : (c ... crut que je dodinais... »
6. Var. Id., ibid. ; « autant qu'il m'en souvient » supprimé.
7. Var. Id., p. 78 : « ... une énumération des\diverses manières dont on peut... n
8. Var. Id., ibid. : « ... d'une prose mystique inintelligible... »
9. Var. Id., ibid. :« Un murmure d'applaudissements s'c/et'«... »
10. Var. /'./., ibid. : « ... en récompense... »
11. Var. Ib., ibid. : « et je profitai bien de la grûce... »
12. Var. !d., ibid. : « car jai toujours été grand dormeur » supprimé.
13. Var. Id., p. 78 : « ... chez moi... »
li. Var. Id., ibid. : « dans la suite » supprimé.
48 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
mois ne furent pour moi qu'un seul accès de jeu. <'^' Mes camarades étaient d'abord tous les petits paysans, ensuite le troisième fils de Ventreposeur de tabac M. de la Billardière enfin le garde chasse nommé Pierre raulx^ mais je porte malheur à mes amis. Raulx fui tué^*^ par un braconnier '^"^^ quil voulut desarmer ^ ^^"i (?). Ce meurtre, le premier dont f entendis parler dans ma vie (r), me fit (' une impression extraordinaire'^. Mon imaginalioii me représentoif^^^ mon pauvre ami ''>^ tenant ses entrailles dans ses mains, et se trenant '^'^^ '^^^ à une chaumière * prochaine oii il expira ^^K \ [134] Je conçus pour la pre- mière fois " l'idée </'^ de la vengeance. J'aurois voulu me battre avec Vafsafsin •!'> ". Sous ce rapport je suis singulièrement né. Dans le pre-
d'une offense mier moment [du mal qu'on me fait] je la (^' sens a peine. Mais elle i'"' se
Son grave dans sa mémoire. [Se] souvenir [de Voffense] au lieu de s'éteindre en m,oi [jjar le temps] ne fait qu augmenter ^'^K II dort quelquefois ^'^ dans
(A). Tout le passage imprimé ici on italique est bitTé daus le Ms. d'un trait en long sur chaque ligne, et do quatre traits parallèles du haut en bas de la page.
(B). Les deux promièreâ lettres de « représentoit » sont en surcharge . on distingue « pr » : Chateaubriand avait commencé, scmble-t-il, à écrire « présentoit ».
(C). « trenant » (sic).
(D). « où il expira », mots reportés au bas de la page.
(E). « la » en surcharge: texte primitif « le ».
(F). « elle » en surcharge; texte primitif « il ».
(a). Var. Manuscrit de 1836, p. 76 : « à mes amis. Un garde-chasse, appelé Raulx, qui s'était particulièrement attaché à moi pendant mes premières vacances à Com- bourg, fut tué par un braconnier.
(b). Var. Id.,ibid. : « qu'il voulut désarmer » omis.
(c). Id., ibid. : « ... Ce meurtre me fit une impression extraordinaire. Quel étrange mystère dans le sacrifice humain? Pourquoi faut-il que le plus grand crime et la plus grande gloire soient de verser le sang de l'homme? Mon imagination... »
{d). Id., ibid., donne « Raulx » au lieu de « mon pauvre ami ».
(e). Id., ibid. : « ... se traînant... »
(/). Id., ibid. : « Je conçus l'idée... •
(g). Id., ibid. : « ... me battre contre l'assassin. »
{h). Id., ibid. : « ... au lieu de décroître, s'augmente avec le temps »; cette suppression est maintenue dans le texte de 1850.
(?■). Id., ibid. : « quelquefois >• est supprimé suppression; maintenue dans le texte de 1850.
a. A partir des mots «je porte malheur... » jusqu'à « ... que dans le malheur... » ce passage a été reporté à un autre endroit dans le Ms. de Lascardais.
p. Var, Ms. de Lascardais : « Un garde-chasse appelé [Baux] Raulx qui s'étoit particulièrement attaché à moi pendant mes premières vacances à Comljourg fut tué par un braconnier. »
y. Var. A/«. de Lascardais : « le premier dont j'entendis parler dans ma vie » a été inséré, puis bilTé.
1. Var. Texte de 1850, p. 84: « Un garde chasse, appelé Raulx, qui s'était attaché à moi, fut tué par un braconnier. »
2. Var. Id., ibid. : Même texte que dans le Ms. de 1826.
3. Var. Id.y ibid. : Même texte que dans le Ms. de 1826.
4. Var. Id., ibid. : « ... à la chaumière... »
5. Var. Id., ibid. : « pour la première fois » supprimé.
6. Var. kl., ibid. : « Je m'aurais voulu battre contre l'assassin. »
KUAGMKNT AUTOGRAI'HK DES « MÉMOIUES d'oUTKE-TOMBK ». 49
mon cœur des nioi-i, [el] des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle, el ma blessure devient plus
(lu moins'")'
Mais si(^> [mais] je
rive que le premier jour. Je ne pardonne point à mes ennemis [(■' ....
ne leur fais aucun mal. Je suis rancunier "et ne suis**' pas»* vindicatif
.... ai-je .... '*"•*] ai-je la puissance de me venger?
à j'en perds'*^' Je ne suis'")*
[dès] Vin^tant^ [je n'en ai *■■' plus] l'envie '*-\ [Je ne suis] dan-
que dans le malheur
gereux \()ue qua)i'l] \ [135] fit conduire au collège de Dinan pnir
achever mes études latines^. Je savais mieux le latin que mes maîtres'.
I Combourg n étant quà cinq lieues de Dinan ""> j'y revenais sans cesse
sans quelque prétexte. Mon père qui trouvait de V économie'''^ à m'avoir
que j'entrasse au près de lui; ma mère^'\ qui désirait vivement [me voir entrer] dans les ordres, mais qui se serait fait un scrupule ' '' de me presser, n'ins- tèrent ■"' sur mon séjour à Dinan, et je me trouvai insensiblement fixé à Combourg''.
(A). « Mais si », retouche postérieure à la première rédaction.
(B). La première rédaction est absolument illisible.
(C). Après « ai-je », je conjecture « onvio ».
(D). Je crois voir que Chateaubriand avait d'abord écrit « roncunier • ; mais je nen suis pas sur : un dos traits qui vont du haut en bas do la page passe près d'r, et ici l'écriture est hàtivo.
(K). « n'en ai » mots difficiles à lire ; je no lais que les conjecturer d'après quelques indices.
(F). 0 j'en perds » est on surciiargo; il est impossible de lire le premier te.xte.
(G). Les doux premières lettres « le... » sont on surcharge; il est impossible de lire la pre- mière rédaction.
(II). « suis » est en surchage; le mot primitif est illisible.
(I). Dans ce mot ïr et l'u se confondent.
(J). « n'instèrent », sic. — Le Manuscrit de ISt6 p. 1-22, donne « insistèrent ».
(«). Var. Manuscrit de 1826, p. 76, supprime « du moins ». ^
(6). /</., ibid. : « Je suis rancunier. Je ne suis... »
(c). /(/., p. 121 : « Dinan n'était qu'à cinq lieues de Combourg... •
(rf). Id., ibid. : «■ ... qui trouvait économie... »
(e). Id., ibid. : « ... auprès de lui, et ma mère... »
a. Var. Ms. de Lascardais... : « ... point... »
1. Var. Texte de I8o0, p. 84 : « du moins » supprimé comme dans le Ms de 1826.
2. Var. UL, p. 8o « ... point... »
3. Var. Id., ibid. : k à l'instant » supprimé.
4. Var. Id., ibid. : « Je ne serais... »
5. Var. Id., p. 127 : « [On] m'envoya au collège de Dinan achever mes humanili's. »
6. Var. Id., ibid. : « Je savais mieux le latin que mes maîtres; nmis je com- mençai à apprendre riiéhreu. L\ibbé de Rouillac était principal du collège, et l\ibbé Duhamel mon professeur. » Puis Chateaubriand a ajouté une page (voir éd. Biré, p. 128) sur Dinan, et son condisciple Broussais.
7. Tout le passage depuis « Combourg n'étant qu'à cinq lieues de Dinan... » est très modifié dans le texte de 1850, p. 129 : « Dinan était à égale distance de Combourg tt de Plancoët. J'allais tour à tour voir mon oncle de Bédée
IlEvuE d'hist. littér. DE UK Fr.vnck (19' Aun.). — XIX. ♦
50 HEVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE,
J'aimerais encore à me rappeler les [''^ el] mœurs de mes ^^'>
parens de leurs vassaux de leurs voisins ("' ne fussent elles quun souvenir [veux peindre n'eussent-elles influé que sur mes propres destinées] touchant et agréable pour moi seul'^'^; | [136] mais je me plairai plus à en retracer le tableau qu'il semblera copié surC" ces vignettes d'autant [plus à les retracer qu'elles offrent un tableau <:omme (""^ on
que l'on trouve dans les [ (»] manuscrits [ "^J du moyen âge 2.
n'en voit plus]. Du temps présent au temps que je vais peindre, on peut croire qu'il y a trois cents ans '■*'> ^
La vie de château aux environs de Paris ne peut [pas] donner la moindre idée^'"'* de la vie de château d'un seigneur d'autrefois^ dans^''^ une province reculée. La terre de Gombourg n'avoit pour tout domaine que des Laudes incultes", quelques moulins, et les deux grandes forêts [de Lanoir et] de Bourgnet et de Lannoir"^'^ dans un pays où le bois est presque sans valeur : mais riche'''** en droits féodaux^ et en droits honorifiques cinquante deux*''' | [137] deux <")
(A). Du premi3r mot rature on lit Ics'premières lettres « vi >'•, peut-ôtro Cliatoaubriand avait il écrit vieilles.
(B). « do mes » en surcharge; texte primitif « que je ».
(C). •< touchant oc agréable pour moi seul » forment une ligne supplémentaire au bas de la page.
(D). Mots illisibles.
(E). Du mot primitif on distingue les dernières lettres « ... iques ».
(F). Je conjecture les mots « un tableau comme » d'après la forme do quelques lettres plu s lisibles que les autres.
(G). « trois cents ans » en surcharge; te.xte primitif « quatre siècles ».
(H). « deu.x » est répété : il est le dernier mot de la p, 136 et le premier de la p. 137.
(a). Var. Manuscrit de 1826, p. 122, supprime « de leurs vassaux et de leurs voisins. »
(b). Id., ibid. : « ... qu'il semblera fait d'après... »
(c). Id., p. 69 : « ... donner «2<ci<ne idée... »
(d). Id., ibid. : « ... de la vie de château qu'un seigneur d'autrefois menait dans... »
(e). Id., ibid. : « ... de Bourgouëtet de Tanoërn... »
(/■). Id., ibid. : « ... Mais Gombourg était riche... »
(g). Id., ibid. : « ... honorifiques. Cinquante-deux... »
à Monchoix, el ma famille à Combourg. M. de Chateaubriand, qui trouvait économie à me garder, ma mère qui désirait ma persi'itance dans la vocation religieuse, mais qui se serait fait scrupule de me presser, n'insistèrent plus sur ma résidence au collège, et je me trouvai insensiblement fixé au foyer paternel. »
1. Var. Texte de 4850, p. 129 : « Je me complairais encore à rappeler les mœurs de mes parents, ne me fussent-elles qu'un touchant souvenir;... »
2. Var. Id., ibid. : « ... mais yen reproduirai d'autant plus volontiers le tableau qfiu' sembleraca/(j'Mt'sur /es vignettes des manuscrits du moyen âge : ... »
3. Var. ht., p. 79 : « du temps présent au temps que je vais peindre, il y a des siècles. »
4. Var. Id., ibid. : « ... donner une idée... »
5. Var. Id., ibid. : « d'un seigneur d'autrefois » supprimé.
6. Var. Id., ibid. : « incultes » supprimé.
7. Var. Id., ibid. : « et les deux forêts, Bourgouët et Tanoërn...»
8. Var. Id., ibid. : « Mais Combourg était riche...
9. Var. Id., ibid. ; Chateaubriand a supprimé dans le texte définitif à partir de cet endroit, c'est à-dire depuis « el en droits honorinques » inclusive- ment, Jusqu'à « la suppression des droits féodaux» inclusivement.
r».v(;Mi:NT autographk dks « mémoirks d'outrk-tombi: ». :.i
annuel paroisses relevoienl de son château. Son revenu avant la révolu- lion s'est élevé quelquefois par le produit des lots et ventes" à 70 et 80 mille francs et il est lombé au-dessous de 10000 [f.] après la suppression des droits féodaux. Ces droits étoient [généralement de trois csprces] de diverses sortes : les uns déterminoicnl cerlaines rede-
ou fixoient des usages [politiques] vances pour certaines concessions [tes autres tiraient leur source des nés politique
mœurx et] de l'ancien ordre [social]; les autres ne sembloient avoir élé (lès<^' l'origine' que [des spectacles et] des divertilsemonls pour le Seign(3ur et ses vassaux ^.
avoit quelques-uns
I [138] Mon père en arrivant à Gombourg' [a] fait revivre [plusieurs] derniers de ces droits''' pour prévenir* la prescription. Lorsque toute la famille éloit encore* réunie [au Château], nous prenions une grande parl^ à ces amusements gothiques : les trois principaux étoient : le Saut des poissonincvs, la (juinlai}i€, et une foire appelée VAngevine.
tiroit son nom d'
Le saut ^ '<' des poissonniers [étoil] un droit par lequel Jes marchands
de poisson[s] <"' étoient obligés à la Saint-Jean [d'entrer dans l'étang]
du château et de lutter ensemble"-) plongés dans
de sauter dans Tétang [et de lutter entre eux dans ayant de] l'eau
jusqu'à la ceinture, [/l y avoit prix pour le vainqueur], | [139] Des
Brayes
paysans en sabots, eo [ '"'], en Sayons de peaux de Brebis
ou "^^ de ^peaux] de chèvre'''^ les*''"' cheveux longs et épars, hommes
(A). « dès » on surcharpo; texte primitif « dans ».
(B). Chateaubriand a écrit d'abord « poissons », puis « powaon »; refaisant n final en surcharge snr ns.
(C). « lutter ensemble » en surcharge sur des mots illisibles.
(U). Le mot bitfé était très probablement « braies »; on distingue les deux premières lettres; il n'y a pas trace d'un y.
(E). " ou ■> eu surciiarge sur « et ».
(F). '< les » et « ch » du mot suivant sont en surcharge sur un mot illisiblo.
(o). Var. Manuscrit de ISi6, p. 69 : « ... lois de venles... »
(b). Id., p. 70 : » ... ces anciens droils... •
(c). Id., if/id. : « Ce saul... »
(d). Id., ibid. : « ou de peaux de chèvre... •
1. Var. Texte de ISoO, p. 79 : « dans l'origine... »
2. Var. Id., ibid. : « pour le Seigneur et ses vassaux » supprimé.
3. Var. /(/., ibid. : « en arrivant à Corabourg » supprimé.
4. Var. /(/., ibid. : « ... a/i/i de prévenir... » S). Var. /'/., ibid. : « encore » supprimé.
6. Var. Id., ibid. : « nous prenions part... »
7. Var. Id., ibid. : Tout ce passage depuis « Le saut des poissonniers... » jusqu'à « Des paysans >> exclusivement est supprimé.
52 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE I,A FRANCE.
d'une france qui n'est plus, regardoient les jeux ("' d'un autre siècle''^'* : il y avoit un prix pour le vainqueur, [et] une amende^ pour le vaincu.
elle La quintaine conservoit la tradition des tournois ('*'. [et] avoit sans l'ancien doute quelque rapport avec [la manière dont on levait les hommes
des fiefs iVarmes pour la guerre et (^''] service militaire : elle est très bien décrite dans du Gange (W^voce e^^ ). Tous^'^J* les nouveaux
mariés de l'année dans^''"^ la mouvance de Combourg | [140] étoient obligés au mois de mai de venir rompre une lance de bois contre un poteau placé dans un chemin creux qui passoit au haut du grand
juge du camp Mail : les jouteurs étoient à cheval : le baillif [ew'^' robe] examinoit la lance et <"* (''^ déclaroit [s'assurer] qu'il n'y avoit ni fraude ni dol dans les armes. On pouvoit courir [contre le pofea <■'] trois fois contre le poteau; mais au troisième tour, si la lance n'etoit pas rompue [ (^']
champêtre les gabeurs du Tournois ''^> accabloient de plaisanteries le jouteur'''' maladroit qui payoit un petit écu au Seigneur ] [141] La foire appelée l"^' l'angevine se tenoit dans la grande^ prairie de l'étang
(A). L's de c< siècle » est en surcharge; je conjecture un t; Chateaubriand avait sans doute écrit temps d'abord.
(B). Chateaubriand avait d'abord mis une virgule, qui est restée auprès des deux points.
(G). Je no suis pas sur do « et ».
(D). Ici un espace blanc a été laissé pour la référence.
(K). A partir de ce mot l'écriture est différente ; peut-être l'écrivain a-t-il simplement changé de plume.
(F). « dans » en surcharge; premier texte illisible.
(G). Le texte primitif est « en robe » ; en surcharge Chateaubriand a écrit en grosses lettres u en » dont il faisait évidemment le pronom complément de « lance »; puis il a raturé d'un trait le tout et a écrit au-dessus « juge du camp ».
(II). Sous « et dé... » on distinguo « pour ».
(1). Chateaubriand a raturé le mot avant de l'avoir écrit en entier.
(J). Mot ou commencement d'un mot illisilde.
(K). Cliatoaubriand avait d'abord écrit « appellée ».
(L). « du Tournois » en surcharge; texte primitif « de l'assemblée ».
(a). Var. Manuscrit de 1826, p. 71 : « ... ces jeux... » (A). Id., ibid. : cette référence est supprimée... (c). Id., ibid. : « ... la lance, déclarait... » [d). Id., ibid. : « ... le joutier... »
1. Var. Texte de ISoO, p. 79 : « Des paysans en sabots et en braies, hommes d'une France qui n'est plus regardaient ces jeux d'une France qui n'était p/«s. »
2. Var. id., ibid. : « il y avait prix pour le vainqueur, amende. . »
3. Var. Id., ibid. : la référence, supprimée dans le Ms de 1826, n'a pas été rélublie.
4. Var. Id., ibid. : l'auteur a supprimé tout le passage suivant, qui renfer- mait la description de la quintaine. « Tous les nouveaux mariés : «jusqu'à « qui payoit un polit écu au Seigneur » inclusivement.
5. Var. Id., p. 80 : « grande » supprimé.
FUAGMEINT AUTOGUAPHK DKS « Mli.MOIHES 1) OUTIlK-TOMllK ». 53
Vassaux le A septembre de chaque année '. Les [Bourgeois de Combourg] eloienl
lever obligés de prendre les armes : ils venoient au chaleau [prendre] la
établir bannière f"' du Seigneur, De là ils se rendoient à la Foire pour [main-
et maintenir '"' /<?nt/''*>] l'ordre un péage de bestiaux dû ••' aux Comtes de (Combourg; espèce de droit de souveraineté '■*. A cette époque mon père tenoit table ouverte : on dansoil^ pendant trois jours, les maîtres dans la grande
rac.leniont
salle au [son] d'un [méchant] violon, les vassaux dans la Cour vorto
au son* d'une musette. On chantoit, on poussoit des acclamations.
I [142] On tiroil des coups de fusils C"'". Ces bruits se mêloient aux
mugissements des troupeaux de la Foire. La foule se répandoit dans
on voyoit à le jardin " et dans les bois*; et du moins une fois l'an quelque Combourg
chose qui refsembloit à de la joie [entrait sous 1rs voûtes du château ^^^].
[encore]
[Ainsi je peux dire que f ai vu encore en france les mœurs gothiques
Ainsi
et féodales.] ya\ été placé assez singulièrement dans la vie pour avoir
assisté ''" aux courses de la quintaine et à la proclamation des droits
de l'homme, pour avoir vu flotter la bannière des Comtes de Combourg
(A). !//• final do « maintenir » n'a pas 6t6 biffé.
(B). « maintenir » on surcliargo; Chateaubriand avait d'abord écrit « prélover » dont les deux premières sj-Uabes sont très distinctes.
(C). L'u est on surcharge d'une ou doux lettres illisibles.
(D). La niturc qui couvre toute la ligne est largo et embrouillée encore par un pâté. Lo premier mot se conjecture : on lit facilement eut, on aperçoit la boucle saporiouro do l'r si (.■aractêrisii(|ue de la main de Chateaubriand, puis à. un petit intervalle lo point do l'i et la barro du t. Du deuxième mot on no voit que la partie supérieure de ». Les quatre derniers mots sont relativement faciles à lire.
(a). Var. Manuscrit de 1Si6, p. 72 : « ... au château avec la bannière... •
(A). /(/., ihid. : « fusil ».
(c). Id., ibid. : - ... dans les jardins... »
(d). Id., ihid. : « ... \>ouT pouvoii' assister... »
\. Var. Texte de 1 SoO, p. 80 « ... le 4 septembre de chaque année, jour de ma naissance. »
2. Var. ht., ibid. : « ... pour établir l'ordre et prêter force à la perception d'un péage dû aux comtes de Combourg par chaque tête de bétail, espèce de droit régalien. »
3. Var. /</., ibid. : « ... on ballait... »
4. Var. Id., ibid. : « ... au nasillement... «
5. Var. /(/., ibid. : « ... on poussait des huzzas, on tirait des arquebu- sadrs. »
6. Var. Id., ibid. : « La foule vaguait dans les jardins elles bois... »
î)4 , ItlïVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA KRANCE.
Je suis comme et ]e tirapeau de la révolution*; [fai] [je puis dire avoir été] le dernier témoin | [143] des mœurs féodales. C'est- de l'impression^'^' qu'elles ont faite sur mon éducation, et du caractère de mon esprit, en contradiction avec ces mœurs que s'est formé en moi ce mélange ("^ d'idées chevaleresques et de'"' sentiments indépendants que j'ai répandus dans mes ouvrages. Gentilhomme et écrivain, j'ai été Bour- boniste par honneur, Royaliste par raison et ^*) républicain par goiU. I [144] La société que l'on voyoit au château se composoit des Bour- geois des bourgeois du village et des gentilshommes voisins.
[ '^'^j que de fois sur un théâtre plus éclatant j'ai regretté
le petit "' monde ou se cacha ma jeunesse. Quand le ciel eut disposé de moi a douze ans, il ne m'auroit '*' dérobé "^' qu'à | [145] une renommée qui m'ennuie et a des chagrins*'') dont je ne vois point le terme, et pourquoi rougirois-je de parler des honnêtes gens qui furent mes premiers amis à Combourg^? Notre vanité met trop d'impor- tance *''' au rôle que nous jouons dans le monde : le bourgeois de Paris rit du bourgeois d'une petite ville; la noblesse de | [146] cour se moque du gentilhomme de province'/'^*, l'homme connu dédaigne Ihomme ignoré, sans songer que le temps fait également justice de leurs pré. tentions, et qu'ils sont tous également ridicules ou indifférents aux yeux des générations qui se succèdent '''.
Si l'on compare les diverses retouches et corrections de ce manuscrit, on constate que Cliateaubriand supprime plus qu'il n'ajoute : il n'ajoute que très rarement, et encore pour fournir
(A). La douxicmo syllabe est en surcharge : Chateaubriand avait sans doute omis cotte syllaljc. et la aussitôt reprise.
(B). « do » et les deux premières lettres du mot suivant sont en surcharge; je conjecture « d'idées n^
(Cj. On distingue « de C. » ; probablement Chateaubriand avait commencé à écrire « de Com- bourg ».
(D). « petit » est en surcharge; sous p on distingue m.
(E). La dernière syllabe bé do « dérobé » est retouchée.
(Kj. Le d do « succèdent » est on surcharge surs.
(a). Var. Manuscrit de 1826, p. 73 : « ... le mélange... •
[b). Ici., ibid. : « J'ai été royaliste par raison, bourboniste par honneur et... »
(c). Id., ibid. : « ... il ne m'eût... »
(d). Id., iljid. : « ... qu'une renommée qui m'ennuie et des chagrins... »
(e). Id., ibid. : « ... trop de /)r!a;... »
(/■). Id., ibid. : « ... de la noblesse de province... »
1. Var. Texte de ISiiO, p. 80 : « ... pour avoir vu la milice bourgeoise d'un village de Bretagne et la garde nationale de France, la bannière des seigneurs de Combourg et le drapeau de la révolution ».
2. Var. /(/., it)id. : Toute la fin de ce paragraphe a été supprimée, depuis « C'est de l'impression «jusqu'à « et républicain par goût » inclusivement.
.S, Var. Id., p. 81. Tout le début de ce paragraphe est très réduit dans l'édi- tion définitive : « Les visiteurs que l'on recevait au cluUeau se composaient des habitants de la bourgade et de la noblesse de la banlieue : ces honnêtes gens furent mes premiers amis. »
4. Var. kl., ibid. : «... le noble de cour se moque du noble de province... »
FIIAGMKNT AUTOCUAPHK DKS « Mt'MOIRES d'oUTRK-TOMHK ». 55
une explication indispensable; au contraire, il hilTe tout ce (jui surcluiri;e la j)lirase ou ne sert qu'à l'arrondir sans contrihuer à la pr(''cision ou au pittoresque; là môme où il ne fait que reuij)lacer u[i mot par un autre, c'est toujours pour rendre la phrase plus concise', l'expression plus exacte ^ ou surtout plus expressive'; car il apporte un soin particulier à substituer au terme vague et banal le mot expressif et coloré. C'est ce qui ressort de la simple comparaison des textes de 1826 et de 1850; mais les corrections les plus curieuses sont celles qui ont été faites sur le manuscrit, aussitôt ou peu après la première rédaction; elles montrent par des preuves palpables que Chateaubriand s'est détié de l'abondance de son imagination et des négligences de l'improvisation : c'est un artiste, mais un artiste scrupuleux qui a le souci du détail, qui sait biffer, condenser, resserrer.
Quant au plan môme des Mémoires, il a été remanié; on peut s'en rondre compte, surtout par le Manuscrit de Fougères. Les mois « Livre II » par lesquels il commence prouvent que dès Torigine, comme Chateaubriand l'a dit, l'œuvre était divisée en « livres* ». Les grandes lignes aussi étaient tracées; mais dans le détail le plan est longtemps resté flottant. Les développements que certaines parties recevaient ont forcé l'écrivain à élargir ses cadres. Quelques exemples le montreront : 1° Comparons d'abord le Manuscrit avec les textes imprimés : le « livre II » commence de la même manière dans le fragment de Fougères et dans le Manuscrit de 1826; mais dans le texte définitif «le 1850, Chateau- briand ajoute un long préambule dont j'emprunte le résumé à l'édition de M. E. Biré : « Billet de M. Pasquier. — Dieppe. — Changement de mon éducation. — Printemps en Bretagne. — Foret historique. — Campagnes Pélagiennes. — Coucher de la lune sur la mer. — Départ pour Combourg. — Description de Combourg. » Viennent alors les pages sur le « Collège de l)ol », c'est-à-dire les lignes qui terminaient d'abord le livre I et celles qui commençaient le livre II, comme le prouvent notre Manuscrit et la copie de M"* Hécamier. — 2" Examinons maintenant le
1. P. 125, il supprime sur le manuscrit « commune »; p. 127, « pour mes cama- rades »; p. 134, « par le temps », etc.
2. Il remplace, p. 131, « une énumération de la manière • par « une énuméralion des diverses manières (texte de 1850); p. 132, • murmure (C applaudissements par murmure d'approbations (texte de 1826; ; p. 131, ronflais par dodinais (1850).
3. 11 remplace, p. 125, « sauvage • par « hi/jou » (texte de 1830, et voir la suite des corrections qui résultent de ce changement); p. 142, il y avait avantage à linir le paragraphe par le mot « à de la joie • (manuscrit) qui le résume, et à bilTer la suite qui n'est qu'une surcharge.
4. Voir l'édition E. Biré, t. I, p. xxui.
b6 REVUE D HISTOIRE LITTERAIRE DE LA FRA^CE.
Manuscrit de Fougères seul : on y surprend d'importants rema- niements. Après les pages sur le Collège de Dol venaient divers développements sur la société de Combourg, l'épisode du garde- chasse, le collège de Dinan, le retour du jeune Chateaubriand à Combourg. L'écrivain a jugé sans doute que ces épisodes se rattachaient mal les uns aux autres et étaient mal reliés à ceux qui précédaient ou suivaient; il les a raturés; du même coup, le développement sur la vie de château et les mœurs féodales a pris naturellement place aussitôt après les pages consacrées au Collège de Dol ; les premières pages raturées, relatives à la société de Combourg, au meurtre du garde-chasse, au caractère vindicatif de l'auteur ont pris place en troisième lieu à la suite des précédentes; quant aux pages, relatives à Dinan et au retour à Combourg, elles ont été détachées du livre II et dès lors, je veux dire sur le manuscrit, reportées dans le livre III, comme on peut le supposer d'après la copie de 1826.
Le plan de l'œuvre s'élaborait ainsi dans le travail ou même après le travail de la rédaction; car Chateaubriand n'avait d'abord tracé qu'approximativement les principales divisions de ses Mémoires d'après les principales périodes de sa vie : pour le détail, il s'en remettait à l'abondance de ses souvenirs, aux complai- sances de son imagination, à l'inspiration du moment. Mais aussi le souci de la logique et un sentiment esthétique de la perspective l'amenaient à rapprocher les développements anciens et nouveaux et à les fondre dans une ordonnance harmonieuse.
A quelle date fut composé le Manuscrit de Fougères? D'après les indications mêmes de l'auteur, c'est au mois de septembre 1812 qu'il commença à écrire le livre II des Mémoires. Notre Manuscrit est-il sa première ébauche? Ce qui permet de le croire, c'est qu'outre les corrections, certains détails trahissent dans plusieurs pages la précipitation de la plume, la hâte de l'improvisation : trenant (p. 133) est écrit pour traînant, ninstèrent (p. 135) pour n insistèrent, potea (p. 140) pour poteau : mots incomplets, ponctuations déplacées, noms propres inexacts, une référence à compléter, ce sont autant de témoins, pour ainsi dire, d'une première rédaction. Mais on ne les trouve que dans quelques pages. Or, peut-on soutenir que dans toutes ses parties le Manus- crit de Fougères, et de même dans toutes leurs parties les fragments analogues du Musée Carnavalet et du château de Lascardais nous restituent le premier brouillon de l'écrivain? La pagination, qui relie ces divers fragments autographes, risque d'induire en erreur; faite par l'écrivain, elle semble authentiquer
FHAGMKNT AUTOGUAPHi: DES « MEMOIRES I) OLTRE-TOMBK ». 57
« lo manuscrit primitif ». Mais prenons-y garde : Chalcanliriand avait-il préparé et paginé d'avance le cahier sur Icfjuel il a écrit son œuvre? Peut-on savoir au moins quand et comment il a réuni ses feuilles manuscrites éparses et les a paginées'. Le Manuscrit de Fougères fournit sur ce point intéressant queNjues indications. Ce <|ui à première vue frappe le plus dans ce fragment autographe, c'est que ni l'écriture ni le papier, comme je l'ai déjà dit, ne sont partout uniformes; des remarques analogues ont été faites pour les autres fragments. Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est l'importante lacune que j'ai déjà signalée dans notre Manuscrit et qu'on a pu constater après la page 13i : entre la page 134 (qui est un verso) et la page 135 (qui est un recto) il manque plusieurs feuilles; le texte est interrompu, et pourtant la pagination se con- tinue. C'est bien la preuve que Chateaubriand n'avait pas paginé d'avance ses feuilles, ne les paginait pas à mesure qu'il composait et que cette pagination a été faite après coup. Il y a plus : quelle n'a pas été ma surprise de découvrir que la phrase brusquement interrompue à la page 134 après les mots « je ne suis dangereux [que quand » se continue à la page 155 du Manuscrit de Lascardais par les mots « je suis faible, fort Je suis désarmé »]-. Notre Manuscrit porte donc la trace d'un remaniement important du premier texte. Pourquoi ces pages qui se suivaient primitivement se trouvent-elles si éloignées dans la pagination? Que s'est-il passé entre le travail de la première rédaction et le travail de la pagination? D'abord, Chateaubriand a biffé un long passage comprenant les pages numé- rotées plus tard 133 et I3i, 135 et 136 et plusieurs pages inter- médiaires qui semblent disparues mais qui en réalité ont été simplement déplacées. Puis, il a recopié et mis au net les deux premières pages qui vont depuis le début du passage biffé jusqu'à la lacune; il les a reportées plus loin (pages 153 et 154 du Manu- scrit de Lascardais) : nous avons donc, pages 133 et 134, le brouillon d'un texte mis au net, pages 153 et 154. Entin, l'écrivain a transporté à la suite de ces dernières pages la feuille qui primi- tivement faisait suite à la page numérotée 134 : en effet elle pouvait être utilisée à cette nouvelle place, c'est-à-dire après les pages 153 et loi : c'est après ce travail, et sans doute après d'autres remaniements analogues, que Chateaubriand a paginé son manuscrit, qui probablement ne comprenait en tout que les trois
1. On pourrait croire qu'il y a une autre interruption, p. 135, après «je savais mieux le latin que mes maîtres »; l'écrivain semble en elTet tourner court. Mais le Manuscrit de IS:i6 confirme notre texte : Cliateaubriand n'a donc rien omis.
"2. La chose est évidente en elle-même, et de plus confirmée par le Manuscrit de 18i6.
58 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
premiers livres, et dont M"*" Récamier devait peu après prendre copie. Pourquoi cependant Chateaubriand a-t-il paginé les feuilles raturées malgré la lacune qui les sépare? C'était pour s'épargner l'ennui de recopier les quelques lignes qu'il voulait conserver au recto de l'une (p. 133) et au verso de l'autre (p. 136). On voit clairement comment Chateaubriand procédait : sur les mêmes feuilles, il écrivait d'un premier jet, puis coiTigeait et raturait; il recopiait certaines pages surchargées, il en déplaçait d'autres. A force de remanier son œuvre, il s'est trouvé dans la nécessité de mettre un peu d'ordre dans l'amas de ses petites feuilles manuscrites et de les paginer.
Qu'on désigne donc, si l'on veut, du nom collectif de « manus- crit primitif » le recueil dont les fragments autographes, et paginés, du Musée Carnavalet, de Fougères et de Lascardais ont fait partie; cette désignation est commode; mais elle ne doit pas être prise au pied de la lettre : ce Manuscrit, qui pourra être sans doute reconstitué, manque d'uniformité si l'on en juge par les fragments retrouvés; c'est un recueil disparate, et provisoire comme les brouillons et les copies qui le composent. M. Marcel Duchemin rappelait avec raison {Revue dliist. lût., t. XIV, p. 4i) que, pour la première ébauche de son œuvre. Chateaubriand fit usage « de matériaux accumulés de longue date, de notes jetées à la hâte sur le papier » et de rédactions partielles. Le manuscrit paginé est composé ainsi; il faut le considérer lui-même non comme la première ébauche, mais seulement comme la première mise en forme et en ordre d'une œuvre déjà ébauchée, et plu- sieurs fois déjà retouchée, comme elle devait l'être encore plusieurs fois.
Ferdinand Gohin.
sun UN AMoi u Di; «:i.émi;m mauot. 59
SUR UN AMOUR DE CLÉMENT MAROT'
Lo présent article a simplement |)onr hut de compléter et «le rectifier sur certains points deux pénétrantes études de M. H. Fro- Miaj^o sur Ysai)eau et Anne, qui ont joué des rôles très divers dans la vie de Clément Marot et qui ont laissé des traces dans son œuvre-. M. Fromage me paraît avoir démontré avec beaucoup de vraisemblance (jue le poète fut victime de la veng-eance d'Ysaheau délaissée et que c'est cette bourgeoise et non point Diane de Poi- tiers qui s'entremit pour faire emprisonner Marot pendant le carême de 152G.
A cette première démonstration je ne trouve rien à redire, sinon que la vengeance d'Ysabeau s'exerça en 1526 et non en 1525 comme le croit M. Fromage, victime comme tant d'autres de la divergence entre le calendrier ancien et le nouveau '\
Pour ce qui est d'Anne, M. Fromage établit d'une façon très
1. Nous cilerons toujours Marot d'après l'édition Picrro Janiiel (Marpon et Flam- marion, 'v vol.), parce qu'elle est la plus ré|)an(iue et la plus maniable.
2. Les deux articles de M. R. Fromaf,'e ont paru dans le Butlelin de la Société de nUstoire du ProlnHanlmne français, LIX" année (1910), pp. 52-71 et 122-129. — La lievue d'Ilisloh-c lUléraire de la France a déjà sommairement annoncé ces articles dans la Chronique ilc son numéro de janvier-mars 1911 (p. 237).
3. Kn eiïet M. Fromage n'a pas seulement péché par omission en négligeant d'indiquer entre parenthèses - vieu.x style « ou - ancien style », comme on doit le faire (|uand on n'a pas opéré la transformation et comme il devait le faire après avoir daté la bataille de Pavie en nouveau style. Il est clair que M. Fromage lui- même s'y est trompé; cela se voit à divers enciroits de ses articles et en particulier a la p. 50 lorsqu'il place •l'emprisonnement de Marot aussitôt après son retour de Pavie. Or la bataille de Pavie s'était livrée en février 152i (a. st.), c'est-à-dire un peu plus d'un an avant l'internement du poète au Chàtelet. Que cet emiirisonnomenl ait eu lieu en i:i2."i (a. st.), c'est-à-dire en 1526, c'est ce qui est démontré depuis longtemps : aussi me bornerai-je à renvoyer .M. Fromage à l'édition GuifTrey, qu'il a prali(iuée et dont il a tiré un e.vcellent parti (.Marot, éd. GuilTroy, t. III, p. "0, note, col. 1; t. Il, p. 160, n. 1). Marot avait « mangé le lard » pendant le carême: point n'est besoin d'être chartisle pour savoir que le carême précède la fête de i'àques, commencement de l'année à cette époque. Dans son recueil classique inti- tulé Chefs-d'œuvre poétiques de Marot, Ronsard, du Bellay, dWubiqné et Régnier (Paris, Machette, 4' éd. 1905), M. A.-P.Lemercier, doyen de la Faculté des Lettres de Caen, déclare à la p. x de son Introduction que Marot fut enfermé au Chàtelet pour hérésie • le 15 ou 16 janvier », — ce qui est inexact puisque le carême n "a jamais commencé on janvier, — de l'année 1526, — ce qui est exact d'après le calendrier modorno. Mais- à la page suivante (p. xi) M. Lemercier, faisant allusion à Vfipifre à Bourli'ird ainsi qu'à la mésaventure de Marot, donne la date de 1525 sans autre indication, et à la p. [HVKpitreà L'/on Jamet porte entre parenthèses la date (le io25 et l'indicalion de style est également absente. De tels disparates Jellenl le désarroi dans l'esprit du lecteur.
60 REVUIC d'hISTOIHE LITTÉKAIUK DE LA FRANCE.
plausible que c'était une noble demoiselle, qu'elle quitta la France pour suivre en Italie Renée de France, que Marot la retrouva ensuite à la cour de Ferrare et qu'elle doit être cette Anne de Beauregard à qui le poète consacra une simple et touchante épi- taphe ' ; il nous suffira d'en rappeler le début :
De BeauregarJ Anne suis, qui d'enfance Laissay parens, pays, amys et France, Pour suyvre ici la duchesse Renée,
Ce texte pose une objection que M. Fromage n'a pas prévue, mais qui peut sembler très grave et même de nature à mettre en péril l'identification proposée. En effet, s'il fallait prendre à la lettre l'expression « d'enfance », Anne de Beauregard aurait quitté la France trop jeune pour y avoir été courtisée ou plutôt aimée et passionnément aimée par Clément Marot. Sans doute il est arrivé à des poètes de cour de dédier par badinage quelques rimes galantes à de minuscules princesses de dix ou douze ans; mais tel n'est pas ici le cas, et il serait impossible de soutenir un seul instant que les requêtes amoureuses de Marot, quoique faites en termes décents, aient pu s'adresser à une fillette. Dans la même épitaphe le poète nous apprend ensuite que la malheureuse jeune fille, morte bien avant l'âge, quittait pour le ciel un « futur espoux ». Il est bien probable que cet époux était le premier; et en ce cas nous rappellerons que dans la noblesse de cette époque les jeunes filles se mariaient en général très jeunes; belle et bien née, Anne de Beauregard n'était pas encore mariée en décembre 1535, date de sa mort; elle mourut dans sa fieur, ou, comme dit Marot, dans son « fleurissant aage ».
Je ne crois pas néanmoins qu'il y ait là une objection décisive contre une identification qui me paraît excellente et que je ferai mienne. Il ne faut pas s'appesantir sur l'expression « d'enfance » employée au premier vers de l'épitaphe, et il nous suffira d'ad- mettre qu'Anne de Beauregard était fort jeune, qu'elle avait par exemple quinze ou seize ans quand Marot fit sa connaissance au mois de mai 1527 et seize ou dix-sept ans quand elle quitta la France en 1528 ^ Du reste le poète lui-même nous la dépeint
Jeune, en bon poinct, de la ligne des dieux ^
1. Marol, Cimetière, xxin, De Anne de Beauregavd, qui mourut à Ferrare (éd« P. Jannel, t. II, p. 234).
2. Pour ces dates, voir la suite du présent article.
3. Épigrarnme GXX (Jannet, l. 111, p. 50).
SUR UN AMOUU l>E CLI^IMKMT MAKOï. 61
Dans un luiitain très connu que j'examinerai tout h l'heuro, la « hrunette » dont il s'af»^il et qui est précisément notre héroïne, est «jualifiée (le «jeunette ». M. Fromage a signalé le premier un document très intéressant qui nomme Anne de Beauregard parmi les filles du corps de Henée de Ferrare en lo28-l;)21). Si cette Anjie avait été vraiment une enfant, l'aurait-on introduite dans cette garde d'honneur et ses parents l'eussent-ils laissée partir pour faire, môme en très haute et très honorahle compagnie, un voyage long, fatigant et qui n'était pas sans dangers?
Nous considérons donc comme écartée cette objection fonda- mentale et nous admettrons qu'Anne de Beauregard, dont Marot appréciait non seulement la beauté mais la conversation, avait dépassé l'enfance quand le poète s'en dam ma pour elle.
Systématiquement, M. Fromage n'a fait usage que des pièces marotiques où Anne est expressément nommée. On ne peut que louer celte prudence si l'on se rappelle les fantaisies saugrenues auxquelles ont donné lieu les mystérieuses amours de Marot. J'estime cependant qu'on peut aller un peu plus loin sans perdre pied. M. Fromage lui-môme a commis sans aucun risque une infraction à son système en classant parmi les pièces relatives au départ de la jeune fille une épigramme qui ne porte pas son nom (épigr. XXIII, Du départ de s'amye, éd. Jannet, t. III, p. 13-14)'. De môme nous pouvons en toute sécurité joindre au « Dieu gard » du poète heureux de retrouver son amie à Ferrare (épigr. CXXXIV, Jannet, III, 5r3) l'épigramme immédiatement suivante intitulée « Dialogue de Imj et de sa Muse (GXXXV), où le poète condense en huit vers à la fois précieux et touchants la douleur de la sépara- tion et la joie du « doux revoir- ». Cela fait une pièce de plus au dossier.
En voici maintenant une autre dont l'attribution à ce cycle n'apparaît pas du premier coup. Il s'agit d'un huitain justement célèbre par la grâce et l'aisance du tour, mais que j'estime cepen- dant utile de reproduire ici :
J'ay une lettre entre toutes eslite ; J'ayme un pays et ayme nue chanson ; N est la lettre en mon cœur bien escrite, ¥A le pays est ccluy d'Alençon ;
1. Aulre infraction, parfaitement légitime, pour le « dixairi de may • (épigr. X.\U) que nous examinerons plus loin.
2. J'emprunte ces doux mots à lépigr. CXXXIV, /i salue Anne (éd. Jannet. t. III, p. 55).
62 UKVUE d'H!STOIHE LITTÉRAIHE DE LA KRANCE.
La chanson est (sans en dire le son) : Allégez nioy^ douce plaisant' Brunette : Elle se chante à la vieille façon ; Mais c'est tout un, la Brunette est jeunette '.
Je n'insiste pas sur ce fait que le huitain en question se trouve encadré entre deux autres huitains expressément adressés à Anne : on ne saurait tirer de là qu'une présomption. Mais je prétends que le nom même de la jeune fille se trouve inclus dans le huitain, et c'est ce que personne n'a encore démontré. La clef de l'énigme se trouve évidemment dans la lettre N qui commence le troisième vers. Mais comment interpréter cette lettre? Dans le système de Lenglet-Dufresnoy, qui a subsisté intact jusqu'à une époque toute récente et dont on retrouverait encore de fortes traces dans bien des notices consacrées de nos jours à Marot, la solution du problème était très simple : N ne pouvait désigner que Marguerite d'Alençon. Il est vrai qu'on datait la pièce de iS27, que cette année-là Marguerite épousait le roi de Navarre, et que N pouvait être l'initiale du royaume; mais du reste un disciple convaincu de Lenglet-Dufresnoy n'avait pas besoin de raisonne- ments de ce genre; au contraire, l'absence même de la lettre N dans le nom de Marguerite prouvait précisément qu'il s'agissait d'elle, puisque Marot devait chercher à dissimuler ses relations amoureuses avec une dame de ce rang. Je n'exagère rien, comme on peut s'en convaincre par cette note de l'édition de 1824, que je ne résiste pas au plaisir de citer ici : « Il est aisé de reconnaître Marguerite, duchesse d'Alençon. Ce poète, en substituant un N à la lettre M qui commence le nom de Marguerite, croyait sauver son indiscrétion, et cacher sa maîtresse, que la médisance avait déjà annoncée à toute la Cour'. »
D'autres exégètes plus sérieux ont supposé que N désignait peut-être une dame de Nevers. La vérité est que cette N n'est ni la lettre initiale du nom ni une lettre intérieure de ce nom, mais bien le nom lui-même. En eiïet au xvf siècle la prononcia- tion de la lettre N dans l'alphahet (« enne ») coïncidait à peu près ou complètement avec celle du nom propre « Anne ». Le son initial était une voyelle nasale qui pouvait représenter en ou an tout aussi bien. Cette nasalisation rendait possible un jeu de mots qui serait aujourd'hui incompréhensible avec nos deux voyelles
\. lipigr. CCVIII. Iluilain (éd. Janiiet, t. lll, p. 83).
2. Œuvres complètes de Cliimenl Mai-ol, Paris, Rapilly, 182i. l. II, p. 418, n. 1. — CeUc bizarre édition, non signée, est due, parait-il, à Paul Lacroix, a/«às Bibliopliile Jacob.
SUR UN AMOl II l)K CLÉMENT MAUOT. 63
purement orales el bien dislincles è et a'. Je puis citer d'autres textes lie la môme époque où la lettre N prononcée forme calem- bour avec le mot « ane » signifiant la femelle du canard. L'un de ces textes est X Alphabet du temps présent, que l'on im|»rime quelquefois jtarmi les pièces attribuées à Marot :
N bien grasse est de saison. L do chappon sur la tranche Faict bon prendre en bonne maison^.
Un autre exemple nous est fourni par la Ballade de l'A. IL C, pièce de la fin du xvi" siècle, publiée naguère par M. Pierre Cham- pion :
L. de chappon gras est bonne, N, de rivière ou inaslart'.
On sait que les poètes du xvi'' siècle aimaient à jouer sur le nom de leur dame. L'une des épigrammesde Marot adressée à la même maîtresse et composée le jour de la sainte Anne* débute par une allusion à un humble animal :
Puis que vous portez le nom d'Anne, II ne faut point faire la beste.
La Farce de Pernet qui va à lescoUe nous présente un cas de confusion entre N et « àne^ ».
1. Ceux qui ne connaîtraient pas l'histoire de la prononcialion française peuvent (lu moins se rappeler avoir entendu prononcer encore, — surtout par des personnes âgées, — le moi gramynaire avec nasalisation de r«, c'est-à-dire comme le mol çivand'- mère. Tout le monde se rappelle celte scène des Femmes Savantes (acte II, se. vi) oit Bélise ayant dità .Martine:» Veux-tu toute ta vie ofTenser la grammaire'? • la pauvre servante demande tout étonnée: « Qui parle d'olTenser grand 'mère ni grand-père? • .\u xvii" siècle, la confusion était parfaite et le jeu de mots impeccable.
2. (Euvres complètes de Clément Marol, Paris, Hapilly, 1824, t. III, p. 454.
3. Revue de philolor/ie fratiçaise el provençale, t. XXI (1907), p. 191.
4. Ce jour tombait le 26 juillet. Il s'agit de l'épigr. CXXX (Jannet, t. MI, p. 54)..
5. Ancien Thf'dtre François, éd. Viollet le Duc, t. II, p. 309. Le maître est censé interroger un jeune sot appelé Pernet. Il lui demande, en lui montrant l'alphabet :
Or ça, quelle lettre esse cy ?
Per.net. M
Le Maistre. N.
Pernet.
Une asoe? Et où sont les oreilles ? Par bieu, vous me dictes merveilles. Mais qui en veit onc ung ainsi faict?
On trouvera encore, dans les Bigarrures de Tabourot, sieur des Accords, un texte, fort grivois du reste, qui nous renseigne très bien sur la prononcialion de la lettre N au xvi° siècle. C'est au chapitre xv (Des Acrotttc/i°s), où l'auteur nous rappelle celle •• vulgaire chanson Tholosane » :
loaae, loane, presta mé ton ce o ane l'or bouta mon v i té.
64 UKVUE D HISTOIRE LITTÉIIAIRE DE LA FRANCE.
11 n'y a donc point de doute sur l'identité de la « brunette » célébrée dans le joli buitain de Aiarot. Du reste l'épigramme GXX (Jannet, t. III, p. 50) nous avait déjà appris qu'Anne était une « brunette » '. C'est un argument de plus à l'appui de ma thèse, et nous voici définitivement renseignés sur la couleur des cheveux de notre héroïne.
Un détail nouveau et intéressant nous est révélé par le même buitain : au moment oii il fut composé, Anne se trouvait à Alençon. Est-il téméraire de supposer qu'elle faisait parti de l'en- tourage de Marguerite? C'est peut-être à Alençon qu'elle fit ses débuts dans le monde et que dès son arrivée, en mai 1S27, elle éblouit Marot de sa jeune beauté. Marguerite, après avoir gagné la jeune fille à la Réforme en même temps que le poète, l'aurait ensuite « donnée » à la protestante Renée de Ferrare partant pour l'Italie. C'est ainsi que je me représente les choses; mais nous sommes là dans le domaine de la conjecture.
Le thème du départ joue un grand rôle dans le cycle poétique des amours de Marot et d'Anne. M. Fromage a groupé un assez grand nombre de pièces autour de cet événement, qui fut vrai- ment douloureux au cœur du poète. Marot était chose légère ; mais ce n'était pas un simple épicurien, comme on le répète un peu partout; il sentait vivement la grâce jeune et le charme de deux yeux candides; il était tendre :
Elle s'en va, de moi la mieux aimée.
Marot appréhende la séparation, et l'on devine, à travers sa poésie simple et gracieuse, sans grands mouvements lyriques, quel dut être le déchirement de son cœur-.
Quant à la date de ce départ, M. Fromage a bien vu que l'on pouvait tirer des renseignements utiles du « dizain de mai », autre- ment dit de l'épigramme XXlï, mais il ne l'a pas examiné de près. Le voici :
{, D'Anne jouant de l'espinetle :
Lors que je voy on ordre la brunette,
2. De toutes les pièces eii question, il ressort bien qu'il s'agissait d'un 1res long voyage et d'une séparation que le poète pouvait croire définitive, — car Marot ne prévoyait pas en 1528 qu'il partirait un jour pour Ferrare. Tout concorde donc bien avec la théorie que j'adopte. Je tiens à signaler pourtant le début interro- galif assez bizarre de l'épigramme LXXllI : « Où allez-vous, Anne? que je le sache » (éd. Jannet, t. III. p. 31). Marot devait pourtant savoir pour quel pays partait son amie. Dans le reste de l'épigramme rien ne nous permet d'expliquer ce début d'une façon satisfaisante. Voir cependant ci-dessous (p. 68, n. 1) un essai d'explication.
SUR UN AMOU» I)K CLfiMEM MAHOT. 05
XXII. />f dixtiin de rnay (jui fui ord,
h'I de fcOvrier qui luxj feit tort. L'an vingt et sept, Février le froidureux Eiisl la saison plus claire et disposée (Jue Mars n'Avril; bref, il tut si heureux, Qu'il priva May, de sa dame Housée : Dont May, triste, a la Terre arrousée De mille pleurs, ayant perdu s'amyt>, Tant que l'on dit que pleuré il n'a mye. Mais que grand'pluye hors de ses yeulx bouta. Las ! j'en jettay une foys et demie Trop plus que luy quand m'amye on m'osta.
Bien qu'Anne n'y soit pas nommée, ce dizain rentre évidem- ment dans notre cycle, et M. Fromage l'a très bien vu; mais il ne donne aucun commentaire et se borne à conclure que c'est « autour de 1527 » qu'il faudrait placer le départ de l'amie de Marot : conclusion vague et insuffisante à laquelle M. Fromage attribue cependant un grand poids puisqu'il en tire une des preuves essentielles de l'identification avec Anne de Beauregard. Si vraiment c'est bien d'elle qu'il s'agit, cette jeune fille de la suite de Benée a très probablement quitté la France en même temps que sa maîtresse, c'est-à-dire en septembre 1528. Que signifie donc la date de 1527 placée au début du dizain précédent?
La pièce a été visiblement composée après le départ de celle que Marot appelle « m'amye ». Mais fait-elle allusion à la tempé- rature détestable du mois de mai de l'année même oîi Anne quitta la France? Ou bien s'agit-il d'un autre mois de mai? En effet le dizain chevauche deux années, puisque février et mars précèdent Pâques, tandis que mai le suit; et d'autre part le poète ne donne qu'une indication d'année. Si « l'an vingt et sept » s'a|)plique, comme on pourrait fort bien le supposer, à « Febvrier le froidu- reux », et à toute la portion de l'année qui précède Pâques, il s'agit de 1528 nouveau style; le poète, franchissant ensuite la date de Pâques, pour parler du mois de mai, aura négligé d'indiquer le chan^iement d'année pour ne pas surcharger sa petite épigramme, qui eût vraiment trop ressemblé à un almanach. Cette interpréta- tion est soulenable. Mais il y en a une autre. Inversement, on peut considérer que, le mois de mai étant le point central du dizain, le mois sur lequel le poète fixe son attention et attire celle du lecteur, la date de 1527 s'applique non pas à février et mars, — comme il semblerait si l'on détachait les premiers vers, — mais bien à ce mois de mai si « ord » et si pluvieux;
KeVUK D'iUSr. LtTTKtl. DE I.A Krance (19' Ano.). — XIX. 5
66 REVUE I) HISTOIUE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
en ce cas, le poète aurait, toujours pour des raisons de briè- veté, négligé d'indiquer que les premiers mois appartenaient à 1526 (anc. style).
Or cette seconde hypothèse est la a raie, comme on va le voir. Mais il ne faudrait pas en conclure précipitamment que 1527 est l'année oii partit la jeune fille et que par suite l'identification proposée par M. Fromage se trouve fortement compromise. Anne partit en septembre 4528, Marot composa le dizain après son départ, et le mois de mai 1527 qu'il évoque est celui où commença l'idylle qui nous occupe. Je ne saurais pour le moment faire la démonstration complète, car elle se fonde en grande partie sur l'examen de la deuxième élégie de Marot, et je dois démontrer au préalable que la dite élégie rentre bien dans le cycle en question. Mais je puis du moins apporter un fait qui constitue déjà en ma faveur une forte présomption. Les contemporains nous apprennent que le mois de mai 1527 se signala par des pluies diluviennes et par une température extraordinairement basse. Voici ce que dit à ce sujet le Journal cfun bourgeois de Paris :
(( Audict aa mil cinq cens vingt sept, inconlinent après Pasques jusques en juing ensuivant, ne cessa de pleuvoir et faire froid, dont les rivières tant de Seine que de Loire et plusieurs autres se desborderent et firent moult de dommaige, et mesmement à l'enlour de Paris, comme es faulxbourgs de Sainet Marceau, où elle fist choir plusieurs maisons et caves.
« Et à cause desdictes grandes eaues et du froid aussi, les biens de la terre, c'est assçavoir les arbres et vignes proufîlerent [peu?] ceste année '. »
Les mêmes événements sont confirmés par le Livre de raison de Versoris-, par le Diaire de Driart.et par un petit texte rimé que M. Bourrilly a cité en note dans son excellente édition du Journal d'un bourgeois : les vers nous apprennent comme la prose qu'un « grant floc d'eau », sans doute produit par le gonflement de la capricieuse Bièvre, envahit le faubourg Saint-Marceau et y fit maints ravages. Ce printemps désastreux dut rester longtemps dans les mémoires.
Il reste maintenant à démontrer qu'une élégie de Marot rentre dans le cycle qui nous occupe. C'est la deuxième élégie, que les
1. Le Journal d'un bourgeois de Paris .sous le règne de François 1"', éd. V.-L. Bourrilly, Paris, Picard et fils, l'JlO, p. 2"3.
2. Mém. de la Soc. de Vllist. de Paris, t. XII, p. 19G (et non p. i02 comme l'im- prime par erreur M. Bourrilly).
SUK UN AMOUU l)K CI.KMEM' MAUOT. 67
éditions datent arbitrairement de 1")24'. Elle est adressée à une dame (jui va partir au loin et probablement pour toujours. Nous retrouvons ici, avec plus de développements, — l'éléj^ie compte 86 vers, — le môme thème que dans les petites pièceS relatives à la séparation de Marot et d'Anne. Le poète en écrivant ne peut s'empêcher de pleurer :
Mon cueur se fend, et mon povre œil larmoie (v. 76).
Mais il ne se borne pas à des larmes et sa douleur ne reste pas inactive : il supplie son amie, il la conjure et la presse de lui accorder avant la séparation les dernières preuves d'amour qu'elle lui a refusées jusque-là; il invoque la solennité du moment et rappelle les longues soutî'rances d'une passion non récompensée.
Cette situation est évidemment la môme que celle oîi se trouvait Marot vis-à-vis d'Anne de Beauregard. Mais, si favorable qu'elle soit pour notre thèse, cette analogie générale de situation, de ton et d'altitude ne suffirait pas à démontrer sans réplique qu'il s'agit bien ici d'Anne de Beauregard et non de telle autre dame que le poète aurait aimée de môme sorte, pour qui il aurait enduré les mômes souiTrances, qui serait partie elle aussi pour toujours sans avoir accordé à son soupirant autre chose qu'un accueil aimable : cette hypothèse n'est guère vraisemblable, mais pourrait nous ôtre objectée par des critiques exigeants. Voilà pourquoi certaines pré- cisions sont nécessaires. Signalons d'abord quelques analogies de détail entre les motifs de l'élégie et ceux que l'on retrouve dans les autres pièces portant le nom d'Anne :
t" Dans l'épigramme LXXIII, Du parlement d'Anne-, le poète a otl'ert son cœur à son amie qui va le quitter :
Vous le prendrez, ce cueur, je le vous livre.
Mais il se fera un échange, car, comme on ne peut pas vivre sans cœur, Anne laissera le sien à Marot :
Me laisserez le vostrc, et puis adieu.
Ce thème revient, un peu plus développé, dans l'élégie II* (v. 59-68), où le passage en question commence ainsi :
1. Kd. Pierre Janncl, l. Il, p. 10.
2. /(/., l. 111, p. 31.
68 HliVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRAINCE.
(v. 59) Or voy je bien que tu n'as pas envie De me laisser ton cueur toute la vie.
Ne dirait-on pas que l'élégie continue l'épigramme et que le poète constate maintenant avec mélancolie l'insuccès de la propo- sition qu'il avait faite un peu auparavant'?
Il propose donc à son amie de lui rendre son cœur si elle le veut :
(v. 65) Ce nonobstant, quand ton cueur vouldras prendre, Pour t'obéir je suis prest à le rendre. Quant est du mien, tu le tiens enserré En tes prisons, et si n'a point erré.
De sorte que si cette opération mystique se réalisait, le pauvre poète se trouverait n'avoir plus de cœur du tout. Sans doute on peut toujours dire que cette idée d'un échange de cœurs constituait une banalité précieuse. Mais je répète qu'ici l'élégie a bien l'air de continuer l'épigramme.
2° L'élégie déplore le contraste entre le feu dont brûle le poète et l'amour de glace que lui témoigne sa dame :
(v, 45) Mais je congnois que ton amour de glace Près de mon feu du tout se fond et passe.
La même métaphore fait le fond de l'épigramme XXIV, d'Anne qui luy jecta de la neige (Jannet, t. III, p. 14)^
3° L'élégie développe longuement l'alternative entre le bonheur ou le malheur qui attend le poète suivant que son amie lui sera clémente ou rigoureuse avant le départ :
(v. 5) 0 quel départ plein de deuil ou liesse!
i. D'autres indices nous font penser que telle est la vérité et que l'élégie est postérieure à l'épigramme. Celle-ci, d'allure moins pressante que l'éléj-'ie, dit « vous » à la bienaimée, tandis que l'élégie la tutoie. En plaçant l'épigramme avant l'élégie, nous aurions peut-être une explication du fait bizarre sur lequel J'ai attiré l'attention dans une note précédente (p. 64, n. 2) : c'est l'interrogation par laquelle débute l'épigramme : « Où allez-vous, Anne? que je le sache. » Le poète aurait composé l'épigramme LXXIII aussitôt après avoir recueilli les premiers bruits, encore vagues, d'un prochain grand départ de son amie. Quand il écrit l'élcgicll, le départ n'est que trop certain. Si l'on adopte cette explication, l'épigramme LXXll peut se placer dans les deux ou trois premiers mois de 1528 (n. st.). Nous allons voir en effet que l'élégie a dû être composée en avril-mai 1528.
2. Marot y est encore revenu plus lard, en Italie, dans l'épigramme CXLVIII, De son feu, et de cetïuj/ qui se print au Bosquet de Ferrare (Jannet, t. III, p. 60-61) : le poète y parle encore de son feu et de la rigueur d'Anne, qui paraît décidément ne lui avoir jamais rien accordé.
SLU UN AMOUh DE CLÉMENT MAROT. 69
Marot a déjà posé une alternative analogue dans l'épigramme CCIX, visiblement antérieure à l'élégie, car il n'y est pas encore question de départ :
L'heur ou malheur de votre cognoissance Est si douteux en uion entendement ',
4° L'élégie contient une allusion rapide aux craintes que pourrait éprouver l'amie (v. 47-50). Il est vrai que le poète les réfute; mais encore éprouve-t-il le besoin de les réfuter. Qu'on se reporte à l'épigramme GLl, à Anne lencée pour Marot-, et l'on verra que cette jeune personne d'excellente famille avait autour d'elle des surveillants prêts à seconder au besoin sa chasteté naturelle.
En somme l'élégie II'' reprend un certain nombre de thèmes qui pris à part peuvent passer, il est vrai, pour des lieux communs amoureux^, mais qui se retrouvent précisément dans les pièces consacrées à Anne, et dont la réunion en faisceau fournit une présomption en faveur de notre thèse.
Voici maintenant des allusions à des faits précis. Elles ont d'autant plus de prix que les élégies de Marot sont en général, comme on le sait, très peu circonstanciées :
1" Le poète a rappelé dans la IP élégie l'histoire antérieure de son amour et l'alliance autrefois conclue entre lui et son amie. Il n'a pas encore reçu la confirmation définitive de cette alliance, et il ajoute :
(v. 48) Las! s'il t'eust pieu, bien je l'eusse obtenue Depuis le temps de la tienne venue.
Or ce mot précis que je souligne trouve son commentaire dans épigramme XXX, relative à ce même départ, qui a été décidé- ment une date importante dans la vie sentimentale de Marot :
Incontinent que je te vis venue.
Tu me semblas le clair soleil des cieulx*.
Anne s'est donc présentée à Marot comme une apparition. Il l'a
1. Éd. p. Jannet, t. III, p. 83.
2. Id., ihid., p. 62.
3. M. Vianey a déjà démêlé l'influence de certains poètes italiens dans quelques- unes des pièces relatives à Anne (Le Pélrarguisme en France au XVI* siècle, par Joseph Viarey; pp. 46-49).
4. Éd. Pierre Jannet, t. 111, p. 16.
70 REVUE D HISTOIRE LITÏÉRAIIIE DE LA FRANCE.
vue venir un jour, sans cloute à la cour d'Alençon, et il a reçu le coup (le foudre.
2" J'ai gardé pour la fin l'allusion la plus décisive, celle qui nous donnera sûrement la date du coup de foudre. Il éclata dans un ciel de mai : le poète nous le dit assez pour que nous n'en doutions point; en deux couplets égaux et symétriques, — un peu trop symétriques pour exprimer une douleur vraie, — il déclare que dorénavant le mois de mai sera pour lui un mois de joie ou de deuil selon que son amie aura confirmé ou non Y « alliance » jadis conclue à cette date; chaque couplet a pour refrain, — sauf la variante nécessaire :
(v. 35-36 Veu qu'en ce temps fut faicle ralliance
et 42-43) Dont je \ P^^'^'^fy l la tolalle fiance. ' •' ((jDliendray^
Or, évoquant cette même date, le poète s'écrie :
(v. 27) 0 moys de may pour moij trop sec et maigre !
Comprenez : parce que ce mois, qui lui avait donné tant d'espé- rances, a été stérile pour lui, pauvre amant platonique. Le sens général est clair; mais le vers contient une allusion précise qui ne se comprend que si l'on se souvient du dizain examiné plus haut et du printemps diluvien de 1527. Alors le sens de « pour moy » s'éclaircit. Ce mois de mai a été humide pour tout le monde, mais sec pour le poète, — métaphoriquement s'entend.
Du même coup nous sommes fixés sur la date du coup de foudre et sur la date approximative où fut composée la deuxième élégie. Marot nous apprend en effet qu'il patiente depuis un an :
(v. 21) Un an y a que par toy commencée Fut l'amylié...
Trois vers plus loin, il se reprend et ajoute avec plus de préci- sion :
(v. 25) Un an y a (ou il s'en faut bien peu)
Dès lors, nous concluons que Marot écrit son élégie au prin- temps de 1528, peut-être en avril, peut-être même au commence- ment de mai, dans le cas où son amour aurait débuté vers la fin de mai 1527 et où l'expression « il s'en faut bien peu » représenterait
SUR UN AMOUR DE (;Lf;MKM MAUOT. 71
une simple tliiïérence de (luelques jours. Hemarquons que celle chronolo^'^if^ conronio avec riiistoirc d'Anne de Beauref^ard. Sans doute Henée do Trance ne devait (juitler son [)ays qu'en seplcinbio. Mais son mariage avec Hercule d'Esle allait se faire le 28 juin. Mariap^c et (h'part élaiont prévus depuis |dusiours mois, et l'on n'attendit sans doute pas au dernier moment pour constituer une suite à la duchesse. Anne put ôtre désignée comme fille d'honneur dès les premiers mois de l'année 1528.
Mes recherches confirment en somme l'hypothèse présentée |>.ir M. Fromage. Mais nons divergeons sur un point. On vient de voir que Marot et Anne conclurent leur « alliance » platonique en mai 1527. Or, d'ajU'èsM. Fromage, les « premières amours d'Anne et de Clément » se placent « sûrement avant 1525 ' ». Uemplaçons 1523 par 152G, M. F'romage n'ayant pas tenu compte de la dilTérence de calendrier : il reste encore une marge d'un an et même davantage. Si l'on y regarde de près, l'assurance de M. Fromage se fonde uniquement sur l'épigramme LXI adressée à Ysabeau- et commençant ainsi :
Quand j'escriroys que je t'ay bien aymée Et que tu m'as sur tous autres aymé, Tu n'en serais femme deseslimée, Tant peu me sens homme désestiiné; Pétrarque a bien sa maislresse nommée Sans amoindrir sa bonne renommée; Donc, si je suis son disciple estimé, Craindre ne fault que tu en sois blasmée ; D'Anne j'escry, plus noble et mieulx famée, Sans que son loz en soit point déprimé.
J'ai beau relire cette épigramme, je n'y trouve point la révélation d'une date ; rien en elle ne prouve qu'elle ait dîi être composée précisément aux alentours de l'emprisonnement de Marot. Elle fait allusion à des amours anciennes, bien éteintes, comme on peut le voir tout de suite aux parfaits indéfinis du début. Hien ne s'oppose à ce qu'elle ait été écrite après le mois de mai 1527. Sans doute cette épigramme méprisante constitue ainsi une vengeance bien tardive, partant peu sympathique; môme si l'on songe que Marot avait eu fort à se plaindre de cette ancienne maîtresse, il fait une assez désagréable figure de « snob » lorsqu'il toise la ro^tu-
1. Bull. Soc. Uht.du Prolest, fr., 1910. p. 122.
2. Éd. Jannet, l. III, p. 27.
72 ItEVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
rière Ysabeau de la hauteur du rang social où l'ont perché ses nouvelles et aristocratiques amours. Mais il est probable qu'Ysa- beau ne s'était pas tenue pour satisfaite d'avoir fait incarcérer Clément, et qu'une « vendetta » se poursuivit entre eux bien après les événements du carême 1526. Je parle ici d'après M. Fromage lui-même, qui, par une très ingénieuse conjecture, a reconnu notre Ysabeau parmi ces « dames de Paris » à qui Marot adressa en 1529 des « adieux » peu flatteurs, des « excuses » ironiques et une longue épître injurieuse*. Si la vindicative Ysabeau était encore en guerre avec Marot en 1529, elle pouvait bien l'être en 1527 et en 1528. Rappelons-nous d'autre part que nous ne devons pas vieillir Anne de Beauregard, si nous ne voulons pas être en con- tradiction avec son épitaphe. Une longue année d'amour à la fois passionné et platonique, c'est vraiment assez pour Marot; M. Fro- mage voudrait que cette situation eût duré plus de trois ans, en quoi il se montre bien cruel.
J'arrêterai ici l'étude précise du cycle des amours de Marot et d'Anne. Cela ne veut pas dire que je l'aie parcouru dans toute son étendue. Je suis persuadé qu'il faudrait y faire rentrer encore plu- sieurs pièces et notamment certaines élégies où s'exprime le même genre d'amour timide pour une dame de haute naissance, de con- quête difficile, à la fois vertueuse et surveillée, qui a eu le tort — sans doute par inexpérience de jeunesse — de laisser concevoir au poète des espérances vaines et que celui-ci implore en protestant de sa loyauté et de la fermeté de ses sentiments. Plusieurs pièces marotiques répondent à ce signalement. Mais comme je n'ai pas assez de détails précis et de rapprochements topiques à présenter pour justifier ma conviction intime, et comme d'autre part je ne me soucie point de marcher sur les traces de Lenglet-Dufresnoy, je préfère m'abstenir pour le moment d'échafauder des conjec- tures.
Qu'on me permette cependant un exemple. Tout le monde con- naît la jolie ballade qui a pour refrain : « Première et dernière maistresse^ », et dont voici le premier couplet :
Près de loy m'a faict arrester Amour, qui tousjours me remord : Mais d'en partir fauit m'apprester, Sans en ce poursuyvre ma mort.
1. Je ne sais pourquoi M. Fromage place cite querelle en 1528, alors que Guif- frey, par de très bonnes raisons, date de 1529 l'épitre des « gracieux adieux » et les pièces qui suivent. (Voir : Marot, éd. GuilTrey, l. 111, p. 115, note.)
2. Ballade VI (éd. P. .Tannet, t. II, p. 67-68) : D'un amant ferme en son amour.
SUR UN AMOUR DK CLK.MKM MAUOT. 73
Bel Acueil, qui m'a rys, me mord, Et tourne ma j(»ye en deslresse, Pour avoir quis en trop hault port Première et dernière maistresse.
Pas un détail de ce couplet qui ne réponde point par point à ce que nous savons déjà des amours de Marol et d'Anne. Ainsi on peut rapprocher du premier vers ce vers de la deuxième élégie :
.... et sçachant ta pensée, Esclave et serf d'Amour fus arreslé.
Les vers 3 et 4 peuvent parfaitement s'interpréter comme ayant trait au départ de la jeune fille pour l'Italie. Sans doute Bel Acueil est un personnage bien connu et l)icn banal depuis le lîoman de la Rose. Mais il est bon de faire remarquer que, par deux fois dans la IT élégie, et sans employer la personnification tradition- nelle, Marot rappelle à son amie qu'elle l'a d'abord encouragé et traité en ami :
(v. 28) 0 doulx acueil, tu me seras trop aigre Si ma maistresse avant son départir En autre goust ne te veult convertir!
Et plus loin, vers la fin de la même élégie (v. 72), le poète s'écrie : Plût à Dieu
....que ton propre vueil Fust ressemblante ton si bel acueil!
iMarot s'est adressé, dit-il dans la ballade, en trop hault port. Est-il besoin de rappeler qu'Anne était de haute naissance, « de la ligne des dieux », comme s'exprime Marot dans l'épigramme CXX? Et quant à « première maîtresse », cette idée se retrouve encore dans la IP élégie :
(v. 23) Esclave et serf d'Amour fus anc.-té, Ce qui devant jamais n avait esté.
C'est la première fois que Marot aimait vraiment. Du moins il l'affirme. En l'affirmant il devait être sincère comme tous les amoureux, mais peut-être aussi était-il véridique, n'ayant connu jusque-là i\ue des amours assez basses et des passades : pour la première fois il « servait » à la manière italienne une « maîtresse » inaccessible. Et si l'on admet que la précédente ballade s'adressait
74 «EVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
à Anne, il faut y joindre nécessairement la XIP chanson*, qui est dictée par la môme inspiration et qui contient plusieurs expres- sions identiques.
L'idylle de Marot et d'Anne mérite d'être étudiée de près, car son importance littéraire me paraît assez grande : ce long amour platonique dont il est impossible de méconnaître la sincérité malgré certaines traces d'influence italienne, a certainement inspiré à Clément Marot des pièces qui comptent parmi les plus délicates et les plus exquises de son œuvre.
Emmanuel Philipot
1. Éd. Jannet, L II, p. 181.
UIX-HUnil^aME SIKCLE ET UO.MANTISME.
ÛIX-HUITIÈME SIÈCLE ET ROMANTISME
Oïl sail par (juels liens nombreux et forts, — en dépit des (•(nistrasles évidents et des dilTérenees signalées par les intéres- sés eux-mêmes, — notre romantisme se rattache à notre litté- rature du XVIII® siècle. Non seulement le lyrisme de 1820 et de 1830 a ses racines lointaines dans un état d'esprit antérieur à la Révolution, non seulement il répond à des aspirations, à des tendances, à des besoins de la sensibilité et de l'imagination qui préexistaient de beaucoup à sa naissance, mais plusieurs des thèmes qu'il a traités le plus volontiers et avec le plus de mag-ni- ficence étaient dès lors trouvés, notés, organisés, et n'attendaient plus, pour ainsi parler, que d'être « orchestrés » par un maître. Entre 17G0 et 1790, ce n'est pas assez de dire qu'il y a déjà une atmosphère romantique : il y a une âme romantique, qui s'essaye gauchement à se peindre; et l'œuvre accomplie par Chateaubriand et ses successeurs a consisté pour une- bonne part à créer à celle âme les moyens d'expression qui lui manquaient, à mettre en harmonie la pensée et la forme, l'inspiration et l'art. Tel dévelop- pement de Lamartine ou de Musset est en germe, — et parfois mieux qu'un germe, — dans telle page de Rousseau ou de Diderot qu'ils avaient gravée dans leur souvenir, dans tel passage d'un écrivain médiocre, obscur, oublié, qu'ils n'ont sans doute jamais lu, mais qui avait balbutié à son heure ce qu'ils ont chanté à pleine voix un demi-siècle plus tard. La liste des rapprochements de ce genre est déjà longue. Il n'est pas indifférent de la grossir encore, si l'on estime qu'en pareille matière seule la multiplicité des faits concordants peut donner au jugement une assiette certaine, et permettre de mesurer la force et la profondeur d'un courant dont il n'est plus question de constater l'existence.
I
Delille et Victor Hugo.
On connaît, dans les Voix Intérieures, la belle rêverie que Victor Hugo a intitulée Passé, et datée du 1" avril 1835. Elle a
76 ' KEVUE D HISTOIRE UTTÉIlAIItE DE LA FHAÎNCE.
pour motifs essentiels l'esquisse à grands traits d'un paysage his- torique, dans l'état oii l'ont mis l'abandon et le temps, l'évocation des souvenirs de gloire, d'amour et de beauté qu'il rappelle, et l'impression mélancolique que produit ce contraste sur l'esprit du contemplateur :
C'était un vieux château du temps de Louis treize...
Sous nos yeux s'étendait, gloire antique abattue, Un de ces pares dont l'herbe inonde le chemin. Où dans un coin, de lierre à demi revêtue, Sur un piédestal gris, l'hiver, morne statue, Se chauffe avec un feu de marbre sous sa main.
Et je vous dis alors : — Ce château dans son ombre A contenu l'amour, frais comme en votre cœur. Et la gloire, et le rire, et les fêtes sans nombre, Et toute cette joie aujourd'hui le rend sombre, Comme un vase noircit rouillé par sa liqueur.
Dans cet antre, où la mousse a recouvert la dalle, Venait, les yeux baissés et le sein palpitant, Ou la belle Caussade ou la jeune Caudale, Qui, d'un royal amant conquête féodale, F]n entrant disait Sire, et Louis en sortant...
0 temps évanouis! ô splendeurs disparues! 0 soleils descendus derrière l'horizon!
Ce thème avait paru si heureux à Victor Hugo que, deux ans plus tard, il y revint dans une longue pièce qui. figure parmi les Rayons et les Ombres, la Statue (décembre 1837). Cette fois, c'est
Sous un amas de rameaux sans verdure Une pauvre statue au dos noir, au pied vert, Un vieux faune isolé dans le vieux parc désert,
que le poète interroge sur les magnificences et les galanteries de jadis :
Sylvain, qu'avez-vous vu quand vous étiez heureux? Vous étiez de la cour? Vous assistiez aux fêtes?
Faune! avez-vous suivi de ce regard étrange Anne avec Buckingham, Louis avec Fonlange?
DIX-HUITIÈME SlfcCLK Kl ROMANTISME. 77
Et se retournaifint-ils, la rougeur sur le front, En vous entendant rire au coin du bois profond? Etiez-vous consulté sur le thyrse et le lierre, Lorsqu'on un grand lialiel de forme singulière La cour du dieu Pliœbus ou la cour du dieu Pan Du nom d'Amaryllis enivraient Montespan?
Mais le Faune ^anle le silence, et le songeur s'enfonce dans les jardins, « rôvant aux jours évanouis » :
J'allais, et contemplant d'un regard triste encore Tous ces doux souvenirs, beauté, printemps, aurore, Dans l'air et sous mes pieds épars, mêlés, flottants. Feuilles de l'autre été, femmes de l'autre temps, J'entrevoyais au loin, sous les branchages sombres. Des marbres dans le bois, dans le passé des ombres.
Voilà, ii'est-il pas vrai, des impressions romantiques et modernes. Près de soixante ans auparavant, l'ûme de l'abbé Delille, cette àme de poète de salon, qu'on se représente si frivole et si vaine, en avait été touchée. Au retour sans doute de quelque promenade à travers le parc dessiné par Le Nôtre, tout retentissant de la cognée des bûcherons, il écrivait celte tirade, qui a pris place au deuxième chant du poème des Jardins :
OVersaille! ô regrets! ô bosquets ravissants!...
La hache est à vos pieds, et votre heure est venue.
Ces arbres, dont l'orgueil s'élançait dans la nue,
Frappés dans leur racine et balançant dans l'air
Leurs superbes sommets ébranlés par le fer.
Tombent, et de leurs troncsjonchent au loin ces routes
Sur qui leurs bras pompeux s'arrondissaient en voûtes:
Ils sont détruits, ces bois dont le front glorieux
Ombrageait de Louis le front victorieux.
Ces bois où, célébrant de plus douces conquêtes,
Los arts voluptueux multipliaient les fêtes I
Amour, qu'est devenu cet asile enchanté
Qui vit de Montespan soupirer la fierté?
Qu'est devenu l'ombrage où. si belle et si tendre,
A son amant, surpris et charmé de l'entendre,
La Vallière apprenait le secret de son cœur,
Et, sans se croire aimée, avouait son vainijueur?
Tout périt, tout succombe : au bruit de ce ravage,
Voyez-vous point s'enfuir les hôtes du bocage?
78 RKVUE l) HISTOIRK LITTÉUAIRK DE LA FRANCE.
Tout ce peuple d'oiseaux, fiers d'habiter ces bois,
Qui chantaient leurs amours dans l'asile des rois,
S'exilent à regret de leurs berceaux antiques.
Ces dieux, dont le ciseau peupla ces verts portiques.
D'un voile de verdure autrefois habillés,
Tout honteux aujourd'hui de se voir dépouillés,
Pleurent leur doux ombrage; et, redoutant la nue,
Vénus même une fois s'étonna d'être nue.
Croissez, hâtez votre ombre, et repeuplez ces champs,
Vous, jeunes arbrisseaux; et vous, arbres mourants,
Consolez-vous : témoins de la faiblesse humaine,
Vous avez vu périr et Corneille et Turenne,
Vous comptez cent printemps, hélas! etnosbeauxjours
S'envolent les premiers, s'envolent pour toujours. *
Je ne veux pas écraser Delille sous le poids d'une comparaison en règle avec Victor Hugo. Je ne veux pas davantage arguer des rencontres de détail naturellement amenées par l'identité du sujet pour conclure à une dette de l'un envers l'autre. Mais qu'on ferme un instant les yeux sur quelques faiblesses d'expression, sur quelques épithètes surannées, sur quelques artifices de rhétorique classique, pour s'attacher uniquement à la pensée maîtresse, à l'inspiration, au mouvement, à l'accent : on accordera sans doute que le dernier morceau a son charme, et que ce charme est semblable à celui qui naît de la lecture des deux pièces de Victor Hugo. C'est le môme parfum de poésie, là frais, pénétrant et fort, ici émoussé et affadi par le temps, mais reconnaissable encore, et prenant de son vague et de sa ténuité mêmes une cer- taine suavité. Dans cette occasion le talent et l'art du descriptif de 1782 et du lyrique de 1835 ou de 1837 s'élèvent à des hauteurs fort inégales, mais leurs âmes paraissent singulièrement près l'une de l'autre.
H
LOAISEL DE TrEOGATE ET LAMARTINE.
On sera peut-être moins surpris de trouver de la ressemblance entre l'auteur des Méditallons et des Harmonies et l'un de ses plus obscurs devanciers. Lamartine s'est nourri dans sa jeunesse de la poésie du xviir siècle; il a fait à ses débuts, — et même après, —
1. Ed. Michaud, in-8°, Paris, 1820, p. 76-78.
I)l\ lit IIIKMK SIKt.l.h l.l UO.MA.MISMK. 79
(les vers à la fiu^on do Lebrun, de Delille, de Thomas, de Li'îonard; on remarque chez lui de tein|)S à autre des hai)iludes de versifica- tions, des procédés de style et môme des hémistiches entiers qu'il a rcilenus de ses premiers maîtres. Mais c'est à un modeste prosa- t(;ur (|ue revient la gloire d'avoir esquissé les deux thèmes qui ont reçu dans l'Isolement et dans Milli/, ou la terre natale leur parfait développement.
Ce prosateur, c'est Loaisel de Tréo^j^ate. La biographie de ce petit gentilhomme breton, gendarme dans la garde royale, et littérateur à ses heures, présente une curieuse analogie avec celle des représentants du romantisme aristocratique. Né cinquante ans plus tard, il. aurait pu être, dans les compagnies rouges et dans la môlée littéraire, le frère d'armes de Lamartine et de Vigny; il aurait marché à leur coude et serait monté à leur rang, — à moins qu'il ne fût resté en bas avec Gaspard de Pons. Tout ce qu'il a pu faire, étant venu trop tôt, a été de composer dans le genre sombre, cher à Baculard d'Arnaud, une demi-douzaine de romans souvent ennuyeux, parfois ridicules, mais qui sont un utile docu- ment sur l'évolution du goût au xviii'' siècle et l'orientation de la littérature d'avant-garde sous le règne de Lous XVL L'un d'eux, Florello (lllG), est comme un premier crayon àWtala et des Natchez '. Dans les Soirées de Mélancolie (1777), dont il a déjà été question ici-mème% ou trouve un peu de tout ce qui faisait alors fureur en France : du Housseau, du Gessner, du Young, del'Ossian et môme des Mille et une nuits. Il n'est pas étonnant, par suite, qu'on y trouve aussi quelque chose de ce qui devait ôtre goûté et admiré après 1820.
Loaisel, en bon disciple de Rousseau, n'est pas avare de confi- dences. 11 a aimé une jeune femme, qu'il appelle ou qui s'appelle Julie, car il semble bien que ce soit une maîtresse vivante et non une Iris en l'air. En plein bonheur, il a été séparé d'elle par la volonté de parents impitoyables. « La main cruelle du pouvoir » les a arrachés l'un à l'autre; et, tandis que l'infortunée gémit « sous un joug de fer », dans une « enceinte obscure », — quelque couvent sans doute, — il se consume de regrets et de douleur. Il ne pense (lu'ù l'amante qu'il a perdue; il la cherche en vain dans toute la nature; il n'aspire plus qu'à mourir :
1. Voir dans la lienue de philolofjie française cl de Ultéralttre, 1901, F. Baldens- pergcr, Un prédécesseur de René en Ami^riqiie.
2. Rcoue d'IIisloire littéraire de la France, jiiillet-seplembre 1909. D. Mornet : Un préromanlique : « Le^ soirées de mélancolie • de Loaisel de Tréogale.
80 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.
0 ma Julie! tu me rendis trop heureux!... tout ce qui n'est pas toi m'importune et affecte douloureusement mes organes; ton absence m'a jeté dans un vide que rien ne peut remplir : tout est muet où je suis, excepté mon cœur; il s'élance vers toi, ce cœur consumé de tris- tesse et d'amour; il ne peut rester où tu n'es pas : malgré l'intervalle immense qui nous sépare, il s'unit encore au tien, il s'enflamme à ses battements précipités.
Si je parcours ces tranquilles solitudes, je crois errer dans les noires vallées qu'arrose le Gocyte. Dans le jour le plus serein je vois la créa- tion triste et morne, comme elle l'est aux approches d'une tempête; les flots de parfums, que ces parterres apportent à mon odorat, ne le font plus frémir voluptueusement.
Je me dis à moi-même : « Que sont ces lacs et ces fontaines? les tableaux désespérants d'une paix qui n'est point dans mon cœur; des objets muets et sauvages. Ah! que leur langage serait énergique, comme leur délicieuse influence pénétrerait tous mes sens, si les pieds de ma Julie foulaient leurs rivages fortunés...
Ah! si ma Julie est perdue pour moi, si nos brûlants soupirs et nos chastes élans ne doivent plus se confondre, si nos âmes enivrées ne doivent plus s'assoupir au doux murmure du plaisir, que je ne me relève jamais de l'abîme dont je vais bientôt mesurer la profondeur; que ma tombe s'ouvre sous mes pas et se referme à l'instant sur ma tête!...
0 ma Julie! que n'ai-je eu le sort des violettes et des roses avec lesquelles j'aimais autrefois à nuancer les beaux lys de ton sein! elles se flétrirent et moururent sur ce trône de l'amour, envié de tous les yeux et de tous les cœurs. Que n'ai-je pas, comme elles, trouvé mon tombeau dans le sein des voluptés, dans ces instants où mon àme, suspendant toutes ses fonctions, semblait accomplir son dernier elfort pour s'échapper de son odieuse demeure et s'élancer sur des ailes de l'eu dans le séjour de l'éternelle paix ! * »
Relisez maintenant les vers de Lamartine :
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni charme ni transports; Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante : Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé?
1. L'js Soirées de mélancolie : A mu Julie, p. 140 et suiv.
I)I\-IILIIII,M1. MKLI.K Kl UOMAMISME. 81
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé!
Qu'importe le soleil? Je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts : Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire; Je ne demande rien à l'immense univers.
Que ne puis-je, porté sur le char de l'aurore, Vague objet des mes vœux, m'élancer jusqu'à toi! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore? Il n'est rien de commun entre la terre et moi...
La plainte deLoaisel n'a pas cette pureté idéale et cette langueur harmonieuse. Elle traîne avec elle des imag-es sensuelles et de voluptueux souvenirs que n'accueille pas la poésie de Lamartine. Mais le rythme général des deux morceaux est sensiblement le même. Ils procèdent du môme état d'àme, partent des mômes impressions, et, entraînés du môme mouvement, s'achèvent tous les deux par une aspiration à l'infini.
Dans un autre de ses poèmes en prose, Loaisel, longtemps exilé, pour des raisons inconnues, de son pays natal, dit sa joie de voir enfin se lever les obstacles qui l'en tenaient éloigné. Son ilme nostalgique anticipe les douces émotions du retour. Il songe avec tendresse au vieux manoir, à l'étang, aux murs, à la terrasse, au jardin témoin de ses premiers jeux, à l'allée de gros chônes, à la fontaine entourée de gazon :
C'était là. que le plus vertueux des pères, débarrassé des occupations du jour et des soins de l'étude, venait souvent avec son heureuse famille se délasser de ses utiles travaux. C'était là que la voix du sen- timent se faisait entendre à des cœurs sans artifice, et que les douces leçons de la sagesse se mêlaient aux amusements de l'innocence...
Il compare cet humble coin de terre aux pays merveilleux qu'il a rêvés :
Transporté sur les ailes de l'imagination, j'ai vu bien des climats; j'ai vu ces lieux délicieux que l'Arne et le Tibre arrosent; j'ai vu ces endroits fortunés que les Orientaux nomment les jardins du monde; j'ai parcouru la Natolie {sic), les pays de Suze, d'Alep, de Chavilach et r.\rabie heureuse; j'ai respiré dans le verger de Damas, dans le erritoire de Bavan et sur les bords de la rivière d'Abulla ; mais au
Hkvue d'hist. littér. de lv Franck (11'* AnD.). — XIX. 6
82 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRA^CE.
milieu de ces contrées fécondes dont je me peignais tous les ciiarmes, où j'aimais à m'égarer, je ramenais toujours un œil de préférence sur mon toit rustique...
Il a connu les enchantements de Paris :
Ces palais d'une architecture aérienne, ces forêts enchantées, ce concours de beautés symétriques et champêtres qui le disputent au merveilleux des fables et qui embellissent les avenues de la capitale n'ont servi qu'à me faire regretter l'habitation qui m'a vu naître.
Il se réjouit de penser que désormais il doit y vivre et, un jour, y mourir :
Je vais la revoir enfin pour ne plus la quitter et m'y ensevelir pour toujours : déjà mort à l'univers, j'y attendrai dans une douce mélan- colie, un trépas plus doux encore...
Et, comme il ne saurait oublier Julie :
Sans murmure et sans trouble, j'attendrai d'un Dieu bienfaisant l'union de deux cœurs qu'il semble avoir destinés l'un pour l'autre '.
Mais ces tableaux, ces comparaisons, ces regrets, ces élans, tout cela c'est encore du Lamartine avant l'heure. Lui aussi, dans son « brillant exil » de Florence, le poète a frémi au nom de la patrie. Lui aussi il évoque dans une vision rapide les montagnes, les vallons, les saules, les murs noircis, la fontaine. Lui aussi il a vu, et, plus heureux que Loaisel, admiré dans leur réalité, les plus splendides paysages :
J'ai vu des cieux d'azur où la nuit est sans voiles...
J'ai vu des monts voilés de citrons et d'olives...
J'ai vu ces fiers sommets, pyramides des airs,
Où l'été repliait le manteau des hivers...
J'ai visité ces bords et ce divin asile
Qu'a choisis pour dormir l'ombre du doux Virgile...
Et son cœur n'est pas là :
Mais il est sur la terre une montagne aride... 11 est dans ces déserts un toit rustique et sombre... Rien n'y console l'œil de sa prison stérile, Ni les dômes dorés d'une superbe ville,
1. Les Soirées de mélancolie : Le Port, p. 151 et suiv.
DIX-HUITIÈME SIÉ<:LE KT IlOMANTISME. 83
Ni le chemin poudreux, ni le fleuve lointain, Ni les toits blanchissants aux clartés du matin...
Et c'est là qu'est sou cœur!
Voilà le banc rustique où s'asseyait mon père, La salle où résonnait sa voix mâle et sévère,
quand
...encore palpitant des scènes de sa gloire, De l'échafaud des rois il nous disait l'histoire, Et plein du grand combat qu'il avait combattu, En racontant sa vie enseignait la vertu. Voilà la place vide où ma mère à toute heure, Au plus léger soupir, sortait de sa demeure... Là, mes sœurs folâtraient, et le vent dans leurs jeux Les suivait en jouant avec leurs blonds cheveux...
Dans cet asile il souhaite, lui aussi, de finir en paix sa vie :
Puissé-je, heureux vieillard, y voir baisser mes jours. Parmi ces monuments de mes simples amours?
Cette fois encore, le romantique et le préromantique, assaillis des mêmes souvenirs, guidés par le môme instinct, émus des mêmes sentiments, ont assemblé, — avec quelle différence de talent et de style! — les mêmes images, selon la même loi et presque dans le même ordre, pour aboutir à la même conclusion. Et cette rencontre prouverait en passant que Lamartine, pour énumérer les pays du soleil, n'avait pas besoin, comme on l'a supposé', de s'inspirer de la célèbre romance de Mignon, puisque, sans la connaître, Loaisel avait trouvé ce mouvement avant lui.
Est-il nécessaire, en terminant, de déclarer qu'en rapprochant ces textes on n'a entendu ni rabaisser la gloire de deux maîtres, ni contester leur originalité, ni même diminuer leur part d'invention? Il n'est pas douteux que Victor Hugo n'ait lu dans sa jeunesse le poème des Jardins', mais, en 1835, il avait eu le temps de l'oublier. Et il est infiniment peu probable que Lamartine ait jamais connu ni l'ouvrage, ni le nom de l'auteur des Soirées de mélancolie. J'ai
l. Hevue d'Histoire littéraire, juillet-septembre 1911, F. Baldensperger, Notes sur les sources de deux « Harmonies